Paul Verlaine

Jeunesse

 

fac-similé baptême Verlaine

Paul Verlaine, né à Metz le 30 mars 1844, est l’enfant unique du capitaine Nicolas-Auguste Verlaine et de son épouse Elisa-Stéphanie Dehée ; il décède à Paris le 8 janvier 1896.

Le 18 avril 1844, Paul Marie est baptisé en l’église Notre-Dame de l’Assomption de Metz, église de style baroque dédiée à la dévotion de la Vierge. Edifiée à compter de 1665, Louis XIV avait 26 ans, elle dispose de 21 verrières réalisées par Laurent-Charles Maréchal entre 1841 et 1860, dessinateur, pastelliste et peintre verrier (1801-1887). Le chœur représente le Cycle de la primauté de Pierre, le transept traduit le Cycle de la Vierge et enfin la nef image le Cycle de l’Eglise. Les vitraux ont été restaurés en 2009 et 2014.

En poussant le portail principal, on peut découvrir le fac-similé de l’acte de baptême de Verlaine, comme le représente la photographie ci-dessus. L’Eglise a signifié son attachement à ce poète dont la conversion se lit dans le recueil Sagesse, publié en 1880. Pour cela, un poème fut choisi dont l’incipit « Le ciel est, par-dessus le toit » (pièce VI de Sagesse III) évoque le calme, la paisibilité, la nature et magnifie la vie mais en contre-point interroge le poète sur sa vie dissolue d’avant, avec la dernière strophe qui peut  interpeler, aussi,  tout un chacun !

Le ciel est, par-dessus le toit,

Si bleu, si calme !

Un arbre, par-dessus le toit,

Berce sa palme.

 

La cloche, dans le ciel qu’on voit,

Doucement tinte.

Un oiseau sur l’arbre qu’on voit

Chante sa plainte.

 

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,

Simple et tranquille.

Cette paisible rumeur-là

Vient de la ville.

 

-Qu’as-tu fait, ô toi que voilà

Pleurant  sans cesse,

Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse ?

 

Publicités

Verlaine et Metz

EPSON MFP image

Esplanade à Metz

La présence de Paul Verlaine à Metz

Comme une exhortation à lui-même, débutant par un tiret, dans son recueil Sagesse, Paul Verlaine écrit ces vers dont l’incipit est Le ciel est, par-dessus le toit :

-Qu’as-tu fait, ô toi que voilà

Pleurant sans cesse,

Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse ?

Sa réflexion amère revient sur son passé où il y a laissé son mariage avec Mathilde Mauté de Fleurville et ses frasques avec Arthur Rimbaud.

Mais avant cette jeunesse, il y eut aussi son enfance heureuse vécue avec ses parents dont un lieu, Metz, qu’il évoque dans Souvenirs d’un Messin. On peut retrouver dans la revue du patrimoine des Bibliothèques-Médiathèques de la Ville de Metz, Medamothi, Les Confessions de Paul Verlaine à propos de cette vie messine depuis sa naissance jusqu’au départ de la famille pour Paris.

Aussi, nous allons rechercher les traces de la présence du poète Paul Verlaine à Metz. Le hasard des garnisons conduit Stéphanie Dehée et son capitaine de mari Nicolas Auguste Verlaine dans la plus forte citadelle de l’Est de la France : Metz ; et particulièrement à l’Ecole d’application de l’artillerie et du génie dont on peut encore voir, rue aux Ours, le fronton. Le mariage a eu lieu à Arras en décembre 1831 ; ce 15 décembre, Stéphanie, de Fampoux, fille de cultivateurs de l’arrageois épouse Nicolas, militaire de carrière, né à Bertrix, une commune des Ardennes du plateau qui domine la Semois. Epoux attentionné, il connaît l’envie de maternité de son épouse. Enceinte trois fois déjà, les grossesses « avortent » et curiosité, elle conserve dans le formol les trois fœtus qu’elle saura exhiber devant ses visiteurs.

Mais le bonheur de mère survient le 30 mars 1844, à neuf heures du soir, avec la naissance de Paul Marie, dans l’appartement du 2 rue Haute-Pierre, appartement qui aujourd’hui se visite. Bien vite, trois semaines après, Paul est baptisé à l’église Notre-Dame de Metz, rue de la Chèvre, et où un petit cartel rappelle ce baptême ; un passage dans cette église illustrera davantage cette mémoire.

