Georges Izambard

Ornières et le motif religieux

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A droite l’aube d’été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de fééries. En effet : des chars chargés d’animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ; – vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, plein d’enfants attifés pour une pastorale suburbaine ; – Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d’ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

 

Le 13 mai 1871, Arthur Rimbaud, depuis Charleville, dans sa lettre adressée à son professeur de rhétorique, Georges Izambard, alors que ce dernier venait de retrouver un poste au lycée de Cherbourg, lui lance cet ironique reproche : « […] vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière ». Nous devons comprendre qu’il suit un bon chemin tout tracé, teinté de conformisme.  Arthur reprend le terme dans une des Illuminations qui révèle Ornières, moins analysée que d’autres poèmes de ce recueil. Et l’ensemble de la critique s’accorde un tant soit peu pour le commenter sur le même schéma, seuls Bruno Claisse et Antoine Fongaro y découvrent des particularités ironiques, signes de dérision :  marque de fabrique chez Rimbaud. Claisse délivre une herméneutique précise du poème et Fongaro qui valide son commentaire, se contente d’apporter quelques notes qui toutefois éclairent le texte sur des détails précis. Suzanne Bernard souligne que le thème est fourni par le titre alors que d’ordinaire la plupart des Illuminations porte des titres plus ou moins mystificateurs. Que signifie alors Ornières et à quel synonyme pourrait-on le rattacher ? Si on ne prend pas au sens figuré le mot « ornière », il trouverait un écho dans le mot « vie » ou chemin de vie comme Arthur le rappelle à son professeur. Et alors, la marque du pluriel renvoie à nos propres vies, chemins de vie selon l’hyperbole « mille ». Langage hyperbolique fréquent chez Rimbaud comme par exemple dans Après le déluge : « …aux cent mille autels de la cathédrale ». La critique signifie aussi des points de raccordements de termes à d’autres illuminations ou encore à des textes qu’il aurait pu lire par ailleurs. Quoiqu’il en soit le discours tenu dans ce poème semble tout aussi voilé et nous y rechercherons des motifs religieux puisqu’il s’agit de la « vie » et que celle-ci est faite de creux et de bosses, d’échecs et de réussites tout comme ce paradigme « Ornières ». Nous rappelons qu’Arthur Rimbaud disposait d’une très forte éducation catholique imposée par sa mère, Vitalie, d’une ample formation latine et que de nombreux poèmes, vers zutiques, proses proposent des réflexions ayant trait à la religion.

D’abord le titre, « ornière(s) », selon le dictionnaire Le Petit Robert, signifie une trace plus ou moins profonde que les roues des voitures creusent dans les chemins ou encore chemin tout tracé (habituel et routinier). Il est remarquable de noter que dans ce poème, Arthur Rimbaud suggère des ornements, des ornementations, tout comme il utilise le verbe attifer qui signifier orner, parer avec une recherche excessive ou d’une manière ridicule, accoutrer et encore pourrait-on ajouter féérique. Enfin, le sujet du poème tient dans le travestissement du monde imagé par la troupe de comédiens qui déambule. Force est de reconnaître des similitudes à tous ces mots. Tout comme, Arthur Rimbaud a travaillé sur la Bible, à Roche, pour écrire Une saison enfer, rien ne s’oppose à ce qu’il ait pu la consulter pour écrire des Illuminations. Et les emprunts à la métaphore, l’image et la parabole pour construire un discours pourrait laisser entendre qu’il y ait trouvé aussi sa forme.

Dans La Sainte Bible avec des petites notes, par feu Mr. David Martin, Ministre du S. Evangile à Utrecht chez Jean Rodolphe IM-Hoff à Basle. M.DCC.XXXVL, on lit dans le psaume 65, verset 12 « Tu couronnes l’année de tes biens, et tes ornières* font couler la graisse ». Dans une traduction d’aujourd’hui : « Tu couronnes l’année de tes biens et ton passage apporte l’abondance ».

La note qui renvoie dans cet ouvrage à * : « les ornières sont les traces un peu profondes que les chariots font sur la terre où ils roulent ; et comme dans le style de l’écriture sainte les nuées sont le chariot de Dieu, les ornières sont ici les traces que sont les nuées par l’abondance d’eau qu’elles verse sur la terre, en courant dans l’air, par les vents qui les agitent ».

Il ne nous échappe pas qu’Arthur a écrit « mille rapides ornières de la route humide » et que les chariots seront du défilé féérique qui va suivre. Le discours biblique offre cette dimension fantastique et merveilleuse.

Puis Arthur Rimbaud dépeint un paysage dans une « évocation allégorique de l’aube, le parc, le ciel étoilé où la déesse nuit s’enfuit sur son char attelé de chevaux noirs (obscurité fuyante) » et dont « la course de la déesse se dédouble en une cavalcade » selon Paul Claes. C’est « le moment de l’aube […] l’instant solennel où la nature morte reprend vie » pour Jean-Pierre Giusto. « Dans un relevé précis au début » pour Borer, dans un « petit tableau […] tout s’anime – les feuilles – la brume – les bruits » pour Albert Py, « Tout ici permet de goûter à la multiplicité des sensations, cinétiques, auditives, visuelles et qui célèbrent la vie » comme le précise Bruno Claisse et où il note encore le « chromatisme qui embellit les tons les plus sombres ». Pierre Brunel attire l’attention sur « aube » signifiant de la lumière et le « talus » tenant de l’obscurité.

C’est une vision biblique qui se déroule sous nos yeux. Rimbaud convoque la Genèse : « La terre n’était que chaos et vide. Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’Esprit de Dieu planait au-dessus de l’eau » (Genèse 1, 2) ; « Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres nuit. Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le premier jour » (Genèse 1,5). Trois coloris sont associés dans ce tableautin : le blanc, le vert et le violet. Le blanc pour la virginité, la foi, la joie, la gloire, le martyr tout comme les chevaux de l’Apocalypse « Et ecce equus albus » Ap 19, 11.  Le vert rappelle le printemps et donc l’éveil de la nature et qui symbolise les joies du paradis. Eden qui se trouve être présenté dans le mot « parc ». Le violet qui convient aux temps de pénitence. Les rois de France le prenaient quand ils étaient en deuil et comme leur drap mortuaire. Et si l’on associait le blanc au violet, nous aurions le rose qui est dans la liturgie la couleur de l’aurore.

Dans l’esprit de Rimbaud, il fait naître une image idéale d’un monde neuf avec des hommes nouveaux, thème qui fait partie de ses revendications et de sa poésie de combat. Comment ne pas voir une proximité avec Après le déluge des « mille rapides ornières de la route humide » et un défilé de chevaux lancés « au grand galop », métaphore révolutionnaire de l’insurrection. L’eau est un motif central qui lave le passé, nourrit le futur dont nous n’avons aucune garantie de changement réel. La rapidité peut prendre divers sens : la fugacité de la vie et/ou le mouvement.

Les évangiles décrivent Jésus toujours en mouvement « Je suis le chemin » Jean 14, 6. La métaphore du chemin est également un fil conducteur dans la Bible, pour évoquer la relation à Dieu : « marche avec ton Dieu », « Suivre les chemins de Dieu », « Marche sur les pas de ton Dieu », ainsi nombre d’expressions rendent compte de la vie de l’homme, de sa conduite, de son mode de vie.

Alors, Rimbaud dans son poème va donc s’attacher à décrire le comportement humain dans un « défilé de féries », soit un monde fantastique, un spectacle splendide et merveilleux mais il « veut dénoncer l’exhibitionnisme   des sociétés contemporaines, condamnés au divertissement de plus en plus spectaculaire, par leur profond ennui » précise Bruno Claisse. Son ami Ernest Delahaye évoque dans Souvenirs familiers à propos de Rimbaud la présence d’un cirque ambulant international américain qui paradait sur la Place Ducale de Charleville. Il écrit : « Rimbaud se rendit-il compte que son imagination était frappée ? Je pense que non, il en parla à peine et les Illuminations, bien plus tard, devaient reproduire une série d’images très nettes, mais emmagasinées, gardées inconsciemment : « Défilé de fééries. En effet : des chars […] suburbaine ». Telle est la partie la plus importante du poème intitulé Ornières ». Il est vrai qu’il recourt à l’image des comédiens et de la comédie aussi dans Enfance III, « Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçu sur la route à travers la lisière du bois », Parade, « Des drôles très solides », Scènes « L’ancienne comédie poursuit ses accords et divise ses idylles », Fêtes d’hiver ou encore dans l’Alchimie du verbe à propos « des peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques » et convoque «  carrosse » et « corbillard » dans Nocturne vulgaire.

