Rimbaud

Feux

Il y a quelques jours ce blog publiait Par quel miracle et assurait qu’une suite probable surviendrait. Il n’a pas fallu long feu. D’autant que pour les feux, il n’y en eut pas. Bien peu, comparé au pistolet, dont on dit que Paul Verlaine fit feu sur Arthur Rimbaud.

Voici donc La Beuquette du jour, signée Yanny Hureaux pour l’Union, L’Ardennais.

L’emprise locale

Commissaire-priseur chez Adjug’art, à Brest, Yves Cosqueric n’a trouvé dimanche aucun acquéreur pour un ensemble de dessins et croquis attribués à Rimbaud. En toute modestie, la Beuquette s’autorise à lui signaler que samedi dernier, la veille du fichu flop, elle mettait en doute l’authenticité de ces oeuvres arthuresques, au demeurant non signées. A peine Alain Tourneux, ancien conservateur du musée Rimbaud l’avait-il lue qu’il lui faisait savoir qu’il partageait largement son scepticisme. Mme Kravenritter qui mettait en vente pour 150000 euros ces dessins et croquis dit les avoir trouvés dans un livre religieux découvert à Roche, village du Vouzinois où se trouvait la ferme des Rimbaud-Cuif pulvérisée par les Allemands en octobre 1918. Dans les années 1980, Mme Kranenvitter acheta une petite maison située à l’orée de feu la fameuse ferme. Son intention première était d’en faire un musée de la faune européenne. Bientôt habitée par le pervers fantôme du lieu, elle fut prise de passion pour Rimbaud auquel elle éleva sur place un monument à sa gloire. Paul Boens qui partageait alors sa vie, fut, lui, véritablement illuminé par l’emprise locale de notre Arthur. Que de jours il passa à fouiller la terre de Roche pour y trouver des traces de son Dieu ! Persuadé d’avoir avec un pendule découvert l’endroit où Rimbaud avait caché les sept kilos d’or ramenés d’Afrique et d’Arabie, en juillet 1991, il alerta Alain Tourneux. Accompagné du romancier Franz Bartelt et du poète François Squévin, pioche et pelle en main, le Conservateur du musée Rimbaud tomba sur une grenade allemande heureusement dégoupillée ! Yauque, nem ! (20.12.16)

 

Une nichée de chiens

A quelques jours de la date anniversaire, le 20 octobre 2016, du poète Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854 à Charleville, il semblait intéressant de montrer un angle familial.

L’éditrice, écrivain et ancienne ministre, Huguette Bouchardeau donnait en juillet 2004, un article intitulé « Tout sauf ma mère » évoquant les relations des membres de la famille Rimbaud Cuif et en particulier de la fratrie du poète Arthur Rimbaud. Est-ce volontairement qu’elle ne fit pas apparaître distinctement le fils aîné, Jean Nicolas Frédéric, né le 2 novembre 1853, précédant son cadet d’un an ? Il est vrai que les relations toutes enfantines des deux garçons pour amicales qu’elles furent dans un premier temps, Arthur n’a pas manqué de déglinguer son aîné dans sa correspondance avec « ses amis » (sa mère et sa sœur), reprochant que ce dernier s’amourache d’une jeunesse qui n’avait pas reçu l’adoubement maternelle. Ce garçon n’a pourtant pas démérité, alors que les biographes sont prompts à différencier le niveau culturel entre les deux garçons et minorant l’intelligence de Frédéric qui le premier sonna la charge de la fuite, en fuguant en 1870 et montra la voie à son cadet, Arthur. Sorti du service militaire avec le grade de sergent, il en excepta ainsi le poète. Conducteur d’omnibus, «la mother » le chassa de chez elle, n’acceptant pas son épousée. Toujours est-il qu’il faut mettre au crédit de Frédéric, la seule présence familiale lors de l’inauguration du buste d’Arthur au square de la gare à Charleville.

Nous reproduisons ci-dessous l’article Tout sauf ma mère signé Huguette Bouchardeau d’un intérêt particulier.


Tout sauf ma mère

« Cette famille est une nichée de chiens. » La formule est de Rimbaud lui-même, dans les « délires » d’Une saison en enfer. Il ne faut jamais traduire les élans poétiques en bons d’échange biographiques. Pourtant…
Le père, militaire, tient garnison loin de Charleville, où il a cantonné sa femme, Vitalie, et ses enfants, sitôt ceux-ci pondus. Sept années de vie commune. Six ans seulement si l’on en excepte la campagne de Crimée, le temps que Vitalie donne le jour à cinq enfants : deux garçons, Frédéric et Arthur, deux filles, Vitalie et Isabelle, et une autre petite fille, qui ne vivra que trois mois. La famille est au complet et le père disparaît à jamais du logis familial, en 1860, quand vient de naître Isabelle. Arthur a 6 ans.
Au moins la mère sera-t-elle là pour réchauffer la nichée. Y pensez-vous ? Vitalie Cuif, épouse veuve d’un mari mort vivant, réchauffer quelque chose ou quelqu’un ? Arthur rêve d’une chaleur charnelle : « Le rêve maternel c’est le tiède tapis/ C’est le nid cotonneux… » Mais les orphelins du poème ne trouveront à leur réveil pour tout cadeau que des décorations mortuaires : « Des petits cadres noirs, des couronnes de verre/ Ayant trois mots gravés en or :  »A notre mère ». » Pas drôle, la mother ! Mais faut-il toujours se moquer de ce genre de femmes ?
Père absent, mère dure, frère aîné insignifiant et les deux sœurs toutes confites en religion : elles admirent et redoutent à la fois le grand frère si doué, si fou, sûrement promis non à ces enfers où il dit plonger et dont elles ne savent rien, mais à l’enfer de leur catéchisme, celui qui menace le pécheur. Il se plaît à le proclamer : « Je sens le roussi, c’est certain. »
Quel père ? Comment Frédéric Rimbaud en vint il à choisir la non-reconnaissance de ses cinq rejetons ardennais ? Vitalie Cuif était-elle si invivable ? Avait-il voulu la profession des armées pour être délivré des obligations maritales et parentales ? Sans doute ce militaire-là fut-il éloigné, au hasard des affectations, de Charleville – le pays de son épouse – où il avait logé femme et enfants : en temps de paix, il tint garnison à Lyon, à Dieppe, à Strasbourg… Engagé à 18 ans au 46e de ligne, il avait participé avant son mariage, de 1842 à 1850, à la campagne d’Algérie. Après son union avec Vitalie, Frédéric, devenu capitaine, participerait aussi à la guerre de Crimée en 1855. Dès 1864, alors que le capitaine Rimbaud fait valoir, à 50 ans, ses droits à la retraite, il ne paraît pas très empressé de réintégrer la province ardennaise.
Pourtant, ce militaire-là ne semble pas avoir été une bête de guerre. En Algérie, il apprend l’arabe, et la famille transmet comme un trophée aux historiens futurs une « grammaire arabe revue et corrigée entièrement de sa main » et une « traduction du Coran avec le texte arabe en regard », ainsi qu’un ouvrage sur l’éloquence militaire. Quel dégoût secret ou quelle énorme insouciance firent du père d’Arthur le « jamais-là » de la scène familiale ? Même dans ses explosions de paroles, le fils semble n’avoir jamais laissé surgir ce géniteur fantôme.
« La mother ». Moins cinglant que «la mère Rimbe » évoquée par Verlaine, ainsi parle Rimbaud de sa mère dans les lettres à ses amis. « Maman » serait attendrissant et puéril, « mère » serait trop respectueux… Prenons un mot qui claque comme un fouet, enveloppons-nous de rigidité britannique… Car «la mother» est l’homme de cette maison sans homme: voyez-la morigéner le professeur Izambard, qui a osé mettre entre les mains de son fils de 16 ans Les Misérables, de Victor Hugo; souvenez-vous de ce premier quatrain des Poètes de sept ans: «Et la Mère, fermant le livre du devoir/ S’en allait satisfaite et très fière, sans voir/ Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences/ L’âme de son enfant livrée aux répugnances»; lisez surtout les lettres de Mme Rimbaud à Isabelle: «Continuez, ma fille, vous vous montrez la vraie fille de votre mère et la vraie descendante de tous vos honorables ancêtres. […] S’il est bon de faire l’aumône, la sagesse nous dit qu’il ne faut donner qu’une partie de son superflu. » Quand elle envoie des colis à sa fille -Veillées des chaumières et victuailles associées – elle prend bien soin de souligner tout le mal qu’elle a eu pour réunir ces cadeaux-là. Une femme méfiante : « Aussitôt que vous aurez touché cet argent, vous aurez soin de m’écrire. Depuis qu’il n’y a plus de religion, il n’y a plus d’honnêteté. » Et de gémir sur la République laïque : « C’est sans doute pour récompenser les francs-maçons qu’on nous oblige à leur donner 15 000 francs par an, après qu’ils ont volé toutes nos propriétés religieuses. »
Pas drôle, la mother ! Mais faut-il toujours se moquer de ce genre de femmes ? Comment ne pas se blinder face à l’abandon ? Et Mme Rimbaud a laissé percer quelquefois un peu d’humanité. Ainsi dans cette lettre envoyée à Verlaine lorsqu’elle apprend sa tentative de suicide : bien sûr, elle ne peut s’empêcher de lui faire la morale, mais elle montre une compréhension discrète, à laquelle on ne s’attendait pas, à l’égard de la liaison du poète avec son fils. Ainsi, beaucoup plus tard, quand elle raconte avec émotion à Isabelle une sorte d’hallucination, un jour où elle voit arriver près d’elle, durant un office religieux, un jeune homme claudiquant sur ses béquilles et dans lequel elle croit reconnaître son fils, mort depuis huit ans… Quelques signes rares de tendresse trop bridée chez une femme murée dans la carapace des convenances.
Sœurs terribles et douces. Par ordre d’âge, Vitalie, Isabelle. Isabelle, Vitalie, par ordre d’importance dans l’univers du poète Rimbaud. Car Isabelle (« Je pense toujours à Isabelle ; c’est à elle que j’écris chaque fois », écrit-il à sa mère) sera celle qui accompagnera Arthur dans ses derniers jours, à Marseille, alors qu’il souffre les pires douleurs. Plus tard, l’inénarrable Pierre Dufour – aspirant critique littéraire sous le nom de Paterne Berrichon – deviendra le mari d’Isabelle, sans doute pour mieux capter l’héritage littéraire de son défunt beau-frère. Ce mariage fut donc à l’une des origines des multiples avatars dans la transmission tronquée, aseptisée, camouflée ou… gonflée de l’œuvre.
Pourtant, dans les documents conservés autour du génie de la famille, c’est bien Vitalie qui apparaît d’abord : elle accompagne sa mère à Londres pour rendre visite à Arthur en juillet 1874, et Vitalie est persuadée qu’elles vont toutes deux aider ce fils et frère génial, incompréhensible et instable, à trouver quelque situation bourgeoise. Quand on sait qu’elle signe certaines de ses lettres « Vitalie, enfant de Marie », on peut imaginer quel effet elle produisait sur l’homme d’Une saison en enfer.
Isabelle sera prise dans le même désir de bienveillance sanctifiante, et une grande joie lui est donnée quand son frère accepte les derniers sacrements. Bien sûr, il délire ! Mais « Dieu soit mille fois béni ! […] Ce n’est plus un pauvre malheureux réprouvé qui va mourir près de moi : c’est juste un saint, un martyr, un élu. »
Sœurs si tendres, si attentives, et si persuadées qu’elles sont les messagers du Seigneur auprès d’un frère en perdition. Des anges voguant à contre-sens. Peut-on s’aimer et s’ignorer autant ?

L’ariette de Rimbaud

A l’automne 1875, Rimbaud formule l’idée auprès de Delahaye de se préparer au baccalauréat en candidat libre. Suit une période que ses amis contemporains, Delahaye, Nouveau et Verlaine désignent sous le nom de philomathie tant Arthur se prête à l’étude des sciences, à l’apprentissage de l’algèbre, de la géométrie, des langues étrangères dont le russe, l’allemand…Durant cette quête de savoir, il prend aussi des leçons de piano auprès de Louis Létrange, employé de Monsieur Lefèvre, un négociant en clouterie et propriétaire du 31 rue St Barthélémy (aujourd’hui rue du Baron Quinart), la nouvelle adresse de Vitalie Rimbaud dans ses pérégrinations à Charlepompe. Louis Létrange dirige la Société chorale et aide le Maître de Chapelle de Notre Dame, en outre il donne des leçons d’orgue et de piano. Arthur se rend ainsi chez lui pour s’exercer à l’exécution de pièces selon une méthode mise au point par Mademoiselle Carpentier, dite de force moyenne. Louis Létrange témoigne de l’assiduité temporaire de son élève qui travaille avec détermination : « Il travaillait sérieusement, s’essayant même à improviser, non sans quelque bizarrerie ». Les bizarreries n’ont pas donné lieu à des explications, et donc on ignore ce qu’elles peuvent signifier. Toujours est-il que Rimbaud loue un piano sans l’autorisation de sa daromphe ; hissé non sans quelques difficultés pour l’installer au premier étage et rappelle pour certains : « Madame*** établit un piano dans les Alpes » (Après le Déluge, Illuminations). Nous en restons quant à nous à l’exégèse d’Antoine Fongaro d’autant que cette prose est antérieure à cette anecdote. Fongaro rappelle que Rimbaud avait lu Madame Bovary de Flaubert et qu’il s’agit bien d’Emma et redit ce passage : « J’ai un cousin qui a voyagé en Suisses l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières quand les nuages s’entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l’extase ! Aussi je ne m’étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d’aller jouer du piano devant quelque site imposant. » (Antoine Fongaro, De la lettre à l’esprit, Pour lire Illuminations, Honoré Champion éditeur, Paris). Bien sûr que le piano, instrument sédentaire, est à l’encontre du poète voyageur qui alors dû être de ces Assis… « Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes, / Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour, / S’écoutent clapoter des barcarolles tristes ». L’hiver 1876, les leçons cessent. Fut-ce là un caprice ?

 

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Caricature de Verlaine, Rimbaud au piano

Cependant les nouvelles vont vite et Delamorue, entendons Delahaye, s’empresse de fournir l’information à Verlhuppe, Verlaine, dans leur langage potachique d’alors. En retour de missive, Verlaine lui adresse une lettre et y annexe une caricature vacharde d’Arthur au piano, titrant « La musique adoucit les mœurs », l’oestre frappant le clavier, suant et pestant dans une bulle « Des chameaux, ces doubles croches, et va donc… » alors que l’on voit sa mère au 1er étage et le proprio au rez-de-chaussée se prenant la tête aux sons disharmonieux !

La musique pour Rimbaud n’est-elle qu’une passade ? Verlaine a bien entendu échangé avec lui sur le sujet durant la période qui les réunit de 1871 à 1873 ; il lui a présenté des artistes, des musiciens, des poètes. Ensemble, ils ont assisté à des pièces de théâtre, à des opérettes à Paris, à Londres. Et leur escapade en juillet 1872, en Belgique puis en Angleterre, donne lieu à des écrits comme par exemple les Ariettes oubliées (Romances sans paroles) qui sont une référence en matière musicale et dont la IIIe porte en épigraphe « Il pleut sur la ville. (Arthur Rimbaud) ».

Hormis cet apprentissage auprès de Louis Létrange, Rimbaud fut-il un musicien ? Un mélomane ? ou bien un simple amateur ? Qui a pu participer à sa formation musicale ? Quelle place tient la musique dans son œuvre ?

L’initiation potentielle à la musique

Vitalie Rimbaud, fervente dévote, a donné à ses enfants une éducation religieuse conséquente. Dans Les poètes de sept ans, Rimbaud écrit : « Et la Mère, fermant le livre du devoir, / S’en allait satisfaite et très fière, sans voir, / Dans les yeux bleus et sous le font plein d’éminences, / L’âme de son enfant livrée aux répugnances. » et encore « Il craignait les blafards dimanches de décembre, / Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou, il lisait une Bible à la tranche vert-chou ». Cette éducation était relayée par une instruction scolaire dans laquelle l’instruction religieuse avait à voir. Qu’ils fréquentassent l’Institut Rossat, dès octobre 1861 ou le collège municipal à compter de Pâques 1865, les frères Rimbaud, Frédéric et Arthur disposaient de cet enseignement religieux. On peut penser que des louanges l’accompagnaient. Ainsi Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie consacrée à Arthur Rimbaud, relève dans un bulletin d’anciens élèves : « M. Rossat n’était cependant pas anticlérical, la musique des élèves avait l’habitude d’accompagner la procession du Saint-Sacrement dans les rues de la ville ». Il est vrai aussi qu’Arthur raflait les prix d’enseignement religieux. Musique, chants, il y a là une base initiatique à l’apprentissage de la musique. La fréquentation régulière de la messe, imposée par la mother, était une source de répétition de louanges, de chants dont il tire ironie dans Les Pauvres à l’église : « Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise / Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ». En 1870, l’église et l’armée constituaient deux institutions à respecter et à la veille de la guerre contre la Prusse, il décoche des flèches aux « patrouillotistes » dans son poème A la Musique, d’un orchestre militaire paraissent les fifres, les trombones.

Bien vite deux fugues, en septembre puis octobre 1870, le mèneront à Douai chez son professeur de rhétorique, Georges Izambard où il fait la connaissance des sœurs Gindre, tantes d’Izambard. Elles sont trois à habiter au 27 rue de l’Abbaye-des-prés, Isabelle, Caroline et Henriette. Cette dernière donnait des cours de chant et enfin l’ainée Rose-Marie, 48 ans, prix de conservatoire était professeur de piano et de vocalise à l’Académie de musique de Douai. Rimbaud s’installe dans une maison où l’on aimait et pratiquait la musique Et pour parfaire le tableau musical, Izambard était l’ami d’un poète douaisien, Paul Demeny qui était le fils de Philippe-Joseph Demeny qui occupait le poste de professeur de musique au conservatoire municipal de Douai à la société philharmonique et qui connaissait bien Henriette Gindre. Un piano trônant dans la demeure, on peut penser raisonnablement que Rimbaud aurait pu y trouver là une initiation musicale, durant ses séjours où il fêta ses 16 ans. Se souvenant d’une promenade à travers champs avec Arthur et Paul Demeny, Georges Izambard se remémorait cette romance, La chanson de l’aveine que fredonnait Arthur : « Voulez-vous savoir comment, comment / On sème l’aveine ? / Mon père la semait ainsi, / Puis se reposait un petit, / Frappe du pied, puis de la main, / Un petit tour pour son voisin ! / Aveine, aveine, aveine, / Que le beau temps t’amène (bis) » et qui n’est pas sans rappeller Chanson de la plus haute tour, une poésie de 1872 avec son refrain « Ah ! Que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent ».

Comme prétendant à cette initiation musicale, on peut envisager Charles Bretagne, futur intermédiaire entre Arthur et Paul Verlaine, qui dans le cercle carolopolitain constitué de Deverrière, Izambard, Rimbaud…jouait de la guitare.

