Pierre Brunel

Ornières et le motif religieux

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A droite l’aube d’été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de fééries. En effet : des chars chargés d’animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ; – vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, plein d’enfants attifés pour une pastorale suburbaine ; – Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d’ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

 

Le 13 mai 1871, Arthur Rimbaud, depuis Charleville, dans sa lettre adressée à son professeur de rhétorique, Georges Izambard, alors que ce dernier venait de retrouver un poste au lycée de Cherbourg, lui lance cet ironique reproche : « […] vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière ». Nous devons comprendre qu’il suit un bon chemin tout tracé, teinté de conformisme.  Arthur reprend le terme dans une des Illuminations qui révèle Ornières, moins analysée que d’autres poèmes de ce recueil. Et l’ensemble de la critique s’accorde un tant soit peu pour le commenter sur le même schéma, seuls Bruno Claisse et Antoine Fongaro y découvrent des particularités ironiques, signes de dérision :  marque de fabrique chez Rimbaud. Claisse délivre une herméneutique précise du poème et Fongaro qui valide son commentaire, se contente d’apporter quelques notes qui toutefois éclairent le texte sur des détails précis. Suzanne Bernard souligne que le thème est fourni par le titre alors que d’ordinaire la plupart des Illuminations porte des titres plus ou moins mystificateurs. Que signifie alors Ornières et à quel synonyme pourrait-on le rattacher ? Si on ne prend pas au sens figuré le mot « ornière », il trouverait un écho dans le mot « vie » ou chemin de vie comme Arthur le rappelle à son professeur. Et alors, la marque du pluriel renvoie à nos propres vies, chemins de vie selon l’hyperbole « mille ». Langage hyperbolique fréquent chez Rimbaud comme par exemple dans Après le déluge : « …aux cent mille autels de la cathédrale ». La critique signifie aussi des points de raccordements de termes à d’autres illuminations ou encore à des textes qu’il aurait pu lire par ailleurs. Quoiqu’il en soit le discours tenu dans ce poème semble tout aussi voilé et nous y rechercherons des motifs religieux puisqu’il s’agit de la « vie » et que celle-ci est faite de creux et de bosses, d’échecs et de réussites tout comme ce paradigme « Ornières ». Nous rappelons qu’Arthur Rimbaud disposait d’une très forte éducation catholique imposée par sa mère, Vitalie, d’une ample formation latine et que de nombreux poèmes, vers zutiques, proses proposent des réflexions ayant trait à la religion.

D’abord le titre, « ornière(s) », selon le dictionnaire Le Petit Robert, signifie une trace plus ou moins profonde que les roues des voitures creusent dans les chemins ou encore chemin tout tracé (habituel et routinier). Il est remarquable de noter que dans ce poème, Arthur Rimbaud suggère des ornements, des ornementations, tout comme il utilise le verbe attifer qui signifier orner, parer avec une recherche excessive ou d’une manière ridicule, accoutrer et encore pourrait-on ajouter féérique. Enfin, le sujet du poème tient dans le travestissement du monde imagé par la troupe de comédiens qui déambule. Force est de reconnaître des similitudes à tous ces mots. Tout comme, Arthur Rimbaud a travaillé sur la Bible, à Roche, pour écrire Une saison enfer, rien ne s’oppose à ce qu’il ait pu la consulter pour écrire des Illuminations. Et les emprunts à la métaphore, l’image et la parabole pour construire un discours pourrait laisser entendre qu’il y ait trouvé aussi sa forme.

Dans La Sainte Bible avec des petites notes, par feu Mr. David Martin, Ministre du S. Evangile à Utrecht chez Jean Rodolphe IM-Hoff à Basle. M.DCC.XXXVL, on lit dans le psaume 65, verset 12 « Tu couronnes l’année de tes biens, et tes ornières* font couler la graisse ». Dans une traduction d’aujourd’hui : « Tu couronnes l’année de tes biens et ton passage apporte l’abondance ».

La note qui renvoie dans cet ouvrage à * : « les ornières sont les traces un peu profondes que les chariots font sur la terre où ils roulent ; et comme dans le style de l’écriture sainte les nuées sont le chariot de Dieu, les ornières sont ici les traces que sont les nuées par l’abondance d’eau qu’elles verse sur la terre, en courant dans l’air, par les vents qui les agitent ».

Il ne nous échappe pas qu’Arthur a écrit « mille rapides ornières de la route humide » et que les chariots seront du défilé féérique qui va suivre. Le discours biblique offre cette dimension fantastique et merveilleuse.

Puis Arthur Rimbaud dépeint un paysage dans une « évocation allégorique de l’aube, le parc, le ciel étoilé où la déesse nuit s’enfuit sur son char attelé de chevaux noirs (obscurité fuyante) » et dont « la course de la déesse se dédouble en une cavalcade » selon Paul Claes. C’est « le moment de l’aube […] l’instant solennel où la nature morte reprend vie » pour Jean-Pierre Giusto. « Dans un relevé précis au début » pour Borer, dans un « petit tableau […] tout s’anime – les feuilles – la brume – les bruits » pour Albert Py, « Tout ici permet de goûter à la multiplicité des sensations, cinétiques, auditives, visuelles et qui célèbrent la vie » comme le précise Bruno Claisse et où il note encore le « chromatisme qui embellit les tons les plus sombres ». Pierre Brunel attire l’attention sur « aube » signifiant de la lumière et le « talus » tenant de l’obscurité.

C’est une vision biblique qui se déroule sous nos yeux. Rimbaud convoque la Genèse : « La terre n’était que chaos et vide. Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’Esprit de Dieu planait au-dessus de l’eau » (Genèse 1, 2) ; « Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres nuit. Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le premier jour » (Genèse 1,5). Trois coloris sont associés dans ce tableautin : le blanc, le vert et le violet. Le blanc pour la virginité, la foi, la joie, la gloire, le martyr tout comme les chevaux de l’Apocalypse « Et ecce equus albus » Ap 19, 11.  Le vert rappelle le printemps et donc l’éveil de la nature et qui symbolise les joies du paradis. Eden qui se trouve être présenté dans le mot « parc ». Le violet qui convient aux temps de pénitence. Les rois de France le prenaient quand ils étaient en deuil et comme leur drap mortuaire. Et si l’on associait le blanc au violet, nous aurions le rose qui est dans la liturgie la couleur de l’aurore.

Dans l’esprit de Rimbaud, il fait naître une image idéale d’un monde neuf avec des hommes nouveaux, thème qui fait partie de ses revendications et de sa poésie de combat. Comment ne pas voir une proximité avec Après le déluge des « mille rapides ornières de la route humide » et un défilé de chevaux lancés « au grand galop », métaphore révolutionnaire de l’insurrection. L’eau est un motif central qui lave le passé, nourrit le futur dont nous n’avons aucune garantie de changement réel. La rapidité peut prendre divers sens : la fugacité de la vie et/ou le mouvement.

