Verlaine

Feux

Il y a quelques jours ce blog publiait Par quel miracle et assurait qu’une suite probable surviendrait. Il n’a pas fallu long feu. D’autant que pour les feux, il n’y en eut pas. Bien peu, comparé au pistolet, dont on dit que Paul Verlaine fit feu sur Arthur Rimbaud.

Voici donc La Beuquette du jour, signée Yanny Hureaux pour l’Union, L’Ardennais.

L’emprise locale

Commissaire-priseur chez Adjug’art, à Brest, Yves Cosqueric n’a trouvé dimanche aucun acquéreur pour un ensemble de dessins et croquis attribués à Rimbaud. En toute modestie, la Beuquette s’autorise à lui signaler que samedi dernier, la veille du fichu flop, elle mettait en doute l’authenticité de ces oeuvres arthuresques, au demeurant non signées. A peine Alain Tourneux, ancien conservateur du musée Rimbaud l’avait-il lue qu’il lui faisait savoir qu’il partageait largement son scepticisme. Mme Kravenritter qui mettait en vente pour 150000 euros ces dessins et croquis dit les avoir trouvés dans un livre religieux découvert à Roche, village du Vouzinois où se trouvait la ferme des Rimbaud-Cuif pulvérisée par les Allemands en octobre 1918. Dans les années 1980, Mme Kranenvitter acheta une petite maison située à l’orée de feu la fameuse ferme. Son intention première était d’en faire un musée de la faune européenne. Bientôt habitée par le pervers fantôme du lieu, elle fut prise de passion pour Rimbaud auquel elle éleva sur place un monument à sa gloire. Paul Boens qui partageait alors sa vie, fut, lui, véritablement illuminé par l’emprise locale de notre Arthur. Que de jours il passa à fouiller la terre de Roche pour y trouver des traces de son Dieu ! Persuadé d’avoir avec un pendule découvert l’endroit où Rimbaud avait caché les sept kilos d’or ramenés d’Afrique et d’Arabie, en juillet 1991, il alerta Alain Tourneux. Accompagné du romancier Franz Bartelt et du poète François Squévin, pioche et pelle en main, le Conservateur du musée Rimbaud tomba sur une grenade allemande heureusement dégoupillée ! Yauque, nem ! (20.12.16)

 

Par quel miracle

 

Cet article est de Yanny Hureaux qui propose dans le journal l’Union, L’Ardennais une chronique quotidienne du nom de La Beuquette et qu’il a titré « Par quel miracle ».

Demain, à Brest, chez Adjug’Art, seront mis en vente un ensemble de croquis et dessins attribués à Arthur Rimbaud. La première enchère est fixée à cent cinquante mille euros. Non signés, ces œuvres sont contenues dans un petit ouvrage religieux. Mme Kranenvitter dit l’avoir découvert là où se situait la ferme familiale de Roche que les allemands qui l’occupaient durant la Grande Guerre, dynamitèrent en octobre 1918, avant de déguerpir. Ils n’en laissèrent qu’un pan de mur devenu un haut lieu de pèlerinage. C’est à côté de cet émouvant vestige que Mme Kranenvitter, ardente Rimbaldienne, habita une maison qu’elle vient de mettre en vente. Elle y vécut un temps avec M.Boens qui durant des mois fouilla le terroir du petit village de Roche afin d’y trouver des traces et des reliques du glorieux fils cadet de Vitalie Cuif dont l’œuvre véritablement le hantait. Des graphologues ont authentifié les croquis et les dessins qu’Arthur aurait réalisés dans sa quatorzième ou quinzième année. Voilà qui néanmoins pose deux questions qui laissent planer un doute sur cette découverte. La partie de la ferme à usage d’habitation ayant brûlé en 1863, Arthur ne la découvrit véritablement que dix ans plus tard. En 1873 il y rejoignit sa mère, son frère et ses sœurs qui avant de regagner Charleville y séjournèrent durant six mois, afin de remettre les locaux en l’état. Rimbaud avait alors 19 ans. Autre mystère : par quel miracle le petit livre religieux contenant les fabuleux dessins et les extraordinaires croquis a-t-il pu échapper aux flammes et aux explosions d’octobre 1918? Demain, jusqu’où vont monter les enchères? Tonnerre de Brest, si elles approchaient ou mieux encore, dépassaient celles du pétard de Verlaine, ce serait yauque, nem! (17.12.16)

Miracle, c’est un euphémisme! La lecture de l’article dans ce blog  » Rimbaud à Laïtou  » donne un environnement de dates qui signifient sa présence mais aussi son absence, tout comme pour les autres membres de la famille. En 1863, la ferme part en fumée suite à un violent incendie, seul restera le corps de logis;  la lecture du journal de Vitalie née en 1858 marque bien l’absence de la famille durant dix ans sauf certainement pour une visite en 1870 à Pâques qui n’avait pas laissé un grand souvenir à Vitalie alors qu’elle avait 12 ans. Quatorzième ou quinzième année, soit 1868 ou 1869, il y a toutes les chances pour qu’Arthur ne soit pas à Roche alors comment dater des dessins de cette époque? La ferme fut détruite entièrement par les allemands alors qu’ils se faufilaient. Des recherches réalisées à l’époque révèleront l’impossibilité de retrouver quoi que ce soit après cette destruction. Un avatar, une forfanterie de plus?  après le portrait d’il y a un an et la vente du « pistolet » de Verlaine, il y a quelques jours, on est prié de suivre les experts! Les rimbaldiens, à n’en pas douté, se mettront en chasse pour vérifier l’exactitude des documents et des graphies. A suivre…

L’ariette de Rimbaud

A l’automne 1875, Rimbaud formule l’idée auprès de Delahaye de se préparer au baccalauréat en candidat libre. Suit une période que ses amis contemporains, Delahaye, Nouveau et Verlaine désignent sous le nom de philomathie tant Arthur se prête à l’étude des sciences, à l’apprentissage de l’algèbre, de la géométrie, des langues étrangères dont le russe, l’allemand…Durant cette quête de savoir, il prend aussi des leçons de piano auprès de Louis Létrange, employé de Monsieur Lefèvre, un négociant en clouterie et propriétaire du 31 rue St Barthélémy (aujourd’hui rue du Baron Quinart), la nouvelle adresse de Vitalie Rimbaud dans ses pérégrinations à Charlepompe. Louis Létrange dirige la Société chorale et aide le Maître de Chapelle de Notre Dame, en outre il donne des leçons d’orgue et de piano. Arthur se rend ainsi chez lui pour s’exercer à l’exécution de pièces selon une méthode mise au point par Mademoiselle Carpentier, dite de force moyenne. Louis Létrange témoigne de l’assiduité temporaire de son élève qui travaille avec détermination : « Il travaillait sérieusement, s’essayant même à improviser, non sans quelque bizarrerie ». Les bizarreries n’ont pas donné lieu à des explications, et donc on ignore ce qu’elles peuvent signifier. Toujours est-il que Rimbaud loue un piano sans l’autorisation de sa daromphe ; hissé non sans quelques difficultés pour l’installer au premier étage et rappelle pour certains : « Madame*** établit un piano dans les Alpes » (Après le Déluge, Illuminations). Nous en restons quant à nous à l’exégèse d’Antoine Fongaro d’autant que cette prose est antérieure à cette anecdote. Fongaro rappelle que Rimbaud avait lu Madame Bovary de Flaubert et qu’il s’agit bien d’Emma et redit ce passage : « J’ai un cousin qui a voyagé en Suisses l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières quand les nuages s’entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l’extase ! Aussi je ne m’étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d’aller jouer du piano devant quelque site imposant. » (Antoine Fongaro, De la lettre à l’esprit, Pour lire Illuminations, Honoré Champion éditeur, Paris). Bien sûr que le piano, instrument sédentaire, est à l’encontre du poète voyageur qui alors dû être de ces Assis… « Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes, / Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour, / S’écoutent clapoter des barcarolles tristes ». L’hiver 1876, les leçons cessent. Fut-ce là un caprice ?

 

EPSON MFP image

Caricature de Verlaine, Rimbaud au piano

Cependant les nouvelles vont vite et Delamorue, entendons Delahaye, s’empresse de fournir l’information à Verlhuppe, Verlaine, dans leur langage potachique d’alors. En retour de missive, Verlaine lui adresse une lettre et y annexe une caricature vacharde d’Arthur au piano, titrant « La musique adoucit les mœurs », l’oestre frappant le clavier, suant et pestant dans une bulle « Des chameaux, ces doubles croches, et va donc… » alors que l’on voit sa mère au 1er étage et le proprio au rez-de-chaussée se prenant la tête aux sons disharmonieux !

La musique pour Rimbaud n’est-elle qu’une passade ? Verlaine a bien entendu échangé avec lui sur le sujet durant la période qui les réunit de 1871 à 1873 ; il lui a présenté des artistes, des musiciens, des poètes. Ensemble, ils ont assisté à des pièces de théâtre, à des opérettes à Paris, à Londres. Et leur escapade en juillet 1872, en Belgique puis en Angleterre, donne lieu à des écrits comme par exemple les Ariettes oubliées (Romances sans paroles) qui sont une référence en matière musicale et dont la IIIe porte en épigraphe « Il pleut sur la ville. (Arthur Rimbaud) ».

Hormis cet apprentissage auprès de Louis Létrange, Rimbaud fut-il un musicien ? Un mélomane ? ou bien un simple amateur ? Qui a pu participer à sa formation musicale ? Quelle place tient la musique dans son œuvre ?

L’initiation potentielle à la musique

Vitalie Rimbaud, fervente dévote, a donné à ses enfants une éducation religieuse conséquente. Dans Les poètes de sept ans, Rimbaud écrit : « Et la Mère, fermant le livre du devoir, / S’en allait satisfaite et très fière, sans voir, / Dans les yeux bleus et sous le font plein d’éminences, / L’âme de son enfant livrée aux répugnances. » et encore « Il craignait les blafards dimanches de décembre, / Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou, il lisait une Bible à la tranche vert-chou ». Cette éducation était relayée par une instruction scolaire dans laquelle l’instruction religieuse avait à voir. Qu’ils fréquentassent l’Institut Rossat, dès octobre 1861 ou le collège municipal à compter de Pâques 1865, les frères Rimbaud, Frédéric et Arthur disposaient de cet enseignement religieux. On peut penser que des louanges l’accompagnaient. Ainsi Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie consacrée à Arthur Rimbaud, relève dans un bulletin d’anciens élèves : « M. Rossat n’était cependant pas anticlérical, la musique des élèves avait l’habitude d’accompagner la procession du Saint-Sacrement dans les rues de la ville ». Il est vrai aussi qu’Arthur raflait les prix d’enseignement religieux. Musique, chants, il y a là une base initiatique à l’apprentissage de la musique. La fréquentation régulière de la messe, imposée par la mother, était une source de répétition de louanges, de chants dont il tire ironie dans Les Pauvres à l’église : « Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise / Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ». En 1870, l’église et l’armée constituaient deux institutions à respecter et à la veille de la guerre contre la Prusse, il décoche des flèches aux « patrouillotistes » dans son poème A la Musique, d’un orchestre militaire paraissent les fifres, les trombones.

Bien vite deux fugues, en septembre puis octobre 1870, le mèneront à Douai chez son professeur de rhétorique, Georges Izambard où il fait la connaissance des sœurs Gindre, tantes d’Izambard. Elles sont trois à habiter au 27 rue de l’Abbaye-des-prés, Isabelle, Caroline et Henriette. Cette dernière donnait des cours de chant et enfin l’ainée Rose-Marie, 48 ans, prix de conservatoire était professeur de piano et de vocalise à l’Académie de musique de Douai. Rimbaud s’installe dans une maison où l’on aimait et pratiquait la musique Et pour parfaire le tableau musical, Izambard était l’ami d’un poète douaisien, Paul Demeny qui était le fils de Philippe-Joseph Demeny qui occupait le poste de professeur de musique au conservatoire municipal de Douai à la société philharmonique et qui connaissait bien Henriette Gindre. Un piano trônant dans la demeure, on peut penser raisonnablement que Rimbaud aurait pu y trouver là une initiation musicale, durant ses séjours où il fêta ses 16 ans. Se souvenant d’une promenade à travers champs avec Arthur et Paul Demeny, Georges Izambard se remémorait cette romance, La chanson de l’aveine que fredonnait Arthur : « Voulez-vous savoir comment, comment / On sème l’aveine ? / Mon père la semait ainsi, / Puis se reposait un petit, / Frappe du pied, puis de la main, / Un petit tour pour son voisin ! / Aveine, aveine, aveine, / Que le beau temps t’amène (bis) » et qui n’est pas sans rappeller Chanson de la plus haute tour, une poésie de 1872 avec son refrain « Ah ! Que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent ».

Comme prétendant à cette initiation musicale, on peut envisager Charles Bretagne, futur intermédiaire entre Arthur et Paul Verlaine, qui dans le cercle carolopolitain constitué de Deverrière, Izambard, Rimbaud…jouait de la guitare.

