illuminations

Wasserfall

wasserfall

Avant de clore la saison estivale, hier, nous avions décidé de faire une virée chez notre voisin allemand et de visiter la vallée de la Sarre, rivière qui prend sa source dans les Vosges pour confluer avec la Moselle à Kons, derrière bourgade au Luxembourg. Le périple sarrois commençait par la traversée du pont sur la Sarre à hauteur de Mettlach, ville qui accueille le siège social de la société Villeroy et Boch  dans une ancienne abbaye et présente ses créations dans un centre de découverte. Cette société existe depuis 1748. Depuis ce lieu, et longeant la belle vallée encaissée de la Sarre, notre voiture nous déposait à Saarbourg, 7083 âmes, dans le Land de Rhénanie-Palatinat. A ne pas confondre avec Sarrebourg, également au bord de la Sarre mais en amont et en France, malgré que toutefois, les deux villes soient jumelées. L’attrait de cette ville médiévale, réside dans le spectacle naturel et merveilleux de la chute d’eau impressionnante, d’une hauteur de 20 mètres de hauteur, alimentée par le ruisseau du nom de Leuk en plein centre-ville. Wassefall der Leuk lit-on sur l’historique de la ville. La cascade dévale la falaise pour venir actionner les roues de moulins dans le caisson de la vallée et alimente ensuite la Sarre. Quand j’entends wasserfall, je traduis Rimbaud et je me rappelle ce verset du poème en prose Aube du recueil Illuminations : « Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse. »

Rimbaud se nourrissait de dictionnaires et de la grammaire. Pour mener son invention d’une langue neuve et son projet de voyance, ceux-ci lui offraient des raretés. Il y trouvait des mots scientifiques, érotiques, argotiques, ardennais, il empruntait à l’anglais, à l’allemand. Ainsi ce « Wasserfall » qui me réjouit toujours.

Arthur Rimbaud constitue le  wasserfall blond comme une image métaphorique de la liquidité de la lumière dont l’adjectif donne une personnalisation qui se poursuit avec s’échevela pour s’achever avec déesse. Déesse où l’on reconnaît Isis et son voile symbolisant la dissimulation de la nature. Le poème dit André Guyaux veut éterniser le moment insaisissable de la fuite de l’aube.

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L’extravagant périple des Illuminécheunes

Dans son échange épistolaire du 27 octobre 1878, avec Charles de Sivry, Paul Verlaine use du langage argotique, mimant la phonétique anglaise par un « Illuminécheunes », pour parler des Illuminations poèmes en prose d’Arthur Rimbaud.

Tant les poèmes d’Arthur suivent le cours de sa vie et restent assez facilement identifiables dans le temps, depuis sa scolarité jusqu’à l’édition d’Une Saison en enfer, autant le parcours des Illuminations pour parvenir sur le bureau de La Vogue fut épique.

Déjà en mai 1873, dans sa lettre de « Laïtou » adressée à son ami Ernest Delahaye, Arthur laisse poindre un signe concernant peut-être cette prose.

« […] Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t’avoir proposé un rendez-vol au dimanche 18, à Boulion (sic). Moi je ne puis y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de quelques fraguemants (sic) en prose de moi ou de lui, à me retourner. »

Et Paul d’écrire :
« Boglione, le dimanche 18 […] A bientôt, n’est-ce pas ? Écris vite. Envoie explanade, tu auras bientôt tes fragments. »

Dans l’argot de Verlaine et Rimbaud, « explanade » signifie probablement Explication et/ou Autre Explication que l’on trouve dans le recueil Parallèlement de Verlaine.

Mais fragments ! Que sont ces fragments ?

S’il s’agit de la composition du possible manuscrit des Illuminations, qu’en sait-on et qu’ignore-t-on ?

Le compagnonnage de Nouveau et Rimbaud

En fin d’année 1873, son espoir de promouvoir Une Saison en enfer dans les milieux parisiens est définitivement clos pour Arthur Rimbaud. Les péripéties de Bruxelles et l’emprisonnement de Verlaine sont parvenus jusqu’à Paris et le monde littéraire lui tourne le dos.
Un jeune poète, de trois ans son aîné, Germain Nouveau lui dit son admiration lors d’une rencontre au café Tabourey.
Dès mars 1874, Rimbaud est à Londres pour son quatrième séjour dans cette capitale. Son compagnon Germain Nouveau et lui logent à Stamford Street tout près de la gare de Waterloo et ils fréquentent la bibliothèque du British Museum comme en atteste leur inscription. Nouveau quitte Londres et Arthur, en juin, en bons termes. Bien souvent, on date de cette époque le manuscrit des Illuminations et de sa mise au net. En effet, dans deux « illuminations », on reconnaît l’écriture de Germain Nouveau :

– Métropolitain, à partir du mot « arqué ». Le mot « Guaranies » possiblement difficile à déchiffrer pour la copie, correspond à l’écriture d’Arthur.
Villes [1], cependant le titre est de la main de Rimbaud.

Germain Nouveau est-il uniquement copiste ou plus? La thèse présentée en 1964 par Jacques Lovichi sur ce sujet fut refusée par le jury. Dans sa biographie de Nouveau, en 1983, Alexandre L. Amprinoz note des similarités entre les Notes parisiennes de Nouveau et les Illuminations de Rimbaud. Ainsi, Nouveau aurait été plus qu’un simple secrétaire ! Cet argument est encore développé, en 2014, par Eddie Breuil dans son livre Du Nouveau chez Rimbaud. La polémique est circoncise, semble-t-il, mais la réflexion reste ouverte quant à la paternité que jamais Nouveau n’a revendiquée.

Toujours est-il qu’une mise au net ne signifie pas la date composition des poèmes . Ce qui importe pour l’exégèse c’est bien de positionner les Illuminations avant ou après la composition d’Une Saison en enfer !
Selon Delahaye, elles datent de 1872 car il dit avoir entendu lire Arthur et les appeler poèmes en prose. D’après Verlaine, Arthur aurait écrit ces poèmes en prose de 1873 à 1875, parmi des voyages tant en Belgique qu’en Angleterre et dans toute l’Allemagne. Il suggère le commencement de l’œuvre avant Une Saison en enfer et puis l’achèvement deux ans plus tard.
Pour sa sœur, Isabelle, devenue Berrichon par son mariage, la Saison marquait la fin de la vie littéraire de son frère, son adieu à la poésie et son reniement concrétisé par l’autodafé des exemplaires en sa possession.