Tout va aller très vite, « au grand galop », tout est coloré, bigarré dans une idée d’amoncellement qui passe par une seule phrase sans verbe qui donne le mouvement où trois cortèges s’enchaînent dont « un défilé final devient un spectacle funèbre » conclut Louis Forestier. Les notes ironiques irradient le texte par d’abondantes décorations, des mots comme « attifés », « pastorale suburbaine », « même » caustique dans ce contexte et jusqu’à la couleur des juments « bleues et noires » dont Antoine Fongaro a noté la correction dans l’autographe de brunes en bleues Dans ce même élan se trouvent mêlés la vie et le tragique.

L’évocation de la passion et la moquerie qui est y attachée avec le couronnement d’épine, le manteau rouge dont le Christ est attifé, véhicule le récit biblique. L’évangile de Matthieu 19,14 dit : « Laissez venir à moi les petits enfants car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent » font écho aux enfants et à la pastorale qui est un mot à connotation spirituelle. La référence divine se trouve être dans le chiffre trois comme la triple chute du Christ qui rappelle la chute de l’homme et Jésus tombe pour nous relever.

En vérité, dans un cadre naturel, source de vie, un défilé métaphorique de la vie pose la question de l’orgueil et de la vanité où le paraître l’emporte sur l’être jusque dans la mort dont les panaches noirs révèlent à l’extrême cette vanité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les petites amoureuses d’Arthur

Des Espagnoles rire et des Italiennes

Des Espagnoles rire et des Italiennes

Le motif des amoureuses, souvent élargi à celui des femmes, tend à justifier le caractère hétérosexuel de la vie sentimentale d’Arthur Rimbaud. Nombreux sont ceux qui développent le sujet dans la perspective de laisser entendre une conformité de cette nature en vue d’atténuer le caractère singulier des relations avec Paul Verlaine. S’y livrent alors leurs propres fantasmes, voire du voyeurisme et même de la lubricité. Le sujet, en vérité, mériterait un établissement réel des faits, hélas, nous n’avons pas tenu la chandelle.
Aussi, tout porte à croire, les textes sont là, comme les anecdotes, qu’Arthur Rimbaud vécut les émois amoureux provoqués par le fréquentation de jeunes filles en fleurs. Déjà dès l’âge de sept ans, il découvre la fille d’à côté, il lui mordait ses fesses et « remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre. » et ainsi se livrait à l’onanisme.

Mes petites amoureuses

Un hydrolat lacrymal lave
Les cieux vert-chou :
Sous l’arbre tendronnier qui bave,
Vos caoutchoucs

Blancs de lunes particulières
Aux pialats ronds
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons !

Nous nous aimions à cette époque,
Bleu laideron !
On mangeait des œufs à la coque
Et du mouron !

Un soir, tu me sacras poète,
Blond laideron :
Descends ici, que je te fouette
En mon giron ;

J’ai dégueulé ta bandoline,
Noir laideron ;
Tu couperais ma mandoline
Au fil du front.

Pouah ! Mes salives desséchées,
Roux laideron
Infectent encor les tranchées
De ton sein rond !

Ô mes petites amoureuses,
Que je vous hais !
Plaquez de fouffes douloureuses
Vos tétons laids !

Piétinez mes vieilles terrines
De sentiment ;
-Hop donc ! Soyez-moi ballerines
Pour un moment !…

Vos omoplates se déboîtent,
Ô mes amours !
Une étoile à vos reins qui boitent,
Tournez vos tours !

Et c’est pourtant pour ces éclanches
Que j’ai rimé !
Je voudrais vous casser les hanches
D’avoir aimé !

Fade amas d’étoiles ratées,
Comblez les coi
– Vous crèverez en Dieu, bâtées
D’ignobles soins !

Sous les lunes particulières
Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons !
A.R.

Le poème, Mes petites amoureuses, revêt un caractère particulier pour diverses raisons.
Adressé dans le corps d’un courrier à Paul Demeny, le 15 mai 1871, depuis Charleville, la lettre reçue par ce poète est dite « deuxième lettre du voyant. » Arthur y présente sa profession de foi, son esthétisme poétique en devenir, signe d’un changement, conforté par la lettre du 10 juin 1871 dans laquelle il prie Demeny de brûler tous les vers, par lui, donnés lors des séjours à Douai, au motif d’ « antithèse aux douces vignettes pérennelles, où batifolent des cupidons, où s’essorent des cœurs panachés de flammes, fleurs vertes, oiseaux mouillés, promontoires de Leucade, etc. » En effet, depuis 1870, Arthur avait illustré dans ses poésies, l’histoire charmante de ses flirts, imaginaires, rêvés ou réellement vécus par des détails parfois érotiques, truculents et succulents et aussi parfois mièvres qui révèlent la découverte amoureuse assortie de sentiments juvéniles.
Le moment se révèle aussi important, Arthur vit les événements de l’insurrection parisienne, La Commune de Paris, du 18 mars jusqu’au bain de sang final, du 21 au 28 mai 1871. Qu’il soit participant direct selon divers témoignages (Forain, Delahaye, Gill…) importe peu, c’est son engagement favorable, partisan dans le mouvement que l’on retient. Car La Commune fut pour lui une raison de son écriture que l’on retrouve déjà dans cette première lettre du voyant, du 13 mai 1871, envoyée à Georges Izambard, son professeur de rhétorique, tout comme celle du 15 mai adressée à Paul Demeny (Chant de guerre parisien). Signe de la transformation, symbole du renouveau, La Commune illustre de nombreuses poésies et proses.
Puis son dépit amoureux se conjugue à cette transformation. En effet, Ernest Delahaye rapporte le sujet épistolaire, confié à lui, par Arthur, en avril mai 1871, à propos d’une demoiselle « Psukê » conviée à un rendez-vous place de la gare à Charleville. La brune aux yeux bleus (selon Paterne Berrichon), vînt accompagnée de sa gouvernante et il en fut « effaré comme trente six millions de caniches nouveaux-nés ». Que Psukê (héroïne d’un poème de Mendès) s’appela Blanche Goffinet ou Maria Hubert, là aussi importe peu, seuls la rupture et le ressentiment demeurent. Rougissant, bafouillant, éconduit, défait, Arthur laissa son amertume se déverser dans une charge caustique qui rhabillait pour longtemps tous ses flirts, toutes ses pin up, toutes ses petites amoureuses.

L’inventaire des amoureuses conquises est conséquent ; les corps aimés y sont glorifiés, les filles de papier sont exhibées dans un ensemble de poèmes datant de 1870 et on les retrouve au fil de l’ironique poème à travers des couleurs (blanc, bleu, blond, noir, roux), de menus détails constituant autant de références, sur lesquels le limier se lance.

Nina, qui fut-elle ? La cour assidue d’un Arthur qui fut éconduit, déjà à l’époque, par un « -ET MON BUREAU ? » et ainsi, avertissant d’un imaginaire plus que d’un fait vécu, dommage !. Dans Ce qui retient Nina (version Izambard du 15 août 1870) où il lui promet du bonheur et du plaisir « Dix-sept ans ! Tu seras heureuse !/ -Oh ! Les grands prés/ La grande campagne amoureuse ! – Dis, viens plus près !… et dans la version remise à Demeny, Les Reparties de Nina, « De chaque branche, gouttes vertes,/ Des bourgeons clairs,/ On sent dans les choses ouvertes/ Frémir des chairs : » Comment ne pas reconnaître « l’arbre tendronnier qui bave » ! Et la sève, mot à double sens. Comment ne pas voir l’allusion au sexe de la femme, ouvert et offert et le coït qui suit. « Riant à moi, brutal d’ivresse,/ qui te prendrais/ Comme cela, – la belle tresse,/ Oh ! -qui boirais »
Nina est-elle le blanc laideron ou le bleu ou le noir ? « Ton blanc peignoir,/ Rosant à l’air ce bleu qui cerne/ Ton grand œil noir, » (blanc et bleu sont présents 4 fois et noir trois fois). Le poème garde toute sa fraîcheur malgré le double jeu.

Qui est celle de Première soirée ? Nina ? De la campagne, on est arrivé dans la chambre d’Arthur. « Noviciat érotique agrémenté d’une ingénuité peu concevable sous la plume d’un jeune homosexuel » écrit Jean-Luc Steinmetz. Ce poème fut publié dans La Charge, le 13 août 1870, sous le titre Trois baisers. Trois ! Comptez bien ! C’est plus sensuel et érotique qu’il n’y paraît.
Première soirée, comme première fois, en guise de prière pour que cela se passe bien, « Mi-nue, elle joignait les mains ». Imaginaire ou réalité, pourtant « D’un bon rire qui voulait bien… » la relation est consommée, les points de suspension laissent là le reste plus qu’intime. Alors noviciat peut-être, ingénuité on peut en douter malgré la fraîcheur laissée par le poème! Mais cela relève de la qualité d’écriture du poète qui sait dédoubler sa pensée par des mots allusifs et une ponctuation adaptée.
Quant à la couleur et selon les trois versions, on note : cire (jaune ou roux), sein blanc (blanc ) et mouche au rosier (rose ou rouge), là encore le choix du laideron nous est laissé.

