Napoléon III

Le Dormeur du Val et Die Trompete von Gravelotte

Le Dormeur du Val et Die Trompete von Gravelotte

Une bataille aux conséquences multiples :« Ça tombe comme à Gravelotte » : c’est un euphémisme que ce dicton populaire pour illustrer ce que fut le 18 août 1870, la bataille de Gravelotte (ou bataille de Saint-Privat) : un déluge de fer, de feu et de sang versé. Les armées françaises, commandées par le maréchal François, Achille Bazaine et les troupes prussiennes, dirigées par le maréchal Helmuth von Moltke vont s’affronter sur le plateau à quelques encablures de Metz. Pour la France, 112 800 hommes constituent 183 bataillons d’infanterie, 104 escadrons de cavalerie et disposent de 520 canons. Côté prussien, ce sont 188 332 hommes formés de 210 bataillons d’infanterie, 135 escadrons de cavalerie et forts de 732 canons.

Dès 8 heures du matin, les canons Krupp de l’Armée prussienne tonnent ; plus efficaces grâce à leur chargement du fût par l’arrière, ils ont une portée plus longue.

Leur répond l’artillerie française. Les Chassepot français font merveille et disséminent l’infanterie ennemie. Mais ce sont les charges des uhlans contre les hussards qui donnent la dimension de la violence, sabrant à tour de bras. La conquête des villages et des fermes, points stratégiques, donnent lieu à des corps à corps sanglants. Au soir de la bataille, vers 22 heures, on dénombre les victimes : 12 599 côté français et 19 260 côté prussien. La décision pour le gain de la bataille n’est pas faite, cependant l’accès à la route de Verdun est coupé. C’est alors que Bazaine décide de regrouper l’Armée du Rhin dans Metz. Trop contents, les Prussiens encerclent de toutes parts Metz à compter du 20 août.

Napoléon III, avec Patrice Mac-Mahon, à la tête de l’Armée de Châlons, veut se porter au secours de Bazaine mais il est arrêté par les Prussiens à Sedan. Le 1er septembre, ces derniers prennent Bazeilles, coupent la route de Stenay et encerclent l’armée française. L’empereur capitule le 2 septembre. Il est exilé en Angleterre. Jubilatoire, le chancelier Otto von Bismarck gagne son pari engagé dans la dépêche d’Ems, source de l’indignation française qui entraîna la France dans ce conflit.

La Troisième République est proclamée le 4 septembre avec, à sa tête, Adolphe Thiers. Le 27 octobre, Bazaine ouvre les portes à l’ennemi et livre Metz sans avoir combattu. Cette guerre se solde par l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine à l’état allemand, celui-ci célébré à Versailles, en janvier 1871, et le versement d’une indemnité de 5 milliards de francs or, confirmé par le traité de Francfort le 10 mai 1871.

Un musée du souvenir

Aujourd’hui, le promeneur attentif découvrira l’affligeant théâtre des opérations délimité par Gravelotte, Rezonville, Mars-la-Tour, Sainte-Marie-aux-Chênes, Saint-Privat. Actuellement, encore, de nombreuses tombes, monuments, ossuaires en hommage aux morts témoignent de cet épisode cruel mais peu glorieux pour Badinguet, concernant son choix désastreux.

Le Kaiser Guillaume 1er, en souvenir du sacrifice de ses troupes, nomma ce lieu « Le tombeau de ma garde » et exigea l’annexion des champs de bataille, en échange de Belfort qui resta ainsi français. Lieu de pèlerinage, Gravelotte fut dotée d’un musée en 1875 qui subit des bombardements américains en 1944, une explosion d’obus en 1978. Fermé depuis 2000, le Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion ouvrira ses portes en 2014, sous les auspices du Conseil Général de la Moselle. Ce nouveau musée se veut un lieu de mémoire et de paix pour les générations actuelles et futures. Aussi, deux poèmes, en guise de testament, introduiront l’espace : Le Dormeur du Val d’Arthur Rimbaud et Die Trompete von Gravelotte de Ferdinand Freiligrath. On notera au passage cette volonté de plaire aux deux camps alors que l’on désire réaliser une union. Cela est d’autant plus surprenant qu’Arthur Rimbaud ne s’est jamais montré enthousiaste à l’idée de cette guerre ; bien au contraire, il en a démontré l’absurdité et que Ferdinand Freiligrath, surnommé le Trompette de la Révolution, longtemps éloigné de l’Allemagne, refusera les honneurs officiels durant la fin de sa vie.

Rimbaud et la guerre de 1870

En cette année 1870, Arthur Rimbaud a 15 ans et il est en classe de rhétorique (première) au collège de Charleville. Son professeur de 22 ans, Georges Izambard l’encourage dans sa vocation poétique. Excellent élève, raflant tous les prix, il est promis à un brillant avenir dont il va prendre le contre pied. La déclaration de guerre en juillet 1870 va lui en offrir l’occasion. D’un esprit mature, c’est ici, à Charleville et à Mézières, toute proche, qu’il vit cette fameuse guerre contre la Prusse. D’abord le 17 juillet, il compose le sonnet Morts de Quatre-vingt-douze et répond ainsi à un article de Paul de Cassagnac paru le 16 juillet dans le journal bonapartiste, Le Pays, dans lequel ce dernier vante les grands anciens au profit de l’empereur. Le recours à ces martyrs pour justifier la déclaration de la guerre (le 19 juillet) indigne Rimbaud. A la suite de la parution de l’article, il remet son poème à Izambard, le lundi 18 juillet. Le 15 juillet, les parlementaires belliqueux avaient voté les crédits pour la guerre.

Dans sa lettre du 25 août à Izambard, le poète raille le patriotisme dont se sont emparés les bons bourgeois de Mézières : « C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres qui, chassepot au coeur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !…Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! C’est mon principe. »

La bataille de Sarrebrück du 2 août sera pour lui l’occasion de décocher des flèches assassines raillant la piteuse escarmouche à travers sa parodie L’Éclatante Victoire de Sarrebrück vantée par une image d’Épinal qui se vend à Charleroi.

C’est à l’empereur en exil qu’il adresse sa charge satirique la plus dure dans Rages de Césars, « Car l’empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie! ».

La plupart des poèmes de cette époque, dont Le Mal, Le Forgeron, sont des saillies contre le gouvernement en place, l’empereur, la guerre ; recopiés en octobre, ils trouvent place dans le recueil de Demeny. Seul, s’affranchit de la tournure pamphlétaire, Le Dormeur du Val . Dans sa fugue qui le menait à Charleroi, Rimbaud a cherché à travailler dans le Journal de Charleroi dirigé par Xavier Bufquin des Essarts, le père de son condisciple Jules Bufquin des Essarts. Ses propos ayant choqué les oreilles sensibles lors du dîner, il ne sera pas embauché.Si la guerre constitue un des thèmes de prédilection de cette période, Napoléon III n’est pas ménagé. Il en va de même pour Otto von Bismarck que Rimbaud va fustiger d’un ton persifleur dans un « petit chef-d’oeuvre en prose » signé sous le pseudonyme de Jean Baudry. L’article paraît dans le Progrès des Ardennes, le 25 novembre sous le titre Le Rêve de Bismarck .

Tous les moyens sont bons pour dire son dédain de ce conflit et de ses partisans. Mais Rimbaud fait volte-face par le déclenchement une pétition pour la Garde Nationale de Douai, le 20 septembre et une lettre de protestation contre l’insuffisance des armes, imputable à l’imprévoyance du gouvernement déchu.

Les traces de sa causticité anti-bonapartiste se retrouvent dans l’album zutique sous Le Balai ou l’album du dessinateur Régamey, dans un dizain L’Enfant qui ramassa les Balles .

Alors que Rimbaud se trouve avec son ami Ernest Delahaye sur le passage de soldats prussiens défilant en ordre, ce dernier s’exprime « Ah ! Ces gens-là nous sont bien supérieurs ! ». Rimbaud réagit : « Ils nous sont bien inférieurs. Oui, le peuple allemand paiera cher sa victoire. Les imbéciles ! Derrière leurs aigres trompettes et leurs plats tambours, ils s’en retournent dans leur pays, manger leurs saucisses, et ils croient que c’est fini. Mais attend un peu. Les voilà maintenant militarisés à outrance, et pour longtemps, et sous des maîtres bouffis d’orgueil, qui ne les lâcheront pas. Ils vont avaler toutes les saletés de la gloire. Obligés de se maintenir, en face de l’Europe envieuse et inquiète, qui leur préparera des coups de Jarnac, ils en ont pour cinquante ans à être cravachés… Je vois d’ici l’administration de fer et de folie qui va encaserner la société allemande, la pensée allemande…Et tout cela pour être écrasés à la fin par quelque coalition…Si encore ils s’en tenaient à la ridicule satisfaction d’avoir été les plus forts ! Mais non : ils nous prennent deux provinces ; ils veulent étendre la teinte plate qui marque leur pays sur une carte !…afin d’être bien sûrs qu’on reviendra un jour leur tomber dessus !… Bismarck est plus idiot que Napoléon 1er ». (Delahaye témoin de Rimbaud, op. cit. , p.287-288). Prémonition de Rimbaud ou lucidité sur une situation à venir ? Toujours est-il que ces propos ont des relents très cocardiers. Et l’on peut s’interroger sur le nationalisme qui sévit, alors, de part et d’autres des frontières, en Europe.

Le Dormeur du Val

C’est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud

Octobre 1870

En octobre 1870, Arthur Rimbaud inaugure la liberté libre. A travers l’Ardenne, aux drues forêts, aux monts rocheux, aux rivières bucoliques, le Petit-Poucet rêveur égraine dans la course heureuse de sa fugue qui le mène de Charlestown à Charleroi, des sonnets où jaillissent un feu d’artifice, tout au long de ses étapes : Rêvé pour l’Hiver, Le Buffet, Le Cabaret-Vert, La Maline. C’est de la nature qu’il puise son énergie et ainsi se régénère. Il en donne l’illustration dans Le Dormeur du Val dans lequel il nous dit sa confiance dans la nature qui l’accueille et le ressuscite tel un Christ.

Par un procédé de type cinématographique, sa « caméra » dévoile un plan large sur une nature exubérante où la tonalité verte se déchaîne dans une gamme chromatique déclinée par le « trou de verdure », les « herbes » (deux fois), le « cresson bleu » (variante du vert), le « lit vert ». S’y mêlent des halos de lumière, les embruns devenant par métaphore des « haillons d’argent », « la lumière pleut » et il « mousse des rayons ». L’allusion à la lumière révélant une symbolique religieuse de la mort et de l’au-delà.

Puis, la « caméra » serre le plan pour dévoiler l’identité de l’homme allongé ; il s’agit d’un soldat, d’un soldat jeune, décrit depuis sa tête nue jusqu’à ses pieds dans les glaïeuls qui nous donne le change d’un endormissement calme. Le suspense est volontairement entretenu à l’aide de signes d’apaisement : une nature accueillante, ainsi que des termes tels que « soleil », « bouche ouverte », « étendu dans l’herbe », « souriant », « tranquille ». Par antagonisme déboulent des signaux alarmants : « bouche ouverte », « pâle », « lit », « malade », « froid », jusqu’aux « glaïeuls » symbolisant le glaive et la violence, même la crucifère cresson induit la crucifixion et fait résonner « Ô million de Christs aux yeux sombres et doux » dans Morts de Quatre-vingt-douze . Pour achever le tableau, la « caméra » se porte sur la poitrine sans souffle dans la révélation brutale sur deux trous rouges qui font écho au trou de verdure et constitue l’ultime référence christique.Le sonnet développe l’argument contre la guerre, le plus fort possible pour s’y opposer. Sans réquisitoire, sans sarcasme, sans dénonciation, Arthur Rimbaud avec simplicité en montre la conséquence sans retour d’une vie prise et qui aurait pu jouir d’une nature protectrice et bienveillante. La force du poème pacifiste tient à l’absence des mots « guerre » et « mort ». Seule leur évocation nous renvoie à notre émotion finale. Arthur Rimbaud a porté au plus haut la poésie française, elle était pour lui l’espérance de changer la vie. Dans Une Saison en Enfer, il considérera ses tentatives et son échec : « Moi ! Moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! ». Il dira adieu à la littérature à l’âge de vingt ans pour chercher dans la découverte des mondes, l’être profond qu’il est.

Die Trompete von Gravelotte

Si Le Dormeur du Val délivre un message pacifique, universel, intemporel, établi grâce des moyens visuels, Ferdinand Freiligrath, âgé de soixante ans, en août 1870, donne à son poème Die Trompete von Gravelotte une dimension physique, sonore et temporelle. En 1870-1871, Freiligrath est acquis au nationalisme prussien et publie Hurra Germania inspiré de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne.

Durant sa vie, il a emprunté d’autres voies. Né à Detmold, Principauté de Lippe, le 17 juin 1810, fils d’instituteur, il quitte l’école secondaire tôt. A Amsterdam où il travaille, il apprend le français. En 1838, il commence à écrire des poèmes. Ainsi en 1844, la censure et la justice prussienne sont prises à partie dans son recueil intitulé Profession de Foi qui sera interdit, lui vaudra la gloire mais aussi l’exil. A Bruxelles, il rencontre Karl Marx. Il travaillera avec lui pour le Neue Rheinische Zeitung. Il adhère à la ligue communiste et publie en 1845 le recueil Ça ira. En 1851, en exil à Londres, il écrit de nouveaux poèmes politiques et sociaux et devient directeur de la branche londonienne de la Schweizer Generalbank. De retour à Stuttgart, en 1868, il a des nombreux admirateurs, en Allemagne ; il décède à Cannstatt, le 18 mars1876.

Die Trompete von Gravelotte

Sie haben Tod und Verdeben gespien :

Wir haben es nicht gelitten.

Zwei Kolonnen Fussvolk,zwei Batterien,

Wir haben sie niedergeritten.