Dans sa thèse de 1949, Henry de Bouillane de Lacoste après une étude graphologique de divers autographes de date déterminée, des manuscrits d’Illuminations et d’après l’évolution de l’écriture d’Arthur propose de tenir les Illuminations pour postérieures à Une Saison en enfer.
La démonstration ne révèle pas la date de la composition et, en cela, reste faible.
Aujourd’hui certaines approches de chercheurs considèrent que des créations pourraient dater de fin 1872, début 1873.

Pour l’exemple, David Ducoffre (blog Enluminures, Plainted Plates) s’interroge sur la proximité de la pièce de Leconte de Lisle, Les Erinnyes du 6 janvier 1873 et la possible création contemporaine de Ville dont le mot fautif « Erynnies » est constaté. Rimbaud aurait pu prendre connaissance de ce mot dans Le Monde Illustré ou La renaissance littéraire.

Paul Verlaine à Stuttegarce

Enfin, Verlaine, sorti de prison, revoit Arthur Rimbaud pour la dernière fois, lors d’un séjour de deux jours à Stuttgart (Stuttegarce, dans son jargon de potache), fin février 1875. Arthur confia à Paul le manuscrit des Illuminations et lui demanda de le faire parvenir à Germain Nouveau à des fins d’impression.
Verlaine, dans son étude des Hommes d’aujourd’hui concernant Rimbaud, dit que le manuscrit des Illuminations fut remis à Stuttgart « à quelqu’un qui en eut soin ».
Le 1er mai 1875, depuis Stickney, dans sa lettre à Delahaye, Verlaine écrit : «  […] Rimbaud m’ayant prié d’envoyer pour être imprimé des « poèmes en prose » siens, que j’avais envoyé (2fr.75 de port!!!) illico […]. Verlaine ne connaissait pas Germain Nouveau, à l’époque.

Aujourd’hui, il faut reconnaître qu’on ignore les dates de composition des Illuminations, toutefois on propose pour la composition une amplitude allant de fin 1872 à mars 1875. Soit trois ans probablement discontinus, pour quarante trois pièces ! Il est vrai que les mots allemands « wasserfall » (Aube) et « strom » (Mouvement) tombent à pique avec le séjour allemand en 1875 mais Rimbaud aurait pu connaître ces mots aussi durant sa scolarité.

Les séjours d’Arthur à Londres et en Angleterre se perçoivent dans bon nombre des Illuminations ;
Being Beauteous, Bottom, Fairy sont des titres anglais et comme « Spunk, cottage, steerage, pier, turf, embankments, railways, brick, Ashby, Hampton court, Brooklyn, Scarbro’, comfort » sont autant de références à des mots anglais.

Alors d’où provient le titre donné à ce recueil dont il faut dire qu’il s’agit plus sûrement d’un dossier remis à Verlaine et de quoi se constituait-il réellement ? Verlaine fut plutôt muet sur ce sujet.

On ne connaît aucun autographe portant le mot-titre d’Illuminations ; seul le manuscrit de Promontoire, au bas, témoigne des initiales A.R . de l’écriture d’Arthur, suivi de (Illuminations) qui pourrait provenir de l’écriture d’un collaborateur d’un éditeur. Mais pour le reste Rimbaud n’a laissé aucune consigne. Ce dossier est-il achevé ? Rimbaud aurait-il renoncé à le publier ?

Seul le témoignage de Paul Verlaine authentifie ce titre. Dans son échange épistolaire d’août 1878 avec Charles de Sivry, il mentionne les Illuminations (painted plates) puis le 27 octobre suivant les « Illuminéchennes ». Il affirmera dans la première édition de 1886 que le mot Illuminations provient de l’anglais et qu’il signifie gravures coloriées (coloured plates) Il ira jusqu’à dire qu’il s’agit du sous-titre donné par Monsieur Arthur Rimbaud à son manuscrit.
Un des sens de ce mot peut aussi à voir avec des enluminures ou des assiettes peintes, d’ailleurs certains poèmes tendent à le prouver comme Parade, Ville, Aube, Marine, Promontoire etc…

Enfin faut-il dire Illuminations ou Les Illuminations ? Les titres des poèmes étant dépourvus d’un article, à ce jour, les exégètes s’accordent sur Illuminations pour aller dans le sens de l’argument précédent.

Verlaine de retour à Paris

En 1882, Paul Verlaine, après ses tentatives agricoles, revient à Paris ; voilà maintenant dix ans qu’il en est absent et il lui faut se relancer dans le monde littéraire.

Dans la revue Lutèce, en 1883, il publie une série Les Poètes maudits. Son étude sur Rimbaud paraît dans les numéros des 5 et 12 octobre puis du 10 novembre. Certes, il appréciait le poète mais leurs derniers échanges épistolaires ne donnaient pas une température au beau fixe. En un mot, Rimbaud ne voulait plus le voir et Verlaine lui en voulait de le prendre pour un pingre.
Toujours est-il que c’est audacieux de sa part alors qu’il pourrait voir surgir le passé sulfureux auquel il était associé.

Après avoir envoyé le manuscrit d’Illuminations à Nouveau, ce dernier le remet à Paul Verlaine à Arras en septembre 1877. Paul le confiera alors à son ancien beau-frère Charles de Sivry (demi-frère de Mathilde Mauté de Fleurville, ex-épouse Verlaine). Attendait-il de Sivry une composition musicale des poèmes ? Verlaine lui réclamera avec empressement. En cours de remariage, donc de changement de nom d’épouse, Mathilde leva son veto quant aux autographes de Rimbaud et accepta que son demi-frère en dispose en vue d’une publication, sous réserve que Verlaine ne fut pas associé à l’opération. Par une lettre du 12 mars 1886, Louis Le Cardonnel est invité à récupérer les manuscrits et à servir d’intermédiaire. Le secrétaire de rédaction, Gustave Kahn, de la revue La Vogue, revue avant-gardiste, insiste vigoureusement auprès de Le Cardonnel pour disposer des manuscrits. Le Cardonnel confie le manuscrit au poète Louis Fière qui écrit à Kahn de s’adresser à lui. Coup de chance, Félix Fénéon, collaborateur de la revue est collègue de bureau au ministère de la guerre, de Zénon Fière, frère aîné de Louis. Enfin, après ce parcours du combattant, le dossier de Rimbaud parvient à la rédaction de La Vogue dont Léon d’Orfer assurait la direction. Ouf !