Sensation de mars 1870 laisse une couleur, le bleu et une présence féminine « Par la nature, -heureux comme avec une femme.»

Roman écrit Rimbaud, il est daté du 29 septembre 1870 ! Qui est la petite demoiselle toute blanche de la promenade ? Elle est assortie des oripeaux de la séduction, le petit chiffon d’azur sombre, les petites bottines (les caoutchoucs). On y retrouve « la sève est du champagne », double sens d’une image tonique et érotique ; les sonnets d’Arthur la font rire en résonance avec « Un soir tu me sacras pète,/Blond laideron ». Et si l’on en veut encore : parfums de bière (blond), étoile (jaune), champagne (blond). Ça y est, celui-là est trouvé ! Roman comme romance, c’est dire si on baigne dans une amourette pour rire.

« Les alertes fillettes » d’ A la musique (juin 1870) surgissent en fin de poème comme un feu d’artifice. Elles ont les yeux remplis de « choses indiscrètes. » C’est dire leurs envies et la sienne ! Arthur se livre à un déshabillage depuis le cou blanc, la poitrine, le dos divin après la courbe des épaules qui par dérision deviennent des « éclanches » dans Mes petites amoureuses, puis la bottine (« les caoutchoucs »), le bas… Tous ces frêles atours : artifices de la séduction ! Les laiderons sont multiples et Arthur ne les dédaignent pas à l’époque : « Et c’est pourtant pour ces éclanches/Que j’ai rimé !/ Je voudrais vous casser les hanches/ D’avoir aimé ! »

Si Soleil et Chair, de mai 1870 n’est pas en lien direct avec Mes petites amoureuses, il est toutefois remarquable de noter dans le corps de son courrier à Demeny la référence faite à la Grèce. Or les nymphes, les aphrodites de tout genre pullulent dans le poème : Vénus, la nymphe blonde, Cybèle, Astarté, Aphrodité, Kallipige la blanche, Ariadné, Europé, Dryade, Séléné, Léda, Cypris.
Certes ce ne sont pas des petites amoureuses mais des images de la femme déifiée et inatteignable, celles qui sont empreintes de pureté.

Dans sa fugue d’octobre 1870, Rimbaud emprunte le train qui le mène dans la vallée de la Meuse et rêve d’une amoureuse dont il tait le nom, dédiant le poème Rêvé pour l’hiver, A***Elle. Encore une amoureuse aimée de baisers chastes, en wagon, le 7 octobre 1870.
Déniaisé c’est ce qu’il aimerait ; cela est-il survenu à Charleroi Au Cabaret vert ? Dans La Maline, Mia la Flamande aux tétons énormes, à l’œil vif et rieuse ne cache pas son jeu et allume Arthur. Elle, par contre, n’a pas besoin de « fouffes » pour rembourrer son soutien-gorge. Cependant elle est bien de ses souvenirs.

Il n’en reste pas moins qu’ Arthur charge d’une plume virulente aussi la Vénus anadyomène (27 juillet 1870) dans le poème du même nom. Jean-Luc Steinmetz rappelle dans son ouvrage Les femmes de Rimbaud qu’il existe un dossier de police côté 1 J-60 rappelant la présence de maisons closes aux archives de la ville. Mais il doute que Rimbaud ait poussé la porte de l’une d’elles n’ayant pas un sou en poche. Quoique Arthur déniche d’anciens camarades du collège et se fait payer en bocks et en filles. Toujours est-il qu’il a bel et bien amoché sérieusement la prostituée probable « Clara Vénus », l’affublant d’un ulcère à l’anus, une attaque toute aussi vitriolée que dans Mes petites amoureuses.

Le titre ironique à souhait renverse la poésie mièvre dans un contre-pied : je vous aime transformé en je vous hais du vers 26. Les Petites Amoureuses ou plutôt amourettes et enfantillages. Il aurait pu prendre connaissance d’un poème de Glatigny, Les Petites Amoureuses du recueil Les Flèches d’Or. Il s’agit d’une poésie de douze strophes alternant des vers de 8 et 4 pieds avec le leitmotiv « laideron » repris aux v.8, 10, 14, 18, 22, 48, donnant l’idée de série soutenue par une couleur différente : bleu, blond, noir, roux. Dans la marge du manuscrit est portée la mention « Quelles rimes, ô! quelles rimes ! » de la main de Rimbaud.

Le poème ne comporte pas de difficultés, seuls quelques mots demandent des précisions :

– hydrolat lacrymal : eau distillée, lacrymal à rapport aux larmes ; c’est une image rigolote pour signifier la pluie. Une idée à contre-courant de la poésie sentimentale.
– les cieux vert-choux : en général le ciel peut-être blanc, bleu, jaune, rouge, noir mais vert ? Faut-il y voir encore là, une critique de la poésie sentimentale ?
On rappellera que l’eau est un motif récurrent chez Rimbaud, l’eau claire source de clarification et nous sommes là dans un de ces moments.
– tendronnier : un arbre portant de jeunes pousses. Un tendron, familièrement, est une très jeune fille en âge d’être aimée. On comprend qui abrite les laiderons.
– qui bave : il s’agit de la sève en excès.
– caoutchoucs : des chaussures, des bottines (blanches)
– genouillères : certaines bottes recouvrent le genou.
– lunes a un sens argotique, ici il ne s’agit pas de la lune mais des lunes comme les culs.
– pialats ronds : cela vient de pialer, pleurer dans les Ardennes, des gouttes rondes qui tombent et laissent des taches rondes. Tout cela laisse un discours très érotique dans ce début de poème.
– bleu : comme fleur bleue, rappelant les amourettes (soi dit en passant les amourettes sont les testicules du taureau, par exemple).
– mouron : peut avoir diverses significations ; ce n’est pas du mouron pour ton serin = tu n’auras pas accès à ton désir. Se faire du mouron = se faire du mauvais sang, du souci. Le mouron des oiseaux, le mouron bleu.
– giron : espace de la ceinture aux genoux d’une personne assise
– bandoline : pommade pour les cheveux, brillantine. A base de gomme adragant, pour lisser et lustrer les cheveux.
– fouffes : tissus, chute de tissus dans les Ardennes, là ça sert à rembourrer le soutien-gorge pour donner du volume.
– terrines : c’est plutôt du pâté
– éclanches : en boucherie ainsi se nomme l’épaule.

Arthur Rimbaud dans un registre violent s’en prend à ses amourettes qui l’on déçut et qu’il tient pour responsable. Sous l’arbre dégoulinant d’une eau dont il souhaite qu’elle lave le sujet. On note à cet endroit le mot bave tout comme lune et sève qui peuvent prendre des sens sexuels du foutre et du cul. Un réquisitoire est mené contre les amoureuses transformées en laiderons pour les châtier et dénoncer finalement le dégoût de la sexualité. Il les accable de leur fonction domestique et de la morale chrétienne qui les encadrent. On assiste à une danse macabre et obscène disant son malaise concernant les choses du sexe.

Cela anticipe une situation révélée quelques mois plus tard, à l’autonome 1871 et sa rencontre de Verlaine.

Les Rimbaud, père et fils, dans la guerre de 1870

Bien souvent, on convoque l’atavisme pour trouver auprès du père, le capitaine Frédéric Rimbaud, la transmission de la bosse de l’écriture à son fils Arthur. Il n’en reste pas moins que sa mère, Vitalie, témoigne à travers une lettre adressée à Paul Verlaine, en juillet 1873, d’une qualité d’écriture que pourraient envier bien des potaches aujourd’hui. Gageons qu’Arthur Rimbaud dispose d’une aptitude à l’écriture qui lui est transmise par ses deux parents mais pas seulement.
Force est de constater que Frédéric Rimbaud a étudié à Dole, probablement dans une institution religieuse… tout comme Vitalie reçut une instruction solide et chrétienne. Arthur reste un écolier puis un élève studieux récompensé par de très nombreux prix. Il fréquente la bibliothèque de Charleville, compulse et emprunte temporairement des ouvrages au libraire et lit de nombreux journaux. Cette somme de moyens s’additionnent pour parfaire sa pensée et son talent mis au service de la poésie, elle-même constituant un moyen pour changer la vie.
Cependant on peut remarquer chez Frédéric comme chez Arthur des similitudes : le don des langues, la soif de culture, le plaisir du voyage et le goût de l’écriture. Il s’agit d’une communauté d’intérêts intellectuels vécus parallèlement.

