Vitalie Rimbaud

Tendresse

Avec l’aimable autorisation de son auteur, l’écrivain Yanny Hureaux pour sa « Beuquette » de samedi 23 avril 2016.

La tendresse

Ardennais exilé à Reims, René Bourgain m’a adressé le chaleureux hommage que dans Le Figaro , Eric Neuhoff a rendu récemment au fameux et facétieux dialoguiste Michel Audiart. M. Bourgain y a souligné ce passage:  » Plus sensible qu’Audiart, ça n’existait pas. Un de ses regrets était de ne pas avoir été fleurir la tombe de la mère de Rimbaud à Charleville-Mézières. » Vous avez bien lu ? Non pas la tombe de notre Arthur, mais celle de sa maman qu’il a traitée de « Mère Rimbe » et de « Bouche d’ombre » . Comment ne pas saluer la tendresse de Michel Audiart pour Vitalie Cuif, cette paysanne de Roche que son mari, le capitaine Rimbaud, plaqua du jour au lendemain, la laissant seule à Charleville avec quatre enfants en bas âge, Frédéric, Arthur, Vitalie et Isabelle ? Exilée dans une ville où pour sauver la face elle se déclara veuve, arrimée au Bon Dieu et à des principes d’éducation de son temps , elle se dévoua corps et âme à ses deux fils et à ses deux filles autrement plus sages que leurs deux tumultueux frères. Ignoble cette « Mère Rimbe » qui s’empresse de se rendre à Londres où Arthur désespéré , l’a appelée au secours ? Sans coeur cette « Bouche d’ombre » ? Avec quelle compassion elle écrit à Verlaine prétendûment au bord du suicide !  » Se tuer quand on est accablé par le malheur est une lâcheté. (…) Moi aussi, j’ai été bien malheureuse. J’ai souffert, bien pleuré, et j’ai su faire tourner toutes mes afflictions à mon profit. Faites comme moi, cher Monsieur, soyez fort et courageux ! » Yauque, nem !

Yanny Hureaux

 

 

 

Mémoire

Mémoire
L’eau claire ; comme le sel des larmes d’enfance,
l’assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ;
la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ;

l’ébat des anges; – non…le courant d’or en marche,
meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d’herbe. Elle
sombre, avant le Ciel bleu pour ciel-de-lit, appelle
pour rideaux l’ombre de la colline et de l’arche.

II

Eh ! l’humide carreau tend ses bouillons limpides !
L’eau meuble d’or pâle et sans fond les couches prêtes.
Les robes vertes et déteintes des fillettes
font les saules, d’où sautent les oiseaux sans brides.

Plus pure qu’un louis, jaune et chaude paupière
le souci d’eau – ta foi conjugale, o l’Epouse ! –
au midi prompt, de son terne miroir, jalouse
au ciel gris de chaleur la Sphère rose et chère.

III

Madame se tient trop debout dans la prairie
prochaine où neigent les fils du travail ; l’ombrelle
aux doigts ; foulant l’ombelle ; trop fière pour elle
des enfants lisant dans le verdure fleurie

leur livre de maroquin rouge ! Hélas, Lui, comme
mille anges blancs qui se séparent sur la route,
s’éloigne par delà la montagne ! Elle, toute
froide, et noire, court ! après le départ de l’homme !

IV

Regret des bras épais et jeunes d’herbe pure !
Or des lunes d’avril au cœur du saint lit ! Joie
des chantiers riverains à l’abandon, en proie
aux soirs d’août qui faisaient germer ces pourritures.

Qu’elle pleure à présent sous les remparts ! L’haleine
des peupliers d’en haut est pour la seule brise
Puis, c’est la nappe, sans reflets, sans source, grise :
un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.

V

Jouet de cet œil d’eau morne, Je n’y puis prendre,
oh ! Canot immobile ! oh ! bras trop courts ! ni l’une
ni l’autre fleur : ni la jaune qui m’importune,
là ; ni la bleue, amie à l’eau couleur cendre.

Ah ! la poudre des saules qu’une aile secoue !
Les roses des roseaux dès longtemps dévorées !
Mon canot, toujours fixe ; et sa chaîne tirée
au fond de cet œil d’eau sans bords, – à quelle boue ?