Die S bel ä geschwungen, die Zäume Verhängt,

Tief die Lanzen und hoch di Fahnen,

So haben wir sie zusammengesprengt,-

Kürassiere wir und Ulanen.

Doch ein Blutritt war es, ein Todesritt ;

Wohl wichen sie unsern Hieben,

Doch von zwei Regimentern, was ritt un was stritt,

Unser zweiter Mann ist geblieben.

Die Brust durchschossen, die Stirn zerklafft,

So lagen sie bleich auf dem Rasen,

In der Kraft, in der Jugend dahingerafft,-

Nun, Trompeter, zum Sammeln geblasen !

Und er nahm di Trompet’, und er hauchte hinein ;

Da,- die mutig mit schmetterdem Grimme

Uns geführt in den herrlichen Kampf hinein,

Der Trompete versagte di Stimme.

Nur ein klanglos Wimmern, ein Shrei voll Schmerz,

Entquoll dem metallenen Munde ;

Eine Kugel hatte durchlöchert ihr Erz,-

Um die Toten klagte die wunde !

Um die Tafern, die Treuen, die Wacht am Rhein,

Um die Brüder, die heut gefallen,-

Um sie alle, es ging uns durch Mark und Bein,

Erhub sie gebrochenes Lallen.

Und nun kam die Nacht, und wir ritten hindann,

Rundum die Wachtfeuer lohten ;

Die Rosse shnoben, der Regen rann,-

Und wir dachten der Toten, der Toten !

Ferdinand Freiligrath

August 1870

La Trompette de Gravelotte

L’ennemi crachait le feu et la mort.

Nous devions nous reprendre.

Deux canons, l’infanterie en deux corps,

Nous avons pu les étendre !

Sabre au clair, casque au vent, rênes lâchées,

Hauts les drapeaux, basses les lances,

Voilà comment nous les avons hachés

Nous, cuirassiers, et les uhlans.

Charge de mort, galop foudroyant,

Certains échappaient à nos sabres.

A pied ou montés, de deux régiments

Un sur deux était mort en brave.

Le front troué, la poitrine percée,

Couchés là, au sol, dessus l’herbe,

Dans la force de leur âge arrachés !

Rassemblement ! Sonne, trompette !

Il prend la trompette et souffle dedans,

Celle, au matin, qui, sonnait la charge,

Avait mis en branle nos rangs :

Mais elle manqua son message ;

Pas un vrai son, mais un cri douloureux

Sortit strident de sa bouche :

Une balle avait percé son tube creux !

Pour les morts est ce son farouche !

Pour les braves, les fiers, la garde au Rhin,

Tombés aujourd’hui, pour nos frères,

Pour eux tous sortit ce son incertain,

Par dessus cette verte terre.

Puis ce fur, la nuit, nous partîmes de là,

Des feux autour montaient les flammes.

Les chevaux hennissaient, la pluie tomba :

Nous songions à nos morts en nos âmes.

Traduction Yves Kéler

8/11/2011

Freiligrath nous transporte au coeur du champ de la bataille de Gravelotte, délimitant ainsi le temps tout d’abord par son titre Die Trompete von Gravelotte qui situe le lieu, le moment et la bataille, le 18 août 1870 et par des situations temporelles : « celle, du matin », « tombés aujourd’hui », « puis ce fut la nuit ». La violence des combats est restituée dans un poème guerrier attisant la haine de l’ennemi. Sus à l’ennemi et pas de quartier « L’ennemi crachait le feu et la mort ». D’un ton belliqueux et rageur , on vit le massacre, la boucherie, les mots sont durs et féroces : « nous avons pu les étendre », « nous les avons hachés », « certains échappaient à nos sabres ». Freiligrath fait preuve d’un esprit compassionnel pour les morts de l’armée prussienne, ceux du camp adverse n’en méritant pas. Ainsi, il glorifie : « un sur deux était mort en brave » ( cherchez qui est un et qui est deux), « dans la force de leur âge arrachés ! », « pour les braves, les fiers, la garde au Rhin tombés aujourd’hui pour nos frères » , « nous songions à nos morts en nos âmes ».

Il reprend un peu d’humanité à propos du trompette et de « son cri strident ». En effet, la poésie offre des aspects sonores avec : « Rassemblement ! Sonne, trompette ! », « sonnant la charge », « un cri douloureux sortit strident de sa bouche », « les chevaux hennissaient ». L’épreuve humaine vécue dans la bataille mérite tous les honneurs. L’auteur et son poème ne portent pas à l’empathie et seule la fraternité dans la mort aurait pu sauver l’écrit, il n’en fut pas capable. L’ivresse nationaliste prussienne l’avait pleinement rempli et elle déborde à plein ici. Comment ne pas exacerber pour le futur la haine et la germanophobie. Seule, la 4ème strophe trouverait des échos avec Le Dormeur du Val, mais là s’arrête la comparaison.

Le fil ténu de la Paix

Depuis bientôt soixante-dix ans, nos deux pays, l’Allemagne et la France vivent dans une paix retrouvée et construite sur les décombres de trois guerres successives et grâce à la construction de l’Europe, celle des anciens parapets d’Arthur. Force est de constater que le fil ténu de la paix peut se rompre et exige une vigilance constante : l’économie actuelle est une guerre qui ne dit pas son nom.

La paix est une aspiration des peuples, une espérance qui sollicite notre attention aux tentatives expansionnistes et qui refuse la médiocrité et la trahison des politiciens.

Que le musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion de Gravelotte soit une vitrine pour pacifier les propos, témoigne des sacrifices humains et mesure le chemin parcouru pour entretenir la paix.

Quant à Rimbaud, la lecture ou la relecture de ses poèmes, peut servir aux épris de liberté pour peu qu’on sache la détecter.

 

 

Rimbaud était un autre

Monument de 1886 - sculpteur Francesco Barzaghi

Monument de 1886 – sculpteur Francesco Barzaghi

Exposition Universelle oblige, j’étais à Milan dernièrement, ce fut donc l’occasion de visiter la cité. Le parc Sempione était de mes visées, et pour cause, un monument à la gloire de Napoléon III et de ses soldats y est érigé en mémoire de son soutien militaire au roi de Sardaigne durant la guerre d’Italie de 1859.
Mes souvenirs biographiques du militaire Frédéric Rimbaud prenaient place au fur et à mesure que j’avançais vers le monument. Ma mémoire s’agitait : voyons, voyons « des épisodes relatifs aux expéditions d’Algérie, de Crimée et d’Italie. » Ainsi, Il aurait pu faire la campagne d’Italie !

Napoléon III

Napoléon III

Embrassant du regard le monument colossal, je remarquais la statue équestre et majestueuse de Napoléon III (saluant, on peut le penser, la foule milanaise venue l’accueillir après les succès à Montebello et Magenta) qui repose sur un socle fourni de deux bas-reliefs et d’inscriptions. Ce même socle est solidement installé sur un autre grand et large socle sur lequel s’égrène tout au long des quatre côtés une liste de militaires.

Rimbaud mais un lieutenant tombé au champ d'honneur

Rimbaud mais un lieutenant tombé au champ d’honneur

Et là, écrit, surprenant…RIMBAUD calé entre Riandey et Robin. Relisant en arrière, je constatais qu’il s’agissait de la liste de lieutenants ayant combattus à Magenta. Bigre, ce Rimbaud était un autre ! Et pour cause, Frédéric Rimbaud depuis 1852 était capitaine, mais au fait était-il de la campagne d’Italie comme on a bien voulu le laisser entendre ?

Reprenons les choses dans l’ordre. Dans toutes les biographies, pour citer les pionniers Jean Bourguignon et Charles Houin (merci à eux pour leurs travaux) ou encore le plus réputé, le regretté Jean-Jacques Lefrère, on lit ce qui semble avoir été recueilli par la confidente Marguerite-Yerta Méléra auprès d’Isabelle Rimbaud, sœur du poète : « Mon père […] a laissé les éléments de plusieurs ouvrages, dont l’un sur l’éloquence militaire. Un autre intitulé « Correspondance militaire ».- Un troisième sur l’art de la guerre. Ce sont des travaux énormes. La « Correspondance militaire » a plus de 700 pages très grand format finement manuscrites de la main de mon père ; c’est un recueil de morceaux d’éloquence, avec commentaires, analyses, etc. Cet ouvrage diffère de l’Éloquence militaire » en ce que celui-ci est un traité comparant les orateurs modernes aux orateurs anciens dont les discours avaient été édités par une société d’officiers et sous le même titre vers 1818. Le « Livre de guerres » est remarquable par un grand nombre de plans et par des épisodes se rattachant aux expéditions d’Algérie, de Crimée, d’Italie. »
Ces documents ont péri dans l’incendie de la ferme de Roche en 1917.

Sur l’état de services produit par le colonel Godchot dans Ne Varietur, on remarque que le capitaine Frédéric Rimbaud a participé à deux campagnes : l’Algérie et l’Orient.
Le drapeau du 47e régiment d’infanterie de ligne où il fut affecté de retour d’Algérie jusqu’à sa retraite, porte les noms de Fleurus, La Corogne, Toulouse, Constantine, Sébastopol (1855), Artois (1915), Verdun, La Marne et AFN.

La guerre de Crimée opposa, de 1853 à 1856, l’Empire russe à une coalition formée de l’empire Ottoman, de la France, du Royaume-uni et du Royaume de Sardaigne. Le régiment du capitaine Rimbaud participa au siège de Sébastopol et à la bataille de Tratki. Parmi les décorations du capitaine outre celle de Chevalier de la légion d’honneur, il reçut la médaille de Crimée et la médaille de la valeur militaire de Sardaigne de 1855. Cette dernière fut instituée par le roi de Sardaigne Charles Albert pour récompenser les actes de courage et de valeur militaire, cette médaille fut attribuée aux militaires du corps expéditionnaire alliée en Crimée. Son ruban est bleu marine, la médaille gravée de branches de laurier comporte le nom, le grade et le corps de troupe du titulaire. Mille deux cents médailles furent remises au corps militaire français.

La guerre d’Italie dura du 26 avril au 12 juillet 1859 et opposa l’empire français (Napoléon III) et le royaume de Sardaigne (Victor Emmanuel II) à l’empire d’Autriche (François Joseph 1er). Le gain de la guerre revint à la coalition Franco Italienne. Du traité de Paix débute l’unité de l’Italie, la France gagnera la Savoie et le comté de Nice.
A suivre le colonel Godchot, en 1859, le capitaine Rimbaud était affecté à Strasbourg qu’il quitte le11 mai pour Schelestadt (Sélestat).

Les indices accumulés, le capitaine Rimbaud n’a pas participé à la campagne d’Italie. Et sa fille dans un élan généreux a assimilé la médaille de Sardaigne et l’expédition en Italie. Ou encore pour idéaliser son père a tendu à le glorifier davantage, un côté hyperbolique que l’on retrouve souvent dans la poésie de son frère Arthur.

Les portraits d’Arthur Rimbaud

Depuis tout jeune, Arthur Rimbaud a révélé une sensibilité pour les illustrations. Ainsi, son beau-frère posthume, Paterne Berrichon, raconte l’anecdote au cours de laquelle, Arthur, 4 ans, a le nez collé à la vitrine du libraire et regarde avec une intense délectation des images d’Épinal. Arthur est prêt à échanger sa petite sœur pour acheter les dites images. Probablement que le libraire ému a fini par les lui offrir.

Plusieurs indices convergent pour qui veut bien prêter attention à ces signes qui jalonnent déjà son enfance puis le début de son adolescence.

Ainsi, la première œuvre titre sur « Conspecto » : j’aperçois. Son cahier d’enfance est constellé de dessins qui illustrent de petits tableautins de sa vie courante.

Une approche comportementaliste représentative de la pensée et de la personnalité affirmerait sûrement un prédicat orienté vers le visuel dans lequel les mots voir, regarder, montrer, clarifier, coloré, scène, photographie…précisent cette composante naturelle. Ainsi, pour en donner seulement deux exemples, A la musique ou La maline donnent à voir des tableaux, des historiettes. Ces poésies révèlent clairement une ligne graphique.

Arthur Rimbaud s’est prêté comme cela se faisait à cette époque à des correspondances illustrées. Il n’y démontre pas un talent exceptionnel pour le dessin à l’inverse de Verlaine ou de son camarade Ernest Delahaye. Encore qu’il se soit entraîné à travers des décalques relevés dans des journaux satiriques dont il était friand.
A toute autre forme d’art pictural, Arthur Rimbaud préférait les caricatures, les croquis parisiens de Régamey, les charges d’André Gill ou d’Alfred Petit comme les aventures d’Onésime Boquillon illustrées par Humbert dans La lanterne de Boquillon, Monsieur Prud’homme d’Henri Monnier ou encore Le Monde comique.
La Charge, dans sa livraison du 13 août 1870, publiait sur la même page son poème Trois baisers et offrait aux lecteurs la possibilité d’obtenir leur portrait-charge pour dix francs.

Dans la poésie d’Arthur, nombreuses sont les scènes, les représentations comme dans un théâtre ou dans un castelet de guignol, tel un dessin où la dérision constitue la ligne forte. Dérision, élément fondamental de son caractère colérique.

Ce persiflage fut mis également au service de portraits-charge ; voyons ces « drôles très solides, au faciès déformés, plombés, blêmis, incendiés » et tentons,  autour d’eux, d’animer le contexte.

Sur une saison qui va de l’été 1870 à l’été 1871, il enlaidit Vénus après l’avoir glorifiée, il s’en prend, pendant la guerre, à la famille impériale mais aussi à Bismarck, aux bourgeois carolomacériens (le club des épiciers), il décoche ses flèches contre la religion dans Les Pauvres à l’église, il raille les fonctionnaires comme les douaniers ou ceux de la bibliothèques de Charleville jusqu’au concierge du collège.