Le couple avait en charge l’éducation de la nièce de Stéphanie, Elisa Moncomble qui fréquentait l’école Sainte-Chrétienne, rue Dupont des Loges. Encore une fois, un déménagement les conduira dans le midi de la France, en début 1845 et ils seront de retour à Metz à l’été 48. Paul, est ravi de retrouver sa cousine, cousine dont il tombera amoureux quelques années plus tard et qui mariée se refusera à lui. On peut retrouver dans Poèmes saturniens, dans la section Melancholia plusieurs poèmes qui illustrent cet amour improbable, comme par exemple Après trois ans, Mon rêve familier ou encore A une femme.

Il a tout juste 7 ans quand il fait la connaissance de Mathilde, la plus jeune des filles du Président du tribunal de 1ere instance. Paul retrouve sa belle et joue avec elle sur l’esplanade dont il nous donnera plus tard de belles feuilles (1892). Bien sûr, on retrouve l’esplanade, le mont Saint Quentin, la Moselle, le jardin de Boufflers, la musique et au loin la cathédrale, ses vitraux et le Graouilly. Et aujourd’hui, on peut voir sous l’esplanade, le buste de Verlaine qui est affublé d’une cravate, lors de son jour anniversaire.

Hélas, l’idylle naissante s’achève fin 1851 lorsque le capitaine Verlaine met fin à sa carrière militaire et prend sa retraite boulevard des Batignolles à Paris, avec sa Stéphanie et Paul.

Voici quelques passages de ses impressions sur sa vie messine.

« Metz possédait et doit encore posséder une très belle promenade appelée « l’esplanade », donnant en terrasse sur la Moselle qui s’y étale, large et pure, au pied de collines fertiles en raisins et d’un aspect des plus agréables ».

« Au centre de la promenade s’élevait, et doit encore s’élever, une élégante estrade destinée aux concerts militaires qui avaient lieu les jeudis après-midi et les dimanches après les vêpres ». « L’Esplanade les fois de musique ! bon dieu, que j’y aspirais ! ».

Et d’ailleurs, sensible au charme et à l’élégance qui se développait, il écrit : « …les dames en shalls de cachemire de l’inde, en écharpes de crêpe de Chine…aux capotes panachées de plumes rares et dont le bavolet, grâce à de savantes inclinaisons – toute la ville, le Tout-Metz à saluer, – ne cachait pas autant sa nuque et les frisons d’or clair ou rouge, d’ébène noir ou mordoré, qu’on eût pu le redouter, ô remembrances infantiles de quand, insoucieux moutard, je poussais et tapais mon cerceau novice entre les pantalons à bandes rouges, à liserés noirs des militaires, de nankin ou de casimir ou de coutil des citadins fumeurs de cigarilles ».

Mais c’est dans l ’Ode à Metz (voir l’article de ce blog) que Metz y est tout entier et dans laquelle l’âme de Paul pour sa patrie s’y trouve.

De nos jours, l’université, devenue de Lorraine, fut longtemps celle de Paul Verlaine et c’est la médiathèque qui porte désormais son nom. Tout comme une rue de Metz porte son nom.

Mais n’oublions pas de faire un détour par la synagogue de Metz, là où se trouve sur la place, la statue d’un compatriote de Paul, Gustave Kahn qui dirigeait La Vogue, à Paris, revue d’avant-garde dans laquelle Verlaine a tant fait pour la promotion de l’œuvre d’Arthur Rimbaud dont en particulier les Illuminations et d’autres poèmes.

 

 

 

 

Chut!

drapeaux mairie metzQuand on regarde l’hôtel de ville de Metz, on observe concrètement que le premier jour de l’année deux mille seize a mis fin à une identité assortie d’une longue histoire.

Voyons sur sa façade, sous les fenêtres, juste en dessous de la devise républicaine, Liberté, Egalité, Fraternité, il a disparu à toute vitesse et en silence ! Chut !!!!!