Les évangiles décrivent Jésus toujours en mouvement « Je suis le chemin » Jean 14, 6. La métaphore du chemin est également un fil conducteur dans la Bible, pour évoquer la relation à Dieu : « marche avec ton Dieu », « Suivre les chemins de Dieu », « Marche sur les pas de ton Dieu », ainsi nombre d’expressions rendent compte de la vie de l’homme, de sa conduite, de son mode de vie.

Alors, Rimbaud dans son poème va donc s’attacher à décrire le comportement humain dans un « défilé de féries », soit un monde fantastique, un spectacle splendide et merveilleux mais il « veut dénoncer l’exhibitionnisme   des sociétés contemporaines, condamnés au divertissement de plus en plus spectaculaire, par leur profond ennui » précise Bruno Claisse. Son ami Ernest Delahaye évoque dans Souvenirs familiers à propos de Rimbaud la présence d’un cirque ambulant international américain qui paradait sur la Place Ducale de Charleville. Il écrit : « Rimbaud se rendit-il compte que son imagination était frappée ? Je pense que non, il en parla à peine et les Illuminations, bien plus tard, devaient reproduire une série d’images très nettes, mais emmagasinées, gardées inconsciemment : « Défilé de fééries. En effet : des chars […] suburbaine ». Telle est la partie la plus importante du poème intitulé Ornières ». Il est vrai qu’il recourt à l’image des comédiens et de la comédie aussi dans Enfance III, « Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçu sur la route à travers la lisière du bois », Parade, « Des drôles très solides », Scènes « L’ancienne comédie poursuit ses accords et divise ses idylles », Fêtes d’hiver ou encore dans l’Alchimie du verbe à propos « des peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques » et convoque «  carrosse » et « corbillard » dans Nocturne vulgaire.

Tout va aller très vite, « au grand galop », tout est coloré, bigarré dans une idée d’amoncellement qui passe par une seule phrase sans verbe qui donne le mouvement où trois cortèges s’enchaînent dont « un défilé final devient un spectacle funèbre » conclut Louis Forestier. Les notes ironiques irradient le texte par d’abondantes décorations, des mots comme « attifés », « pastorale suburbaine », « même » caustique dans ce contexte et jusqu’à la couleur des juments « bleues et noires » dont Antoine Fongaro a noté la correction dans l’autographe de brunes en bleues Dans ce même élan se trouvent mêlés la vie et le tragique.

L’évocation de la passion et la moquerie qui est y attachée avec le couronnement d’épine, le manteau rouge dont le Christ est attifé, véhicule le récit biblique. L’évangile de Matthieu 19,14 dit : « Laissez venir à moi les petits enfants car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent » font écho aux enfants et à la pastorale qui est un mot à connotation spirituelle. La référence divine se trouve être dans le chiffre trois comme la triple chute du Christ qui rappelle la chute de l’homme et Jésus tombe pour nous relever.

En vérité, dans un cadre naturel, source de vie, un défilé métaphorique de la vie pose la question de l’orgueil et de la vanité où le paraître l’emporte sur l’être jusque dans la mort dont les panaches noirs révèlent à l’extrême cette vanité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rimbaud et la couleur

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Lithographie de Fernand Léger

La couleur chez Rimbaud

L’œuvre d’Arthur Rimbaud recèle de poèmes dont l’évocation colorée ou les images multiples bondissent de page en page. Ici, c’est la couleur ou plus précisément les couleurs qui retiennent notre attention sans ignorer que parfois la couleur bien qu’absente, on lit une production où le langage pictural prend place. Par exemple, les fleurs arctiques de Barbare sont autant de concrétions givrées, des cristaux blancs, ciselés par la nature.Le poème Voyelles semble celui qui rallie les suffrages ; en effet, le moteur de recherche internet offre immédiatement cette poésie quand il s’agit de couleurs chez Rimbaud. En identifiant, les trois temps du corpus des œuvres, les poésies de 1870 à 1872, Une Saison en enfer, les Illuminations, force est de constater que la vue comme sens est primordiale tout comme la couleur et leur signification.Et pour reprendre cette même veine, dans L’Eclatante victoire de Sarrebrück, Rimbaud précise l’origine de son texte par « Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centime ». Mais encore, toujours à Charleroi, alors qu’il fugue en octobre 1870, il s’épate Au cabaret-vert devant un « plat colorié ». Plat colorié que l’on voudra bien reconnaître aussi dans les Illuminations dont Paul Verlaine précise qu’Arthur Rimbaud voulait sous-titrer « coloured plates » (gravures coloriées). Olivier Bivort écrit à ce sujet dans Le modèle pictural dans quelques poèmes des Illuminations : « Assiettes, enluminures, planches, les traducteurs ne tiennent pas compte de ce qui, dans l’esprit de Verlaine, est réellement la traduction anglaise, à savoir gravures, terme qu’il avait déjà employé dans une lettre à Charles de Sivry en 1878 ». Ce mot « gravures » dans Après le déluge, attesterait-il de son intérêt pour la peinture ? Ainsi dans Vie III, on lit : « …j’ai rencontré toutes les femmes des anciens peintres… » ou encore dans Villes I :« J’assiste à des expositions de peinture dans des locaux vingt fois plus vastes qu’Hampton-Court».  Alors que dans Une Saison en enfer, il écrit : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes lumineuses populaires  » et il confirme son abjection pour la peinture « ancienne » comme en ont témoigné Paul Verlaine ou Jean-Louis Forain lors de leurs visites au Louvre, avec Arthur et qu’Ernest Delahaye rapporte ses propos à ce sujet : « Ces tableaux célèbres sont des débris. Si l’on compare la littérature, la peinture a une infériorité que je trouve définitive : elle ne dure pas ». Malgré tout cela, lors du XIe congrès de l’Association, dans sa communication, le 23 juillet 1959 à Grenoble, Suzanne Bernard évoque La palette de Rimbaud et voit chez lui un aspect impressionniste et symbolique et le compare à un peintre. Si Arthur Rimbaud est bien un poète, il n’est pas peintre mais bien qu’il ne soit pas peintre, il peut avoir des ressentis tout à fait légitimes et les exprimer à l’aide de son Alchimie du verbe. Car c’est bien dans les sens comme il le signifie lui-même dans ses « lettres du voyant » que nous avons à chercher et d’en faire ressortit le point le plus saillant qui le caractérise, à savoir la vue. Et la P.L.N., la Programmation Neuro Linguistique ouvre des perspectives pour mieux connaître Rimbaud, comme être humain. Puis, c’est reconnaître aussi que Rimbaud aime la modernité et y prend part, ainsi n’était-il pas de ses projets d’écrire Photographies des temps passés ou ce manuscrit est-il perdu ou détruit ? Toujours est-il qu’il a pu apprendre les rudiments de la photographie auprès de Charles Cros, inventeur du procédé de la trichromie. Et la révélation du procédé de la méthode soustractive des couleurs est mise en évidence dans le poème Voyelles car Rimbaud y déploie le rouge, le vert et le bleu ignorant le jaune. D’ailleurs David Ducoffre, sur son blog Enluminures (painted plates) restituait son analyse du poème dans nombre d’articles en octobre-novembre 2013 et avait attiré l’attention de ses lecteurs sur la différence entre la synthèse additive et la méthode soustractive. Aussi, semble-t-il raisonnable de revoir les couleurs, leur définition ainsi que leur signification par le prisme d’un spécialiste comme Michel Pastoureau (Le petit livre des couleurs, édition du Panama 2005). Suzanne Bernard rappelle dans sa communication; déjà citée, que Charles Chadwick armé de statistiques trouve le vert 31 fois dans l’ensemble de l’œuvre de Rimbaud, 57 fois le noir, suivi par le blanc, le rouge et le bleu (Chadwick, Rimbaud poète, Revue d’Histoire Littéraire de la France, avril-juin 1957). Aussi, paraissait-il valable de recenser la présence des couleurs dans la poésie de Rimbaud et de tenter un dénombrement puisque la connaissance quantitative des œuvres est aujourd’hui plus large. Enfin, alors que la communication de Suzanne Bernard offre le fort intérêt d’un brillant exposé sur l’usage de la couleur chez Rimbaud, on notera que peu d’articles sont révélés sur le sujet d’une façon générale. La critique est plutôt parcellaire et entrevoit son évocation dans le cadre d’analyses spécifiques de certains poèmes. Toutefois, il est notable de citer Joëlle Gardes Tamine qui a travaillé sur L’adjectif chez Rimbaud et donc a laissé une place aux adjectifs de couleur dans sa communication de l’Université de Provence. Tout comme Michel Brouillard, Université de Paris-Sorbonne – Paris IV, a donné Les couleurs dans la poésie latine au premier siècle avant J.-C. et qu’il a paru pertinent de consulter sachant qu’Arthur fut un excellent latiniste. Ainsi, les sources posées, il semblait évident de donner à regarder de près cette symphonie de couleurs chez Arthur Rimbaud.