Vénus ou la prostituée

Vénus de Botticelli

Vénus de Botticelli

En 1869, dans un travail scolaire de versification, titré Invocation à Vénus, Arthur avait eu l’occasion tout en plagiant, en partie Sully Prudhomme, de traduire Lucrèce.

« Mère des fils d’Enée, ô délices des Dieux
Délices des mortels, sous les astres des cieux,… »

Ici, Vénus, motif mythologique de la beauté, confie son énergie à l’éveil de la nature.

En juillet 1870, dans un parodie grotesque, dans un contre-pied satirique, il se moque du mythe d’une Vénus, belle sortant de l’onde, canon académique repris dans les arts comme celle de Botticelli.

La Vénus callipyge, annoncée dans Soleil et chair « Kallipige la blanche… » est décrite sortant d’une baignoire dans un halo vert pour renforcer le côté lugubre et pas en très bonne santé de la prostituée, peut-être ; une femme laide dont le corps témoigne des affres de la maladie et de l’outrage des années y est décrite. Le contre-blason est vu de dos depuis les cheveux jusqu’à l’anus qui rime avec « Clara Vénus », comme le nom de guerre d’une fille de joie possiblement rencontrée au « Café de la Cloche » à Mézières. Dépit sentimental ou pied de nez à toutes les Vénus du Parnasse, il reste un poème avec une version manuscrite du 27 juillet 1870 remis à Georges Izambard et une autre à Paul Demeny en octobre 1870. La variante consiste dans une inversion des vers 7 et 8 à la conséquence sur le schéma des rimes croisées ou embrassées.
Pour ce poème caustique et cruel, Rimbaud aurait pu s’inspirer d’une poésie de Glatigny, Les Antres malsains du recueil « Les Vignes folles » de 1851 dans laquelle y est décrit une prostituée.

Vénus Anadyomène

Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Montrant des déficits assez mal ravaudés ;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent, le dos court qui rentre et qui ressort ;
-La graisse sous la peau paraît en feuille plates,
Et les rondeurs des reins semblent prendre de l’essor ;

L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement. On remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…

Les reins portent deux mots gravés : Clara Vénus ;
-Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

27 juillet 1870

Le poème ne présente pas de difficultés majeures pour sa compréhension, la charge est nette.
Un dessin de ce type aurait pu se trouver des années plus tard dans Hara Kiri.

« Ravauder » est un terme que l’on utilise souvent dans les Ardennes ; il s’agit de réparer, refaire, reconstruire.

La famille impériale

A l’occasion de la première communion du Prince impérial, en 1868, Arthur s’était fendu d’un compliment en vers latins. Il en avait été remercié par le précepteur du jeune Louis par le canal du principal du collège de Charleville. Sa flagornerie consistait en 60 hexamètres, jamais retrouvés. Comme quoi tout allait bien entre eux à cette époque.
Bien vite, la guerre de 1870, alimente la machine à dérision et Arthur se dote d’une conscience politique. Une gravure vue à Charleroi, lui offre l’opportunité de se moquer du père et du fils à travers L’Éclatante victoire de Sarrebrück, remportée aux cris de vive l’Empereur !

« Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose
Bleue et jaune, s’en va raide, sur son dada
Flamboyant ; très heureux,-car il voit tout rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;… »

En effet, le jeune prince impérial venait d’essuyer son premier feu et il était la fierté de l’Empereur juché sur son cheval Phébus. L’Éclatante victoire, en réalité une escarmouche, avec le recul de deux mois, laissait à Arthur toute latitude pour en tirer une caricature.

Le Prince impérial

Le Prince impérial

Mais Arthur n’en restera pas là avec le prince impérial qui est de nouveau l’objet de sa volée de bois vert. A Londres en 1872, il laisse sur l’album de Félix Régamey

 

 

L’enfant qui ramassa les balles, le Pubère
Où circule le sang de l’exil et d’un Père
Illustre entend germer sa vie avec l’espoir
De sa figure et de sa stature et veut voir
Des rideaux autres que ceux du Trône et des Crèches.
Aussi son buste exquis n’aspire pas aux brèches
De l’Avenir!-Il a laissé l’ancien jouet.-
Ô son doux rêve ô son bel Enghien* ! Son œil est
Approfondi par quelque immense solitude ;
« Pauvre jeune homme, il a sans doute l’Habitude ! »

François Coppée
*parce que « Enghien chez soi » !

Un dessin de Rimbaud de la tête du prince impérial orne ce dizain. La signature constitue aussi une moquerie à l’attention de Coppée.
Le premier vers est allusif du premier feu. L’ancien jouet peut se comprendre comme son cheval de bois mais aussi comme l’ancien régime. Enghien pour engin.
Le dernier vers, on trouve « Pauvre petit ! Il a sans doute l’habitude est de l’habitude » dans Le Passant de Coppée.

Napoléon III et Eugénie

Napoléon III et Eugénie

Rimbaud n’est pas en reste avec l’Impératrice Eugénie, en 1870 ; « la lettre à Loulou » constitue une moquerie dont Delahaye se souvient de cinq octosyllabes. Mais au moins cela rend compte du goût de Rimbaud pour l’opéra bouffe.

 

 

Chanson de la lettre à Loulou

Mon pauvre vieux Louis, va-t-en.
Adieu, cherche une barcarolle…
Faisons comme à la Péricole…
Et tu t’envoles, et je m’envole,
Et nous avons chacun nos nids.

La barcarolle est une forme musicale vocale ou instrumentale dont le mouvement lent évoque une barque. Par exemple, la barcarolle des Romances sans paroles de Félix Mendelsohn (recueil de Verlaine). La Péricole est le titre d’un opéra-bouffe d’Offenbach.

Rimbaud dans Une Saison en enfer (Délires II) fait certainement allusion à ces chansons (Dossier perdu) : « Je disais adieu au monde dans d’espèces de romances ! ».
Enfin, la guerre presque achevée, le manuscrit, confié en octobre 1870 à Paul Demeny, représente le portrait charge anti-bonapartiste par excellence dans ce sonnet satirique Rages de Césars.

Rages de Césars

L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries,
Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
-Et parfois son œil terne a des regards ardents…

Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
Il s’était dit : « Je vais souffler la Liberté
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! »
La Liberté revit ! Il se sent éreinté !

Il est pris. -Oh ! Quel nom sur ses lèvres muettes
Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?
On ne saura pas. L’Empereur a l’œil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes…
-Et regarde filer de son cigare en feu,
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Le titre du sonnet persifleur s’empare du pluriel, certes il s’agit du prisonnier Napoléon III qui est conduit au Château de Wilhelmshöhe à côté de Kassel mais il vaut aussi pour Napoléon 1er et tous ceux qui voudraient souffler la liberté. Ils sont avertis que leur tentative serait mise en échec.
L’homme pâle d’une pâleur à la fois physique et morale se décompose, il part en fumée. C’est un contraste avec le noir de l’habit qui n’est plus l’attribut impérial. Et c’est un deuil qui se joue par le pâle et le noir, symboles de la mort. Il fait le point et mesure sa grandeur passée et sa déchéance.
L’orgie est comprise comme pour désigner le train de vie supposé de la famille impériale et de sa cour ; c’est un lieu commun de l’anti-bonapartiste
Émile Olivier, le compère en lunettes, ministre, ainsi représenté par les dessinateurs satiriques, est l’ordonnateur du vote des crédits de guerre et donc l’artisan de la boucherie de 1870.
Les Tuileries et Saint-Cloud sont les lieux de résidence de l’Empereur et de la famille impériale, tout comme pour Napoléon 1er.
De Saint-Cloud, la guerre de 1870 fut déclarée et le 13 octobre 1870 le château fut incendié.
La pointe du sonnet témoignerait ainsi et daterait aussi le poème.

C’est amusant, Badinguet est affublé d’un cigare et Bismarck d’une pipe dans le pamphlet paru dans dans le Progrès des Ardennes du 25 novembre 1870. (voir Les Rimbaud, père et fils, dans la guerre de 1870). Ce texte tant graphique porte au ridicule la caricature de Bismarck et son nez carbonisé à tout jamais, dans un assaut final, « Voilà! fallait pas rêvasser ! »

Le temps de l’école

Le collège se tenait place du Sépulcre (aujourd’hui place de l’agriculture) dans les locaux de l’ancien couvent des Sépulcrines. Vitalie Rimbaud y avait mis ses enfants dès Pâques 1865.
Ernest Delahaye, camarade des frères Rimbaud et plus particulièrement d’Arthur, par la suite, se souvient d’un poème satirique, poème perdu. Arthur avait donné du concierge du collège de Charleville, un portrait humoristique. Delahaye cite de mémoire :

« Derrière tressautait en des hoquets grotesques
Une rose avalée au ventre du portier. »
1869-1870 ?
On en saura pas plus, il s’agissait du concierge qui avait succédé au père Chocol et qui se promenait souvent une fleur à la bouche.

L’anticléricalisme

Jules Mary, feuilletoniste célèbre (Roger-la-honte, La Pocharde…), était l’un des condisciples d’Arthur, il évoque son sourire narquois et l’éclair de moquerie dans ses yeux. Sous couvert de décrire des types, comme Les Assis, Les Douaniers, Rimbaud porte sa satire dans une charge violente et anticléricale en écrivant Les Pauvres à l’église.
Dans une lettre adressée à Paul Demeny depuis Charleville, le 10 juin 1871, son commentaire est le suivant : « Voici,- ne vous fâchez pas- un motif à dessins drôles : c’est une antithèse aux douces vignettes pérennelles, où batifolent des cupidons, où s’essorent des cœurs panachés de flammes, fleurs vertes, oiseaux mouillés, promontoires de Leucade, etc. », suit Le Cœur du pitre mais précède Les Pauvres à l’église.

Les Pauvres à l’église

Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d’église
Qu’attiédit puamment leur souffle, tous les yeux
Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise
Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;

Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire,
Heureux, humiliés comme des chiens battus,
Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
Tendent leurs orémus risibles et têtus.

Aux femmes, c’est bien bon de faire des bancs lisses,
Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir !
Elles bercent, tordus dans d’étranges pelisses,
Des espèces d’enfants qui pleurent à mourir :

Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
Une prière aux yeux et ne priant jamais,
Regardent parader mauvaisement un groupe
De gamines avec leurs chapeaux déformés.

Dehors, le froid, la faim, l’homme en ribote :
C’est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !
-Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote
Une collection de vieilles à fanons ;

Ces effarés y sont et ces épileptiques
Dont on se détournait hier aux carrefours ;
Et, fringalant du nez dans des missels antiques,
Ces aveugles qu’un chien introduit dans les cours.

Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
Récitent la complainte infinie à Jésus
Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,

Loin des senteurs de viande et d’étoffes moisies,
Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;
-Et l’oraison fleurit d’expressions choisies,
Et les mysticités prennent des tons pressants,

Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
Banals, sourire verts, les Dames des quartiers
Distingués,-ô Jésus!-les malades du foie
Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.

Compte tenu d’événements récents et actuels, il y aurait motif à mettre des catholiques dans la rue.
La hauteur de vue reste encore la meilleure conseillère pour faire valoir sa foi.
Cependant en juin 1871, nous étions en proximité de la Semaine Sanglante, dix jours après, Rimbaud communaliste s’en est pris aux piliers de l’époque dont l’église et son influence.
Pour sûr que la fervente chrétienne que fut sa mère, Vitalie, aurait été choquée, outrée d’une telle lecture.

*orrie, c’est un ardennisme, il s’agit d’ornements en or
*fringalant, régionalisme qui vient du mot fringale, le nez dans le missel en faisant mine de le parcourir
*ribote, repas en excès, comme une bombance

Les épicemards *

* argot pour épiciers, assimilés aux bourgeois

En juin 1870, Arthur remet à son professeur Georges Izambard, le poème A la musique, véritable dessin humoristique comme Albert Dubout aurait pu le tracer, lui qui croquait des foules de grosses dames accompagnées de messieurs minces et obéissants.

La charge insolente s’adresse à la bourgeoisie carolomacérienne. Une foule de personnages défile :

– Les bourgeois poussifs dont les chaleurs les étranglent
– Le gandin qui parade
– Le notaire dont les breloques à chiffres pendent
– Les rentiers qui soulignent les couacs
– Les gros bureaux bouffis, employés de bureau
– Les grosses dames dont les volants ont des airs de réclames
– Les épiciers retraités qui discutent des traités
– Les bourgeois à la bedaine flamande

Et par opposition à cette classe bourgeoise, se promènent toute une jeunesse :

– Des soldats, des pioupious
– Des bonnes qui promènent des bébés
– De la jeunesse ( les voyous)
– Et lui, Arthur Rimbaud

C’est dire qu’il est bien là et qu’il parle d’une chose vue, d’une scène qu’il a sous les yeux, de grotesques dont il tire cette satire.

Satire que l’on retrouve dans sa lettre à Izambard, le 25 août 1870 et qui fait miroir en regard du poème. Ainsi, sa ville natale (Charlestown) est supérieurement idiote tout comme Mézières, juste à côté car on y voit une « benoîte population » « spadassine », « deux ou trois cents pioupious » qui s’agitent, « les épiciers retraités » en uniforme, « les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres » qui munis d’un « chassepot au cœur font du patrouillotisme aux portes de Mézières. »

Vite la guerre, vite la défaite, vite un ordre républicain, vite la révolte qui gronde dans sa tête, illustrée par ses poèmes sur la Commune.

Après l’épisode de la Commune, il reprendra ses courses dans la campagne ardennaise avec son ami Delahaye et visitera fréquemment la bibliothèque pour nous offrir deux poèmes caustiques dans lesquels le corps des fonctionnaires n’est pas épargné : Les Assis et Les Douaniers.