Invité à Paris, en septembre 1871, par Paul Verlaine chez les beaux-parents de ce dernier, Arthur fait connaissance d’Antoinette Flore Mauté de Fleurville et de son fils, Charles de Sivry, les cautions musicales de ce passage. En effet, Madame Mauté fut l’élève de Chopin et elle donna des leçons de piano à Claude Debussy quant à son fils, il était pianiste et compositeur. Les relations avec cette famille étant des plus médiocres, on n’imagine pas que l’un ou l’autre ait pu de leur attention, marqué l’apprentissage musical du jeune Arthur. Les sorties nocturnes de Paul et d’Arthur au théâtre et à l’opéra attestées renseignent sur l’intérêt musical de deux compères. Dès octobre de la même année, Arthur est hébergé au Cercle Zutique, initié par les Frères Cros et qui se tenait à l’Hôtel des Etrangers au quartier latin. Le musicien Ernest Cabaner y faisait office de tenancier. Il est des potentiels musiciens qui auraient pu donner une initiation musicale au poète. D’autant que ce dernier écrit probablement Voyelles dans l’esprit du sonnet des sept nombres de Cabaner rehaussant les couleurs.

L’Ariette oubliée

Fin février 1872, la relation Verlaine/Rimbaud apparaissant aux yeux de son épouse Mathilde, celle-ci réclame le départ de Rimbaud de Paris et mène son éloignement à « Charlestown ». Ce qui va les conduire à une correspondance de lettres dites martyriques dont le relevé concernant le mot ariette constitue une piste de recherche musicale. En effet, le 2 avril, depuis la Closerie des Lilas, Verlaine écrit à Rimbaud.

« Bon ami,

C’est charmant, l’Ariette oubliée, paroles et musique ! Je me la suis fait déchiffrer et chanter ! Merci de ce délicat envoi ! […] Et merci pour ta bonne lettre ! […] – et n’ayant jamais abandonné ton martyr, y pense, si possible, avec plus de ferveur et de joie encore, sais-tu bien, Rimbe ».

Et il ajoute en post-scriptum : « Parle-moi de Favart, en effet. »

Cette ariette constitue le matériel le plus tangible concernant la connaissance de la musique par Rimbaud, à dix-sept ans. La lettre envoyée initialement, tout comme la réponse, ne nous est pas parvenue. En effet, Mathilde Mauté découvrant ultérieurement ces missives et d’autres ainsi que des poèmes de Rimbaud dans le secrétaire de Verlaine, rue Nicolet, les détruira.

Au dix-huitième siècle naît la querelle des Vaudevilles et des Ariettes dans l’évolution de l’opéra-comique constitué de prose parlée et de chansons existantes connues du public et dont les paroles sont adaptées à la situation dramatique de la pièce (vaudevilles). En 1750, s’y opposent les ariettes avec une musique d’inspiration italienne plus raffinée. Les ariettes représentent des interludes dans l’action de la pièce et peignent les affections de l’âme et des sentiments tendres. Le comique cède le pas aux sentiments naïfs et vertueux. La musique est originale. On donne un livret à mettre en musique et cela offre du relief au compositeur qui devient créateur au même titre que le librettiste. Ainsi, Favart sera de ceux qui suivant le goût du public fera évoluer les comédies à ariettes. Charles Simon Favart naît à Paris en 1710, est auteur de pièces de théâtre et d’opéras comiques ; son épouse, Justine Duronceray, comédienne célèbre, est connue sous le nom de Madame Favart (Pastel de Quentin la Tour). En 1746, Favart suit le Maréchal de Saxe et dirige la troupe ambulante des comédiens qui suivait l’armée. De 1746 à 1748, il dirige le Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Après le décès du Maréchal de Saxe, en 1750, il est de retour à Paris et présente des pièces au Théâtre italien et en 1757 il codirige l’Opéra-comique. Son œuvre est constituée de 150 pièces. Il meurt à Belleville en 1792. Le théâtre national de l’Opéra-comique à Paris de nos jours est aussi appelé Salle Favart.

L’ariette de Favart que reprend Verlaine dans sa missive est connue puisqu’elle lui a servi d’épigraphe dans Romances sans paroles pour Ariettes oubliées I ; ainsi, on lit : « Le vent dans la plaine / Suspend son haleine. (Favart.) suite à la fuite d’Arthur et de Paul, en Belgique puis en Angleterre.

Le livret écrit par Favart porte le titre Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour, il s’agit d’une comédie en trois actes, mêlée d’ariettes, parodiées de Bertolde à la cour et représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le mercredi 12 février 1755. L’ariette en question survient à l’acte II et à la fin de la scène VIII.

La voici textuellement :

Dans nos prairies / Toujours fleuries, / On voit sourire / Un doux zéphire : / Le vent dans la plaine / Suspend son haleine ; / Mais il s’existe / Sur les côteaux ; /Sans cesse il agite / Les orgueilleux ormeaux : / Il irrite ; / Sans cesse il agite / Les ormeaux.

Comme nos fleurs / Dans nos asiles, / On voit nos cœurs / Toujours tranquilles ; / Mais comme un feuillage / Qu’un vent ravage, / Vos cœurs sont tourmentés. / Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles / Par les amours, sont toujours caressés, / Toujours bercés, / Toujours caressés.

On notera au passage le mot « asiles » (Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles) repris dans Walcourt (Romances sans paroles, Paysages belges) : « Ô les charmants / Petits asiles / pour les amants !

Et voici la partition chantée. Fut-elle déchiffrée pour le compte de Verlaine par son beau-frère Charles de Sivry ou encore Cabaner ? Certainement pas par sa belle-mère, Flore Mauté, au risque de déflorer la relation naissante entre Rimbaud et Verlaine, nous ignorons le nom de la personne qui a pu lui déchiffrer et chanter cette ariette.

Partition musicale de l’ariette chantée par Ninette

EPSON MFP image

Ariette partition chantée page 1

EPSON MFP image

Ariette partition chantée page 2

EPSON MFP image

Ariette partition chantée page 3

Alors pourquoi ce choix de la part d’Arthur ? La scène VIII de l’acte II est représentative de la situation vécue par Arthur, Paul et Mathilde Mauté de Fleurville ; en effet, Ninette, jeune paysanne s’étonne qu’Emilie est l’amante du roi Astolphe (attiré par Ninette) et elle se demande pourquoi et comment ici (à la cour) on puisse partager son coeur à deux ? Et l’on conçoit les épanchements martyriques qui ont pu se manifester alors dans la correspondance. Verlaine demande de lui parler de Favart, non pas pour en connaître plus sur Favart mais davantage ce qui se dit dans sa pièce si jamais Arthur ne l’avait pas d’ailleurs déjà précisé, ce qui semble improbable. Le côté midinette de Verlaine s’extériorise dans cette demande d’autres ariettes, d’autres pièces dont la vocation est d’alimenter le feu des deux poètes.

Le propos tenu dans la pièce éclaire le choix d’Arthur et met en évidence des mots que l’on retrouvera ultérieurement.

Résumé de l’intrigue qui se joue dans Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour

Roi de Lombardie, le prince Astolphe, parcourant ses terres tombe sous le charme de la jeune paysanne Ninette et vante sa beauté naturelle. Il s’entiche d’elle et l’invite à venir à la Cour, tout en gardant son anonymat. S’en ouvrant à son amoureux, Colas qu’elle épousera sous peu, ce dernier la met en garde assez brutalement. Profitant de cette situation, le prince met en évidence, la duplicité de Colas afin d’entériner la venue de Ninette à la Cour. Elle cède devant les arguments fastueux qu’elle souhaite découvrir sans toutefois renoncer à son amour pour Colas.

Ninette attifée, apprêtée, habillée maquillée, reste dubitative devant le côté artificiel de sa toilette dans laquelle elle se sent engoncée. Instruite des usages sur le port de la voix et de la parole, il lui est enseigné de masquer sa pensée et de se dissimuler à l’aide de l’éventail derrière lequel elle peut voir, épier, se jouer des autres, voire éconduire les gêneurs en prétextant des vapeurs. Astolphe se fait connaître d’elle et tout en lui déclarant sa flamme, il sonde son état d’esprit sur cette Cour dont elle juge le côté plaisant mais reste réservée quant aux courtisans doux comme des agneaux ici et redoutés par les paysans par ailleurs. Enfin édifiée par la princesse Emilie d’être l’amante du prince, elle s’interroge sur le partage de deux cœurs (On dispose là de la situation du ménage, Paul, Mathilde, Arthur, dans cette scène et l’ariette remise par Arthur Rimbaud à Paul Verlaine dans une lettre). La dualité du prince s’exprime envers Emilie puisque son feu n’était qu’un jeu tout en se refusant à renvoyer Ninette. Colas parvient à la Cour et rencontre, toilettée, Ninette qu’il ne reconnaît pas dissimulée derrière son éventail et sa voix contrefaite ; pour le sonder, elle ne tarde pas à l’aguicher, et lui tombe dans ses rets. Ainsi parjurée, elle se dévoile.

Dans son appartement, Ninette confie à Emilie son offense et sa vengeance alors que cette dernière s’étonne encore de sa présence. Colas, caché sous la table mais aperçu par Ninette, elle reçoit Astolphe, tout en éteignant les bougies. Dans l’obscurité, le prince lui confie son feu et son martyr et déplore sa situation avec Emilie qu’il aime. Emilie s’approche, dit ses reproches au prince et déplore la perte de son amour. Mais le prince la rassure car leurs cœurs ne peuvent être séparés et comprend que Ninette a voulu donné une leçon, stratagème compris aussi par Colas. Tout est bien qui finit bien, prince et princesse, Colas et Ninette se retrouvent respectivement amoureux. Le fait du prince n’était qu’un caprice tout comme l’était celui de Ninette de céder aux chants des sirènes.

Le remarquable dans cette pièce ?

Le choix de Rimbaud pour cette pièce avec le mot « Caprice » et particulièrement de l’ariette en fin de la scène 8 de l’acte 2 pour attirer l’attention précisément sur cette scène (qui n’a pas échappé à Verlaine), n’est pas un hasard, la situation à trois est représentative de celle qu’il vit ainsi que le contexte Campagne-Nature / Cour-Paris.

Par ailleurs, on note un certain nombre de mots que l’on retrouvera plus tard dans les poésies de l’un ou de l’autre. Par exemple :

  • Acte I, scène I, Ninette incite Colas à rêver à leur ménage (jeune ménage) « Que le fruit de tes soins sera bientôt pour moi. / En rêvant à notre ménage ». On ne peut que penser au poème Jeune ménage que Rimbaud illustrera en juin 1872.
  • Ninette chante : « Les trésors n’ont pas / Plus d’appas. / Dans ce doux asile, / D’un destin tranquille / Gaîment nous suivons le cours … ». Paul Verlaine dans son poème Walcourt de juillet 1872, (Romances sans paroles, Paysages belges) écrit : « Briques et tuiles, / ô les charmants / Petits asiles / Pour les amants ! ». 
  • Acte II, scène VIII, sont en scène Emilie, la princesse, Astolphe, le prince et Ninette. Elle n’est pas s’en rappeler le ménage à trois que sont en train de constituer Mathilde, Paul et Arthur. Cela rappelle « la princesse », « la fée carotte » et le poème Birds in the night du même recueil et daté depuis Bruxelles. Londres, septembre-octobre 72.
  • Acte III, scène IV, où sont en scène Emilie, la princesse et Ninette, la villageoise ; la première tirade de Ninette est digne de Parade (Illuminations d’Arthur Rimbaud) avec la description des courtisans et courtisanes et encore grimace enragée, « Où la gaité n’est que grimace, / Où le plaisir n’est que du bruit » mais aussi de la Saison en enfer, « S’il ne tenait qu’à moi de prendre mon essor, / Je serais bien loin, je vous jure. / Quel pays ! quel chaos ! oh ! le bon sens murmure… » et encore le mot parade dans la tirade d’Emilie « Vous qui de l’honneur / A tout propos faites parade, / Vous osez… » Saison en enfer : « Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables »
  • Acte III, scène VII, Alstophe dit son martyre à Ninette « Vous me le demandez ? Ninette, je soupire : / C’est vous dire où tendent mes vœux. / Vous vous plaisez à causer mon martyre » ; Martyr que l’on retrouve dans le vocable de la lettre de Verlaine à Rimbaud sous la forme de « lettres martyriques »

Où Arthur pouvait-il se procurer des partitions, des pièces ? Les sources hypothétiques sont diverses, à l’opéra théâtre de Charleville, à la bibliothèque, dans une librairie, dans une revue à disposition chez sa mère, ou encore chez un musicien ! De toute évidence la remise de la partition comme de la pièce, prouve son intérêt pour la musique, sa connaissance du solfège et le déchiffrement d’une partition. Le travail poétique de cette période démontera cette motivation puisque des poèmes prennent l’allure de chanson comme Chanson de la plus haute tour et d’autres pièces où reviennent des refrains. Quant à Verlaine, on n’ignore pas les collaborations musicales qu’il voulut mettre en œuvre avec Charles de Sivry ou encore Vaucochard et fils 1er ou aussi Chanson d’Automne.