Invité à Paris, en septembre 1871, par Paul Verlaine chez les beaux-parents de ce dernier, Arthur fait connaissance d’Antoinette Flore Mauté de Fleurville et de son fils, Charles de Sivry, les cautions musicales de ce passage. En effet, Madame Mauté fut l’élève de Chopin et elle donna des leçons de piano à Claude Debussy quant à son fils, il était pianiste et compositeur. Les relations avec cette famille étant des plus médiocres, on n’imagine pas que l’un ou l’autre ait pu de leur attention, marqué l’apprentissage musical du jeune Arthur. Les sorties nocturnes de Paul et d’Arthur au théâtre et à l’opéra attestées renseignent sur l’intérêt musical de deux compères. Dès octobre de la même année, Arthur est hébergé au Cercle Zutique, initié par les Frères Cros et qui se tenait à l’Hôtel des Etrangers au quartier latin. Le musicien Ernest Cabaner y faisait office de tenancier. Il est des potentiels musiciens qui auraient pu donner une initiation musicale au poète. D’autant que ce dernier écrit probablement Voyelles dans l’esprit du sonnet des sept nombres de Cabaner rehaussant les couleurs.

L’Ariette oubliée

Fin février 1872, la relation Verlaine/Rimbaud apparaissant aux yeux de son épouse Mathilde, celle-ci réclame le départ de Rimbaud de Paris et mène son éloignement à « Charlestown ». Ce qui va les conduire à une correspondance de lettres dites martyriques dont le relevé concernant le mot ariette constitue une piste de recherche musicale. En effet, le 2 avril, depuis la Closerie des Lilas, Verlaine écrit à Rimbaud.

« Bon ami,

C’est charmant, l’Ariette oubliée, paroles et musique ! Je me la suis fait déchiffrer et chanter ! Merci de ce délicat envoi ! […] Et merci pour ta bonne lettre ! […] – et n’ayant jamais abandonné ton martyr, y pense, si possible, avec plus de ferveur et de joie encore, sais-tu bien, Rimbe ».

Et il ajoute en post-scriptum : « Parle-moi de Favart, en effet. »

Cette ariette constitue le matériel le plus tangible concernant la connaissance de la musique par Rimbaud, à dix-sept ans. La lettre envoyée initialement, tout comme la réponse, ne nous est pas parvenue. En effet, Mathilde Mauté découvrant ultérieurement ces missives et d’autres ainsi que des poèmes de Rimbaud dans le secrétaire de Verlaine, rue Nicolet, les détruira.

Au dix-huitième siècle naît la querelle des Vaudevilles et des Ariettes dans l’évolution de l’opéra-comique constitué de prose parlée et de chansons existantes connues du public et dont les paroles sont adaptées à la situation dramatique de la pièce (vaudevilles). En 1750, s’y opposent les ariettes avec une musique d’inspiration italienne plus raffinée. Les ariettes représentent des interludes dans l’action de la pièce et peignent les affections de l’âme et des sentiments tendres. Le comique cède le pas aux sentiments naïfs et vertueux. La musique est originale. On donne un livret à mettre en musique et cela offre du relief au compositeur qui devient créateur au même titre que le librettiste. Ainsi, Favart sera de ceux qui suivant le goût du public fera évoluer les comédies à ariettes. Charles Simon Favart naît à Paris en 1710, est auteur de pièces de théâtre et d’opéras comiques ; son épouse, Justine Duronceray, comédienne célèbre, est connue sous le nom de Madame Favart (Pastel de Quentin la Tour). En 1746, Favart suit le Maréchal de Saxe et dirige la troupe ambulante des comédiens qui suivait l’armée. De 1746 à 1748, il dirige le Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Après le décès du Maréchal de Saxe, en 1750, il est de retour à Paris et présente des pièces au Théâtre italien et en 1757 il codirige l’Opéra-comique. Son œuvre est constituée de 150 pièces. Il meurt à Belleville en 1792. Le théâtre national de l’Opéra-comique à Paris de nos jours est aussi appelé Salle Favart.

L’ariette de Favart que reprend Verlaine dans sa missive est connue puisqu’elle lui a servi d’épigraphe dans Romances sans paroles pour Ariettes oubliées I ; ainsi, on lit : « Le vent dans la plaine / Suspend son haleine. (Favart.) suite à la fuite d’Arthur et de Paul, en Belgique puis en Angleterre.

Le livret écrit par Favart porte le titre Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour, il s’agit d’une comédie en trois actes, mêlée d’ariettes, parodiées de Bertolde à la cour et représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le mercredi 12 février 1755. L’ariette en question survient à l’acte II et à la fin de la scène VIII.

La voici textuellement :

Dans nos prairies / Toujours fleuries, / On voit sourire / Un doux zéphire : / Le vent dans la plaine / Suspend son haleine ; / Mais il s’existe / Sur les côteaux ; /Sans cesse il agite / Les orgueilleux ormeaux : / Il irrite ; / Sans cesse il agite / Les ormeaux.

Comme nos fleurs / Dans nos asiles, / On voit nos cœurs / Toujours tranquilles ; / Mais comme un feuillage / Qu’un vent ravage, / Vos cœurs sont tourmentés. / Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles / Par les amours, sont toujours caressés, / Toujours bercés, / Toujours caressés.

On notera au passage le mot « asiles » (Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles) repris dans Walcourt (Romances sans paroles, Paysages belges) : « Ô les charmants / Petits asiles / pour les amants !

Et voici la partition chantée. Fut-elle déchiffrée pour le compte de Verlaine par son beau-frère Charles de Sivry ou encore Cabaner ? Certainement pas par sa belle-mère, Flore Mauté, au risque de déflorer la relation naissante entre Rimbaud et Verlaine, nous ignorons le nom de la personne qui a pu lui déchiffrer et chanter cette ariette.

Partition musicale de l’ariette chantée par Ninette

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Ariette partition chantée page 1

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Ariette partition chantée page 2

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Ariette partition chantée page 3

Alors pourquoi ce choix de la part d’Arthur ? La scène VIII de l’acte II est représentative de la situation vécue par Arthur, Paul et Mathilde Mauté de Fleurville ; en effet, Ninette, jeune paysanne s’étonne qu’Emilie est l’amante du roi Astolphe (attiré par Ninette) et elle se demande pourquoi et comment ici (à la cour) on puisse partager son coeur à deux ? Et l’on conçoit les épanchements martyriques qui ont pu se manifester alors dans la correspondance. Verlaine demande de lui parler de Favart, non pas pour en connaître plus sur Favart mais davantage ce qui se dit dans sa pièce si jamais Arthur ne l’avait pas d’ailleurs déjà précisé, ce qui semble improbable. Le côté midinette de Verlaine s’extériorise dans cette demande d’autres ariettes, d’autres pièces dont la vocation est d’alimenter le feu des deux poètes.

Le propos tenu dans la pièce éclaire le choix d’Arthur et met en évidence des mots que l’on retrouvera ultérieurement.

Résumé de l’intrigue qui se joue dans Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour

Roi de Lombardie, le prince Astolphe, parcourant ses terres tombe sous le charme de la jeune paysanne Ninette et vante sa beauté naturelle. Il s’entiche d’elle et l’invite à venir à la Cour, tout en gardant son anonymat. S’en ouvrant à son amoureux, Colas qu’elle épousera sous peu, ce dernier la met en garde assez brutalement. Profitant de cette situation, le prince met en évidence, la duplicité de Colas afin d’entériner la venue de Ninette à la Cour. Elle cède devant les arguments fastueux qu’elle souhaite découvrir sans toutefois renoncer à son amour pour Colas.

Ninette attifée, apprêtée, habillée maquillée, reste dubitative devant le côté artificiel de sa toilette dans laquelle elle se sent engoncée. Instruite des usages sur le port de la voix et de la parole, il lui est enseigné de masquer sa pensée et de se dissimuler à l’aide de l’éventail derrière lequel elle peut voir, épier, se jouer des autres, voire éconduire les gêneurs en prétextant des vapeurs. Astolphe se fait connaître d’elle et tout en lui déclarant sa flamme, il sonde son état d’esprit sur cette Cour dont elle juge le côté plaisant mais reste réservée quant aux courtisans doux comme des agneaux ici et redoutés par les paysans par ailleurs. Enfin édifiée par la princesse Emilie d’être l’amante du prince, elle s’interroge sur le partage de deux cœurs (On dispose là de la situation du ménage, Paul, Mathilde, Arthur, dans cette scène et l’ariette remise par Arthur Rimbaud à Paul Verlaine dans une lettre). La dualité du prince s’exprime envers Emilie puisque son feu n’était qu’un jeu tout en se refusant à renvoyer Ninette. Colas parvient à la Cour et rencontre, toilettée, Ninette qu’il ne reconnaît pas dissimulée derrière son éventail et sa voix contrefaite ; pour le sonder, elle ne tarde pas à l’aguicher, et lui tombe dans ses rets. Ainsi parjurée, elle se dévoile.

Dans son appartement, Ninette confie à Emilie son offense et sa vengeance alors que cette dernière s’étonne encore de sa présence. Colas, caché sous la table mais aperçu par Ninette, elle reçoit Astolphe, tout en éteignant les bougies. Dans l’obscurité, le prince lui confie son feu et son martyr et déplore sa situation avec Emilie qu’il aime. Emilie s’approche, dit ses reproches au prince et déplore la perte de son amour. Mais le prince la rassure car leurs cœurs ne peuvent être séparés et comprend que Ninette a voulu donné une leçon, stratagème compris aussi par Colas. Tout est bien qui finit bien, prince et princesse, Colas et Ninette se retrouvent respectivement amoureux. Le fait du prince n’était qu’un caprice tout comme l’était celui de Ninette de céder aux chants des sirènes.

Le remarquable dans cette pièce ?

Le choix de Rimbaud pour cette pièce avec le mot « Caprice » et particulièrement de l’ariette en fin de la scène 8 de l’acte 2 pour attirer l’attention précisément sur cette scène (qui n’a pas échappé à Verlaine), n’est pas un hasard, la situation à trois est représentative de celle qu’il vit ainsi que le contexte Campagne-Nature / Cour-Paris.

Par ailleurs, on note un certain nombre de mots que l’on retrouvera plus tard dans les poésies de l’un ou de l’autre. Par exemple :

  • Acte I, scène I, Ninette incite Colas à rêver à leur ménage (jeune ménage) « Que le fruit de tes soins sera bientôt pour moi. / En rêvant à notre ménage ». On ne peut que penser au poème Jeune ménage que Rimbaud illustrera en juin 1872.
  • Ninette chante : « Les trésors n’ont pas / Plus d’appas. / Dans ce doux asile, / D’un destin tranquille / Gaîment nous suivons le cours … ». Paul Verlaine dans son poème Walcourt de juillet 1872, (Romances sans paroles, Paysages belges) écrit : « Briques et tuiles, / ô les charmants / Petits asiles / Pour les amants ! ». 
  • Acte II, scène VIII, sont en scène Emilie, la princesse, Astolphe, le prince et Ninette. Elle n’est pas s’en rappeler le ménage à trois que sont en train de constituer Mathilde, Paul et Arthur. Cela rappelle « la princesse », « la fée carotte » et le poème Birds in the night du même recueil et daté depuis Bruxelles. Londres, septembre-octobre 72.
  • Acte III, scène IV, où sont en scène Emilie, la princesse et Ninette, la villageoise ; la première tirade de Ninette est digne de Parade (Illuminations d’Arthur Rimbaud) avec la description des courtisans et courtisanes et encore grimace enragée, « Où la gaité n’est que grimace, / Où le plaisir n’est que du bruit » mais aussi de la Saison en enfer, « S’il ne tenait qu’à moi de prendre mon essor, / Je serais bien loin, je vous jure. / Quel pays ! quel chaos ! oh ! le bon sens murmure… » et encore le mot parade dans la tirade d’Emilie « Vous qui de l’honneur / A tout propos faites parade, / Vous osez… » Saison en enfer : « Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables »
  • Acte III, scène VII, Alstophe dit son martyre à Ninette « Vous me le demandez ? Ninette, je soupire : / C’est vous dire où tendent mes vœux. / Vous vous plaisez à causer mon martyre » ; Martyr que l’on retrouve dans le vocable de la lettre de Verlaine à Rimbaud sous la forme de « lettres martyriques »

Où Arthur pouvait-il se procurer des partitions, des pièces ? Les sources hypothétiques sont diverses, à l’opéra théâtre de Charleville, à la bibliothèque, dans une librairie, dans une revue à disposition chez sa mère, ou encore chez un musicien ! De toute évidence la remise de la partition comme de la pièce, prouve son intérêt pour la musique, sa connaissance du solfège et le déchiffrement d’une partition. Le travail poétique de cette période démontera cette motivation puisque des poèmes prennent l’allure de chanson comme Chanson de la plus haute tour et d’autres pièces où reviennent des refrains. Quant à Verlaine, on n’ignore pas les collaborations musicales qu’il voulut mettre en œuvre avec Charles de Sivry ou encore Vaucochard et fils 1er ou aussi Chanson d’Automne.

D’autres témoignages musicaux

Durant le premier trimestre de 1875, Arthur réside à Stuttgart et échange épistolairement avec Ernest Delahaye dans lequel apparaît à plusieurs reprises le nom de Wagner. Il est vrai que du 25 février au 5 mars de cette même année avait lieu la « Wagnerwoche » (semaine Wagner). On lit ainsi : « Je n’ai plus qu’une semaine de Wagner et je regrette cette [sic] argent payant de la haine, tout ce temps foutu à rien. […] Tout est assez inférieur ici – j’excèpe un : Riessling [sic]… » Le tout est illuminé de graffitis donnant une idée de la vie dans le Württemberg avec cette légende en allemand : « Wagner verdamnt in Ewigkeit ! » (Wagner damné pour l’éternité). Qu’est-ce à dire ? Il est vrai que sa musique pouvait être contestée ainsi cet article « Nietzche contre Wagner : les raisons d’une rupture. https://docs.school/philosophie-et-litterature/culture-generale-et-philosophie/dissertation/nietzsche-wagner-raisons-rupture-108241.html

Et il faut rappeler l’article « Rimbaud musicien » de Jean-Louis Backes (in Romantisme, 1982, n°36. Traditions et novations. pp.51-64) qui a perçu dans les Illuminations et particulièrement dans Soir historique dont il élabore l’exégèse à l’appui de Wagner, la présence musicale. http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1982_num_12_36_4604

Pour rejoindre la rue Saint Barthélémy, fort de sa connaissance de l’allemand, Arthur donnait des leçons de cette langue, au fils du propriétaire, Charles Lefèvre qui témoignait avoir vu Arthur tapoter sur la table tout en déchiffrant une partition musicale.

Enfin, Ernest Delahaye, en ce début 1876, arpentait avec Arthur, lors de ses congés d’enseignant à Rethel, la campagne ardennaise ; il se souvient que les deux amis entonnaient en chœur le couplet Les Cent vierges de Charles Lecocq (Paris 1832 + 1918), opéra-bouffe en trois actes de 1873.

Partition titrée Les Cent Vierges, vertigineux et exponentiel comme dans les poèmes de Rimbaud et ça confirme sa connaissance réelle de la musique.

La musique dans l’œuvre

Comme exposé dans l’article « Rimbaud et la couleur », la PNL, programmation neuro-linguistique donne le prédicat concernant le sens qui semble le plus développé chez une personne, le visuel est apparu l’essentiel, cependant les lignes ne sont pas aussi claires et parfois c’est un mélange de plusieurs sens. Concernant Rimbaud le prédicat relatif à la sonorité semble être le second sens le plus important. Ce sont les mots de vocabulaire et les expressions qui permettent ce classement. Aussi, ont été inventoriés les instruments de musique qui apparaissent dans le corpus, les termes musicaux et les autres sonorités. On les retrouvera dans le tableau ci-dessous.

tableaau recensement musical

De ce tableau, ont été extraits les instruments de musique présents dans l’œuvre et leur fréquence d’apparition selon les 3 moments forts de son travail de poète et le lexique faisant usage de termes proprement musicaux.

Les instruments de musique dans l’œuvre de Rimbaud

Pour composer ses poèmes ou ses proses, Rimbaud a recours à dix-huit instruments classés selon ce principe et cette présence

  • Instruments à cordes :
  • 1- Lyre 6
  • 2- Cithare 10
  • 3- Luth 1
  • 4- Guitare 1
  • 5- Piano 1
  • 6- Clavecin 1
  • -Instruments à vent
  • 1- Orgue 3
  • 2-Clairon 6
  • 3- Fifre 1
  • 4- Trombone 1
  • 5- Cor 1
  • 6-Syrinx 1
  • 7- Flûte 1
  • 8- Harmonica 1
  • -Instruments à percussion :
  • 1- Tambour 9
  • 2-Tam-Tam 1
  • 3- Cloche 1
  • -Instrument insolite
  • 1- Chœur de verres (ou glasharmonika) 1

Les poésies de 1870 à 1872 regroupent douze instruments, Une Saison en enfer est concernée par le tambour et les Illuminations font usage de huit instruments ; il est vrai qu’Un cœur sous une soutane truste quatre instruments dans un texte en prose assez long avec la Lyre, la cithare, le luth, le clairon qui sont des poncifs en matière de poésie. Le tambour et le clairon, très militaires ou mythologiques (trompette de la renommée pour le clairon) restent les instruments les plus fréquents dans le corpus, une œuvre au service de son combat qui inclut le changement dans la poésie pour changer la vie. Tout cela mérite que l’on claironne et tambourine pour se faire entendre et dans un pas de charge de quatre ans que fut la vie littéraire d’Arthur Rimbaud.

Lexique musical de Rimbaud

Andante : second mouvement d’une sonate, comme adverbe sert à indiquer un mouvement modéré

Trille : battement rapide et ininterrompu sur deux note voisines

Cavatine : pièce assez courte, plus brève que l’air, dans un opéra

Hosanna : acclamation religieuse utilisée dans les cérémonies, les processions. Hymne catholique chanté le jour des Rameaux

Hallali : cri de chasse qui annonce que la bête poursuivie est aux abois. Ce cri lui-même ou la sonnerie du cor qui le remplace

Romance : musique sur laquelle une telle pièce est chantée. Pièce poétique simple, assez populaire, sur un sujet sentimental et attendrissant

Soupir : silence correspondant à une noire, en musique ; signe indiquant ce silence

Barcarolles : pièce de musique vocale ou instrumentale sur un rythme berceur en trois temps. Chanson des gondoliers vénitiens

Eleison : invocation religieuse, kyrie eleison = seigneur, prends pitié

Cantique : chant d’action de grâce consacré à la gloire de Dieu ; chant religieux

Concert spirituel : concert de chants sacrés, musique et instrumental

Houri : femme qui a le blanc et le noir des yeux très tranchés

Hymne : chant, poème à la gloire de…cantique, psaume. Chant solennel en l’honneur de la patrie

Opéra : poème, ouvrage dramatique mis en musique, dépourvu de dialogue parlé

Rythme : caractère, élément harmonique essentiel qui distingue formellement la poésie de la prose et qui se fonde sur le retour imposé… mouvement général de la phrase.

Fanfare : air dans le mode majeur et d’un mouvement vif et rythmé, généralement exécuté par des trompettes, des cuivres. Orchestre de cuivres auxquels peut être adjoints des instruments de percussion. L’ensemble des musiciens de l’orchestre.

Accords : concert, fraternité, harmonie, union…association de plusieurs sons simultanés

Orphéon : école, société de chant choral ; fanfare

Bandes de musique : band en anglais, groupe musical

Harmonie : combinaison de sons perçus simultanément d’une manière agréable à l’oreille.