Comptons de gauche à droite, un, deux, trois, quatre, cinq ! Cinq baudriers : le premier porte, fier, celui de nos trois couleurs de France, le bleu, le blanc et le rouge puis un vide, un absent, ensuite l’étendard messin, noir et blanc puis la bannière bleue étoilée et le cinquième, de nouveau, le pavillon patriotique.

Le second aurait-il chu ? Que s’est-il passé ? Le drapeau lorrain dont le blasonnement est « d’or, à la bande de gueules, chargée de trois alérions d’argent » n’est plus, comme sa région dont on doit faire le deuil. Qu’importe que depuis 511, on parle de l’Austrasie, il vaut mieux chanter avec les nouvelles sirènes, sonnantes et trébuchantes, car c’est au nom des sous que l’on raye d’un trait l’histoire et l’avenir. Ce seront des économies, dit-on ! On verra, pour le moment cela n’en prend pas le chemin et n’a pas été démontré. Comme toutes les décisions qui sont le fruit blet d’un monarque peu éclairé et de ses vassaux. Les seigneurs de la guerre ont pris le contrepied tout en sachant qu’ils seraient tous au rendez-vous dans la cour ! Mais où est donc le fou du Roi ?

Alérion, c’est l’anagramme de LOREINA, l’ancienne orthographe de Lorraine, peut-on y voir l’espoir d’un envol prochain ?

Qu’en pensent Paul Verlaine et Maurice Barrès ?

 

Ardennais

Dans une récente beuquette, l’écrivain ardennais, Yanny Hureaux,  célèbre Verlaine.

Rappelons que Paul Verlaine, ardennais par son père (Ardenne belge), fit un passage arrosé avec Rimbaud et Bretagne, à Charleville, pour passer nuitamment avec le jeune Arthur, en rase campagne, la frontière franco-belge, en juillet 1872. Mais son passage est marqué aussi, par sa présence à Rethel, comme professeur à l’institution Notre-Dame de 1877 à 1879. Juniville l’a vu faire un retour à la terre, de 1880 à 1882. Après avoir liquidé la ferme de Juniville, il s’installa dans la ferme Marval à Coulommes de 1883 à 1885. En 1885, il vend cette ferme pour retourner à Paris, où il décédera le 8 janvier 1896.

Une grande ferveur

Dimanche dernier , en l’église Saint-Rémi de Charlestown où Rimbaud fut baptisé, fit sa première communion et subit un office funèbre de première classe, un hommage d’une grande ferveur religieuse a été rendu, non pas à notre Arthur mais à celui qui fut un temps son sauvage et diabolique amant. A l’issue de la grand-messe, en présence de nombreux paroissiens visiblement émus, le Père Di Lizia a béni trois oeuvres d’art portant chacune le titre d’un recueil poétique de Paul Verlaine : « Sagesse », « Amour » et « Bonheur ». Le célèbre peintre ardennais Hubert Pauget les a conçues dans des tapis décoratifs dont il a extrait la laine avant de les traiter avec des bombes de peinture ! Il s’en dégage un fabuleux chatoiement de couleurs empreint d’une captivante poésie. Suspendus à un mur de l’église, ces tapis extraordinaires sont verlainiens au possible. Comment pourrait-il en être autrement quand on sait la passion que Hubert Pauget voue au poète ? L’emprise de ce que l’on est en droit de nommer « une communion » a imposé à l’artiste de choisir une date symbolique pour offrir à son cher Paul l’offrande d’une bénédiction dans la ville natale de Rimbaud. Dimanche dernier, 10 janvier 2016, correspondait pile au cent-vingtième anniversaire de la célébration des obsèques de Verlaine, à Paris. Qu’en pense le vénérable Père Vincent Tanazacq, cet archidiacre parisien originaire de Maubert-Fontaine ? Lui, chaque 10 novembre, il s’en vient bénir la tombe de notre Arthur, le jour anniversaire de sa mort ? Yauque, nem !