La publication dans La Vogue

Fénéon a eu en charge la mise en page et a tenté de réaliser une distribution dans un ordre logique.
« Les feuillets, les chiffons volants de M. Rimbaud, on a tenté de les distribuer dans un ordre logique. » Donc un réaménagement volontaire mais un vrai mélange de vers et de proses s’achevant par Démocratie.
En mai 1886, Kahn, dans cinq numéros consécutifs, laisse paraître ce mélange de vers et de proses avec pour titre chapeau Les Illuminations. Le numéro 9 de la revue annonce une suite que jamais il n’y aura. Comme le dit Pierre Brunel « telles que publiées en 1886, les illuminations étaient un ouvrage imparfait.» et d’ajouter : « Nous ne lisons pas aujourd’hui Illuminations comme les textes de La Vogue
En effet, il s’avère que Sivry n’avait pas tout remis et il faudra attendre Poésies complètes, en 1895 pour que l’éditeur Vanier présente encore cinq autres « Illuminations » : Fairy, Guerre, Génie, Solde et Jeunesse.

La critique en 1886 et après

Écrivant un article à propos des Illuminations, Félix Fénéon conclut dans Le Symboliste, numéro du 7 au 14 octobre 1886 par ces mots devenus célèbres « œuvre enfin hors de toute littérature et probablement, supérieure, à toute.» C’était un peu fayot mais il avait à vendre sa revue ! Et puis il y a des vérités aussi.

Edmond Picard ne cachait pas son mépris pour cette chose bizarre (il avait reproduit Après le déluge) dans L’Art moderne, le 10 octobre 1886 : « Encore un échantillon. Le dernier sans doute. Il est d’Arthur Raimbaud (sic). De la part d’un tel écrivain, était-ce folie ou fumisterie ? Plutôt fumisterie, croyons-nous. De notre temps, il faut être constamment en garde contre le désir des artistes de se moquer à leurs heures de ce public odieux qui ne croit le plus souvent qu’aux médiocrités et aux imbéciles. » On dirait que rien n’a changé sur la planète !

Et Jacques Rivière, directeur de La Nouvelle Revue française écrit : « […] ces poèmes sont complètement dépourvus d’égards, c’est-à-dire qu’en aucun point ils ne s’inclinent, ils ne se dérangent vers vous. Aucun effort pour faire passer dans notre esprit les spectacles qu’il recèlent : ils sont écrits au mépris de toute sociabilité ; ils sont le contraire même de la conversation. On y sent quelque chose de fidèle à on ne sait quoi. Ce sont des témoins. Ils sont dispersés comme des bornes qui auraient servi à quelque repérage astronomique. » Malgré l’acidité du début, la fin est plus sensible, plus encline à la découverte.

Pour faire bonne mesure, en décembre 1886, dans La Revue indépendante, c’est Théodor de Wyzewa qui s’exprime : « Nul plan, il est vrai ; on chercherait vainement l’ombre d’un récit, à travers ces élégants feuillets. Mais ils sont un défilé de somptueuses, de poignantes, et d’éblouissantes images ; et issues d’une âme si prodigieuse, que sous leur incohérente apparence, elles forment une parfaite suite musicale. M. Rimbaud a perçu des rapports mystérieux entre les choses : il nous promène au long de mondes bariolés et odorants ; il évoque un tableau, en deux lignes ; il est un maître sans émule; » Voilà une critique fort obligeante et bien enlevée !

De nos jours, la critique et les éditeurs s’accordent tous pour présenter les Illuminations, en commençant par Après le déluge et pour finir par Génie pour la plupart alors que la Pléiade d’André Guyaux achève par Solde. Dans ce dernier poème, un aveu de faillite et dans le précédent, un texte triomphal comme le signale Steve Murphy.

Nos critiques actuels ont bien fait avancer la lecture d’Illuminations, les rejoindre dans leur réflexion constitue le moyen le plus sûr d’apprécier Rimbaud. On est loin de ne voir que des tableaux coloriés ; l’esprit politique d’Arthur Rimbaud y est perçu, tout comme sa condition d’homme éclairé par la nature ; les thèmes empruntés à la religion, à la liberté aiguisent sa réflexion existentielle, sa critique est portée sur le progrès à mettre au service de tous pour une nouvelle harmonie.

Sources :
Rimbaud, Œuvres complètes , André Guyaux, La Pléiade
Rimbaud, Œuvres complètes, Pierre Brunel, La Pochothèque
Lettres de la vie littéraire d’ A. Rimbaud, Jean-Marie Carré, Gallimard
Arthur Rimbaud, J.J Lefrère, Fayard
Arthur Rimbaud, œuvre-vie, Alain Borer, Arléa
Stratégies de Rimbaud, Steve Murphy, Champion Classiques
Du Nouveau chez Rimbaud, Eddie Breuil, Honoré Champion
Les Illuminations et l’accession au réel, Bruno Claisse, Classiques Garnier
Rimbaud ou « Le dégagement rêvé », Bruno Claisse, Bibliothèque sauvage
Blog Enluminures (Painted Plates), David Ducoffre

Le compagnonnage de Verlaine et Rimbaud – Epoque 2

« Le désordre des êtres est dans l’ordre des choses », Jacques Prévert.

Il s’agit de la suite de la relation entre Paul Verlaine et Arthur Rimbaud. Cette seconde époque va de juillet 1872 à juillet 1873.

Cette période, cette saison, les mènera, les ramènera en Belgique, en Angleterre où l’étrange phalanstère prendra fin à la suite du coup de feu éclatant. Les deux poètes se sont nourris de leurs visites dans les villes belges et anglaises, de leurs voyages en bateau, de leur communion dans les jours heureux et difficiles.

