Roche

Pérégrinations in situ

 

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Les appartements de Vitalie à Charleville

Vitalie Cuif, épouse Rimbaud, née le 10 mars 1825 à Roche dans les Ardennes où elle résida à diverses époques de sa vie, devint une Carolopolitaine à compter de 1852 (Voir article Rimbaud à Laïtou).  Pour résoudre des distensions bien visibles entre son frère Charles Auguste, son épouse Adélaïde et Vitalie, son père, Jean Nicolas Cuif, la dota d’argent et de bois alors que son frère gardait la gestion de la ferme de Roche. C’est ainsi que le père et la fille vinrent habiter un appartement au numéro 12 de la rue Napoléon à Charleville devenue depuis rue Thiers à Charleville Mézières.

Préfigurant la vie aventureuse de son fils Arthur, on peut la suivre au fil de ses déménagements dans Charleville (voir la carte à ce sujet), au nombre de huit auquel il convient d’ajouter Roche, lieu de pèlerinage rimbaldien mais assurément la source de vie pour Vitalie.

Pourquoi habiter Charleville ? Certainement pour des raisons pratiques, Vitalie, 27 ans, pouvait s’occuper de son père et disposer des facilités offertes par la ville mais aussi pour intégrer la bourgeoisie de Charleville et trouver dans celle-ci un bon parti pour fonder une famille. En l’espace de huit ans, son destin va se jouer, les joies, les peines et l’affirmation de son tempérament. En 1852, dans cette ville de garnison (Mézières), elle rencontre un militaire Frédéric Rimbaud et l’épouse le 8 février 1853. Devenu capitaine, toute à la fierté de Vitalie, Frédéric lui fera cinq enfants :  1853 Frédéric, 1854 Arthur, 1857 Victorine (décède quelques mois après sa naissance), 1858 Vitalie et 1860 Isabelle. Des tempéraments discordants conduisent à une rupture du couple à l’automne 1860. 1858, avait vu le décès de son père et elle deviendra la propriétaire de la ferme de Roche, en dédommageant son frère. Est-ce le propriétaire, Prosper Letellier, du 12 rue Napoléon qui excédé de voir une affluence toujours plus grande dans cet appartement lui suggéra de partir ? Ou bien est-ce la gestion de la succession qui l’obligea à changer de logement ?

Bref, en 1860, elle décida d’habiter une maison au n°73 de la rue Bourbon, rue dont les biographes aiment à rappeler l’insalubrité des demeures et la présence d’une population ouvrière et qui valident ainsi le témoignage apporté par le poème Les Poètes de sept ans : « Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes, / – Huit ans, – la fille des ouvriers d’à-côté ». L’été, c’est Roche qui accueille la famille pour les vacances mais aussi pour que Vitalie, la terrienne, s’occupe des affaires de la ferme. A la rentrée d’octobre, elle met les deux garçons à l’Institut Rossat, rue de l’Arquebuse, un établissement scolaire côté.

La date de la Saint-Jean, du 27 décembre marque les échéances des baux dans les Ardennes, en décembre 1862, Vitalie loue et s’installe dans un appartement situé au 13 cours d’Orléans, appelé aussi les Allées bordées de marronniers et d’hôtels particuliers, un quartier chic. En 1863, un incendie ravage la ferme, dix ans durant, il n’y aura plus de vacances à Roche.

Au cours du premier trimestre 1865, elle habite au 20 rue Forest, devenue l’avenue de la gare puis rue de la gravière. Il semblerait que l’atelier photographique d’Emile Jacoby était proche de cette adresse. A Pâques de cette année, elle décide d’inscrire des deux garçons au collège municipal, place du Sépulcre.  Elle souhaite pour eux une formation d’études classiques, comme la haute bourgeoisie de Charleville. Vitalie prend l’habitude de les accompagner. A la rentrée d’octobre 1865, Arthur entre en 5e alors que Frédéric redouble sa 6e. Pâques 1866, Frédéric et Arthur, élevés dans la religion catholique, font leur communion, Jacoby immortalise en une photographie ce moment. L’année scolaire suivante, Arthur passe en 4e puis en 1867/68, il est en 3e. A la rentrée d’octobre 1868/69, année de la seconde, Vitalie n’accompagne plus les enfants au collège. Le jeune Rimbaud s’adonne à la poésie à travers des travaux scolaires.

En juin 1869, la famille s’installe dans un appartement au 5 bis quai de la Madeleine. Rimbaud, en classe de rhétorique, en octobre 1869, compose des poèmes ; cette année 1870 sera déterminante pour lui. Les Etrennes des orphelins paraissent début janvier dans La Revue pour tous. Georges Izambard, son professeur de rhétorique l’encourage dans cette voie. C’est désormais dans ce lieu, qu’évolue La Maison des ailleurs qui conceptualise la pensée poétique d’Arthur Rimbaud et sublime l’aventurier/explorateur qu’il fut. Le printemps 1873 voit le nouveau retour de la famille à Roche. Vitalie, alors, y résidera pendant la belle saison pour regagner son appartement durant l’hiver.

Depuis le 25 juin 1875, Vitalie habite désormais au premier étage d’un appartement situé au 31 rue Saint Barthelemy (désormais rue Baron-Quinart). Arthur prenait à cette époque des leçons de piano avec Louis Létrange. (Voir l’article Arthur et l’ariette). La fin de cette année verra le décès de sa fille Vitalie.