Le travail d’écriture de l’un et l’autre se révèle durant la guerre de 1870 alors que fortement différent et à distance.

La guerre

La guerre de 1870

La guerre de 1870

Cette guerre, rapide, dure six mois d’août 1870 à fin janvier 1871 ; elle oppose la France à la Prusse puis aux états allemands fédérés et coalisés. Elle repose, suite à la candidature de Léopold de Hohenzollern à la succession au trône d’Espagne puis à son renoncement, sur le ressenti de la France comme un affront à la «  dépêche d’Ems » rédigée par Otto von Bismarck.
La crise diplomatique dure du 2 au 19 juillet 1870. La candidature à la succession est envisagée depuis le 21 juin mais connue en France dès le 2 juillet. Le 6 juillet, le duc de Gramont alors ministre des affaires étrangères s’oppose à cette candidature dans une déclaration belliqueuse. Le 12 juillet, la candidature est retirée ; le 13 juillet, l’insistance de l’ambassade de Benedetti auprès de Guillaume 1er aura pour mobile le caviardage du communiqué par le roublard Bismarck. Pour répondre à l’offense, le corps législatif, le 15 juillet, vote les crédits de guerre et le 19 juillet la guerre est déclarée à la Prusse.
Début août, une escarmouche à Sarrebruck profite à l’armée française puis c’est l’invasion prussienne par l’Est, des batailles sanglantes, le siège de Metz, la défaite de Sedan, la capitulation de Metz, le siège et la capitulation de Paris, pour finir par l’armistice le 28 janvier 1871 et le traité de Francfort du 10 mai 1871 qui cédera l’Alsace et la Moselle au Reich et verra le versement de 5 milliards de francs-or sur trois ans.

Le capitaine Rimbaud

En 1870, le capitaine Frédéric Rimbaud, après une carrière exclusivement militaire consacrée aux campagnes d’Algérie, de Crimée, d’Italie durant lesquelles il connut bon nombre des dirigeants militaires comme par exemple Bazaine, Le Bœuf, Mac-Mahon, Bourbaki, s’est retiré à Dijon, terre bourguignonne de ses aïeux, au 3 rue d’Ahuy.
Son infamante désertion du foyer conjugal où il laisse son épouse Vitalie et ses quatre jeunes enfants, date de la seconde partie de l’an 1860.
A cinquante ans, en 1864, il prend sa retraite. Le Moniteur de la Côte d’Or contient le 29 août le communiqué suivant : « Monsieur Rimbaud (Frédéric), capitaine au 47ème de ligne, en congé à Dijon, est invité à se présenter le plus tôt possible au secrétariat de la mairie de Dijon pour retirer la lettre d’avis du décret qui a accordé sa pension de retraite. »
Ses postes militaires lui ont offert l’opportunité d’écrire de nombreux rapports dont l’un sur l’invasion des sauterelles alors qu’il est chef du bureau arabe de Sebdou, article paru dans La Revue d’Orient.
Sa fille Isabelle dit avoir ramené de Dijon, à la suite du décès de son père en 1878, des ouvrages écrits par lui sur L’Éloquence militaire, puis un autre dit Correspondance militaire et enfin un ouvrage sur l’art de la guerre. Linguiste arabe, Frédéric Rimbaud aurait laissé une grammaire arabe revue et corrigée ainsi qu’une traduction du Coran dont le texte arabe en regard. Il apparaît que ces documents sont aujourd’hui disparus.

Reste que le capitaine Frédéric Rimbaud fut aussi actif durant 1870, à travers des articles journalistiques. Il écrivait dans deux journaux La Côte d’Or, conservatrice et Le Progrès de la Côte d’or, radical.
Pour véhiculer une pensée multiple et laisser croire à une multiplicité de journalistes, il signait ses articles de divers pseudonymes comme F, R FR, EFFER , le capitaine R ou encore le capitaine Rimbaud selon les journaux et leur lectorat.
Il rédigeait des articles bien avant la déclaration de la guerre, ainsi peut-on lire dans La Côte d’Or du 13 mai son approbation au plébiscite du 8 mai 1870 : « Etes-vous décidé à maintenir l’ordre et à protéger la liberté ? A cette question, militaires aussi bien que civils, répondront par une immense clameur, composée de 8 millions de OUI ! » signé Effer. (Le oui l’avait emporté par 7358000 oui).
C’est à Dijon, peut-être Tours qu’il vivra ce moment guerrier.

Son fils Arthur

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud

Quant à son fils Arthur, en 1870, il est en classe de rhétorique et son professeur de philosophie Georges Izambard l’encourage dans sa création poétique. La guerre sera pour lui le moyen de bifurquer du conformisme ambiant. Il vivra les événements de cette guerre à Charleville (à 20 kilomètres de Sedan), Paris, Douai. Si son père adopte des supports journalistiques pour exprimer sa pensée, Arthur s’emploiera à dire la sienne à travers la poésie, des échanges épistolaires et la presse. Il a alors quinze ans, il ne connaît pas réellement ce père. Il avait cinq ans lors de son abandon familial, se soustrayant à toute prise en charge, à toute éducation et formation de ses quatre enfants. Il n’a probablement jamais revu ce père, si peu présent dans l’œuvre du jeune poète mais sur ses pas aux dires des biographes et des psychiatres.

Les faits et écrits lors de cette période et d’abord juin, juillet

Regardons les communautés de vues, les divergences du père et du fils à travers le matériel à notre disposition et selon la chronologie des événements de ce conflit.

Le Courrier des Ardennes annonce un programme musical à venir, ainsi le 2 juin : « A partir de jeudi prochain, la musique du 6è de ligne se fera entendre de sept heures à huit heures et demie du soir : le jeudi, place de la Gare, à Charleville, et le dimanche, à la Couronne-de-Champagne, à Mézières. » La polka-mazurka des fifres de Pascal fait partie du programme.
Arthur Rimbaud qui a l’habitude, en cette fin d’année scolaire, de raccompagner son professeur Georges Izambard aux Allées afin de parler poésie avec lui, lui remet son manuscrit A la musique avec ce sous-titre Place de la Gare, tous les jeudis soirs, à Charleville (voir l’article A la musique, bis). Bien sûr le ton est à la dérision, un véritable chromo sur la société constituée cependant quelques termes changent par rapport à la variante dont disposera Paul Demeny en octobre. On peut y voir les prémices d’un conflit, ainsi l’orchestre est guerrier, la musique est française et la pipe allemande, le club d’épiciers raye le sable de leur canne et discutent sérieusement des traités.
A partir du 21 juin jusqu’au 12 juillet, la situation est tendue entre la France et la Prusse et Bismarck projette une réunification de l’Allemagne dont l’union douanière Zollverein en est la tête de pont (traité). L’atmosphère transpire un étrange mélange de raillerie, de loufoquerie et une parodie du quotidien sérieux.

 Le 15 juillet, les parlementaires votent les crédits pour mener la guerre. Le 19 juillet, la guerre est déclarée.
Le 16 juillet, Paul de Cassagnac appelle dans Le Pays à une réconciliation nationale, réveille la fibre patriotique et exalte à la guerre. Il écrit : « Français de tous les partis, républicains, orléanistes, légitimistes, bonapartistes, écoutez car d’ici peu d’instants le canon étouffera nos voix… » et il achève : « Vous républicains, savez-vous qu’à pareille époque, en 1792, les Prussiens entraient en Lorraine, et la Convention déclarait la France en danger. Vous fûtes grands et nobles ; souvenez-vous. »
Izambard dans ses souvenirs dit que Rimbaud le lundi 18 juillet lui présenta un sonnet cinglant écrit la veille avec en épigraphe « …Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos frères en 92, etc… »

Paul de Cassagnac, Le Pays

Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize,
Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;

Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons,
Ô Soldats que la Mort a semés, noble Amante,
Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;

Vous dont le sang lavait toute grandeur salie
Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie,
Ô million de Christs aux yeux sombres et doux ;

Nous vous laissions dormir avec la République,
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique :
– Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !

Arthur Rimbaud
fait à Mazas, 3 septembre 1870.