LE VERTIGINEUX VOILLAGE

Ce dimanche 7 juillet, de bon matin Verlaine va s’enquérir d’un médecin pour Mathilde ; il croise Rimbaud qui se rendait rue Nicolet. Arthur, lassé des brouilles et réconciliations, lui apporte une lettre de rupture. Arthur ne se sent pas reconnu poète, il vient signifier à Paul son intention de partir pour la Belgique. Sur le champ, Paul lâche tout pour le suivre et vivre une aventure littéraire et sentimentale.

Laeti et errabundi (heureux et vagabonds) Paul Verlaine – Parallèlement.

Le roman de vivre à deux hommes
Mieux que non pas d’époux modèles,
Chacun au tas versant des sommes
De sentiments forts et fidèles…
Nous avions laissé sans émoi
Tous impédiments dans Paris,
Lui quelques sots bernés, et moi
Certaine princesse Souris.

« Eh bien, partons ! » « Laeti et errabundi ». On passe chez sa mère prendre quelques moyens financiers pour assurer cette aventure. Après un détour par Arras qui les ramène à Paris, ils prennent le train, le 8 juillet, gare de Strasbourg, pour Charleville.
A Charleville, après le tour des cafés avec Bretagne qui affrète une carriole et un cheval, ils passent en douce la frontière belge, à trois heures du matin, direction Bruxelles où ils demeurent deux mois au Grand Hôtel Liégeois.

C’est « le vertigineux voillage » selon Verlaine. Romances sans paroles témoignent des visions à travers Walcourt, Charleroi et leurs excursions à l’estaminet du Jeune Renard, au champ de foire de St Gilles et à Malines.

Estaminet du Jeune Renard

Estaminet du Jeune Renard

Walcourt

Briques et tuiles,                            Guinguette claires,
Ô les charmants                              Bières, clameurs,
Petits asiles                                       Servantes chères
Pour les amants !                            A tous fumeurs

Houblons et vignes                       Gares prochaines,
Feuilles et fleurs,                            Gais chemins grands…
Tentes insignes                                Quelles aubaines
Des francs buveurs !                      Bon juifs-errants

Paul Verlaine, Juillet 1872

 

La même allégresse éclate, c’est une véritable joute poétique : le Bruxelles de Paul fait écho au Bruxelles d’Arthur. Les chevaux de bois( au champ de foire de St Gilles) qui tournent sont raccord avec « Tournez, les faims, paissez… ». Il s’agit d’un même moment mais d’un bonheur vécu différemment.
Une nouvelle fois, la Belgique réussit au Petit Poucet Rêveur : « C’est trop beau! trop beau !… », comprenons bien que c’est moins la ville elle-même que ce dont elle a été le prétexte, les images intérieures qu’elle a permis de faire naître. Les destinations imaginaires échappent à Verlaine.

Bruxelles

Chevaux de bois                                                                                 Fêtes de la faim

Tournez, tournez, bons chevaux de bois,                               Tournez, les faims! paissez, faims,

Tournez cent tours, tournez mille tours                                  Le pré des sons

Tournez souvent et tournez toujours,                                      Puis l’humble et vibrant venin

Tournez, tournez au son des hautbois.                                     Des liserons;

…                                  P V                                                                      …                         A R

Leur disparition inquiète leur famille. Vitalie Rimbaud fait rechercher son fils par la police qui confond l’hôtel Liégeois et l’hôtel de la province de Liège. Mathilde est aux cent coups, Paul lui adresse un billet depuis Bruxelles : « Ma pauvre Mathilde, n’aie pas de chagrin, ne pleure pas ; je fais un mauvais rêve, je reviendrai un jour ».
Dans un second courrier, il réclame de lui faire parvenir des effets personnels et les documents dans son secrétaire. Il a une projet d’écriture sur la Commune.
Mathilde découvre dans le secrétaire les poèmes et les lettres martyriques de Rimbaud ; elle prend la mesure de son malheur, de celui qui dit avoir été sacrifié à un caprice.

BIRDS IN THE NIGHT

Mathilde souhaite récupérer son mari et l’arracher au mauvais ange. Elle arrive, accompagnée de sa mère, le 21 juillet au train de Bruxelles de cinq heures et se rend à l’hôtel Liégeois.
Verlaine frappe à la porte, comme prévu à hui heures et se sont les retrouvailles charnelles décrites dans Birds in the night. Mathilde élevée dans le rigorisme ignore la notion des rapports pédérastiques et seule une femme peut provoquer par sa grâce l’ardeur amoureuse.

Birds in the night


Je vous vois encor. J’entr’ouvis la porte.
Vous étiez au lit comme fatiguée.
Mais, ô corps léger que l’amour emporte,
Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.

Ô quels baisers, quels enlacements fous !
J’en riais moi-même à travers mes pleurs.
Certes, ces instants seront, entre tous,
Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.

…Paul Verlaine, Bruxelles, Londres, septembre-octobre 72

Paul accepte de rentrer par le train. A la frontière de Quiévrain, à l’arrêt pour la douane, Paul disparaît sur le quai.
« Montez vite ! Lui cria ma mère – Non, je reste, répondit-il en enfonçant d’un coup de poing son chapeau sur ses yeux. Je ne l’ai jamais revu. ».
Rimbaud les avait suivis et convaincu Paul, en quelques instants, de rester.

Et cet incroyable poulet écrit par Verlaine à Mathilde en la quittant à la frontière. « Misérable fée carotte, princesse souris, punaise qu’attendent les deux doigts et le pot, vous m’avez fait tout. Vous avez peut-être tué le cœur de mon ami ! Je rejoins Rimbaud s’il veut encore de moi après cette trahison que vous m’avez fait faire. »
Après ce second abandon, Mathilde demande officiellement une séparation et le versement d’une pension de mille deux cents francs par an. Verlaine est rempli de mélancolie, la présence de Rimbaud ne suffit pas à lui remonter le moral. Ils gagnent Anvers, Gand, Bruges.

LE SPLEEN LONDONIEN

Le 7 septembre 1872, ils embarquent à Ostende pour Douvres. C’est la première fois qu’ils voient la mer. A Londres, ils s’installent au 34-35 Howland Street.