Opéra-comique : drame lyrique sans récitatif, composé d’airs chantés avec accompagnement orchestral, alternant parfois avec des dialogues parlés. (Compositeur et librettiste)

Chorale : société musicale qui exécute des œuvres vocales, des chœurs

Chœur : réunions de chanteurs

Etude : composition musicale écrite pour servir à exercer l’habileté de l’exécutant

Adagio : indication de mouvement lent, pièce musicale à exécuter dans ce tempo

Ritournelle : court motif instrumental répété avant chaque couplet d’une chanson, chaque reprise d’une danse ; air à couplets répétés ; refrain

Tarentelle : danse du sud de l’Italie sur un air au rythme très rapide

Chromatisme : caractère de ce qui est chromatique et qui procède par demi-tons consécutifs, formé par deux notes qui portent le même nom, mais dont l’une est altérée

Mélodie : succession de sons ordonnés de façon à constituer une forme, une structure perceptible et agréable. Composition musicale formée d’une suite de phrases ayant ce caractère. Air ou aria

Frou-frou : bruit léger produit par le frôlement ou le froissement d’une étoffe soyeuse

Jam-jam : pour la chanson, il était un petit navire qui n’avait jam, jam, jamais navigué…

Kiosque : abri circulaire destiné à recevoir les musiciens d’un concert public en plein air

Conque : coquille en spirale dont les tritons se servaient comme trompe (mythologie)

Wasserfall : mot allemand signifiant chute d’eau, cascade

Ce vocabulaire associé aux termesmusicaux et expressions musicales du tableau montre une richesse lexicale et l’abondance de termes confirme une connaissance musicale fort importante qui donne à son œuvre le côté sonore qui par ailleurs existe aussi à travers les assonances et les allitérations respectivement pour les sons et le rythme.

Enfin, on dispose d’un dessin d’Isabelle représentant son frère en train de jouer de la cithare. Nul ne peut mettre une date probante sur ce dessin mais force est de constater que c’est bien avec un instrument de musique qu’elle a cherché à mettre Arthur en valeur. Arthur s’il n’était pas un mélomane était néanmoins un amateur averti en matière de musique.

 

Rimbaud et la couleur

EPSON MFP image

Lithographie de Fernand Léger

La couleur chez Rimbaud

L’œuvre d’Arthur Rimbaud recèle de poèmes dont l’évocation colorée ou les images multiples bondissent de page en page. Ici, c’est la couleur ou plus précisément les couleurs qui retiennent notre attention sans ignorer que parfois la couleur bien qu’absente, on lit une production où le langage pictural prend place. Par exemple, les fleurs arctiques de Barbare sont autant de concrétions givrées, des cristaux blancs, ciselés par la nature.Le poème Voyelles semble celui qui rallie les suffrages ; en effet, le moteur de recherche internet offre immédiatement cette poésie quand il s’agit de couleurs chez Rimbaud. En identifiant, les trois temps du corpus des œuvres, les poésies de 1870 à 1872, Une Saison en enfer, les Illuminations, force est de constater que la vue comme sens est primordiale tout comme la couleur et leur signification.Et pour reprendre cette même veine, dans L’Eclatante victoire de Sarrebrück, Rimbaud précise l’origine de son texte par « Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centime ». Mais encore, toujours à Charleroi, alors qu’il fugue en octobre 1870, il s’épate Au cabaret-vert devant un « plat colorié ». Plat colorié que l’on voudra bien reconnaître aussi dans les Illuminations dont Paul Verlaine précise qu’Arthur Rimbaud voulait sous-titrer « coloured plates » (gravures coloriées). Olivier Bivort écrit à ce sujet dans Le modèle pictural dans quelques poèmes des Illuminations : « Assiettes, enluminures, planches, les traducteurs ne tiennent pas compte de ce qui, dans l’esprit de Verlaine, est réellement la traduction anglaise, à savoir gravures, terme qu’il avait déjà employé dans une lettre à Charles de Sivry en 1878 ». Ce mot « gravures » dans Après le déluge, attesterait-il de son intérêt pour la peinture ? Ainsi dans Vie III, on lit : « …j’ai rencontré toutes les femmes des anciens peintres… » ou encore dans Villes I :« J’assiste à des expositions de peinture dans des locaux vingt fois plus vastes qu’Hampton-Court».  Alors que dans Une Saison en enfer, il écrit : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes lumineuses populaires  » et il confirme son abjection pour la peinture « ancienne » comme en ont témoigné Paul Verlaine ou Jean-Louis Forain lors de leurs visites au Louvre, avec Arthur et qu’Ernest Delahaye rapporte ses propos à ce sujet : « Ces tableaux célèbres sont des débris. Si l’on compare la littérature, la peinture a une infériorité que je trouve définitive : elle ne dure pas ». Malgré tout cela, lors du XIe congrès de l’Association, dans sa communication, le 23 juillet 1959 à Grenoble, Suzanne Bernard évoque La palette de Rimbaud et voit chez lui un aspect impressionniste et symbolique et le compare à un peintre. Si Arthur Rimbaud est bien un poète, il n’est pas peintre mais bien qu’il ne soit pas peintre, il peut avoir des ressentis tout à fait légitimes et les exprimer à l’aide de son Alchimie du verbe. Car c’est bien dans les sens comme il le signifie lui-même dans ses « lettres du voyant » que nous avons à chercher et d’en faire ressortit le point le plus saillant qui le caractérise, à savoir la vue. Et la P.L.N., la Programmation Neuro Linguistique ouvre des perspectives pour mieux connaître Rimbaud, comme être humain. Puis, c’est reconnaître aussi que Rimbaud aime la modernité et y prend part, ainsi n’était-il pas de ses projets d’écrire Photographies des temps passés ou ce manuscrit est-il perdu ou détruit ? Toujours est-il qu’il a pu apprendre les rudiments de la photographie auprès de Charles Cros, inventeur du procédé de la trichromie. Et la révélation du procédé de la méthode soustractive des couleurs est mise en évidence dans le poème Voyelles car Rimbaud y déploie le rouge, le vert et le bleu ignorant le jaune. D’ailleurs David Ducoffre, sur son blog Enluminures (painted plates) restituait son analyse du poème dans nombre d’articles en octobre-novembre 2013 et avait attiré l’attention de ses lecteurs sur la différence entre la synthèse additive et la méthode soustractive. Aussi, semble-t-il raisonnable de revoir les couleurs, leur définition ainsi que leur signification par le prisme d’un spécialiste comme Michel Pastoureau (Le petit livre des couleurs, édition du Panama 2005). Suzanne Bernard rappelle dans sa communication; déjà citée, que Charles Chadwick armé de statistiques trouve le vert 31 fois dans l’ensemble de l’œuvre de Rimbaud, 57 fois le noir, suivi par le blanc, le rouge et le bleu (Chadwick, Rimbaud poète, Revue d’Histoire Littéraire de la France, avril-juin 1957). Aussi, paraissait-il valable de recenser la présence des couleurs dans la poésie de Rimbaud et de tenter un dénombrement puisque la connaissance quantitative des œuvres est aujourd’hui plus large. Enfin, alors que la communication de Suzanne Bernard offre le fort intérêt d’un brillant exposé sur l’usage de la couleur chez Rimbaud, on notera que peu d’articles sont révélés sur le sujet d’une façon générale. La critique est plutôt parcellaire et entrevoit son évocation dans le cadre d’analyses spécifiques de certains poèmes. Toutefois, il est notable de citer Joëlle Gardes Tamine qui a travaillé sur L’adjectif chez Rimbaud et donc a laissé une place aux adjectifs de couleur dans sa communication de l’Université de Provence. Tout comme Michel Brouillard, Université de Paris-Sorbonne – Paris IV, a donné Les couleurs dans la poésie latine au premier siècle avant J.-C. et qu’il a paru pertinent de consulter sachant qu’Arthur fut un excellent latiniste. Ainsi, les sources posées, il semblait évident de donner à regarder de près cette symphonie de couleurs chez Arthur Rimbaud.

Le recensement et le décompte des couleurs dans la poésie d’Arthur Rimbaud

Le travail de dénombrement donne lieu de deux tableaux dont on trouvera les liens ci-dessous pour recenser et décompter les couleurs et leurs occurrences (tableau 1 et 2)

  • recensement couleurs et occurrences tab l
  • Le recensement prend appui sur 3 livres  qui présentent les œuvres avec les variantes dans un ordre chronologique connu à ce jour, on y trouvera les poèmes, les œuvres en prose, un article paru dans le progrès des Ardennes, les poèmes écrits parfois à deux mains dans les albums, comme l’album zutique, les brouillons de la Saison, Une saison en enfer et les Illuminations.
  • Arthur Rimbaud, poésies, Une saison en enfer, Illuminations, Préface de René Char, édition établie par Louis Forestier, NRF, poésie/Gallimard 2012 qui a servi pour l’essentiel du dénombrement des couleurs
  • Rimbaud, œuvres complètes, Le Livre de Poche/La Pochothèque, Pierre Brunel 2004 qui a servi pour recenser les variantes et dénombrer d’autres couleurs qui y apparaissent
  • Rimbaud, œuvres complètes, édition établie par André Guyaux, NRF/Gallimard/ La Pléiade, mai 2011.

Dans les variantes, seules sont recensées les couleurs nouvelles. Ainsi, les couleurs identiques ne sont pas décomptées deux fois. Le recensement porte sur 152 œuvres.

  • Ce tableau est l’aboutissement d’un comptage manuel tant des couleurs que des occurrences en provenance du tableau 1

Le recensement et le comptage s’est fait de façon artisanale à l’aide d’un crayon de mine en soulignant chaque couleur et chaque occurrence sur le livre de Louis Forestier. Au passage, des expressions colorées furent soulignées et mises dans un tableau 3, à voir plus loin. Les couleurs retenues sont des couleurs pures, il faudra lire le chapitre en relation avec les couleurs et leur définition. Les autres sont des occurrences définissant les couleurs voisines, disposant d’une teinte, d’une valeur voisine. D’ailleurs Suzanne Bernard avait remarqué que Rimbaud employait souvent des tons purs et peu de tonalités. Par ailleurs, Rimbaud construit des mots lorsqu’ils ne sont pas à sa disposition ; les néologismes sont nombreux dans sa production, citons pour l’exemple « bleuison ». Enfin, le poète recourt fréquemment à un discours pictural descriptif où se précise  le sens fondamental chez lui, la vue. Des expressions recensées apparaissent dans les tableaux 3 et 4 que l’on peut consulter plus en-dessous.

Pour résumer, les couleurs pures apparaissent quantitativement plusieurs fois :

  • Noir 101, blanc 67, bleu 62, vert 44, rouge 36, jaune 24, rose 22, gris 17, brun 17, violet 7 et 0range 3.

La couleur « or » a été prise en compte comme occurrence du jaune, elle survient 45 fois et dispose de 4 occurrences, c’est dire son importance dans la production de Rimbaud. Elle n’est pas qu’un substitut à la couleur jaune puisque produite davantage que la couleur jaune mais du fait de son aspect, elle s’en approche le plus. En dehors de son coloris, elle dispose d’une matière et d’une valeur attribuée à celle-ci qui la rend attrayante et chargée de sens dans la poésie dont celle de richesses diversement déclinées.

Les couleurs et leurs significations

Le bon sens populaire nous invite à associer une couleur avec une situation. La confusion nous fait devenir rouge de honte, parfois on rit jaune pour quelque chose qui ne nous fait pas rire du tout, notre colère restitue que l’on voit rouge, effrayé et nous voilà vert de peur. Nos souffrances nous vont avoir des bleus à l’âme ou encore broyer du noir, l’absence de mots et nous voilà avoir un blanc, mais bien vite, le bonheur nous fait entrevoir une vie en rose et il nous reste, sur le comptoir d’un café, à prendre un petit noir, pour entamer  énergiquement notre journée et compter ne pas devenir blanc comme un linge. Tout comme par métonymie, nous identifions les couleurs d’un pays à son drapeau. Rimbaud écrit dans Barbare : « Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers » pour véhiculer l’idée d’un drapeau de couleur rouge en relation avec les évènements de la Commune. Les significations sont étranges ainsi la robe de la mariée était rouge au moyen-âge tout comme pour les prostituées et depuis la religion a viré pour reprendre une couleur blanche, plus nuptiale et virginale. Le sujet de la couleur semble plus délicat qu’il n’y paraît au premier abord. Sa complexité provient de différentes variables issues de procédés différents dus aux métiers et nouvelles technologies survenues pour représenter les couleurs. Aussi, il faut renvoyer le lecteur à deux sources internet, l’un traite de la couleur et l’autre de la liste des couleurs dont le cercle chromatique de Johannes Ittem. Force est de constater que nous sommes équipés souvent désormais d’une imprimante à demeure et qu’il nous faille consommer des cartouches qui restituent les couleurs au moyen de la quadrichromie et ainsi nous achetons du cyan (bleu), du magenta (rouge), du jaune et du noir. Nous tenterons de donner un aperçu des couleurs et du vocabulaire en lien avec elles puis d’en fixer les significations qui évoluent au fil du temps.

La consultation du Petit Robert (1978) donne de la couleur la définition suivante : « Nom féminin (latin color, oris), caractère d’une lumière, de la surface d’un objet, selon l’impression visuelle particulière qu’elles produisent ; propriété que l’on attribue à la lumière, aux objets de produire une telle impression. Il convient de voir les mots coloris, nuance, teinte, ton ; chromo-, couleur claire, foncée, franche, vive. Couleur tendre, pâle, passée. Couleur changeante (moirure, reflet). D’une seule couleur, monochrome : uni, camaïeu, grisaille. De plusieurs couleurs : bariolé, bigarré, chamarré, chine, diapré, jaspé, moucheté, multicolore, panaché, polychrome. La sensation de couleur est fonction des propriétés physiques de la lumière et de sa diffusion ».

Ainsi, lumière et sensation constituent deux mots primordiaux. La lumière, pour en lire sa définition dans le même ouvrage, est « Ce par quoi les choses sont éclairées » et nous voilà bien éclairés. Pour aller plus avant, la lumière relève de l’incandescence ou de la luminescence. Pour la première, la lumière est due à la chaleur (soleil, flamme, métal en fusion, charbon ardent) et pour la seconde, il s’agit de la propriété de certains corps d’émettre des photons (diode électrique, tubes fluorescents, lucioles, écran cathodique). Alors l’interaction entre la lumière et la matière produit des couleurs selon plusieurs mécanismes. L’absorption offre des couleurs de la vie, par exemple la couleur des carottes (carotène), la diffusion qui est le rayonnement de la lumière, la réfaction qui donne sa dispersion dans la décomposition de la lumière blanche dans l’arc-en-ciel (violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge), l’interférence qui conduit à l’irisation d’une bulle de savon ou de l’huile à la surface de l’eau, et la diffraction qui agit par dispersion dans toutes les directions.

Les artistes comme les teinturiers ont concouru au développement des diverses notions sur la couleur ; elles se fondent sur le mélange de pigments sur une surface blanche. Les valeurs ou la luminosité entre blanc et noir est souvent évaluée en clignant les yeux pour être au plus près de la vision nocturne. Selon le degré de vivacité, une couleur vive est distincte d’une couleur terne ou pâle. La tonalité (ou ton) indique la couleur que l’on voit. La nuance désigne les différences dans une même tonalité ainsi le bleu outremer est une nuance de bleu. Des tons sont liés à des champs chromatiques voisins, par exemple, on note des jaunes rougeâtres. Par contre, s’opposant, on ne note pas de jaune tirant sur le bleu ou de rouge tirant sur le vert.

Les couleurs primaires mêlant deux pigments donnent une troisième couleur. Les couleurs initiales s’obtiennent par mélange sont dites primaires. Les trois couleurs primaires sont le rouge, le bleu et le jaune. Par addition, ces couleurs fournissent le violet (rouge + bleu), le vert (bleu + jaune) et l’orange (rouge + jaune). Les couleurs sont dites complémentaires quand le mélange de deux pigments semble dépourvu de couleur d’un gris sombre. Le procédé soustractif dans la photographie utilise trois couleurs initiales le rouge, le bleu et le vert comme dans Voyelles.

Quant à Michel Pastoureau, il désigne six couleurs : le bleu, le rouge, le blanc, le jaune, le vert, le noir. Et cinq autres ½ couleurs qui portent le nom de fleurs ou de fruits : violet, rose, orangé, marron, gris. Ce sont ces onze couleurs qui furent retenues pour les évaluer dans l’œuvre de Rimbaud. Le marron étant brun. Le spécialiste des couleurs nous enseigne le fantasque des couleurs, leur signification peut changer au gré du temps, bien entendu les instances politiques et religieuses veillent sur cette symbolique.

Le bleu dont l’obtention se fait à l’aide de la plante pastel, du cobalt et d’oxyde de cuivre semble timoré, docile, discipliné, conformiste, consensuel. Cette couleur fut méprisée durant l’antiquité ; il n’y aurait pas de bleu dans la Bible et au moyen-âge, il est absent des couleurs liturgiques et du culte. Puis le bleu entre dans l’enjeu religieux vers le XIIe, la lumière de Dieu est bleue, la Vierge Marie porte une robe bleue, les vitraux présentent du bleu. Le bleu devient une couleur divine, d’ailleurs le Roi de France est en bleu. Les politiques ne sont pas en reste, le bleu des Républicains s’oppose au noir clérical, au blanc monarchiste et au rouge socialiste et communiste. Le drapeau européen comme celui de l’ONU est bleu. La poésie romantique, battue en brèche par Arthur, a célébré le culte de cette couleur si mélancolique. A notre époque, le jean de Lévi-Strauss, travaillant la toile indigo, donne une masse uniforme de personnes, voilà un vrai signe de conformité.

Le rouge, obtenu par l’exploitation de la plante garance ou encore depuis l’oxyde de fer ou le sulfure de mercure, s’imposait dans l’antiquité. C’est une couleur orgueilleuse, assoiffée de pouvoir et d’ambition qui souhaite se montrer et disposer du pouvoir. Cette couleur est double, à la fois fascinante mais brûlante par l’enfer tenu par Satan. On dit mauvais rouge comme on dit mauvais sang. D’ailleurs, c’est ainsi que s’exprime Arthur dans Une saison en enfer. C’est à la fois le feu, le sang, l’amour et l’enfer. Le rouge constitue la vie, l’Esprit-Saint de la Pentecôte apparait aux apôtres sous la forme de langues de feu. C’est aussi le sang versé par le Christ pour célébrer la vie à travers le don de sa mort. Le rouge représente les impuretés, la chaire souillée, le péché et donc la faute. Dans cette dualité les cardinaux et le pape, comme au XIIIe et XIVe siècle, sont habillés de rouge tout comme on représente le diable en rouge. Depuis le souverain pontife revêt un habit blanc. Le rouge est une couleur prolétarienne et révolutionnaire, mais elle indique aussi le luxe, la fête (Noël), le spectacle (les théâtres sont ornés de rouge). Cette couleur livre de l’exotisme et de la passion. Il n’empêche que cette couleur signale l’attention requise : feu rouge, carton rouge, croix rouge…

Le blanc qui est l’absence de couleur symbolise la pureté, l’innocence, la virginité, la propreté, l’unité, la sérénité, la paix. Ne brandit-on pas un drapeau blanc en demande de cessation des hostilités ? Le blanc signifie aussi la lumière divine, les anges blancs en sont les messagers.