1977, Arthur hivernera dans la petite maison de campagne, propriété de sa mère, dans la commune de Saint-Laurent là où autrefois, il rêvait de vivre dans une caverne creusée à même une falaise. Il était de retour d’Alexandrie.

1878, verra le décès de son époux retiré à Dijon et dont elle était séparée depuis 18 ans. En avril 1878, Vitalie s’installe à Roche pour deux décennies, jusqu’à 1897, année du mariage de sa fille Isabelle avec Pierre Dufour di Paterne Berrichon. A l’été 1891, Arthur était de retour pour une dernière fois à Roche avant de décéder d’une carcinose à l’hôpital de la Conception à Marseille, le 10 novembre. Sitôt la cérémonie d’enterrement achevée Vitalie et Isabelle rejoignirent Roche.

Vitalie habitait, alors, un appartement à Charleville, 2 place Carnot(aujourd’hui place Winston Churchill). Les époux Dufour vivaient en région parisienne et passaient des vacances à Roche. Vitalie y prenait ses quartiers d’été, elle y mourut le 1e août 1907, elle avait 82 ans.

Elle rejoint sa dernière demeure, au bout de l’avenue Boutet, là où se tient le caveau familial, souvent honoré par les rimbaldiens venus en pèlerinage sur la tombe du poète Arthur Rimbaud.

 

 

 

 

 

 

Patti Smith

L’écrivain ardennais, Yanny Hureaux, tient une chronique quotidienne La Beuquette dans le journal l’Union, L’Ardennais, voici celle du jour. Bonne lecture de cette bonne nouvelle.

Sois rassurée, Carole !

A Roche, hameau de Chuffilly, petit village des Ardennes, il est un mur devant lequel des pèlerins du monde entier viennent se recueillir. Unique vestige de la ferme des Rimbaud-Cuif dynamitée par les Allemands en 1918, pour les admirateurs de notre Arthur, il touche au sacré. C’est ici qu’en 1873, le poète écrivit Une Saison en Enfer. C’est ici que dix-huit ans plus tard, amputé d’une jambe suite à une tumeur cancéreuse au genou, il vécut son ultime été .A l’orée de l’emplacement livré aux ronces où se trouvait la ferme gérée de main de maître par la mère d’Arthur, il est une petite maison qui ne paye pas de mine. A l’abandon depuis des années, elle fut un temps habitée par sa propriétaire Jacqueline Kranenvitter . Avec son compagnon Paul Boens, comme possédés par le fantôme du lieu, ils y devinrent véritablement fous de Rimbaud. L’automne dernier mon amie Carole, cheville ouvrière de l’Association Internationale des Amis de Rimbaud me fit part de son émoi :  » J’apprends qu’à Roche, la maison de Jacqueline Kranenvitter vient d’être vendue. Pourvu que les nouveaux propriétaires respectent le site !  » Sois rassurée, Carole ! Elle est tombée dans de bonnes mains, des pieuses ! C’est Patti Smith, la célèbre chanteuse et musicienne de rock américaine qui vient de l’acheter . Amoureuse et disciple comme pas deux de notre Arthur , marraine du musée Rimbaud, Patti ne voulait pas que l’arpent sacré soit souillé par de mauvaises mains. Pour l’instant, elle se refuse à dire ce qu’elle va faire de sa maison rochoise. Un pied-à terre ? Un musée ?L’urgence est aux travaux, à devoir accomplir de fond en comble. Yauque, nem !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Feux

Il y a quelques jours ce blog publiait Par quel miracle et assurait qu’une suite probable surviendrait. Il n’a pas fallu long feu. D’autant que pour les feux, il n’y en eut pas. Bien peu, comparé au pistolet, dont on dit que Paul Verlaine fit feu sur Arthur Rimbaud.

Voici donc La Beuquette du jour, signée Yanny Hureaux pour l’Union, L’Ardennais.

L’emprise locale

Commissaire-priseur chez Adjug’art, à Brest, Yves Cosqueric n’a trouvé dimanche aucun acquéreur pour un ensemble de dessins et croquis attribués à Rimbaud. En toute modestie, la Beuquette s’autorise à lui signaler que samedi dernier, la veille du fichu flop, elle mettait en doute l’authenticité de ces oeuvres arthuresques, au demeurant non signées. A peine Alain Tourneux, ancien conservateur du musée Rimbaud l’avait-il lue qu’il lui faisait savoir qu’il partageait largement son scepticisme. Mme Kravenritter qui mettait en vente pour 150000 euros ces dessins et croquis dit les avoir trouvés dans un livre religieux découvert à Roche, village du Vouzinois où se trouvait la ferme des Rimbaud-Cuif pulvérisée par les Allemands en octobre 1918. Dans les années 1980, Mme Kranenvitter acheta une petite maison située à l’orée de feu la fameuse ferme. Son intention première était d’en faire un musée de la faune européenne. Bientôt habitée par le pervers fantôme du lieu, elle fut prise de passion pour Rimbaud auquel elle éleva sur place un monument à sa gloire. Paul Boens qui partageait alors sa vie, fut, lui, véritablement illuminé par l’emprise locale de notre Arthur. Que de jours il passa à fouiller la terre de Roche pour y trouver des traces de son Dieu ! Persuadé d’avoir avec un pendule découvert l’endroit où Rimbaud avait caché les sept kilos d’or ramenés d’Afrique et d’Arabie, en juillet 1991, il alerta Alain Tourneux. Accompagné du romancier Franz Bartelt et du poète François Squévin, pioche et pelle en main, le Conservateur du musée Rimbaud tomba sur une grenade allemande heureusement dégoupillée ! Yauque, nem ! (20.12.16)

 

Par quel miracle

 

Cet article est de Yanny Hureaux qui propose dans le journal l’Union, L’Ardennais une chronique quotidienne du nom de La Beuquette et qu’il a titré « Par quel miracle ».