Arthur Rimbaud, aux sympathies républicaines, signifie sa détestation de cette guerre et célébrant les morts de la République, il refuse cette identification qui lui paraît fallacieuse, mal venue pour glorifier la guerre et prendre appui sur les victimes précédentes. Il dit aussi son sentiment anti-bonapartiste d’un prisonnier d’un régime vaincu. (Mazas prison de Paris où il s’est retrouvé dès sa première fugue pour absence de billet de train lors d’un contrôle).
Force est de constater que le manuscrit porte la date du 3 septembre. L’empire vient le tomber la veille à Sedan et la République sera proclamée le 4. Paul de Cassagnac est fait prisonnier à Sedan, ce qu’Arthur ne pouvait connaître.

Depuis Dijon, le 19 juillet dans La Côte d’Or, Frédéric Rimbaud signe un article (La Guerre et les Démocrates) qui appelle aussi à l’unité et nous en apprend sur son penchant pour l’empire.
«  En admettant que les républicains, dans l’espoir d’arriver à leur but, fassent bon marché de la France, et que, pour satisfaire la haine qu’ils portent au gouvernement impérial, il consentent à passer sous les fourches caudines de Bismarck, pensent-ils donc qu’ils atteindraient leur but (…), la république démocratique et sociale ? Cet espoir, s’il existait, serait une dérision. Non, lorsque les républicains lancent le blasphème : Périsse l’armée française et vive la Prusse ! Non, quand leur bouche prononce ces paroles, leur cœur leur donne un énergique démenti. S’il en était autrement, non seulement ils ne seraient pas républicains, mais ils ne seraient pas Français ; et désormais, si leurs convictions étaient conformes aux apparences, leur place ne serait pas parmi nous, mais bien de l’autre côté du Rhin, au centre de l’armée prussienne, et sous les ordres de Bismarck.
Allons, Messieurs les républicains, on n’est pas chauvin quand on crie « Vive la France » (…), lancez avec nous le cri de ralliement de tous les partis : Guerre à la Prusse! Vive la France ! »

Dans son élan patriotique, le 9 août, dans le même journal avec Paul Cassagnac, fustigé par son fils, il plaide l’utilité de l’union de tous les partis : «  Sus à l’ennemi. Le cri de la France blessée a fait tressaillir tous ses enfants (…)Les partis n’existent plus (…), tous répètent l’énergique appel de Paul Cassagnac : (…) « Hommes de tous les partis, républicains, orléanistes, légitimistes, bonapartistes, encore une fois, serrez les rangs. Il y va du salut de la Patrie. »

Et puis août

Serrez les rangs, du cœur à l’ouvrage…il en faudra tant cette guerre sera saignante, sanglante.
D’ailleurs, elle commence le 2 août par une incursion d’une troupe française avec la présence de l’empereur Napoléon III et son fils qui essuie ainsi le baptême du feu. Il s’agit d’une simple escarmouche près de Sarrebruck montée rapidement en épingle par la presse française comme une véritable victoire. Le courrier des Ardennes affiche l’éclatante victoire de Sarrebruck et c’est un défilé en cortège éclairé de lanternes qui sillonnant les rues de Charleville. Dans cet exubérance, Frédéric, Jean, Nicolas, l’aîné des enfants, 16 ans, suit un régiment qui l’embauche comme enfant de troupe ; il ne rentrera du siège de Metz qu’en novembre. Quelle anxiété pour sa mère Vitalie !

Arthur raillera dans un sonnet de ce peu glorieux fait d’armes.

L’Éclatante Victoire de Sarrebrück,
remportée aux cris de vivre l’Empereur !
Gravure belge brillamment coloriée,
se vend à Charleroi, 35 centimes.

Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose
Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada
Flamboyant ; très heureux, – car il voit tout en rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste
Près des tambours dorés et des rouges canons,
Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,
Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms !

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse
De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
Et : « Vive l’Empereur !! » – Son voisin reste coi…

Un schako surgit, comme un soleil noir… – Au centre,
Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
Se dresse, et, -présentant ses derrières – « De quoi ?.. »

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Lors de son escapade d’octobre 1870, il rend ce tableau après coup car la guerre est perdue. Si c’était risible, cela devient décapant avec le recul tant les personnages sont les acteurs d’un castelet.
Sarrebrück avec le tréma fait penser au Saarbrücken allemand.
Pioupiou : jeune fantassin
Pitou : personnage de Jean-Jacques Feuchère, sculpteur et parodiste.
Dumanet : type de troupier fanfaron.
Boquillon : personnage de La Lanterne de Bocquillon, journal satirique fondé par Albert Humbert

Le 6 août, c’est la distribution des prix et bien sûr Arthur en reçoit plein les bras ; prix qu’il monnaiera pour disposer d’argent, utile à des projets de déplacements futurs.

Bien vite, il faudra déchanter ; Le courrier des Ardennes affichera les défaites : Wissembourg, Froeschwiller, Reichshoffen, Woerth, Spicheren, Schoeneck, la Brême d’or et la retraite sera ordonnée par le maréchal Achille Bazaine, sur Metz, qui prend le commandement de l’Armée du Rhin avec l’assentiment d’un pays confiant. L’Alsace, Strasbourg sont investis tout comme Nancy, Belfort. Pendant ce temps, Badinguet, dépouillé des pouvoirs politiques et militaires, met le cap sur Châlons. Alors, un voile douloureux, de deuil et de rage embrasse le pays. Un nouveau gouvernement est formé , à sa tête Palikao et Trochu gouverneur de Paris.
Après les batailles tout autour de Metz, le 14 août, Noisseville, Borny puis le 16 août, Rezonville, Mars la Tour et enfin le 18 août la bataille de St Privat dite aussi de Gravelotte (voir dans Rimbaud vivant de juin 2014, le Dormeur du Val et Die Trompete von Gravelotte), le 20 août c’est le siège de Metz dont la capitulation sera signée le 27 octobre.

A Charleville, le collège, le séminaire, le haras sont réquisitionnés pour se transformer en hôpital.
C’est l’état de siège pour la citadelle de Mézières, le couvre-feu est décidé.
Arthur Rimbaud dans sa lettre du 25 août à Georges Izambard, d’un rire narquois, ironise sur les troupes en ville et tous les hommes disponibles qui portent le fusil : « …Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n’ai plus d’illusions. Parce qu’elle est à côté de Mézières – une ville qu’on ne trouve pas – parce qu’elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents pioupious, cette benoîte population gesticule, prud’hommesquement spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de Strasbourg ! C’est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l’uniforme ! C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, le vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres, qui, chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !…Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! C’est mon principe… »
Net et clair, la crainte des carolomacériens et leur patriotisme se transforment en patrouillotisme et les identifient à Monsieur Prud’homme, le personnage du dessinateur Monnier.
Cette lettre n’est pas sans rappeler le poème A la musique, où les mêmes personnages s’y trouvaient décrits ironiquement.

Cependant Arthur Rimbaud dans un sonnet écrit probablement en août, période d’intenses batailles racontées par des correspondants de presse, dresse un tableau de la guerre en marche dont le titre Le Mal dit la folie guerrière.

Le Mal

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu’une folie épouvantable, broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
-Pauvres morts ! Dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! Ô toi qui fis ces hommes saintement !…

-Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Ce poème appelle Le Dormeur du val. Ainsi après la guerre qui génère des hommes morts, la nature les accueille avec bonté. Les deux tercets s’attache à Dieu et à la religion dans une critique sévère.
Les uniformes réciproquement rouges et verts vont aux français et aux prussiens.

Empreint de compassion, plus empathique, depuis Dijon, le capitaine Rimbaud s’émeut dans La Côte d’Or du 11 et 31 août de la détresse des villages alsaciens mais il dit sa confiance dans des chefs qu’il connaît dans un article Armons-nous ! Frédéric prend l’attitude opposée à celle de son fils Arthur.

« Armons-nous !
Pour toutes sortes de raisons que nous avons énumérées déjà, notre département, nous en avons la certitude, ne subira pas la tache honteuse de l’invasion. Bazaine, Mac-Mahon, Palikao, Trochu, se chargent d’anéantir cette armée, ou plutôt ce flot de barbares qui espéraient nous engloutir, nous étouffer sous leur puissante étreinte (…), en toute hâte organisons-nous !, armons nous ! En effet, lorsque l’armée prussienne battue sous Paris, ou même avant dans les plaines de la Champagne, fuira devant nos armées victorieuses, elle encombrera toutes les routes, se sauvant par où elle pourra… »
« … Les villages, les campagnes, les villes, tout est ravagé ; la terre est nue, les femmes sont flétries, les maisons et les églises sont pillées. D’autres vous ont dit ce qu’était Wissembourg après la bataille, mais ce que personne ne vous a conté, car personne n’a osé traverser ce pays depuis le passage des vandales, je vais vous l’apprendre (…) Reichshoffen a perdu les deux tiers de ses habitants. Que sont-ils devenus ? Les uns ont été fusillés, les autres ont tout abandonné, plutôt que de subir le joug honteux des envahisseurs (…) , nous ne voulons pas nous laisser assassiner ni nous faire les esclaves de ces bandits ;
Nous ne voulons pas que nos femmes, que nos filles…
Votre cœur a bondi, n’est-ce pas, vous ne voulez pas, nous ne voulons pas qu’ils commettent toutes ces infamies…
Alors, en toute hâte, organisons-nous ! Armons-nous. »

Le capitaine semble disposer d’informations sur l’avancement des événements militaires. Comme un soldat aguerri, il incite la population à se préparer et à s’armer avec détermination.