D’autres témoignages musicaux

Durant le premier trimestre de 1875, Arthur réside à Stuttgart et échange épistolairement avec Ernest Delahaye dans lequel apparaît à plusieurs reprises le nom de Wagner. Il est vrai que du 25 février au 5 mars de cette même année avait lieu la « Wagnerwoche » (semaine Wagner). On lit ainsi : « Je n’ai plus qu’une semaine de Wagner et je regrette cette [sic] argent payant de la haine, tout ce temps foutu à rien. […] Tout est assez inférieur ici – j’excèpe un : Riessling [sic]… » Le tout est illuminé de graffitis donnant une idée de la vie dans le Württemberg avec cette légende en allemand : « Wagner verdamnt in Ewigkeit ! » (Wagner damné pour l’éternité). Qu’est-ce à dire ? Il est vrai que sa musique pouvait être contestée ainsi cet article « Nietzche contre Wagner : les raisons d’une rupture. https://docs.school/philosophie-et-litterature/culture-generale-et-philosophie/dissertation/nietzsche-wagner-raisons-rupture-108241.html

Et il faut rappeler l’article « Rimbaud musicien » de Jean-Louis Backes (in Romantisme, 1982, n°36. Traditions et novations. pp.51-64) qui a perçu dans les Illuminations et particulièrement dans Soir historique dont il élabore l’exégèse à l’appui de Wagner, la présence musicale. http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1982_num_12_36_4604

Pour rejoindre la rue Saint Barthélémy, fort de sa connaissance de l’allemand, Arthur donnait des leçons de cette langue, au fils du propriétaire, Charles Lefèvre qui témoignait avoir vu Arthur tapoter sur la table tout en déchiffrant une partition musicale.

Enfin, Ernest Delahaye, en ce début 1876, arpentait avec Arthur, lors de ses congés d’enseignant à Rethel, la campagne ardennaise ; il se souvient que les deux amis entonnaient en chœur le couplet Les Cent vierges de Charles Lecocq (Paris 1832 + 1918), opéra-bouffe en trois actes de 1873.

Partition titrée Les Cent Vierges, vertigineux et exponentiel comme dans les poèmes de Rimbaud et ça confirme sa connaissance réelle de la musique.

La musique dans l’œuvre

Comme exposé dans l’article « Rimbaud et la couleur », la PNL, programmation neuro-linguistique donne le prédicat concernant le sens qui semble le plus développé chez une personne, le visuel est apparu l’essentiel, cependant les lignes ne sont pas aussi claires et parfois c’est un mélange de plusieurs sens. Concernant Rimbaud le prédicat relatif à la sonorité semble être le second sens le plus important. Ce sont les mots de vocabulaire et les expressions qui permettent ce classement. Aussi, ont été inventoriés les instruments de musique qui apparaissent dans le corpus, les termes musicaux et les autres sonorités. On les retrouvera dans le tableau ci-dessous.

tableaau recensement musical

De ce tableau, ont été extraits les instruments de musique présents dans l’œuvre et leur fréquence d’apparition selon les 3 moments forts de son travail de poète et le lexique faisant usage de termes proprement musicaux.

Les instruments de musique dans l’œuvre de Rimbaud

Pour composer ses poèmes ou ses proses, Rimbaud a recours à dix-huit instruments classés selon ce principe et cette présence

  • Instruments à cordes :
  • 1- Lyre 6
  • 2- Cithare 10
  • 3- Luth 1
  • 4- Guitare 1
  • 5- Piano 1
  • 6- Clavecin 1
  • -Instruments à vent
  • 1- Orgue 3
  • 2-Clairon 6
  • 3- Fifre 1
  • 4- Trombone 1
  • 5- Cor 1
  • 6-Syrinx 1
  • 7- Flûte 1
  • 8- Harmonica 1
  • -Instruments à percussion :
  • 1- Tambour 9
  • 2-Tam-Tam 1
  • 3- Cloche 1
  • -Instrument insolite
  • 1- Chœur de verres (ou glasharmonika) 1

Les poésies de 1870 à 1872 regroupent douze instruments, Une Saison en enfer est concernée par le tambour et les Illuminations font usage de huit instruments ; il est vrai qu’Un cœur sous une soutane truste quatre instruments dans un texte en prose assez long avec la Lyre, la cithare, le luth, le clairon qui sont des poncifs en matière de poésie. Le tambour et le clairon, très militaires ou mythologiques (trompette de la renommée pour le clairon) restent les instruments les plus fréquents dans le corpus, une œuvre au service de son combat qui inclut le changement dans la poésie pour changer la vie. Tout cela mérite que l’on claironne et tambourine pour se faire entendre et dans un pas de charge de quatre ans que fut la vie littéraire d’Arthur Rimbaud.

Lexique musical de Rimbaud

Andante : second mouvement d’une sonate, comme adverbe sert à indiquer un mouvement modéré

Trille : battement rapide et ininterrompu sur deux note voisines

Cavatine : pièce assez courte, plus brève que l’air, dans un opéra

Hosanna : acclamation religieuse utilisée dans les cérémonies, les processions. Hymne catholique chanté le jour des Rameaux

Hallali : cri de chasse qui annonce que la bête poursuivie est aux abois. Ce cri lui-même ou la sonnerie du cor qui le remplace

Romance : musique sur laquelle une telle pièce est chantée. Pièce poétique simple, assez populaire, sur un sujet sentimental et attendrissant

Soupir : silence correspondant à une noire, en musique ; signe indiquant ce silence

Barcarolles : pièce de musique vocale ou instrumentale sur un rythme berceur en trois temps. Chanson des gondoliers vénitiens

Eleison : invocation religieuse, kyrie eleison = seigneur, prends pitié

Cantique : chant d’action de grâce consacré à la gloire de Dieu ; chant religieux

Concert spirituel : concert de chants sacrés, musique et instrumental

Houri : femme qui a le blanc et le noir des yeux très tranchés

Hymne : chant, poème à la gloire de…cantique, psaume. Chant solennel en l’honneur de la patrie

Opéra : poème, ouvrage dramatique mis en musique, dépourvu de dialogue parlé

Rythme : caractère, élément harmonique essentiel qui distingue formellement la poésie de la prose et qui se fonde sur le retour imposé… mouvement général de la phrase.

Fanfare : air dans le mode majeur et d’un mouvement vif et rythmé, généralement exécuté par des trompettes, des cuivres. Orchestre de cuivres auxquels peut être adjoints des instruments de percussion. L’ensemble des musiciens de l’orchestre.

Accords : concert, fraternité, harmonie, union…association de plusieurs sons simultanés

Orphéon : école, société de chant choral ; fanfare

Bandes de musique : band en anglais, groupe musical

Harmonie : combinaison de sons perçus simultanément d’une manière agréable à l’oreille.

Opéra-comique : drame lyrique sans récitatif, composé d’airs chantés avec accompagnement orchestral, alternant parfois avec des dialogues parlés. (Compositeur et librettiste)

Chorale : société musicale qui exécute des œuvres vocales, des chœurs

Chœur : réunions de chanteurs

Etude : composition musicale écrite pour servir à exercer l’habileté de l’exécutant

Adagio : indication de mouvement lent, pièce musicale à exécuter dans ce tempo

Ritournelle : court motif instrumental répété avant chaque couplet d’une chanson, chaque reprise d’une danse ; air à couplets répétés ; refrain

Tarentelle : danse du sud de l’Italie sur un air au rythme très rapide

Chromatisme : caractère de ce qui est chromatique et qui procède par demi-tons consécutifs, formé par deux notes qui portent le même nom, mais dont l’une est altérée

Mélodie : succession de sons ordonnés de façon à constituer une forme, une structure perceptible et agréable. Composition musicale formée d’une suite de phrases ayant ce caractère. Air ou aria

Frou-frou : bruit léger produit par le frôlement ou le froissement d’une étoffe soyeuse

Jam-jam : pour la chanson, il était un petit navire qui n’avait jam, jam, jamais navigué…

Kiosque : abri circulaire destiné à recevoir les musiciens d’un concert public en plein air

Conque : coquille en spirale dont les tritons se servaient comme trompe (mythologie)

Wasserfall : mot allemand signifiant chute d’eau, cascade

Ce vocabulaire associé aux termesmusicaux et expressions musicales du tableau montre une richesse lexicale et l’abondance de termes confirme une connaissance musicale fort importante qui donne à son œuvre le côté sonore qui par ailleurs existe aussi à travers les assonances et les allitérations respectivement pour les sons et le rythme.

Enfin, on dispose d’un dessin d’Isabelle représentant son frère en train de jouer de la cithare. Nul ne peut mettre une date probante sur ce dessin mais force est de constater que c’est bien avec un instrument de musique qu’elle a cherché à mettre Arthur en valeur. Arthur s’il n’était pas un mélomane était néanmoins un amateur averti en matière de musique.

 

Rethélois, Paul verlaine ?

Rethel n’a jamais guère apprécié Paul Verlaine et particulièrement les frasques qu’on a bien voulues lui attribuer. Et le « on » vaut pour ses habitants, plus souvent par méconnaissance que par mépris. Alors que l’on connaît désormais davantage la vie de Verlaine, il serait bienvenu de le réhabiliter et de lui donner plus d’identité. Il est vrai qu’il dispose, depuis 1972, d’un lycée qui porte son nom mais cela n’avait pas fait l’unanimité de tout comme le rapporte l’écrivain ardennais, Yanny Hureaux. « Il se trouva, tout de même encore, alors, un vieux monsieur du coin de Faissault pour écrire à la rédaction rethéloise du journal « L’Ardennais » que « c’est honteux de donner le nom d’un aussi sombre personnage au lycée de la ville où il a eu, comme professeur, des mœurs abominables ». Pas plus aujourd’hui que depuis 1950 ou 1965, Paul Verlaine ne recueille plus de suffrages favorables de la part des Rethélois enfin de ceux que j’ai pu fréquenter durant mon enfance et ma jeunesse. D’ailleurs au sein même de ma famille et d’amis, j’ai noté à la fois des témoignages en réalité vécus par ouï-dire : buveur, coureur de garçons…Rimbaud et Létinois ! Et pour certains de rajouter qu’il bat sa femme ! Enfin tout ce qu’il faut pour établir pour longtemps une réputation… une mauvaise réputation.

Loin de moi de prendre Paul Verlaine pour un saint mais c’était avec de pieuses et belles intentions qu’il arrive en octobre 1877 à l’Institution Notre-Dame de Rethel, d’ailleurs tenue par des jésuites. En effet, son ami Ernest Delahaye avait peu auparavant démissionné de cette école et lors d’une rencontre à Paris lui avait indiqué la vacance du poste. Aussi, à la recherche d’un emploi, promptement, il pose sa candidature argumentée de ses postes d’enseignant en Angleterre et de sa connaissance de l’Anglais. Aussi promptement, il est invité à se présenter. Et voilà qu’il débarque du train à la gare de Rethel. Rappelons toutefois que son passé ne l’avait pas précédé : vécu sulfureux avec Arthur, ménage détruit, en cours de procédure de divorce, enfant abandonné aux mains de la mère qui ne demandait pas mieux, prison. Mais, aussi conversion à la religion catholique à laquelle il se donnait désormais comme le noteraient les bons pères dont l’abbé Victor Guillin et l’archevêque, Monseigneur Langénieux qui le recevra en confession.

Le collège Notre-Dame près de l’église Saint-Nicolas constituait un édifice élégant avec des cours aérées et plantées d’arbres. Tout un lieu paisible qui ravissait Paul. Ainsi, il s’en ouvre à son ami Irénée Decroix, dans sa lettre du 19 octobre 1877 : « Je me trouve très confortablement ici sous tous les rapports. Je suis nourri (admirablement), blanchi, chauffé et éclairé dans l’établissement, de plus logé dans une chambre à part, contiguë à l’ancienne « thurne de cette vieille Ouatte ». » (Entendons Delahaye).

Et le 14 novembre 1877, il écrit à son ami, de toujours, Edmond Lepelletier : « Je suis ici professeur de littérature, histoire, géographie et anglais, – toutes choses amusantes et distrayantes. Régime excellent. Chambre à part. Nulle surveillance « pionnesque ». Rien enfin qui rappelle les « boîtes » universitaires, lycées, collèges municipaux ou simples « bahuts ». La plupart des professeurs (latin, grec, mathématiques) sont ecclésiastiques et je suis naturellement dans les meilleurs termes avec ces messieurs, gens cordiaux, simples et d’une bonne gaîté sans fiel et sans blagues. Et un mot, ceci est une sorte de « buen » pour moi, où j’ai la paix, le calme, et la liberté de mes façons de voir et d’agir – bienfait inestimable !… Appointements raisonnables ». (Ceux-ci se montent à huit cents francs par an pour trente heures de cours par semaine). « La politique expire à mon seuil, et je me livre en toute sagesse et toute pondération à la littérature non payante, – hélas ! (Et encore) – sinon en satisfactions intimes, j’ai nommé les vers, dont je t’enverrai de formidables tranches, pour peu que tu goûtes ce régal « délicat ». Il veut parler sans doute de ce qui sera son recueil Sagesse.

