Ernest Delahaye

Ornières et le motif religieux

EPSON MFP image

A droite l’aube d’été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de fééries. En effet : des chars chargés d’animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ; – vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, plein d’enfants attifés pour une pastorale suburbaine ; – Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d’ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

 

Le 13 mai 1871, Arthur Rimbaud, depuis Charleville, dans sa lettre adressée à son professeur de rhétorique, Georges Izambard, alors que ce dernier venait de retrouver un poste au lycée de Cherbourg, lui lance cet ironique reproche : « […] vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière ». Nous devons comprendre qu’il suit un bon chemin tout tracé, teinté de conformisme.  Arthur reprend le terme dans une des Illuminations qui révèle Ornières, moins analysée que d’autres poèmes de ce recueil. Et l’ensemble de la critique s’accorde un tant soit peu pour le commenter sur le même schéma, seuls Bruno Claisse et Antoine Fongaro y découvrent des particularités ironiques, signes de dérision :  marque de fabrique chez Rimbaud. Claisse délivre une herméneutique précise du poème et Fongaro qui valide son commentaire, se contente d’apporter quelques notes qui toutefois éclairent le texte sur des détails précis. Suzanne Bernard souligne que le thème est fourni par le titre alors que d’ordinaire la plupart des Illuminations porte des titres plus ou moins mystificateurs. Que signifie alors Ornières et à quel synonyme pourrait-on le rattacher ? Si on ne prend pas au sens figuré le mot « ornière », il trouverait un écho dans le mot « vie » ou chemin de vie comme Arthur le rappelle à son professeur. Et alors, la marque du pluriel renvoie à nos propres vies, chemins de vie selon l’hyperbole « mille ». Langage hyperbolique fréquent chez Rimbaud comme par exemple dans Après le déluge : « …aux cent mille autels de la cathédrale ». La critique signifie aussi des points de raccordements de termes à d’autres illuminations ou encore à des textes qu’il aurait pu lire par ailleurs. Quoiqu’il en soit le discours tenu dans ce poème semble tout aussi voilé et nous y rechercherons des motifs religieux puisqu’il s’agit de la « vie » et que celle-ci est faite de creux et de bosses, d’échecs et de réussites tout comme ce paradigme « Ornières ». Nous rappelons qu’Arthur Rimbaud disposait d’une très forte éducation catholique imposée par sa mère, Vitalie, d’une ample formation latine et que de nombreux poèmes, vers zutiques, proses proposent des réflexions ayant trait à la religion.

D’abord le titre, « ornière(s) », selon le dictionnaire Le Petit Robert, signifie une trace plus ou moins profonde que les roues des voitures creusent dans les chemins ou encore chemin tout tracé (habituel et routinier). Il est remarquable de noter que dans ce poème, Arthur Rimbaud suggère des ornements, des ornementations, tout comme il utilise le verbe attifer qui signifier orner, parer avec une recherche excessive ou d’une manière ridicule, accoutrer et encore pourrait-on ajouter féérique. Enfin, le sujet du poème tient dans le travestissement du monde imagé par la troupe de comédiens qui déambule. Force est de reconnaître des similitudes à tous ces mots. Tout comme, Arthur Rimbaud a travaillé sur la Bible, à Roche, pour écrire Une saison enfer, rien ne s’oppose à ce qu’il ait pu la consulter pour écrire des Illuminations. Et les emprunts à la métaphore, l’image et la parabole pour construire un discours pourrait laisser entendre qu’il y ait trouvé aussi sa forme.

Dans La Sainte Bible avec des petites notes, par feu Mr. David Martin, Ministre du S. Evangile à Utrecht chez Jean Rodolphe IM-Hoff à Basle. M.DCC.XXXVL, on lit dans le psaume 65, verset 12 « Tu couronnes l’année de tes biens, et tes ornières* font couler la graisse ». Dans une traduction d’aujourd’hui : « Tu couronnes l’année de tes biens et ton passage apporte l’abondance ».

La note qui renvoie dans cet ouvrage à * : « les ornières sont les traces un peu profondes que les chariots font sur la terre où ils roulent ; et comme dans le style de l’écriture sainte les nuées sont le chariot de Dieu, les ornières sont ici les traces que sont les nuées par l’abondance d’eau qu’elles verse sur la terre, en courant dans l’air, par les vents qui les agitent ».