 

A la musique (ter)

Le petit Paul Verlaine courait, bien vite sur l’Esplanade, écouter la musique donnée par le 2è génie, des fantaisies sur des opéras d’Ambroise Thomas, un autre messin. Il était tout émoustillé par les toilettes, la soie, le satin, les moires des dames et les plastrons, les épaulettes d’or des militaires. Dans sa jeunesse, il fut librettiste d’opérettes avec Fisch-Ton-Khan ou Vaucochard et fils et collabora avec Emmanuel Chabrier qui disait de la musique de Thomas qu’elle est légère, facile et mélodieuse. Ce serait sans dire les ariettes oubliées, celles de Favart, rappelées par Arthur Rimbaud. Il a pu connaître à Paris son compatriote, Gabriel Pierné, né à Metz qui avait comme lui choisi la nationalité française. Une affreuse époque lointaine. L’époque a changé, les nouvelles toujours aussi maussades.
Pourtant, il suffit d’un peu de musique. Le chœur de l’opéra-théâtre, ce mardi, offrait à voir six belles en toilette, au décolleté pigeonnant, trois messieurs en jaquette et à entendre un répertoire musical de comédies : soli, duos, et enfin tutti, telle une prière s’envolait « C’est l’amour qui flotte dans l’air à la ronde, c’est l’amour qui console le pauvre monde, c’est l’amour qui rend chaque jour la gaîté, c’est l’amour qui nous rendra la liberté ».
Cœurs lumineux loin de la grisaille. La musique n’adoucit-elle pas les mœurs ?
Qu’en pensent les saltimbanques ?

Paul et Arthur dans les rues de Londres

Depuis Ostende, le sept septembre 1872, les deux poètes Paul Verlaine et Arthur Rimbaud embarquent pour Douvres et séjournent à Londres. C’est l’occasion pour eux de visiter la cité et de laisser des traces à travers des poèmes ou de la prose.

Dans Romances sans paroles que Paul souhaitait dédier à Arthur [« Lui étant là »] et qu’Edmond Lepelletier lui recommanda de ne pas faire, il nous donne dans la partie Aquarelles des vues de Londres, Streets I et II.
Dans Streets I, Dansons la gigue ! La scène se déroule dans le quartier de Soho et pour Streets II, Ô la rivière dans la rue ! La promenade a lieu dans le quartier de Paddington.

Streets I

Dansons la gigue !

J’aimais surtout ses jolis yeux,
Plus clairs que l’étoile des cieux,
J’aimais ses yeux malicieux.

Dansons la gigue !

Elle avait des façons vraiment
De désoler un pauvre amant,
Que c’en était vraiment charmant !

Dansons la gigue !

Mais je trouve encore meilleur
Le baiser de sa bouche en fleur
Depuis qu’elle est morte à mon cœur.

Dansons la gigue !

Je me souviens, je me souviens
Des heures et des entretiens,
Et c’est le meilleur de mes biens.

Dansons la gigue !

Old Compton Street

Old Compton Street

Le poème fut composé à Hibernia Tavern, un café qui faisait le coin entre Old Compton Street et Greek Street et dans lequel Verlaine y a vu danser la gigue. Il s’agit d’une danse populaire anglaise au rythme vif, les danseurs frappant les talons et les pointes rapidement et de façon alternée. Le poème suit la cadence énergique du refrain « Dansons la gigue ! » dont la rime est féminine, les couplets offrant une rime masculine. La poésie dit le souvenir de Mathilde, l’épouse dont se dit abandonné l’amant (Paul).
4 tercets de vers de 8 pieds et monorimes plus le refrain.

Streets II

Ô la rivière dans la rue !
Fantastiquement apparue
Derrière un mur haut de cinq pieds,
Elle roule sans un murmure
Son onde opaque et pourtant pure
Par les faubourgs pacifiés.

La chaussée est très large, en sorte
Que l’eau jaune comme une morte
Dévale ample et sans nuls espoirs
De rien refléter que la brume,
Même alors que l’aurore allume
Les cottages jaunes et noirs.

regent's Caanal in Maida

regent’s Caanal in Maida

Le lieu est identifié pour être le Regent’s canal qui débouche d’un souterrain et passe au-dessous de Maida Vale avec un mur unique et qui apparaît soudain ainsi « fantastiquement » dans la rue. Le quartier comporte des maisons jaunes noircies. Ainsi, le canal rejoint le bassin « Little Venice » et le Grand Union Canal qui lui même se jette dans la Tamise à Regent’s canal Dock. Ce canal servait au transport de charbon, de marchandises diverses, aujourd’hui il est dédié au tourisme fluvial. On peut y voir les fameux « narrowboats » adaptés à la dimension de ce canal peu large et peu profond.
Le poème, deux sizains de vers de 8 pieds, propose deux rimes plates et quatre rimes embrassées, en alternant la rime féminine et masculine.