Le vert constitue une couleur instable, celle qui bouge, change et varie mais avec des vertus apaisantes et non violentes. Dans la liturgie catholique, le vert habille les prêtres officiant durant les jours ordinaires. Le vert représente la couleur du hasard, du destin, du sort, de la chance et de la malchance, de la fortune et de l’infortune (vert comme le dollar !), de l’immaturité (fruits verts) et de la vigueur (vieillard vert). Les maléfices, démons, dragons, serpents sont représentés par des tons verdâtres. Mais le vert c’est  aussi la permissivité, c’est un symbole de liberté, de jeunesse. L’époque romantique aime le vert et la nature tout comme Arthur. Aujourd’hui le vert est porté par l’écologie, la propreté, l’hygiène. Et pour se reposer ou être tranquille, on se met au vert.

Le jaune, en occident, est une couleur peu appréciée. On lui attribue des sources de l’infamie. Le jaune signifie la honte, Judas porte une robe jaune. Il symbolise la trahison, la tromperie (au XIXe, les maris trompés sont caricaturés en costume jaune ou portant une cravate jaune), le mensonge. Il n’a pas de duplicité comme les autres couleurs mais porte un pan toujours négatif. Le jaune devient la couleur des menteurs, des tricheurs mais c’est aussi une couleur d’exclusion, d’ostracisme (port de l’étoile jaune). Il y a aussi la réputation du souffre pour des gens qui en portent le tempérament. Le jaune symbolise le mauvais état de santé, la maladie, le teint jaune. Le jaune est le concurrent défavorisé de l’ »or » qui absorbe les symboles positifs, comme le soleil, la lumière, la chaleur et par concomitance la vie, l’énergie, la joie, la puissance. Aujourd’hui le doré ne serait plus le rival du jaune mais l’orangé qui dénote la vitalité.

Le noir obtenu par l’ivoire calciné, résidus de fumée, charbon et goudron, est le signe du deuil mais aussi de l’élégance. Le noir est fortement présent dans la Bible car il est lié aux épreuves, aux deuils, aux défunts, à la mort, aux ténèbres, au péché. On l’associe à la terre, au monde souterrain, à l’enfer. Le noir est signifiant de la disposition de l’autorité : magistrat, avocat, policier, ecclésiastique. C’est un noir de respectabilité, d’humilité, de tempérance, d’austérité et d’autorité. Il signe aujourd’hui le chic et l’élégance mais le drapeau noir signifie l’anarchie tout comme le drapeau pirate noir symbolise la mort.

Enfin, parmi les 1/2 couleurs, le violet reste assez ecclésiastique, l’orangé symbolise la joie, la santé, la chaleur, le rose représente l’incarnat de la chair et est le symbole de la tendresse, de la féminité mais aussi de l’homosexualité au XXe, le brun dispose de peu d’aspects positifs, le gris exprime la tristesse et la mélancolie.

La Programmation Neuro Linguistique et Rimbaud

La PNL fut initiée durant la seconde partie du XXe siècle, ses fondateurs, Richard Bandler, John Grinder, Robert Dilts ont mené leurs travaux sur l’étude de la parole, de la gestuelle et des travaux des informaticiens sur la programmation informatique. Il s’agit d’approche de comportements des rapports humains en vue d’améliorer la communication personnelle. La PNL repose sur l’idée que nous communiquons beaucoup durant notre vie. Ce beaucoup ne signifie pas que nous communiquons bien. Il convient de maîtriser sa communication et d’apporter toute l’attention au verbal (les mots) et au non verbal (les gestes, les expressions du visage, l’intonation, le rythme de la voix…)

La terminologie précise la PNL :

  • Programmation : dès notre naissance, nous créons et développons inconsciemment des automatismes comportementaux, comme des programmes informatiques, et dans un contexte donné nous reproduisons des comportements répétitifs.
  • Neuro : notre comportement repose sur une perception et une programmation neuronale.
  • Linguistique : nous exprimons par la parole et par nos gestes, notre personnalité.

Il s’agit d’identifier chez l’autre les indicateurs du comportement, attitude, langage, éléments verbaux et non verbaux, qui sont susceptibles de révéler sa sensibilité, sa personnalité, ses sentiments, ses pensées, ses croyances, ses valeurs. Plusieurs outils aident à cette tâche : les prédicats, le vocabulaire, les comportements, les mouvements des yeux.

  • La perception sensorielle, les sens chez un individu sont développés différemment. Certains sont plus sensibles à ce qu’ils voient, d’autres à ce qu’ils entendent, d’autres à ce qu’ils touchent et enfin d’autres à ce qu’ils sentent ou gouttent. Ainsi, se manifeste cinq prédicats : visuel, auditif, kinesthésique (le touché), olfactif et gustatif. Les deux derniers sont regroupés car ils ne résultent pas d’un acquis mais correspondent à une prédisposition.
  • Le vocabulaire révèle le prédicat dominant d’une personne. Ainsi, les personnes visuelles usent plutôt de mots visuels, les auditifs donnent à entendre un registre sonore quant aux kinesthésiques, ils se réfèrent à un univers tactile.
  • Par exemple, pour un auditif : entendre, parler, dire, écouter, questionner, dialoguer, accord, désaccord, sonner, bruit, rythme mélodieux, musical, harmonieux, tonalité, discordant, symphonie, cacophonie, crier, hurler. Chaleureux, froid, tension, dur, excité, chargé, déchargé.
  • Par exemple, pour un kinesthésique : sentir, toucher, en contacts avec, connecté, relaxé, concret, pression, sensible, insensible, sensitif, tendre, solide, ferme, coincé, mou, blessé, lié.
  • Par exemple, pour un visuel : voir, regarder, montrer, perspective, clair, clarifier, lumineux, sombre, visualiser, éclairer, vague, flou, net, brumeux, une scène, horizon, flash, photographie. Les comportements et attitudes sont influencés par notre système de perception dominant.  Face à l’inactivité, il se parle, parle à d’autres, marmonne. Il aime écouter et parler. Il exprime ses émotions par la parole, le son l’intonation, il crie de joie, comme de colère.
  • Enfin pour le kinesthésique, il exprime ses sentiments et est sensible aux ambiances. Très décontracté, il a le dos rond, sa voix est grave, son rythme est lent avec des pauses. Il préfère la proximité au regard. Il apprend en expérimentant et s’impliquant. Sa respiration est profonde et ample. En matière d’étude, il bouge, marche en étudiant, dessine des plans et des schémas, écrit. En matière de lecture, il aime l’action, le mouvement, il gigote en lisant. Face à l’inactivité, il gigote, trouve une façon de bouger, s’occupe. Il joint les gestes à la parole. En matière d’émotions, il saute de joie, de colère, il manifeste ses émotions par des gestes, sa position, il aime toucher.
  • Pour l’auditif, il reconnaît les gens à la voix, il est sensible aux sons et aux mots, il est décontracté, sa voix est bien timbrée dans un rythme moyen. Il ne regarde pas son interlocuteur. Il apprend au moyen d’instructions verbales. Sa respiration est assez ample. Pour étudier, il utilise un support sonore, il lit à haut voix, accorde de l’importance au rythme et à l’accent, fredonne, récite. En matière de lecture, il aime les dialogues, fredonne en lisant.
  • Ainsi, le visuel est souvent physionomiste, il est sensible aux couleurs et aux formes, il se tient droit, un peu raide tête et épaules relevées, sa voix est aiguë, rythme rapide et saccadé, il regarde son interlocuteur, il regarde, visionne, démontre, sa respiration est superficielle et rapide. Concernant les études, il voit les mots écrits dans sa tête, des images, il dessine des schémas, il soigne la mise en page, utilise des couleurs. Il aime les descriptions, il visualise les scènes. Face à l’inactivité, il fixe, hoche la tête, trouve quelque chose à regarder. Dans sa communication, il est calme, ne parle pas beaucoup et n’aime pas écouter. Ces émotions se traduisent par de la fixité pour marquer sa colère, il rayonne pour marquer sa joie, ses émotions se lisent sur son visage.
  • Il faut relativiser les choses car les personnes combinent les trois canaux. Cependant il se dégage des caractéristiques.
  • Le mouvement des yeux : pour le visuel, il regarde vers le haut, à droite et à gauche pour l’auditif et en bas pour le kinesthésique.

La finalité de la PNL est de se connaître, de connaître l’autre et sa dominante afin d’adapter sa communication pour être synchronisé de façon harmonieuse à son interlocuteur.

Alors Rimbaud dans tout cela ! Certes, nous ne sommes pas son interlocuteur direct mais il est notre locuteur dans ce qu’il nous dit par le canal de ce qu’il écrit dans sa poésie, sa prose, sa correspondance et de ce que nous connaissons de sa biographie. Aussi, cette science semble utile pour valider le prédicat le plus visible chez Rimbaud, à travers son lexique, ses expressions et concernant son attitude connue dans sa biographie.

Dans l’avertissement de son Arthur Rimbaud, une question de présence, Jean-Luc Steinmetz écrit : « Il faut essayer de comprendre son principe ». Arthur nous le donne à lire dès ce poème Sensation dans lequel sont en alerte ses sens. Pour s’en convaincre, il l’écrit dans deux lettres des 13 et 15 mai 1871 dont les destinataires sont respectivement son professeur de rhétorique, Georges Izambard et Paul Demeny, poète, ami d’Izambard et de Rimbaud. Ecoutons Rimbaud : «j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet ». Dans cette phrase sont réunis la vue, l’ouïe, le toucher, les trois prédicats de la PNL. Et il poursuit :« Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », puis « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs».

C’est dire que dans les poèmes, la prose de Rimbaud, on discerne bien un ensemble de sens à l’œuvre pour décrire sa pensée et son moyen d’atteindre son objectif, changer le monde et Jean-Luc Steinmetz d’écrire « sa poésie répond moins à une volonté artistique qu’à un souhait vertigineux ambitionnant de changer les mesures d’ici-bas ».

Mais si tous ses sens restent en fonction, n’y aurait-il parmi eux un prédicat principal ? Il apparaît que la vue soit le sens majeur développé dans sa poésie, le plus aiguisé, le plus affûté. Arthur Rimbaud est avant tout un visuel. « Il faut ici relire ses Poètes de sept ans, véritable film rétrospective auquel ne manquent ni les saveurs ni les odeurs » écrit J-L Steinmetz. Olivier Bivort dans « Le modèle pictural dans quelques poèmes des Illuminations » (colloque de Cerisy-la-Salle, 15-22 juillet 1989), dit : « Deux des indices majeurs de l’œuvre légitiment en effet une approche picturale, l’importance de la vue et de la couleur, et leur association ». Et de citer Marine et Antique référents de l’art pictural, le tableau, la peinture, puis des mots dessins dans Les Ponts, gravures dans Après le déluge, image dans Nocturne vulgaire soit autant de notes en relation avec la vue. Mais on pourrait citer Le Dormeur du val, véritable moyen photographique avec des plans larges pour situer le contexte naturel et le plan décrivant le soldat gisant et l’éclat final des deux trous rouges à son flanc. Ou encore ne prend-t-il pas une gravure coloriée pour évoquer avec dérision la petitesse de la bataille (et la victoire) de Sarrebruck. Enfin Larme ne nous donne -t-il pas comme un tableau de Holbein le Jeune, une description du jeune Arthur Rimbaud ? « Les blancs débarquent » dans Une saison en enfer peut faire naître en nous une image comme la conquête du Nouveau Monde illustré dans le film « Christophe Colomb » et par la suite tout le colonialisme. Lexique, discours pictural et journalistique, que l’on retrouve dans les Illuminations comme le développe Olivier Bivort, dans son article ci-dessus référencé.

Le tableau 3 met en exergue des notations colorées que l’on découvre au fil de la lecture de l’œuvre et le tableau 4, le lexique voisin des couleurs en référence à ces notations colorées.

expressions colorées tab 3

lexique notations colorées tab 4

Ces deux tableaux valent pour exemple et complètent le tableau 1 et 2. C’est bien entendu pour prouver l’argument que le prédicat visuel est le plus significatif chez Rimbaud et que s’y relie ses comportements communicatifs. Il n’en reste pas moins que les aspects sonores, prédicat auditif et que le toucher, prédicat kinesthésique sont également révélés dans la lecture du corpus mais cependant ces prédicats sont secondaires.

Pour les illustrer, voici quelques motifs sonores relevés : « claire voix, timbre matinal, l’oiseau filait une andante, aux sons d’un vieux noël, orgues noirs, le boulanger chante, meurent les cavatines, les hallalis, le chant de la nature, la valse des fifres, le chant des trombones, agitant nos clairons, ses tambours, j’écoutais l’horloge, un doux frou-frou, des barcarolles tristes, les strideurs du clairon, chante des Marseillaises, aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux, écouter bourdonner les fleurs, bonne voix d’anges, des chansons spirituelles, kiosque, gardons notre silence, je devins un opéra fabuleux, les chacals piaulent, un musicien même, le bruit neuf, la fanfare tournant, des airs populaires, des corporations de chanteurs géants, sort la musique inconnue, les bandes de musique rare, la cascade sonne, la voix féminine, les sauts d’harmonie inouïes, les voix instructives, aux ritournelles, des scènes lyriques accompagnées de flûte et de tambour, le chant clair des malheureux ». La musique semble conséquente chez Rimbaud, il écrit à Verlaine son intérêt pour les pièces musicales, les ariettes de Favart et ils partageront sur ce sujet. On lit aussi Chanson de la plus haute tour. La musique peut-être à elle seule un vrai sujet et Cabaner qui initiera Rimbaud au piano, peut noter que son élève à sa suite de la vision de chaque note de la gamme, écrira Voyelles, un poème plein de synesthésie.

Et pour ne pas demeurer en reste avec le toucher, sont relevés : « doux geste du réveil, ta poitrine sur ma poitrine, tire par la cravate, enlacent leurs bris grêles, elle tourne d’un mouvement vif, la main gantée, sentant les soleils, leur en-marche, et je danse ». Quant au goût et à l’odorat, c’est un thème dans le quel Rimbaud aime se mettre en scène : boire manger, sentir, savourer, parfums, sève… (Réparties de Nina, Roman, A la musique, Le forgeron, Au cabaret vert, Les chercheuses de poux, etc…)

A propos des gestes, le plus significatif qui nous soit parvenu est celui dont Alfred Bardey témoigne quant à ces « petits gestes coupants, de la main droite et à contre-temps » dont Arthur Rimbaud accompagnait ses courtes explications. Mais aussi ses grognements de sanglier, son toussotement bref, comme un gloussement comme le rapporte Delahaye ou Izambard qui ont noté aussi par ailleurs qu’Arthur Rimbaud était un être sensible et émotif.

Et enfin pour le regard d’Arthur, il faut lire Mathilde Mauté de Fleurville qui rappelle que c’était « un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. Il avait un aspect d’un jeune potache ayant grandi trop vite, car son pantalon écourté laissait voir des chaussettes de coton bleu tricotées par les soins maternels. Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de la timidité ». Dépité Mathilde rendait là a posteriori un coup à son concurrent sexuel. Et Delahaye qui connaissait bien Arthur, a  bien noté « un tout petit éclair passant dans ses yeux » réprobateurs quand son ami, curieux de savoir, en 1879, ce qu’il advient de la littérature et lui répond avec un rire sardonique : « Je ne pense plus à ça ». Fermer le ban !

Une symphonie de couleurs

Victor Hugo, dont Arthur est le lecteur, réduit l’infinité des nuances à un très petit nombre de couleurs bien tranchées. C’est pour cela que le poète emploie si souvent dans ses comparaisons les métaux, les pierres précieuses, les perles. Le blanc devient argent, le jaune l’or, le vert est appelé émeraude, le bleu, turquoise ou saphir, le rouge rubis… Ainsi, il écrit :« Toujours ce qui là-bas vole au gré du zéphyr / Avec des ailes d’or, de pourpre et de saphir, / Nous fait courir et nous devance ; / Mais adieu l’aile d’or, pourpre, émail, vermillon, / Quand l’enfant a saisi le frêle papillon, / Quand l’homme a pris son espérance ! ».  [« Oh ! pourquoi te cacher ? » in « Les feuilles d’automne »].

Pour rechercher ce qui peut caractériser un poète, ne faut-il pas regarder le projet qui sous-tend son œuvre ? Rimbaud utilise-t-il la couleur pour embellir ?

Dans son étude sur « L’adjectif chez Rimbaud » Joëlle Gardes Tamine note « Les adjectifs de couleur subissent l’évolution inverse des adjectifs dérivés et relationnels : leur nombre diminue jusqu’aux Illuminations. En regard du tableau 2 concernant le décompte, dans le corpus 1870-1871 on a 65% de couleurs, puis 18% pour les poésies de 1872 additionnées des contenus des albums et Stupra, moins de 4% pour Une Saison en enfer et 14% pour les Illuminations, à mettre en rapport avec la quantité d’œuvres 33% pour le premier corpus, 32% pour le second, moins de 6% pour le troisième, 29% pour le dernier. Le constat de cette raréfaction est identique dans notre étude statistique. Et d’ajouter « Là encore Rimbaud s’éloigne de la langue poétique du temps : il suffit de songer à la profusion des adjectifs de couleur chez les Parnassiens. Sa remarque semble réaliste alors qu’on n’ignore pas que Rimbaud s’attaque à « la vieillerie poétique ». Peut-être que la recherche d’une nouvelle langue lui fait se débarrasser de certains outils moins ampoulés, pour une langue plus naturelle.

Reste que Suzanne Bernard dans la Palette de Rimbaud tout en s’en détachant relie Rimbaud à l’impressionnisme, mouvement pictural annoncé en 1874 alors qu’il abandonne la littérature. Certes, elle constate qu’il fait usage de ton pur très souvent et appelle peu de nuances, ce qui est aussi réel. L’addition des couleurs pures fournit une quantité de 400 usages et 204 occurrences, sachant que l’or et ses dérivés à lui seul représente une quantité d’usage de 54 (tableau 2). Alors, ne pourrait-on pas le rapprocher de la leçon du Talisman, l’Aven au bois d’amour (huile sur bois 27 cm de haut pour 21 cm de large, Musée d’Orsay) dans laquelle Paul Gauguin aurait dit à Paul Sérusier « Comment voyez-vous ces arbres ? Ils sont jaunes. Eh bien, mettez du jaune ; cette ombre, plutôt bleue, peignez-la avec de l’outremer pur ; ces feuilles rouges ? mettez du vermillon » pour privilégier la sensation visuelle et le rendu illusionniste de la nature.