Il ne nous échappe pas qu’Arthur a écrit « mille rapides ornières de la route humide » et que les chariots seront du défilé féérique qui va suivre. Le discours biblique offre cette dimension fantastique et merveilleuse.

Puis Arthur Rimbaud dépeint un paysage dans une « évocation allégorique de l’aube, le parc, le ciel étoilé où la déesse nuit s’enfuit sur son char attelé de chevaux noirs (obscurité fuyante) » et dont « la course de la déesse se dédouble en une cavalcade » selon Paul Claes. C’est « le moment de l’aube […] l’instant solennel où la nature morte reprend vie » pour Jean-Pierre Giusto. « Dans un relevé précis au début » pour Borer, dans un « petit tableau […] tout s’anime – les feuilles – la brume – les bruits » pour Albert Py, « Tout ici permet de goûter à la multiplicité des sensations, cinétiques, auditives, visuelles et qui célèbrent la vie » comme le précise Bruno Claisse et où il note encore le « chromatisme qui embellit les tons les plus sombres ». Pierre Brunel attire l’attention sur « aube » signifiant de la lumière et le « talus » tenant de l’obscurité.

C’est une vision biblique qui se déroule sous nos yeux. Rimbaud convoque la Genèse : « La terre n’était que chaos et vide. Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’Esprit de Dieu planait au-dessus de l’eau » (Genèse 1, 2) ; « Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres nuit. Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le premier jour » (Genèse 1,5). Trois coloris sont associés dans ce tableautin : le blanc, le vert et le violet. Le blanc pour la virginité, la foi, la joie, la gloire, le martyr tout comme les chevaux de l’Apocalypse « Et ecce equus albus » Ap 19, 11.  Le vert rappelle le printemps et donc l’éveil de la nature et qui symbolise les joies du paradis. Eden qui se trouve être présenté dans le mot « parc ». Le violet qui convient aux temps de pénitence. Les rois de France le prenaient quand ils étaient en deuil et comme leur drap mortuaire. Et si l’on associait le blanc au violet, nous aurions le rose qui est dans la liturgie la couleur de l’aurore.

Dans l’esprit de Rimbaud, il fait naître une image idéale d’un monde neuf avec des hommes nouveaux, thème qui fait partie de ses revendications et de sa poésie de combat. Comment ne pas voir une proximité avec Après le déluge des « mille rapides ornières de la route humide » et un défilé de chevaux lancés « au grand galop », métaphore révolutionnaire de l’insurrection. L’eau est un motif central qui lave le passé, nourrit le futur dont nous n’avons aucune garantie de changement réel. La rapidité peut prendre divers sens : la fugacité de la vie et/ou le mouvement.

Les évangiles décrivent Jésus toujours en mouvement « Je suis le chemin » Jean 14, 6. La métaphore du chemin est également un fil conducteur dans la Bible, pour évoquer la relation à Dieu : « marche avec ton Dieu », « Suivre les chemins de Dieu », « Marche sur les pas de ton Dieu », ainsi nombre d’expressions rendent compte de la vie de l’homme, de sa conduite, de son mode de vie.

Alors, Rimbaud dans son poème va donc s’attacher à décrire le comportement humain dans un « défilé de féries », soit un monde fantastique, un spectacle splendide et merveilleux mais il « veut dénoncer l’exhibitionnisme   des sociétés contemporaines, condamnés au divertissement de plus en plus spectaculaire, par leur profond ennui » précise Bruno Claisse. Son ami Ernest Delahaye évoque dans Souvenirs familiers à propos de Rimbaud la présence d’un cirque ambulant international américain qui paradait sur la Place Ducale de Charleville. Il écrit : « Rimbaud se rendit-il compte que son imagination était frappée ? Je pense que non, il en parla à peine et les Illuminations, bien plus tard, devaient reproduire une série d’images très nettes, mais emmagasinées, gardées inconsciemment : « Défilé de fééries. En effet : des chars […] suburbaine ». Telle est la partie la plus importante du poème intitulé Ornières ». Il est vrai qu’il recourt à l’image des comédiens et de la comédie aussi dans Enfance III, « Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçu sur la route à travers la lisière du bois », Parade, « Des drôles très solides », Scènes « L’ancienne comédie poursuit ses accords et divise ses idylles », Fêtes d’hiver ou encore dans l’Alchimie du verbe à propos « des peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques » et convoque «  carrosse » et « corbillard » dans Nocturne vulgaire.