Verlaine vit au rythme de l’école, des prières communes, des lectures au réfectoire et des conversations avec ces collègues dans un univers feutré, encaustiqué et d’encens. Il s’entend bien avec les élèves et avec ses collègues qui apprécient chez ce laïc son prosélytisme.

Ce qu’il souhaite c’est trouver par tous ses courriers un écho favorable auprès de Mathilde.

A Pâques 1878, il assiste au mariage d’Irénée Decroix, dans un village proche d’Arras. Son air attristé aiguise le dessin de Delahaye qui le représente derrière le jeune couple avec cette flèche « Le malheureux ! »

Durant l’été 1878, Il visite l’Exposition universelle à Paris et y rencontre Charles de Sivry, son beau-frère. Alors que Verlaine qui avait écrit un livret d’opérette « La tentation de saint Antoine » selon le récit de Flaubert s’enquiert de l’avancement de la partition musicale dont est chargé Charles, ce dernier confirme qu’il n’a encore rien écrit. Qu’à cela ne tienne, le 14 septembre, il fournit une nouvelle version. En retour, il apprend que son fils Georges est souffrant. Sollicitant la famille Mauté pour le visiter, un rendez-vous lui est proposé auquel il se rend les bras chargés de jouets et de friandises, objet d’un dessin de Delahaye. Il sollicitera encore une autre rencontre avant son départ de Paris. Accordé. Il confie à sa belle-mère son désir d’habiter de nouveau rue Nicolet avec Mathilde.

De retour à Rethel, il écrit un sonnet qui paraîtra dans Sagesse XVIII

Et j’ai revu l’enfant unique : il m’a semblé

Que s’ouvrait dans mon cœur la dernière blessure,

Celle dont la douleur plus exquise m’assure

D’une mort désirable en un jour consolé.

Bien sûr l’enfant sert de prétexte à revoir Mathilde pour qui il brûle toujours d’amour. Il réclame à Charles de Sivry le manuscrit les Illuminations. Mathilde voit là l’évocation du passé et des suspicions, elle refuse et son demi-frère s’incline. Verlaine en est abattu et seul. Cette seconde année scolaire s’invite sous de mauvais auspices et le casernement religieux l’ennuie. Il va reprendre goût à l’alcool, d’abord au motif d’inviter à son collège Leleu, professeur de musique, à prendre l’apéritif, dans sa chambre puis peu à peu il va écumer les cafés rethélois : au père Martin (juste en face de l’institution), le café Goury, chez Ferry… le café Carlier dans la promenade des Isles. Il y boit mais il y écrit aussi. Libre à partir de quatorze heures trente et jusqu’à la fin de journée, il en profite pour écluser des verres de bitter, de vermouth, de bière et enfin d’absinthe. Un vieux fermier, son élève autrefois témoigne auprès d’Eva Thomé (écrivaine et résistante ardennaise, 1903 – 1980) : « Il buvait beaucoup, nous n’avions jamais pensé qu’il pouvait être un grand poète ».

Certes son ivresse n’est point trop visible encore mais son entourage rethélois commence à se poser des questions sur sa vie, son passé et ses secrets.

Enfermé dans son vœu de chasteté, ivre, il maudit un couple d’amoureux : « tas de salauds ».

Le soufre remonte d’autant qu’il s’entiche d’un de ces élèves Lucien Létinois, dix-huit ans dont les parents sont cultivateurs à Coulommes. Il place dans ce garçon toute l’affection qu’on lui refuse de donner à son fils Georges et c’est de façon paternelle qu’il entend élever, protéger dans le respect de la religion, le bellâtre.

Paul réfléchissait à partir mais un événement va précipiter les choses. Pour la Fête-Dieu, quelques élèves, trois ou quatre charrient des fleurs et des feuillages pour décorer des reposoirs. Traversant la ville avec leur convoi, Verlaine attablé à la terrasse d’un café les invite à se rafraîchir. Un verre, puis deux, puis un autre café et encore un autre, c’est dire que tout ce petit monde se retrouve à midi ivre. L’affaire est rapportée au directeur l’abbé Guillin qui lui-même s’en ouvre à l’archevêque.

Le 1er août 1879, il est mis à pied et soulagé de cette situation qui lui ouvre d’autres perspectives, à venir, avec Lucien.

Après un séjour anglais puis ardennais avec lui, Verlaine sera fermier à Juniville. C’est là qu’il corrigera les épreuves de Sagesse en 1880. Paraissent en 1882 dans Le Courrier des Ardennes, six articles signés Paul Verlaine qui évoquent Nos Ardennes ; y sont présentés Rethel et le Rethélois et Vouziers et le vouzinois, ne connaissait-il pas par cœur la région ? Cette chronique fut mise à jour par Jules Mouquet et publiée en 1948. Et Eva Thomé de commenter : « On y est frappé des allusions à la production viticole ardennaise-qui ne dépasse pas, en fait, une dizaine d’hectolitres par an ». En 1883, Lucien meurt de la typhoïde, à l’hôpital de la Pitié.

Voici le portrait de Rethel dans « Rethel et du Rethélois » écrit par Verlaine.

Rethel est une très vieille ville située sur l’Aisne qui y est superbe, plein d’îlots charmants, et encaissée entre des bords où la végétation s’en donne à verdure que veux-tu. Le canal des Ardennes qui coule parallèlement à la rivière, mais à une distance respectueuse, se contourne autant que peut le faire un canal et disparaît brusquement avec l’Aisne, ombragé de hauts peupliers, dans un horizon quasi sauvage de collines dénudées.

L’entrée même de la ville, en venant du chemin de fer, est loin aussi de manquer de pittoresque. A droite, ce sont des hauteurs frustes où s’étire le faubourg des Capucins, tandis qu’un peu plus en retour, sur la ville proprement dite, se déploient les débris encore majestueux du Château, ayant appartenu au cardinal Mazarin. Puis la « Tour », dont je parlerai. Ensuite, pour parler comme les enfants, nos maîtres en tout ! nos « modèles d’exemples » pour parler localement, des fabriques belles à force d’être bien bâties, bien situées, encore lieux disposées – oui, belles, car, selon Platon, qui a presque toujours eu raison, le Beau, c’est la splendeur du Vrai – achèvent cet ensemble irréprochable. A gauche, des jardins étonnants pour le Parisien, habitué aux choses de « rapport », maraîchers, propriétaires et compagnie, des cèdres qui l’« épatent » même après ceux du Jardin des Plantes. Et Rome ! Rome, la pépinière des environs, chaos de fleurs, de fruits, de feuilles et d’oiseaux chantant dans les branches !

Quittons ces vallons

Sur l’air d’Adolphe Adam, et grimpons vers la halle qui m’a toujours rappelé celle dont parle Victor Hugo dans son détestable et admirable Quatre-Vingt-Treize. Vive Alphand et les Halles-Centrales de Paris ! Mais vivent aussi les édiles et le temps de la charpente raisonnée et de la pierre utile pour tous, surtout en ce siècle de gains à la vapeur, de discussions entre adjudicataires et de « bâtisse » sans pudeur !

Un de ces jours, nous partirons de ce centre, la place de la Halle. Nous irons à l’église Saint-Nicolas, une merveille contestable, nous dégringolerons jusqu’à l’Hôtel de Ville et saluerons son drapeau de zinc tricolore, jusqu’au tribunal, chose faussement anglaise et vraiment laide, et reposerons ce premier pas dans les Ardennes par une flânerie à travers le Rethélois sec et poudreux en champenois qu’il est, mais amusant et beau qu’il est aussi, vu de près.

L’église Saint- Nicolas vers laquelle on parvient de la rue Thiers (alias ou plutôt olim avenue de la Gare) par un labyrinthe de rues curieuses, aux maisons dont le premier et unique étage surplombe le naïf rez-de-chaussée, est un monument gothique du style flamboyant, flanqué d’une tour grecque ( si l’on peut s’exprimer ainsi), qui, du moins, compense son anachronisme architectural et son absurdité intrinsèque par une énorme capacité qui permet à la plus belle sonnerie du département, et à l’une des plus belles de toute la région, d’appeler les fidèles aux offices, de pleurer sur les morts, d’accueillir les nouveau-nés et de chanter les gloires ou les deuils de la cité, largement, mélodieusement, grandiosement, sous la trop minime flèche où pivote un ange en métal – « l’Ange », comme les habitants appellent ce témoin giratoire et ce protecteur à tous les vents de la bonne petite ville.

Un portail délicieux, malheureusement mutilé dans les jours de tempête révolutionnaire, donne accès à l’intérieur de l’étrange église aux quatre nefs, toutes ogivales de la dernière heure, trouées de chapelles, de cryptes irrégulières et charmantes. Des colonnes et des colonnettes aux chapiteaux historiés et divers et divers supportent les quatre voûtes élégantes, où la lumière se joue à travers d’immenses vitraux latéraux, malheureusement encore incolores.

La nef principale et celle qui l’accompagne immédiatement à gauche possèdent d’admirables verrières d’autel, de beaux autels et de précieux pavages, – grâce au zèle infatigable et à la grande érudition archéologique de M. l’archiprêtre Pierret, qui a remeublé son église, orgues, statues, etc., de telle sorte que son nom est désormais inséparable de la complète restauration intérieure d’un édifice qui peut et doit, en dépit de son irrégularité, faute du mauvais goût successif des temps précédents, compter au nombre des gloires architectoniques de la contrée.

L’Institution Notre-Dame, encore inachevée, s’accole à Saint-Nicolas et n’est pas digne d’un tel voisinage. Vastes cours encadrées d’ailes de bâtiments de brique et de pierre, aux larges fenêtres, aux marquises légères, des arbres, de l’air, des rires, des jeux, et de sérieux travail donnent à l’âme et à l’œil du visiteur, parent ou curieux, la fête de la jeunesse studieuse, de l’enfance épanouie, et d’une architecture à la fois simple et savante.

Mais il est temps de songer « à faire la retraite » vers la campagne. Pour cela, nous redescendrons vers la Halle, qu’il ne serait dur de quitter sans adresser à ses forts piliers de bois, toute une forêt ! à la charpente amusamment compliquée de son toit onduleux, à toute cette antiquité respectable qui, peut-être, disparaîtra bientôt pour faire place à quelque machine moderne moins commode mais infiniment plus bête, un adieu bien sympathique, – et en route pour un prochain article, suburbain et rural.

Il faudrait pourtant, avant de quitter définitivement Rethel, son pavé détestable et son excellent boudin blanc, faire un tour dans les Iles, superbe promenade au bord de l’eau, rendre l’hommage qui leur est dû à la pittoresque situation de la sous-préfecture, à la relative élégance du vieux bâtiment actuellement affecté au service de l’école communale laïque, sans oublier de dire un mot de la petite église Saint-Rémi (faubourg des Minimes), ancienne chapelle conventuelle, pierre et brique, dont ses délicieuses boiseries, sa chaire, son buffet d’orgue et ses sobres verrières, font un objet de bon goût et d’art choisi.

On ne peut non plus s’éloigner de

Rethel-Mazarin,

Petite ville et grands coquins

(Un vieux dicton rimé à la vent-vole, qu’ose démentir, quant au dernier hémistiche, mon expérience des habitants, de braves gens et des fins matois), sans regarder la Tour, colline en pain de sucre qui fut militaire jadis et joua son rôle, au temps des Turenne et des Condé, se contentant aujourd’hui d’être une manière de labyrinthe et d’offrir un splendide point de vue à ceux qui en risquent la peu dangereuse, mais passablement fatigante ascension.

La gare ! – gentille construction de brique rose (car les entrepreneurs rethélois ont, depuis quelques années, remplacé l’antique torchis, la vénérable craie et la brique rouge d’antan par ce produite chocolat au lait).

Vite, trois tickets pour mon aimable lectrice, mon lecteur bénévole et leur cicerone très indigne. En voiture, messieurs, en voiture ! Pshu ! pshu !…

 

Pour tous les Rethélois qui voudront bien lire cet article. Comme l’a vu Paul Verlaine, ce Rethel n’a plus la même architecture après le passage de la guerre du XXe siècle.

Sources bibliographiques :

  • Paul Verlaine en Ardennes, études et notes de Pierre Petitfils, Eva Thomé, Paul Humblet et Yanny Hureaux, Les Classiques Ardennais
  • Sagesse, Amour, Bonheur, Paul Verlaine, NRF, Poésie/Gallimard
  • Verlaine, Henri Troyat, Flammarion

Avatar

La photographie du Coin de table à Aden avait valu, et vaut encore, une levée de boucliers de la part de rimbaldiens qui refusent de reconnaître Arthur Rimbaud dans un groupe de personnes posant sur la terrasse de l’Hôtel de l’Univers, en août 1880, du fait de la présence d’un autre personnage qui ne pouvait y être à ce moment-là. L’énigme suit son cours mais la photographie fut vendue.

