Saint-Gothard

Arthur et l’embêtement blanc

 

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D’Altdorf au lac de Côme

Route des vacances depuis Metz, en Lorraine, jusqu’au lac Majeur, côté italien, le passage dans le tunnel du Saint-Gothard était là pour me rappeler la magnifique lettre écrite par Arthur Rimbaud, à sa famille, depuis Gênes, le dimanche 17 novembre 1878. Ce jour-là même, son père, le capitaine Frédéric Rimbaud décédait à Dijon. Cette lettre, intéressante tant elle fourmille de précisions, d’images, révèle un style énergique, tout en mouvement, montre l’acuité de son regard et dispose d’un savant dosage d’humour, alors qu’il a disparu de la scène littéraire depuis plus de trois ans. De plus, elle confirme son projet de rejoindre l’Afrique, l’Orient pour y trouver du travail puisque son but est d’atteindre Alexandrie en Egypte. Et tout cela avec l’assentiment de sa mère qui lui a prêté les moyens de son voyage.

Le 20 octobre 1878, jour de son anniversaire de ses 24 ans, partant de la ferme de Roche, il a pris le train à Voncq, le plus direct pour arriver à Remiremont, puis une diligence pour Bussang et son col. Une tempête de neige force les passagers à poursuivre à pied jusqu’à Wesserling, en territoire alsacien, annexé d’où il peut prendre le train qui le conduira jusqu’à Mulhouse, puis Bâle. C’est à pied qu’il se rendra jusqu’au lac des Quatre Cantons où il a pu emprunter un bateau vapeur jusqu’à Altdorf et de là commencer sa montée vers le col du Saint-Gothard qu’il décapite en Gothard. Nous avons le droit à une description des localités et du décor traversé, des métiers qu’il voit s’y exercer, tout comme le creusement du tunnel en cours depuis 1870 et qui s’achèvera en 1880. Mais le Gothard à 2108 mètres d’altitude se mérite d’autant que la montée s’effectue, en cette saison, en groupe et dans le froid et la neige. A l’abri dans le refuge, Arthur conte le casse-croûte et la promiscuité de la couche, avec un clin d’œil anticlérical qui a dû faire sursauter ses lectrices qu’il nomme ses amis que sont sa mère et sa sœur Isabelle. Le beau temps revenu, ce sera la descente jusqu’ Airolo, l’autre entrée du tunnel puis Bellinzona, porte du Tessin, pour le mener à Lugano où il prend le train, puis le lac de Côme. De là, Milan qu’il connaît déjà de sa visite en 1875, puis Gênes. Un périple de près d’un mois. Le 19 novembre, il s’embarque pour Alexandrie, après une traversée d’une dizaine de jours. Et comme promis, leur écrit courant décembre pour les informer des différentes opportunités de travail qui se présentent à lui dont celle à Chypre. C’est d’ailleurs à Larnaka qu’il est employé comme contremaître dans une carrière (entreprise Ernest Jean et Thial fils) pour gérer une équipe de carriers. En mai 1879, atteint d’une fièvre typhoïde (ou paludisme), il rentrait à Roche muni d’un certificat vantant la satisfaction de ces patrons.

                                                                           Gênes, le samedi dimanche 17 novembre 78.

Chers amis

J’arrive ce matin à Gênes, et reçois vos lettres. Un passage pour l’Egypte se paie en or, de sorte qu’il n’y a aucun bénéfice. Je pars lundi 19 à 9 heures du soir. On arrive à la fin du mois.

Quant à la façon dont je suis arrivé ici elle a été accidentée et rafraîchie de temps en temps par la saison. Sur la ligne droite des Ardennes en Suisse, voulant rejoindre, de Remiremont, la corresp [ond ance] allemande à Wesserling, il m’a fallu passer les Vosges : d’abord en diligence ; puis à pied, aucune diligence ne pouvant plus circuler dans cinquante centimètres de neige en moyenne et par une tourmente signalée. Mais l’exploit prévu était le passage du Gothard, qu’on ne passe plus en voiture à cette saison, et que je ne pouvais passer en voiture.

A Altdorf, à la pointe méridionale du lac des Quatre Cantons, qu’on a côtoyé en vapeur, commence la route du Gothard. A Amsteg à une quinzaine de kilomètres d’Altdorf, la route commence à grimper et à tourner selon le caractère alpestre. Plus de vallées, on ne fait plus que dominer des précipices, par-dessus les bornes décamétriques de la route. Avant d’arriver à Andermatt, on passe un endroit d’une horreur remarquable, dit le pont du Diable, – moins beau pourtant que la Via Mala du Splügen, que vous avez en gravure. A Göschenen, un village devenu bourg par l’affluence des ouvriers, on voit au fond de la gorge l’ouverture du fameux tunnel, les ateliers et les cantines de l’entreprise. D’ailleurs tout ce pays d’aspect si féroce est fort travaillé et travaillant. Si l’on ne voit pas de batteuses à vapeur dans la gorge, on entend un peu partout la scie et la pioche sur la hauteur invisible. Il va sans dire que l’industrie du pays se montre surtout en morceaux de bois. Il y a beaucoup de fouilles minières. Les aubergistes vous offrent des spécimens minéraux plus ou moins curieux, que le diable, dit-on, vient acheter au sommet des collines et va revendre en ville.