Tout va aller très vite, « au grand galop », tout est coloré, bigarré dans une idée d’amoncellement qui passe par une seule phrase sans verbe qui donne le mouvement où trois cortèges s’enchaînent dont « un défilé final devient un spectacle funèbre » conclut Louis Forestier. Les notes ironiques irradient le texte par d’abondantes décorations, des mots comme « attifés », « pastorale suburbaine », « même » caustique dans ce contexte et jusqu’à la couleur des juments « bleues et noires » dont Antoine Fongaro a noté la correction dans l’autographe de brunes en bleues Dans ce même élan se trouvent mêlés la vie et le tragique.

L’évocation de la passion et la moquerie qui est y attachée avec le couronnement d’épine, le manteau rouge dont le Christ est attifé, véhicule le récit biblique. L’évangile de Matthieu 19,14 dit : « Laissez venir à moi les petits enfants car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent » font écho aux enfants et à la pastorale qui est un mot à connotation spirituelle. La référence divine se trouve être dans le chiffre trois comme la triple chute du Christ qui rappelle la chute de l’homme et Jésus tombe pour nous relever.

En vérité, dans un cadre naturel, source de vie, un défilé métaphorique de la vie pose la question de l’orgueil et de la vanité où le paraître l’emporte sur l’être jusque dans la mort dont les panaches noirs révèlent à l’extrême cette vanité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Arduan

Depuis l’hôtel de Cluny, rue Victor Cousin, à Paris, en juin 1872, Arthur Rimbaud écrivait à son ami Ernest Delahaye :

« Oui, surprenante est l’existence dans le cosmorama Arduan. La province, où on se nourrit de farineux et de boue, où l’on boit du vin du cru et de la bière du pays, ce n’est pas ce que je regrette .»… « J’ai une soif à craindre la gangrène : les rivières ardennaises et belges, les cavernes, voilà ce que je regrette. »

Le poète ardennais Arthur Rimbaud utilise souvent dans sa poésie de nombreux mots empruntés à la langue ardennaise ; dans sa Beuguette quotidienne, Yanny Hureaux nous le rappelle à travers deux mots : « darne » et « dôyes ». Ne croyez pas que ces mots fussent désuets ! Que nenni, je les ai entendus dans la bouche de ma grand-mère et de sa fille, donc ma mère. Bonne lecture.

*arduan pour ardennais

La Beuquette à lire ci-dessous

D’je darnille

Les petites amoureuses d’Arthur

Des Espagnoles rire et des Italiennes

Des Espagnoles rire et des Italiennes

Le motif des amoureuses, souvent élargi à celui des femmes, tend à justifier le caractère hétérosexuel de la vie sentimentale d’Arthur Rimbaud. Nombreux sont ceux qui développent le sujet dans la perspective de laisser entendre une conformité de cette nature en vue d’atténuer le caractère singulier des relations avec Paul Verlaine. S’y livrent alors leurs propres fantasmes, voire du voyeurisme et même de la lubricité. Le sujet, en vérité, mériterait un établissement réel des faits, hélas, nous n’avons pas tenu la chandelle.
Aussi, tout porte à croire, les textes sont là, comme les anecdotes, qu’Arthur Rimbaud vécut les émois amoureux provoqués par le fréquentation de jeunes filles en fleurs. Déjà dès l’âge de sept ans, il découvre la fille d’à côté, il lui mordait ses fesses et « remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre. » et ainsi se livrait à l’onanisme.

Mes petites amoureuses

Un hydrolat lacrymal lave
Les cieux vert-chou :
Sous l’arbre tendronnier qui bave,
Vos caoutchoucs

Blancs de lunes particulières
Aux pialats ronds
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons !

Nous nous aimions à cette époque,
Bleu laideron !
On mangeait des œufs à la coque
Et du mouron !

Un soir, tu me sacras poète,
Blond laideron :
Descends ici, que je te fouette
En mon giron ;

J’ai dégueulé ta bandoline,
Noir laideron ;
Tu couperais ma mandoline
Au fil du front.