Paddington

Paddington

Dans Promontoire, Rimbaud écrit : «… des Embankments d’une Venise louche… ». On remarque que les « Embankments » sont à Londres et non à Venise. Ce lieu vu aussi à Londres « La petite Venise » aurait pu lui en suggérer l’usage. « Louche » pourrait rappeler ici l’onde opaque, jaune, morte, la brume et peut-être l’affairisme industriel de l’époque et le côté trouble à la Dickens.

Rimbaud dans les Illuminations donnent aussi des vues de Londres, ainsi par exemple, dans Métropolitain, Les Ponts, Villes I et II, il nous fait part de la modernité.

Bibliographie :
– Fêtes galantes et Romances sans paroles, Paul Verlaine, notes de Jacques Borel, Gallimard
– Poésies, Une saison en enfer, Illuminations, Arthur Rimbaud, édition établie par Louis Forestier, Gallimard

L’extravagant périple des Illuminécheunes

Dans son échange épistolaire du 27 octobre 1878, avec Charles de Sivry, Paul Verlaine use du langage argotique, mimant la phonétique anglaise par un « Illuminécheunes », pour parler des Illuminations poèmes en prose d’Arthur Rimbaud.

Tant les poèmes d’Arthur suivent le cours de sa vie et restent assez facilement identifiables dans le temps, depuis sa scolarité jusqu’à l’édition d’Une Saison en enfer, autant le parcours des Illuminations pour parvenir sur le bureau de La Vogue fut épique.

Déjà en mai 1873, dans sa lettre de « Laïtou » adressée à son ami Ernest Delahaye, Arthur laisse poindre un signe concernant peut-être cette prose.

« […] Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t’avoir proposé un rendez-vol au dimanche 18, à Boulion (sic). Moi je ne puis y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de quelques fraguemants (sic) en prose de moi ou de lui, à me retourner. »

Et Paul d’écrire :
« Boglione, le dimanche 18 […] A bientôt, n’est-ce pas ? Écris vite. Envoie explanade, tu auras bientôt tes fragments. »

Dans l’argot de Verlaine et Rimbaud, « explanade » signifie probablement Explication et/ou Autre Explication que l’on trouve dans le recueil Parallèlement de Verlaine.

Mais fragments ! Que sont ces fragments ?

S’il s’agit de la composition du possible manuscrit des Illuminations, qu’en sait-on et qu’ignore-t-on ?

Le compagnonnage de Nouveau et Rimbaud

En fin d’année 1873, son espoir de promouvoir Une Saison en enfer dans les milieux parisiens est définitivement clos pour Arthur Rimbaud. Les péripéties de Bruxelles et l’emprisonnement de Verlaine sont parvenus jusqu’à Paris et le monde littéraire lui tourne le dos.
Un jeune poète, de trois ans son aîné, Germain Nouveau lui dit son admiration lors d’une rencontre au café Tabourey.
Dès mars 1874, Rimbaud est à Londres pour son quatrième séjour dans cette capitale. Son compagnon Germain Nouveau et lui logent à Stamford Street tout près de la gare de Waterloo et ils fréquentent la bibliothèque du British Museum comme en atteste leur inscription. Nouveau quitte Londres et Arthur, en juin, en bons termes. Bien souvent, on date de cette époque le manuscrit des Illuminations et de sa mise au net. En effet, dans deux « illuminations », on reconnaît l’écriture de Germain Nouveau :

– Métropolitain, à partir du mot « arqué ». Le mot « Guaranies » possiblement difficile à déchiffrer pour la copie, correspond à l’écriture d’Arthur.
Villes [1], cependant le titre est de la main de Rimbaud.

Germain Nouveau est-il uniquement copiste ou plus? La thèse présentée en 1964 par Jacques Lovichi sur ce sujet fut refusée par le jury. Dans sa biographie de Nouveau, en 1983, Alexandre L. Amprinoz note des similarités entre les Notes parisiennes de Nouveau et les Illuminations de Rimbaud. Ainsi, Nouveau aurait été plus qu’un simple secrétaire ! Cet argument est encore développé, en 2014, par Eddie Breuil dans son livre Du Nouveau chez Rimbaud. La polémique est circoncise, semble-t-il, mais la réflexion reste ouverte quant à la paternité que jamais Nouveau n’a revendiquée.