Verlaine et Rimbaud à Londres, caricature de Félix Régamey

Verlaine et Rimbaud à Londres, caricature de Félix Régamey

Ne parlant pas anglais, ils rejoignent les communards exilés comme Matuszewicz, Jules Andrieu ou Eugène Vermersch, directeur du journal révolutionnaire ( Le père Duchêne) et condamné par contumace.
Ils rendent visite au peintre Félix Régamey qui vit désormais à Londres et déposent sur son album des pastiches.

Ils visitent Londres dont témoignent les poèmes Streets I et II de Verlaine dans Romances sans paroles qui nous montre une hardiesse dans les rythmes, une invention dans les rimes. Il s’émeut et l’obtient par la simplicité. Il est le seul à réussir ce tour de force de la banalité exceptionnelle.

 

StreetsII

Ô la rivière dans la rue !
Fantastiquement apparue
Derrière un mur haut de cinq pieds,
Elle roule sans murmure
Son onde opaque et pourtant pure
Par les faubourgs pacifiés.

La chaussée est très large, en sorte
Que l’eau jaune comme une morte
Dévale ample et sans nuls espoirs
De rien refléter que la brume,
Même alors que l’aurore allume
Les cottages jaunes et noirs.

Paddington, Paul Verlaine

La Tamise, dessin de Verlaine

La Tamise, dessin de Verlaine

 

Pour Arthur, c’est dans Illuminations  que la « town » sera représenté avec le métropolitain, les ponts, les dômes…

 

 

 

 La séparation avec Mathilde est évoquée dans Madame Souris, Green et Child wife. Les poèmes anglais de Romances sans paroles donneront à l’avocat de la famille Mauté de quoi corser ses conclusions.

Child Wife

Vous n’avez rien compris à ma simplicité,
Rien, ô ma pauvre enfant !
Et c’est avec un front éventé, dépité,
Que vous fuyez devant.

Vos yeux qui ne devaient refléter que douceur,
pauvre cher bleu miroir,
Ont pris un ton de fiel, ô lamentable sœur,
Qui nous fait mal à voir.

Et vous gesticulez avec vos petits bras
Comme un héros méchant,
En poussant d’aigres cris poitrinaires, hélas !
Vous qui n’étiez que chant !

Car vous avez eu peur de l’orage et du cœur
Qui grondait et sifflait,
Et vous bêlâtes vers votre mère – ô douleur!-
Comme in triste agnelet.

Et vous n’aurez pas su la lumière et l’honneur
D’un amour brave et fort,
Joyeux dans le malheur, grave dans le bonheur,
Jeune jusqu’à la mort.

Paul Verlaine, Londres, 2 avril 1872

Les prétendus amis de la Commune rejetteront le couple. Paul sait qu’à paris, on médit de la liaison avec Arthur qui prend peur d’un procès qui dénoncerait la nature de cette relation. Il s’en ouvre à sa mère Vitalie et lui demande d’être l’émissaire auprès des Mauté pour faire cesser les calomnies et récupérer ses manuscrits. Elle sera éconduite par les Mauté et réclame son retour.
Rimbaud regagne, début décembre, Charleville ce qui l’arrange bien car il ne supporte plus que Verlaine lui parle de son épouse.
Paul traîne son spleen : « Quelle est cette langueur qui pénètre mon cœur… ». Il passe Noël seul. Il tombe malade d’une bronchite et se dit mourant.

Il se lamente en écrivant à Mathilde. Il supplie Arthur par télégramme de le rejoindre. Ce dernier est content de s’éloigner de Charleville. Billet payé par la mère de Verlaine, il arrive le 3 janvier 1873, deux jours après Élisa Verlaine. Celle-ci recommande à son fils de se réconcilier avec Mathilde en vue d’une renonciation à la séparation. Il y consent mais craint toujours de tomber aux mains de la police qui poursuit sa répression contre les communards. Il remet à plus tard et court l’écosse, l’Irlande, Londres avec Arthur. Ils prennent une carte de lecteur au British Museum. « Nous apprenons l’anglais à force, nous nous faisons poser des colles au point de vue de la prononciation ».

LES ARDENNAIS

Paul, meurtri, veut reprendre son mariage et veut rentrer en France. Paul et Arthur embarquent pour Ostende sur le steamer le Comtesse des Flandres, le 4 avril. Le poème Beams lui donne l’occasion d’inaugurer une nouvelle vie, à la vue d’une passagère.
Il écrit à Mathilde qu’il l’attend à Namur. Elle refuse et précise que la procédure, ira à son terme.
Paul vacille, rumine sa séparation et se réfugie à Jéhonville, chez sa tante paternelle, Julie Evrard. Jéhonville, c’est proche de Paliseul, de Bouillon, frontière ardennaise et belge.

La ferme à Roche

La ferme à Roche

Arthur arrive le Vendredi Saint  à Roche, à côté de Vouziers, dans la propriété de la ferme familiale tenue par sa mère Vitalie Cuif Rimbaud. Roche sera son lieu de retour et de départ durant les six ans qui vont suivre. Le dimanche de Pâques, toute la tribu est à l’église de Méry et fait le tour de la Propriété.

Pour se distraire de ces obsessions conjugales, Paul demande à Edmond Lepelletier de trouver un éditeur pour Romances sans paroles. Il souhaite une sortie de l’opuscule avant le procès.
La bonne chanson fut le dossier des fiançailles, Romances sans paroles doit être celui de sa défense.
Il veut persuader qu’il est une victime, qu’il aime Mathilde d’un amour si fort et si pur que les accusations de ses relations coupables avec Rimbaud est une accusation immonde.
Le recueil est dédié à Rimbaud : « Les vers ont été faits, lui étant là et m’ayant poussé beaucoup à les faire ». Lepelletier le dissuade, la dédicace est retirée.
Mais il est intraitable sur l’art poétique dont il entend s’inspirer dans toute son œuvre : « Je ne veux plus que l’effort se fasse sentir…je suis las des crottes des vers chiés comme en pleurant et des tartines à la Lamartine ».