Les professionnels de la profession

La mauvaise grâce que mettait Jean-Baptiste Hubert, le bibliothécaire en chef, à servir des ouvrages demandés par Arthur, lui valut les foudres du poète qui dans Les Assis lui taille un costume sur mesure.
Fatigué de ses escapades dans la nature, Arthur venait lire à la bibliothèque. En attendant l’ouverture, il faisait les cent pas sur la place du Sépulcre, à la même hauteur que le réfectoire du collège. Cheveux au vent et pipe au bec, les collégiens s’en amusaient de le voir ainsi. Ces anecdotes pourraient situer le poème en 1871 bien qu’Arthur fréquentait déjà la bibliothèque en 1868, 1869. Toujours est-il que l’on connaît le poème par la copie de Verlaine.
L’impéritie d’Hubert met l’impatience de Rimbaud à l’épreuve ; le « r » fréquent dans cette poésie donne de la sonorité à sa rage, ainsi exprimée.

Le sarcasme de Rimbaud figure l’immobilité et la non volonté d’aller de l’avant. Ce libelle prévaut pour notre actualité, il n’ y a pas que les bibliothécaires qui devraient se sentir concernés !

Les Assis

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau,
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
L’âme des vieux soleils s’allume emmaillotée
Dans ces tresses d’épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
S’écoutent clapoter des barcarolles tristes,
Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.

-Oh ! Ne les faites pas lever ! C’est le naufrage…
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l’œil du fond des corridors !

Puis ils ont une main invisible qui tue :
Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l’œil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales
Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever.

Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,
Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisière
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

Des fleurs d’encre crachant des pollens en virgule
Les bercent, le long des calices accroupis,
Tels qu’au fil des glaïeuls le vol des libellules
-Et leur membre s’agace à des barbes d’épis.

* loupes : tumeurs de la peau
* boulus : déformés par l’arthrose – il s’agit d’un néologisme (création de mot nouveau)
sinciput : haut du crâne
* hargnosités : mauvaises humeurs – il s’agit d’un néologisme
* percaliser : la peau prend l’aspect de l’étoffe appelée percale (tissu de coton soyeux et doux, Sedan, cité du drap en fabriquait) – il s’agit d’un néologisme
* lisière : cordon d’étoffe pour maintenir debout les enfants en âge de marcher

On peut penser à une vision érotique dans la dernière strophe où le mot virgule prend l’allure de verge et ainsi le membre est incontestablement un organe viril.

Après le bibliothécaire, Arthur eut à faire au douanier et pour cause la frontière belge est distante d’à peine quinze kilomètres de Charleville ; et il faut bien se réapprovisionner de temps en temps en tabac. Si le périple est assez simple, enter en Belgique passait par des épreuves et des combines.
Il ne fut pas le seul, le passage de la frontière à Pussemange, ce sont des souvenirs d’aventure, d’exotisme, il y a encore 50 ans. Ça se préparait une telle expédition pour passer un dimanche dans les boucles de la Semois. D’abord bien penser à avoir sa carte d’identité sur soi, sinon « macache » pour passer la frontière ! Être bien poli avec les douaniers français et belges…Rien à déclarer ? Rien ! C’est bon, allez-y ! Alors là, c’était la fête de l’achat de spéculoos, du chocolat Côte d’Or, de paquets de vingt-cinq cigarettes, de cigares, de tabac, l’occasion de goûter à l’Orval et de faire le plein d’essence !
Attention, tout en quantité acceptée par la loi, si non il fallait cacher un peu et passer en loucedé la frontière avec un ouf de soulagement après le poste français. C’est toujours avec émotion que je relis ce poème tant il fait appel à ma nostalgie.

Frontière

Frontière

Les douaniers, gardiens de la frontière franco-belge, étaient accompagnés de chiens qui avaient pour rôle de détecter et attaquer les chiens des contrebandiers chargés de passer des matelas de tabac.
Pour alimenter leurs pipes, une Gambier pour Arthur (provenant de la fabrique renommée de pipes de Givet) et une Jacob pour Ernest, nos deux ardennais allaient s’alimenter en tabac à la frontière belge en un peu plus de deux heures. « Chapeau, capote, les mains dans les poches », ils passaient par La Grandville puis Gespunsart ou grimpait aux baraques par Saint-Laurent puis Gernelle. Les baraques, maisons frontalières, étaient à la fois ferme auberge, magasin et guinguette.
Cependant on pénétrait en Belgique après une désinfection en règle, dans un cabane où se consumaient des produits chimiques : un des cadeaux de la guerre, la fièvre aphteuse régnait. Nos amis s’y sont soumis puis ils pouvaient alors acheter à l’auberge, pour trois sous, leurs deux paquets de tabac provenant des « manufactures de Thomas Philippe ».

Gabelous

Gabelous

Avaient-ils à peine marché une demie heure sur le sentier du sous bois qu’un gabelou (douanier) leur faisait face et un autre était sur leurs talons. Alors confiants, ils montraient leurs deux paquets entamés et ainsi ils n’étaient pas en fraude. Cela n’empêchait pas les douaniers, leurs molosses en laisse, de les palper.
Dans la charge ironique qu’il fait d’eux, Arthur n’a pas oublié ces détails. Verlaine en a fait une copie. On date ce poème de juillet 1871.

Les Douaniers

Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache,
Soldats, marins, débris d’Empire, retraités
Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités
Qui tailladent l’azur frontière à grands coups d’ hache.

Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,
Quand l’ombre bave aux bois comme un mufle de vache,
Ils s’en vont, amenant leurs dogues à l’attache,
Exercer nuitamment leurs terribles gaîtés !

Ils signalent aux lois modernes les faunesses.
Ils empoignent les Fausts et les Diavolos :
« Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots ! »

Quand sa sérénité s’approche des jeunesses,
Le Douanier se tient aux appas contrôlés !
Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés !

* macache : rien du tout ; argot des soldats d’Afrique. Sont opposés les héros de l’Empire (Ceux qui disent Cré Non et macache) aux sinistres douaniers que sont les Soldats des traités.
* soldats des traités : ceux postés aux frontières en vertu de l’armistice de Versailles et du traité de Francfort de mai 1871
* azur frontière : la frontière est dessinée en bleu sur les cartes (sachant que la frontière est redessinée aussi après la guerre par l’annexion de l’Alsace Moselle au Reich)
* Faust, opéra de Gounod et Fra Diavolo (bandit de grand chemin), d’un opéra d’Auber

Arthur Rimbaud dans cette épigramme donne aussi un sentiment politique tout en assurant la caricature propre aux douaniers.

Et encore…et enfin…

C’est Delahaye qui le rappelle dans Souvenirs familiers (Delahaye témoin de Rimbaud), op. cit Neuchâtel, 1974, p 113. Henri Perrin, successeur d’Izambard, quitte ses fonctions au collège pour occuper le poste de rédacteur du nouveau journal le Nord-Est. Il semblerait que Rimbaud ait envoyé des poèmes satiriques, peut-être en juillet 1871,(pas de texte conservé).

Voici les portraits-charge

[La Plainte du vieillard monarchiste]
à Monsieur Henri Perrin, journaliste républicain

……………………………………………………………….
………………………………………………….Vous avez
Menti, sur mon fémur ! Vous avez menti, fauve
Apôtre ! Vous voulez faire des décavés
De nous ? Vous voudriez peler notre front chauve ?
Mais moi, j’ai deux fémurs bistournés et gravés !

Parce que vous suintez tous les jours au collège
Sur vos collets d’habit de quoi faire un beignet,
Que vous êtes un masque à dentiste, au manège
Un cheval épilé qui bave en un cornet,
Vous croyez effacer mes quarante ans de siège !

J’ai mon fémur ! J’ai mon fémur ! J’ai mon fémur !
C’est cela que depuis quarante ans je bistourne
Sur le bord de ma chaise aimée en noyer dur ;
L’impression du bois pour toujours y séjourne ;
Et quand j’apercevrai, moi, ton organe impur,
A tous tes abonnés, pitre, à tes abonnés,
Pertractant cet organe avachi dans leurs mains,
………………………………………………………………….
Je ferai retoucher, pour tous les lendemains,
Ce fémur travaillé depuis quarante années !

[La Plainte des épiciers]

Qu’il entre au magasin quand la lune miroite
A ses vitrages bleus,
Qu’il empoigne à nos yeux la chicorée en boîte
***

Ces quelques poèmes identifiés illustrent des portraits-charge où l’ironie et la dérision constituent les armes du poète. Avec conscience et clairvoyance, Rimbaud a disséminé autre part de telles charges ; par exemple, Parade (et les emprunts en début de cet article) présente de telles charges mais alors dans un auto-portrait. Et encore faudrait-il parler d’Une Saison en enfer, son autobiographie, son auto-analyse!

Sources :
Arthur Rimbaud, Oeuvre-Vie, Alain Borer, Arléa
Arthur Rimbaud, J-J Lefrère, Fayard
Lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, J-M carré, Gallimard
Rimbaud, œuvres complètes, André Guyaux, La Pléiade
Un Ardennais nommé Rimbaud, Yanny Hureaux, La Nuée bleue
Les Ardennes de Rimbaud, Yanny Hureaux, Didier Hatier
Arthur Rimbaud, Louis Forestier, Gallimard
Rimbaud, P. Petitfils, Julliard

Les Rimbaud, père et fils, dans la guerre de 1870

Bien souvent, on convoque l’atavisme pour trouver auprès du père, le capitaine Frédéric Rimbaud, la transmission de la bosse de l’écriture à son fils Arthur. Il n’en reste pas moins que sa mère, Vitalie, témoigne à travers une lettre adressée à Paul Verlaine, en juillet 1873, d’une qualité d’écriture que pourraient envier bien des potaches aujourd’hui. Gageons qu’Arthur Rimbaud dispose d’une aptitude à l’écriture qui lui est transmise par ses deux parents mais pas seulement.
Force est de constater que Frédéric Rimbaud a étudié à Dole, probablement dans une institution religieuse… tout comme Vitalie reçut une instruction solide et chrétienne. Arthur reste un écolier puis un élève studieux récompensé par de très nombreux prix. Il fréquente la bibliothèque de Charleville, compulse et emprunte temporairement des ouvrages au libraire et lit de nombreux journaux. Cette somme de moyens s’additionnent pour parfaire sa pensée et son talent mis au service de la poésie, elle-même constituant un moyen pour changer la vie.
Cependant on peut remarquer chez Frédéric comme chez Arthur des similitudes : le don des langues, la soif de culture, le plaisir du voyage et le goût de l’écriture. Il s’agit d’une communauté d’intérêts intellectuels vécus parallèlement.

Le travail d’écriture de l’un et l’autre se révèle durant la guerre de 1870 alors que fortement différent et à distance.

La guerre

La guerre de 1870

La guerre de 1870

Cette guerre, rapide, dure six mois d’août 1870 à fin janvier 1871 ; elle oppose la France à la Prusse puis aux états allemands fédérés et coalisés. Elle repose, suite à la candidature de Léopold de Hohenzollern à la succession au trône d’Espagne puis à son renoncement, sur le ressenti de la France comme un affront à la «  dépêche d’Ems » rédigée par Otto von Bismarck.
La crise diplomatique dure du 2 au 19 juillet 1870. La candidature à la succession est envisagée depuis le 21 juin mais connue en France dès le 2 juillet. Le 6 juillet, le duc de Gramont alors ministre des affaires étrangères s’oppose à cette candidature dans une déclaration belliqueuse. Le 12 juillet, la candidature est retirée ; le 13 juillet, l’insistance de l’ambassade de Benedetti auprès de Guillaume 1er aura pour mobile le caviardage du communiqué par le roublard Bismarck. Pour répondre à l’offense, le corps législatif, le 15 juillet, vote les crédits de guerre et le 19 juillet la guerre est déclarée à la Prusse.
Début août, une escarmouche à Sarrebruck profite à l’armée française puis c’est l’invasion prussienne par l’Est, des batailles sanglantes, le siège de Metz, la défaite de Sedan, la capitulation de Metz, le siège et la capitulation de Paris, pour finir par l’armistice le 28 janvier 1871 et le traité de Francfort du 10 mai 1871 qui cédera l’Alsace et la Moselle au Reich et verra le versement de 5 milliards de francs-or sur trois ans.

Le capitaine Rimbaud

En 1870, le capitaine Frédéric Rimbaud, après une carrière exclusivement militaire consacrée aux campagnes d’Algérie, de Crimée, d’Italie durant lesquelles il connut bon nombre des dirigeants militaires comme par exemple Bazaine, Le Bœuf, Mac-Mahon, Bourbaki, s’est retiré à Dijon, terre bourguignonne de ses aïeux, au 3 rue d’Ahuy.
Son infamante désertion du foyer conjugal où il laisse son épouse Vitalie et ses quatre jeunes enfants, date de la seconde partie de l’an 1860.
A cinquante ans, en 1864, il prend sa retraite. Le Moniteur de la Côte d’Or contient le 29 août le communiqué suivant : « Monsieur Rimbaud (Frédéric), capitaine au 47ème de ligne, en congé à Dijon, est invité à se présenter le plus tôt possible au secrétariat de la mairie de Dijon pour retirer la lettre d’avis du décret qui a accordé sa pension de retraite. »
Ses postes militaires lui ont offert l’opportunité d’écrire de nombreux rapports dont l’un sur l’invasion des sauterelles alors qu’il est chef du bureau arabe de Sebdou, article paru dans La Revue d’Orient.
Sa fille Isabelle dit avoir ramené de Dijon, à la suite du décès de son père en 1878, des ouvrages écrits par lui sur L’Éloquence militaire, puis un autre dit Correspondance militaire et enfin un ouvrage sur l’art de la guerre. Linguiste arabe, Frédéric Rimbaud aurait laissé une grammaire arabe revue et corrigée ainsi qu’une traduction du Coran dont le texte arabe en regard. Il apparaît que ces documents sont aujourd’hui disparus.