Demain, à Brest, chez Adjug’Art, seront mis en vente un ensemble de croquis et dessins attribués à Arthur Rimbaud. La première enchère est fixée à cent cinquante mille euros. Non signés, ces œuvres sont contenues dans un petit ouvrage religieux. Mme Kranenvitter dit l’avoir découvert là où se situait la ferme familiale de Roche que les allemands qui l’occupaient durant la Grande Guerre, dynamitèrent en octobre 1918, avant de déguerpir. Ils n’en laissèrent qu’un pan de mur devenu un haut lieu de pèlerinage. C’est à côté de cet émouvant vestige que Mme Kranenvitter, ardente Rimbaldienne, habita une maison qu’elle vient de mettre en vente. Elle y vécut un temps avec M.Boens qui durant des mois fouilla le terroir du petit village de Roche afin d’y trouver des traces et des reliques du glorieux fils cadet de Vitalie Cuif dont l’œuvre véritablement le hantait. Des graphologues ont authentifié les croquis et les dessins qu’Arthur aurait réalisés dans sa quatorzième ou quinzième année. Voilà qui néanmoins pose deux questions qui laissent planer un doute sur cette découverte. La partie de la ferme à usage d’habitation ayant brûlé en 1863, Arthur ne la découvrit véritablement que dix ans plus tard. En 1873 il y rejoignit sa mère, son frère et ses sœurs qui avant de regagner Charleville y séjournèrent durant six mois, afin de remettre les locaux en l’état. Rimbaud avait alors 19 ans. Autre mystère : par quel miracle le petit livre religieux contenant les fabuleux dessins et les extraordinaires croquis a-t-il pu échapper aux flammes et aux explosions d’octobre 1918? Demain, jusqu’où vont monter les enchères? Tonnerre de Brest, si elles approchaient ou mieux encore, dépassaient celles du pétard de Verlaine, ce serait yauque, nem! (17.12.16)

Miracle, c’est un euphémisme! La lecture de l’article dans ce blog  » Rimbaud à Laïtou  » donne un environnement de dates qui signifient sa présence mais aussi son absence, tout comme pour les autres membres de la famille. En 1863, la ferme part en fumée suite à un violent incendie, seul restera le corps de logis;  la lecture du journal de Vitalie née en 1858 marque bien l’absence de la famille durant dix ans sauf certainement pour une visite en 1870 à Pâques qui n’avait pas laissé un grand souvenir à Vitalie alors qu’elle avait 12 ans. Quatorzième ou quinzième année, soit 1868 ou 1869, il y a toutes les chances pour qu’Arthur ne soit pas à Roche alors comment dater des dessins de cette époque? La ferme fut détruite entièrement par les allemands alors qu’ils se faufilaient. Des recherches réalisées à l’époque révèleront l’impossibilité de retrouver quoi que ce soit après cette destruction. Un avatar, une forfanterie de plus?  après le portrait d’il y a un an et la vente du « pistolet » de Verlaine, il y a quelques jours, on est prié de suivre les experts! Les rimbaldiens, à n’en pas douté, se mettront en chasse pour vérifier l’exactitude des documents et des graphies. A suivre…

Rimbaud à Laïtou

Quand Rimbaud vit à Laïtou (Roche) canton d’Attigny (Ardennes)

Laïtou…Il faut comprendre Roche, hameau des Ardennes situé dans le canton d’Attigny (Ardennes).
Par dérision, Rimbaud qualifie Roche de trou, en champagne pouilleuse, au fin fond de la campagne ardennaise, dans sa lettre à Ernest Delahaye, en mai 1873. Se référant à la ritournelle : « Trou la la y la itou », il donne le « la » aux biographes qui médiront, leur tour venu, à la vue de ce paysage.
Nous y reviendrons par la description qu’en fit sa sœur Vitalie !

Roche et alentours

Roche et alentours

Toujours est-il que Roche constitue, pour les rimbaldiens, le pèlerinage incontournable, lieu de vénération où vécut Arthur Rimbaud ;ainsi, le poète vit encore aujourd’hui à travers la ferme des Cuif, le lavoir, la chapelle de Méry, la gare de Voncq, le canal des Ardennes, Attigny. Chuffilly, Rilly-aux-Oies, le paysage… à 46 kilomètres de Charlestown (Charleville).

L’interrogation légitime demeure de savoir quand Arthur Rimbaud résida à Roche et ce qu’il y fit. Pour cela, il paraît utile de reprendre le fil du temps qui marque les étapes du poète dans ces lieux, ce qu’il y a écrit, tout en considérant l’histoire de sa famille maternelle.