En ce mois de avril/mai 1873, Rimbaud jette sur le papier ce qui deviendra dans quelques semaines, Une saison en enfer. Le livre nègre, le livre païen et les récits évangéliques, travail sur le seul livre à la tranche vert chou (la bible) à sa disposition témoignent de l’écrit préparatoire dont il parle dans sa lettre à Delahaye.

Laïtou, lettre et dessin d'Arthur Rimbaud

Laïtou, lettre et dessin d’Arthur Rimbaud

 

Brouillon de La Saison en Enfer

Brouillon de La Saison en Enfer

 

 

 

 

 

 

 

 

Paul, Arthur et Ernest se retrouvent à Boglione (Bouillon) à l’hôtel des Ardennes pour leur déjeuner dominical. Le dimanche 18 mai, ils ne sont pas là, Paul écrit « Demain peut-être je t’écrirai tous les projets que j’ai, littéraires et autres, tu seras content de ta vieille truie. Je suis ton old cunt ever open ou opened »

LENN’DEUN

Le dimanche 25 mai, ils se retrouvent à Bouillon. Les agapes terminées Paul et Arthur prennent la route pour Liège et Anvers et le 27 mai, ils embarquent sur Le steamer Great Eastern Railway. Rimbaud écrit Mouvement, probablement, durant cette traversée d’une ironie beauté. Accostés à Harvich, ils prennent le train pour Lenn’deun (Londres). Ils louent un garni chez Mrs Alexander Smith au 8 Great College Street, derrière King’s Cross, quartier des artistes.
Paul écrit à Émile Blémont, directeur de la revue La Renaissance littéraire : « Me voici …sûr maintenant de l’affreuse bêtise de ma femme – ou de sa profonde méchanceté. Mais passons, si vous voulez bien : je n’embêterai plus personne de mes affaires. C’est la justice qui tranchera »

La vie de Paul et d’Arthur est une désolante dégradation d’une liaison homosexuelle. Ils en viennent aux mains, les couteaux sortent. « Pitoyable frère ! Que d’atroces veillées, je lui dus » AR, « Nous avons des amours tigres » PV. Le malaise vient que Verlaine entretenait Rimbaud ; même s’ils ont cherché « une économie positive » en donnant des leçons particulières, celles-ci ne rapportent que quelques shillings.

Les griefs portent sur des questions de fond. C’est la charité qui nous donne la clé de la présence de Rimbaud auprès de Verlaine, dans Une Saison en Enfer. Il a joué de son infirmité, sa faiblesse chez ce sentimental impénitent. Et Rimbaud fut incapable de conduire l’entreprise de charité « J’ai pris l’engagement de le rendre à son état primitif de fil du soleil » Le nœud de la liaison est là dans cet engagement. Il s’agissait pour deux poètes exigeants autre chose qu’un histoire de paillasse. Il fallait mettre fin à l’esclavage conjugal, à la soumission de Mathilde et au Mauté puis à la société composée de faux nègres marchands, magistrats, empereurs, mettre fin à l’exil.
L’échec de Rimbaud est double :  il n’empêche pas Verlaine de vouloir revenir vers sa femme et il n’a pas ramené Verlaine au pur épanouissement des sens et à la vie élémentaire.

EPILOQUE TRAGIQUE

Verlaine ressasse son regret de sa femme et aspire à la rupture avec Arthur. Une dispute survient le 3 juillet : Arthur voyant Paul de retour des commissions,  lui lance : « Ce que tu peux avoir l’air con avec ta bouteille et ton hareng ». Paul saisit sa valise et court s’embarquer sur le vapeur pour Anvers. Rimbaud sur ses talons, voit le bateau s’éloigner.

Lettre de Paul Verlaine à Arthur Rimbaud
3 juillet 1873

En mer.

Mon ami,

Je ne sais si tu seras encore à Londres quand ceci t’arrivera. Je tiens pourtant à te dire que tu dois, au fond, comprendre, enfin, qu’il me fallait absolument partir, que cette vie violente et toute de scènes sans motif que ta fantaisie ne pouvait m’aller foutre plus !
Seulement, comme je t’aimais immensément (Honni soit qui mal y pense) je tiens aussi à te confirmer que, si d’ici à trois jours, je ne suis pas r’ avec ma femme, dans des conditions parfaites, je me brûle la gueule. 3 jours d’hôtel, un rivolvita, ça coûte : de là ma « pingrerie » de tantôt. Tu devrais me pardonner. – Si, comme c’est trop probâbe, je dois faire cette dernière connerie, je la ferai du moins en brave con. – Ma dernière pensée, mon ami, sera pour toi, pour toi qui m’appelais du pier tantôt, et que je n’ai pas voulu rejoindre parce qu’il fallait que je claquasse, – ENFIN !
Veux-tu que je t’embrasse en crevant ?

Ton pauvre
P. Verlaine.
Nous ne nous reverrons plus en tous cas. Si ma femme vient, tu auras mon adresse, et j’espère que tu m’écriras. En attendant, d’ici à trois jours, pas plus, pas moins, Bruxelles poste restante, – à mon nom.
Redonne ses trois livres à Barrière !

Le 4 juillet, depuis l’hôtel Liégeois, Verlaine écrit des lettres :

– à Mathilde : si elle n’accourt pas dans les tois jours (soit le 7 juillet), il se fera sauter la cervelle. Comme d’autres lettres, Mathilde n’ouvrira pas cette lettre
– à sa mère : pour la prévenir du projet de suicide
– à Vitalie Rimbaud : pour l’avertir de ce projet

Rimbaud, ce sans-cœur, lui écrit une supplique amoureuse qui va jusqu’aux larmes.