Reste que le capitaine Frédéric Rimbaud fut aussi actif durant 1870, à travers des articles journalistiques. Il écrivait dans deux journaux La Côte d’Or, conservatrice et Le Progrès de la Côte d’or, radical.
Pour véhiculer une pensée multiple et laisser croire à une multiplicité de journalistes, il signait ses articles de divers pseudonymes comme F, R FR, EFFER , le capitaine R ou encore le capitaine Rimbaud selon les journaux et leur lectorat.
Il rédigeait des articles bien avant la déclaration de la guerre, ainsi peut-on lire dans La Côte d’Or du 13 mai son approbation au plébiscite du 8 mai 1870 : « Etes-vous décidé à maintenir l’ordre et à protéger la liberté ? A cette question, militaires aussi bien que civils, répondront par une immense clameur, composée de 8 millions de OUI ! » signé Effer. (Le oui l’avait emporté par 7358000 oui).
C’est à Dijon, peut-être Tours qu’il vivra ce moment guerrier.

Son fils Arthur

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud

Quant à son fils Arthur, en 1870, il est en classe de rhétorique et son professeur de philosophie Georges Izambard l’encourage dans sa création poétique. La guerre sera pour lui le moyen de bifurquer du conformisme ambiant. Il vivra les événements de cette guerre à Charleville (à 20 kilomètres de Sedan), Paris, Douai. Si son père adopte des supports journalistiques pour exprimer sa pensée, Arthur s’emploiera à dire la sienne à travers la poésie, des échanges épistolaires et la presse. Il a alors quinze ans, il ne connaît pas réellement ce père. Il avait cinq ans lors de son abandon familial, se soustrayant à toute prise en charge, à toute éducation et formation de ses quatre enfants. Il n’a probablement jamais revu ce père, si peu présent dans l’œuvre du jeune poète mais sur ses pas aux dires des biographes et des psychiatres.

Les faits et écrits lors de cette période et d’abord juin, juillet

Regardons les communautés de vues, les divergences du père et du fils à travers le matériel à notre disposition et selon la chronologie des événements de ce conflit.

Le Courrier des Ardennes annonce un programme musical à venir, ainsi le 2 juin : « A partir de jeudi prochain, la musique du 6è de ligne se fera entendre de sept heures à huit heures et demie du soir : le jeudi, place de la Gare, à Charleville, et le dimanche, à la Couronne-de-Champagne, à Mézières. » La polka-mazurka des fifres de Pascal fait partie du programme.
Arthur Rimbaud qui a l’habitude, en cette fin d’année scolaire, de raccompagner son professeur Georges Izambard aux Allées afin de parler poésie avec lui, lui remet son manuscrit A la musique avec ce sous-titre Place de la Gare, tous les jeudis soirs, à Charleville (voir l’article A la musique, bis). Bien sûr le ton est à la dérision, un véritable chromo sur la société constituée cependant quelques termes changent par rapport à la variante dont disposera Paul Demeny en octobre. On peut y voir les prémices d’un conflit, ainsi l’orchestre est guerrier, la musique est française et la pipe allemande, le club d’épiciers raye le sable de leur canne et discutent sérieusement des traités.
A partir du 21 juin jusqu’au 12 juillet, la situation est tendue entre la France et la Prusse et Bismarck projette une réunification de l’Allemagne dont l’union douanière Zollverein en est la tête de pont (traité). L’atmosphère transpire un étrange mélange de raillerie, de loufoquerie et une parodie du quotidien sérieux.

 Le 15 juillet, les parlementaires votent les crédits pour mener la guerre. Le 19 juillet, la guerre est déclarée.
Le 16 juillet, Paul de Cassagnac appelle dans Le Pays à une réconciliation nationale, réveille la fibre patriotique et exalte à la guerre. Il écrit : « Français de tous les partis, républicains, orléanistes, légitimistes, bonapartistes, écoutez car d’ici peu d’instants le canon étouffera nos voix… » et il achève : « Vous républicains, savez-vous qu’à pareille époque, en 1792, les Prussiens entraient en Lorraine, et la Convention déclarait la France en danger. Vous fûtes grands et nobles ; souvenez-vous. »
Izambard dans ses souvenirs dit que Rimbaud le lundi 18 juillet lui présenta un sonnet cinglant écrit la veille avec en épigraphe « …Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos frères en 92, etc… »

Paul de Cassagnac, Le Pays

Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize,
Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;

Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons,
Ô Soldats que la Mort a semés, noble Amante,
Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;

Vous dont le sang lavait toute grandeur salie
Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie,
Ô million de Christs aux yeux sombres et doux ;

Nous vous laissions dormir avec la République,
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique :
– Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !

Arthur Rimbaud
fait à Mazas, 3 septembre 1870.

Arthur Rimbaud, aux sympathies républicaines, signifie sa détestation de cette guerre et célébrant les morts de la République, il refuse cette identification qui lui paraît fallacieuse, mal venue pour glorifier la guerre et prendre appui sur les victimes précédentes. Il dit aussi son sentiment anti-bonapartiste d’un prisonnier d’un régime vaincu. (Mazas prison de Paris où il s’est retrouvé dès sa première fugue pour absence de billet de train lors d’un contrôle).
Force est de constater que le manuscrit porte la date du 3 septembre. L’empire vient le tomber la veille à Sedan et la République sera proclamée le 4. Paul de Cassagnac est fait prisonnier à Sedan, ce qu’Arthur ne pouvait connaître.

Depuis Dijon, le 19 juillet dans La Côte d’Or, Frédéric Rimbaud signe un article (La Guerre et les Démocrates) qui appelle aussi à l’unité et nous en apprend sur son penchant pour l’empire.
«  En admettant que les républicains, dans l’espoir d’arriver à leur but, fassent bon marché de la France, et que, pour satisfaire la haine qu’ils portent au gouvernement impérial, il consentent à passer sous les fourches caudines de Bismarck, pensent-ils donc qu’ils atteindraient leur but (…), la république démocratique et sociale ? Cet espoir, s’il existait, serait une dérision. Non, lorsque les républicains lancent le blasphème : Périsse l’armée française et vive la Prusse ! Non, quand leur bouche prononce ces paroles, leur cœur leur donne un énergique démenti. S’il en était autrement, non seulement ils ne seraient pas républicains, mais ils ne seraient pas Français ; et désormais, si leurs convictions étaient conformes aux apparences, leur place ne serait pas parmi nous, mais bien de l’autre côté du Rhin, au centre de l’armée prussienne, et sous les ordres de Bismarck.
Allons, Messieurs les républicains, on n’est pas chauvin quand on crie « Vive la France » (…), lancez avec nous le cri de ralliement de tous les partis : Guerre à la Prusse! Vive la France ! »

Dans son élan patriotique, le 9 août, dans le même journal avec Paul Cassagnac, fustigé par son fils, il plaide l’utilité de l’union de tous les partis : «  Sus à l’ennemi. Le cri de la France blessée a fait tressaillir tous ses enfants (…)Les partis n’existent plus (…), tous répètent l’énergique appel de Paul Cassagnac : (…) « Hommes de tous les partis, républicains, orléanistes, légitimistes, bonapartistes, encore une fois, serrez les rangs. Il y va du salut de la Patrie. »

Et puis août

Serrez les rangs, du cœur à l’ouvrage…il en faudra tant cette guerre sera saignante, sanglante.
D’ailleurs, elle commence le 2 août par une incursion d’une troupe française avec la présence de l’empereur Napoléon III et son fils qui essuie ainsi le baptême du feu. Il s’agit d’une simple escarmouche près de Sarrebruck montée rapidement en épingle par la presse française comme une véritable victoire. Le courrier des Ardennes affiche l’éclatante victoire de Sarrebruck et c’est un défilé en cortège éclairé de lanternes qui sillonnant les rues de Charleville. Dans cet exubérance, Frédéric, Jean, Nicolas, l’aîné des enfants, 16 ans, suit un régiment qui l’embauche comme enfant de troupe ; il ne rentrera du siège de Metz qu’en novembre. Quelle anxiété pour sa mère Vitalie !

Arthur raillera dans un sonnet de ce peu glorieux fait d’armes.

L’Éclatante Victoire de Sarrebrück,
remportée aux cris de vivre l’Empereur !
Gravure belge brillamment coloriée,
se vend à Charleroi, 35 centimes.

Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose
Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada
Flamboyant ; très heureux, – car il voit tout en rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste
Près des tambours dorés et des rouges canons,
Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,
Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms !

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse
De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
Et : « Vive l’Empereur !! » – Son voisin reste coi…

Un schako surgit, comme un soleil noir… – Au centre,
Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
Se dresse, et, -présentant ses derrières – « De quoi ?.. »

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Lors de son escapade d’octobre 1870, il rend ce tableau après coup car la guerre est perdue. Si c’était risible, cela devient décapant avec le recul tant les personnages sont les acteurs d’un castelet.
Sarrebrück avec le tréma fait penser au Saarbrücken allemand.
Pioupiou : jeune fantassin
Pitou : personnage de Jean-Jacques Feuchère, sculpteur et parodiste.
Dumanet : type de troupier fanfaron.
Boquillon : personnage de La Lanterne de Bocquillon, journal satirique fondé par Albert Humbert

Le 6 août, c’est la distribution des prix et bien sûr Arthur en reçoit plein les bras ; prix qu’il monnaiera pour disposer d’argent, utile à des projets de déplacements futurs.

Bien vite, il faudra déchanter ; Le courrier des Ardennes affichera les défaites : Wissembourg, Froeschwiller, Reichshoffen, Woerth, Spicheren, Schoeneck, la Brême d’or et la retraite sera ordonnée par le maréchal Achille Bazaine, sur Metz, qui prend le commandement de l’Armée du Rhin avec l’assentiment d’un pays confiant. L’Alsace, Strasbourg sont investis tout comme Nancy, Belfort. Pendant ce temps, Badinguet, dépouillé des pouvoirs politiques et militaires, met le cap sur Châlons. Alors, un voile douloureux, de deuil et de rage embrasse le pays. Un nouveau gouvernement est formé , à sa tête Palikao et Trochu gouverneur de Paris.
Après les batailles tout autour de Metz, le 14 août, Noisseville, Borny puis le 16 août, Rezonville, Mars la Tour et enfin le 18 août la bataille de St Privat dite aussi de Gravelotte (voir dans Rimbaud vivant de juin 2014, le Dormeur du Val et Die Trompete von Gravelotte), le 20 août c’est le siège de Metz dont la capitulation sera signée le 27 octobre.

A Charleville, le collège, le séminaire, le haras sont réquisitionnés pour se transformer en hôpital.
C’est l’état de siège pour la citadelle de Mézières, le couvre-feu est décidé.
Arthur Rimbaud dans sa lettre du 25 août à Georges Izambard, d’un rire narquois, ironise sur les troupes en ville et tous les hommes disponibles qui portent le fusil : « …Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n’ai plus d’illusions. Parce qu’elle est à côté de Mézières – une ville qu’on ne trouve pas – parce qu’elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents pioupious, cette benoîte population gesticule, prud’hommesquement spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de Strasbourg ! C’est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l’uniforme ! C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, le vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres, qui, chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !…Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! C’est mon principe… »
Net et clair, la crainte des carolomacériens et leur patriotisme se transforment en patrouillotisme et les identifient à Monsieur Prud’homme, le personnage du dessinateur Monnier.
Cette lettre n’est pas sans rappeler le poème A la musique, où les mêmes personnages s’y trouvaient décrits ironiquement.

Cependant Arthur Rimbaud dans un sonnet écrit probablement en août, période d’intenses batailles racontées par des correspondants de presse, dresse un tableau de la guerre en marche dont le titre Le Mal dit la folie guerrière.

Le Mal

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu’une folie épouvantable, broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
-Pauvres morts ! Dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! Ô toi qui fis ces hommes saintement !…

-Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Ce poème appelle Le Dormeur du val. Ainsi après la guerre qui génère des hommes morts, la nature les accueille avec bonté. Les deux tercets s’attache à Dieu et à la religion dans une critique sévère.
Les uniformes réciproquement rouges et verts vont aux français et aux prussiens.

Empreint de compassion, plus empathique, depuis Dijon, le capitaine Rimbaud s’émeut dans La Côte d’Or du 11 et 31 août de la détresse des villages alsaciens mais il dit sa confiance dans des chefs qu’il connaît dans un article Armons-nous ! Frédéric prend l’attitude opposée à celle de son fils Arthur.

« Armons-nous !
Pour toutes sortes de raisons que nous avons énumérées déjà, notre département, nous en avons la certitude, ne subira pas la tache honteuse de l’invasion. Bazaine, Mac-Mahon, Palikao, Trochu, se chargent d’anéantir cette armée, ou plutôt ce flot de barbares qui espéraient nous engloutir, nous étouffer sous leur puissante étreinte (…), en toute hâte organisons-nous !, armons nous ! En effet, lorsque l’armée prussienne battue sous Paris, ou même avant dans les plaines de la Champagne, fuira devant nos armées victorieuses, elle encombrera toutes les routes, se sauvant par où elle pourra… »
« … Les villages, les campagnes, les villes, tout est ravagé ; la terre est nue, les femmes sont flétries, les maisons et les églises sont pillées. D’autres vous ont dit ce qu’était Wissembourg après la bataille, mais ce que personne ne vous a conté, car personne n’a osé traverser ce pays depuis le passage des vandales, je vais vous l’apprendre (…) Reichshoffen a perdu les deux tiers de ses habitants. Que sont-ils devenus ? Les uns ont été fusillés, les autres ont tout abandonné, plutôt que de subir le joug honteux des envahisseurs (…) , nous ne voulons pas nous laisser assassiner ni nous faire les esclaves de ces bandits ;
Nous ne voulons pas que nos femmes, que nos filles…
Votre cœur a bondi, n’est-ce pas, vous ne voulez pas, nous ne voulons pas qu’ils commettent toutes ces infamies…
Alors, en toute hâte, organisons-nous ! Armons-nous. »

Le capitaine semble disposer d’informations sur l’avancement des événements militaires. Comme un soldat aguerri, il incite la population à se préparer et à s’armer avec détermination.