A

Le poème Mémoire, habituellement, se classe dans les Derniers vers, soit en 1872. Il ne porte pas de date cependant la version qui le précède Famille maudite a été retrouvée en 2004 dans des papiers de la famille de Mathilde Mauté. Le départ de Verlaine et Rimbaud, pour la Belgique, datant de juillet 1872, alors la critique conjecture pour ce dernier poème d’une date au printemps 1872. Ainsi, Mémoire daterait peut-être de juillet-août 1872. On retrouve ce titre dans le brouillon de l’Alchimie du verbe d’ Une saison en enfer.

Le poème se compose de cinq sections de deux quatrains constitués d’alexandrins à rimes exclusivement féminines. On y trouve de nombreux rejets (Elle…sombre) et même un enjambement d’une strophe à l’autre (verdure fleurie…leur livre). Rimbaud rompt avec l’habitude de mettre une majuscules en début de vers; cela a pour conséquence de donner de la fluidité graphiquement et dans l’élocution. Cette fluidité est voulue pour rendre le mouvement de la rivière, personnification de la mère. Le mot rivière n’est jamais employé mais évoqué (voir en cela Le Dormeur du Val dans lequel le mot mort n’apparaît pas mais est bien suggéré).

Pour une exégèse de ces deux poèmes, il convient de consulter Stratégies de Rimbaud, aux éditions Champion Classiques, Steve Murphy ou encore de prendre connaissance de l’anthologie commentée sur le blog d’Alain Bardel, Arthur Rimbaud, le poète. Les deux sources offrent une abondance de réflexions pour étudier ce poème.

Pour faire court, dans Mémoire, Arthur Rimbaud associe divers souvenirs, il donne une temporalité, du matin au soir, un espace, un lieu ou des lieux connus et offre diverses métaphores. Il s’agit d’une introspection dans laquelle on lit sa détresse. Le poème rend la faillite du couple parental; il y montre l’union puis la séparation, sa propre interrogation et sa tristesse.

Bien que Charleville, dite Charlestown, soit la plus idiote de toutes les villes de province, il n’empêche qu’il a écrit plusieurs poèmes où l’on découvre des lieux carolomécariens. Citons pour l’exemple A la Musique (place de la gare), Roman (les Allées et les cafés de la Place Ducale), Les Assis (à la bibliothèque, place de l’Agriculture)…

Dans le poème Mémoire, les lieux sont évoqués à partir d’une situation vécue. Le 29 août 1870, Vitalie Rimbaud serait allée se promener avec ses enfants ( les deux fillettes, Vitalie et Isabelle puis Arthur) au bord de la Meuse, dans la prairie.

De nombreux indices sont versés au dossier.

 

Citadelle de Mézières

Citadelle de Mézières

« Sous les murs » : ainsi, de ce lieu, on peut observer la citadelle Mézières avec ses remparts.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le pont d'arches et le plateau de Berthaucourt

Le pont d’arches et le plateau de Berthaucourt

« Pour rideaux l’ombre de la colline et de l’arche » : de la prairie, on voit la colline du Bois en Val (plateau de Berthaucourt) et le quartier du faubourg d’Arches et son pont.

 

 

 

 

 

 

Le pont du chemin de fer,le pont d'arches et au-delà la prairie

Le pont du chemin de fer,le pont d’arches et au-delà la prairie

« L’humide carreau tend ses bouillons limpides », il s’agit de la Meuse.

 

 

 

 

 

 

 

 

La prairie et le Mont Olympe

La prairie et le Mont Olympe

« Madame se tient trop debout dans la prairie prochaine » : Le 29 août 1870, Vitalie Rimbaud serait allée se promener avec ses enfants, Arthur, les deux fillettes, Vitalie et Isabelle, au bord de la Meuse, dans la prairie à laquelle on accède par la rue de la prairie.

 

 

 

«…s’éloigne par-delà la montagne ! » : il s’agit ici du Mont Olympe, 196m d’altitude et qui domine Charleville-Mézières.

 

 

 

 

Charleville et Mézières, la Meuse et la prairie

Charleville et Mézières, la Meuse et la prairie

« Qu’elle pleure à présent sous les remparts ! » : les remparts de la citadelle Mézières qui sera conquise le 31 décembre 1970 par les Prussiens, aux bons soins de von Manteuffel.

En lisant ce poème, Rimbaud nous prépare à lire Illuminations et ses images qui virevoltent ; les trois premiers vers de Mémoire n’ont rien à jalouser au début de Marine : Les chars d’argent et de cuivre- Les proues d’acier et d’Argent- Battent l’écume…

Le travail de versification, la recherche des métaphores, tout ce qu’écrit Rimbaud est sublimé.