Le recensement et le décompte des couleurs dans la poésie d’Arthur Rimbaud

Le travail de dénombrement donne lieu de deux tableaux dont on trouvera les liens ci-dessous pour recenser et décompter les couleurs et leurs occurrences (tableau 1 et 2)

  • recensement couleurs et occurrences tab l
  • Le recensement prend appui sur 3 livres  qui présentent les œuvres avec les variantes dans un ordre chronologique connu à ce jour, on y trouvera les poèmes, les œuvres en prose, un article paru dans le progrès des Ardennes, les poèmes écrits parfois à deux mains dans les albums, comme l’album zutique, les brouillons de la Saison, Une saison en enfer et les Illuminations.
  • Arthur Rimbaud, poésies, Une saison en enfer, Illuminations, Préface de René Char, édition établie par Louis Forestier, NRF, poésie/Gallimard 2012 qui a servi pour l’essentiel du dénombrement des couleurs
  • Rimbaud, œuvres complètes, Le Livre de Poche/La Pochothèque, Pierre Brunel 2004 qui a servi pour recenser les variantes et dénombrer d’autres couleurs qui y apparaissent
  • Rimbaud, œuvres complètes, édition établie par André Guyaux, NRF/Gallimard/ La Pléiade, mai 2011.

Dans les variantes, seules sont recensées les couleurs nouvelles. Ainsi, les couleurs identiques ne sont pas décomptées deux fois. Le recensement porte sur 152 œuvres.

  • Ce tableau est l’aboutissement d’un comptage manuel tant des couleurs que des occurrences en provenance du tableau 1

Le recensement et le comptage s’est fait de façon artisanale à l’aide d’un crayon de mine en soulignant chaque couleur et chaque occurrence sur le livre de Louis Forestier. Au passage, des expressions colorées furent soulignées et mises dans un tableau 3, à voir plus loin. Les couleurs retenues sont des couleurs pures, il faudra lire le chapitre en relation avec les couleurs et leur définition. Les autres sont des occurrences définissant les couleurs voisines, disposant d’une teinte, d’une valeur voisine. D’ailleurs Suzanne Bernard avait remarqué que Rimbaud employait souvent des tons purs et peu de tonalités. Par ailleurs, Rimbaud construit des mots lorsqu’ils ne sont pas à sa disposition ; les néologismes sont nombreux dans sa production, citons pour l’exemple « bleuison ». Enfin, le poète recourt fréquemment à un discours pictural descriptif où se précise  le sens fondamental chez lui, la vue. Des expressions recensées apparaissent dans les tableaux 3 et 4 que l’on peut consulter plus en-dessous.

Pour résumer, les couleurs pures apparaissent quantitativement plusieurs fois :

  • Noir 101, blanc 67, bleu 62, vert 44, rouge 36, jaune 24, rose 22, gris 17, brun 17, violet 7 et 0range 3.

La couleur « or » a été prise en compte comme occurrence du jaune, elle survient 45 fois et dispose de 4 occurrences, c’est dire son importance dans la production de Rimbaud. Elle n’est pas qu’un substitut à la couleur jaune puisque produite davantage que la couleur jaune mais du fait de son aspect, elle s’en approche le plus. En dehors de son coloris, elle dispose d’une matière et d’une valeur attribuée à celle-ci qui la rend attrayante et chargée de sens dans la poésie dont celle de richesses diversement déclinées.