1- LA PROPRIETE DES CUIF

Marie Catherine Vitalie Cuif, la « mother » d’Arthur, naît le 10 mars 1825 à Roche. En vraie terrienne, elle était la propriétaire de la ferme de Roche succédant ainsi à ses aïeux paysans.
Pour les citer, d’abord Jean Baptiste Nicolas Cuif 1714-1809 qui acquit la maison de Roche et ses terres, puis vint Jean François Nicolas 1798 – 1828 et Jean Nicolas 1798 – 1858, père de Vitalie, tous vécurent à Roche et cultivèrent les terres familiales. Il s’agit donc d’une lignée paysanne qui s’est enrichit au fil des années.
Dans Une saison en enfer, Arthur écrit : « Une famille qui tient tout de la révolution française ».

Roche, 60 habitants, en 1825, sans église, sans mairie, sans école, sans cimetière dépend de la commune de Chuffilly ; à 10 km de Vouziers, cette localité appartient à la champagne pouilleuse. Sur les hauteurs de Voncq, à 154 mètres de haut, tournait un moulin et dans la vallée coule l’Aisne.

ferme des Cuif

ferme des Cuif

La maison de forme carrée, construite en pierres de Semuy, disposait d’un toit d’ardoises en pavillon. Roche, c’était 5 maisons rurales autour d’un carrefour. Y coule la Loire, ce ruisseau qui sillonne la plaine.

En 1852, Charles Auguste, le cadet des enfants Cuif, et son épouse Adélaïde Misset s’installèrent à Roche. La lutte pour le pouvoir à la ferme entre les deux femmes, Vitalie et Adélaïde envenimant le quotidien, le père décida de doter sa fille de 85 ares et 42 centiares de bois et de 30000 francs or hérités de sa mère (Louise Fay) décédée alors qu’elle avait 5ans.Vitalie et son père habitèrent à Charleville. Elle a alors 27 ans et il faudrait quand même penser à la marier.

En 1854, suite à une gestion délicate de la ferme, Jean Charles Félix, dit l’Africain racheta les parts de l’exploitation à Auguste mais il meurt en 1855 alors âgé de 31 ans.

Le père Jean Nicolas Cuif doit reprendre en main la ferme ; en 1858, à son décès, Vitalie indemnise son frère et prend en charge la propriété familiale et met un métayer sur l’exploitation agricole.

De son mariage, en février 1853, avec le capitaine Frédéric Rimbaud naîtront au pas de charge des permissions et campagnes militaires, en l’espace de 7 ans, 5 enfants :

Jean Nicolas Frédéric 2/11/1853
Jean Nicolas Arthur 20/10/1854
Victorine Pauline Vitalie 4/6/1857 (décès à l’âge de 3 mois)
Jeanne Rosalie Vitalie 15/6/1858 (décès à l’âge de 17 ans)
Frédérique Marie Isabelle 1/6/1860

Le capitaine désertera le foyer conjugal à tout jamais en 1860, après la naissance d’Isabelle et prendra sa retraite de militaire à Dijon, en 1864, il est alors âgé de 50 ans.

A compter de ce départ, Vitalie Rimbaud se déclare veuve pour ne pas faire de vague et pour garder sa dignité de femme mariée, mettant fin à tous les commérages. Mais qui est-elle ?

Nombreux biographes et exégètes font passer Vitalie pour une marâtre, entonnant par là, le même discours que son fils Arthur qui l’a affublée des doux noms de la daromphe, la bouche d’ombre, la mère Rimb, la mother. Certes, elle fut avare de tendresse mais cette femme n’a pourtant pas démérité. Face à l’adversité de la vie : décès successifs, désertion du capitaine… elle s’est caparaçonnée, elle a tenu le rôle d’un homme et du père absent. Elle a conduit avec assurance et détermination l’éducation et l’instruction de ses enfants. Vitalie reste une fille de la terre, âpre au labeur et au gain, d’une chaleur humaine réservée. Catholique fervente et mystique, il s’agit d’une mère du devoir. On ne connaît pas réellement de photographie d’elle. Paterne Berrichon la décrit comme « une femme de taille au-dessus de la moyenne, aux cheveux châtain foncé, au teint discrètement basané, au front large, aux yeux bleu clair, au nez droit, à la bouche mince. Maigre, les mains longues et noueuses, elle avait l’allure fière et énergique ».