Toujours est-il qu’une mise au net ne signifie pas la date composition des poèmes . Ce qui importe pour l’exégèse c’est bien de positionner les Illuminations avant ou après la composition d’Une Saison en enfer !
Selon Delahaye, elles datent de 1872 car il dit avoir entendu lire Arthur et les appeler poèmes en prose. D’après Verlaine, Arthur aurait écrit ces poèmes en prose de 1873 à 1875, parmi des voyages tant en Belgique qu’en Angleterre et dans toute l’Allemagne. Il suggère le commencement de l’œuvre avant Une Saison en enfer et puis l’achèvement deux ans plus tard.
Pour sa sœur, Isabelle, devenue Berrichon par son mariage, la Saison marquait la fin de la vie littéraire de son frère, son adieu à la poésie et son reniement concrétisé par l’autodafé des exemplaires en sa possession.

Dans sa thèse de 1949, Henry de Bouillane de Lacoste après une étude graphologique de divers autographes de date déterminée, des manuscrits d’Illuminations et d’après l’évolution de l’écriture d’Arthur propose de tenir les Illuminations pour postérieures à Une Saison en enfer.
La démonstration ne révèle pas la date de la composition et, en cela, reste faible.
Aujourd’hui certaines approches de chercheurs considèrent que des créations pourraient dater de fin 1872, début 1873.

Pour l’exemple, David Ducoffre (blog Enluminures, Plainted Plates) s’interroge sur la proximité de la pièce de Leconte de Lisle, Les Erinnyes du 6 janvier 1873 et la possible création contemporaine de Ville dont le mot fautif « Erynnies » est constaté. Rimbaud aurait pu prendre connaissance de ce mot dans Le Monde Illustré ou La renaissance littéraire.

Paul Verlaine à Stuttegarce

Enfin, Verlaine, sorti de prison, revoit Arthur Rimbaud pour la dernière fois, lors d’un séjour de deux jours à Stuttgart (Stuttegarce, dans son jargon de potache), fin février 1875. Arthur confia à Paul le manuscrit des Illuminations et lui demanda de le faire parvenir à Germain Nouveau à des fins d’impression.
Verlaine, dans son étude des Hommes d’aujourd’hui concernant Rimbaud, dit que le manuscrit des Illuminations fut remis à Stuttgart « à quelqu’un qui en eut soin ».
Le 1er mai 1875, depuis Stickney, dans sa lettre à Delahaye, Verlaine écrit : «  […] Rimbaud m’ayant prié d’envoyer pour être imprimé des « poèmes en prose » siens, que j’avais envoyé (2fr.75 de port!!!) illico […]. Verlaine ne connaissait pas Germain Nouveau, à l’époque.

Aujourd’hui, il faut reconnaître qu’on ignore les dates de composition des Illuminations, toutefois on propose pour la composition une amplitude allant de fin 1872 à mars 1875. Soit trois ans probablement discontinus, pour quarante trois pièces ! Il est vrai que les mots allemands « wasserfall » (Aube) et « strom » (Mouvement) tombent à pique avec le séjour allemand en 1875 mais Rimbaud aurait pu connaître ces mots aussi durant sa scolarité.

Les séjours d’Arthur à Londres et en Angleterre se perçoivent dans bon nombre des Illuminations ;
Being Beauteous, Bottom, Fairy sont des titres anglais et comme « Spunk, cottage, steerage, pier, turf, embankments, railways, brick, Ashby, Hampton court, Brooklyn, Scarbro’, comfort » sont autant de références à des mots anglais.

Alors d’où provient le titre donné à ce recueil dont il faut dire qu’il s’agit plus sûrement d’un dossier remis à Verlaine et de quoi se constituait-il réellement ? Verlaine fut plutôt muet sur ce sujet.