Sources documentaires: Stratégies de Rimbaud, Champion Classiques, Steve Murphy

Un Ardennais nommé Rimbaud, La nuée bleue, Yanny Hureaux

Arthur Rimbaud, le poète : blog d’Alain Bardel

Arthur Rimbaud et sa fugue d’octobre 1870

Arthur Rimbaud dans les années 1870

Arthur Rimbaud, 16 ans

Arthur Rimbaud naît à Charleville (aujourd’hui Charleville Mézières – Ardennes), le 20 octobre 1854 et décède à l’hôpital de la Conception à Marseille, le 10 novembre 1891, il avait 37 ans. Il se retire de la littérature à 20 ans.

Le contexte politique et historique de 1870 est animé par la guerre entre la France et la Prusse. Le 19 juillet 1870, c’est la déclaration de la guerre de la France à la Prusse. L’objet en était la succession au trône d’Espagne. La France avait refusé la candidature de Léopold de Hohenzollern. Bismarck avait donné un sens outrageux au contenu de la dépêche d’Ems dans laquelle Guillaume 1er aurait refusé de recevoir une seconde fois l’ambassadeur de France. Face à l’affront, Napoléon III aidé en cela par des hommes politiques extrémistes met en oeuvre la guerre entre les deux pays.

Le 2 août, une escarmouche à Sarrebruck tourne à l’avantage de l’Armée Française en présence de l’Empereur Napoléon III et de son fils. Puis, ce sera une succession de défaites : Wissembourg, Reichshoffen, Forbach, St Privat (Gravelotte) le 18 août qui contraint Bazaine se retrancher dans Metz en attendant la jonction entre son Armée du Rhin et l’Armée de Châlons avec à sa tête Napoléon III. Ce dernier, cerné par les Prussiens à Sedan, capitule le 2 septembre ; fait prisonnier, il est exilé en captivité à Wilhelmhoehe (à côté de Kassel, en Allemagne). Le 4 septembre, la IIIè République est proclamée à Paris.

Le 6 août 1870, Arthur reçoit 7 premiers prix à la fin de son année de rhétorique (première), au collège de Charleville.
Dès juillet 1870, Arthur Rimbaud avait montré son aversion contre cette guerre et son peu de patriotisme. Il n’avait

Le 7 octobre, depuis Charleville, en train, il prend la direction des Ardennes Belges pour trois semaines de bonheur. Sa poésie, satirique, se fait alors tout en émotion. Il gagne Fumay, cité ardoisière, à trente kilomètres de Charlestown et compose durant ce trajet Rêvé Pour l’hiver, manuscrit sur lequel il annote « En wagon, le 7 octobre 1870 ».

Rêvé pour l’hiver

A***Elle

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose

Avec des coussins bleus.

Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose

Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’oeil, pour ne point voir, par la glace,

Grimacer les ombres des soirs,

Ces monstruosités hargneuses, populace

De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…

Un petit baiser, comme une folle araignée,

Te courra par le cou..;

Et tu me diras : « Cherche! », en inclinant la tête,

– Et nous prendrons du temps à trouver cette bête

– Qui voyage beaucoup…

En Wagon, le 7 octobre 70.

Tout d’abord, la dédicace : A***Elle. Qui est cette mystérieuse Elle ? Une demoiselle qui voyageait dans le même compartiment ? ou l’inspiratrice de Roman ou encore de Première soirée ? On ne le saura jamais.

Le sonnet adopte une disposition originale hétéro métrique à l’aide d’une alternance d’alexandrins, d’hexasyllabes et d’octosyllabes, qui est unique dans l’œuvre d’Arthur Rimbaud. Il l’a peut-être voulu ainsi de manière à traduire un désordre propre au rêve.

Dans le wagon, se niche un rêve d’amours adolescentes.
Ce rêve oscille entre la quiétude et l’inquiétude : la quiétude dans le premier quatrain, le bien être et l’amour et l’inquiétude dans le second quatrain, avec des menaces comme démons et loups noirs.

Le baiser et la petit bête (incarnée par une araignée) rappellent Roman : « On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans… » « On divague ; on sent aux lèvres un baiser » « Qui palpite là, comme une petite bête ».