Ensuite septembre

Mais il ignore que son fils Arthur va fuguer pour la première fois vers Paris avec l’espoir de faire du journalisme… Et une nouvelle angoisse pour Vitalie ! Parti le 29 août, arrivé le 31août, emprisonné à Mazas pour absence de billet de train à fournir au contrôleur, il ignore tout de la situation tragique qui se joue dans les Ardennes, à Sedan, le 1er septembre après de rudes combats . Le 2 septembre, l’empereur Napoléon III se rend au Château de Bellevue, signe devant Bismarck la capitulation ; prisonnier, il est emmener au Château de Wilhelmshöhe à coté de Cassel. Le 4 septembre la République est proclamée au balcon de l’hôtel de ville de Paris, le général Trochu devient président du Conseil, Gambetta ministre de l’intérieur, Jules Favre ministre des affaires étrangères. La poursuite de la guerre ne fait aucun doute.

Le 3 septembre, c’est avec foi que l’officier Rimbaud dans La Côte d’Or parle de la garde mobile et l’encourage : « Ils ont, ma foi, bon air sous leurs blouses bleues, nos jeunes mobiles (…) Ah ! Le drapeau !…Demandez aux vieux soldats de quel amour, de quelle vénération l’on entoure ce morceau d’étoffe, d’autant plus respecté qu’il est plus vieux, plus maltraité par le temps ou plus déchiré par les balles…Le drapeau (…) , c’est l’âme du régiment (…). » Signé R.

Certes, nous ignorons la date d’écriture du sonnet satirique Rages de Césars mais le départ de l’Empereur déchu pour Wilhelmshöhe aurait pu inspirer le poète dans ce moment. Le manuscrit entre les mains de Paul Demeny est daté d’octobre 1870 (date de sa seconde fugue et il s’agit d’une recopie).

Badinguet

Badinguet

Rages de Césars

L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries,
Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
-Et parfois son œil terne a des regards ardents…

Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
Il s’était dit : « Je vais souffler la Liberté
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! »
La Liberté revit! Il se sent éreinté !

Il est pris. – Oh ! Quel nom sur ses lèvres muettes
Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?
On ne le saura pas. L’Empereur a l’œil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes…
-Et regard filer de son cigare en feu,
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Le 5 septembre, Arthur écrit à Georges Izambard, il demande son secours d’un ton éploré de le sortir de prison, de payer sa dette, son train et de l’accueillir à Douai. « … faites tout ce que vous pourrez et, quand vous recevrez cette lettre, écrivez, vous aussi, je vous l’ordonne, oui, écrivez à ma pauvre mère (quai de la Madeleine, 5, Charlev.) pour la consoler ! Ecrivez-moi aussi, faites tout ! Je vous aime comme un frère, je vous aimerai comme un père.
Je vous serre la main :
Votre pauvre
Arthur Rimbaud
détenu à Mazas

(et si vous parvenez…à Mazas, vous m’emmènerez à Douai avec vos tantes.

Le 11 septembre, Tours devient le siège de la délégation du gouvernement afin d’organiser la résistance et maintenir l’administration.
La jeune IIIè République une et indivisible souhaite poursuivre le combat. Dans La Côte d’Or du 17 septembre, le capitaine Frédéric Rimbaud écrit que tout est urgent.
« Les moments sont précieux ; chaque heure, chaque minute nous approche de la lutte ; soyons donc prêts au premier signal . » Signé R.
Le 19 septembre débute l’encerclement de Paris par les Prussiens.

Arthur accueilli à Douai par Georges Izambard et les sœurs Gindre (Les Chercheuses de poux) a laissé quelques traces de son nouveau patriotisme qui le gagne en septembre 1870. Accompagnant Izambard dans ses exercices de garde national de Douai, le nouveau « patrouillote » Arthur rédige une pétition pour réclamer davantage d’armes.

« Nous soussignés, membres de la légion de la garde nationale sédentaire de Douai, protestons contre la lettre de monsieur Maurice, maire de Douai portée à l’ordre du jour du 18 septembre 1870 (…) il faut à tout prix qu’on leur trouve des armes. C’est aux conseils municipaux, élus par eux, qu’il appartient de leur en procurer (…) Nous aurons à voter dimanche prochain pour les élections municipales, et nous ne voulons accorder nos voix qu’à ceux qui, dans leurs paroles et dans leurs actes, se seront montrés dévoués à nos intérêts. »

Izambard secrétaire du journal du Libéral du nord eut pour collaborateur éphémère Arthur qui adressa un compte rendu de l’assemblée électorale publique houleuse, tenue rue d’Esquerchin et qui parut le 25 septembre en troisième page.

« Réunion publique, rue d’Esquerchin.
Vendredi soir, 23 septembre.
La séance est ouverte à 7 heures.
L’ordre du jour est la formation d’une liste électorale. Le citoyen président donne lecture de deux listes électorales, puis d’une troisième dite de conciliation.
Le citoyen Jeanin trouve charmante l’idée de cette liste de conciliation, qu’il appelle liste des malins : il fait ressortir que certains candidats connus pour leurs opinions réactionnaires ou pour leur nullité, ont l’immense avantage d’être portés sur deux, même sur trois listes : naturellement les candidats sérieux et convaincus ne figurent que sur une seule liste.
Cette remarque faite d’une façon vive et nette, acquiert l’essentiel de tout auditoire.
Le citoyen président propose, pour composer une nouvelle liste électorale, de voter, et d’accepter ou de rejeter chacun des candidats nommés sur les trois premières listes.
Un des citoyens accesseurs égrène le chapelet des conciliables : presque tous sont rejetés avec un entrain splendide.
On propose des noms nouveaux.
Les citoyens Jeanin, Petit, et quelques autres, déclinent l’honneur de figurer sur la liste.
Une petite Lanterne assez agréablement bouffonne est faite par le citoyen de silva [sic]: il dresse un jugement d’outre-tombe à l’ancien conseil municipal, et conte les aventures de certain carillon.
La séance se termine avec la composition de la nouvelle liste : elle est intitulée liste recommandée aux républicains démocrates.
Un citoyen fait remarquer que tout Français, aujourd’hui, doit être républicain démocrate, qu’en conséquence le titre de cette liste la recommande à tous les citoyens.
La réunion se dissout à dix heures. »

La récurrence du mot citoyen donne toute l’ironie voulue à cet article, Izambard lui en fit un reproche tonitruant. Ce mot pourtant se trouvera aussi dans le vocabulaire du père.

Quant au capitaine Rimbaud, les premières contributions dans Le Progrès de la Côte d’Or apparaissent les 23 et 26 septembre. Frédéric se pose en résistant et c’est une harangue militaire pour mener la guérilla.

«  Défense du pays par les habitants
Lorsque les citoyens se sont armés pour faire respecter leur asile et conserver la liberté, leur bien le plus précieux, ils font à l’ennemi une guerre terrible. Elle n’a rien de méthodique et met la science en défaut : des combats journaliers, des actions de détail, des apparitions soudaines, des marches, des contre-marches, des fuites précipitées ; jamais de grandes batailles. Aujourd’hui ils résistent de front et obligés de céder, on les verra demain sur les derrières de l’ennemi. Tantôt ils occupent les forêts, les cols et les sommités des montagnes ; tantôt ils en descendent pour se précipiter sur des corps isolés, qu’ils enveloppent ou dispersent. Dans ces actions de détail, celui qui connaît le mieux le pays a un immense avantage ; c’est presque dire que le défenseur doit tôt ou tard triompher de l’attaquant. Les succès que peut avoir l’ennemi n’ont pas de grandes conséquences dans une contrée où les défenseurs ont tant de moyens de lui échapper, pour se rallier et reparaître ensuite aussi redoutables qu’auparavant. Est-il vaincu, au contraire sa position est affreuse ; il ne peut qu’à grand’peine rassembler ses débris ; entouré de toutes parts, il doit se frayer par la force un chemin au travers des bois, des défilés, etc… ; les soldats égarés périssent sous les coups des citoyens. »
Signé Le capitaine Rimbaud

Et sa leçon de stratégie se développe encore d’avantage dans le second article dans lequel il cite Quinte-Curce, historien romain d’Alexandre le Grand.