2 -PRESENCE D’ARTHUR A ROCHE DE 1854 A 1872

tombes au cimetière de Méry

tombes au cimetière de Méry

Depuis son éviction des terres rochoises, Vitalie Rimbaud Cuif n’y avait pas remis les pieds. Le décès de l’oncle Félix, inhumé au cimetière de Méry, sonnait le retour à Roche dès la fin de 1855. Pour remettre de l’ordre dans la ferme, elle mit en nourrice les deux garçons, Frédéric à Saint-Pierre de Vence et Arthur à Gespunsart. Elle se met en quête de fermiers pour prendre des terres en location. Successivement, au fil des permissions d’automne du capitaine, naissent les filles, toutes en juin et à Charleville.
L’horrible été 1857 voit la mort de Vitalie Victorine, 1858 voit la mort de Nicolas Cuif.
En1861, comme chaque année depuis la disparition de Félix, Vitalie passe l’été à Roche avec ses enfants. L’aventure commençait dans la voiture hippomobile qui les conduisait de Charleville en direction de Vouziers avec son arrêt à Attigny puis Roche, 5 heures de trajet pour une quarantaine de kilomètres.
Enfin, c’était l’air pur de la campagne, le dépaysement et le bonheur de revenir sur les terres tant chéries, mais aussi imprégner sa progéniture des Cuif. A compter d’octobre 1861, les garçons fréquenteraient l’Institut Rossat, à Charleville.
En 1862, on passa l’été à Roche. Eugène Mény, camarade de jeux des enfants Rimbaud se souvient d’Arthur aux cheveux blonds, aux yeux clair comme le ciel, un Arthur rêveur, intelligent et futé alors qu’il voit Frédéric plus terne.
Après l’été passé à Roche, en 1863, le 6 octobre, un incendie ravage la ferme. Le Courrier des Ardennes nous apprend qu’il fallu les compagnies des sapeurs-pompiers d’Attigny, Voncq, Rilly-aux-Oies et Sainte-Vaubourg pour venir à bout de l’incendie. Le corps de logis épargné, le sinistre est tout de même évalué à 15150 francs. Vitalie avait souscrit une police d’assurance à la Paternelle.
Désespérée, Vitalie tenta avec Maître Déa, notaire à Attigny, de vendre la propriété sans succès. Prix trop élevé ? Pas de client ? Toujours est-il qu’il n’y eut pas d’acheteur à la suite des 3 annonces. Durant dix ans, il n’y aurait plus de vacances à Roche. Conservant un fermier dans son logis, Vitalie a dû y passer l’été pour faire les moissons.
En 1870, la guerre contre la Prusse est déclarée le 19 juillet et il est probable que la famille a passé Pâques à Roche.
Mais cette guerre sonne la fin de l’école pour les deux garçons qui fugueront l’un après l’autre, les menant sur leurs chemins d’homme : pour Frédéric, vers l’armée et pour Arthur, vers la vie littéraire.

3 – PRESENCE D’ARTHUR A LAÏTOU EN 1873

Jeanne Rosalie Vitalie Rimbaud

Jeanne Rosalie Vitalie Rimbaud

Au printemps 1873, la famille prend le train pour Amagne puis direction Vouziers avec l’arrêt à Attigny et rejoint sa terre par le service d’un omnibus. Laissons Vitalie, toute à son émotion, nous décrire, dans son journal, le voyage et l’arrivée à Roche.

« Le 5 avril 1873 nous partions de Charleville à quatre. Maman, mon frère Frédéric et ma sœur Isabelle. Le moment de notre départ ainsi que tout notre voyage fut pour moi la cause de douces et profondes émotions que ma mémoire a gardées assez fidèlement.
C’était pour ainsi dire la première fois que je voyageais en chemin de fer. Je voyais avec bonheur mon arrivée à Roches dans cette maison que j’avais vue il est vrai il y a trois ans mais dont le souvenir n’était pas resté dans mon esprit que très confusément. Je me vois encore sur cette route qui conduit d’Attigny à Roches, distance de 4 kilomètres 1 hectomètre. Je regardais avec anxiété si je ne voyais pas apparaître le toit à pignon de la maison ainsi que le colombier à côté lorsqu’enfin nous le vîmes, à travers les arbres qui l’entourent, et bientôt nous descendons de la voiture et nous foulons le seuil de cette maison qui ne nous avait pas vus depuis de longues années. Je reconnaissais à peine cette grande chambre froide et humide dont les volets fermés depuis longtemps ne permettaient pas d’examiner à l’aise. La cuisine ne m’était pas inconnue du tout. Tout était encore dans le même état que quand nous l’avions visitée trois ans avant. Les chambres d’en haut, le grand grenier au-dessus étaient toujours la même chose. La cour silencieuse et déserte était recouverte d’un gazon et ses murs noircis et calcinés par le feu étaient toujours debout. Toute notre soirée se passa à examiner au clair de lune les jardins, les chènevières et les clos. Je me perdais presque dans tout cela ; tout était nouveau maintenant pour moi. C’était avec un véritable bonheur que je foulais cette terre témoin de tant d’émotions diverses dans la suite .  J’oubliais Charleville qui me pesait insupportablement il y a deux jours ; avec une joie sans exemple je lui avais dit adieu, comptant ne le revoir qu’après bien des jours de plaisirs inconnus pour moi.»

Et c’est assez juste, ils allaient y passer un semestre. Les travaux de réhabilitation de la ferme et la surveillance de l’exploitation constituaient les projets de Vitalie.

Roche, contrairement aux complaisants commentaires à propos du trou qu’il représente, dispose d’un charme particulier que Vitalie regarde avec émotion et optimisme ; nous nous associons à ce point de vue.