Par ailleurs, depuis bien longtemps les poètes font usage de coloris pour parler aux sens ainsi Michel Brouillard recense-t-il Les couleurs dans la poésie latine au premier siècle avant J.- C. comme ornement utile et indispensable. Il tire des conclusions sur la signification de l’usage de chacune des couleurs principales et ainsi pour lui « La couleur jaune occupe une place fondamentale dans la palette (lui aussi) des couleurs, tant par la présence d’un vocabulaire très étendu que par un grand nombre d’occurrences. Mais il faut souligner que parmi ces occurrences, quel que soit le poète (Lucrèce, Catulle, Horace, Virgile, Tibulle, Properce et Ovide), la part relative de l’ »or » est considérable. Il y a là comme une sorte de déséquilibre au détriment des autres termes, moins nobles ». Cette observation se retrouve dans la poésie de Rimbaud avec 24 fois la couleur jaune mais 45 fois la couleur « or » sans compter ses 4 occurrences présentes 9 fois. Dans la poésie de Rimbaud, la couleur jaune et or constituent la présence la plus importante, 97 fois soit presque autant de fois que la couleur noire 104 fois avec ses occurrences.

Mais c’est par la technicité que Joëlle Gardes Tamine prend le sujet : « Le style, c’est la grammaire ». Les adjectifs de couleur servent une caractéristique précise et sont souvent descriptifs. La position de ce type d’adjectif paraît plus souvent suivre le substantif, soit SA (substantif + adjectif). Cependant l’adjectif conserve sa valeur concrète par exemple « de noirs filons » dans Ce qu’on dit au poète à propos des fleurs, mais une valeur impressive peut apparaître par exemple » les bleus dégoûts » (AS). Cette valeur impressive donne un sens appréciatif (ou dépréciatif). Le jugement semble l’emporter alors, d’ailleurs Arthur, caricatural, recourt à la dérision comme par exemple « Un noir grotesque » ridiculise la religion à travers le curé (Les premières communions). Mais aussi,  Rimbaud a corrigé dans A la musique sa composition initiale remise à Izambard Sous les verts marronniers par Sous les marronniers verts dans la version remise à Paul Demeny en octobre 1870. L’adjectif de couleur antéposé a tendance à perdre en caractéristique ce qu’il gagnera en valeur impressive. C’est probablement cette démonstration impressive qui a fait valoir le côté impressionniste, à Suzanne Bernard. Les adjectifs de couleur dans les illuminations présentent une construction SA sauf pour le cas « les violettes frondaisons » et donne une confirmation à davantage de naturel. Enfin, Joëlle Gardes Tamine s’interroge sur la position de l’adjectif dans la métrique, à la césure : « Un bourgeois à boutons / clairs, bedaine flamande » dans A la musique ou encore dans les rejets internes, externes, les enjambements par exemple « Le soir ?… nous reprendrons la route / Blanche qui court » dans Les Réparties de Nina comme à la clausule ou en fin de vers où l’adjectif sert la rime « heures bleues …/…fleurs feues » dans Est-elle almée ? La situation AS sert aussi la rime ainsi dans Bal des pendus, on lit « d’un rouge d’enfer » qui rime avec « un orgue de fer ». C’est diverses situations sont fréquentes dans l’usage des couleurs pures par Rimbaud. Dans sa communication, elle rappelle qu’André Guyaux signale une poétique du glissement à laquelle contribuent un jeu de sonorités comme par exemple « le col gras et gris » de Vénus Anadyomène, « route rouge » dans Enfance II, ou bien « lèvres vertes », « parfums pourpres » dans Métropolitain qui favorise une mise en relief. Des groupes nominaux accumulés présente des antithèses dont un exemple du noir et du blanc dans les étrennes des orphelins, « Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs » ou encore de croisements de termes dans Les Chercheuses de poux, « Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes, / implore l’essaim blanc des rêves indistincts ». Et de conclure : « Ce n’est donc pas dans l’écart, dans la violation, que se créée la nouvelle langue poétique, mais dans l’utilisation optimale des possibilités linguistiques et c’est dans le passage des unités grammaticales au texte que se construit le style ».

Quant à la signification d’ordre physique, les divers coloris empruntent également une voie morale, cela est significatif pour le noir et le rouge par exemple la boue noire et rouge que l’on retrouve au long d’Une Saison en enfer ou des Illuminations. Bien sûr le noir remplit sa fonction de mélancolie, de tristesse, d’obscurité, de deuil, de misère et décrit les personnages, le regard, leurs yeux, les cheveux, les poils pubiens, leurs vêtements et donne le ton pour la valeur morale exprimée par la boue noire, les rues noires, le ciel noir ou encore présente les idées politiques avec les drapeaux noirs de la Commune. Chez Rimbaud le blanc recouvre des thèmes de pureté, de virginité, symbolise des aspects religieux (Marie, anges, agneau Pascal, Jésus) mais décrit la race humaine blanche à travers un vocabulaire réaliste comme la peau, les membres, les mains, les cheveux, le front, les dents, l’œil, les fesses mais encore les objets, les habits et devient lyrique quand il s’agit des cieux, du couchant, du soleil. Le bleu fortement présent sert beaucoup pour la césure, à la rime, lors de rejets. Il décrit des atmosphères selon les temps de la journée, l’eau (flots, fleuves…), les objets, les animaux, les personnes ; Rimbaud marie cette couleur avec le jaune et le rouge. Bien sûr la nuit, les soirs sont bleus (Sensation), les herbes sont bleues d’ailleurs comme les juments, le jeu d’ombre et de lumière y est pour quelque chose (des choses vues). Cette couleur est plutôt gaie chez le poète et lui rappelle de bon moment. Bien sûr que le vert symbolise la nature et l’évasion d’Arthur dans les paysages traversés lors de ses promenades autour de Charleville et de ses fugues dans la première partie de sa création et plus tard lorsqu’il rappelle dans sa poésie l’auberge verte qui ne lui semble plus ouverte. Le rouge allie le réalisme à travers un lexique décrivant l’humain, la colère, le rouge des canonnades, la mort donnée, le rouge instituant la souffrance, la honte, les valeurs morales. La couleur jaune exprime souvent l’état de santé physique et ainsi son signifiant moral par le biais des métaphores en lien.

Bien entendu, Rimbaud recourt à l’usage des pierres précieuses tout comme à l’or et l’argent pour diversifier ses coloris mais sans un abus excessif. L’usage de couleurs pures semblent en rapport avec son tempérament tranchant et réaliste.

Arthur et les queues de cerises

Le titre de ce billet peut paraître irrévérencieux mais convient parfaitement en ce qui concerne son objet, à savoir Arthur Rimbaud et l’événement de la Commune de Paris. Mais c’est aussi pour faire un clin d’œil au chansonnier montmartrois Jean-Baptiste Clément, communard, membre de la garde nationale, militant du parti socialiste révolutionnaire et élu au Conseil de la Commune par le 18e arrondissement. Clément combattant de l’une des dernières barricades, rue de la Fontaine-au-Roi, avec Théophile Ferré, délégué de la sûreté nationale, exécuté à Satory en novembre 1871 et Eugène Varlin qui décédera ce 28 mai 1871 quand la barricade cédera vers midi. Clément, l’auteur du Temps des cerises, chanson dédiée à Louise, une ambulancière de cette même barricade, à la fin de cette semaine sanglante. « C’est de ce temps là que je garde au cœur/ une plaie ouverte »
Jacques Prévert nous donna une version dans Paroles avec Le Temps des noyaux : « Le temps des cerises ne reviendra plus/et le temps des noyaux non plus ».

Le biographe de Rimbaud, Jean-Jacques Lefrère pose une question qui paraît essentielle « Est-il si important que le poète ait été à Paris sous la Commune ? ». En quelque sorte, c’est de celle-ci dont nous allons débattre dans cet article ! En effet, il est assez récurrent que les biographes, les exégètes, les critiques dissertent sur la présence de Rimbaud à Paris durant la Commune, distillant, sous cape, ainsi un engagement supposé dans l’événement. Il y a les opposés à cette thèse et ceux qui la défendent. Chacun de toute façon relatant quoiqu’il en soit l’unique témoignage à notre disposition, à savoir celui de l’ami de Rimbaud, Ernest Delahaye. Nous livrerons les billevesées à ce sujet. Mais au delà des racontars, il reste de cette époque des lettres de Rimbaud qui en parlent davantage. Par ailleurs, il reste que nous devons toujours avoir à l’esprit ce qu’en dit son professeur de rhétorique Georges Izambard : « Nous avions ainsi de longues conversations qui ne roulaient guère que sur les poètes et sur la poésie, lui ne s’intéressant qu’à cela. » Et en effet, de ses poèmes sont là pour dire et signifier sa conscience politique.
Simplement, la Commune n’est pas un événement comme les autres ; il s’agit d’un fait historique considérable, fulgurant qui constitue une référence universelle. Pour Karl Marx, il s’agit de la première insurrection prolétarienne autonome.

Aussi, il convient de restituer le contexte de l’insurrection pour dater précisément la potentielle présence d’Arthur à Paris.

La Commune de Paris de 1871

Napoléon III défait à Sedan, déchu le 4 septembre, la IIIe République est proclamée. La population est invitée à résister à l’ennemi. Paris affamé est assiégé et bombardé par les Allemands. Le 7 janvier 1871, une affiche rouge couvre les murs de Paris et dénonce l’inertie du gouvernement. Le 22 janvier une manifestation souhaite empêcher le gouvernement de décider de la capitulation de Paris. Cette tentative de proclamer une Commune est réprimée par Gustave Chaudey qui sera exécuté plus tard par les communards. Le 26 janvier Jules Favre signe avec Bismarck un armistice et le cessez le feu le soir même. La classe au pouvoir signe la capitulation, avec pour but d’enrayer la menace socialiste parisienne, avec l’aide des Allemands, alors incontournables. Le 8 février, les élections donnent une grande proportion de monarchistes et des élus républicains pour Paris. C’est une assemblée qualifiée de « ruraux », conservateurs dans l’âme. Le gouvernement dirigé par Thiers souhaite conclure un traité de paix avec l’Allemagne, il est signé le 26 février à Versailles et prévoit les conditions du désarmement de Paris. A titre d’occupation symbolique, Thiers autorise le défilé des troupes allemands sur les Champs-Élysées, le 1er mars.
Le 10 mars, l’Assemblée siégeant désormais à Versailles supprime le moratoire concernant les effets de commerce, les loyers et les dettes, la solde quotidienne des soldats de la garde nationale. Les ouvriers, commerçants, artisans et pauvres sont menacés dans leurs moyens de subsistance en les privant de ressources. Il est décidé de récupérer les 227 canons entreposés à Belleville et Montmartre. Les parisiens disposent de 500000 fusils. Auguste Blanqui, républicain révolutionnaire est arrêté et transféré à Morlaix pour y être emprisonné. Le 17 mars, de nuit, la troupe est envoyée pour récupérer les canons.
Le 18 mars, le peuple parisien s’oppose à la troupe qui fraternise tel « le 88e », la crosse en l’air. C’est le début de l’insurrection, deux généraux, Lecomte et Thomas sont fusillés. Les barricades sont installées dans Paris.

Les parisiens aspirent à une nouvelle époque politique et sociale et refusent de se laisser désarmer.
Les élections du 26 mars désignent 92 membres du Conseil de la Commune provenant de divers métiers et de tendances politiques républicaines et socialistes.
Le 28 mars, la Commune est proclamée et le Conseil s’installe à l’Hôtel de ville. Dès le 29 mars, le Conseil de la Commune est à l’œuvre où l’activité législatrice est fort conséquente. De nombreux journaux sont créés comme le Cri du peuple de Jules Vallès, le Mot d’ordre d’Henri Rochefort, le Père Duchêne d’ Eugène Vermersch ou encore la Sociale de Madame André Léo. Peu de lois seront conservées à l’issue de la Commune.

Dès le début avril, les troupes versaillaises entourent la capitale. Par convention avec Thiers les allemands occupent le chemin de fer du Nord, ils massent 80 canons et 5000 soldats à Vincennes et son fort, bloquant la sortie Est de Paris. La presse communarde ne peut plus être diffusée en province. Bismarck libère 60000 prisonniers de guerre qui s’additionnent aux 12000 soldats de Thiers. Les troupes versaillaises peuvent contourner Paris par le Nord et l’Est, laissé libre d’accès par les Allemands. Les Versaillais seront 130000 vers le 20 mai.
La commune dispose de 194000 hommes (et femmes) dont la garde nationale, peu expérimentés, peu enclins aux ordres et peu mobiles.
Sous les ordres de Gustave Flourens une contre offensive est menée par les communards mais c’est un échec à Rueil et à Châtillon. Flourens est assassiné par un officier de gendarmerie. La Commune décide par décret de trois otages fusillés pour un communard exécuté. Le 21 avril, Thiers met en place le blocus ferroviaire de la capitale. Durant 3 semaines les combats sont éparses mais les bombardements intensifs.

Le 8 mai, le gouvernement de Thiers adresse un ultimatum aux parisiens les sommant de se rendre.
Le 18 mai, c’est la ratification du traité de Francfort : 5milliards de franc-or et annexion de l’Alsace et de la Moselle et qui prévoit la capitulation de Paris.
Le 20 mai, les Versaillais entrent dans Paris. Alors commence du 21 jusqu’au 28 mai « la semaine sanglante » les barricades vont tomber les unes après les autres. Durant cette période, des bâtiments de Paris sont l’objet d’incendies (Palais des Tuileries, Palais de justice, de la légion d’honneur, Hôtel de ville). Ils sont dus tant aux communards qu’aux bombardements versaillais et allemands.

La répression sera féroce. Le mur des fédérés au Père Lachaise en est une illustration : 147 fédérés furent fusillés dans une fosse au pied du mur, dit mur des Fédérés.

Ainsi prend fin la Commune, premier pouvoir révolutionnaire prolétarien d’environ 72 jours.

Les victimes de la guerre civile et de la répression s’élèvent entre 20 et 30000 morts. Il y aura :
la prononciation de 100 exécutions de communards
410 peines de travaux forcés
4600 emprisonnements
322 bannissements
4586 déportations au bagne, en Nouvelle Calédonie et 3000 en Algérie
56 placements en maison de correction pour les « Gavroches »

Les premiers mois de 1871 et la Commune étant datés, il convient d’en venir à Arthur Rimbaud, sa vie et son travail poétique lors de cette même période.

La 3e fugue d’Arthur

C’est par la lettre adressée à Paul Demeny, le 17 avril1871, depuis Charleville que nous entrons dans la vie d’Arthur à Paris ; Demeny, poète douaisien, fut présenté par Georges Izambard à Rimbaud lors de ses premières fugues, en 1870.

« Votre lettre est arrivée hier 16. Je vous remercie.- Quant à ce que je vous demandais, étais-je sot ! Ne sachant rien de ce qu’il faut savoir, résolu à ne faire rien de ce qu’il faut faire, je suis condamné, dès toujours, pour jamais. Vive aujourd’hui, vive demain !
Depuis le 12, je dépouille la correspondance au Progrès des Ardennes : aujourd’hui, il est vrai, le journal est suspendu. Mais j’ai apaisé la bouche d’ombre pour un temps.
Oui, vous êtes heureux, vous. Je vous dis cela,- et qu’il est des misérables qui, femme ou idée, ne trouveront pas la sœur de charité.
Pour le reste, pour aujourd’hui, je vous conseillerais bien de vous pénétrer de ces versets d’Ecclésiaste, cap.II, 12, aussi sapiens que romantiques : « Celui-là aurait sept replis de folie en l’âme, qui, ayant pendu ses habits au soleil, geindrait à l’heure de la pluie », mais foin de sapience et 1830 : causons Paris.
J’ai vu quelques nouveautés chez Lemerre : deux poèmes de Lecomte de Lisle, Le Sacre de Paris, Le Soir d’une bataille.- De F. Coppée, Lettre d’un mobile breton. – Mendès : Colère d’un franc-tireur. – A. Theuriet : L’invasion. A. Lacaussade : Vae victoribus. – Des poèmes de Félix Franck, d’Émile Bergerat. – Un Siège de Paris, fort volume, de Claretie.
J’ai vu là-bas le Fer rouge, Nouveaux châtiments, – de Glatigny ; dédié à Vacquerie ; – en vente chez Lacroix, Paris et Bruxelles, probablement.

Eugène Vermersch

Eugène Vermersch

A la librairie Artistique, – je cherchais l’adresse de Vermesch, – on m’a demandé de vos nouvelles. Je vous savais alors à Abbeville.
Que chaque libraire ait son siège, son Journal du siège,- le Siège de Sarcey en est à sa 14e éd., – que j’aie vu des ruissellements fastidieux de photographies et de dessins relatifs au Siège, – vous ne douterez jamais. On s’arrêterait aux gravures de A. Marie, Les Vengeurs, Les Faucheurs de la mort, surtout aux dessins comiques de Draner et de Faustin. – Pour les théâtres, abomination de la désolation. – Les choses du jour étaient Le Mot d’ordre et les fantaisies, admirables, de Vallès et Vermersch au Cri du Peuple.
Telle était la littérature, – du 25 février au 10 mars.-
Du reste, je ne vous apprends peut-être rien de nouveau.
En ce cas, tendons le front aux lances des averses, l’âme à la sapience antique,
Et que la littérature belge nous emporte sous son aisselle.
Au revoir, »
A.Rimbaud

Ainsi, Rimbaud a séjourné du 25 février au 10 mars 1871, soit moins de 15 jours, à Paris. Il aurait vendu sa montre en argent pour payer son voyage en train à partir de « Charlestown ». Ainsi, écrit-il à son professeur Georges Izambard le 2 novembre 1870 :  » Je devais repartir aujourd’hui même ; je le pouvais : j’étais vêtu de neuf, j’aurais vendu ma montre, et vive la liberté !…- et je voudrais repartir encore bien des fois –  »
Arthur reçoit cette lettre le 16 avril, alors qu’il travaillait au Progrès des Ardennes, en effet son fondateur Émile Jacoby, Républicain, l’avait engagé depuis le 12 avril pour dépouiller la correspondance du journal. Ce journal sera suspendu le 17 avril par le préfet des Ardennes pour son soutien et sa sympathie aux événements en cours de la Commune de Paris. Arthur s’était vu publié un article caustique dont le titre était Le rêve de Bismarck, en novembre 1870 (voir l’article Les Rimbaud, père et fils, dans la guerre de 1870). Afin d’éviter un retour au collège, après avoir goûté à la liberté libre, pour apaiser pour la bouche d’ombre, à savoir Vitalie, sa mère, il avait accepté ce poste qui aurait pu lui ouvrir la voie au journalisme.
Toujours est-il que ce courrier fait suite à une précédente lettre d’Arthur dont on ignore le contenu et Paul Demeny n’a pas répondu à ses questions. Le lascar caustique lui lance une pique bien sentie. Quel sujet évoquaient-elles ? Probablement du comment se faire éditer, quelle démarche fallait-il entreprendre et combien cela pouvait-il coûter ! Enfin toutes choses qu’on n’apprend pas en classe de rhétorique.

Alors que l’on est le 17 avril, après son séjour parisien, il n’évoque pas La Commune, le début de l’insurrection du 18 mars, ni ses prémices. Pas plus qu’il ne commente le défilé des Prussiens le 1er mars sur l’avenue des Champs-Élysées.

Cependant, il témoigne de sa sympathie pour le mariage de Paul Demeny, le 23 mars 1871 avec « sa sœur de charité », Maria Pénin, devenue Madame Maria Demeny. Le poème, Les Sœurs de charité, daté de juin 1871 semble ainsi avoir été écrit déjà avant la date de ce courrier. Il y dit sa déception devant la femme.