« Manière de se faire jour à travers l’ennemi
Ce n’est qu’à la dernière extrémité, et quand il ne reste plus aucune ressource, que l’on prend le parti de se faire jour à travers l’ennemi, mais il ne faut jamais manquer de tenter ce dernier moyen, plutôt que de mettre bas les armes et de se rendre à discrétion.
On se formera en masse régulière par division ou peloton, et non en masse confuse et sans ordre. Chaque officier conduira son peloton, et cherchera à lui inspirer le courage nécessaire en pareille circonstance.
Si on a de l’artillerie, on le fera marcher au milieu de l’infanterie, serrée essieu contre essieu, mais seulement sur deux canons de front ; car, sans cela, il serait impossible de se faire un passage.
Les mitrailleuses seront placées aux angles.
Le bataillon le plus intrépide marchera en avant, les artilleurs et les blessés, serrés en groupes, entoureront les pièces. Les flancs seront formés par des sections serrées en masse ; un bataillon, ou une deux compagnies formeront la queue. La colonne ainsi formée s’avance au pas de charge, en profitant des accidents du terrain pour se dérober à la vue de l’ennemi (autant que possible) ; à 50 pas de l’ennemi, la tête des troupes fait une décharge, et ensuite tout s’ébranle précipitamment en jetant de grand cris. Si on a le bonheur de se faire jour, les compagnies de la queue font de suite l’arrière-garde.
On ne peut se faire jour à travers l’ennemi sans éprouver des pertes, mais la gloire que l’on acquiert dans un pareil fait d’armes est impérissable et efface ordinairement les fautes que l’on a pu commettre précédemment.
Exemple : la nuit s’approchait ; la situation était affreuse, et on ne doutait pas d’avoir sur les bras une armée entière. Dans cette extrémité évidente à tous les yeux, il ne vient à l’esprit de personne, officiers ou soldats, de capituler. Mourir tous jusqu’au dernier, plutôt que de se rendre, fut la seule alternative qui se présenta à ces braves gens. Le chef fit former sa colonne et ordonna de se faire jour, en marchant sur un point où l’on devait être rejoint par une division.
Se faire jour à la baïonnette est un effort décisif et désespéré, une lutte d’homme corps à corps, un engagement énergique où, selon le mot de Quinte-Curce, le pied du combattant s’attache au pied de l’ennemi. »
Signé le capitaine R.

Il y a une interrogation sur le passage du capitaine Rimbaud à Tours pour une mission, comme envoyé spécial, en effet un article du 27 septembre daté de Tours paraît dans La Côte d’Or.
« …il n’est pas aussi facile d’avoir raison d’une nation qui ne veut pas de maître étranger, pas plus qu’elle ne consent à céder un pouce de son territoire ou une pierre de ses forteresses. » 30/9 « F »

Et octobre

Le 27 septembre Rimbaud prenait le chemin du retour pour Charleville où l’attendait une mère aux abois et très en colère. Elle lui mit une belle raclée qui constitua une humiliation de plus, devant son professeur qui le raccompagnait. Devant le devoir de reprendre les études, il prend le large vers le 6 ou 7 octobre avec pour projet de devenir journaliste (voir l’article Arthur Rimbaud et sa fugue d’octobre 1870).

Pendant que le petit poucet rêveur égrène des rimes par monts et par vaux et expérimente la liberté libre, le capitaine Rimbaud ne lâche pas la plume pour exhorter ses compatriotes bourguignons.
Dans sa troisième communication dans Le Progrès de la Côte d’Or paraît le 1er octobre un article détonnant dans lequel l’arabisant cite Voltaire et son Mahomet.

«  En guerre, tout pour la guerre !
Il n’y a pas de malheurs, de catastrophes, de violences qui soient comparables à une invasion… C’est la peste, c’est l’infamie, ce sont tous les fléaux à la fois : pour l’empêcher, tous les moyens sont bons. Surtout des fusils, de la poudre et du plomb, de l’activité et de la discipline, mais pas de paroles inutiles. Il faut faire parler la poudre : voilà, pour le moment, le meilleur discours, si on ne veut pas l’extermination de la France.
Disons avec Voltaire :
« Exterminez, grand Dieu ! De la terre où nous sommes
Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes ».  Signé Le capitaine R.

Quinte-Curce et Voltaire cités, comme son fils, Frédéric Rimbaud avait des lettres.
Et parlant de ces personnalités, le capitaine réclame dans son article du 7 octobre dans La Côte d’Or un homme providentiel.
«  Aujourd’hui, comme en 1814, le peuple, la nation tout entière est prête à marcher, et elle demande à cors et à cris un homme pour la conduire à l’ennemi… »
Cet homme attendu serait un général : « ..Des ordres et des cartouches ! écrivait le général de 1814 à l’autorité d’alors. Des cartouches et un général ! Ne cesserons-nous de demander à nos administrateurs d’aujourd’hui ! »

Le 18 octobre, un article signé Effer dans La Côte d’Or traduit le secret espoir des journaux allemands de voir leurs troupes entrer à Paris, pour l’anniversaire de la bataille Leipzig ; son envolée s’achève cependant avec un optimisme de rigueur : « …il faut savoir tirer parti de toutes richesses. That is the question ! » Hamlet et le pessimisme qui suit la question sont contraire au positivisme du capitaine, lui qui refuse toute idée de défaite et surtout pas le suicide.

Le même jour dans Le Progrès de la Côte d’Or, dans un long article argumenté, le capitaine R. fait allusion à l’histoire, à des citations et à la tactique convoquant les écrits du général Foy et le marquis de Lafayette.

« A propos des prochaines élections et nominations des chefs de la garde nationale mobilisées, qui pourraient concourir avantageusement à la défense nationale.
Le soldat français ne considère, disait un grand génie, ni la force physique, ni même beaucoup de bravoure extraordinaire, pourvu que son chef ne soit pas poltron, mais, ce qu’il veut en lui, ce qui lui donne confiance, c’est la certitude que son général, son colonel, son capitaine, enfin celui sous lequel il marche, est savant, et assez savant, selon son grade, pour connaître tout ce qui peut lui arriver, et le prévoir en combattant. (…)
Les Hoches, les Marceau, les Kléber et autres généraux de la République, qui ont sauvé la France, sortaient de la classe des sous-officiers et avaient, lorsqu’ils ont été appelés à des grades supérieurs, travaillé jour et nuit pour acquérir une bonne instruction militaire. Et encore n’ont-ils pas été nommés dans une heure, comme on va le faire bientôt. C’est une erreur de croire qu’on apprendra l’art de la guerre par l’usage et par l’expérience d’une campagne sans aucune autre étude : il faut des principes et une méthode. (…)
Aujourd’hui, avec les nouvelles armes, il faut une autre tactique, de l’artillerie, des mitrailleuses et de bons officiers connaissant au moins les petites opérations de la guerre, qu’on a tant négligées depuis l’entrée en campagne.
En résumé, pour chefs de la garde nationale mobilisée, qui sera très probablement appelée à marcher, il faudrait pouvoir nommer des hommes assez capables, animés de sentiments patriotiques, et énergiques, mais pas trop vieux ; il faudrait savoir discerner les bons de ceux qui promettent plus de beurre que de pain. Enfin, en fait de pareilles élections, on doit surtout se rappeler le proverbe : Comme on fait son lit on se couche. »

Passion, solennité, le soldat capitaine met en garde contre l’imprévoyance et recommande l’attention de ceux dont le rôle est le choix des hommes aguerris à l’art de la guerre.

Bataille de Dijon

Bataille de Dijon

Les 29 et 30 octobre commencent la bataille de Dijon et plus question de journaux, la publication reprendra après le départ des Prussiens le 30 décembre 1870. Le capitaine Rimbaud a-t-il combattu avec les francs-tireurs ? Rien ne l’indique et encore moins les souvenirs de Verlaine qui le disait promu colonel devant l’ennemi. D’ailleurs la pension de réversion que touchera Vitalie sera celle de son feu capitaine.

Le 27 octobre voyait la capitulation de Metz, le déshonneur du Maréchal Bazaine passif qui remettait « Metz la pucelle » entre les mains prussiennes sans avoir combattu réellement pour se sortir du blocus. Il sera jugé et condamné à mort mais gracier par Mac-Mahon!