On note un équilibre parfait entre nomadisme et bonheur de sédentarité. Cet équilibre hantera encore, 20 ans plus tard, Rimbaud au Harar ; ainsi, il écrit à sa mère : « Pourrais-je venir me marier chez vous » « Mais je ne pourrais consentir à me fixer chez vous ».Vivre cette ambivalence était le sort de Rimbaud.

Station à Fumay

Arrivé à Fumay, vers cinq du soir, au café rue de l’Hobette, Arthur est accueilli par son camarade de classe Léon Billuart. Il y dîne et y dort. L’imposant buffet que conserve la famille Billuart encore aujourd’hui, inspire notre fugueur et il écrit et décrit Le Buffet.

Le Buffet

C’est un large buffet sculpté; le chêne sombre,

Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens;

Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre

Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,

De linges odorants et jaunes, de chiffons

De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,

De fichus de grand-mère où sont peints des griffons;

– C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches

De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

– Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,

Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis

Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

Octobre 70

Arthur Rimbaud se montre sensible à un reliquaire familial ; c’est un moment de bien être.

Les mots « sombre », « large », « ouvert », « parfums engageants » laissent deviner les deux autres sonnets à venir, Le Cabaret Vert et La Maline. Le buffet est imprégné du passé et sa profondeur augmente son espace. Arthur fait l’aveu, ici, de son manque de passé et d’espace.
La poésie est tournée vers le futur : le buffet est ouvert, « quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires ». En cela, il y a une opposition avec l’armoire des Étrennes des Orphelins qui elle renferme des mystères…entre ses flancs.

Apparente simplicité, vocabulaire, progression des idées, jeu de répétitions, glissement de la description à la suggestion qui lui vaut une place de choix dans les manuels scolaires.

Fumay >>>Vireux >>> Givet >>> Charleroi

Le lendemain, Arthur, muni de chocolat et d’argent, part vers onze heures et passe par Vireux pour visiter son camarade Arthur Binard qui le restaure d’un repas. Puis il gagne, à dix kilomètres, Givet, la terrifiante forteresse de Charles Quint et de Vauban. Il passe la nuit dans la chambre du cousin de Billuart qui était alors sergent de mobiles et repart le lendemain, cette fois à pied, pour passer la frontière afin d’ échapper aux douaniers. Il arrive à Charleroi en fin d’après-midi et prend ses aises A la Maison Verte, comme il la décrit dans son poème Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir.

Au Cabaret-Vert,

Cinq heures du soir

Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines

Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.

– Au CABARET-VERT : je demandai des tartines

De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

.

Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table

Verte : je contemplai les sujets très naïfs

De la tapisserie. – Et ce fut adorable,

Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

.

– Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure!-

Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,

Du jambon tiède, dans un plat colorié,

.

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse

D’ail,- et m’emplit la chope immense, avec sa mousse

Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Octobre70

Le cabaret vert du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Le Cabaret Vert du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Le poème est situé « Depuis huit jours » ce qui n’est pas sans poser la question de la date car enfin , il ne faut pas huit jours pour aller de Charleville à Charleroi distant d’ un peu plus de 100 kilomètres, certains faits en train. C’est une facilité de prosodie, cela lui paraissait déjà une éternité, comme dans tout moment de bien être.
L’aventurier est en marche « j’entrais à Charleroi », « je demandai des tartines ».
Nous sommes dans un moment de bonheur pur, tout y concourt, ainsi le décor, la nourriture et la serveuse. Sont mêlés les désirs gourmands et l’attraction sexuelle sans qu’il soit possible d’interpréter l’une plus que l’autre. Cependant, le désir sexuel est un leitmotiv dans le recueil de Douai. Mais, c’est aussi la protection maternelle ; l’atmosphère enfantine tend à renforcer ce point.
Les rejets v 6, 10,13 dont de l’aisance et du souffle, Rimbaud fait usage de mots de tous les jours, plus crus, plus naïfs et use de l’oralité de la langue, d’un vocabulaire familier v 9. Il vit la liberté libre. Le poème éclaire cette quête irrésistible du bonheur qui lui a manqué dans son enfance.
L’auberge verte est un motif nostalgique qui reviendra en mai 1872 dans la Comédie de la soif : « …et si je redeviens le voyageur ancien. Jamais l’auberge verte ne peut bien m’être ouverte… ».