Pouah ! Mes salives desséchées,
Roux laideron
Infectent encor les tranchées
De ton sein rond !

Ô mes petites amoureuses,
Que je vous hais !
Plaquez de fouffes douloureuses
Vos tétons laids !

Piétinez mes vieilles terrines
De sentiment ;
-Hop donc ! Soyez-moi ballerines
Pour un moment !…

Vos omoplates se déboîtent,
Ô mes amours !
Une étoile à vos reins qui boitent,
Tournez vos tours !

Et c’est pourtant pour ces éclanches
Que j’ai rimé !
Je voudrais vous casser les hanches
D’avoir aimé !

Fade amas d’étoiles ratées,
Comblez les coi
– Vous crèverez en Dieu, bâtées
D’ignobles soins !

Sous les lunes particulières
Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons !
A.R.

Le poème, Mes petites amoureuses, revêt un caractère particulier pour diverses raisons.
Adressé dans le corps d’un courrier à Paul Demeny, le 15 mai 1871, depuis Charleville, la lettre reçue par ce poète est dite « deuxième lettre du voyant. » Arthur y présente sa profession de foi, son esthétisme poétique en devenir, signe d’un changement, conforté par la lettre du 10 juin 1871 dans laquelle il prie Demeny de brûler tous les vers, par lui, donnés lors des séjours à Douai, au motif d’ « antithèse aux douces vignettes pérennelles, où batifolent des cupidons, où s’essorent des cœurs panachés de flammes, fleurs vertes, oiseaux mouillés, promontoires de Leucade, etc. » En effet, depuis 1870, Arthur avait illustré dans ses poésies, l’histoire charmante de ses flirts, imaginaires, rêvés ou réellement vécus par des détails parfois érotiques, truculents et succulents et aussi parfois mièvres qui révèlent la découverte amoureuse assortie de sentiments juvéniles.
Le moment se révèle aussi important, Arthur vit les événements de l’insurrection parisienne, La Commune de Paris, du 18 mars jusqu’au bain de sang final, du 21 au 28 mai 1871. Qu’il soit participant direct selon divers témoignages (Forain, Delahaye, Gill…) importe peu, c’est son engagement favorable, partisan dans le mouvement que l’on retient. Car La Commune fut pour lui une raison de son écriture que l’on retrouve déjà dans cette première lettre du voyant, du 13 mai 1871, envoyée à Georges Izambard, son professeur de rhétorique, tout comme celle du 15 mai adressée à Paul Demeny (Chant de guerre parisien). Signe de la transformation, symbole du renouveau, La Commune illustre de nombreuses poésies et proses.
Puis son dépit amoureux se conjugue à cette transformation. En effet, Ernest Delahaye rapporte le sujet épistolaire, confié à lui, par Arthur, en avril mai 1871, à propos d’une demoiselle « Psukê » conviée à un rendez-vous place de la gare à Charleville. La brune aux yeux bleus (selon Paterne Berrichon), vînt accompagnée de sa gouvernante et il en fut « effaré comme trente six millions de caniches nouveaux-nés ». Que Psukê (héroïne d’un poème de Mendès) s’appela Blanche Goffinet ou Maria Hubert, là aussi importe peu, seuls la rupture et le ressentiment demeurent. Rougissant, bafouillant, éconduit, défait, Arthur laissa son amertume se déverser dans une charge caustique qui rhabillait pour longtemps tous ses flirts, toutes ses pin up, toutes ses petites amoureuses.

L’inventaire des amoureuses conquises est conséquent ; les corps aimés y sont glorifiés, les filles de papier sont exhibées dans un ensemble de poèmes datant de 1870 et on les retrouve au fil de l’ironique poème à travers des couleurs (blanc, bleu, blond, noir, roux), de menus détails constituant autant de références, sur lesquels le limier se lance.