On nous ressert le couvert !

Franck Ferrand nous invite dans le numéro 3475 de Paris Match à prendre des vessies pour des lanternes. L’historien d’Europe 1 engage sa plume au profit de son commanditaire Carlos Leresche détenteur d’un album de photographies ayant appartenu à Liane de Pougy, une courtisane montée à Paris à l’âge de 19 ans, soit en 1878. Grimoire duquel est exhibée la photographie d’un bourgeois qu’ils veulent faire passer pour le poète. Ce n’est ni le premier, ni le dernier avatar qui vaut à l’enfant de Charlestown d’être jeté en pâture à des fins vénales, sous cette prétendue découverte.

Dans un conte de Noël, pour servir son propos, Monsieur Ferrand manie plein de grosses ficelles : l’assertion fausse, le poncif, le mensonge, les erreurs, la calomnie, les liens non établis et summum de la chose, il convoque l’expertise à travers une étude anthropométrique douteuse, la maison européenne de la photographie qui valide la nature du papier photographique, c’est tout ce qu’elle peut faire, et même Verlaine.

Il laisse entendre à mots couverts que Rimbaud serait tombé dans les filets de la libertine en veillant bien d’utiliser la figure de style amenée par la question. Et voilà pourquoi, il se retrouve dans l’album des conquêtes. Son côté sulfureux, qui n’engage que son auteur, fait pendant au côté plus que sulfureux de Liane de Pougy, lui bien réel et qui aurait succombé au charme mélancolique d’Arthur. Et il mélange avec délectation l’homosexualité d’Arthur et les liaisons saphiques de la cocotte.

Tout prête à confusion ; en effet, comment interpréter disparaître « de la scène parisienne en 1878», si ce n’est pour faire coïncider l’arrivée de Liane et le passage hypothétique de Rimbaud à Pâques de cette même année. Arthur Rimbaud n’écrit plus de poèmes ou de proses depuis 1874. En 1878, il poursuivait ses voyages en Europe. Pourquoi présenter son travail et ses travaux à Aden puis en Éthiopie comme une errance et alimenter la légende d’un contrebandier d’armes alors qu’il fut commerçant avec des contrats de travail puis à son compte. Pour vendre des armes, des courriers témoignent de ses échanges avec le ministère des affaires étrangères.

Au fait que Jacques Guérin avait acquis un brouillon de La Saison en Enfer de Rimbaud et disposait à l’époque de l’album, le lien est établi entre le cliché et Rimbaud. C’est aller un peu vite en besogne ! Et pour enfoncer le clou, Monsieur Leresche se tient en expert puisqu’il a reconnu un portrait de Mozart signé de Greuze alors qu’il l’avait acheté trois francs six sous dans une vente. Ainsi, se valide l’idée qu’il en connaît un rayon et rend son expertise sur la photographie dont le regard reste le gage de la présence de Rimbaud.

Eh bien non, la forme du visage n’est pas identique, plus ovale chez Arthur, ni la courbure du menton plus carrée chez le bourgeois, ni le front puisque l’implantation des cheveux n’est pas la même, ni les arcades sourcilières qui n’ont pas la même orientation, ni les ailes du nez moins ouvertes chez Rimbaud. Et encore moins la bouche qui chez Rimbaud présentait comme la naissance d’un bec de lièvre, marque de fabrique familiale, que l’on ne retrouve pas. Quant à la moustache, ici fournie, c’est un duvet naissant que découvre Ernest Delahaye en visite à Roche en juin 1879.

Et enfin une des assertions : « Les avis sont unanimes : les chances pour que l’homme photographié par Grillon ne soit pas celui qu’avait immortalisé Carjat sont infimes ». Fermé le ban ! Beaucoup de négations pour une affirmation, encore une figure de style qui manque d’assurance, volontairement.

La photographie est située vers 1879 ou 1880, hors Rimbaud est à Chypre en 1879 puis convalescent à Roche, il repart en 1880 pour l’Orient et l’Afrique.

Ainsi donc, cet épisode serait passé au travers des mailles resserrées des biographes qui se mirent au travail peu de temps après le décès d’Arthur Rimbaud comme Bourguignon et Houin puis Petitfils, et enfin miss Starkie, Steinmetz, Jeancolas, Lefrère pour citer les plus célèbres.

C’est aussi oublier le caractère homosexuel de Rimbaud qui en rend compte dans Mauvais sang : « Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites .»

Si soufre il y a, il se trouve dans cette nouvelle polémique naissante. Au vu de l’artillerie dégainée d’un seul coup, on peut encourager Franck Ferrand à lire la poésie de Rimbaud, sa biographie et tout historien qu’il est,  s’attaquer à une formation de maréchalerie car les ânes n’ont rien à dire. Alors de grâce ne nous prenez pas pour des bourrins !

>>Article Paris Match du 24 au 30 décembre 2015, à lire

matchn°3475 du 24-30 -12-2015matchp2matchp3matchp4matchp5matchp6Article dans l’Ardennais

Arthur et les queues de cerises

Le titre de ce billet peut paraître irrévérencieux mais convient parfaitement en ce qui concerne son objet, à savoir Arthur Rimbaud et l’événement de la Commune de Paris. Mais c’est aussi pour faire un clin d’œil au chansonnier montmartrois Jean-Baptiste Clément, communard, membre de la garde nationale, militant du parti socialiste révolutionnaire et élu au Conseil de la Commune par le 18e arrondissement. Clément combattant de l’une des dernières barricades, rue de la Fontaine-au-Roi, avec Théophile Ferré, délégué de la sûreté nationale, exécuté à Satory en novembre 1871 et Eugène Varlin qui décédera ce 28 mai 1871 quand la barricade cédera vers midi. Clément, l’auteur du Temps des cerises, chanson dédiée à Louise, une ambulancière de cette même barricade, à la fin de cette semaine sanglante. « C’est de ce temps là que je garde au cœur/ une plaie ouverte »
Jacques Prévert nous donna une version dans Paroles avec Le Temps des noyaux : « Le temps des cerises ne reviendra plus/et le temps des noyaux non plus ».

Le biographe de Rimbaud, Jean-Jacques Lefrère pose une question qui paraît essentielle « Est-il si important que le poète ait été à Paris sous la Commune ? ». En quelque sorte, c’est de celle-ci dont nous allons débattre dans cet article ! En effet, il est assez récurrent que les biographes, les exégètes, les critiques dissertent sur la présence de Rimbaud à Paris durant la Commune, distillant, sous cape, ainsi un engagement supposé dans l’événement. Il y a les opposés à cette thèse et ceux qui la défendent. Chacun de toute façon relatant quoiqu’il en soit l’unique témoignage à notre disposition, à savoir celui de l’ami de Rimbaud, Ernest Delahaye. Nous livrerons les billevesées à ce sujet. Mais au delà des racontars, il reste de cette époque des lettres de Rimbaud qui en parlent davantage. Par ailleurs, il reste que nous devons toujours avoir à l’esprit ce qu’en dit son professeur de rhétorique Georges Izambard : « Nous avions ainsi de longues conversations qui ne roulaient guère que sur les poètes et sur la poésie, lui ne s’intéressant qu’à cela. » Et en effet, de ses poèmes sont là pour dire et signifier sa conscience politique.
Simplement, la Commune n’est pas un événement comme les autres ; il s’agit d’un fait historique considérable, fulgurant qui constitue une référence universelle. Pour Karl Marx, il s’agit de la première insurrection prolétarienne autonome.

Aussi, il convient de restituer le contexte de l’insurrection pour dater précisément la potentielle présence d’Arthur à Paris.

La Commune de Paris de 1871

Napoléon III défait à Sedan, déchu le 4 septembre, la IIIe République est proclamée. La population est invitée à résister à l’ennemi. Paris affamé est assiégé et bombardé par les Allemands. Le 7 janvier 1871, une affiche rouge couvre les murs de Paris et dénonce l’inertie du gouvernement. Le 22 janvier une manifestation souhaite empêcher le gouvernement de décider de la capitulation de Paris. Cette tentative de proclamer une Commune est réprimée par Gustave Chaudey qui sera exécuté plus tard par les communards. Le 26 janvier Jules Favre signe avec Bismarck un armistice et le cessez le feu le soir même. La classe au pouvoir signe la capitulation, avec pour but d’enrayer la menace socialiste parisienne, avec l’aide des Allemands, alors incontournables. Le 8 février, les élections donnent une grande proportion de monarchistes et des élus républicains pour Paris. C’est une assemblée qualifiée de « ruraux », conservateurs dans l’âme. Le gouvernement dirigé par Thiers souhaite conclure un traité de paix avec l’Allemagne, il est signé le 26 février à Versailles et prévoit les conditions du désarmement de Paris. A titre d’occupation symbolique, Thiers autorise le défilé des troupes allemands sur les Champs-Élysées, le 1er mars.
Le 10 mars, l’Assemblée siégeant désormais à Versailles supprime le moratoire concernant les effets de commerce, les loyers et les dettes, la solde quotidienne des soldats de la garde nationale. Les ouvriers, commerçants, artisans et pauvres sont menacés dans leurs moyens de subsistance en les privant de ressources. Il est décidé de récupérer les 227 canons entreposés à Belleville et Montmartre. Les parisiens disposent de 500000 fusils. Auguste Blanqui, républicain révolutionnaire est arrêté et transféré à Morlaix pour y être emprisonné. Le 17 mars, de nuit, la troupe est envoyée pour récupérer les canons.
Le 18 mars, le peuple parisien s’oppose à la troupe qui fraternise tel « le 88e », la crosse en l’air. C’est le début de l’insurrection, deux généraux, Lecomte et Thomas sont fusillés. Les barricades sont installées dans Paris.

Les parisiens aspirent à une nouvelle époque politique et sociale et refusent de se laisser désarmer.
Les élections du 26 mars désignent 92 membres du Conseil de la Commune provenant de divers métiers et de tendances politiques républicaines et socialistes.
Le 28 mars, la Commune est proclamée et le Conseil s’installe à l’Hôtel de ville. Dès le 29 mars, le Conseil de la Commune est à l’œuvre où l’activité législatrice est fort conséquente. De nombreux journaux sont créés comme le Cri du peuple de Jules Vallès, le Mot d’ordre d’Henri Rochefort, le Père Duchêne d’ Eugène Vermersch ou encore la Sociale de Madame André Léo. Peu de lois seront conservées à l’issue de la Commune.

Dès le début avril, les troupes versaillaises entourent la capitale. Par convention avec Thiers les allemands occupent le chemin de fer du Nord, ils massent 80 canons et 5000 soldats à Vincennes et son fort, bloquant la sortie Est de Paris. La presse communarde ne peut plus être diffusée en province. Bismarck libère 60000 prisonniers de guerre qui s’additionnent aux 12000 soldats de Thiers. Les troupes versaillaises peuvent contourner Paris par le Nord et l’Est, laissé libre d’accès par les Allemands. Les Versaillais seront 130000 vers le 20 mai.
La commune dispose de 194000 hommes (et femmes) dont la garde nationale, peu expérimentés, peu enclins aux ordres et peu mobiles.
Sous les ordres de Gustave Flourens une contre offensive est menée par les communards mais c’est un échec à Rueil et à Châtillon. Flourens est assassiné par un officier de gendarmerie. La Commune décide par décret de trois otages fusillés pour un communard exécuté. Le 21 avril, Thiers met en place le blocus ferroviaire de la capitale. Durant 3 semaines les combats sont éparses mais les bombardements intensifs.

Le 8 mai, le gouvernement de Thiers adresse un ultimatum aux parisiens les sommant de se rendre.
Le 18 mai, c’est la ratification du traité de Francfort : 5milliards de franc-or et annexion de l’Alsace et de la Moselle et qui prévoit la capitulation de Paris.
Le 20 mai, les Versaillais entrent dans Paris. Alors commence du 21 jusqu’au 28 mai « la semaine sanglante » les barricades vont tomber les unes après les autres. Durant cette période, des bâtiments de Paris sont l’objet d’incendies (Palais des Tuileries, Palais de justice, de la légion d’honneur, Hôtel de ville). Ils sont dus tant aux communards qu’aux bombardements versaillais et allemands.

La répression sera féroce. Le mur des fédérés au Père Lachaise en est une illustration : 147 fédérés furent fusillés dans une fosse au pied du mur, dit mur des Fédérés.

Ainsi prend fin la Commune, premier pouvoir révolutionnaire prolétarien d’environ 72 jours.

Les victimes de la guerre civile et de la répression s’élèvent entre 20 et 30000 morts. Il y aura :
la prononciation de 100 exécutions de communards
410 peines de travaux forcés
4600 emprisonnements
322 bannissements
4586 déportations au bagne, en Nouvelle Calédonie et 3000 en Algérie
56 placements en maison de correction pour les « Gavroches »

Les premiers mois de 1871 et la Commune étant datés, il convient d’en venir à Arthur Rimbaud, sa vie et son travail poétique lors de cette même période.