Lettre d’Arthur Rimbaud à Paul Verlaine du 4 juillet 1873

Londres, vendredi après-midi

Reviens, reviens, cher ami, seul ami, reviens. Je te jure que je sera bon. Si j’étais maussade avec toi, c’est une plaisanterie où je me suis entêtée, je m’en repens plus qu’on ne peut dire. Reviens, ce sera bien oublié. Quel malheur que tu aies cru à cette plaisanterie. Voilà deux jours que je ne cesse de pleurer. Reviens. Sois courageux, cher ami. Rien n’est perdu. Tu n’as qu’à refaire le voyage. Nous revivrons ici bien courageusement, patiemment. Ah ! Je t’en supplie. C’est ton bien d’ailleurs. Reviens, tu retrouveras toutes tes affaires. J’espère que tu sais bien à présent qu’il n’y avait rien de vrai dans notre discussion. L’affreux moment ! Mais toi, quand je te faisais signe de quitter le bateau, pourquoi ne venais-tu pas ? Nous avons vécu deux ans ensemble pour arriver à cette heure-là ! Que vas-tu faire ? Si tu ne veux pas revenir ici, veux-tu que j’aille te trouver où tu es ?

Oui c’est moi qui ai eu tort
Oh tu ne m’oublieras pas, dis ?
Non tu ne peux pas m’oublier.
Moi je t’ai toujours là.
Dis, réponds à ton ami, est-ce que nous ne devons plus vivre ensemble ?
Sois courageux. Réponds-moi vite.
Je ne puis rester ici plus longtemps.
N’écoute que ton bon cœur.
Vite, dis si je dois te rejoindre.
A toi toute la vie.

Rimbaud.

Vite, réponds : je ne puis rester ici plus tard que lundi soir. Je n’ai pas encore un penny, je ne puis mettre ça à la poste. J’ai confié à Vermersch tes livres et tes manuscrits.
Si je ne dois plus te revoir, je m’engagerai dans la marine ou l’armée. Ô reviens, à toutes les heures je repleure. Dis-moi de te retrouver, j’irai, dis-le moi, télégraphie-moi – Il faut que je parte lundi soir, où vas-tu, que veux-tu faire ?

Le 5 juillet, Paul rencontre Auguste Mourot, peintre. Il lui parle de son projet. Mourot l’incite à s’engager dans les troupes de Don Carlos à l’ambassade d’Espagne.
Il écrit à Matuszewicz et demande : « Enfin parlez-moi de Rimbaud. Ça m’intéresse tant ! »
Élisa, angoissée, accourt et lui demande de renoncer à son projet funeste.
Rimbaud reçoit la lettre écrite en mer et conçoit la veulerie de Verlaine. Il s’est laissé avoir, il se ressaisit, il déjoue les pièges tendus.

Lettre d’ Arthur Rimbaud à Paul Verlaine, le 5 juillet 1873

Cher ami, j’ai ta lettre datée « En mer » Tu as tort, cette fois, et très tort. D’abord rien de positif dans ta lettre : ta femme ne viendra pas ou viendra dans trois mois, trois ans, que sais-je ? Quant à claquer, je te connais.
Tu vas donc, en attendant ta femme et ta mort, te démener, errer, ennuyer les gens. Quoi, toi, tu n’as pas encore reconnu que les colères étaient aussi fausses d’un côté que de l’autre ! Mais c’est toi qui aurais les derniers torts, puisque, même après que je t’ai appelé, tu as persisté dans tes faux sentiments. Crois-tu que ta vie sera plus agréable avec d’autres que moi ? Réfléchis-y ! – Ah ! Certes non ! –
Avec moi seul tu peux être libre, et, puisque je te jure d’être très gentil à l’avenir, que je déplore toute ma part de torts, que j’ai enfin l’esprit net, que je t’aime bien, si tu ne veux pas revenir, ou que je te rejoigne, tu fais un crime, et tu t’en repentiras de LONGUES ANNEES par la perte de toute liberté, et des ennuis plus atroces peut-être que tu ceux que tu as éprouvés. Après ça, resonge à ce que tu étais avant de me connaître.
Quant à moi, je ne rentre pas chez ma mère. Je vais à paris, je tâcherai d’être parti lundi soir. Tu m’auras forcé à vendre tous tes habits, je ne puis faire autrement. Ils ne sont pas encore vendus : ce n’est que lundi matin qu’on me les emporterait. Si tu veux m’adresser des lettres à Paris, envoie à L.Forain, 289, rue Saint-Jacques, pour A.Rimbaud. Il saura mon adresse.
Certes, si ta femme revient, je ne te compromettrai pas en t’écrivant, – je n’écrirai jamais.
Le seul mot, c’est : reviens, je veux être avec toi, je t’aime. Si tu écoutes cela, tu montreras du courage et un esprit sincère.
Autrement, je te plains.
Mais je t’aime, je t’embrasse et nous nous reverrons.

Rimbaud.

8 Great College, etc. jusqu’à lundi soir, ou mardi midi, si tu m’appelles.

Le 6 juillet, Vitale Rimbaud écrit à Paul une lettre tout en noblesse.

Le 7 juillet, Rimbaud a sous les yeux le billet de Verlaine à Mrs Smith. Verlaine est en pleine indécision : rentrer à Paris ou revenir sur Londres.

Lettre d’ Arthur Rimbaud à Paul Verlaine, le 7 juillet 1873

Lundi midi.

Mon cher ami,
J’ai vu la lettre que tu as envoyé à Mme Smith.
Tu veux revenir à Londres ! Tu ne sais pas comme tout le monde t’y recevrait ! Et la mine que me ferait Andrieu et autres, s’ils me revoyaient avec toi ! Néanmoins, je serai très courageux. Dis-moi ton idée bien sincère. Veux-tu retourner à Londres pour moi ? Et quel jour ? Est-ce ma lettre qui te conseille ? Mais il n’y a plus rien dans la chambre. – Tout est vendu, sauf un paletot. J’ai eu deux livres dix. Mais le linge est encore chez la blanchisseuse, et j’ai conservé un tas de choses pour moi : cinq gilets, toutes les chemises, des caleçons, cols, gants et toutes les chaussures. Tous tes livres et manuss sont en sûreté. En somme, il n’y a de vendu que tes pantalons, noir et gris, un paletot et un gilet, le sac et la boîte à chapeau. Mais pourquoi ne m’écris-tu pas, à moi ?
Oui, cher petit, je vais rester une semaine encore. Et tu viendras, n’est-ce pas?dis-moi la vérité. Tu aurais donné une marque de courage. J’espère que c’est vrai. Sois sûr de moi, j’aurai très bon caractère.
A toi. Je t’attends.
Rimb.