Puis commence la vraie montée, à Hospital (Hospental), je crois : d’abord presque une escalade, par les traverses, puis des plateaux ou simplement la route des voitures. Car il faut bien se figurer que l’on ne peut suivre tout le temps celle-ci, qui ne monte qu’en zig-zags ou terrasses fort douces, ce qui mettrait un temps infini, quand il n’y a à pic que 4900 d’élévation pour chaque face, et même moins de 4900, vu l’élévation du voisinage. On ne monte plus à pic, on suit des montées habituelles, sinon frayées. Les gens non habitués au spectacle des montagnes apprennent aussi qu’une montagne peut avoir des pics, mais qu’un pic n’est pas la montagne. Le sommet du Gothard a donc plusieurs kilomètres de superficie.

La route, qui n’a guère que six mètres de largeur, est comblée tout le long à droite par une chute de neige de près de deux mètres de hauteur, qui à chaque instant, allonge sur la route une barre d’un mètre de haut qu’il faut fendre sous une atroce tourmente de grésil. Voici ! plus une ombre dessus, dessous ni autour, quoique nous soyons entourés d’objets énormes ; plus de route, de précipices, de gorge ni de ciel : rien que du blanc à songer, à toucher, à voir, ou ne pas voir, car impossible de lever les yeux de l’embêtement blanc qu’on croit être le milieu du sentier. Impossible de lever le nez à une bise aussi carabinante, les cils et la moustache en stala[c]tites, l’oreille déchirée, le cou gonflé. Sans l’ombre qu’on est soi-même, et sans les poteaux du télégraphe, qui suivent la route supposée, on serait aussi embarrassé qu’un pierrot dans un four.

Voici à fendre plus d’un mètre de haut, sur un kilomètre de long. On ne voit plus ses genoux de longtemps. C’est échauffant. Haletants, car en une demi-heure la tourmente peut nous ensevelir sans trop d’efforts [,] on s’encourage par des cris, (on ne monte jamais tout seul, mais par bandes). Enfin voici une cantonnière : on y paie le bol d’eau salée 1,50. En route. Mais le vent s’enrage, la route se comble visiblement. Voici un convoi de traîneaux, un cheval tombé moitié enseveli. Mais la route se perd. De quel côté des poteaux est-ce ? (Il n’y a de poteaux que d’un côté.) On dévie, on plonge jusqu’aux côtes, jusque sous les bras… Une ombre pâle derrière une tranchée : c’est l’hospice du Gothard, établissement civil et hospitalier, vilaine bâtisse de sapin et pierres ; un clocheton. A la sonnette un jeune homme louche vous reçoit ; on monte dans une salle basse et malpropre où on vous régale de droit de pain et fromage, soupe et goutte. On voit les beaux gros chiens jaunes à l’histoire connue. Bientôt arrivent à moitié morts les retardataires de la montagne. Le soir on est une trentaine, qu’on distribue, après la soupe, sur des paillasses dures et sous des couvertures insuffisantes. La nuit, on entend les hôtes exhaler en cantiques sacrés leur plaisir de voler un jour de plus les gouvernements qui subventionnent leur cahute.

Au matin, après le pain-fromage-goutte, raffermis par cette hospitalité gratuite qu’on peut prolonger aussi longtemps que la tempête le permet, on sort : ce matin, au soleil, la montagne est merveilleuse : plus de vent, toute descente, par les traverses, avec des sauts, des dégringolades kilométriques, qui vous font arriver à Airolo, l’autre côté du tunnel, où la route reprend le caractère alpestre, circulaire et engorgé, mais descendant. C’est le Tessin.

La route est en neige jusqu’à plus de trente kilomètres du Gothard. A 30 K. seulement, à Giornico, la vallée s’élargit un peu. Quelques berceaux de vignes et quelques bouts de prés, qu’on fume soigneusement avec des feuilles et autres détritus de sapin qui ont dû servir de litière. Sur la route défilent chèvres, bœufs et vaches gris, cochons noirs. A Bellizona, il y a un fort marché de ces bestiaux. A Lugano, à vingt lieues du Gothard, on prend le train, et on va de l’agréable lac de Lugano à l’agréable lac de Como. Ensuite, trajet connu.

Je suis tout à vous, je vous remercie et dans une vingtaine de jours vous aurez une lettre.

                                                                                                                        Votre ami.

 

 

 

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