Fongaro

Ornières et le motif religieux

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A droite l’aube d’été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de fééries. En effet : des chars chargés d’animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ; – vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, plein d’enfants attifés pour une pastorale suburbaine ; – Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d’ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

 

Le 13 mai 1871, Arthur Rimbaud, depuis Charleville, dans sa lettre adressée à son professeur de rhétorique, Georges Izambard, alors que ce dernier venait de retrouver un poste au lycée de Cherbourg, lui lance cet ironique reproche : « […] vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière ». Nous devons comprendre qu’il suit un bon chemin tout tracé, teinté de conformisme.  Arthur reprend le terme dans une des Illuminations qui révèle Ornières, moins analysée que d’autres poèmes de ce recueil. Et l’ensemble de la critique s’accorde un tant soit peu pour le commenter sur le même schéma, seuls Bruno Claisse et Antoine Fongaro y découvrent des particularités ironiques, signes de dérision :  marque de fabrique chez Rimbaud. Claisse délivre une herméneutique précise du poème et Fongaro qui valide son commentaire, se contente d’apporter quelques notes qui toutefois éclairent le texte sur des détails précis. Suzanne Bernard souligne que le thème est fourni par le titre alors que d’ordinaire la plupart des Illuminations porte des titres plus ou moins mystificateurs. Que signifie alors Ornières et à quel synonyme pourrait-on le rattacher ? Si on ne prend pas au sens figuré le mot « ornière », il trouverait un écho dans le mot « vie » ou chemin de vie comme Arthur le rappelle à son professeur. Et alors, la marque du pluriel renvoie à nos propres vies, chemins de vie selon l’hyperbole « mille ». Langage hyperbolique fréquent chez Rimbaud comme par exemple dans Après le déluge : « …aux cent mille autels de la cathédrale ». La critique signifie aussi des points de raccordements de termes à d’autres illuminations ou encore à des textes qu’il aurait pu lire par ailleurs. Quoiqu’il en soit le discours tenu dans ce poème semble tout aussi voilé et nous y rechercherons des motifs religieux puisqu’il s’agit de la « vie » et que celle-ci est faite de creux et de bosses, d’échecs et de réussites tout comme ce paradigme « Ornières ». Nous rappelons qu’Arthur Rimbaud disposait d’une très forte éducation catholique imposée par sa mère, Vitalie, d’une ample formation latine et que de nombreux poèmes, vers zutiques, proses proposent des réflexions ayant trait à la religion.

D’abord le titre, « ornière(s) », selon le dictionnaire Le Petit Robert, signifie une trace plus ou moins profonde que les roues des voitures creusent dans les chemins ou encore chemin tout tracé (habituel et routinier). Il est remarquable de noter que dans ce poème, Arthur Rimbaud suggère des ornements, des ornementations, tout comme il utilise le verbe attifer qui signifier orner, parer avec une recherche excessive ou d’une manière ridicule, accoutrer et encore pourrait-on ajouter féérique. Enfin, le sujet du poème tient dans le travestissement du monde imagé par la troupe de comédiens qui déambule. Force est de reconnaître des similitudes à tous ces mots. Tout comme, Arthur Rimbaud a travaillé sur la Bible, à Roche, pour écrire Une saison enfer, rien ne s’oppose à ce qu’il ait pu la consulter pour écrire des Illuminations. Et les emprunts à la métaphore, l’image et la parabole pour construire un discours pourrait laisser entendre qu’il y ait trouvé aussi sa forme.

Dans La Sainte Bible avec des petites notes, par feu Mr. David Martin, Ministre du S. Evangile à Utrecht chez Jean Rodolphe IM-Hoff à Basle. M.DCC.XXXVL, on lit dans le psaume 65, verset 12 « Tu couronnes l’année de tes biens, et tes ornières* font couler la graisse ». Dans une traduction d’aujourd’hui : « Tu couronnes l’année de tes biens et ton passage apporte l’abondance ».

La note qui renvoie dans cet ouvrage à * : « les ornières sont les traces un peu profondes que les chariots font sur la terre où ils roulent ; et comme dans le style de l’écriture sainte les nuées sont le chariot de Dieu, les ornières sont ici les traces que sont les nuées par l’abondance d’eau qu’elles verse sur la terre, en courant dans l’air, par les vents qui les agitent ».

Il ne nous échappe pas qu’Arthur a écrit « mille rapides ornières de la route humide » et que les chariots seront du défilé féérique qui va suivre. Le discours biblique offre cette dimension fantastique et merveilleuse.

Puis Arthur Rimbaud dépeint un paysage dans une « évocation allégorique de l’aube, le parc, le ciel étoilé où la déesse nuit s’enfuit sur son char attelé de chevaux noirs (obscurité fuyante) » et dont « la course de la déesse se dédouble en une cavalcade » selon Paul Claes. C’est « le moment de l’aube […] l’instant solennel où la nature morte reprend vie » pour Jean-Pierre Giusto. « Dans un relevé précis au début » pour Borer, dans un « petit tableau […] tout s’anime – les feuilles – la brume – les bruits » pour Albert Py, « Tout ici permet de goûter à la multiplicité des sensations, cinétiques, auditives, visuelles et qui célèbrent la vie » comme le précise Bruno Claisse et où il note encore le « chromatisme qui embellit les tons les plus sombres ». Pierre Brunel attire l’attention sur « aube » signifiant de la lumière et le « talus » tenant de l’obscurité.