La 3e fugue d’Arthur

C’est par la lettre adressée à Paul Demeny, le 17 avril1871, depuis Charleville que nous entrons dans la vie d’Arthur à Paris ; Demeny, poète douaisien, fut présenté par Georges Izambard à Rimbaud lors de ses premières fugues, en 1870.

« Votre lettre est arrivée hier 16. Je vous remercie.- Quant à ce que je vous demandais, étais-je sot ! Ne sachant rien de ce qu’il faut savoir, résolu à ne faire rien de ce qu’il faut faire, je suis condamné, dès toujours, pour jamais. Vive aujourd’hui, vive demain !
Depuis le 12, je dépouille la correspondance au Progrès des Ardennes : aujourd’hui, il est vrai, le journal est suspendu. Mais j’ai apaisé la bouche d’ombre pour un temps.
Oui, vous êtes heureux, vous. Je vous dis cela,- et qu’il est des misérables qui, femme ou idée, ne trouveront pas la sœur de charité.
Pour le reste, pour aujourd’hui, je vous conseillerais bien de vous pénétrer de ces versets d’Ecclésiaste, cap.II, 12, aussi sapiens que romantiques : « Celui-là aurait sept replis de folie en l’âme, qui, ayant pendu ses habits au soleil, geindrait à l’heure de la pluie », mais foin de sapience et 1830 : causons Paris.
J’ai vu quelques nouveautés chez Lemerre : deux poèmes de Lecomte de Lisle, Le Sacre de Paris, Le Soir d’une bataille.- De F. Coppée, Lettre d’un mobile breton. – Mendès : Colère d’un franc-tireur. – A. Theuriet : L’invasion. A. Lacaussade : Vae victoribus. – Des poèmes de Félix Franck, d’Émile Bergerat. – Un Siège de Paris, fort volume, de Claretie.
J’ai vu là-bas le Fer rouge, Nouveaux châtiments, – de Glatigny ; dédié à Vacquerie ; – en vente chez Lacroix, Paris et Bruxelles, probablement.

Eugène Vermersch

Eugène Vermersch

A la librairie Artistique, – je cherchais l’adresse de Vermesch, – on m’a demandé de vos nouvelles. Je vous savais alors à Abbeville.
Que chaque libraire ait son siège, son Journal du siège,- le Siège de Sarcey en est à sa 14e éd., – que j’aie vu des ruissellements fastidieux de photographies et de dessins relatifs au Siège, – vous ne douterez jamais. On s’arrêterait aux gravures de A. Marie, Les Vengeurs, Les Faucheurs de la mort, surtout aux dessins comiques de Draner et de Faustin. – Pour les théâtres, abomination de la désolation. – Les choses du jour étaient Le Mot d’ordre et les fantaisies, admirables, de Vallès et Vermersch au Cri du Peuple.
Telle était la littérature, – du 25 février au 10 mars.-
Du reste, je ne vous apprends peut-être rien de nouveau.
En ce cas, tendons le front aux lances des averses, l’âme à la sapience antique,
Et que la littérature belge nous emporte sous son aisselle.
Au revoir, »
A.Rimbaud

Ainsi, Rimbaud a séjourné du 25 février au 10 mars 1871, soit moins de 15 jours, à Paris. Il aurait vendu sa montre en argent pour payer son voyage en train à partir de « Charlestown ». Ainsi, écrit-il à son professeur Georges Izambard le 2 novembre 1870 :  » Je devais repartir aujourd’hui même ; je le pouvais : j’étais vêtu de neuf, j’aurais vendu ma montre, et vive la liberté !…- et je voudrais repartir encore bien des fois –  »
Arthur reçoit cette lettre le 16 avril, alors qu’il travaillait au Progrès des Ardennes, en effet son fondateur Émile Jacoby, Républicain, l’avait engagé depuis le 12 avril pour dépouiller la correspondance du journal. Ce journal sera suspendu le 17 avril par le préfet des Ardennes pour son soutien et sa sympathie aux événements en cours de la Commune de Paris. Arthur s’était vu publié un article caustique dont le titre était Le rêve de Bismarck, en novembre 1870 (voir l’article Les Rimbaud, père et fils, dans la guerre de 1870). Afin d’éviter un retour au collège, après avoir goûté à la liberté libre, pour apaiser pour la bouche d’ombre, à savoir Vitalie, sa mère, il avait accepté ce poste qui aurait pu lui ouvrir la voie au journalisme.
Toujours est-il que ce courrier fait suite à une précédente lettre d’Arthur dont on ignore le contenu et Paul Demeny n’a pas répondu à ses questions. Le lascar caustique lui lance une pique bien sentie. Quel sujet évoquaient-elles ? Probablement du comment se faire éditer, quelle démarche fallait-il entreprendre et combien cela pouvait-il coûter ! Enfin toutes choses qu’on n’apprend pas en classe de rhétorique.

Alors que l’on est le 17 avril, après son séjour parisien, il n’évoque pas La Commune, le début de l’insurrection du 18 mars, ni ses prémices. Pas plus qu’il ne commente le défilé des Prussiens le 1er mars sur l’avenue des Champs-Élysées.

Cependant, il témoigne de sa sympathie pour le mariage de Paul Demeny, le 23 mars 1871 avec « sa sœur de charité », Maria Pénin, devenue Madame Maria Demeny. Le poème, Les Sœurs de charité, daté de juin 1871 semble ainsi avoir été écrit déjà avant la date de ce courrier. Il y dit sa déception devant la femme.

« Pour le reste, pour aujourd’hui », il conseille la lecture dans la Bible de l’Ecclésiaste chapitre 2, verset 12 qui dit ceci : « Alors j’ai tourné mes regards vers la sagesse, et vers la sottise et la folie.- Car que fera l’homme qui succédera au roi ? Ce qu’on a déjà fait. » Et dans lequel il trouve sagesse et romantisme. Il est intéressant de noter toujours et encore la lecture du Livre saint alors que Delahaye raconte à l’envi que son camarade écrivait sur les bancs de Charleville « merde à Dieu » à cette époque !
Mais il est vrai que son commentaire n’a rien à voir avec le verset ! De l’ironie, encore de l’ironie !
Cependant, il est remarquable qu’il parle de 1830 et ainsi de l’insurrection de Juillet de 1830 (Les Trois Glorieuses) qui allait porter Louis-Philippe au pouvoir, un nouveau roi, succédant au roi Charles X. Ne serait-ce une allusion aux événements en cours et sur lesquels toutefois Rimbaud réfléchit avec sagesse et non fougue ?

Mais là, il en vient à sa préoccupation essentielle, ce qui l’intéresse avant tout, la littérature. De toute évidence, il s’est rendu à la librairie d’Alphonse Lemerre, le premier éditeur des Parnassiens dont la boutique se situe dans le IIe arrondissement à proximité des Grands Boulevards.
Arthur recense une liste d’ouvrages dont l’évocation est de l’ordre patriotique. Henri-Dominique Saffrey dans « Analyse d’une lettre d’Arthur Rimbaud » fait observer que dans cette énumération, par inadvertance, en sautant une ligne Rimbaud attribue à Theuriet l’Invasion qui est de Frédéric Damé. Il apparaît qu’il ne s’est pas fait connaître, pas plus qu’il n’a entamé de discussion avec l’éditeur ou des poètes présents. Et pas plus cette littérature ne plus inspire de sympathie !

André Gill

André Gill

Il rend visite à la librairie Artistique, 18 rue Bonaparte, qui avait publié le premier recueil de poésies Les Glaneuses de Paul Demeny qui deviendra le codirecteur des lieux. Et Arthur s’est fait connaître, il a donné des nouvelles de Paul Demeny à son interlocuteur puisqu’il le savait mobilisé à Abbeville, dans la même compagnie que Georges Izambard. Il a cherché auprès de ce dernier l’adresse du journaliste Eugène Vermersch (futur fondateur du Père Duchêne, le 6 mars) qui habitait près de cette librairie. Souhaitait-il trouver auprès de lui des recommandations, et poursuivre son projet de journalisme, l’a-t-il rencontré à cette époque ? Edmond Lepelletier raconte qu’Arthur a pénétré sans y être invité et c’est endormi chez le caricaturiste André Gill, a-t-il eu son adresse (89, rue d’Enfer) par Vermersch qui connaissait bien Gill ? Gill comme engagé s’était retrouvé au camp du Ban-Saint-Martin lors du siège de Metz.

D’ailleurs, il fait la part belle dans sa lettre aux dessinateurs qui travaillent dans la presse satirique et nomme Adrien Marie, collaborateur de l’Éclipse, Draner, pseudonyme du dessinateur Jules Renard, Faustin Betbeder qui signait Faustin. On connaît la délectation de Rimbaud pour ce type de dessins.

Il a dû passer devant des salles de théâtre probablement fermées pour cause de siège bien qu’il fut achevé à cette date.
Mais ce qui retient son attention, ce sont les journaux comme le Mot d’ordre, fondé par Henri Rochefort, le 3 février et le Cri du peuple, journal politique (du 22 février au 23 mai) dont Jules Vallès fut le rédacteur. Il retient d’ailleurs les fantaisies de Vermersch qui y tenait une chronique « Feuillets rouges » selon un ton satirique, tout comme Vallès signait les éditoriaux politiques d’un ton révolutionnaire.

Paul Demeny, de nationalité belge, était naturalisé français.
Il achève son courrier par une reprise de Paul Verlaine « Luisant à contre sens des lances de l’averse » dans Effets de nuit des Poèmes saturniens. Et ne peut s’empêcher d’un bon mot, une pointe d’humour, comme « nous emporte sous son aisselle », pour aile.

Chez André Gill, qui le trouve couché, la conversation s’étend sur son envie d’être poète à Paris. En ces temps troublés, Gill l’en dissuade, lui remet de l’argent pour reprendre le chemin des Ardennes.
Ce qu’il ne fera pas immédiatement puisque Ernest Delahaye raconte qu’il dormit dans des bateaux à charbon, se nourrit de détritus, d’un hareng. Nouvel échec lors de ce séjour, il se décide à rejoindre Charleville à pied, à travers les lignes allemandes. Selon les informations, il franchit ces soixante lieues soit 270 kilomètres en 6 jours, ce qui signifierait que son arrivée se trouve être vers le 15 mars. Pour ajouter du crédit à ce périple, Delahaye rajoute la traversée de la forêt de Villers-Cotterêts de nuit. Des uhlans, tel un ouragan, chevaux lancés au galop, chargeaient dans la nuit noire par amusement, Arthur n’eut que le temps de se jeter dans une cabane de cantonniers pour ne pas être piétiné.

Arthur, le franc-tireur

De retour à Charleville, Arthur et Ernest reprennent leurs promenades dans la campagne ardennaise.
C’est l’occasion pour Delahaye de recueillir quelques confidences, ils parlent de poésie, de politique d’autant que l’insurrection du 18 mars était arrivée avec les journaux deux jours après puis la proclamation de La Commune. Ainsi Arthur lui dit son adhésion au mouvement insurrectionnel et dans ses souvenirs personnels y notent « Ça y est », « L’ordre est vaincu », « Pour lui c’était désormais… la vie céleste ». Sentant venir la reprise des cours au collège et voulant s’y soustraire, ils dénichent une carrière désaffectée sur la route du Theux à Romery ; Arthur invite son ami par : « Je serai très bien là, apporte-moi chaque jour un morceau de pain, il ne m’en faut pas davantage. De cette façon, je serai libre. » Le Courrier des Ardennes annonce la réouverture du collège pour le 15 avril. Afin d’apaiser les ultimatums de sa mère, Arthur avait trouvé une place au Progrès des Ardennes depuis le 12 avril. La sympathie communarde du journal lui valu sa fermeture définitive, le17 avril. C’est ici que l’on peut noter un engagement politique d’Arthur. On comprend bien que la mother ne s’en est pas laissé conter et a dû revenir à la charge.
Et c’est ainsi qu’il s’en serait retourné à Paris comme nous le conte Ernest Delahaye dans Rimbaud, l’artiste et l’être moral : « Dans le courant avril, en six journées de marche, il parvient pour la troisième fois à Paris, de présente au premier groupe de fédérés. Cet enfant aux yeux de myosotis et de pervenche – qui leur dit : « J’ai fait à pied soixante lieues pour venir à vous… » et qui s’exprime si simplement, si bien – touche les bons communards ; ils font à l’instant même une collecte… dont le produit sert à les régaler ; puis le voici enrôlé… dans les « Francs-tireurs de la Révolution », logé à la caserne de Babylone où régnait le plus beau désordre parmi les soldats de toutes armes : garde nationaux, francs-tireurs, lignards, zouaves ou marins ayant fraternisé, le 18 mars, avec les insurgés. Il me parlait plus tard d’un soldat du 88e de marche, « très intelligent », dont il évoquait le souvenir avec une tristesse attendrie, pensant qu’il avait dû être fusillé, lors de la victoire des Versaillais, avec tous les hommes de ce régiment qui furent pris et reconnus. Mais notre « franc-tireur » ne reçoit ni armes ni uniforme, les troupes casernées à Babylone ne comptent guère dans l’armée communaliste. Il passe leur temps à des promenades et des causeries avec son ami du 88e, qui est comme lui un lettré, un rêveur croyant à l’émancipation du monde par « l’insurrection sainte ». Vers la fin mai,Rimbaud peut s’échapper de Paris. Sa jeunesse, ses vêtements civils détournent le soupçons de la gendarmerie, et il revient à pied par Villers-Cotterêts, Soissons, Reims, Rethel, rapportant une fantaisie assez singulière, sans doute crayonnée à la caserne et qui paraît s’inspirer de Banville, dont il fut longtemps si fanatique : Le Chant de guerre parisien. »
Ernest Delahaye est le seul dépositaire de ce témoignage, tout un chacun le reprend ou non à son compte. Même Verlaine qui vécut avec Rimbaud est obligé de lui demander de lui raconter cette anecdote qui n’a rien de brillant à coup sûr.