Nina, qui fut-elle ? La cour assidue d’un Arthur qui fut éconduit, déjà à l’époque, par un « -ET MON BUREAU ? » et ainsi, avertissant d’un imaginaire plus que d’un fait vécu, dommage !. Dans Ce qui retient Nina (version Izambard du 15 août 1870) où il lui promet du bonheur et du plaisir « Dix-sept ans ! Tu seras heureuse !/ -Oh ! Les grands prés/ La grande campagne amoureuse ! – Dis, viens plus près !… et dans la version remise à Demeny, Les Reparties de Nina, « De chaque branche, gouttes vertes,/ Des bourgeons clairs,/ On sent dans les choses ouvertes/ Frémir des chairs : » Comment ne pas reconnaître « l’arbre tendronnier qui bave » ! Et la sève, mot à double sens. Comment ne pas voir l’allusion au sexe de la femme, ouvert et offert et le coït qui suit. « Riant à moi, brutal d’ivresse,/ qui te prendrais/ Comme cela, – la belle tresse,/ Oh ! -qui boirais »
Nina est-elle le blanc laideron ou le bleu ou le noir ? « Ton blanc peignoir,/ Rosant à l’air ce bleu qui cerne/ Ton grand œil noir, » (blanc et bleu sont présents 4 fois et noir trois fois). Le poème garde toute sa fraîcheur malgré le double jeu.

Qui est celle de Première soirée ? Nina ? De la campagne, on est arrivé dans la chambre d’Arthur. « Noviciat érotique agrémenté d’une ingénuité peu concevable sous la plume d’un jeune homosexuel » écrit Jean-Luc Steinmetz. Ce poème fut publié dans La Charge, le 13 août 1870, sous le titre Trois baisers. Trois ! Comptez bien ! C’est plus sensuel et érotique qu’il n’y paraît.
Première soirée, comme première fois, en guise de prière pour que cela se passe bien, « Mi-nue, elle joignait les mains ». Imaginaire ou réalité, pourtant « D’un bon rire qui voulait bien… » la relation est consommée, les points de suspension laissent là le reste plus qu’intime. Alors noviciat peut-être, ingénuité on peut en douter malgré la fraîcheur laissée par le poème! Mais cela relève de la qualité d’écriture du poète qui sait dédoubler sa pensée par des mots allusifs et une ponctuation adaptée.
Quant à la couleur et selon les trois versions, on note : cire (jaune ou roux), sein blanc (blanc ) et mouche au rosier (rose ou rouge), là encore le choix du laideron nous est laissé.

Sensation de mars 1870 laisse une couleur, le bleu et une présence féminine « Par la nature, -heureux comme avec une femme.»

Roman écrit Rimbaud, il est daté du 29 septembre 1870 ! Qui est la petite demoiselle toute blanche de la promenade ? Elle est assortie des oripeaux de la séduction, le petit chiffon d’azur sombre, les petites bottines (les caoutchoucs). On y retrouve « la sève est du champagne », double sens d’une image tonique et érotique ; les sonnets d’Arthur la font rire en résonance avec « Un soir tu me sacras pète,/Blond laideron ». Et si l’on en veut encore : parfums de bière (blond), étoile (jaune), champagne (blond). Ça y est, celui-là est trouvé ! Roman comme romance, c’est dire si on baigne dans une amourette pour rire.

« Les alertes fillettes » d’ A la musique (juin 1870) surgissent en fin de poème comme un feu d’artifice. Elles ont les yeux remplis de « choses indiscrètes. » C’est dire leurs envies et la sienne ! Arthur se livre à un déshabillage depuis le cou blanc, la poitrine, le dos divin après la courbe des épaules qui par dérision deviennent des « éclanches » dans Mes petites amoureuses, puis la bottine (« les caoutchoucs »), le bas… Tous ces frêles atours : artifices de la séduction ! Les laiderons sont multiples et Arthur ne les dédaignent pas à l’époque : « Et c’est pourtant pour ces éclanches/Que j’ai rimé !/ Je voudrais vous casser les hanches/ D’avoir aimé ! »

Si Soleil et Chair, de mai 1870 n’est pas en lien direct avec Mes petites amoureuses, il est toutefois remarquable de noter dans le corps de son courrier à Demeny la référence faite à la Grèce. Or les nymphes, les aphrodites de tout genre pullulent dans le poème : Vénus, la nymphe blonde, Cybèle, Astarté, Aphrodité, Kallipige la blanche, Ariadné, Europé, Dryade, Séléné, Léda, Cypris.
Certes ce ne sont pas des petites amoureuses mais des images de la femme déifiée et inatteignable, celles qui sont empreintes de pureté.