Les couleurs et leurs significations

Le bon sens populaire nous invite à associer une couleur avec une situation. La confusion nous fait devenir rouge de honte, parfois on rit jaune pour quelque chose qui ne nous fait pas rire du tout, notre colère restitue que l’on voit rouge, effrayé et nous voilà vert de peur. Nos souffrances nous vont avoir des bleus à l’âme ou encore broyer du noir, l’absence de mots et nous voilà avoir un blanc, mais bien vite, le bonheur nous fait entrevoir une vie en rose et il nous reste, sur le comptoir d’un café, à prendre un petit noir, pour entamer  énergiquement notre journée et compter ne pas devenir blanc comme un linge. Tout comme par métonymie, nous identifions les couleurs d’un pays à son drapeau. Rimbaud écrit dans Barbare : « Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers » pour véhiculer l’idée d’un drapeau de couleur rouge en relation avec les évènements de la Commune. Les significations sont étranges ainsi la robe de la mariée était rouge au moyen-âge tout comme pour les prostituées et depuis la religion a viré pour reprendre une couleur blanche, plus nuptiale et virginale. Le sujet de la couleur semble plus délicat qu’il n’y paraît au premier abord. Sa complexité provient de différentes variables issues de procédés différents dus aux métiers et nouvelles technologies survenues pour représenter les couleurs. Aussi, il faut renvoyer le lecteur à deux sources internet, l’un traite de la couleur et l’autre de la liste des couleurs dont le cercle chromatique de Johannes Ittem. Force est de constater que nous sommes équipés souvent désormais d’une imprimante à demeure et qu’il nous faille consommer des cartouches qui restituent les couleurs au moyen de la quadrichromie et ainsi nous achetons du cyan (bleu), du magenta (rouge), du jaune et du noir. Nous tenterons de donner un aperçu des couleurs et du vocabulaire en lien avec elles puis d’en fixer les significations qui évoluent au fil du temps.

La consultation du Petit Robert (1978) donne de la couleur la définition suivante : « Nom féminin (latin color, oris), caractère d’une lumière, de la surface d’un objet, selon l’impression visuelle particulière qu’elles produisent ; propriété que l’on attribue à la lumière, aux objets de produire une telle impression. Il convient de voir les mots coloris, nuance, teinte, ton ; chromo-, couleur claire, foncée, franche, vive. Couleur tendre, pâle, passée. Couleur changeante (moirure, reflet). D’une seule couleur, monochrome : uni, camaïeu, grisaille. De plusieurs couleurs : bariolé, bigarré, chamarré, chine, diapré, jaspé, moucheté, multicolore, panaché, polychrome. La sensation de couleur est fonction des propriétés physiques de la lumière et de sa diffusion ».

Ainsi, lumière et sensation constituent deux mots primordiaux. La lumière, pour en lire sa définition dans le même ouvrage, est « Ce par quoi les choses sont éclairées » et nous voilà bien éclairés. Pour aller plus avant, la lumière relève de l’incandescence ou de la luminescence. Pour la première, la lumière est due à la chaleur (soleil, flamme, métal en fusion, charbon ardent) et pour la seconde, il s’agit de la propriété de certains corps d’émettre des photons (diode électrique, tubes fluorescents, lucioles, écran cathodique). Alors l’interaction entre la lumière et la matière produit des couleurs selon plusieurs mécanismes. L’absorption offre des couleurs de la vie, par exemple la couleur des carottes (carotène), la diffusion qui est le rayonnement de la lumière, la réfaction qui donne sa dispersion dans la décomposition de la lumière blanche dans l’arc-en-ciel (violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge), l’interférence qui conduit à l’irisation d’une bulle de savon ou de l’huile à la surface de l’eau, et la diffraction qui agit par dispersion dans toutes les directions.

Les artistes comme les teinturiers ont concouru au développement des diverses notions sur la couleur ; elles se fondent sur le mélange de pigments sur une surface blanche. Les valeurs ou la luminosité entre blanc et noir est souvent évaluée en clignant les yeux pour être au plus près de la vision nocturne. Selon le degré de vivacité, une couleur vive est distincte d’une couleur terne ou pâle. La tonalité (ou ton) indique la couleur que l’on voit. La nuance désigne les différences dans une même tonalité ainsi le bleu outremer est une nuance de bleu. Des tons sont liés à des champs chromatiques voisins, par exemple, on note des jaunes rougeâtres. Par contre, s’opposant, on ne note pas de jaune tirant sur le bleu ou de rouge tirant sur le vert.

Les couleurs primaires mêlant deux pigments donnent une troisième couleur. Les couleurs initiales s’obtiennent par mélange sont dites primaires. Les trois couleurs primaires sont le rouge, le bleu et le jaune. Par addition, ces couleurs fournissent le violet (rouge + bleu), le vert (bleu + jaune) et l’orange (rouge + jaune). Les couleurs sont dites complémentaires quand le mélange de deux pigments semble dépourvu de couleur d’un gris sombre. Le procédé soustractif dans la photographie utilise trois couleurs initiales le rouge, le bleu et le vert comme dans Voyelles.

Quant à Michel Pastoureau, il désigne six couleurs : le bleu, le rouge, le blanc, le jaune, le vert, le noir. Et cinq autres ½ couleurs qui portent le nom de fleurs ou de fruits : violet, rose, orangé, marron, gris. Ce sont ces onze couleurs qui furent retenues pour les évaluer dans l’œuvre de Rimbaud. Le marron étant brun. Le spécialiste des couleurs nous enseigne le fantasque des couleurs, leur signification peut changer au gré du temps, bien entendu les instances politiques et religieuses veillent sur cette symbolique.

Le bleu dont l’obtention se fait à l’aide de la plante pastel, du cobalt et d’oxyde de cuivre semble timoré, docile, discipliné, conformiste, consensuel. Cette couleur fut méprisée durant l’antiquité ; il n’y aurait pas de bleu dans la Bible et au moyen-âge, il est absent des couleurs liturgiques et du culte. Puis le bleu entre dans l’enjeu religieux vers le XIIe, la lumière de Dieu est bleue, la Vierge Marie porte une robe bleue, les vitraux présentent du bleu. Le bleu devient une couleur divine, d’ailleurs le Roi de France est en bleu. Les politiques ne sont pas en reste, le bleu des Républicains s’oppose au noir clérical, au blanc monarchiste et au rouge socialiste et communiste. Le drapeau européen comme celui de l’ONU est bleu. La poésie romantique, battue en brèche par Arthur, a célébré le culte de cette couleur si mélancolique. A notre époque, le jean de Lévi-Strauss, travaillant la toile indigo, donne une masse uniforme de personnes, voilà un vrai signe de conformité.