On ne connaît aucun autographe portant le mot-titre d’Illuminations ; seul le manuscrit de Promontoire, au bas, témoigne des initiales A.R . de l’écriture d’Arthur, suivi de (Illuminations) qui pourrait provenir de l’écriture d’un collaborateur d’un éditeur. Mais pour le reste Rimbaud n’a laissé aucune consigne. Ce dossier est-il achevé ? Rimbaud aurait-il renoncé à le publier ?

Seul le témoignage de Paul Verlaine authentifie ce titre. Dans son échange épistolaire d’août 1878 avec Charles de Sivry, il mentionne les Illuminations (painted plates) puis le 27 octobre suivant les « Illuminéchennes ». Il affirmera dans la première édition de 1886 que le mot Illuminations provient de l’anglais et qu’il signifie gravures coloriées (coloured plates) Il ira jusqu’à dire qu’il s’agit du sous-titre donné par Monsieur Arthur Rimbaud à son manuscrit.
Un des sens de ce mot peut aussi à voir avec des enluminures ou des assiettes peintes, d’ailleurs certains poèmes tendent à le prouver comme Parade, Ville, Aube, Marine, Promontoire etc…

Enfin faut-il dire Illuminations ou Les Illuminations ? Les titres des poèmes étant dépourvus d’un article, à ce jour, les exégètes s’accordent sur Illuminations pour aller dans le sens de l’argument précédent.

Verlaine de retour à Paris

En 1882, Paul Verlaine, après ses tentatives agricoles, revient à Paris ; voilà maintenant dix ans qu’il en est absent et il lui faut se relancer dans le monde littéraire.

Dans la revue Lutèce, en 1883, il publie une série Les Poètes maudits. Son étude sur Rimbaud paraît dans les numéros des 5 et 12 octobre puis du 10 novembre. Certes, il appréciait le poète mais leurs derniers échanges épistolaires ne donnaient pas une température au beau fixe. En un mot, Rimbaud ne voulait plus le voir et Verlaine lui en voulait de le prendre pour un pingre.
Toujours est-il que c’est audacieux de sa part alors qu’il pourrait voir surgir le passé sulfureux auquel il était associé.

Après avoir envoyé le manuscrit d’Illuminations à Nouveau, ce dernier le remet à Paul Verlaine à Arras en septembre 1877. Paul le confiera alors à son ancien beau-frère Charles de Sivry (demi-frère de Mathilde Mauté de Fleurville, ex-épouse Verlaine). Attendait-il de Sivry une composition musicale des poèmes ? Verlaine lui réclamera avec empressement. En cours de remariage, donc de changement de nom d’épouse, Mathilde leva son veto quant aux autographes de Rimbaud et accepta que son demi-frère en dispose en vue d’une publication, sous réserve que Verlaine ne fut pas associé à l’opération. Par une lettre du 12 mars 1886, Louis Le Cardonnel est invité à récupérer les manuscrits et à servir d’intermédiaire. Le secrétaire de rédaction, Gustave Kahn, de la revue La Vogue, revue avant-gardiste, insiste vigoureusement auprès de Le Cardonnel pour disposer des manuscrits. Le Cardonnel confie le manuscrit au poète Louis Fière qui écrit à Kahn de s’adresser à lui. Coup de chance, Félix Fénéon, collaborateur de la revue est collègue de bureau au ministère de la guerre, de Zénon Fière, frère aîné de Louis. Enfin, après ce parcours du combattant, le dossier de Rimbaud parvient à la rédaction de La Vogue dont Léon d’Orfer assurait la direction. Ouf !

La publication dans La Vogue

Fénéon a eu en charge la mise en page et a tenté de réaliser une distribution dans un ordre logique.
« Les feuillets, les chiffons volants de M. Rimbaud, on a tenté de les distribuer dans un ordre logique. » Donc un réaménagement volontaire mais un vrai mélange de vers et de proses s’achevant par Démocratie.
En mai 1886, Kahn, dans cinq numéros consécutifs, laisse paraître ce mélange de vers et de proses avec pour titre chapeau Les Illuminations. Le numéro 9 de la revue annonce une suite que jamais il n’y aura. Comme le dit Pierre Brunel « telles que publiées en 1886, les illuminations étaient un ouvrage imparfait.» et d’ajouter : « Nous ne lisons pas aujourd’hui Illuminations comme les textes de La Vogue
En effet, il s’avère que Sivry n’avait pas tout remis et il faudra attendre Poésies complètes, en 1895 pour que l’éditeur Vanier présente encore cinq autres « Illuminations » : Fairy, Guerre, Génie, Solde et Jeunesse.