C’est une vision biblique qui se déroule sous nos yeux. Rimbaud convoque la Genèse : « La terre n’était que chaos et vide. Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’Esprit de Dieu planait au-dessus de l’eau » (Genèse 1, 2) ; « Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres nuit. Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le premier jour » (Genèse 1,5). Trois coloris sont associés dans ce tableautin : le blanc, le vert et le violet. Le blanc pour la virginité, la foi, la joie, la gloire, le martyr tout comme les chevaux de l’Apocalypse « Et ecce equus albus » Ap 19, 11.  Le vert rappelle le printemps et donc l’éveil de la nature et qui symbolise les joies du paradis. Eden qui se trouve être présenté dans le mot « parc ». Le violet qui convient aux temps de pénitence. Les rois de France le prenaient quand ils étaient en deuil et comme leur drap mortuaire. Et si l’on associait le blanc au violet, nous aurions le rose qui est dans la liturgie la couleur de l’aurore.

Dans l’esprit de Rimbaud, il fait naître une image idéale d’un monde neuf avec des hommes nouveaux, thème qui fait partie de ses revendications et de sa poésie de combat. Comment ne pas voir une proximité avec Après le déluge des « mille rapides ornières de la route humide » et un défilé de chevaux lancés « au grand galop », métaphore révolutionnaire de l’insurrection. L’eau est un motif central qui lave le passé, nourrit le futur dont nous n’avons aucune garantie de changement réel. La rapidité peut prendre divers sens : la fugacité de la vie et/ou le mouvement.

Les évangiles décrivent Jésus toujours en mouvement « Je suis le chemin » Jean 14, 6. La métaphore du chemin est également un fil conducteur dans la Bible, pour évoquer la relation à Dieu : « marche avec ton Dieu », « Suivre les chemins de Dieu », « Marche sur les pas de ton Dieu », ainsi nombre d’expressions rendent compte de la vie de l’homme, de sa conduite, de son mode de vie.

Alors, Rimbaud dans son poème va donc s’attacher à décrire le comportement humain dans un « défilé de féries », soit un monde fantastique, un spectacle splendide et merveilleux mais il « veut dénoncer l’exhibitionnisme   des sociétés contemporaines, condamnés au divertissement de plus en plus spectaculaire, par leur profond ennui » précise Bruno Claisse. Son ami Ernest Delahaye évoque dans Souvenirs familiers à propos de Rimbaud la présence d’un cirque ambulant international américain qui paradait sur la Place Ducale de Charleville. Il écrit : « Rimbaud se rendit-il compte que son imagination était frappée ? Je pense que non, il en parla à peine et les Illuminations, bien plus tard, devaient reproduire une série d’images très nettes, mais emmagasinées, gardées inconsciemment : « Défilé de fééries. En effet : des chars […] suburbaine ». Telle est la partie la plus importante du poème intitulé Ornières ». Il est vrai qu’il recourt à l’image des comédiens et de la comédie aussi dans Enfance III, « Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçu sur la route à travers la lisière du bois », Parade, « Des drôles très solides », Scènes « L’ancienne comédie poursuit ses accords et divise ses idylles », Fêtes d’hiver ou encore dans l’Alchimie du verbe à propos « des peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques » et convoque «  carrosse » et « corbillard » dans Nocturne vulgaire.

Tout va aller très vite, « au grand galop », tout est coloré, bigarré dans une idée d’amoncellement qui passe par une seule phrase sans verbe qui donne le mouvement où trois cortèges s’enchaînent dont « un défilé final devient un spectacle funèbre » conclut Louis Forestier. Les notes ironiques irradient le texte par d’abondantes décorations, des mots comme « attifés », « pastorale suburbaine », « même » caustique dans ce contexte et jusqu’à la couleur des juments « bleues et noires » dont Antoine Fongaro a noté la correction dans l’autographe de brunes en bleues Dans ce même élan se trouvent mêlés la vie et le tragique.

L’évocation de la passion et la moquerie qui est y attachée avec le couronnement d’épine, le manteau rouge dont le Christ est attifé, véhicule le récit biblique. L’évangile de Matthieu 19,14 dit : « Laissez venir à moi les petits enfants car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent » font écho aux enfants et à la pastorale qui est un mot à connotation spirituelle. La référence divine se trouve être dans le chiffre trois comme la triple chute du Christ qui rappelle la chute de l’homme et Jésus tombe pour nous relever.

En vérité, dans un cadre naturel, source de vie, un défilé métaphorique de la vie pose la question de l’orgueil et de la vanité où le paraître l’emporte sur l’être jusque dans la mort dont les panaches noirs révèlent à l’extrême cette vanité.