Le rouge, obtenu par l’exploitation de la plante garance ou encore depuis l’oxyde de fer ou le sulfure de mercure, s’imposait dans l’antiquité. C’est une couleur orgueilleuse, assoiffée de pouvoir et d’ambition qui souhaite se montrer et disposer du pouvoir. Cette couleur est double, à la fois fascinante mais brûlante par l’enfer tenu par Satan. On dit mauvais rouge comme on dit mauvais sang. D’ailleurs, c’est ainsi que s’exprime Arthur dans Une saison en enfer. C’est à la fois le feu, le sang, l’amour et l’enfer. Le rouge constitue la vie, l’Esprit-Saint de la Pentecôte apparait aux apôtres sous la forme de langues de feu. C’est aussi le sang versé par le Christ pour célébrer la vie à travers le don de sa mort. Le rouge représente les impuretés, la chaire souillée, le péché et donc la faute. Dans cette dualité les cardinaux et le pape, comme au XIIIe et XIVe siècle, sont habillés de rouge tout comme on représente le diable en rouge. Depuis le souverain pontife revêt un habit blanc. Le rouge est une couleur prolétarienne et révolutionnaire, mais elle indique aussi le luxe, la fête (Noël), le spectacle (les théâtres sont ornés de rouge). Cette couleur livre de l’exotisme et de la passion. Il n’empêche que cette couleur signale l’attention requise : feu rouge, carton rouge, croix rouge…

Le blanc qui est l’absence de couleur symbolise la pureté, l’innocence, la virginité, la propreté, l’unité, la sérénité, la paix. Ne brandit-on pas un drapeau blanc en demande de cessation des hostilités ? Le blanc signifie aussi la lumière divine, les anges blancs en sont les messagers.

Le vert constitue une couleur instable, celle qui bouge, change et varie mais avec des vertus apaisantes et non violentes. Dans la liturgie catholique, le vert habille les prêtres officiant durant les jours ordinaires. Le vert représente la couleur du hasard, du destin, du sort, de la chance et de la malchance, de la fortune et de l’infortune (vert comme le dollar !), de l’immaturité (fruits verts) et de la vigueur (vieillard vert). Les maléfices, démons, dragons, serpents sont représentés par des tons verdâtres. Mais le vert c’est  aussi la permissivité, c’est un symbole de liberté, de jeunesse. L’époque romantique aime le vert et la nature tout comme Arthur. Aujourd’hui le vert est porté par l’écologie, la propreté, l’hygiène. Et pour se reposer ou être tranquille, on se met au vert.

Le jaune, en occident, est une couleur peu appréciée. On lui attribue des sources de l’infamie. Le jaune signifie la honte, Judas porte une robe jaune. Il symbolise la trahison, la tromperie (au XIXe, les maris trompés sont caricaturés en costume jaune ou portant une cravate jaune), le mensonge. Il n’a pas de duplicité comme les autres couleurs mais porte un pan toujours négatif. Le jaune devient la couleur des menteurs, des tricheurs mais c’est aussi une couleur d’exclusion, d’ostracisme (port de l’étoile jaune). Il y a aussi la réputation du souffre pour des gens qui en portent le tempérament. Le jaune symbolise le mauvais état de santé, la maladie, le teint jaune. Le jaune est le concurrent défavorisé de l’ »or » qui absorbe les symboles positifs, comme le soleil, la lumière, la chaleur et par concomitance la vie, l’énergie, la joie, la puissance. Aujourd’hui le doré ne serait plus le rival du jaune mais l’orangé qui dénote la vitalité.

Le noir obtenu par l’ivoire calciné, résidus de fumée, charbon et goudron, est le signe du deuil mais aussi de l’élégance. Le noir est fortement présent dans la Bible car il est lié aux épreuves, aux deuils, aux défunts, à la mort, aux ténèbres, au péché. On l’associe à la terre, au monde souterrain, à l’enfer. Le noir est signifiant de la disposition de l’autorité : magistrat, avocat, policier, ecclésiastique. C’est un noir de respectabilité, d’humilité, de tempérance, d’austérité et d’autorité. Il signe aujourd’hui le chic et l’élégance mais le drapeau noir signifie l’anarchie tout comme le drapeau pirate noir symbolise la mort.

Enfin, parmi les 1/2 couleurs, le violet reste assez ecclésiastique, l’orangé symbolise la joie, la santé, la chaleur, le rose représente l’incarnat de la chair et est le symbole de la tendresse, de la féminité mais aussi de l’homosexualité au XXe, le brun dispose de peu d’aspects positifs, le gris exprime la tristesse et la mélancolie.

La Programmation Neuro Linguistique et Rimbaud

La PNL fut initiée durant la seconde partie du XXe siècle, ses fondateurs, Richard Bandler, John Grinder, Robert Dilts ont mené leurs travaux sur l’étude de la parole, de la gestuelle et des travaux des informaticiens sur la programmation informatique. Il s’agit d’approche de comportements des rapports humains en vue d’améliorer la communication personnelle. La PNL repose sur l’idée que nous communiquons beaucoup durant notre vie. Ce beaucoup ne signifie pas que nous communiquons bien. Il convient de maîtriser sa communication et d’apporter toute l’attention au verbal (les mots) et au non verbal (les gestes, les expressions du visage, l’intonation, le rythme de la voix…)

La terminologie précise la PNL :

  • Programmation : dès notre naissance, nous créons et développons inconsciemment des automatismes comportementaux, comme des programmes informatiques, et dans un contexte donné nous reproduisons des comportements répétitifs.
  • Neuro : notre comportement repose sur une perception et une programmation neuronale.
  • Linguistique : nous exprimons par la parole et par nos gestes, notre personnalité.

Il s’agit d’identifier chez l’autre les indicateurs du comportement, attitude, langage, éléments verbaux et non verbaux, qui sont susceptibles de révéler sa sensibilité, sa personnalité, ses sentiments, ses pensées, ses croyances, ses valeurs. Plusieurs outils aident à cette tâche : les prédicats, le vocabulaire, les comportements, les mouvements des yeux.