Dans sa fugue d’octobre 1870, Rimbaud emprunte le train qui le mène dans la vallée de la Meuse et rêve d’une amoureuse dont il tait le nom, dédiant le poème Rêvé pour l’hiver, A***Elle. Encore une amoureuse aimée de baisers chastes, en wagon, le 7 octobre 1870.
Déniaisé c’est ce qu’il aimerait ; cela est-il survenu à Charleroi Au Cabaret vert ? Dans La Maline, Mia la Flamande aux tétons énormes, à l’œil vif et rieuse ne cache pas son jeu et allume Arthur. Elle, par contre, n’a pas besoin de « fouffes » pour rembourrer son soutien-gorge. Cependant elle est bien de ses souvenirs.

Il n’en reste pas moins qu’ Arthur charge d’une plume virulente aussi la Vénus anadyomène (27 juillet 1870) dans le poème du même nom. Jean-Luc Steinmetz rappelle dans son ouvrage Les femmes de Rimbaud qu’il existe un dossier de police côté 1 J-60 rappelant la présence de maisons closes aux archives de la ville. Mais il doute que Rimbaud ait poussé la porte de l’une d’elles n’ayant pas un sou en poche. Quoique Arthur déniche d’anciens camarades du collège et se fait payer en bocks et en filles. Toujours est-il qu’il a bel et bien amoché sérieusement la prostituée probable « Clara Vénus », l’affublant d’un ulcère à l’anus, une attaque toute aussi vitriolée que dans Mes petites amoureuses.

Le titre ironique à souhait renverse la poésie mièvre dans un contre-pied : je vous aime transformé en je vous hais du vers 26. Les Petites Amoureuses ou plutôt amourettes et enfantillages. Il aurait pu prendre connaissance d’un poème de Glatigny, Les Petites Amoureuses du recueil Les Flèches d’Or. Il s’agit d’une poésie de douze strophes alternant des vers de 8 et 4 pieds avec le leitmotiv « laideron » repris aux v.8, 10, 14, 18, 22, 48, donnant l’idée de série soutenue par une couleur différente : bleu, blond, noir, roux. Dans la marge du manuscrit est portée la mention « Quelles rimes, ô! quelles rimes ! » de la main de Rimbaud.

Le poème ne comporte pas de difficultés, seuls quelques mots demandent des précisions :

– hydrolat lacrymal : eau distillée, lacrymal à rapport aux larmes ; c’est une image rigolote pour signifier la pluie. Une idée à contre-courant de la poésie sentimentale.
– les cieux vert-choux : en général le ciel peut-être blanc, bleu, jaune, rouge, noir mais vert ? Faut-il y voir encore là, une critique de la poésie sentimentale ?
On rappellera que l’eau est un motif récurrent chez Rimbaud, l’eau claire source de clarification et nous sommes là dans un de ces moments.
– tendronnier : un arbre portant de jeunes pousses. Un tendron, familièrement, est une très jeune fille en âge d’être aimée. On comprend qui abrite les laiderons.
– qui bave : il s’agit de la sève en excès.
– caoutchoucs : des chaussures, des bottines (blanches)
– genouillères : certaines bottes recouvrent le genou.
– lunes a un sens argotique, ici il ne s’agit pas de la lune mais des lunes comme les culs.
– pialats ronds : cela vient de pialer, pleurer dans les Ardennes, des gouttes rondes qui tombent et laissent des taches rondes. Tout cela laisse un discours très érotique dans ce début de poème.
– bleu : comme fleur bleue, rappelant les amourettes (soi dit en passant les amourettes sont les testicules du taureau, par exemple).
– mouron : peut avoir diverses significations ; ce n’est pas du mouron pour ton serin = tu n’auras pas accès à ton désir. Se faire du mouron = se faire du mauvais sang, du souci. Le mouron des oiseaux, le mouron bleu.
– giron : espace de la ceinture aux genoux d’une personne assise
– bandoline : pommade pour les cheveux, brillantine. A base de gomme adragant, pour lisser et lustrer les cheveux.
– fouffes : tissus, chute de tissus dans les Ardennes, là ça sert à rembourrer le soutien-gorge pour donner du volume.
– terrines : c’est plutôt du pâté
– éclanches : en boucherie ainsi se nomme l’épaule.