« Pour le reste, pour aujourd’hui », il conseille la lecture dans la Bible de l’Ecclésiaste chapitre 2, verset 12 qui dit ceci : « Alors j’ai tourné mes regards vers la sagesse, et vers la sottise et la folie.- Car que fera l’homme qui succédera au roi ? Ce qu’on a déjà fait. » Et dans lequel il trouve sagesse et romantisme. Il est intéressant de noter toujours et encore la lecture du Livre saint alors que Delahaye raconte à l’envi que son camarade écrivait sur les bancs de Charleville « merde à Dieu » à cette époque !
Mais il est vrai que son commentaire n’a rien à voir avec le verset ! De l’ironie, encore de l’ironie !
Cependant, il est remarquable qu’il parle de 1830 et ainsi de l’insurrection de Juillet de 1830 (Les Trois Glorieuses) qui allait porter Louis-Philippe au pouvoir, un nouveau roi, succédant au roi Charles X. Ne serait-ce une allusion aux événements en cours et sur lesquels toutefois Rimbaud réfléchit avec sagesse et non fougue ?

Mais là, il en vient à sa préoccupation essentielle, ce qui l’intéresse avant tout, la littérature. De toute évidence, il s’est rendu à la librairie d’Alphonse Lemerre, le premier éditeur des Parnassiens dont la boutique se situe dans le IIe arrondissement à proximité des Grands Boulevards.
Arthur recense une liste d’ouvrages dont l’évocation est de l’ordre patriotique. Henri-Dominique Saffrey dans « Analyse d’une lettre d’Arthur Rimbaud » fait observer que dans cette énumération, par inadvertance, en sautant une ligne Rimbaud attribue à Theuriet l’Invasion qui est de Frédéric Damé. Il apparaît qu’il ne s’est pas fait connaître, pas plus qu’il n’a entamé de discussion avec l’éditeur ou des poètes présents. Et pas plus cette littérature ne plus inspire de sympathie !

André Gill

André Gill

Il rend visite à la librairie Artistique, 18 rue Bonaparte, qui avait publié le premier recueil de poésies Les Glaneuses de Paul Demeny qui deviendra le codirecteur des lieux. Et Arthur s’est fait connaître, il a donné des nouvelles de Paul Demeny à son interlocuteur puisqu’il le savait mobilisé à Abbeville, dans la même compagnie que Georges Izambard. Il a cherché auprès de ce dernier l’adresse du journaliste Eugène Vermersch (futur fondateur du Père Duchêne, le 6 mars) qui habitait près de cette librairie. Souhaitait-il trouver auprès de lui des recommandations, et poursuivre son projet de journalisme, l’a-t-il rencontré à cette époque ? Edmond Lepelletier raconte qu’Arthur a pénétré sans y être invité et c’est endormi chez le caricaturiste André Gill, a-t-il eu son adresse (89, rue d’Enfer) par Vermersch qui connaissait bien Gill ? Gill comme engagé s’était retrouvé au camp du Ban-Saint-Martin lors du siège de Metz.

D’ailleurs, il fait la part belle dans sa lettre aux dessinateurs qui travaillent dans la presse satirique et nomme Adrien Marie, collaborateur de l’Éclipse, Draner, pseudonyme du dessinateur Jules Renard, Faustin Betbeder qui signait Faustin. On connaît la délectation de Rimbaud pour ce type de dessins.

Il a dû passer devant des salles de théâtre probablement fermées pour cause de siège bien qu’il fut achevé à cette date.
Mais ce qui retient son attention, ce sont les journaux comme le Mot d’ordre, fondé par Henri Rochefort, le 3 février et le Cri du peuple, journal politique (du 22 février au 23 mai) dont Jules Vallès fut le rédacteur. Il retient d’ailleurs les fantaisies de Vermersch qui y tenait une chronique « Feuillets rouges » selon un ton satirique, tout comme Vallès signait les éditoriaux politiques d’un ton révolutionnaire.

Paul Demeny, de nationalité belge, était naturalisé français.
Il achève son courrier par une reprise de Paul Verlaine « Luisant à contre sens des lances de l’averse » dans Effets de nuit des Poèmes saturniens. Et ne peut s’empêcher d’un bon mot, une pointe d’humour, comme « nous emporte sous son aisselle », pour aile.

Chez André Gill, qui le trouve couché, la conversation s’étend sur son envie d’être poète à Paris. En ces temps troublés, Gill l’en dissuade, lui remet de l’argent pour reprendre le chemin des Ardennes.
Ce qu’il ne fera pas immédiatement puisque Ernest Delahaye raconte qu’il dormit dans des bateaux à charbon, se nourrit de détritus, d’un hareng. Nouvel échec lors de ce séjour, il se décide à rejoindre Charleville à pied, à travers les lignes allemandes. Selon les informations, il franchit ces soixante lieues soit 270 kilomètres en 6 jours, ce qui signifierait que son arrivée se trouve être vers le 15 mars. Pour ajouter du crédit à ce périple, Delahaye rajoute la traversée de la forêt de Villers-Cotterêts de nuit. Des uhlans, tel un ouragan, chevaux lancés au galop, chargeaient dans la nuit noire par amusement, Arthur n’eut que le temps de se jeter dans une cabane de cantonniers pour ne pas être piétiné.

Arthur, le franc-tireur

De retour à Charleville, Arthur et Ernest reprennent leurs promenades dans la campagne ardennaise.
C’est l’occasion pour Delahaye de recueillir quelques confidences, ils parlent de poésie, de politique d’autant que l’insurrection du 18 mars était arrivée avec les journaux deux jours après puis la proclamation de La Commune. Ainsi Arthur lui dit son adhésion au mouvement insurrectionnel et dans ses souvenirs personnels y notent « Ça y est », « L’ordre est vaincu », « Pour lui c’était désormais… la vie céleste ». Sentant venir la reprise des cours au collège et voulant s’y soustraire, ils dénichent une carrière désaffectée sur la route du Theux à Romery ; Arthur invite son ami par : « Je serai très bien là, apporte-moi chaque jour un morceau de pain, il ne m’en faut pas davantage. De cette façon, je serai libre. » Le Courrier des Ardennes annonce la réouverture du collège pour le 15 avril. Afin d’apaiser les ultimatums de sa mère, Arthur avait trouvé une place au Progrès des Ardennes depuis le 12 avril. La sympathie communarde du journal lui valu sa fermeture définitive, le17 avril. C’est ici que l’on peut noter un engagement politique d’Arthur. On comprend bien que la mother ne s’en est pas laissé conter et a dû revenir à la charge.
Et c’est ainsi qu’il s’en serait retourné à Paris comme nous le conte Ernest Delahaye dans Rimbaud, l’artiste et l’être moral : « Dans le courant avril, en six journées de marche, il parvient pour la troisième fois à Paris, de présente au premier groupe de fédérés. Cet enfant aux yeux de myosotis et de pervenche – qui leur dit : « J’ai fait à pied soixante lieues pour venir à vous… » et qui s’exprime si simplement, si bien – touche les bons communards ; ils font à l’instant même une collecte… dont le produit sert à les régaler ; puis le voici enrôlé… dans les « Francs-tireurs de la Révolution », logé à la caserne de Babylone où régnait le plus beau désordre parmi les soldats de toutes armes : garde nationaux, francs-tireurs, lignards, zouaves ou marins ayant fraternisé, le 18 mars, avec les insurgés. Il me parlait plus tard d’un soldat du 88e de marche, « très intelligent », dont il évoquait le souvenir avec une tristesse attendrie, pensant qu’il avait dû être fusillé, lors de la victoire des Versaillais, avec tous les hommes de ce régiment qui furent pris et reconnus. Mais notre « franc-tireur » ne reçoit ni armes ni uniforme, les troupes casernées à Babylone ne comptent guère dans l’armée communaliste. Il passe leur temps à des promenades et des causeries avec son ami du 88e, qui est comme lui un lettré, un rêveur croyant à l’émancipation du monde par « l’insurrection sainte ». Vers la fin mai,Rimbaud peut s’échapper de Paris. Sa jeunesse, ses vêtements civils détournent le soupçons de la gendarmerie, et il revient à pied par Villers-Cotterêts, Soissons, Reims, Rethel, rapportant une fantaisie assez singulière, sans doute crayonnée à la caserne et qui paraît s’inspirer de Banville, dont il fut longtemps si fanatique : Le Chant de guerre parisien. »
Ernest Delahaye est le seul dépositaire de ce témoignage, tout un chacun le reprend ou non à son compte. Même Verlaine qui vécut avec Rimbaud est obligé de lui demander de lui raconter cette anecdote qui n’a rien de brillant à coup sûr.

Il reste à confronter cette histoire avec d’autres faits datés pour en vérifier la véracité.

Arthur serait parti pour Paris courant avril et de retour fin mai si l’on en croit Ernest qui lui est en Normandie depuis avril jusqu’à fin mai. Il n’a jamais vu son ami partir et revenir !

Le17 avril, il était encore à Charleville pour cause d’embauche et d’écriture d’une lettre à Demeny.
Au plus tôt, il a pu partir à pied le 19 avril et arriver à Paris le 24 avril. Il lui a fallu passer à travers les lignes allemandes qui bloquent d’ailleurs l’est parisien et contrôlent les lignes de chemin de fer du nord et de la même façon qu’il y a un blocus ferroviaire décidé depuis le 21 avril. Dès le 8 mai, Thiers lance un ultimatum aux Parisiens, les Versaillais encerclent Paris, le bombarde, le 21 mai, ils entrent dans Paris et du 22 au 28 mai, ce sera « la semaine sanglante ».
Dans une autre version, Ernest Delahaye écrit  à Georges Izambard : « Il est resté 15 jours ou trois semaines… »

A savoir aussi qu’ Ernest reçoit une lettre d’Arthur en avril mai 1871 alors qu’il est dans l’Eure, lui comptant ses déboires amoureux avec Psukê, la fille à laquelle il avait donné rendez-vous au square de la gare (voir l’article Les Petites amoureuses d’Arthur).

Toujours est-il que le 13 mai et le 15 mai Arthur écrivait depuis Charleville respectivement à Georges Izambard puis à Paul Demeny ce que l’on appelle aujourd’hui les lettres du voyant et qui donnent un manifeste de sa pensée littéraire. Par ailleurs, le 14 mai, c’était la communion de sa sœur Isabelle (Les premières communions, le poème est daté de juillet 1871).

Compte tenu de la matière et de la longueur des lettres du voyant, il aurait du être à Charleville au plus tard le 12 mai.

Si le séjour est de 15 jours, il serait resté du 24 avril au 7 mai pour de nouveau retraverser les lignes allemandes, voire versaillaises et revenir à pied en six jours, soit arriver le 12 mai à Charleville.

L’hypothèse de fin mai et celle des trois semaines est impossible. Mais celle de 15 jours est-elle réaliste?
Le contenu des deux lettres du voyant nous apporte la réponse.

Les lettres du Voyant

Il écrit à Georges Izambard le 13 mai : «…Je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je leur livre : on me paie en bocks et en filles. » C’est dire qu’il est bien à Charleville et qu’il rencontre souvent des anciens camarades au café Dutherme. Mais il dit aussi qu’il invente. C’est une des composantes du caractère de Rimbaud, inventer des histoires, mystifier.
Puis il reprend : « Je serai travailleur : c’est l’idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! » Il explique que l’idée, la pensée, son travail poétique le retient alors qu’il aurait envie de se joindre aux communards qui sont tués à ce moment par des bombardements ou des échauffourées tout autour de Paris. Il confirme qu’il ne s’est pas mêlé à l’agitation révolutionnaire.
Il joint dans son courrier le poème Le Cœur supplicié dont certains expliquent un viol subit par Rimbaud alors qu’il serait à la caserne de Babylone. De quoi donner une réalité à ce qui n’en a pas !
D’autant que Rimbaud, toujours lapidaire et énigmatique lance « Ça ne veut pas rien dire ». Il y a de quoi s’engouffrer dedans pour trouver la solution ! Paterne Berrichon y saute à pieds joints.

Le15 mai, c’est à Demeny qu’il confie à la fin de sa lettre : « Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite, car dans huit jours je serai à Paris, peut-être. »
Soit le 23 mai, en pleine semaine sanglante, ce n’est guère le moment de partir ! Les journaux communards n’arrivent plus à Charleville mais les autres oui, donc il est informé avec un peu de retard certes mais à cette date Thiers a lancé son ultimatum exigeant la capitulation des parisiens avant la répression. Donc il sait à quoi s’en tenir, c’est pourquoi il ajoute ce « peut-être ».
La lettre dispose d’un fort et dru contenu dans lequel il expose l’esthétique de sa poésie et du moyen qu’il entend utiliser pour y parvenir. Il joint différents poèmes sensés la représenter : Chant de guerre Parisien, Mes petites amoureuses, Accroupissements.

La Commune l’a profondément marqué, on la retrouve aussi dans Les mains de Jeanne-Marie, Les Corbeaux, l’Orgie parisienne, Le Bateau ivre, Voyelles, Après le déluge…et ce ne sont pas des queues de cerise !

Pour répondre à la question posée en-tête, ce n’est guère important qu’Arthur Rimbaud soit à Paris durant l’insurrection parisienne. Cela n’empêche nullement sa sympathie pour l’événement, qu’il soit partisan et qu’il a pu y voir l’éclair d’un instant un monde nouveau s’ouvrir car tel était ce mouvement jugé comme autonome et exemplaire dans l’histoire.

« Tant pis pour le bois qui se trouve violon », nul n’est besoin de faire la révolution pour être révolutionnaire.

Le capitaine Rimbaud et son fils Arthur

Le capitaine Frédéric Rimbaud quitta définitivement le foyer conjugal à l’autonome 1860 après sept ans de mariage. Arthur avait tout juste 6 ans.

Parler du père du poète induit des questions sur la vie du géniteur, l’atavisme, son influence, sa présence dans l’œuvre ; l’absence du père a-t-elle des conséquences possibles sur la destinée du fils ? Entre les billevesées, les élucubrations qui paraissent dans des biographies souvent romancées, des critiques, des analyses psychologiques, il est juste de s’en tenir aux faits, aux témoignages directs. L’œuvre littéraire est là, elle constitue le fonds tout comme les échanges épistoliers et la vie qu’Arthur a souhaité mener ; ce sont autant de bornes qui peuvent en apprendre sur lui et son père.

1 – Qui fut le capitaine Frédéric Rimbaud ?

On doit particulièrement à trois biographes les avancées sur la connaissance du père. Le colonel Godchot mit à jour la carrière militaire dans son ouvrage Ne Varietur. Pierre Petitfils publia un article « Les Sauterelles » et mit l’accent sur les rapports du Lieutenant Rimbaud alors chef du bureau arabe de Sebdou (en Algérie). Et Charles Henry L. Bodenham, dans Rimbaud et son père, mit en évidence la fibre journalistique alors que le capitaine Rimbaud passait sa retraite à Dijon.

Frédéric Rimbaud est né à Dole le 7 octobre 1814 de Didier Rimbaud (Dijon 1786 + Dole 1852) et de Catherine Tallandier (Dole 1786 + 1838). Son père était tailleur d’habits à Dole. Il eut deux frères et une sœur. C’est à Dole qu’il passa son enfance, reçut une éducation chrétienne et fréquenta une institution religieuse aujourd’hui certainement le collège Notre Dame du Mont Roland.
Il s’engagea, comme simple soldat, dans l’armée le 9 octobre 1832, il avait dix huit ans. On ne peut voir dans cet engagement un esprit bohémien mais assurément un moyen de s’émanciper de sa famille et de vivre des choses peu communes à travers sa carrière militaire. Il gravit les échelons et les grades : caporal, sergent fourrier, sergent major, sous-lieutenant en 1841. Dans le corps des chasseurs d’Orléans, officier désigné par le Duc d’Aumale, il va faire partie de la Campagne d’Algérie du 10 juin 1842 au 21 juin 1850. Il apprendra l’arabe, transmettra ainsi une grammaire arabe revue et corrigée de sa main. Il réalisera une traduction du Coran avec le texte arabe en regard. Sa fille Isabelle dira de lui qu’il était un linguiste arabisant distingué. Ainsi Arthur eut-il des dispositions pour l’étude des langues ? Il va vivre la prestigieuse épopée algérienne sous les ordres de Bugeaud, La Moricière, Cavaignac contre Abd-el-Kader. Détaché aux affaires arabes, promu lieutenant en mai 1845, il sera affecté au dépôt de Tlemcen (tenu par Bazaine) puis en juin 1847 jusqu’à juin 1850, il est nommé chef du bureau arabe de Sebdou. Dans ce poste, il développera des qualités peu ordinaires pour un officier sorti du rang. Il établit tous les quinze jours une situation à travers des rapports dans lesquels il s’intéressera à la vie des autochtones et ainsi il écrit un rapport sur le passages des sauterelles qui paraîtra dans la Revue de l’Orient. D’où la tentation de conclure à cette transmission héréditaire pour l’écriture à son fils Arthur. Le lieutenant Frédéric Rimbaud est rentré en France le 26 juin 1850. Le 3 mars 1852, élevé au grade de capitaine, il quittait le 8è bataillon de chasseurs pour être nommé au 47e RI de ligne de Mézières dont la devise est « Semper Fidelis » (toujours fidèle). Il rencontrera Vitalie Cuif, place de la Gare, lors d’un concert militaire, à Charleville en 1852. Vitalie sera toute heureuse de la rencontre avec son capitaine, enfin on la remarquera. Le mariage aura lieu le 8 février 1853 ; il allait durer jusque l’été 1860. Affecté dans diverses casernes et régiments, campagne ( de Crimée), c’est au fil des permissions, entre ces deux dates qu’allaient naître cinq enfants :

Jean Nicolas Frédéric, le 2 novembre 1853
Jean Nicolas Arthur , le 20 octobre 1854
Victoire Pauline Vitalie , le 4 juin 1857 (décédée dès 3 mois)
Jeanne Rosalie Vitalie, le 15 juin 1858
Frédérique Marie Isabelle le 1er juin 1860

Le 9 août 1854, Vitalie avait « sonné le tambour » pour faire savoir que son Capitaine de mari était fait chevalier de la légion d’honneur, flattant ainsi son orgueil.

1860 verra le capitaine déserter le foyer familial à tout jamais, alors que sa retraite était prévue pour août 1864 ! Vitalie expurgera tout ce qui pouvait apprendre à ses enfants qu’ils eussent un père.

Certes les affectations diverses, les retours, les départs n’ont pas favorisé la solidification de la relation auxquels s’ajoute le caractère impératif des deux époux. Les récriminations de la mère de famille ont fait abandonner le champ de bataille par un homme à la fibre peu paternelle.

Frédéric Rimbaud est décrit comme intelligent, cultivé, peu sensible à la gloriole. Il rêve d’ailleurs plus exotiques que la vie quotidienne en garnison. C’est un homme de taille moyenne, blond aux yeux bleus, au nez court et retroussé, à la bouche charnue, portant la moustache et l’impériale. Il était indolent et violent tour à tour.
Quant à Vitalie, elle semble de taille au-dessus de la moyenne, avec des cheveux châtains, un teint basané, au front large, aux yeux bleu clair, au nez droit et à la bouche mince avec un caractère volontaire, c’était une fervente catholique d’une pratique rigoureuse.