  • La perception sensorielle, les sens chez un individu sont développés différemment. Certains sont plus sensibles à ce qu’ils voient, d’autres à ce qu’ils entendent, d’autres à ce qu’ils touchent et enfin d’autres à ce qu’ils sentent ou gouttent. Ainsi, se manifeste cinq prédicats : visuel, auditif, kinesthésique (le touché), olfactif et gustatif. Les deux derniers sont regroupés car ils ne résultent pas d’un acquis mais correspondent à une prédisposition.
  • Le vocabulaire révèle le prédicat dominant d’une personne. Ainsi, les personnes visuelles usent plutôt de mots visuels, les auditifs donnent à entendre un registre sonore quant aux kinesthésiques, ils se réfèrent à un univers tactile.
  • Par exemple, pour un auditif : entendre, parler, dire, écouter, questionner, dialoguer, accord, désaccord, sonner, bruit, rythme mélodieux, musical, harmonieux, tonalité, discordant, symphonie, cacophonie, crier, hurler. Chaleureux, froid, tension, dur, excité, chargé, déchargé.
  • Par exemple, pour un kinesthésique : sentir, toucher, en contacts avec, connecté, relaxé, concret, pression, sensible, insensible, sensitif, tendre, solide, ferme, coincé, mou, blessé, lié.
  • Par exemple, pour un visuel : voir, regarder, montrer, perspective, clair, clarifier, lumineux, sombre, visualiser, éclairer, vague, flou, net, brumeux, une scène, horizon, flash, photographie. Les comportements et attitudes sont influencés par notre système de perception dominant.  Face à l’inactivité, il se parle, parle à d’autres, marmonne. Il aime écouter et parler. Il exprime ses émotions par la parole, le son l’intonation, il crie de joie, comme de colère.
  • Enfin pour le kinesthésique, il exprime ses sentiments et est sensible aux ambiances. Très décontracté, il a le dos rond, sa voix est grave, son rythme est lent avec des pauses. Il préfère la proximité au regard. Il apprend en expérimentant et s’impliquant. Sa respiration est profonde et ample. En matière d’étude, il bouge, marche en étudiant, dessine des plans et des schémas, écrit. En matière de lecture, il aime l’action, le mouvement, il gigote en lisant. Face à l’inactivité, il gigote, trouve une façon de bouger, s’occupe. Il joint les gestes à la parole. En matière d’émotions, il saute de joie, de colère, il manifeste ses émotions par des gestes, sa position, il aime toucher.
  • Pour l’auditif, il reconnaît les gens à la voix, il est sensible aux sons et aux mots, il est décontracté, sa voix est bien timbrée dans un rythme moyen. Il ne regarde pas son interlocuteur. Il apprend au moyen d’instructions verbales. Sa respiration est assez ample. Pour étudier, il utilise un support sonore, il lit à haut voix, accorde de l’importance au rythme et à l’accent, fredonne, récite. En matière de lecture, il aime les dialogues, fredonne en lisant.
  • Ainsi, le visuel est souvent physionomiste, il est sensible aux couleurs et aux formes, il se tient droit, un peu raide tête et épaules relevées, sa voix est aiguë, rythme rapide et saccadé, il regarde son interlocuteur, il regarde, visionne, démontre, sa respiration est superficielle et rapide. Concernant les études, il voit les mots écrits dans sa tête, des images, il dessine des schémas, il soigne la mise en page, utilise des couleurs. Il aime les descriptions, il visualise les scènes. Face à l’inactivité, il fixe, hoche la tête, trouve quelque chose à regarder. Dans sa communication, il est calme, ne parle pas beaucoup et n’aime pas écouter. Ces émotions se traduisent par de la fixité pour marquer sa colère, il rayonne pour marquer sa joie, ses émotions se lisent sur son visage.
  • Il faut relativiser les choses car les personnes combinent les trois canaux. Cependant il se dégage des caractéristiques.
  • Le mouvement des yeux : pour le visuel, il regarde vers le haut, à droite et à gauche pour l’auditif et en bas pour le kinesthésique.

La finalité de la PNL est de se connaître, de connaître l’autre et sa dominante afin d’adapter sa communication pour être synchronisé de façon harmonieuse à son interlocuteur.

Alors Rimbaud dans tout cela ! Certes, nous ne sommes pas son interlocuteur direct mais il est notre locuteur dans ce qu’il nous dit par le canal de ce qu’il écrit dans sa poésie, sa prose, sa correspondance et de ce que nous connaissons de sa biographie. Aussi, cette science semble utile pour valider le prédicat le plus visible chez Rimbaud, à travers son lexique, ses expressions et concernant son attitude connue dans sa biographie.

Dans l’avertissement de son Arthur Rimbaud, une question de présence, Jean-Luc Steinmetz écrit : « Il faut essayer de comprendre son principe ». Arthur nous le donne à lire dès ce poème Sensation dans lequel sont en alerte ses sens. Pour s’en convaincre, il l’écrit dans deux lettres des 13 et 15 mai 1871 dont les destinataires sont respectivement son professeur de rhétorique, Georges Izambard et Paul Demeny, poète, ami d’Izambard et de Rimbaud. Ecoutons Rimbaud : «j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet ». Dans cette phrase sont réunis la vue, l’ouïe, le toucher, les trois prédicats de la PNL. Et il poursuit :« Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », puis « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs».

C’est dire que dans les poèmes, la prose de Rimbaud, on discerne bien un ensemble de sens à l’œuvre pour décrire sa pensée et son moyen d’atteindre son objectif, changer le monde et Jean-Luc Steinmetz d’écrire « sa poésie répond moins à une volonté artistique qu’à un souhait vertigineux ambitionnant de changer les mesures d’ici-bas ».

Mais si tous ses sens restent en fonction, n’y aurait-il parmi eux un prédicat principal ? Il apparaît que la vue soit le sens majeur développé dans sa poésie, le plus aiguisé, le plus affûté. Arthur Rimbaud est avant tout un visuel. « Il faut ici relire ses Poètes de sept ans, véritable film rétrospective auquel ne manquent ni les saveurs ni les odeurs » écrit J-L Steinmetz. Olivier Bivort dans « Le modèle pictural dans quelques poèmes des Illuminations » (colloque de Cerisy-la-Salle, 15-22 juillet 1989), dit : « Deux des indices majeurs de l’œuvre légitiment en effet une approche picturale, l’importance de la vue et de la couleur, et leur association ». Et de citer Marine et Antique référents de l’art pictural, le tableau, la peinture, puis des mots dessins dans Les Ponts, gravures dans Après le déluge, image dans Nocturne vulgaire soit autant de notes en relation avec la vue. Mais on pourrait citer Le Dormeur du val, véritable moyen photographique avec des plans larges pour situer le contexte naturel et le plan décrivant le soldat gisant et l’éclat final des deux trous rouges à son flanc. Ou encore ne prend-t-il pas une gravure coloriée pour évoquer avec dérision la petitesse de la bataille (et la victoire) de Sarrebruck. Enfin Larme ne nous donne -t-il pas comme un tableau de Holbein le Jeune, une description du jeune Arthur Rimbaud ? « Les blancs débarquent » dans Une saison en enfer peut faire naître en nous une image comme la conquête du Nouveau Monde illustré dans le film « Christophe Colomb » et par la suite tout le colonialisme. Lexique, discours pictural et journalistique, que l’on retrouve dans les Illuminations comme le développe Olivier Bivort, dans son article ci-dessus référencé.