Arthur Rimbaud dans un registre violent s’en prend à ses amourettes qui l’on déçut et qu’il tient pour responsable. Sous l’arbre dégoulinant d’une eau dont il souhaite qu’elle lave le sujet. On note à cet endroit le mot bave tout comme lune et sève qui peuvent prendre des sens sexuels du foutre et du cul. Un réquisitoire est mené contre les amoureuses transformées en laiderons pour les châtier et dénoncer finalement le dégoût de la sexualité. Il les accable de leur fonction domestique et de la morale chrétienne qui les encadrent. On assiste à une danse macabre et obscène disant son malaise concernant les choses du sexe.

Cela anticipe une situation révélée quelques mois plus tard, à l’autonome 1871 et sa rencontre de Verlaine.

L’extravagant périple des Illuminécheunes

Dans son échange épistolaire du 27 octobre 1878, avec Charles de Sivry, Paul Verlaine use du langage argotique, mimant la phonétique anglaise par un « Illuminécheunes », pour parler des Illuminations poèmes en prose d’Arthur Rimbaud.

Tant les poèmes d’Arthur suivent le cours de sa vie et restent assez facilement identifiables dans le temps, depuis sa scolarité jusqu’à l’édition d’Une Saison en enfer, autant le parcours des Illuminations pour parvenir sur le bureau de La Vogue fut épique.

Déjà en mai 1873, dans sa lettre de « Laïtou » adressée à son ami Ernest Delahaye, Arthur laisse poindre un signe concernant peut-être cette prose.

« […] Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t’avoir proposé un rendez-vol au dimanche 18, à Boulion (sic). Moi je ne puis y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de quelques fraguemants (sic) en prose de moi ou de lui, à me retourner. »

Et Paul d’écrire :
« Boglione, le dimanche 18 […] A bientôt, n’est-ce pas ? Écris vite. Envoie explanade, tu auras bientôt tes fragments. »

Dans l’argot de Verlaine et Rimbaud, « explanade » signifie probablement Explication et/ou Autre Explication que l’on trouve dans le recueil Parallèlement de Verlaine.

Mais fragments ! Que sont ces fragments ?

S’il s’agit de la composition du possible manuscrit des Illuminations, qu’en sait-on et qu’ignore-t-on ?

Le compagnonnage de Nouveau et Rimbaud

En fin d’année 1873, son espoir de promouvoir Une Saison en enfer dans les milieux parisiens est définitivement clos pour Arthur Rimbaud. Les péripéties de Bruxelles et l’emprisonnement de Verlaine sont parvenus jusqu’à Paris et le monde littéraire lui tourne le dos.
Un jeune poète, de trois ans son aîné, Germain Nouveau lui dit son admiration lors d’une rencontre au café Tabourey.
Dès mars 1874, Rimbaud est à Londres pour son quatrième séjour dans cette capitale. Son compagnon Germain Nouveau et lui logent à Stamford Street tout près de la gare de Waterloo et ils fréquentent la bibliothèque du British Museum comme en atteste leur inscription. Nouveau quitte Londres et Arthur, en juin, en bons termes. Bien souvent, on date de cette époque le manuscrit des Illuminations et de sa mise au net. En effet, dans deux « illuminations », on reconnaît l’écriture de Germain Nouveau :

– Métropolitain, à partir du mot « arqué ». Le mot « Guaranies » possiblement difficile à déchiffrer pour la copie, correspond à l’écriture d’Arthur.
Villes [1], cependant le titre est de la main de Rimbaud.

Germain Nouveau est-il uniquement copiste ou plus? La thèse présentée en 1964 par Jacques Lovichi sur ce sujet fut refusée par le jury. Dans sa biographie de Nouveau, en 1983, Alexandre L. Amprinoz note des similarités entre les Notes parisiennes de Nouveau et les Illuminations de Rimbaud. Ainsi, Nouveau aurait été plus qu’un simple secrétaire ! Cet argument est encore développé, en 2014, par Eddie Breuil dans son livre Du Nouveau chez Rimbaud. La polémique est circoncise, semble-t-il, mais la réflexion reste ouverte quant à la paternité que jamais Nouveau n’a revendiquée.