La critique en 1886 et après

Écrivant un article à propos des Illuminations, Félix Fénéon conclut dans Le Symboliste, numéro du 7 au 14 octobre 1886 par ces mots devenus célèbres « œuvre enfin hors de toute littérature et probablement, supérieure, à toute.» C’était un peu fayot mais il avait à vendre sa revue ! Et puis il y a des vérités aussi.

Edmond Picard ne cachait pas son mépris pour cette chose bizarre (il avait reproduit Après le déluge) dans L’Art moderne, le 10 octobre 1886 : « Encore un échantillon. Le dernier sans doute. Il est d’Arthur Raimbaud (sic). De la part d’un tel écrivain, était-ce folie ou fumisterie ? Plutôt fumisterie, croyons-nous. De notre temps, il faut être constamment en garde contre le désir des artistes de se moquer à leurs heures de ce public odieux qui ne croit le plus souvent qu’aux médiocrités et aux imbéciles. » On dirait que rien n’a changé sur la planète !

Et Jacques Rivière, directeur de La Nouvelle Revue française écrit : « […] ces poèmes sont complètement dépourvus d’égards, c’est-à-dire qu’en aucun point ils ne s’inclinent, ils ne se dérangent vers vous. Aucun effort pour faire passer dans notre esprit les spectacles qu’il recèlent : ils sont écrits au mépris de toute sociabilité ; ils sont le contraire même de la conversation. On y sent quelque chose de fidèle à on ne sait quoi. Ce sont des témoins. Ils sont dispersés comme des bornes qui auraient servi à quelque repérage astronomique. » Malgré l’acidité du début, la fin est plus sensible, plus encline à la découverte.

Pour faire bonne mesure, en décembre 1886, dans La Revue indépendante, c’est Théodor de Wyzewa qui s’exprime : « Nul plan, il est vrai ; on chercherait vainement l’ombre d’un récit, à travers ces élégants feuillets. Mais ils sont un défilé de somptueuses, de poignantes, et d’éblouissantes images ; et issues d’une âme si prodigieuse, que sous leur incohérente apparence, elles forment une parfaite suite musicale. M. Rimbaud a perçu des rapports mystérieux entre les choses : il nous promène au long de mondes bariolés et odorants ; il évoque un tableau, en deux lignes ; il est un maître sans émule; » Voilà une critique fort obligeante et bien enlevée !

De nos jours, la critique et les éditeurs s’accordent tous pour présenter les Illuminations, en commençant par Après le déluge et pour finir par Génie pour la plupart alors que la Pléiade d’André Guyaux achève par Solde. Dans ce dernier poème, un aveu de faillite et dans le précédent, un texte triomphal comme le signale Steve Murphy.

Nos critiques actuels ont bien fait avancer la lecture d’Illuminations, les rejoindre dans leur réflexion constitue le moyen le plus sûr d’apprécier Rimbaud. On est loin de ne voir que des tableaux coloriés ; l’esprit politique d’Arthur Rimbaud y est perçu, tout comme sa condition d’homme éclairé par la nature ; les thèmes empruntés à la religion, à la liberté aiguisent sa réflexion existentielle, sa critique est portée sur le progrès à mettre au service de tous pour une nouvelle harmonie.

Sources :
Rimbaud, Œuvres complètes , André Guyaux, La Pléiade
Rimbaud, Œuvres complètes, Pierre Brunel, La Pochothèque
Lettres de la vie littéraire d’ A. Rimbaud, Jean-Marie Carré, Gallimard
Arthur Rimbaud, J.J Lefrère, Fayard
Arthur Rimbaud, œuvre-vie, Alain Borer, Arléa
Stratégies de Rimbaud, Steve Murphy, Champion Classiques
Du Nouveau chez Rimbaud, Eddie Breuil, Honoré Champion
Les Illuminations et l’accession au réel, Bruno Claisse, Classiques Garnier
Rimbaud ou « Le dégagement rêvé », Bruno Claisse, Bibliothèque sauvage
Blog Enluminures (Painted Plates), David Ducoffre