Le tableau 3 met en exergue des notations colorées que l’on découvre au fil de la lecture de l’œuvre et le tableau 4, le lexique voisin des couleurs en référence à ces notations colorées.

expressions colorées tab 3

lexique notations colorées tab 4

Ces deux tableaux valent pour exemple et complètent le tableau 1 et 2. C’est bien entendu pour prouver l’argument que le prédicat visuel est le plus significatif chez Rimbaud et que s’y relie ses comportements communicatifs. Il n’en reste pas moins que les aspects sonores, prédicat auditif et que le toucher, prédicat kinesthésique sont également révélés dans la lecture du corpus mais cependant ces prédicats sont secondaires.

Pour les illustrer, voici quelques motifs sonores relevés : « claire voix, timbre matinal, l’oiseau filait une andante, aux sons d’un vieux noël, orgues noirs, le boulanger chante, meurent les cavatines, les hallalis, le chant de la nature, la valse des fifres, le chant des trombones, agitant nos clairons, ses tambours, j’écoutais l’horloge, un doux frou-frou, des barcarolles tristes, les strideurs du clairon, chante des Marseillaises, aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux, écouter bourdonner les fleurs, bonne voix d’anges, des chansons spirituelles, kiosque, gardons notre silence, je devins un opéra fabuleux, les chacals piaulent, un musicien même, le bruit neuf, la fanfare tournant, des airs populaires, des corporations de chanteurs géants, sort la musique inconnue, les bandes de musique rare, la cascade sonne, la voix féminine, les sauts d’harmonie inouïes, les voix instructives, aux ritournelles, des scènes lyriques accompagnées de flûte et de tambour, le chant clair des malheureux ». La musique semble conséquente chez Rimbaud, il écrit à Verlaine son intérêt pour les pièces musicales, les ariettes de Favart et ils partageront sur ce sujet. On lit aussi Chanson de la plus haute tour. La musique peut-être à elle seule un vrai sujet et Cabaner qui initiera Rimbaud au piano, peut noter que son élève à sa suite de la vision de chaque note de la gamme, écrira Voyelles, un poème plein de synesthésie.

Et pour ne pas demeurer en reste avec le toucher, sont relevés : « doux geste du réveil, ta poitrine sur ma poitrine, tire par la cravate, enlacent leurs bris grêles, elle tourne d’un mouvement vif, la main gantée, sentant les soleils, leur en-marche, et je danse ». Quant au goût et à l’odorat, c’est un thème dans le quel Rimbaud aime se mettre en scène : boire manger, sentir, savourer, parfums, sève… (Réparties de Nina, Roman, A la musique, Le forgeron, Au cabaret vert, Les chercheuses de poux, etc…)

A propos des gestes, le plus significatif qui nous soit parvenu est celui dont Alfred Bardey témoigne quant à ces « petits gestes coupants, de la main droite et à contre-temps » dont Arthur Rimbaud accompagnait ses courtes explications. Mais aussi ses grognements de sanglier, son toussotement bref, comme un gloussement comme le rapporte Delahaye ou Izambard qui ont noté aussi par ailleurs qu’Arthur Rimbaud était un être sensible et émotif.

Et enfin pour le regard d’Arthur, il faut lire Mathilde Mauté de Fleurville qui rappelle que c’était « un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. Il avait un aspect d’un jeune potache ayant grandi trop vite, car son pantalon écourté laissait voir des chaussettes de coton bleu tricotées par les soins maternels. Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de la timidité ». Dépité Mathilde rendait là a posteriori un coup à son concurrent sexuel. Et Delahaye qui connaissait bien Arthur, a  bien noté « un tout petit éclair passant dans ses yeux » réprobateurs quand son ami, curieux de savoir, en 1879, ce qu’il advient de la littérature et lui répond avec un rire sardonique : « Je ne pense plus à ça ». Fermer le ban !

Une symphonie de couleurs

Victor Hugo, dont Arthur est le lecteur, réduit l’infinité des nuances à un très petit nombre de couleurs bien tranchées. C’est pour cela que le poète emploie si souvent dans ses comparaisons les métaux, les pierres précieuses, les perles. Le blanc devient argent, le jaune l’or, le vert est appelé émeraude, le bleu, turquoise ou saphir, le rouge rubis… Ainsi, il écrit :« Toujours ce qui là-bas vole au gré du zéphyr / Avec des ailes d’or, de pourpre et de saphir, / Nous fait courir et nous devance ; / Mais adieu l’aile d’or, pourpre, émail, vermillon, / Quand l’enfant a saisi le frêle papillon, / Quand l’homme a pris son espérance ! ».  [« Oh ! pourquoi te cacher ? » in « Les feuilles d’automne »].

Pour rechercher ce qui peut caractériser un poète, ne faut-il pas regarder le projet qui sous-tend son œuvre ? Rimbaud utilise-t-il la couleur pour embellir ?

Dans son étude sur « L’adjectif chez Rimbaud » Joëlle Gardes Tamine note « Les adjectifs de couleur subissent l’évolution inverse des adjectifs dérivés et relationnels : leur nombre diminue jusqu’aux Illuminations. En regard du tableau 2 concernant le décompte, dans le corpus 1870-1871 on a 65% de couleurs, puis 18% pour les poésies de 1872 additionnées des contenus des albums et Stupra, moins de 4% pour Une Saison en enfer et 14% pour les Illuminations, à mettre en rapport avec la quantité d’œuvres 33% pour le premier corpus, 32% pour le second, moins de 6% pour le troisième, 29% pour le dernier. Le constat de cette raréfaction est identique dans notre étude statistique. Et d’ajouter « Là encore Rimbaud s’éloigne de la langue poétique du temps : il suffit de songer à la profusion des adjectifs de couleur chez les Parnassiens. Sa remarque semble réaliste alors qu’on n’ignore pas que Rimbaud s’attaque à « la vieillerie poétique ». Peut-être que la recherche d’une nouvelle langue lui fait se débarrasser de certains outils moins ampoulés, pour une langue plus naturelle.

Reste que Suzanne Bernard dans la Palette de Rimbaud tout en s’en détachant relie Rimbaud à l’impressionnisme, mouvement pictural annoncé en 1874 alors qu’il abandonne la littérature. Certes, elle constate qu’il fait usage de ton pur très souvent et appelle peu de nuances, ce qui est aussi réel. L’addition des couleurs pures fournit une quantité de 400 usages et 204 occurrences, sachant que l’or et ses dérivés à lui seul représente une quantité d’usage de 54 (tableau 2). Alors, ne pourrait-on pas le rapprocher de la leçon du Talisman, l’Aven au bois d’amour (huile sur bois 27 cm de haut pour 21 cm de large, Musée d’Orsay) dans laquelle Paul Gauguin aurait dit à Paul Sérusier « Comment voyez-vous ces arbres ? Ils sont jaunes. Eh bien, mettez du jaune ; cette ombre, plutôt bleue, peignez-la avec de l’outremer pur ; ces feuilles rouges ? mettez du vermillon » pour privilégier la sensation visuelle et le rendu illusionniste de la nature.