Retiré à Dijon, Frédéric écrira dans plusieurs journaux (voir l’article : Les Rimbaud, père et fils , dans la guerre de 1870). Il est décédé le 17 novembre 1878, à la même date son fils Arthur écrit à sa famille, la lettre de Gênes. Il a été inhumé le 18 novembre 1878 après une cérémonie à la Cathédrale Saint Bénigne à Dijon. On ignore le lieu où il repose.

Sa fille et sa veuve ramenèrent de Dijon un nombre considérable de manuscrits : un traité d’éloquences et de techniques militaires, une correspondance militaire, un livre militaire des campagnes d’Algérie, de Crimée, d’Italie (dit-elle!), traité de comparaison des orateurs anciens et modernes.
S’étant longtemps déclarée veuve, Vitalie toucha la pension de réversion de son défunt mari !

Et elle confiera en 1907 à sa fille Isabelle : « Au moment où je me prépare à vous écrire, il passe ici beaucoup de militaires, ce qui me donne une très forte émotion, en souvenir de votre père avec qui j’aurais été heureuse si je n’avais pas eu certains enfants qui m’ont tant fait souffrir ».

La nostalgie qui l’étreignait devait la faire dérailler : en quoi ses jeunes enfants l’avait-elle fait souffrir ?

2 – Les traces du père dans la vie et l’œuvre

L’absence du père alimente les conversations. Où sont les traces de sa présence dans la vie et l’œuvre d’Arthur Rimbaud.

Au détour d’un cahier d’écolier, probablement de 1865, on peut découvrir la scène d’une famille qu’Arthur enfant a voulu idéaliser.
Ainsi, le texte écrit : «je rêvai que……………j’étais né à Reims l’an 1503 Reims était alors une petite ville où pour mieux dire un bourg cependant renommé a cause de sa belle cathedrale, temoin du sacre du roi Clovis. Mes parents etaient peu riches mais très honnetes. Ils n’avaient pour tout bien qu’une petite maison qui leur avait toujours appartenu et qui etait en leur possession vingt ans avant que je ne fus encore né en plus quelques mille francs et il faut encore y ajouter les petits louis provenant des économies de ma mere mon père était officier* dans les armées du roi. C’était un homme grand, maigre, [noir biffé] chevelure noire, barbe, [et biffé] yeux, peau de meme couleur quoi quil n’eût guère quand je suis né que 48 ou cinquante ans on lui en aurait certainement bien donné 60 ou 58 il était d’un caractère vif, bouillant, souvent en colère et ne voulant rien souffrir qui lui déplut ma mere etait bien differente femme douce, calme, s’effrayant de peu de chose, et cependant tenant la maison dans un ordre parfait et elle etait si calme, que mon père l’amusait comme une jeune demoiselle. J’etais le plus aimé mes frères etaient moins vaillants que moi et cependant plus grands : j’aimais peu l’etude c’est à dire d’apprendre a lire, ecrire et compter. mais si c’était pour arranger une maison, cultiver un jardin, faire des commissions, a la bonne heure, je me plaisais a cela.
je me rappelle encore qu’un jour mon père m’avait promis vingt sous si je lui faisais bien une division ; je commençai ; mais je ne pus finir. ah ! combien de fois ne m’a-t-il pas promis des sous des jouets des friandises mêmes une fois cinq francs si je pouvais lui lire quelque chose. malgré cela mon père me mit en classe des que j’eus 10 ans. »
*Colonel des cent-gardes

Cinq ans après le départ du père, on nage en plein roman…qu’elle est la part de rêve et de souvenirs : militaire, officier oui mais le reste ne cadre pas, tout comme la mère est douce !

Son ami Delahaye rappelle dans Rimbaud. L’artiste et l’être moral cette anecdote.
« Arthur Rimbaud avait six ans. Il lui restait le souvenir de ce qui fut sans doute la dernière altercation conjugale, où un bassin d’argent, posé sur le buffet, jouait un rôle qui frappa son imagination pour toujours. Le papa, furieux, empoignait ce bassin, le jetait sur le plancher où il rebondissait en faisant de la musique, puis… le remettait à sa place et la maman, non moins fière, prenait à son tour l’objet sonore et lui faisait exécuter la même danse, pour le ramasser aussitôt et le replacer avec soin là où il devait rester. Une manière qu’ils avaient de souligner leurs arguments et d’affirmer leur indépendance. Rimbaud se rappelait cette chose, parce qu’elle l’avait amusé beaucoup, rendu peut-être un peu envieux, car lui-même aurait tant voulu jouer à faire courir le beau bassin d’argent ! »

L’absence du père est déjà dans l’acte de naissance d’Arthur ; éloigné, encaserné, le père était déjà absent pour la naissance et la déclaration de son fils à l’état civil de Charleville.

Vitalie mettra à l’Institut Rossat ses fils à la rentrée d’octobre 1861, Arthur avait alors 7 ans. Il disposait d’une Grammaire Nationale sur laquelle on lit sur la page de faux titre cette note manuscrite catégorique du capitaine Rimbaud : « La grammaire est la base, le fondement de toutes les connaissances humaines.» Arthur répliquera à son paternel par le commentaire suivant : « Pensez tout ce que voudrez, mais songez bien à ce que vous dîtes. »

Dans le poème en prose, Vies III, le lecteur peut y lire ce qui suit : « Dans un grenier où je fus enfermé à douze ans j’ai connu le monde, j’ai illustré la comédie humaine. »
En 1866, la famille habitait rue Forest à Charleville, ce grenier est-il celui de cet appartement ou bien encore celui de la ferme de Roches, ruinée à l’époque suite à un incendie ?
Rimbaud a demandé à être lu littéralement et dans tous les sens. Chacun peut comprendre son intérêt comme beaucoup d’enfants pour le grenier, lieu de mystères, de découvertes. Ainsi, a-t-il pu prendre connaissance de documents laissés par son père et qui pourraient concerner l’Afrique !
A quelques deux ans de là, il donnera, pour un concours académique, Jugurtha qui lui valu le premier prix de vers latins. Cette composition n’était pas sans rappeler l’Algérie et la campagne menée contre Abd-el-Kader. Le parallèle entre Jugurtha et Abd-el-Kader ne fait pas l’ombre d’un doute. Il y a une forte présomption de sa connaissance à travers des lectures de documents du père.

L’œuvre comporte des traces du père. Ainsi Les Étrennes des orphelins paru dans La Charge du 2 janvier 1870 (voir l’article à ce sujet) laisse voir la solitude et l’abandon. La famille est sans père ni mère. Fait-il allusion à l’absence réelle du père et celle de la mère du fait de son peu d’attention et de tendresse? Le motif du manque est récurrent chez Rimbaud et il évoque ainsi souvent la carence affective ressentie.

« On sent, dans tout cela, qu’il manque quelque chose…
-Il n’est donc point de mère à ces petits enfants,
De mère au frais sourire, aux regards triomphants ? »

« Votre cœur l’a compris : ces enfants sont sans mère,
Plus de mère au logis!- et le père est bien loin !… »

Mémoire, un poème de 1872 (voir l’article à ce sujet) évoque la rupture des époux. Manifestement, celle-ci est mise au débit de la mère.

« Madame se tient trop debout dans la prairie
prochaine où neigent les fils du travail ; l’ombrelle
aux doigts ; foulant l’ombelle ; trop fière pour elle ;
des enfants lisant dans la verdure fleurie

leur livre de maroquin rouge ! Hélas, Lui, comme
mille anges blancs qui se séparent sur la route,
s’éloigne par-delà la montagne ! Elle, toute
froide, et noire, court ! Après le départ de l’homme ! »

La version Famille maudite déplore l’absence du père tout autant et signifie son regret.

En fin 1871, alors qu’il séjourne à Paris, Arthur Rimbaud porte sur l’ « Album Zutique » du cercle zutique, un poème à la manière de François Coppée puisque telle était la vocation de cet album d’imiter des poètes. Cependant force est de constater que le sujet du poème n’ est pas que le père comme paraît l’indiquer le titre évocateur :

Manuscrit  Les Remembrances du vieillard idiot

Manuscrit Les Remembrances du vieillard idiot

Les Remembrances du vieillard idiot

Pardon, mon père !
Jeune, aux foires de campagne,
Je cherchais, non le tir banal où tout coup gagne,
Mais l’endroit plein de cris où les ânes, le flanc
Fatigué, déployaient ce long tube sanglant
Que je ne comprends pas encore !…
Et puis ma mère,
Dont la chemise avait une senteur amère
Quoique fripée au bas et jaune comme un fruit,
Ma mère qui montait au lit avec un bruit
– Fils du travail pourtant, – ma mère, avec sa cuisse
De femme mûre, avec ses reins très gros où plisse
Le linge, me donna ces chaleurs que l’on tait !…

Une honte plus crue et plus calme, c’était
Quand ma petite sœur, au retour de la classe,
Ayant usé longtemps ses sabots sur la glace,
Pissait, et regardait s’échapper de sa lèvre
D’en bas serrée et rose, un fil d’urine mièvre !…

Ô pardon !
Je songeais à mon père parfois :
Le soir, le jeu de carte et les mots plus grivois,
Le voisin, et moi qu’on écartait, choses vues…
– Car un père est troublant ! – et les choses conçues !..
Son genou, câlineur parfois ; son pantalon
Dont mon doigt désirait ouvrir la fente,… – oh ! non !-
Pour avoir le bout, gros, noir et dur, de mon père,
Dont la pileuse main me berçait !…
Je veux taire
Le pot, l’assiette à manche, entrevue au grenier,
Les almanachs couverts en rouge, et le panier
De charpie, et la Bible, et les lieux, et la bonne,
La Sainte-Vierge et le crucifix…
Oh ! personne
Ne fut si fréquemment troublé, comme étonné !
Et maintenant, que le pardon me soit donné :
Puisque les sens infects m’ont mis de leurs victimes,
Je me confesse de l’aveu des jeunes crimes !…
………………………………………………………………………..
Puis!- qu’il me soit permis de parler au Seigneur !
Pourquoi la puberté tardive et le malheur
Du gland tenace et trop consulté ? Pourquoi l’ombre
Si lente au bas du ventre ? Et ces terreurs sans nombre
Comblant toujours la joie ainsi qu’un gravier noir ?
– Moi j’ai toujours été stupéfait. Quoi savoir ?
………………………………………………………………………….
Pardonné ?…
Reprenez la chancelière bleue,
Mon père.
Ô cette enfance !…………………………………….
………………………………………………………………………….
…………………………………….- et tirons-nous la queue !

François Coppée
A.R.

Ce poème a tout de l’autobiographie. Il s’agit d’une confession auprès d’un prêtre, la chute est tout en dérision. Cette parodie freudienne montrent les obsessions de l’adolescent tourmenté par la puberté et des références à Les poètes de sept ans, Les Premières Communions, Accroupissements.
Le titre donne le ton, remembrances offre l’image du membre viril. Un prêtre écoute un pénitent en confession, on lit les silences par les pointillés et les prises de parole par les tirets. La pièce se déroule en plusieurs scènes : l’âne bande, la mère, son odeur et l’envie de la posséder, la vue de la petite sœur, de son sexe de pucelle et le père où un désir sexuel est illustré mais « noir » serait alors plus compatible avec le sexe féminin, d’où une indétermination. Le « Oh ! Non » interrompt-il la confession  ou est-ce là la feinte de certaines pudeurs ? L’obligation sociale exige de taire les chaleurs, le vif, les menstrues. L’absolution ne peut-être qu’accordée face à ce réquisitoire qui déplore la puberté et la pilosité tardives, la masturbation, la peur des réprimandes, le plaisir sexuel.

Arthur Rimbaud parcourait l’Europe à cette époque, en 1877, depuis Brême, le 14 mai, il s’adresse au consul des États-Unis. (traduction)

« Je soussigné Arthur Rimbaud – Né à Charleville (France) – Âgé de 23 ans – Cinq six pouces – En bonne santé, – Précédemment professeur de sciences et de langues – A récemment déserté le 47e Régiment de l’armée Française, – Actuellement sans ressources à Brême, le consul de France refusant toute aide, –
Souhaiterait être informé des conditions dans lesquelles il lui serait possible de s’engager immédiatement dans la marine américaine.
Parle et écrit l’anglais, l’allemand, le français, l’italien et l’espagnol.
Vient de passer quatre mois comme matelot sur un navire écossais allant de Java à Queenstown, d’août à décembre 76.
Serait très honoré et heureux de recevoir une réponse. »

On peut penser que Rimbaud a voulu traverser l’atlantique pour se rendre aux États-Unis quitte à déserter une fois arrivé.
La surprise vient du fait qu’il n’a jamais déserté du 47e régiment. Ce dernier était celui de… son père ! On ignore s’il disposa d’une réponse.

L’usurpation de l’identité de son père se retrouve dans le témoignage du patron de Rimbaud, Alfred Bardley, à Aden. En effet celui-ci dit qu’Arthur lui a toujours dit être né à Dole. Ce n’est que plus tard qu’il apprendra sa naissance à Charleville. Alors, était-ce toujours pour échapper au service militaire français qu’il égarait ainsi les pistes ? Ce service militaire l’aura obsédé jusqu’à sa mort !

Le jour du décès de Frédéric Rimbaud, Arthur écrivait depuis Gênes le 17 novembre 1878 une lettre à sa famille narrait son passage à pied du col du Saint-Gothard, par le froid et la neige.

C’est depuis Larnaca (Chypre) que Rimbaud écrit à sa famille, le 24 avril 1879 : «  Aujourd’hui seulement, je puis retirer cette procuration à la chancellerie ; mais je crois qu’elle va manquer le bateau et attendre le départ de l’autre jeudi… »
La procuration était destinée à régler la succession du père de Rimbaud. On ne note pas d’effusion dans cette lettre qui est la seule où il s’agit du père.

Arrivé à Aden en août 1880, puis en poste à Harar, Arthur écrit à sa famille le 15 février 1881. Il demande de chercher : «dans les papiers arabes un cahier intitulé : plaisanteries, jeux de mots, etc…, en arabe et il doit y avoir une collection de dialogues, de chansons ou je ne sais quoi, utile à ceux qui apprennent la langue. » Jusqu’en Afrique il se remémore les pièces laissées par le père, documents qui lui paraissent utiles pour l’apprentissage de la langue mais aussi pour vivre au mieux avec les africains qu’ils fréquentent désormais, chrétiens et musulmans. Arthur Rimbaud saura se faire apprécier par son adaptation auprès des populations et peuplades qu’il aura l’occasion de fréquenter lors de ses caravanes et de ses expéditions.
Il semblerait ainsi que Vitalie n’a pas tout soustrait à la vue des enfants de ce qui pouvait rappeler le père.

3-Regards psychanalytiques sur Rimbaud

Que ce soit Alain de Mijolla dans Les visiteurs du moi, Houari Maïdi dans « Traumatisme et séduction chez Rimbaud » et Véronique Elfakir, tous les trois psychanalystes s’accordent à rendre compte de l’importance du manque du père dans la vie chaotique d’Arthur Rimbaud. Sa vie durant il sera obsédé par le service militaire auquel il veut se soustraire, qui réapparaît souvent, et dont il demande aux siens de justifier de son absence tout comme aurait dû justifier le capitaine Rimbaud de sa défection, le menant à être « clandestin, hors-la-loi, caché aux antipodes ». La carence affective de la mère, l’absence du père, Arthur avec sa soif d’absolu se prive de tout. Nombreux sont les témoins qui ont qualifié sa vie d’ascétique. Il va jusqu’à se priver de fonder une famille qu’il appelle de ses vœux dans ses lettres d’Afrique.
Enfant délaissé, tel le Christ au jardin des oliviers « Père, pourquoi m’as-tu abandonné »… il tronque «  Stabat mater dolorosa » pour un ironique « mater dolorosa. »
Il est l’enfant abandonné sur la jetée d’Enfance ; ce père dont il cherche les traces pour savoir ce qui l’a emporté. Le manque et l’abandon prédominent dans l’œuvre littéraire.

Il renonce à porter la paternité de son œuvre, alors il se trouve au bord de la folie (période  que ses amis appellerons le voyageur toqué) avant de se rendre en Afrique où il ira expier dit-on.

4 – Pour conclure

Je prendrai à mon compte ce que dit Antoine Fongaro Dans De la lettre à l’esprit, pour lire illuminations. Je cite : « Pour la richesse de la culture de Rimbaud, on peut distinguer deux domaines. D’abord, la littérature, sous deux aspects : la satire littéraire (Rimbaud ne se moque pas seulement de la poésie verlainienne, mais aussi de toute la poésie contemporaine, les Parnassiens et Hugo en tête), et l’utilisation (directe ou indirecte, sérieuse ou parodique) du vaste matériel antérieur (des Anciens aux contemporains), selon ce qui lui avaient enseigné ses professeurs, afin d’animer avec des images, des métaphores, des allusions, la matière traitée. Ensuite, ce qu’on pourrait appeler les connaissances du « philomathe » : leur variété ne le cède en rien à celle du bagage littéraire de Rimbaud : histoire, géographie, zoologie, botanique, technique, etc., tout y passe, détails dénichés dans les dictionnaires (cf. « le mouvement de lacet » dans Mouvement ; « va-t-on siffler pour l’orage » dans Nocturne vulgaire) ou dans divers « magasins des familles » (cf. « ponton de maçonnerie » dans Scènes).
Il n’est pas surprenant que des textes aussi chargés de matière concentrée et aussi allusifs, voire cryptés, que les poèmes d’Illuminations présentent des difficultés de lecture ; mais ils ne sont pas « illisibles ». Rimbaud a voulu y mettre un message pour ses lecteurs. Il s’agit du message fondamental qu’il énonçait dans la lettre à Demeny du 15 mai 1871. Car, selon la perspective proposée ici, il n’y a nulle rupture dans la production rimbaldienne. La différence entre les trois groupes selon lesquels on la divise (les vers, Une saison en enfer, Illuminations) provient seulement des variations dans la forme : c’est toujours la même matière qui est « illuminée » selon la même vision du monde.
Le silence de Rimbaud devient alors moins surprenant. Rimbaud constate qu’il n’était pas compris par les littérateurs qu’il a connus (particulièrement par Verlaine en qui il avait mis ses espoirs) et que son entreprise de « changer la vie » par la poésie ne pouvait réussir, il préfère alors abandonner son projet de recueil de poèmes en prose et se taire définitivement. »

Autonome et indépendant, Arthur Rimbaud le fut. Nul besoin de substitut au père. Il a tissé des relations humaines pour faire valoir son travail littéraire. Il a couru le monde, s’est trouvé du travail comme tous les hommes de cette terre. Il n’y a pas de mythe Rimbaud, il y a une œuvre poétique.

Cette œuvre écrite reste à ce jour la plus nouvelle et la plus originale de la littérature française.

Arthur et les cafés éclatants

Lieu social favorable à l’échange, la convivialité, Arthur Rimbaud et ses amis se rencontraient dans des cafés de Charleville et de Mézières. Dès 1870, année charnière pour Arthur, les cafés apparaissent déjà dans ses poèmes, parfois dans ses lettres et dans plusieurs dessins. Son poème Roman en fournit l’illustration et sert de prétexte pour parler des cafés éclatants que l’ardennais aimait fréquenter et des situations relatives au breuvage.