Station à Charleroi

La maison verte désormais détruite

La maison verte désormais détruite

 

 

 

 

Située dans la ville basse de Charleroi, on connaît cette auberge par des photographies. Le lieu fut de nos jours un snack (elle est aujourd’hui détruite) et rien ne garde le souvenir de la serveuse Mia-La-Flamande du poème de Rimbaud, La Maline.

La Maline

Dans la salle à manger brune, que parfumait

Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise

Je ramassais un plat de je ne sais quel met

Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise.

.

En mangeant, j’écoutais l’horloge,-heureux et coi.

La cuisine s’ouvrit avec une bouffée,

– Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,

Fichu moitié défait, malinement coiffée

.

Et, tout en promenant son petit doigt tremblant

Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,

En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

.

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;

– Puis, comme ça, – bien sûr pour avoir un baiser,-

Tout bas : « Sens donc : j’ai pris une froid sur la joue… »

Charleroi, octobre70

Ce sonnet est en résonance avec le précédent et c’est une fête des cinq sens à laquelle s’abandonne Arthur, une halte hospitalière érotisée. On y retrouve la « fille aux tétons énormes », Mia la flamande, le motif du baiser « un baiser qui l’épeure », le « rose et blanc »…
Arthur joue la surprise de l’approche de la serveuse en quête d’affection mais il n’est pas dupe du stratagème « bien sûr pour avoir un baiser ».

Les signes du bien être : « je ramassais » (régionalisme), « je m’épatais », « j’écoutais l’horloge » (Le temps qui passe), « heureux et coi », « pour m’aiser » (le sens se déduit de lui-même).

Une froid, pour une fois.

Toujours à Charleroi

Une gravure coloriée, exposée en devanture de l’auberge, lui donne à décrire une caricature de l’empereur déchu à cette date. Il compose ainsi : L’Éclatante Victoire de Sarrebrück, remportée aux cris de vive l’Empereur ! Gravure belge, brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.

L’Eclatante Victoire de Sarrebrück

Remportée aux cris de vive l’Empereur!

(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes)

Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose

Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada

Flamboyant; très heureux,- car il voit tout en rose,

Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;

.

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste

Près des tambours dorés et des rouges canons,

Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,

Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms!

.

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse

De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,

Et : « Vive l’Empereur! » – Son voisin reste coi…

.

Un shako surgit, comme un soleil noir…-Au centre,

Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre

Se dresse, et, – présentant ses derrières- : « De quoi?… »

Octobre 70

Montrer ses fesses à l’Empereur est bien une irrévérence dans laquelle s’engage Rimbaud dans ce sonnet satirique et railleur à des fins de moquerie. D’autant que la charge est décalée en octobre par rapport à l’événement survenu le 2 août 1870 et dont on sait qu’il ne fut qu’une escarmouche. La gravure coloriée, à des fins de propagande impériale est recomposée dans une parodie.

Les mots sont un modèle d’ironie, à commencer par le titre et la graphie de « Sarrebrück » qui renforce sa présence en Allemagne, (Sarrebruck/Saarbrücken), avec le umlaut sur le U. Puis le sous-titre.

Arthur refait le tableau à sa manière et il n’a plus rien à voir à la fin du poème.

« Doux comme un papa » est une allusion au baptême du feu du Prince impérial et dont Rimbaud sur l’album du dessinateur Régamey, à Londres, écrira L’enfant qui ramassa les balles.

Pitou : est le type de soldat naïf du parodiste Jean Jacques Feuchère.

Dumanet : troupier fanfaron, soldat crédule et ridicule, héros de vaudeville des frères Cogniard.

Boquillon : troupier risible par son langage et ses manières, c’est un personnage du journal satirique La Lanterne de Boquillon, anticlérical et antimilitariste d’Albert Humbert.

Le « soleil noir » annonce des jours moins éclatants et s’oppose au « Soleil d’Austerlitz ».

« Vive l’Empereur » l’exclamation a un sens argotique : « Je m’en branle, je m’en moque » selon les zolismes de Rimbaud (jeu de mots).

Derrières : C’est le corps de troupe situé à l’arrière d’une armée (protéger, assurer ses arrières) ; Rimbaud joue sur les mots.