« Il faisait un temps superbe, un soleil chaud et vivifiant, un ciel charmant où l’on n’apercevait même pas le plus léger nuage, une brise embaumée des plus suaves parfums s’exhalait des jardins où s’épanouissaient déjà des fleurs odorantes destinées désormais à charmer plus d’une fois mes yeux émerveillés de leurs vives et fraîches couleurs et de leurs diversités vraiment étonnantes.
Roches est un petit village situé dans un fond entouré et ombragé par de grands et gros arbres. D’immenses peupliers se balançant au moindre vent, des gros pommiers et des poiriers chargés à cette époque d’une neige odoriférante, sont en très grand nombre dans le village et aux environs.
Le terrain est plat, riche et fertile. A part çà et là des petits bois, des bosquets ; au loin l’on aperçoit les moulins à vent de Vaux-Champagne. Au bas du village coule un frais et limpide ruisseau, auquel les habitants ont donné le nom de [la Loire]. En formant mille méandres gracieuse dans une verte et riante prairie, renommée par l’abondance et la bonté de ses foins, il va se perdre doucement dans le canal au bas du village de Voncq. Des Ionies, c’est ainsi qu’on appelle cette grand prairie, l’on découvre parfaitement la ferme très considérable de Fontenille située sur une éminence, entourée de terres jaunâtres dont le pied est baigné par [la Loire]. Plus fort à l’est, Voncq, qui rappelle de tristes souvenirs encore bien récents pour moi, s’élève encore fièrement malgré ses ruines sur le sommet d’un coteau ; de quelque côté qu’on se trouve, les yeux ne peuvent le perdre de vue même à deux lieues tout aux alentours… Roches est je crois le village le plus agréable que j’ai connu pendant le temps que j’ai habité, quoique peu grand ; il y avait treize maisons de quelque importance ; environ cent dix à cent vingt habitants ; mais, je ne sais si c’est la disposition des maisons ou le caractère des personnes ou l’habitude du séjour, mais Roches s’est toujours conservé aussi agréablement que possible dans mon esprit. »

Le vendredi Saint, Arthur est de retour de Londres. Il a laissé Verlaine dans sa famille des Ardennes belges, à Jéhonville.
Voici ce qu’écrit Vitalie : «  …lorsqu’un coup discret retentit à la porte. J’allai ouvrir et… jugez de ma surprise, je me trouvai face à face avec Arthur. Les premiers moments d’étonnement passés, le nouveau venu nous expliqua l’objet de cet événement ; nous en fûmes bien joyeux et lui bien content de nous avoir satisfaits. La journée se passa dans l’intimité de la famille et dans la connaissance de la propriété qu’Arthur ne connaissait presque pas pour ainsi dire. »

La chapelle de Méry

La chapelle de Méry

Par tradition, la famille se rend à la chapelle de Méry, le dimanche de Pâques. Vitalie écrit :  «  Le dimanche suivant, jour de Pâques, nous assistâmes à la messe dans la chapelle de Méry, dont j’ai déjà parlé peut-être. C’est une petite chapelle décorée avec soin, simplement et sans profusion de choses, appartenant autrefois au propriétaire du château ; bâtie sur une petite éminence et entourée d’un cimetière où repose mes grands-parents*. Ce n’était jamais sans une profonde émotion que nous nous arrêtions auprès de leurs tombes pour adresser au Père commun une prière fervente pour ceux qui reposent là, sous cette pierre qui semble un obstacle pour faire revenir cette vie, cette vie qui fait tant soupirer et rêver ceux qu’ils ont laissés ici-bas . »

*y sont enterrés Jean baptiste Cuif, sa femme, son fils et sa petite fille

Pendant que la famille se donne aux travaux de restauration de la ferme et au jardinage, Arthur s’adonne à l’écriture. Il est possible que date de cette époque les poèmes Honte, Ô saisons,ô châteaux, Entends comme brame, Mémoire. Et il jette sur papier ce qui deviendra Une saison en enfer (qui sera datée avril – août 1873).

Le « chat des Mont-Rocheux », dans une lettre, dit à son ami Ernest Delahaye sa nostalgie pour Charlestown et nous renseigne sur son activité littéraire. Elle est claire d’un ensemble de renseignements fort instructifs.

Laïtou, (Roches), (Canton d’Attigny)
mai 73
Cher ami, tu vois mon existence actuelle dans l’aquarelle ci-dessous.
O nature ! Ô ma mère !

dessin d'Arthur Rimbaud lettre de Laïtou

dessin d’Arthur Rimbaud
lettre de Laïtou

Quelle chierie ! Et quels monstres d’innocince (sic), ces paysans. Il faut, le soir, faire deux lieues, et plus, pour boire un peu. La mother m’a mis là dans un triste trou.

 

Je ne sais comment en sortir : j’en sortirai pourtant. Je regrette cet atroce Charlestown, l’Univers*, la Bibliothè., etc…Je travaille pourtant assez régulièrement ; je fais des petites histoires en prose, titre général : Livre païen, ou Livre nègre*. C’est bête et innocent. O innocence ! innocence ; innocence, innoc…fléau !
Verlaine doit t’avoir donné la malheureuse commission de parlementer* avec le sieur Devin, imprimeux (sic) du Nôress. Je crois que ce Devin pourrait faire le livre de Verlaine à assez bon compte et presque proprement. (S’il n’emploie pas les caractères emmerdés du Nôress. Il serait capable d’en coller un cliché, une annonce!)
Je n’ai rien de plus à te dire, la contemplostate de la Nature m’absorculant tout entier : Je suis à toi, ô Nature, ô ma mère !
Je te serre les mains, dans l’espoir d’un revoir que j’active autant que je puis.

R.

Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t’avoir proposé un rendez-vol au dimanche 18, à Boulion*. Moi je ne puis y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de quelques fraguements* (sic) en prose de moi ou de lui, à me retourner.
La mère Rimb. Retournera à Charlestown dans le courant de juin. C’est sûr, et je tâcherai de rester dans cette jolie ville quelque temps.
Le soleil est accablant et il gèle le matin. J’ai été avant-hier voir les Prussmans à Vouziers, une sous-préfecte de 10000 âmes, à sept kilom. d’ici. Ça m’a ragaillardi.
Je suis abominablement gêné. Pas un livre. Pas un cabaret à portée de moi, pas un incident dans la rue. Quelle horreur que cette campagne française. Mon sort dépend de ce livre pour lequel une demi-douzaine d’histoires atroces sont encore à inventer. Comment inventer des atrocités ici ? Je ne t’envoie pas d’histoires, quoique j’en aie déjà trois, ça coûte tant ! Enfin voilà !
Bon revoir, tu verras ça,

RIMB.

Prochainement je t’enverrai des timbres pour m’acheter et m’envoyer le Faust de Goethe, bibliot. Populaire. Ça doit coûter un sou de transport.
Dis-moi s’il n’y a pas de traduction de Shakespeare dans les nouveaux livre de cette blibloith.
Si même tu peux m’en envoyer le catalogue le plus nouveau, envoie.

R.
*Café de Charleville
*Ce qui deviendra Une saison en enfer
*Pour éditer Romances sans paroles dont la dédicace initiale était pour Arthur
*Bouillon à la frontière franco belge
*Peut-être une partie du manuscrit des Illuminations

Arthur dit sa détestation de Roche, autrefois il aimait vagabonder dans la campagne et là il éprouve de la nausée. Vitalie qui le voit se claquemurer quotidiennement décide de lâcher du lest. Elle le laisse écrire et va jusqu’à lui payer son transport pour voir Delahaye à Charleville et Verlaine à Bouillon durant les dimanches de mai.
Le 25 mai, Paul, Arthur et Ernest déjeunent à l’hôtel de la Poste à Bouillon. Verlaine et Rimbaud s’évadent pour la seconde fois vers la Belgique, Londres et puis enfin Bruxelles. Et là le 10 juillet, Paul tire un coup de feu sur Arthur, le blessant : c’est la fin de la relation des deux poètes.

Le 27 août , Arthur est de retour à Roche. Vitalie l’attend à la gare de Voncq. Elle sait de quoi il retourne. D’ailleurs n’a-t-elle pas écrit une très belle lettre, depuis Roche, le 6 juillet 1873 à Verlaine : « Monsieur, j’ignore quelles sont vos disgrâces avec Arthur mais j’avais toujours prévu que le dénouement de votre liaison ne devait pas être heureux ».
Isabelle, 13 ans, se souvient du désarroi  de son frère: Sans répondre aux paroles de bienvenue, il s’effondre sur une chaise. Une crise affreuse de sanglots le secoue.  « O Verlaine ! Verlaine ! » gémit-il seulement de temps à autre.

recueillement

recueillement

Cloîtrer dans le grenier de la ferme, au-dessus de l’entrée charretière, Arthur écrit « Une saison en enfer ». Les témoins, donc sa famille, disent qu’en écrivant, il trépignait, pleurait ou riait. Le roman biographique qu’il donne sera lu par Vitalie. N’en comprenant pas le sens, Arthur lui explique : «  Ça se lit littéralement et dans tous les sens. ». Vitalie jouera les mécènes en lui avançant l’argent nécessaire pour l’impression auprès de l’Alliance typographique, située à Bruxelles. Il récupérera quelques exemplaires sur 500 imprimés, utiles à la promotion de son livre.

4 – PRESENCE DE RIMBAUD A ROCHE DE 1876 A 1880

Le 18 décembre 1875, jour triste, verra le décès de Vitalie 17 ans des suites d’une synovite. Arthur en fut très affecté. Elle écrivait, dessinait et admirait ce grand frère. C’est Arthur qui s’occupa de la déclaration du décès auprès de l’état civil.

La famille se retrouve en mai 1876 à Roche mais Arthur ne s’y éternise pas. Déjà, il repart pour de nouvelles pérégrinations jusqu’à Java.

En 1877, le fermier de Roche quitte la ferme « pour cause de mauvaises récoltes et des pertes de bétail ». Vitalie reprend l’exploitation en main et s’y installe définitivement jusqu’en 1897. A Pâques, ils (Vitalie, Frédéric, Arthur et Isabelle) partent pour Roche. Vitalie gardait l’espoir de resserrer les liens et de fixer les plus instables.
La mère d’Eugène Mény disait de Vitalie ; « C’était une matrone sévère, ordonné, volontaire, qui portait les culottes dans le ménage. Elle faisait marcher tout le monde à la baguette. ».
A-t-elle essayé de faire retourner à la messe ? Selon Eugène Mény, jeunes, les enfants se rendaient à la messe mais plus tard Arthur n’y allait plus. Et Eugène de préciser : « Je me souviens que le dimanche, pendant que sa mère était à la messe avec Isabelle, Arthur nous appelait pour déguster, dans la cuisine de la ferme, quelque vieille bouteille qu’il avait dérobée dans la cave ; »

Le 17 novembre 1878, par un télégramme, Vitalie apprend le décès du Capitaine Rimbaud. A la même date, Arthur, depuis Gênes, écrit à ses chers amis, entendons par là sa mère, son frère et sa sœur. Parfois dans cette correspondance, il demande des nouvelles de Roche.