Roman

I
On n’est pas sérieux, quand on a dix sept ans.
– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
– On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, – la ville, n’est pas loin, –
A des parfums de vigne et des parfums de bière…

II
– Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

Nuit de juin ! Dix sept ans ! – On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…

III
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
– Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif..
– Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…

IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
Vous êtes amoureux. – Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
-Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire… !

– Ce soir là,… – vous rentrez aux cafés éclatants
Vous demandez des bocks ou de la limonade…
– On n’est pas sérieux, quand on a dix sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
Arthur Rimbaud

Le poème est daté du 29 septembre 1870, soit entre deux fugues très proches qui le mèneront finalement à Douai et c’est là qu’il confiera le manuscrit autographe à Paul Demeny en octobre 1870.

C’est l’histoire d’une romance, d’un roman sentimental, des premières amours d’un adolescent, en huit quatrains. Histoire vécue, histoire personnelle et imaginaire, Arthur célèbre l’intime. Cette situation peut-être partagée par tous et vécue comme telle par beaucoup. Il emploie le ON et le VOUS par distance ironique.

Le bois d'amour

Le bois d’amour

L’idylle dure une saison qui va de juin à septembre et les points de suspension du septième quatrain laisse au lecteur le choix d’un dénouement heureux ou malheureux.
Rimbaud aime bien l’odeur des tilleuls. Comme le précise Yanny Hureaux dans son ouvrage sur Rimbaud, c’est aux bois d’amour de Mézières qu’il y a une promenade avec des tilleuls, plantés en 1722. Et il est vrai que ce n’est guère loin de la ville. Arthur aime créer des mots et « Robinsonne » vient de Robinson Crusoé, roman de Daniel Defoe. Le mot « cavatine » est le signe de son plaisir de la musique dont il s’entretiendra plus tard avec Verlaine. Une cavatine est une courte pièce vocale pour soliste.
Dix-sept ans…au moment où il écrit ce poème, il n’a pas encore seize ans. Dix-sept ans doit signifier une émancipation pour lui, on retrouve dans sa lettre à Banville du 24 mai 1870 « …j’ai presque dix-sept ans … » Les années vont vite de mai à septembre 1870 !

Tout comme il commence et achève le poème sur «  tilleuls verts de la promenade », il quitte les « cafés tapageurs », toujours l’hyperbole chez Rimbaud, pour entrer aux « cafés éclatants » ; du sonore, on est passé au sonore visuel, couleur vive pour dire le bonheur que l’Amour dispense, thème fondamental chez Rimbaud.

La guerre est présente depuis le 19 juillet 1870. Georges Izambard qui dirigeait la classe de 25 rhétoriciens quitte Charleville le 24 juillet pour Douai accompagné de Léon Deverrière, lui-même professeur de rhétorique, à l’institution Barbadaux (ex-Rossat). Arthur les accompagne jusqu’à la gare et a le sentiment d’être abandonné par ce substitut de père temporaire que fut son professeur G. Izambard.
Après une remise des prix, le 6 août, où il brilla encore une fois, voici la « liberté libre ». D’abord par une première fugue à Paris puis la seconde pour Charleroi où l’écho des cafés éclatants est bien présent avec deux poèmes Au Cabaret-vert, « …J’entrais à Charleroi. – AU CABARET-VERT… » la même énergie, la même fougue alors qu’il avait écrit « Ce soir là,…-vous entrez aux cafés éclatants… ». Bien sûr le motif bachique de « la chope immense, avec sa mousse » apparaît et dit son plaisir hédoniste de déguster cette savoureuse bière belge. Et il s’épate dans son immense chaise, toujours hyperbolique pour donner la dimension de son bien être dans le poème La Maline.

On avait appris la capitulation de Napoléon III, à Sedan début septembre 1870 et la capitulation de Metz le 27 octobre 1870 qui offraient ainsi l’envahissement de la France par l’armée prussienne.
Charleville et Mézières commençaient à changer de visage, le collège était transformé en infirmerie militaire et n’allait pas rouvrir de sitôt…De grandes vacances pour Arthur et son camarade Ernest

Le bois d'amour à Mézières

Le bois d’amour à Mézières

Delahaye qui traversant les fortifications de la citadelles de Mézières, passaient de longues heures dans le petit parc public du Bois d’Amour pour des causeries littéraires. Le 31 décembre vit le bombardement de la forteresse ardennaise et sa mise à la raison rapidement. Mézières détruite, la famille Delahaye avait retrouvé un toit dans la commune de Prix ; chaque après-midi Arthur s’y rendait et les deux amis partaient en périple dans la campagne et la vallée de la Meuse. Durant ces flâneries Ernest avait eu la primeur de la lecture d’Accroupissements et d’Oraison du soir qui n’est pas tout à fait une prière ou plutôt une drôle de prière au motif bachique et de l’hyperbolique consommation !

« Je vis assis, tel qu’un ange aux mains d’un barbier
Empoignant une chope à fortes cannelures,
……………………………………………………………………
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et je me recueille, pour lâcher l’âcre besoin :
……………………………………………………………………
Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
Avec l’assentiment des grands héliotropes. »

Comme c’est à Charles Bretagne que l’on doit l’intercession entre Verlaine et Rimbaud qu’il soit précisé leur rencontre dans les bistrots carolomacériens.
Charles Auguste Bretagne, natif de Vouziers (en 1837), travaillait, en 1871 à la sucrerie du petit bois de Charleville, affecté au service du contrôle dans l’administration des contributions indirectes.

La place Ducale et ses cafés

La place Ducale et ses cafés

Le personnage, un Gargantua, comme la caricature le représente était un grand amateur de bocks, de musique de chambre, d’occultisme et caricaturiste à ces heures. On pouvait le trouver souvent à l’un des trois café Dutherme de Charleville, celui sous les arcades de la place Ducale, celui près du théâtre ou encore celui de la rue du Petit Bois, le plus proche de son travail.
Izambard fréquentait avec un groupe d’enseignants et de fonctionnaire le café Dutherme, c’est ainsi que par le canal d’Izambard, Rimbaud avait fait connaissance de Bretagne.
Izambard parti, le « Père Bretagne » faisait asseoir le jeune Arthur et lui offrait une chope. Il lui prêtait des livres et en retour Arthur lui lisait ses poèmes. A son contact, Arthur dans l’ascension de sa révolte sociale et anticléricale, a pu être influencé par le bon « Père Bretagne ».

Les dates du 24 (ou 25 février) 1871 jusqu’au 10 mars, voit le 3ème fugue d’Arthur durant le siège de Paris et les prémices de l’événement de la Commune qui sera un élément fondateur, fédérateur de sa pensée politique. Puis sa 4ème fugue, le trouvera, par son départ le 19 avril, à Paris, durant les événements, affecté 15 jours à la caserne de Babylone. Ce qui signifierait qu’il n’aurait pas assisté à la Semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871.

Conformément au thème des cafés éclatants, voilà ce qu’il écrit à Georges Izambard depuis Charleville, le [13] mai 1871 : « Cher Monsieur ! Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m’avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. – Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je leur livre : on me paie en bocks et en filles… ». Dans ses souvenirs familiers, Delahaye raconte de telles situations vécues rencontrant d’anciens camarades au café de l’Univers ou au Café de la Promenade.
*comprendre filles comme fillettes, demi-bouteille

La critique doute beaucoup des anecdotes rapportées par ses amis, Delahaye ou Pierquin durant ces périodes de fugues, la correspondance d’Arthur illustre les inventions qu’il a pu fournir pour se faire valoir ou ricaner sous cape.

Charleville, la Havetière, Aiglemont, Prix

Charleville, la Havetière, Aiglemont, Prix

Les balades d’Arthur et d’Ernest reprennent en juillet pour la campagne ardennaise, la forêt, le bois de la Havetière, ils escaladent la colline d’Aiglemont et parfois ils vont à l’estaminet de Chesnaux pour partager une chope, équitablement répartie en un double verre.

En août, Rimbaud séjournait souvent à la table de Bretagne et Deverrière, secrétaire de rédaction du Journal républicain des Ardennes le Nord-Est dont le 1er numéro était sorti le 1er juillet 1871 et dont le rédacteur était Perrin remplaçant d’Izambard pour un temps. Arthur s’était vu refuser par Perrin des poèmes : « Cela dégoûte de travailler » dit-il à Delahaye.
Bretagne se délecte des charges d’Arthur ; ainsi Pierquin témoigne d’une algarade à l’intention d’un employé des douanes, fonctionnaire rangé et paisible, symbole du bourgeois.
Bretagne raconta à Arthur qu’il avait connu Paul Verlaine à Fampoux (juin1868 – juillet 1869) qui passait des vacances chez l’oncle maternel , Julien Dehée dirigeant de la sucrerie de l’Écluse. Ainsi, courant les estaminets du coin, il avait sympathisé avec Verlaine.
Ni une, ni deux, Arthur saute sur l’occasion d’une recommandation de Bretagne et invite Ernest à transcrire dans une petite ronde, typographie choisie, plusieurs poèmes. Pendant une bonne heure, au café Dutherme, Ernest recopie Les Effarés, Accroupissements, Les Douaniers, Le Cœur volé, Les Assis pendant qu’Arthur met au propre sa lettre à Verlaine disant son idéal, son ennui, son envie de conquérir les milieux littéraires parisiens. La première lettre envoyée chez l’éditeur Lemerre sera suivie d’une seconde marquant l’impatience de Rimbaud. Encore une fois, Ernest, au café Dutherme consentit à recopier Paris se repeuple, Mes petites amoureuses, Premières communions.

Parti en septembre 1871 pour Paris sur l’invitation de Paul Verlaine, Arthur Rimbaud était de retour à Charlestown début mars 1872 (lire l’épopée concernant la relation de Paul Verlaine et d’Arthur Rimbaud).

Claquemuré à Charleville, Rimbaud devait reprendre ses virées avec Ernest Delahaye qui, lui, gagnait sa vie comme expéditionnaire à la préfecture des Ardennes à partir d’avril 1872. Il notait le cynisme déployé par Arthur dans les cafés lorsque l’excès de boisson lui tournait la tête. Il raconte cette anecdote qui eut lieu dans un café de la promenade du petit bois (aujourd’hui l’espace est occupé par le lycée Chanzy, tout proche de la rue du Petit Bois et où autrefois se tenait le Haras).

Café de la promenade du petit bois

Café de la promenade du petit bois

Pour des raisons de tranquillité, ce café était fréquenté par des militaires d’occupation.
« Mais un jour, il vint une demi-douzaine d’officiers assez joyeux, dont les sabres traînaient, sonores, sur le plancher. Ceux-là n’avaient rien d’idyllique ; leur conversation, c’était facile à comprendre, était tout à la gloire. L’un d’eux, narrateur prolixe, animé, fougueux, – quelque Prussien du midi – avec de grands gestes triomphants racontait des combats où son régiment avait dû jouer un rôle très décisif. On distinguait des noms de villages français, des cris de commandement, on suivait ce guerrier à l’assaut, on le voyait tout vaincre, tout démolir. Les autres écoutaient avec des mines radieuses, des « ia!ia ! » chaleureux et admiratifs. Rimbaud écoutait aussi, il regardait l’homme de ses yeux bleus où s’allumait une étincelle de féroce moquerie, et bientôt il se tordit, se tapa sur la cuisse, dans une convulsion de gaieté énorme, les yeux toujours fixés sur l’officier allemand. L’autre continuait de raconter sans voir, mais ses compagnons commençaient à regarder d’un aire torve Rimbaud riant de plus belle. Un ami qui entra juste à ce moment et vint lui serrer la main détourna son attention de l’officier vantard et empêcha l’incident de tourner au vilain. Il va sans dire que l’amour-propre national n’était pour rien dans cette ironie provocante devant la gloriole prussienne. Il aurait fait de même – et il faisait de même- à l’égard de compatriotes à propos de tout étalage vaniteux. »

Ainsi Delahaye témoigne encore : « J’ai été témoin plusieurs fois à Charleville même de cet étalage de cynisme. C’était surtout quand il voulait dégoûter des snobs importuns. Il racontait par exemple qu’il avait l’habitude d’emmener chez lui les chiens errants, que là, il leur faisait subir les derniers outrages et les renvoyait ensuite déshonorés. Les bons petits jeunes gens en entendant cela ouvraient des yeux comme des soucoupes et, mal à l’aise, finissaient par lâcher la table de Rimbaud, qui, les regardant faire, avait un petit ricanement amusé. »

A cette époque, il se lia d’amitié avec Ernest Millot et Louis Pierquin qui avec Ernest Delahaye seraient les seuls amis qui le fréquenteraient à chacun de ses retours à Charlestown. Millot est probablement « Le frère Milotus » dans Accroupissements.

Depuis Paris, où il a été rappelé par Verlaine, il écrit à Ernest Delahaye et lui confie son exécration et ses préférences. Les lieux de libation s’y retrouvent.

« Parmerde, Jumphe 72

Le café de l'Univers

Le café de l’Univers

Mon ami,

Oui, surprenante est l’existence dans le cosmorama Arduan. La province, où on se nourrit de farineux et de boue, où l’on boit du vin du cru et de la bière du pays, ce n’est pas ce que je regrette. Aussi tu as raison de la dénoncer sans cesse. Mais ce lieu-ci : distillation, composition, tout étroitesses ; et l’été accablant : la chaleur n’est pas très amusante, mais de voir que le beau temps est dans les intérêts de chacun, et que chacun est un porc, je hais l’été, qui me tue quand il se manifeste un peu. J’ai soif à craindre la gangrène : les rivières ardennaises et belges, les cavernes, voilà ce que je regrette.
Il y a bien ici un lieu de boisson que je préfère. Vive l’académie d’Absomphe, malgré la mauvaise volonté des garçons ! C’est le plus délicat et le plus tremblant des habits, que l’ivresse par la vertu de cette sauge des glaciers, l’absomphe ! Mais pour, après, se coucher dans la merde !
Toujours même geinte, quoi ! Ce qu’il y a de certain, c’est : merde à P… Et au comptoir de l’Univers, qu’il soit en face du square ou non. Je maudis l’Univers, pourtant. »

* On reconnaît Perrin dans le P

A l’automne 1873, Une Saison en enfer imprimée, Arthur Rimbaud en remit un exemplaire à Millot, à Delahaye et peut-être à Pierquin. La rupture brutale d’avec Verlaine était parvenue à leurs oreilles. Pierquin se souvient «  J’ai toujours évité de l’interroger sur ce sujet, sachant combien il en était affecté. Un soir, il m’attendait au café Dutherme, attablé seul devant une chope de bière à laquelle, du reste, il ne touchait pas. Il pouvait rester ainsi des heures entières, silencieux, absorbé . Je l’abordais en lui disant : « Eh ! Bien… et nos répugnants contemporains ? » je ne sais si l’idée lui vint que je faisais allusion à Verlaine et au procès de Bruxelles : il leva vers moi ses yeux voilés de tristesse et me répondit par un haussement d’épaules. Quelque temps après, Millot, moins timoré que moi, lui toucha quelques mots : «  Ne remue pas ce tas d’ordures, dit Rimbaud. C’est trop ignoble ! » Millot se le tint pour dit. »

Tout en haut l'estaminet de Chesnaux, le Péquet

Tout en haut l’estaminet de Chesnaux, le Péquet

Fin 1875 dans lettre de Delahaye à Verlaine : dessin du Péquet. Rimbaud dans l’ascension du mont interdit entraîne à sa suite Delahaye et Millot qui ferme la cordée pour déguster une eau de vie chez Chesnaux.

Ernest Delahaye, en 1876, enseignait au collège Notre-Dame de Rethel. Les jours de congé, le jeudi, il retrouvait chose au café. Chose surnom de Rimbaud dans un dessin épistolaire.
« Pendant ses séjours à Charleville, je voyais Rimbaud le jeudi, où nous passions quelques heures à causer dans un café, et le dimanche employé à une excursion champêtre. Il était de la plus grande facilité d’humeur ; j’avais préparé l’itinéraire : «  Nous passerons par ici, nous irons jusque là… » Il disait : « Allons… », se laissait conduire. Pas d’autre fantaisie indépendante que celle-ci : « Quand nous nous arrêterons dans un village, disait-il plaisamment, je tiens au plus beau café !… » En arrivant, l’on faisait son choix : l’ « Estaminet de la jeunesse » le tentait peu, de préférence il opinait pour le « Café du Commerce » ou le « Rendez-vous des voyageurs ».

En mai 1876, Arthur s’engage comme soldat de l’armée coloniale des Indes Orientales et Occidentales Néerlandaises. Le voyage en bateau le conduisit de Hollande jusqu’à Java. Déserteur, il était de retour à Charleville début décembre 1876. Ce périple ne manqua pas de donner lieu à une débauche des caricatures. Et dans un estaminet, Ernest et Arthur trinquent aux tribulations de l’aventurier.
Un petit voyage dont voici les stations : Bruxelles, Rotterdam, Le Helder, Southampton, Gibraltar, Naples, Suez, Aden, Sumatra, Java (2 mois de séjour), le Cap, St-Hélène, Ascension, les Açores, Queenstown, Cork, Liverpool, Le Havre, Paris et Charlestown.

70è parallèle

70è parallèle

L’année 1877, représente Arthur sur le 70è parallèle, chaussé de skis, dans une fourrure épaisse, il trinque avec un ours polaire.

En 1878, Rimbaud passa l’été et l’automne à Roches dans la ferme familiale où sa mère s’était installée. En guise de divertissement, il allait à Charleville prendre un verre avec Pierquin et Millot au café Dutherme. Ils notent à cette époque son détachement qui naissait.

En cet été 1879, Delahaye, Millot et Pierquin voyaient pour la dernière fois leur ami Rimbaud.

Durant septembre Ernest Delahaye visita son ami à Roche. C’est Arthur qui l’accueillit et l’amitié illumina son visage tendu par son ennui perpétuel. Il parle des yeux à l’iris bleu clair entouré d’un anneau pervenche, des joues creusées, d’un teint sombre et de la naissance d’une barbe blond fauve, peu fournie. Il aurait bientôt vingt-cinq ans. Sa voix était grave et imprégnée d’une énergie calme.
Après un coup de main pour rentrer des gerbes et un repas, Delahaye questionnant son camarade à propos de la littérature eut pour toute réponse, dans un rire mi-amusé, mi-agacé « Je ne m’occupe plus de ça. »
Ce même été, Rimbaud attendu par Pierquin et Millot dans un café de la place Ducale à Charleville parut à huit heures. D’abord taciturne, Arthur fut plus cordial, d’une gaieté inaccoutumée. Il quitta ses amis vers onze heures. Il venait de s’acheter un complet signe d’un nouveau départ.

Arthur serait de retour à Charleville, en novembre 1891, après plus de dix ans passés en Afrique, dans un cercueil plombé, en provenance de Marseille. Il repose au cimetière avenue Boutet pour l’éternité. « Elle est retrouvée./Quoi ? – l’Éternité./C’est la mer allée/ Avec le soleil. »

Sources bibliographiques :
Un Ardennais nommé Rimbaud, Yanny Hureaux, La Nuée bleue
Arthur Rimbaud, Louis Forestier, Gallimard
Lettres de la vie d’ A. Rimbaud, Jean-Marie Carré, Gallimard
Arthur Rimbaud, Jean-Jacques Lefrère, Fayard