Ensuite septembre

Mais il ignore que son fils Arthur va fuguer pour la première fois vers Paris avec l’espoir de faire du journalisme… Et une nouvelle angoisse pour Vitalie ! Parti le 29 août, arrivé le 31août, emprisonné à Mazas pour absence de billet de train à fournir au contrôleur, il ignore tout de la situation tragique qui se joue dans les Ardennes, à Sedan, le 1er septembre après de rudes combats . Le 2 septembre, l’empereur Napoléon III se rend au Château de Bellevue, signe devant Bismarck la capitulation ; prisonnier, il est emmener au Château de Wilhelmshöhe à coté de Cassel. Le 4 septembre la République est proclamée au balcon de l’hôtel de ville de Paris, le général Trochu devient président du Conseil, Gambetta ministre de l’intérieur, Jules Favre ministre des affaires étrangères. La poursuite de la guerre ne fait aucun doute.

Le 3 septembre, c’est avec foi que l’officier Rimbaud dans La Côte d’Or parle de la garde mobile et l’encourage : « Ils ont, ma foi, bon air sous leurs blouses bleues, nos jeunes mobiles (…) Ah ! Le drapeau !…Demandez aux vieux soldats de quel amour, de quelle vénération l’on entoure ce morceau d’étoffe, d’autant plus respecté qu’il est plus vieux, plus maltraité par le temps ou plus déchiré par les balles…Le drapeau (…) , c’est l’âme du régiment (…). » Signé R.

Certes, nous ignorons la date d’écriture du sonnet satirique Rages de Césars mais le départ de l’Empereur déchu pour Wilhelmshöhe aurait pu inspirer le poète dans ce moment. Le manuscrit entre les mains de Paul Demeny est daté d’octobre 1870 (date de sa seconde fugue et il s’agit d’une recopie).

Badinguet

Badinguet

Rages de Césars

L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries,
Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
-Et parfois son œil terne a des regards ardents…

Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
Il s’était dit : « Je vais souffler la Liberté
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! »
La Liberté revit! Il se sent éreinté !

Il est pris. – Oh ! Quel nom sur ses lèvres muettes
Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?
On ne le saura pas. L’Empereur a l’œil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes…
-Et regard filer de son cigare en feu,
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Le 5 septembre, Arthur écrit à Georges Izambard, il demande son secours d’un ton éploré de le sortir de prison, de payer sa dette, son train et de l’accueillir à Douai. « … faites tout ce que vous pourrez et, quand vous recevrez cette lettre, écrivez, vous aussi, je vous l’ordonne, oui, écrivez à ma pauvre mère (quai de la Madeleine, 5, Charlev.) pour la consoler ! Ecrivez-moi aussi, faites tout ! Je vous aime comme un frère, je vous aimerai comme un père.
Je vous serre la main :
Votre pauvre
Arthur Rimbaud
détenu à Mazas

(et si vous parvenez…à Mazas, vous m’emmènerez à Douai avec vos tantes.

Le 11 septembre, Tours devient le siège de la délégation du gouvernement afin d’organiser la résistance et maintenir l’administration.
La jeune IIIè République une et indivisible souhaite poursuivre le combat. Dans La Côte d’Or du 17 septembre, le capitaine Frédéric Rimbaud écrit que tout est urgent.
« Les moments sont précieux ; chaque heure, chaque minute nous approche de la lutte ; soyons donc prêts au premier signal . » Signé R.
Le 19 septembre débute l’encerclement de Paris par les Prussiens.

Arthur accueilli à Douai par Georges Izambard et les sœurs Gindre (Les Chercheuses de poux) a laissé quelques traces de son nouveau patriotisme qui le gagne en septembre 1870. Accompagnant Izambard dans ses exercices de garde national de Douai, le nouveau « patrouillote » Arthur rédige une pétition pour réclamer davantage d’armes.

« Nous soussignés, membres de la légion de la garde nationale sédentaire de Douai, protestons contre la lettre de monsieur Maurice, maire de Douai portée à l’ordre du jour du 18 septembre 1870 (…) il faut à tout prix qu’on leur trouve des armes. C’est aux conseils municipaux, élus par eux, qu’il appartient de leur en procurer (…) Nous aurons à voter dimanche prochain pour les élections municipales, et nous ne voulons accorder nos voix qu’à ceux qui, dans leurs paroles et dans leurs actes, se seront montrés dévoués à nos intérêts. »

Izambard secrétaire du journal du Libéral du nord eut pour collaborateur éphémère Arthur qui adressa un compte rendu de l’assemblée électorale publique houleuse, tenue rue d’Esquerchin et qui parut le 25 septembre en troisième page.

« Réunion publique, rue d’Esquerchin.
Vendredi soir, 23 septembre.
La séance est ouverte à 7 heures.
L’ordre du jour est la formation d’une liste électorale. Le citoyen président donne lecture de deux listes électorales, puis d’une troisième dite de conciliation.
Le citoyen Jeanin trouve charmante l’idée de cette liste de conciliation, qu’il appelle liste des malins : il fait ressortir que certains candidats connus pour leurs opinions réactionnaires ou pour leur nullité, ont l’immense avantage d’être portés sur deux, même sur trois listes : naturellement les candidats sérieux et convaincus ne figurent que sur une seule liste.
Cette remarque faite d’une façon vive et nette, acquiert l’essentiel de tout auditoire.
Le citoyen président propose, pour composer une nouvelle liste électorale, de voter, et d’accepter ou de rejeter chacun des candidats nommés sur les trois premières listes.
Un des citoyens accesseurs égrène le chapelet des conciliables : presque tous sont rejetés avec un entrain splendide.
On propose des noms nouveaux.
Les citoyens Jeanin, Petit, et quelques autres, déclinent l’honneur de figurer sur la liste.
Une petite Lanterne assez agréablement bouffonne est faite par le citoyen de silva [sic]: il dresse un jugement d’outre-tombe à l’ancien conseil municipal, et conte les aventures de certain carillon.
La séance se termine avec la composition de la nouvelle liste : elle est intitulée liste recommandée aux républicains démocrates.
Un citoyen fait remarquer que tout Français, aujourd’hui, doit être républicain démocrate, qu’en conséquence le titre de cette liste la recommande à tous les citoyens.
La réunion se dissout à dix heures. »

La récurrence du mot citoyen donne toute l’ironie voulue à cet article, Izambard lui en fit un reproche tonitruant. Ce mot pourtant se trouvera aussi dans le vocabulaire du père.

Quant au capitaine Rimbaud, les premières contributions dans Le Progrès de la Côte d’Or apparaissent les 23 et 26 septembre. Frédéric se pose en résistant et c’est une harangue militaire pour mener la guérilla.

«  Défense du pays par les habitants
Lorsque les citoyens se sont armés pour faire respecter leur asile et conserver la liberté, leur bien le plus précieux, ils font à l’ennemi une guerre terrible. Elle n’a rien de méthodique et met la science en défaut : des combats journaliers, des actions de détail, des apparitions soudaines, des marches, des contre-marches, des fuites précipitées ; jamais de grandes batailles. Aujourd’hui ils résistent de front et obligés de céder, on les verra demain sur les derrières de l’ennemi. Tantôt ils occupent les forêts, les cols et les sommités des montagnes ; tantôt ils en descendent pour se précipiter sur des corps isolés, qu’ils enveloppent ou dispersent. Dans ces actions de détail, celui qui connaît le mieux le pays a un immense avantage ; c’est presque dire que le défenseur doit tôt ou tard triompher de l’attaquant. Les succès que peut avoir l’ennemi n’ont pas de grandes conséquences dans une contrée où les défenseurs ont tant de moyens de lui échapper, pour se rallier et reparaître ensuite aussi redoutables qu’auparavant. Est-il vaincu, au contraire sa position est affreuse ; il ne peut qu’à grand’peine rassembler ses débris ; entouré de toutes parts, il doit se frayer par la force un chemin au travers des bois, des défilés, etc… ; les soldats égarés périssent sous les coups des citoyens. »
Signé Le capitaine Rimbaud

Et sa leçon de stratégie se développe encore d’avantage dans le second article dans lequel il cite Quinte-Curce, historien romain d’Alexandre le Grand.

« Manière de se faire jour à travers l’ennemi
Ce n’est qu’à la dernière extrémité, et quand il ne reste plus aucune ressource, que l’on prend le parti de se faire jour à travers l’ennemi, mais il ne faut jamais manquer de tenter ce dernier moyen, plutôt que de mettre bas les armes et de se rendre à discrétion.
On se formera en masse régulière par division ou peloton, et non en masse confuse et sans ordre. Chaque officier conduira son peloton, et cherchera à lui inspirer le courage nécessaire en pareille circonstance.
Si on a de l’artillerie, on le fera marcher au milieu de l’infanterie, serrée essieu contre essieu, mais seulement sur deux canons de front ; car, sans cela, il serait impossible de se faire un passage.
Les mitrailleuses seront placées aux angles.
Le bataillon le plus intrépide marchera en avant, les artilleurs et les blessés, serrés en groupes, entoureront les pièces. Les flancs seront formés par des sections serrées en masse ; un bataillon, ou une deux compagnies formeront la queue. La colonne ainsi formée s’avance au pas de charge, en profitant des accidents du terrain pour se dérober à la vue de l’ennemi (autant que possible) ; à 50 pas de l’ennemi, la tête des troupes fait une décharge, et ensuite tout s’ébranle précipitamment en jetant de grand cris. Si on a le bonheur de se faire jour, les compagnies de la queue font de suite l’arrière-garde.
On ne peut se faire jour à travers l’ennemi sans éprouver des pertes, mais la gloire que l’on acquiert dans un pareil fait d’armes est impérissable et efface ordinairement les fautes que l’on a pu commettre précédemment.
Exemple : la nuit s’approchait ; la situation était affreuse, et on ne doutait pas d’avoir sur les bras une armée entière. Dans cette extrémité évidente à tous les yeux, il ne vient à l’esprit de personne, officiers ou soldats, de capituler. Mourir tous jusqu’au dernier, plutôt que de se rendre, fut la seule alternative qui se présenta à ces braves gens. Le chef fit former sa colonne et ordonna de se faire jour, en marchant sur un point où l’on devait être rejoint par une division.
Se faire jour à la baïonnette est un effort décisif et désespéré, une lutte d’homme corps à corps, un engagement énergique où, selon le mot de Quinte-Curce, le pied du combattant s’attache au pied de l’ennemi. »
Signé le capitaine R.

Il y a une interrogation sur le passage du capitaine Rimbaud à Tours pour une mission, comme envoyé spécial, en effet un article du 27 septembre daté de Tours paraît dans La Côte d’Or.
« …il n’est pas aussi facile d’avoir raison d’une nation qui ne veut pas de maître étranger, pas plus qu’elle ne consent à céder un pouce de son territoire ou une pierre de ses forteresses. » 30/9 « F »

Et octobre

Le 27 septembre Rimbaud prenait le chemin du retour pour Charleville où l’attendait une mère aux abois et très en colère. Elle lui mit une belle raclée qui constitua une humiliation de plus, devant son professeur qui le raccompagnait. Devant le devoir de reprendre les études, il prend le large vers le 6 ou 7 octobre avec pour projet de devenir journaliste (voir l’article Arthur Rimbaud et sa fugue d’octobre 1870).

Pendant que le petit poucet rêveur égrène des rimes par monts et par vaux et expérimente la liberté libre, le capitaine Rimbaud ne lâche pas la plume pour exhorter ses compatriotes bourguignons.
Dans sa troisième communication dans Le Progrès de la Côte d’Or paraît le 1er octobre un article détonnant dans lequel l’arabisant cite Voltaire et son Mahomet.

«  En guerre, tout pour la guerre !
Il n’y a pas de malheurs, de catastrophes, de violences qui soient comparables à une invasion… C’est la peste, c’est l’infamie, ce sont tous les fléaux à la fois : pour l’empêcher, tous les moyens sont bons. Surtout des fusils, de la poudre et du plomb, de l’activité et de la discipline, mais pas de paroles inutiles. Il faut faire parler la poudre : voilà, pour le moment, le meilleur discours, si on ne veut pas l’extermination de la France.
Disons avec Voltaire :
« Exterminez, grand Dieu ! De la terre où nous sommes
Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes ».  Signé Le capitaine R.

Quinte-Curce et Voltaire cités, comme son fils, Frédéric Rimbaud avait des lettres.
Et parlant de ces personnalités, le capitaine réclame dans son article du 7 octobre dans La Côte d’Or un homme providentiel.
«  Aujourd’hui, comme en 1814, le peuple, la nation tout entière est prête à marcher, et elle demande à cors et à cris un homme pour la conduire à l’ennemi… »
Cet homme attendu serait un général : « ..Des ordres et des cartouches ! écrivait le général de 1814 à l’autorité d’alors. Des cartouches et un général ! Ne cesserons-nous de demander à nos administrateurs d’aujourd’hui ! »

Le 18 octobre, un article signé Effer dans La Côte d’Or traduit le secret espoir des journaux allemands de voir leurs troupes entrer à Paris, pour l’anniversaire de la bataille Leipzig ; son envolée s’achève cependant avec un optimisme de rigueur : « …il faut savoir tirer parti de toutes richesses. That is the question ! » Hamlet et le pessimisme qui suit la question sont contraire au positivisme du capitaine, lui qui refuse toute idée de défaite et surtout pas le suicide.

Le même jour dans Le Progrès de la Côte d’Or, dans un long article argumenté, le capitaine R. fait allusion à l’histoire, à des citations et à la tactique convoquant les écrits du général Foy et le marquis de Lafayette.