Il reste à confronter cette histoire avec d’autres faits datés pour en vérifier la véracité.

Arthur serait parti pour Paris courant avril et de retour fin mai si l’on en croit Ernest qui lui est en Normandie depuis avril jusqu’à fin mai. Il n’a jamais vu son ami partir et revenir !

Le17 avril, il était encore à Charleville pour cause d’embauche et d’écriture d’une lettre à Demeny.
Au plus tôt, il a pu partir à pied le 19 avril et arriver à Paris le 24 avril. Il lui a fallu passer à travers les lignes allemandes qui bloquent d’ailleurs l’est parisien et contrôlent les lignes de chemin de fer du nord et de la même façon qu’il y a un blocus ferroviaire décidé depuis le 21 avril. Dès le 8 mai, Thiers lance un ultimatum aux Parisiens, les Versaillais encerclent Paris, le bombarde, le 21 mai, ils entrent dans Paris et du 22 au 28 mai, ce sera « la semaine sanglante ».
Dans une autre version, Ernest Delahaye écrit  à Georges Izambard : « Il est resté 15 jours ou trois semaines… »

A savoir aussi qu’ Ernest reçoit une lettre d’Arthur en avril mai 1871 alors qu’il est dans l’Eure, lui comptant ses déboires amoureux avec Psukê, la fille à laquelle il avait donné rendez-vous au square de la gare (voir l’article Les Petites amoureuses d’Arthur).

Toujours est-il que le 13 mai et le 15 mai Arthur écrivait depuis Charleville respectivement à Georges Izambard puis à Paul Demeny ce que l’on appelle aujourd’hui les lettres du voyant et qui donnent un manifeste de sa pensée littéraire. Par ailleurs, le 14 mai, c’était la communion de sa sœur Isabelle (Les premières communions, le poème est daté de juillet 1871).

Compte tenu de la matière et de la longueur des lettres du voyant, il aurait du être à Charleville au plus tard le 12 mai.

Si le séjour est de 15 jours, il serait resté du 24 avril au 7 mai pour de nouveau retraverser les lignes allemandes, voire versaillaises et revenir à pied en six jours, soit arriver le 12 mai à Charleville.

L’hypothèse de fin mai et celle des trois semaines est impossible. Mais celle de 15 jours est-elle réaliste?
Le contenu des deux lettres du voyant nous apporte la réponse.

Les lettres du Voyant

Il écrit à Georges Izambard le 13 mai : «…Je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je leur livre : on me paie en bocks et en filles. » C’est dire qu’il est bien à Charleville et qu’il rencontre souvent des anciens camarades au café Dutherme. Mais il dit aussi qu’il invente. C’est une des composantes du caractère de Rimbaud, inventer des histoires, mystifier.
Puis il reprend : « Je serai travailleur : c’est l’idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! » Il explique que l’idée, la pensée, son travail poétique le retient alors qu’il aurait envie de se joindre aux communards qui sont tués à ce moment par des bombardements ou des échauffourées tout autour de Paris. Il confirme qu’il ne s’est pas mêlé à l’agitation révolutionnaire.
Il joint dans son courrier le poème Le Cœur supplicié dont certains expliquent un viol subit par Rimbaud alors qu’il serait à la caserne de Babylone. De quoi donner une réalité à ce qui n’en a pas !
D’autant que Rimbaud, toujours lapidaire et énigmatique lance « Ça ne veut pas rien dire ». Il y a de quoi s’engouffrer dedans pour trouver la solution ! Paterne Berrichon y saute à pieds joints.

Le15 mai, c’est à Demeny qu’il confie à la fin de sa lettre : « Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite, car dans huit jours je serai à Paris, peut-être. »
Soit le 23 mai, en pleine semaine sanglante, ce n’est guère le moment de partir ! Les journaux communards n’arrivent plus à Charleville mais les autres oui, donc il est informé avec un peu de retard certes mais à cette date Thiers a lancé son ultimatum exigeant la capitulation des parisiens avant la répression. Donc il sait à quoi s’en tenir, c’est pourquoi il ajoute ce « peut-être ».
La lettre dispose d’un fort et dru contenu dans lequel il expose l’esthétique de sa poésie et du moyen qu’il entend utiliser pour y parvenir. Il joint différents poèmes sensés la représenter : Chant de guerre Parisien, Mes petites amoureuses, Accroupissements.

La Commune l’a profondément marqué, on la retrouve aussi dans Les mains de Jeanne-Marie, Les Corbeaux, l’Orgie parisienne, Le Bateau ivre, Voyelles, Après le déluge…et ce ne sont pas des queues de cerise !

Pour répondre à la question posée en-tête, ce n’est guère important qu’Arthur Rimbaud soit à Paris durant l’insurrection parisienne. Cela n’empêche nullement sa sympathie pour l’événement, qu’il soit partisan et qu’il a pu y voir l’éclair d’un instant un monde nouveau s’ouvrir car tel était ce mouvement jugé comme autonome et exemplaire dans l’histoire.

« Tant pis pour le bois qui se trouve violon », nul n’est besoin de faire la révolution pour être révolutionnaire.

Arthur et les cafés éclatants

Lieu social favorable à l’échange, la convivialité, Arthur Rimbaud et ses amis se rencontraient dans des cafés de Charleville et de Mézières. Dès 1870, année charnière pour Arthur, les cafés apparaissent déjà dans ses poèmes, parfois dans ses lettres et dans plusieurs dessins. Son poème Roman en fournit l’illustration et sert de prétexte pour parler des cafés éclatants que l’ardennais aimait fréquenter et des situations relatives au breuvage.

Roman

I
On n’est pas sérieux, quand on a dix sept ans.
– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
– On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, – la ville, n’est pas loin, –
A des parfums de vigne et des parfums de bière…

II
– Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

Nuit de juin ! Dix sept ans ! – On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…

III
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
– Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif..
– Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…

IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
Vous êtes amoureux. – Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
-Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire… !

– Ce soir là,… – vous rentrez aux cafés éclatants
Vous demandez des bocks ou de la limonade…
– On n’est pas sérieux, quand on a dix sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
Arthur Rimbaud

Le poème est daté du 29 septembre 1870, soit entre deux fugues très proches qui le mèneront finalement à Douai et c’est là qu’il confiera le manuscrit autographe à Paul Demeny en octobre 1870.

C’est l’histoire d’une romance, d’un roman sentimental, des premières amours d’un adolescent, en huit quatrains. Histoire vécue, histoire personnelle et imaginaire, Arthur célèbre l’intime. Cette situation peut-être partagée par tous et vécue comme telle par beaucoup. Il emploie le ON et le VOUS par distance ironique.

Le bois d'amour

Le bois d’amour

L’idylle dure une saison qui va de juin à septembre et les points de suspension du septième quatrain laisse au lecteur le choix d’un dénouement heureux ou malheureux.
Rimbaud aime bien l’odeur des tilleuls. Comme le précise Yanny Hureaux dans son ouvrage sur Rimbaud, c’est aux bois d’amour de Mézières qu’il y a une promenade avec des tilleuls, plantés en 1722. Et il est vrai que ce n’est guère loin de la ville. Arthur aime créer des mots et « Robinsonne » vient de Robinson Crusoé, roman de Daniel Defoe. Le mot « cavatine » est le signe de son plaisir de la musique dont il s’entretiendra plus tard avec Verlaine. Une cavatine est une courte pièce vocale pour soliste.
Dix-sept ans…au moment où il écrit ce poème, il n’a pas encore seize ans. Dix-sept ans doit signifier une émancipation pour lui, on retrouve dans sa lettre à Banville du 24 mai 1870 « …j’ai presque dix-sept ans … » Les années vont vite de mai à septembre 1870 !

Tout comme il commence et achève le poème sur «  tilleuls verts de la promenade », il quitte les « cafés tapageurs », toujours l’hyperbole chez Rimbaud, pour entrer aux « cafés éclatants » ; du sonore, on est passé au sonore visuel, couleur vive pour dire le bonheur que l’Amour dispense, thème fondamental chez Rimbaud.

La guerre est présente depuis le 19 juillet 1870. Georges Izambard qui dirigeait la classe de 25 rhétoriciens quitte Charleville le 24 juillet pour Douai accompagné de Léon Deverrière, lui-même professeur de rhétorique, à l’institution Barbadaux (ex-Rossat). Arthur les accompagne jusqu’à la gare et a le sentiment d’être abandonné par ce substitut de père temporaire que fut son professeur G. Izambard.
Après une remise des prix, le 6 août, où il brilla encore une fois, voici la « liberté libre ». D’abord par une première fugue à Paris puis la seconde pour Charleroi où l’écho des cafés éclatants est bien présent avec deux poèmes Au Cabaret-vert, « …J’entrais à Charleroi. – AU CABARET-VERT… » la même énergie, la même fougue alors qu’il avait écrit « Ce soir là,…-vous entrez aux cafés éclatants… ». Bien sûr le motif bachique de « la chope immense, avec sa mousse » apparaît et dit son plaisir hédoniste de déguster cette savoureuse bière belge. Et il s’épate dans son immense chaise, toujours hyperbolique pour donner la dimension de son bien être dans le poème La Maline.

On avait appris la capitulation de Napoléon III, à Sedan début septembre 1870 et la capitulation de Metz le 27 octobre 1870 qui offraient ainsi l’envahissement de la France par l’armée prussienne.
Charleville et Mézières commençaient à changer de visage, le collège était transformé en infirmerie militaire et n’allait pas rouvrir de sitôt…De grandes vacances pour Arthur et son camarade Ernest

Le bois d'amour à Mézières

Le bois d’amour à Mézières

Delahaye qui traversant les fortifications de la citadelles de Mézières, passaient de longues heures dans le petit parc public du Bois d’Amour pour des causeries littéraires. Le 31 décembre vit le bombardement de la forteresse ardennaise et sa mise à la raison rapidement. Mézières détruite, la famille Delahaye avait retrouvé un toit dans la commune de Prix ; chaque après-midi Arthur s’y rendait et les deux amis partaient en périple dans la campagne et la vallée de la Meuse. Durant ces flâneries Ernest avait eu la primeur de la lecture d’Accroupissements et d’Oraison du soir qui n’est pas tout à fait une prière ou plutôt une drôle de prière au motif bachique et de l’hyperbolique consommation !

« Je vis assis, tel qu’un ange aux mains d’un barbier
Empoignant une chope à fortes cannelures,
……………………………………………………………………
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et je me recueille, pour lâcher l’âcre besoin :
……………………………………………………………………
Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
Avec l’assentiment des grands héliotropes. »

Comme c’est à Charles Bretagne que l’on doit l’intercession entre Verlaine et Rimbaud qu’il soit précisé leur rencontre dans les bistrots carolomacériens.
Charles Auguste Bretagne, natif de Vouziers (en 1837), travaillait, en 1871 à la sucrerie du petit bois de Charleville, affecté au service du contrôle dans l’administration des contributions indirectes.

La place Ducale et ses cafés

La place Ducale et ses cafés

Le personnage, un Gargantua, comme la caricature le représente était un grand amateur de bocks, de musique de chambre, d’occultisme et caricaturiste à ces heures. On pouvait le trouver souvent à l’un des trois café Dutherme de Charleville, celui sous les arcades de la place Ducale, celui près du théâtre ou encore celui de la rue du Petit Bois, le plus proche de son travail.
Izambard fréquentait avec un groupe d’enseignants et de fonctionnaire le café Dutherme, c’est ainsi que par le canal d’Izambard, Rimbaud avait fait connaissance de Bretagne.
Izambard parti, le « Père Bretagne » faisait asseoir le jeune Arthur et lui offrait une chope. Il lui prêtait des livres et en retour Arthur lui lisait ses poèmes. A son contact, Arthur dans l’ascension de sa révolte sociale et anticléricale, a pu être influencé par le bon « Père Bretagne ».