Le 8 juillet, Verlaine fait le point : Mathilde n’est pas venue, reste la solution Rimbaud. Il télégraphie à Arthur « Volontaire Espagne viens hôtel Liégeois blanchisseuse manuscrits si possible »

Télégramme de PV à AR

Télégramme de PV à AR

A l’ambassade d’Espagne, les étrangers ne sont pas admis dans l’armée carliste, Paul n’est pas désappointé.
Rimbaud arrive tard dans la soirée. On change d’hôtel au cas où Mathilde arriverait !
Deux chambres communicantes, à l’hôtel de la Ville de Courtrai, une pour Élisa et une pour Arthur et Paul. Élisa n’est nullement déconcertée de cette situation.

Le 9 juillet, palabres, supplications : Paul veut rentrer à Paris pour se réconcilier avec Mathilde. Rimbaud veut rentrer à Paris pour faire éditer ses poèmes. La présence de Rimbaud à Paris ruinerait les chances de reconquête conjugale. Arthur consent à la rupture mais pas à l’exil.

Le 10 juillet 1873, de bon matin, à Bruxelles, Verlaine a acheté un « rivolvita ». Les dernières heures tournent dans sa tête, il boit et s’enivre dans les cafés sur sa route. Lors du déjeuner, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine poursuivent leur discussion houleuse commencée la veille. De retour dans leur chambre d’hôtel  A la ville de Courtrai, Paul ivre et nerveux ferme la porte à clef et sort son revolver.
« Tiens voilà pour toi si tu pars ». Debout à trois mètres, Arthur ne bouge pas.
Pan ! Verlaine tire et cette première balle atteint Rimbaud au poignet gauche.
Pan ! La seconde échoue à 30 cm du plancher.
Élisa Verlaine, sa mère, se précipite de la chambre adjacente par la porte de communication et secourt le blessé. Dégrisé, Verlaine s’écroule secoué de sanglots.
Rimbaud prêt à faire le « dernier couac ». Il se fait soigner à l’hôpital Saint Jean. Il se dirige vers la gare du midi pour regagner Paris. Verlaine se plante devant lui, le revolver toujours dans la poche. Arthur se croit menacé, il galope, peu glorieusement, vers un agent de ville et dénonce Verlaine.

Fin du compagnonnage poétique, le fait divers de l’histoire de la littérature française !

LE PAUVRE LELIAN

Prison des Petits Carmes

Prison des Petits Carmes

Verlaine comparaît devant le commissaire de police Delhalle. Il est mis aux arrêts à l’ Amigo (prison préventive).
Le 11 juillet, le juge d’instruction, T’ Serstevens Théodore, entend les protagonistes. Verlaine est écroué à la prison des petits carmes.

Le 16 juillet, un examen corporel révèle chez Verlaine des traces d’habitude pédérastique active et passive.

Le 19 juillet, la balle est extraite et envoyée au juge . Rimbaud renonce à toute poursuite. La machine judiciaire est lancée et ne s’arrêtera pas.

Le 8 août, Verlaine est condamné pour tentative d’assassinat à deux ans de prison et 200 francs d’amende. « Le Pauvre Lélian » s’effondre en larmes : « Un grand sommeil noir…. ».
Jour de la condamnation, prison des Petits Carmes à Bruxelles

Un grand sommeil noir
Tombe sur ma vie :
Dormez, tout espoir
Dormez, toute envie

Je ne vois plus rien
Je perds la mémoire
Du mal et du bien…
Ô la triste histoire !

Je suis un berceau
Qu’une main balance
Au creux d’un caveau :
Silence, silence !

Sagesse, Paul Verlaine, 8 août 1873

LE MYTHE DE RIMBAUD

Paul Verlaine quitte la prison de Mons le 16 janvier 1875. Il rencontre pour la dernière fois Arthur Rimbaud, en février 1875, à Stuttgart.
« Le Loyola » (selon le surnom donné à PV par AR) converti souhaite remettre Arthur dans le bon chemin. « Aimons-nous en Jésus » «  Verlaine est arrivé, l’autre jour, un chapelet aux pinces ». Ils se quittent sur une dispute. Rimbaud a pris soin de lui remettre le manuscrit d’ Illuminations.

Paul Verlaine n’accusera jamais Rimbaud dont il ne se plaindra jamais au contraire il ne cessera de le glorifier.

Pour en juger :
– 1883, octobre, Paul Verlaine consacre, à Rimbaud, une notice dans la revue Lutèce puis dans les Poètes Maudits en 1884, avril, chez Vanier
Préface de PV, en 1885, de poésies complètes de Rimbaud
Préface de PV, en 1886, d’Illuminations, aux éditions La Vogue
PV consacre le n°318  Les hommes d’aujourd’hui  à Rimbaud

Rimbaud n’en aura aucun écho et aucun fruit financier des éditions ; d’ailleurs, il s’en moque, il expie dans son enfer d’Aden et du Harar.

Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854 à Charleville, meurt le 10 novembre 1891 à l’hôpital de la Conception à Marseille.
Paul Verlaine, né le 30 mars 1844 à Metz, meurt le 8 janvier 1896, 39 rue Descartes à Paris.

Ce sont probablement, sans ignorer Hugo et Baudelaire, les deux plus grands poètes de la littérature française de renommée internationale.

Sources documentaires :

Biographie de Verlaine de Pierre Petitfils – Biographie de Verlaine d’Henri Troyat
Biographie de Rimbaud de Jean-Jacques Lefrère – Rimbaud œuvres complètes par Pierre Brunel
Fêtes galantes, Romances sans paroles, précédé de Poèmes saturniens, Paul Verlaine
Poésies, Derniers vers, Une Saison en Enfer, Illuminations, Arthur Rimbaud
Les lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Jean Marie Carré
Ce sans-cœur de Rimbaud, Pierre Brunel – Au cœur de Verlaine et de Rimbaud, Marcel Coulon
Rimbaud, l’artiste et l’être moral, Ernest Delahaye – Arthur Rimbaud, oeuvre-vie, Alain Borer
Rimbaud vivant n°52 juin 2013 – Le soliloque sentimental de César – Adrien Cavallaro