« A propos des prochaines élections et nominations des chefs de la garde nationale mobilisées, qui pourraient concourir avantageusement à la défense nationale.
Le soldat français ne considère, disait un grand génie, ni la force physique, ni même beaucoup de bravoure extraordinaire, pourvu que son chef ne soit pas poltron, mais, ce qu’il veut en lui, ce qui lui donne confiance, c’est la certitude que son général, son colonel, son capitaine, enfin celui sous lequel il marche, est savant, et assez savant, selon son grade, pour connaître tout ce qui peut lui arriver, et le prévoir en combattant. (…)
Les Hoches, les Marceau, les Kléber et autres généraux de la République, qui ont sauvé la France, sortaient de la classe des sous-officiers et avaient, lorsqu’ils ont été appelés à des grades supérieurs, travaillé jour et nuit pour acquérir une bonne instruction militaire. Et encore n’ont-ils pas été nommés dans une heure, comme on va le faire bientôt. C’est une erreur de croire qu’on apprendra l’art de la guerre par l’usage et par l’expérience d’une campagne sans aucune autre étude : il faut des principes et une méthode. (…)
Aujourd’hui, avec les nouvelles armes, il faut une autre tactique, de l’artillerie, des mitrailleuses et de bons officiers connaissant au moins les petites opérations de la guerre, qu’on a tant négligées depuis l’entrée en campagne.
En résumé, pour chefs de la garde nationale mobilisée, qui sera très probablement appelée à marcher, il faudrait pouvoir nommer des hommes assez capables, animés de sentiments patriotiques, et énergiques, mais pas trop vieux ; il faudrait savoir discerner les bons de ceux qui promettent plus de beurre que de pain. Enfin, en fait de pareilles élections, on doit surtout se rappeler le proverbe : Comme on fait son lit on se couche. »

Passion, solennité, le soldat capitaine met en garde contre l’imprévoyance et recommande l’attention de ceux dont le rôle est le choix des hommes aguerris à l’art de la guerre.

Bataille de Dijon

Bataille de Dijon

Les 29 et 30 octobre commencent la bataille de Dijon et plus question de journaux, la publication reprendra après le départ des Prussiens le 30 décembre 1870. Le capitaine Rimbaud a-t-il combattu avec les francs-tireurs ? Rien ne l’indique et encore moins les souvenirs de Verlaine qui le disait promu colonel devant l’ennemi. D’ailleurs la pension de réversion que touchera Vitalie sera celle de son feu capitaine.

Le 27 octobre voyait la capitulation de Metz, le déshonneur du Maréchal Bazaine passif qui remettait « Metz la pucelle » entre les mains prussiennes sans avoir combattu réellement pour se sortir du blocus. Il sera jugé et condamné à mort mais gracier par Mac-Mahon!

Puis novembre

Fin octobre, c’est justement le retour des deux garçons, Frédéric de retour du siège de Metz dont il a pu s’échapper et de son frère Arthur qui revient de son tour en Belgique et de son second et dernier séjour à Douai. Il écrit à Izambard et lui crie son ennui, depuis Charleville, le 2 novembre 1870

Monsieur,

-A vous seul ceci-
Je suis rentré à Charleville un jour après vous avoir quitté. Ma mère m’a reçu et je suis là… tout à fait oisif. Ma mère ne me mettrait en pension qu’en janvier 71.
Eh bien, j’ai tenu ma promesse.
Je meurs ; je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous ? Je m’entête affreusement à adorer la liberté libre et un tas de choses que « ça fait pitié n’est-ce pas ? » Je devrais repartir aujourd’hui même, je ne le pouvais ; j’étais vêtu de neuf, j’aurai vendu ma montre, et vive la liberté ! Et je voulais repartir encore bien des fois. Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches, et sortons.-Mais je resterai, je resterai. Je n’ai pas promis cela. Mais je le ferai pour mériter votre affection. Vous me l’avez dit. Je la mériterai.
La reconnaissance que je vous ai, je ne saurais vous l’exprimer plus que l’autre jour. Je vous le prouverai ! Il s’agirait de faire quelque chose pour vous que je mourrais pour le faire- je vous en donne ma parole.
J’ai encore un tas de choses à dire…
« Ce sans cœur » de
Rimbaud
Guerre ; pas de siège de Mézières. Pour quand ? On n’en parle pas ; j’ai fait votre commission à M. Deverrière, et s’il faut faire plus, je le ferai.- Par ici, par là, des francs-tirades. Abominable prurigo d’idiotisme, tel est l’esprit de la population. On entend de belles, allez. C’est dissolvant.

« Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches, et sortons », c’est ce que ne tardent pas à faire Arthur et son ami Ernest Delahaye qui se retrouvent pour courir la ville et au-delà des fortifications de Mézières jusqu’au bois d’Amour dont le génie est chargé d’abattre les tilleuls en vue de préparer la mise en défense de la citadelle.
Le Progrès des Ardennes, journal fondé par Emile Jacoby (le photographe deux frères Rimbaud en communiants) , annonce le 13 novembre la rentrée des classes pour le 16 du mois.
Ce journal dont le premier numéro date du 8 novembre a pour devise « Dévoilez à l’homme la cause de ces maux », il se dit politique, littéraire, agricole et industriel.
Nos deux compères sous les pseudonymes de Jean Baudry et Charles Dhayle envoient des poèmes et des écrits au journal. C’est ainsi que l’on suppute que le Dormeur du Val fut imprimé dans l’un des numéros de novembre.

manuscrit de Le Dormeur du val

manuscrit de Le Dormeur du val

Le Dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Ce poème remis à Paul Demeny lors de sa fugue d’octobre fut probablement composé lors de son premier passage ou durant le second séjour à Douai. Charle-Marie des Granges, professeur au lycée Charlemagne à Paris dit l’avoir lu dans le Progrès des Ardennes.

Le sonnet est une charge puissante contre la guerre ; sans prononcer le mot et encore moins celui de mort, l’émotion est à son comble quand le dernier vers tombe sur les trous rouges qui répondent au trou de verdure.
Ce poème ouvre aujourd’hui l’entrée du musée de la guerre de 1870 et de l’annexion en regard de celui de Ferdinand Freiligrath dont on ne peut vanter que la violence et le nationalisme. (voir Rimbaud vivant n°53 de juin 2014).

Rimbaud récidive avec un pamphlet dont l’objet tient dans la portée ridicule du portrait qu’il fait de Bismarck à cette époque, alors en train de mener les premières négociations avec Thiers à Versailles. Le Progrès des Ardennes le publie le 25 novembre 1870. Il s’agit d’une fantaisie patriotique.

Le Rêve de Bismarck
( Fantaisie)

C’est le soir. Sous sa tente, pleine de silence et de rêve, Bismarck, un doigt sur la carte de France, médite ; de son immense pipe s’échappe un filet bleu.
Bismarck médite. Son petit index crochu chemine, sur le vélin, du Rhin à la Moselle, de la Moselle à la Seine ; de l’ongle, il a rayé imperceptiblement le papier autour de Strasbourg : il passe outre.
A Sarrebruck, à Wissembourg, à Woerth, à Sedan, il tressaille, le petit doigt crochu : il caresse Nancy, égratigne Bitche et Phalsbourg, raie Metz, trace sur les frontières de petites lignes brisées, – et s’arrête…
Triomphant, Bismarck a couvert de son index l’Alsace et la Lorraine ! -Oh ! Sous son crâne jaune, quels délires d’avare ! Quels délicieux nuages de fumée répand sa pipe bienheureuse !…

*
Bismarck médite. Tiens ! Un gros point noir semble arrêter l’index frétillant. C’est Paris.
Donc, le petit ongle mauvais, de rayer le papier, de-ci, de-là, avec rage, – enfin de s’arrêter…Le doigt reste là, moitié plié, immobile.
Paris ! Paris ! – Puis, le bonhomme a tant rêvé l’œil ouvert que, doucement, la somnolence s’empare de lui : son front penche vers le papier ; machinalement, le fourneau de sa pipe, échappée à ses lèvres, s’abat sur le vilain point noir…
Hi ! povero ! en abandonnant sa pauvre tête, son nez, le nez de M. Otto de Bismarck s’est plongé dans le fourneau ardent…Hi! povero ! va povero ! Dans le fourneau incandescent de la pipe…, hi! Povero ! Son index était sur Paris !…
Fini le rêve glorieux !

*
Il était si fin, si spirituel, si heureux, ce nez de vieux premier diplomate ! – Cachez, cachez ce nez !…
Eh bien, mon cher, quand, pour partager la choucroute royale, vous rentrerez au palais [lacune] avec des cris de dame [lacune] dans l’histoire, vous porterez éternellement ce nez carbonisé entre vos yeux stupides !…
Voilà ! Fallait pas rêvasser !
Jean Baudry

Et pour finir décembre et janvier

Dans le numéro du 29 décembre, Jacoby, dans la correspondance, adresse, à Arthur et Ernest, cet avis : « MM. Jean Baudry et Charles Dhayle, vos articles m’intéressent, mais soulevez un peu le loup de votre bavolet. » Ils n ‘auront pas le temps de le faire.

Bombardement de Mézières

Bombardement de Mézières

Le 14 décembre, la place forte de Mézières, tenue par le général Mazel est encerclée par la 14ème division sous commandement du général von Manteuffel. Le 30 décembre, la capitulation est refusée, le 31, au lever du soleil jusqu’au soir, la citadelle est bombardée par quatre-vingts canons. Six mille trois cent dix-neuf obus détruisent grandement Mézières, deux cent soixante-deux maisons sont détruites et le collège de Charleville reçoit quatorze obus. Quel feu d’artifice ! Arthur le découvre depuis les hauteurs de Charleville. Bonne année 1871. Le 1er janvier Mézières capitule. Mais la préoccupation d’Arthur va à son camarade Ernest. A-t-il péri dans le bombardement ? Il se retrouveront pour déplorer la destruction de la maison qui imprimait Le Progrès des Ardennes.

Quant à Effer, sa signature réapparaît le 6 janvier 1871 dans La Côte d’Or, en première page et dit sa foi en la France. Frédéric Rimbaud s’essayera à la politique en commentant les événements à suivre : la Commune .

Le 28 janvier l’armistice est signé et il exclut le département de la côte d’Or pour humilier Garibaldi et les corps volontaires qui avaient bien résisté. La ville de Dijon, impériale encore 8 mois, sous le joug prussien, reçoit en 1899 la Légion d’honneur pour sa résistance le 30 octobre 1870.

A distance, dans le même temps, le père et le fils, tout en l’ignorant, se parlent. Frédéric, construit par sa carrière militaire, exprime son conservatisme et son allégeance à l’Empereur mais signifie son désappointement devant la soumission dans la défaite. Alors que son fils Arthur, dans sa prise de conscience politique, exprime son intérêt pour des idées progressistes dont il mesurera par ailleurs l’étendue idéologique.

Sources :

– C.Bondenham – Rimbaud et son père, Les Belles Lettres

-JM. Carré – Lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Gallimard

-Y.Hureaux – Un Ardennais nommé Rimbaud, La Nuée bleue/L’Ardennais

-JJ. Lefrère – Arthur Rimbaud, Fayard

-F.Roth – La Guerre de 70, Fayard

-A.Guyaux – Oeuvres complètes, Gallimard

Arthur Rimbaud et sa fugue d’octobre 1870

Arthur Rimbaud dans les années 1870

Arthur Rimbaud, 16 ans

Arthur Rimbaud naît à Charleville (aujourd’hui Charleville Mézières – Ardennes), le 20 octobre 1854 et décède à l’hôpital de la Conception à Marseille, le 10 novembre 1891, il avait 37 ans. Il se retire de la littérature à 20 ans.

Le contexte politique et historique de 1870 est animé par la guerre entre la France et la Prusse. Le 19 juillet 1870, c’est la déclaration de la guerre de la France à la Prusse. L’objet en était la succession au trône d’Espagne. La France avait refusé la candidature de Léopold de Hohenzollern. Bismarck avait donné un sens outrageux au contenu de la dépêche d’Ems dans laquelle Guillaume 1er aurait refusé de recevoir une seconde fois l’ambassadeur de France. Face à l’affront, Napoléon III aidé en cela par des hommes politiques extrémistes met en oeuvre la guerre entre les deux pays.

Le 2 août, une escarmouche à Sarrebruck tourne à l’avantage de l’Armée Française en présence de l’Empereur Napoléon III et de son fils. Puis, ce sera une succession de défaites : Wissembourg, Reichshoffen, Forbach, St Privat (Gravelotte) le 18 août qui contraint Bazaine se retrancher dans Metz en attendant la jonction entre son Armée du Rhin et l’Armée de Châlons avec à sa tête Napoléon III. Ce dernier, cerné par les Prussiens à Sedan, capitule le 2 septembre ; fait prisonnier, il est exilé en captivité à Wilhelmhoehe (à côté de Kassel, en Allemagne). Le 4 septembre, la IIIè République est proclamée à Paris.

Le 6 août 1870, Arthur reçoit 7 premiers prix à la fin de son année de rhétorique (première), au collège de Charleville.
Dès juillet 1870, Arthur Rimbaud avait montré son aversion contre cette guerre et son peu de patriotisme. Il n’avait

Le 7 octobre, depuis Charleville, en train, il prend la direction des Ardennes Belges pour trois semaines de bonheur. Sa poésie, satirique, se fait alors tout en émotion. Il gagne Fumay, cité ardoisière, à trente kilomètres de Charlestown et compose durant ce trajet Rêvé Pour l’hiver, manuscrit sur lequel il annote « En wagon, le 7 octobre 1870 ».

Rêvé pour l’hiver

A***Elle

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose

Avec des coussins bleus.

Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose

Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’oeil, pour ne point voir, par la glace,

Grimacer les ombres des soirs,

Ces monstruosités hargneuses, populace

De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…

Un petit baiser, comme une folle araignée,

Te courra par le cou..;

Et tu me diras : « Cherche! », en inclinant la tête,

– Et nous prendrons du temps à trouver cette bête

– Qui voyage beaucoup…

En Wagon, le 7 octobre 70.