Les dates du 24 (ou 25 février) 1871 jusqu’au 10 mars, voit le 3ème fugue d’Arthur durant le siège de Paris et les prémices de l’événement de la Commune qui sera un élément fondateur, fédérateur de sa pensée politique. Puis sa 4ème fugue, le trouvera, par son départ le 19 avril, à Paris, durant les événements, affecté 15 jours à la caserne de Babylone. Ce qui signifierait qu’il n’aurait pas assisté à la Semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871.

Conformément au thème des cafés éclatants, voilà ce qu’il écrit à Georges Izambard depuis Charleville, le [13] mai 1871 : « Cher Monsieur ! Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m’avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. – Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je leur livre : on me paie en bocks et en filles… ». Dans ses souvenirs familiers, Delahaye raconte de telles situations vécues rencontrant d’anciens camarades au café de l’Univers ou au Café de la Promenade.
*comprendre filles comme fillettes, demi-bouteille

La critique doute beaucoup des anecdotes rapportées par ses amis, Delahaye ou Pierquin durant ces périodes de fugues, la correspondance d’Arthur illustre les inventions qu’il a pu fournir pour se faire valoir ou ricaner sous cape.

Charleville, la Havetière, Aiglemont, Prix

Charleville, la Havetière, Aiglemont, Prix

Les balades d’Arthur et d’Ernest reprennent en juillet pour la campagne ardennaise, la forêt, le bois de la Havetière, ils escaladent la colline d’Aiglemont et parfois ils vont à l’estaminet de Chesnaux pour partager une chope, équitablement répartie en un double verre.

En août, Rimbaud séjournait souvent à la table de Bretagne et Deverrière, secrétaire de rédaction du Journal républicain des Ardennes le Nord-Est dont le 1er numéro était sorti le 1er juillet 1871 et dont le rédacteur était Perrin remplaçant d’Izambard pour un temps. Arthur s’était vu refuser par Perrin des poèmes : « Cela dégoûte de travailler » dit-il à Delahaye.
Bretagne se délecte des charges d’Arthur ; ainsi Pierquin témoigne d’une algarade à l’intention d’un employé des douanes, fonctionnaire rangé et paisible, symbole du bourgeois.
Bretagne raconta à Arthur qu’il avait connu Paul Verlaine à Fampoux (juin1868 – juillet 1869) qui passait des vacances chez l’oncle maternel , Julien Dehée dirigeant de la sucrerie de l’Écluse. Ainsi, courant les estaminets du coin, il avait sympathisé avec Verlaine.
Ni une, ni deux, Arthur saute sur l’occasion d’une recommandation de Bretagne et invite Ernest à transcrire dans une petite ronde, typographie choisie, plusieurs poèmes. Pendant une bonne heure, au café Dutherme, Ernest recopie Les Effarés, Accroupissements, Les Douaniers, Le Cœur volé, Les Assis pendant qu’Arthur met au propre sa lettre à Verlaine disant son idéal, son ennui, son envie de conquérir les milieux littéraires parisiens. La première lettre envoyée chez l’éditeur Lemerre sera suivie d’une seconde marquant l’impatience de Rimbaud. Encore une fois, Ernest, au café Dutherme consentit à recopier Paris se repeuple, Mes petites amoureuses, Premières communions.

Parti en septembre 1871 pour Paris sur l’invitation de Paul Verlaine, Arthur Rimbaud était de retour à Charlestown début mars 1872 (lire l’épopée concernant la relation de Paul Verlaine et d’Arthur Rimbaud).

Claquemuré à Charleville, Rimbaud devait reprendre ses virées avec Ernest Delahaye qui, lui, gagnait sa vie comme expéditionnaire à la préfecture des Ardennes à partir d’avril 1872. Il notait le cynisme déployé par Arthur dans les cafés lorsque l’excès de boisson lui tournait la tête. Il raconte cette anecdote qui eut lieu dans un café de la promenade du petit bois (aujourd’hui l’espace est occupé par le lycée Chanzy, tout proche de la rue du Petit Bois et où autrefois se tenait le Haras).

Café de la promenade du petit bois

Café de la promenade du petit bois

Pour des raisons de tranquillité, ce café était fréquenté par des militaires d’occupation.
« Mais un jour, il vint une demi-douzaine d’officiers assez joyeux, dont les sabres traînaient, sonores, sur le plancher. Ceux-là n’avaient rien d’idyllique ; leur conversation, c’était facile à comprendre, était tout à la gloire. L’un d’eux, narrateur prolixe, animé, fougueux, – quelque Prussien du midi – avec de grands gestes triomphants racontait des combats où son régiment avait dû jouer un rôle très décisif. On distinguait des noms de villages français, des cris de commandement, on suivait ce guerrier à l’assaut, on le voyait tout vaincre, tout démolir. Les autres écoutaient avec des mines radieuses, des « ia!ia ! » chaleureux et admiratifs. Rimbaud écoutait aussi, il regardait l’homme de ses yeux bleus où s’allumait une étincelle de féroce moquerie, et bientôt il se tordit, se tapa sur la cuisse, dans une convulsion de gaieté énorme, les yeux toujours fixés sur l’officier allemand. L’autre continuait de raconter sans voir, mais ses compagnons commençaient à regarder d’un aire torve Rimbaud riant de plus belle. Un ami qui entra juste à ce moment et vint lui serrer la main détourna son attention de l’officier vantard et empêcha l’incident de tourner au vilain. Il va sans dire que l’amour-propre national n’était pour rien dans cette ironie provocante devant la gloriole prussienne. Il aurait fait de même – et il faisait de même- à l’égard de compatriotes à propos de tout étalage vaniteux. »

Ainsi Delahaye témoigne encore : « J’ai été témoin plusieurs fois à Charleville même de cet étalage de cynisme. C’était surtout quand il voulait dégoûter des snobs importuns. Il racontait par exemple qu’il avait l’habitude d’emmener chez lui les chiens errants, que là, il leur faisait subir les derniers outrages et les renvoyait ensuite déshonorés. Les bons petits jeunes gens en entendant cela ouvraient des yeux comme des soucoupes et, mal à l’aise, finissaient par lâcher la table de Rimbaud, qui, les regardant faire, avait un petit ricanement amusé. »

A cette époque, il se lia d’amitié avec Ernest Millot et Louis Pierquin qui avec Ernest Delahaye seraient les seuls amis qui le fréquenteraient à chacun de ses retours à Charlestown. Millot est probablement « Le frère Milotus » dans Accroupissements.

Depuis Paris, où il a été rappelé par Verlaine, il écrit à Ernest Delahaye et lui confie son exécration et ses préférences. Les lieux de libation s’y retrouvent.

« Parmerde, Jumphe 72

Le café de l'Univers

Le café de l’Univers

Mon ami,

Oui, surprenante est l’existence dans le cosmorama Arduan. La province, où on se nourrit de farineux et de boue, où l’on boit du vin du cru et de la bière du pays, ce n’est pas ce que je regrette. Aussi tu as raison de la dénoncer sans cesse. Mais ce lieu-ci : distillation, composition, tout étroitesses ; et l’été accablant : la chaleur n’est pas très amusante, mais de voir que le beau temps est dans les intérêts de chacun, et que chacun est un porc, je hais l’été, qui me tue quand il se manifeste un peu. J’ai soif à craindre la gangrène : les rivières ardennaises et belges, les cavernes, voilà ce que je regrette.
Il y a bien ici un lieu de boisson que je préfère. Vive l’académie d’Absomphe, malgré la mauvaise volonté des garçons ! C’est le plus délicat et le plus tremblant des habits, que l’ivresse par la vertu de cette sauge des glaciers, l’absomphe ! Mais pour, après, se coucher dans la merde !
Toujours même geinte, quoi ! Ce qu’il y a de certain, c’est : merde à P… Et au comptoir de l’Univers, qu’il soit en face du square ou non. Je maudis l’Univers, pourtant. »

* On reconnaît Perrin dans le P

A l’automne 1873, Une Saison en enfer imprimée, Arthur Rimbaud en remit un exemplaire à Millot, à Delahaye et peut-être à Pierquin. La rupture brutale d’avec Verlaine était parvenue à leurs oreilles. Pierquin se souvient «  J’ai toujours évité de l’interroger sur ce sujet, sachant combien il en était affecté. Un soir, il m’attendait au café Dutherme, attablé seul devant une chope de bière à laquelle, du reste, il ne touchait pas. Il pouvait rester ainsi des heures entières, silencieux, absorbé . Je l’abordais en lui disant : « Eh ! Bien… et nos répugnants contemporains ? » je ne sais si l’idée lui vint que je faisais allusion à Verlaine et au procès de Bruxelles : il leva vers moi ses yeux voilés de tristesse et me répondit par un haussement d’épaules. Quelque temps après, Millot, moins timoré que moi, lui toucha quelques mots : «  Ne remue pas ce tas d’ordures, dit Rimbaud. C’est trop ignoble ! » Millot se le tint pour dit. »

Tout en haut l'estaminet de Chesnaux, le Péquet

Tout en haut l’estaminet de Chesnaux, le Péquet

Fin 1875 dans lettre de Delahaye à Verlaine : dessin du Péquet. Rimbaud dans l’ascension du mont interdit entraîne à sa suite Delahaye et Millot qui ferme la cordée pour déguster une eau de vie chez Chesnaux.

Ernest Delahaye, en 1876, enseignait au collège Notre-Dame de Rethel. Les jours de congé, le jeudi, il retrouvait chose au café. Chose surnom de Rimbaud dans un dessin épistolaire.
« Pendant ses séjours à Charleville, je voyais Rimbaud le jeudi, où nous passions quelques heures à causer dans un café, et le dimanche employé à une excursion champêtre. Il était de la plus grande facilité d’humeur ; j’avais préparé l’itinéraire : «  Nous passerons par ici, nous irons jusque là… » Il disait : « Allons… », se laissait conduire. Pas d’autre fantaisie indépendante que celle-ci : « Quand nous nous arrêterons dans un village, disait-il plaisamment, je tiens au plus beau café !… » En arrivant, l’on faisait son choix : l’ « Estaminet de la jeunesse » le tentait peu, de préférence il opinait pour le « Café du Commerce » ou le « Rendez-vous des voyageurs ».

En mai 1876, Arthur s’engage comme soldat de l’armée coloniale des Indes Orientales et Occidentales Néerlandaises. Le voyage en bateau le conduisit de Hollande jusqu’à Java. Déserteur, il était de retour à Charleville début décembre 1876. Ce périple ne manqua pas de donner lieu à une débauche des caricatures. Et dans un estaminet, Ernest et Arthur trinquent aux tribulations de l’aventurier.
Un petit voyage dont voici les stations : Bruxelles, Rotterdam, Le Helder, Southampton, Gibraltar, Naples, Suez, Aden, Sumatra, Java (2 mois de séjour), le Cap, St-Hélène, Ascension, les Açores, Queenstown, Cork, Liverpool, Le Havre, Paris et Charlestown.

70è parallèle

70è parallèle

L’année 1877, représente Arthur sur le 70è parallèle, chaussé de skis, dans une fourrure épaisse, il trinque avec un ours polaire.

En 1878, Rimbaud passa l’été et l’automne à Roches dans la ferme familiale où sa mère s’était installée. En guise de divertissement, il allait à Charleville prendre un verre avec Pierquin et Millot au café Dutherme. Ils notent à cette époque son détachement qui naissait.

En cet été 1879, Delahaye, Millot et Pierquin voyaient pour la dernière fois leur ami Rimbaud.

Durant septembre Ernest Delahaye visita son ami à Roche. C’est Arthur qui l’accueillit et l’amitié illumina son visage tendu par son ennui perpétuel. Il parle des yeux à l’iris bleu clair entouré d’un anneau pervenche, des joues creusées, d’un teint sombre et de la naissance d’une barbe blond fauve, peu fournie. Il aurait bientôt vingt-cinq ans. Sa voix était grave et imprégnée d’une énergie calme.
Après un coup de main pour rentrer des gerbes et un repas, Delahaye questionnant son camarade à propos de la littérature eut pour toute réponse, dans un rire mi-amusé, mi-agacé « Je ne m’occupe plus de ça. »
Ce même été, Rimbaud attendu par Pierquin et Millot dans un café de la place Ducale à Charleville parut à huit heures. D’abord taciturne, Arthur fut plus cordial, d’une gaieté inaccoutumée. Il quitta ses amis vers onze heures. Il venait de s’acheter un complet signe d’un nouveau départ.

Arthur serait de retour à Charleville, en novembre 1891, après plus de dix ans passés en Afrique, dans un cercueil plombé, en provenance de Marseille. Il repose au cimetière avenue Boutet pour l’éternité. « Elle est retrouvée./Quoi ? – l’Éternité./C’est la mer allée/ Avec le soleil. »

Sources bibliographiques :
Un Ardennais nommé Rimbaud, Yanny Hureaux, La Nuée bleue
Arthur Rimbaud, Louis Forestier, Gallimard
Lettres de la vie d’ A. Rimbaud, Jean-Marie Carré, Gallimard
Arthur Rimbaud, Jean-Jacques Lefrère, Fayard