Charleroi >>> Bruxelles

Ma Bohème du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Ma Bohème du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Après restauration à l’auberge verte, Arthur est certainement passé par les locaux du Journal de Charleroi, tout près de celle-ci. Toujours est-il qu’il est reçu, de façon hospitalière, au domicile du sénateur Louis Xavier Bufquin des Essarts, propriétaire du dit journal. Il est retenu à dîner qui est d’abord de bonne tenue puisqu’il fait part de son souhait d’y devenir journaliste ; puis la conversation tourne à l’invective dès lors que sont abordées les questions politiques. Ses propos sont jugés inconvenants et Xavier des Essarts, d’opinions républicaines avancées, décline son offre de collaboration.
N’ayant plus rien à faire à Charleroi, Arthur décide de se rendre à pied à Bruxelles Chez Paul Durand, un ami d’Izambard. Ce sont cinquante kilomètres à parcourir qui donneront lieu à ce fabuleux poème : Ma bohême.

Ma bohême

(fantaisie)

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J’allais sous le ciel, Muse! et j’étais ton féal ;

Oh! là là! que d’amours splendides j’ai rêvées!

.

Mon unique culotte avait un large trou.

– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse,

– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

.

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

.

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!

Dans la graphie du titre, Rimbaud a utilisé un accent circonflexe ce qui peut laisser penser à un pays imaginaire de forêts et de montagnes comme l’est cette région de la République Tchèque.
La bohème, c’est aussi un mouvement littéraire et artistique du XIXè en marge du mouvement romantique auquel il reproche l’académisme.
C’est une « fantaisie » en corrélation avec le mouvement fantaisiste dont l’école parnassienne peut être assimilée (Banville, Leconte de Lisle,Catulle Mendès…)

Dans ce sonnet, un chef-d’œuvre, Rimbaud se met en scène, il revêt l’accessoire du paletot qui devient idéal (mot opposé au réel). D’ailleurs, il s’identifie à un personnage de conte, le Petit-Poucet, procédé du courant fantaisiste. Tout comme, il utilise le mythe d’Orphée dans le dernier tercet.
Il se déplace dans la scène et s’approprie cette bohème faite d’insouciance, de dénuement : mes poches, mon paletot, mon unique culotte, mon auberge, mes étoiles, mon front, mes souliers, mon cœur.

« Un pied contre mon cœur », cette chute, préparée, s’oppose à Petit-Poucet : le pouce est plus petit que le pied dans les mesures métriques. Quelque chose près du cœur est passé de 2,7 cm à 32,4 cm.

Cette image du pied contre son cœur, si bien que l’autre est éloigné, symbolise les mouvements antagonistes de la vie de Rimbaud : éloignement et attraction.

Le sonnet alterne ainsi des moments d’exaltation et les blessures, gravité et sourire s’y répondent par des nuances inverses.

Pour ma part, c’est assurément le plus beau des poèmes tant il se déploie dans l’imaginaire et la nature, source d’énergie.

Bruxelles >>> Douai

Le Dormeur du Val du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Le Dormeur du Val du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Reçu par Paul Durand qui le rhabilla, le munit d’un viatique, Rimbaud, au bout de deux jours, prit le train pour Douai où son professeur sur ses pas, délégué en enquêteur par Vitalie Rimbaud, le retrouva chez lui.
Arthur Rimbaud recopie et rassemble ses poèmes, les remet à Paul Demeny en vue d’une publication probable de ce qu’on appelle le recueil Demeny.
Les sœurs Gindre, Izambard, Demeny lui fêtent son anniversaire le 20 octobre, il vient d’avoir 16 ans.
Le 27 octobre, Metz capitule. Et la guerre va tourner entièrement à l’avantage des Prussiens.
Il rentrera à Charleville fin octobre, début novembre ; novembre où il raillera dans Le Progrès des Ardennes,le chancelier Bismarck dans Le Rêve de Bismarck.

La dénonciation de la guerre vaut bien ce sonnet pacifique  : Le Dormeur du Val (voir Rimbaud vivant n°53 juin 2014).

 

Douai >>> Charleville

Le Progrès des Ardennes du 25 novembre 1870

Le Progrès des Ardennes
du 25 novembre 1870

Le Rêve de Bismarck, article signé Jean Baudry, pseudonyme d'Arthur Rimbaud

Le Rêve de Bismarck, article signé Jean Baudry, pseudonyme d’Arthur Rimbaud

 

 

 

 

 

 

 

 

 Sources documentaires :

– Un ardennais nommé Rimbaud, Yanny Hureaux, la Nuée Bleue

– Oeuvres complètes, André Guyaux, Gallimard