Juin 1879 voit le retour d’Arthur à Roche après son séjour à Chypre. Il est atteint d’une fièvre typhoïde, diagnostiquée par le docteur Huguin d’Attigny. Soigné et remis sur pied par sa mère et sa soeur, Arthur, durant l’été, participe aux travaux des champs.

Ernest Delahaye

Ernest Delahaye

A l’automne, Ernest Delahaye qui lui rend visite, découvre le paysan. «  Au moment où j’arrive, le terrible vagabond déchargeait une voiture de blé, avec l’habileté méthodique et la vigueur tranquille d’un laboureur qui n’a jamais fait autre chose. »
Ernest et Arthur se promènent dans la campagne rochoise, vont jusqu’à Voncq pour voir passer les péniches sur le canal et le train dont la voie ferrée longe le canal. Ils devisent sur les voyages et les métiers d’Arthur. Delahaye l’interroge : « Eh bien ! Plus de littérature, alors ? » ; dans un rire amusé et agacé, il lui dit simplement « Je ne pense plus à tout cela . »

Pour la dernière fois, Vitalie, Isabelle et Arthur allaient passer Noël ensemble.

 

 

Lettre de Tadjourah 10 décembre 1885

Lettre de Tadjourah 10 décembre 1885

Arthur part en mars 1880 pour Alexandrie puis Chypre, Aden, Harar. Désormais, pendant plus de 11 ans, Vitalie connaîtra la vie de son fils à travers une correspondance du bout du monde, adressée à ses « chers amis ».

5 – PRESENCE DE L’EXPATRIE A ROCHE EN 1891

Le 21 mai 1891, Rimbaud prévient Vitalie d’une amputation prochaine de sa jambe droite, à l’hôpital de la Conception à Marseille, pour cause de cancer. L’opération a lieu le 27 mai, Vitalie est au chevet de son fils, elle n’a pas revu son fils depuis onze ans. Elle rentrera pour Roche en attendant le rétablissement de son fils. Arthur quitte la conception le 23 juillet, prend le train pour Paris puis descend à la gare de Voncq.
Isabelle, émue probablement en larmes, attend son frère, l’aide à descendre du train. Allez,hue ! En route pour Roche… avec la carriole tirée par la jument Comtesse. Vitalie l’accueille à la ferme.
Il s’installe dans la chambre du haut, fleurie par les soins d’Isabelle et aménagée pour la circonstance.
Dans les premiers jours, Arthur joue d’un ton badin, portant tout en dérision et faisant rire son monde. On le rencontre sur les routes, en carriole conduite par Vitalie ou par Isabelle. Il ne passe pas inaperçu, en effet, il porte un burnous et ses traits sont désormais halés.
Mais bientôt, ce sera l’insomnie, la fièvre ; les douleurs s’amplifient, il souffre au niveau du moignon qui prend du volume ne favorisant pas l’usage de la jambe artificielle. Isabelle lui administre des infusions de pavots. Il se reposait dans le jardin et rejoignait la chambre quand la douleur était trop forte… le cancer s’étendait en métastases. Les gens du village lui rendaient visite, ainsi parlait-il avec Eugène Mény de l’Afrique.
Son état empirant, on fit appeler le docteur Henri Beaudier : «  Je l’ai vu pendant un mois environ, 4 ou 5 fois. Physionomie froide, glaciale, de temps à autre grimaçant à cause des douleurs vives qu’il ressentait dans la cuisse malade. Les yeux vifs, perçants, interrogateurs, fouillant son interlocuteur. Peu loquace, répondant par monosyllabes secs aux questions que je lui posais. Ses questions, très nettes, catégoriques, ne permettaient pas de s’étendre par des digressions sur des sujets à côté…Il ne m’avait pas prévenu de ce départ… J’ai appris la mort de Rimbaud quelque temps après, et je n’en ai pas été surpris ».
Il semble que le docteur Beaudier a voulu aborder la question de la littérature : « Il s’agit bien de cela, merde pour la poésie.»
Durant ce séjour à Roche, il recevait de ses connaissances d’Afrique, des lettres, ainsi Savouré : «  le monde crève toujours ici, mais les affaires n’en paraissent pas beaucoup souffrir. »

La gare de Voncq aujourd'hui

La gare de Voncq aujourd’hui

En dépit de son état, Rimbaud désire s’embarquer de Marseille pour l’Afrique. Resteront vaines les prières d’Isabelle insistant pour qu’il reste à Roche. Isabelle et Arthur quittent Roche le 23 août par le train à la gare de Voncq ; ce fut l’ultime fugue. Arthur Rimbaud décédera le 10 novembre 1891 à l’hôpital de la Conception d’une carcinose généralisée. Il repose au cimetière de l’avenue Boutet à Charleville.

 

 

Sources documentaires :
œuvres complètes , la Pléiade, André Guyaux
lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Gallimard, Jean-Marie Carré
Un Ardennais nommé Rimbaud, la Nuée bleue, Yanny Hureaux
Vitalie Rimbaud pour l’amour d’un fils, Flammarion, Claude Jeancolas
Arthur Rimbaud, Fayard, Jean-Jacques Lefrère