Par ailleurs, depuis bien longtemps les poètes font usage de coloris pour parler aux sens ainsi Michel Brouillard recense-t-il Les couleurs dans la poésie latine au premier siècle avant J.- C. comme ornement utile et indispensable. Il tire des conclusions sur la signification de l’usage de chacune des couleurs principales et ainsi pour lui « La couleur jaune occupe une place fondamentale dans la palette (lui aussi) des couleurs, tant par la présence d’un vocabulaire très étendu que par un grand nombre d’occurrences. Mais il faut souligner que parmi ces occurrences, quel que soit le poète (Lucrèce, Catulle, Horace, Virgile, Tibulle, Properce et Ovide), la part relative de l’ »or » est considérable. Il y a là comme une sorte de déséquilibre au détriment des autres termes, moins nobles ». Cette observation se retrouve dans la poésie de Rimbaud avec 24 fois la couleur jaune mais 45 fois la couleur « or » sans compter ses 4 occurrences présentes 9 fois. Dans la poésie de Rimbaud, la couleur jaune et or constituent la présence la plus importante, 97 fois soit presque autant de fois que la couleur noire 104 fois avec ses occurrences.

Mais c’est par la technicité que Joëlle Gardes Tamine prend le sujet : « Le style, c’est la grammaire ». Les adjectifs de couleur servent une caractéristique précise et sont souvent descriptifs. La position de ce type d’adjectif paraît plus souvent suivre le substantif, soit SA (substantif + adjectif). Cependant l’adjectif conserve sa valeur concrète par exemple « de noirs filons » dans Ce qu’on dit au poète à propos des fleurs, mais une valeur impressive peut apparaître par exemple » les bleus dégoûts » (AS). Cette valeur impressive donne un sens appréciatif (ou dépréciatif). Le jugement semble l’emporter alors, d’ailleurs Arthur, caricatural, recourt à la dérision comme par exemple « Un noir grotesque » ridiculise la religion à travers le curé (Les premières communions). Mais aussi,  Rimbaud a corrigé dans A la musique sa composition initiale remise à Izambard Sous les verts marronniers par Sous les marronniers verts dans la version remise à Paul Demeny en octobre 1870. L’adjectif de couleur antéposé a tendance à perdre en caractéristique ce qu’il gagnera en valeur impressive. C’est probablement cette démonstration impressive qui a fait valoir le côté impressionniste, à Suzanne Bernard. Les adjectifs de couleur dans les illuminations présentent une construction SA sauf pour le cas « les violettes frondaisons » et donne une confirmation à davantage de naturel. Enfin, Joëlle Gardes Tamine s’interroge sur la position de l’adjectif dans la métrique, à la césure : « Un bourgeois à boutons / clairs, bedaine flamande » dans A la musique ou encore dans les rejets internes, externes, les enjambements par exemple « Le soir ?… nous reprendrons la route / Blanche qui court » dans Les Réparties de Nina comme à la clausule ou en fin de vers où l’adjectif sert la rime « heures bleues …/…fleurs feues » dans Est-elle almée ? La situation AS sert aussi la rime ainsi dans Bal des pendus, on lit « d’un rouge d’enfer » qui rime avec « un orgue de fer ». C’est diverses situations sont fréquentes dans l’usage des couleurs pures par Rimbaud. Dans sa communication, elle rappelle qu’André Guyaux signale une poétique du glissement à laquelle contribuent un jeu de sonorités comme par exemple « le col gras et gris » de Vénus Anadyomène, « route rouge » dans Enfance II, ou bien « lèvres vertes », « parfums pourpres » dans Métropolitain qui favorise une mise en relief. Des groupes nominaux accumulés présente des antithèses dont un exemple du noir et du blanc dans les étrennes des orphelins, « Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs » ou encore de croisements de termes dans Les Chercheuses de poux, « Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes, / implore l’essaim blanc des rêves indistincts ». Et de conclure : « Ce n’est donc pas dans l’écart, dans la violation, que se créée la nouvelle langue poétique, mais dans l’utilisation optimale des possibilités linguistiques et c’est dans le passage des unités grammaticales au texte que se construit le style ».

Quant à la signification d’ordre physique, les divers coloris empruntent également une voie morale, cela est significatif pour le noir et le rouge par exemple la boue noire et rouge que l’on retrouve au long d’Une Saison en enfer ou des Illuminations. Bien sûr le noir remplit sa fonction de mélancolie, de tristesse, d’obscurité, de deuil, de misère et décrit les personnages, le regard, leurs yeux, les cheveux, les poils pubiens, leurs vêtements et donne le ton pour la valeur morale exprimée par la boue noire, les rues noires, le ciel noir ou encore présente les idées politiques avec les drapeaux noirs de la Commune. Chez Rimbaud le blanc recouvre des thèmes de pureté, de virginité, symbolise des aspects religieux (Marie, anges, agneau Pascal, Jésus) mais décrit la race humaine blanche à travers un vocabulaire réaliste comme la peau, les membres, les mains, les cheveux, le front, les dents, l’œil, les fesses mais encore les objets, les habits et devient lyrique quand il s’agit des cieux, du couchant, du soleil. Le bleu fortement présent sert beaucoup pour la césure, à la rime, lors de rejets. Il décrit des atmosphères selon les temps de la journée, l’eau (flots, fleuves…), les objets, les animaux, les personnes ; Rimbaud marie cette couleur avec le jaune et le rouge. Bien sûr la nuit, les soirs sont bleus (Sensation), les herbes sont bleues d’ailleurs comme les juments, le jeu d’ombre et de lumière y est pour quelque chose (des choses vues). Cette couleur est plutôt gaie chez le poète et lui rappelle de bon moment. Bien sûr que le vert symbolise la nature et l’évasion d’Arthur dans les paysages traversés lors de ses promenades autour de Charleville et de ses fugues dans la première partie de sa création et plus tard lorsqu’il rappelle dans sa poésie l’auberge verte qui ne lui semble plus ouverte. Le rouge allie le réalisme à travers un lexique décrivant l’humain, la colère, le rouge des canonnades, la mort donnée, le rouge instituant la souffrance, la honte, les valeurs morales. La couleur jaune exprime souvent l’état de santé physique et ainsi son signifiant moral par le biais des métaphores en lien.

Bien entendu, Rimbaud recourt à l’usage des pierres précieuses tout comme à l’or et l’argent pour diversifier ses coloris mais sans un abus excessif. L’usage de couleurs pures semblent en rapport avec son tempérament tranchant et réaliste.