Puis novembre

Fin octobre, c’est justement le retour des deux garçons, Frédéric de retour du siège de Metz dont il a pu s’échapper et de son frère Arthur qui revient de son tour en Belgique et de son second et dernier séjour à Douai. Il écrit à Izambard et lui crie son ennui, depuis Charleville, le 2 novembre 1870

Monsieur,

-A vous seul ceci-
Je suis rentré à Charleville un jour après vous avoir quitté. Ma mère m’a reçu et je suis là… tout à fait oisif. Ma mère ne me mettrait en pension qu’en janvier 71.
Eh bien, j’ai tenu ma promesse.
Je meurs ; je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous ? Je m’entête affreusement à adorer la liberté libre et un tas de choses que « ça fait pitié n’est-ce pas ? » Je devrais repartir aujourd’hui même, je ne le pouvais ; j’étais vêtu de neuf, j’aurai vendu ma montre, et vive la liberté ! Et je voulais repartir encore bien des fois. Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches, et sortons.-Mais je resterai, je resterai. Je n’ai pas promis cela. Mais je le ferai pour mériter votre affection. Vous me l’avez dit. Je la mériterai.
La reconnaissance que je vous ai, je ne saurais vous l’exprimer plus que l’autre jour. Je vous le prouverai ! Il s’agirait de faire quelque chose pour vous que je mourrais pour le faire- je vous en donne ma parole.
J’ai encore un tas de choses à dire…
« Ce sans cœur » de
Rimbaud
Guerre ; pas de siège de Mézières. Pour quand ? On n’en parle pas ; j’ai fait votre commission à M. Deverrière, et s’il faut faire plus, je le ferai.- Par ici, par là, des francs-tirades. Abominable prurigo d’idiotisme, tel est l’esprit de la population. On entend de belles, allez. C’est dissolvant.

« Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches, et sortons », c’est ce que ne tardent pas à faire Arthur et son ami Ernest Delahaye qui se retrouvent pour courir la ville et au-delà des fortifications de Mézières jusqu’au bois d’Amour dont le génie est chargé d’abattre les tilleuls en vue de préparer la mise en défense de la citadelle.
Le Progrès des Ardennes, journal fondé par Emile Jacoby (le photographe deux frères Rimbaud en communiants) , annonce le 13 novembre la rentrée des classes pour le 16 du mois.
Ce journal dont le premier numéro date du 8 novembre a pour devise « Dévoilez à l’homme la cause de ces maux », il se dit politique, littéraire, agricole et industriel.
Nos deux compères sous les pseudonymes de Jean Baudry et Charles Dhayle envoient des poèmes et des écrits au journal. C’est ainsi que l’on suppute que le Dormeur du Val fut imprimé dans l’un des numéros de novembre.

manuscrit de Le Dormeur du val

manuscrit de Le Dormeur du val

Le Dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Ce poème remis à Paul Demeny lors de sa fugue d’octobre fut probablement composé lors de son premier passage ou durant le second séjour à Douai. Charle-Marie des Granges, professeur au lycée Charlemagne à Paris dit l’avoir lu dans le Progrès des Ardennes.

Le sonnet est une charge puissante contre la guerre ; sans prononcer le mot et encore moins celui de mort, l’émotion est à son comble quand le dernier vers tombe sur les trous rouges qui répondent au trou de verdure.
Ce poème ouvre aujourd’hui l’entrée du musée de la guerre de 1870 et de l’annexion en regard de celui de Ferdinand Freiligrath dont on ne peut vanter que la violence et le nationalisme. (voir Rimbaud vivant n°53 de juin 2014).

Rimbaud récidive avec un pamphlet dont l’objet tient dans la portée ridicule du portrait qu’il fait de Bismarck à cette époque, alors en train de mener les premières négociations avec Thiers à Versailles. Le Progrès des Ardennes le publie le 25 novembre 1870. Il s’agit d’une fantaisie patriotique.

Le Rêve de Bismarck
( Fantaisie)

C’est le soir. Sous sa tente, pleine de silence et de rêve, Bismarck, un doigt sur la carte de France, médite ; de son immense pipe s’échappe un filet bleu.
Bismarck médite. Son petit index crochu chemine, sur le vélin, du Rhin à la Moselle, de la Moselle à la Seine ; de l’ongle, il a rayé imperceptiblement le papier autour de Strasbourg : il passe outre.
A Sarrebruck, à Wissembourg, à Woerth, à Sedan, il tressaille, le petit doigt crochu : il caresse Nancy, égratigne Bitche et Phalsbourg, raie Metz, trace sur les frontières de petites lignes brisées, – et s’arrête…
Triomphant, Bismarck a couvert de son index l’Alsace et la Lorraine ! -Oh ! Sous son crâne jaune, quels délires d’avare ! Quels délicieux nuages de fumée répand sa pipe bienheureuse !…

*
Bismarck médite. Tiens ! Un gros point noir semble arrêter l’index frétillant. C’est Paris.
Donc, le petit ongle mauvais, de rayer le papier, de-ci, de-là, avec rage, – enfin de s’arrêter…Le doigt reste là, moitié plié, immobile.
Paris ! Paris ! – Puis, le bonhomme a tant rêvé l’œil ouvert que, doucement, la somnolence s’empare de lui : son front penche vers le papier ; machinalement, le fourneau de sa pipe, échappée à ses lèvres, s’abat sur le vilain point noir…
Hi ! povero ! en abandonnant sa pauvre tête, son nez, le nez de M. Otto de Bismarck s’est plongé dans le fourneau ardent…Hi! povero ! va povero ! Dans le fourneau incandescent de la pipe…, hi! Povero ! Son index était sur Paris !…
Fini le rêve glorieux !

*
Il était si fin, si spirituel, si heureux, ce nez de vieux premier diplomate ! – Cachez, cachez ce nez !…
Eh bien, mon cher, quand, pour partager la choucroute royale, vous rentrerez au palais [lacune] avec des cris de dame [lacune] dans l’histoire, vous porterez éternellement ce nez carbonisé entre vos yeux stupides !…
Voilà ! Fallait pas rêvasser !
Jean Baudry

Et pour finir décembre et janvier

Dans le numéro du 29 décembre, Jacoby, dans la correspondance, adresse, à Arthur et Ernest, cet avis : « MM. Jean Baudry et Charles Dhayle, vos articles m’intéressent, mais soulevez un peu le loup de votre bavolet. » Ils n ‘auront pas le temps de le faire.

Bombardement de Mézières

Bombardement de Mézières

Le 14 décembre, la place forte de Mézières, tenue par le général Mazel est encerclée par la 14ème division sous commandement du général von Manteuffel. Le 30 décembre, la capitulation est refusée, le 31, au lever du soleil jusqu’au soir, la citadelle est bombardée par quatre-vingts canons. Six mille trois cent dix-neuf obus détruisent grandement Mézières, deux cent soixante-deux maisons sont détruites et le collège de Charleville reçoit quatorze obus. Quel feu d’artifice ! Arthur le découvre depuis les hauteurs de Charleville. Bonne année 1871. Le 1er janvier Mézières capitule. Mais la préoccupation d’Arthur va à son camarade Ernest. A-t-il péri dans le bombardement ? Il se retrouveront pour déplorer la destruction de la maison qui imprimait Le Progrès des Ardennes.

Quant à Effer, sa signature réapparaît le 6 janvier 1871 dans La Côte d’Or, en première page et dit sa foi en la France. Frédéric Rimbaud s’essayera à la politique en commentant les événements à suivre : la Commune .

Le 28 janvier l’armistice est signé et il exclut le département de la côte d’Or pour humilier Garibaldi et les corps volontaires qui avaient bien résisté. La ville de Dijon, impériale encore 8 mois, sous le joug prussien, reçoit en 1899 la Légion d’honneur pour sa résistance le 30 octobre 1870.

A distance, dans le même temps, le père et le fils, tout en l’ignorant, se parlent. Frédéric, construit par sa carrière militaire, exprime son conservatisme et son allégeance à l’Empereur mais signifie son désappointement devant la soumission dans la défaite. Alors que son fils Arthur, dans sa prise de conscience politique, exprime son intérêt pour des idées progressistes dont il mesurera par ailleurs l’étendue idéologique.

Sources :

– C.Bondenham – Rimbaud et son père, Les Belles Lettres

-JM. Carré – Lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Gallimard

-Y.Hureaux – Un Ardennais nommé Rimbaud, La Nuée bleue/L’Ardennais

-JJ. Lefrère – Arthur Rimbaud, Fayard

-F.Roth – La Guerre de 70, Fayard

-A.Guyaux – Oeuvres complètes, Gallimard