Tout d’abord, la dédicace : A***Elle. Qui est cette mystérieuse Elle ? Une demoiselle qui voyageait dans le même compartiment ? ou l’inspiratrice de Roman ou encore de Première soirée ? On ne le saura jamais.

Le sonnet adopte une disposition originale hétéro métrique à l’aide d’une alternance d’alexandrins, d’hexasyllabes et d’octosyllabes, qui est unique dans l’œuvre d’Arthur Rimbaud. Il l’a peut-être voulu ainsi de manière à traduire un désordre propre au rêve.

Dans le wagon, se niche un rêve d’amours adolescentes.
Ce rêve oscille entre la quiétude et l’inquiétude : la quiétude dans le premier quatrain, le bien être et l’amour et l’inquiétude dans le second quatrain, avec des menaces comme démons et loups noirs.

Le baiser et la petit bête (incarnée par une araignée) rappellent Roman : « On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans… » « On divague ; on sent aux lèvres un baiser » « Qui palpite là, comme une petite bête ».

On note un équilibre parfait entre nomadisme et bonheur de sédentarité. Cet équilibre hantera encore, 20 ans plus tard, Rimbaud au Harar ; ainsi, il écrit à sa mère : « Pourrais-je venir me marier chez vous » « Mais je ne pourrais consentir à me fixer chez vous ».Vivre cette ambivalence était le sort de Rimbaud.

Station à Fumay

Arrivé à Fumay, vers cinq du soir, au café rue de l’Hobette, Arthur est accueilli par son camarade de classe Léon Billuart. Il y dîne et y dort. L’imposant buffet que conserve la famille Billuart encore aujourd’hui, inspire notre fugueur et il écrit et décrit Le Buffet.

Le Buffet

C’est un large buffet sculpté; le chêne sombre,

Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens;

Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre

Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,

De linges odorants et jaunes, de chiffons

De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,

De fichus de grand-mère où sont peints des griffons;

– C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches

De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

– Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,

Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis

Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

Octobre 70

Arthur Rimbaud se montre sensible à un reliquaire familial ; c’est un moment de bien être.

Les mots « sombre », « large », « ouvert », « parfums engageants » laissent deviner les deux autres sonnets à venir, Le Cabaret Vert et La Maline. Le buffet est imprégné du passé et sa profondeur augmente son espace. Arthur fait l’aveu, ici, de son manque de passé et d’espace.
La poésie est tournée vers le futur : le buffet est ouvert, « quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires ». En cela, il y a une opposition avec l’armoire des Étrennes des Orphelins qui elle renferme des mystères…entre ses flancs.

Apparente simplicité, vocabulaire, progression des idées, jeu de répétitions, glissement de la description à la suggestion qui lui vaut une place de choix dans les manuels scolaires.

Fumay >>>Vireux >>> Givet >>> Charleroi

Le lendemain, Arthur, muni de chocolat et d’argent, part vers onze heures et passe par Vireux pour visiter son camarade Arthur Binard qui le restaure d’un repas. Puis il gagne, à dix kilomètres, Givet, la terrifiante forteresse de Charles Quint et de Vauban. Il passe la nuit dans la chambre du cousin de Billuart qui était alors sergent de mobiles et repart le lendemain, cette fois à pied, pour passer la frontière afin d’ échapper aux douaniers. Il arrive à Charleroi en fin d’après-midi et prend ses aises A la Maison Verte, comme il la décrit dans son poème Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir.

Au Cabaret-Vert,

Cinq heures du soir

Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines

Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.

– Au CABARET-VERT : je demandai des tartines

De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

.

Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table

Verte : je contemplai les sujets très naïfs

De la tapisserie. – Et ce fut adorable,

Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

.

– Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure!-

Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,

Du jambon tiède, dans un plat colorié,

.

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse

D’ail,- et m’emplit la chope immense, avec sa mousse

Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Octobre70

Le cabaret vert du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Le Cabaret Vert du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Le poème est situé « Depuis huit jours » ce qui n’est pas sans poser la question de la date car enfin , il ne faut pas huit jours pour aller de Charleville à Charleroi distant d’ un peu plus de 100 kilomètres, certains faits en train. C’est une facilité de prosodie, cela lui paraissait déjà une éternité, comme dans tout moment de bien être.
L’aventurier est en marche « j’entrais à Charleroi », « je demandai des tartines ».
Nous sommes dans un moment de bonheur pur, tout y concourt, ainsi le décor, la nourriture et la serveuse. Sont mêlés les désirs gourmands et l’attraction sexuelle sans qu’il soit possible d’interpréter l’une plus que l’autre. Cependant, le désir sexuel est un leitmotiv dans le recueil de Douai. Mais, c’est aussi la protection maternelle ; l’atmosphère enfantine tend à renforcer ce point.
Les rejets v 6, 10,13 dont de l’aisance et du souffle, Rimbaud fait usage de mots de tous les jours, plus crus, plus naïfs et use de l’oralité de la langue, d’un vocabulaire familier v 9. Il vit la liberté libre. Le poème éclaire cette quête irrésistible du bonheur qui lui a manqué dans son enfance.
L’auberge verte est un motif nostalgique qui reviendra en mai 1872 dans la Comédie de la soif : « …et si je redeviens le voyageur ancien. Jamais l’auberge verte ne peut bien m’être ouverte… ».

Station à Charleroi

La maison verte désormais détruite

La maison verte désormais détruite

 

 

 

 

Située dans la ville basse de Charleroi, on connaît cette auberge par des photographies. Le lieu fut de nos jours un snack (elle est aujourd’hui détruite) et rien ne garde le souvenir de la serveuse Mia-La-Flamande du poème de Rimbaud, La Maline.

La Maline

Dans la salle à manger brune, que parfumait

Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise

Je ramassais un plat de je ne sais quel met

Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise.

.

En mangeant, j’écoutais l’horloge,-heureux et coi.

La cuisine s’ouvrit avec une bouffée,

– Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,

Fichu moitié défait, malinement coiffée

.

Et, tout en promenant son petit doigt tremblant

Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,

En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

.

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;

– Puis, comme ça, – bien sûr pour avoir un baiser,-

Tout bas : « Sens donc : j’ai pris une froid sur la joue… »

Charleroi, octobre70

Ce sonnet est en résonance avec le précédent et c’est une fête des cinq sens à laquelle s’abandonne Arthur, une halte hospitalière érotisée. On y retrouve la « fille aux tétons énormes », Mia la flamande, le motif du baiser « un baiser qui l’épeure », le « rose et blanc »…
Arthur joue la surprise de l’approche de la serveuse en quête d’affection mais il n’est pas dupe du stratagème « bien sûr pour avoir un baiser ».

Les signes du bien être : « je ramassais » (régionalisme), « je m’épatais », « j’écoutais l’horloge » (Le temps qui passe), « heureux et coi », « pour m’aiser » (le sens se déduit de lui-même).

Une froid, pour une fois.

Toujours à Charleroi

Une gravure coloriée, exposée en devanture de l’auberge, lui donne à décrire une caricature de l’empereur déchu à cette date. Il compose ainsi : L’Éclatante Victoire de Sarrebrück, remportée aux cris de vive l’Empereur ! Gravure belge, brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.

L’Eclatante Victoire de Sarrebrück

Remportée aux cris de vive l’Empereur!

(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes)

Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose

Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada

Flamboyant; très heureux,- car il voit tout en rose,

Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;

.

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste

Près des tambours dorés et des rouges canons,

Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,

Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms!

.

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse

De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,

Et : « Vive l’Empereur! » – Son voisin reste coi…

.

Un shako surgit, comme un soleil noir…-Au centre,

Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre

Se dresse, et, – présentant ses derrières- : « De quoi?… »

Octobre 70

Montrer ses fesses à l’Empereur est bien une irrévérence dans laquelle s’engage Rimbaud dans ce sonnet satirique et railleur à des fins de moquerie. D’autant que la charge est décalée en octobre par rapport à l’événement survenu le 2 août 1870 et dont on sait qu’il ne fut qu’une escarmouche. La gravure coloriée, à des fins de propagande impériale est recomposée dans une parodie.

Les mots sont un modèle d’ironie, à commencer par le titre et la graphie de « Sarrebrück » qui renforce sa présence en Allemagne, (Sarrebruck/Saarbrücken), avec le umlaut sur le U. Puis le sous-titre.

Arthur refait le tableau à sa manière et il n’a plus rien à voir à la fin du poème.

« Doux comme un papa » est une allusion au baptême du feu du Prince impérial et dont Rimbaud sur l’album du dessinateur Régamey, à Londres, écrira L’enfant qui ramassa les balles.

Pitou : est le type de soldat naïf du parodiste Jean Jacques Feuchère.

Dumanet : troupier fanfaron, soldat crédule et ridicule, héros de vaudeville des frères Cogniard.

Boquillon : troupier risible par son langage et ses manières, c’est un personnage du journal satirique La Lanterne de Boquillon, anticlérical et antimilitariste d’Albert Humbert.

Le « soleil noir » annonce des jours moins éclatants et s’oppose au « Soleil d’Austerlitz ».

« Vive l’Empereur » l’exclamation a un sens argotique : « Je m’en branle, je m’en moque » selon les zolismes de Rimbaud (jeu de mots).

Derrières : C’est le corps de troupe situé à l’arrière d’une armée (protéger, assurer ses arrières) ; Rimbaud joue sur les mots.

Charleroi >>> Bruxelles

Ma Bohème du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Ma Bohème du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Après restauration à l’auberge verte, Arthur est certainement passé par les locaux du Journal de Charleroi, tout près de celle-ci. Toujours est-il qu’il est reçu, de façon hospitalière, au domicile du sénateur Louis Xavier Bufquin des Essarts, propriétaire du dit journal. Il est retenu à dîner qui est d’abord de bonne tenue puisqu’il fait part de son souhait d’y devenir journaliste ; puis la conversation tourne à l’invective dès lors que sont abordées les questions politiques. Ses propos sont jugés inconvenants et Xavier des Essarts, d’opinions républicaines avancées, décline son offre de collaboration.
N’ayant plus rien à faire à Charleroi, Arthur décide de se rendre à pied à Bruxelles Chez Paul Durand, un ami d’Izambard. Ce sont cinquante kilomètres à parcourir qui donneront lieu à ce fabuleux poème : Ma bohême.

Ma bohême

(fantaisie)

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J’allais sous le ciel, Muse! et j’étais ton féal ;

Oh! là là! que d’amours splendides j’ai rêvées!

.

Mon unique culotte avait un large trou.

– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse,

– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

.

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

.

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!

Dans la graphie du titre, Rimbaud a utilisé un accent circonflexe ce qui peut laisser penser à un pays imaginaire de forêts et de montagnes comme l’est cette région de la République Tchèque.
La bohème, c’est aussi un mouvement littéraire et artistique du XIXè en marge du mouvement romantique auquel il reproche l’académisme.
C’est une « fantaisie » en corrélation avec le mouvement fantaisiste dont l’école parnassienne peut être assimilée (Banville, Leconte de Lisle,Catulle Mendès…)

Dans ce sonnet, un chef-d’œuvre, Rimbaud se met en scène, il revêt l’accessoire du paletot qui devient idéal (mot opposé au réel). D’ailleurs, il s’identifie à un personnage de conte, le Petit-Poucet, procédé du courant fantaisiste. Tout comme, il utilise le mythe d’Orphée dans le dernier tercet.
Il se déplace dans la scène et s’approprie cette bohème faite d’insouciance, de dénuement : mes poches, mon paletot, mon unique culotte, mon auberge, mes étoiles, mon front, mes souliers, mon cœur.

« Un pied contre mon cœur », cette chute, préparée, s’oppose à Petit-Poucet : le pouce est plus petit que le pied dans les mesures métriques. Quelque chose près du cœur est passé de 2,7 cm à 32,4 cm.

Cette image du pied contre son cœur, si bien que l’autre est éloigné, symbolise les mouvements antagonistes de la vie de Rimbaud : éloignement et attraction.

Le sonnet alterne ainsi des moments d’exaltation et les blessures, gravité et sourire s’y répondent par des nuances inverses.

Pour ma part, c’est assurément le plus beau des poèmes tant il se déploie dans l’imaginaire et la nature, source d’énergie.

Bruxelles >>> Douai

Le Dormeur du Val du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Le Dormeur du Val du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Reçu par Paul Durand qui le rhabilla, le munit d’un viatique, Rimbaud, au bout de deux jours, prit le train pour Douai où son professeur sur ses pas, délégué en enquêteur par Vitalie Rimbaud, le retrouva chez lui.
Arthur Rimbaud recopie et rassemble ses poèmes, les remet à Paul Demeny en vue d’une publication probable de ce qu’on appelle le recueil Demeny.
Les sœurs Gindre, Izambard, Demeny lui fêtent son anniversaire le 20 octobre, il vient d’avoir 16 ans.
Le 27 octobre, Metz capitule. Et la guerre va tourner entièrement à l’avantage des Prussiens.
Il rentrera à Charleville fin octobre, début novembre ; novembre où il raillera dans Le Progrès des Ardennes,le chancelier Bismarck dans Le Rêve de Bismarck.

La dénonciation de la guerre vaut bien ce sonnet pacifique  : Le Dormeur du Val (voir Rimbaud vivant n°53 juin 2014).

 

Douai >>> Charleville

Le Progrès des Ardennes du 25 novembre 1870

Le Progrès des Ardennes
du 25 novembre 1870

Le Rêve de Bismarck, article signé Jean Baudry, pseudonyme d'Arthur Rimbaud

Le Rêve de Bismarck, article signé Jean Baudry, pseudonyme d’Arthur Rimbaud

 

 

 

 

 

 

 

 

 Sources documentaires :

– Un ardennais nommé Rimbaud, Yanny Hureaux, la Nuée Bleue

– Oeuvres complètes, André Guyaux, Gallimard