Toujours est-il qu’une mise au net ne signifie pas la date composition des poèmes . Ce qui importe pour l’exégèse c’est bien de positionner les Illuminations avant ou après la composition d’Une Saison en enfer !
Selon Delahaye, elles datent de 1872 car il dit avoir entendu lire Arthur et les appeler poèmes en prose. D’après Verlaine, Arthur aurait écrit ces poèmes en prose de 1873 à 1875, parmi des voyages tant en Belgique qu’en Angleterre et dans toute l’Allemagne. Il suggère le commencement de l’œuvre avant Une Saison en enfer et puis l’achèvement deux ans plus tard.
Pour sa sœur, Isabelle, devenue Berrichon par son mariage, la Saison marquait la fin de la vie littéraire de son frère, son adieu à la poésie et son reniement concrétisé par l’autodafé des exemplaires en sa possession.

Dans sa thèse de 1949, Henry de Bouillane de Lacoste après une étude graphologique de divers autographes de date déterminée, des manuscrits d’Illuminations et d’après l’évolution de l’écriture d’Arthur propose de tenir les Illuminations pour postérieures à Une Saison en enfer.
La démonstration ne révèle pas la date de la composition et, en cela, reste faible.
Aujourd’hui certaines approches de chercheurs considèrent que des créations pourraient dater de fin 1872, début 1873.

Pour l’exemple, David Ducoffre (blog Enluminures, Plainted Plates) s’interroge sur la proximité de la pièce de Leconte de Lisle, Les Erinnyes du 6 janvier 1873 et la possible création contemporaine de Ville dont le mot fautif « Erynnies » est constaté. Rimbaud aurait pu prendre connaissance de ce mot dans Le Monde Illustré ou La renaissance littéraire.

Paul Verlaine à Stuttegarce

Enfin, Verlaine, sorti de prison, revoit Arthur Rimbaud pour la dernière fois, lors d’un séjour de deux jours à Stuttgart (Stuttegarce, dans son jargon de potache), fin février 1875. Arthur confia à Paul le manuscrit des Illuminations et lui demanda de le faire parvenir à Germain Nouveau à des fins d’impression.
Verlaine, dans son étude des Hommes d’aujourd’hui concernant Rimbaud, dit que le manuscrit des Illuminations fut remis à Stuttgart « à quelqu’un qui en eut soin ».
Le 1er mai 1875, depuis Stickney, dans sa lettre à Delahaye, Verlaine écrit : «  […] Rimbaud m’ayant prié d’envoyer pour être imprimé des « poèmes en prose » siens, que j’avais envoyé (2fr.75 de port!!!) illico […]. Verlaine ne connaissait pas Germain Nouveau, à l’époque.

Aujourd’hui, il faut reconnaître qu’on ignore les dates de composition des Illuminations, toutefois on propose pour la composition une amplitude allant de fin 1872 à mars 1875. Soit trois ans probablement discontinus, pour quarante trois pièces ! Il est vrai que les mots allemands « wasserfall » (Aube) et « strom » (Mouvement) tombent à pique avec le séjour allemand en 1875 mais Rimbaud aurait pu connaître ces mots aussi durant sa scolarité.

Les séjours d’Arthur à Londres et en Angleterre se perçoivent dans bon nombre des Illuminations ;
Being Beauteous, Bottom, Fairy sont des titres anglais et comme « Spunk, cottage, steerage, pier, turf, embankments, railways, brick, Ashby, Hampton court, Brooklyn, Scarbro’, comfort » sont autant de références à des mots anglais.

Alors d’où provient le titre donné à ce recueil dont il faut dire qu’il s’agit plus sûrement d’un dossier remis à Verlaine et de quoi se constituait-il réellement ? Verlaine fut plutôt muet sur ce sujet.

On ne connaît aucun autographe portant le mot-titre d’Illuminations ; seul le manuscrit de Promontoire, au bas, témoigne des initiales A.R . de l’écriture d’Arthur, suivi de (Illuminations) qui pourrait provenir de l’écriture d’un collaborateur d’un éditeur. Mais pour le reste Rimbaud n’a laissé aucune consigne. Ce dossier est-il achevé ? Rimbaud aurait-il renoncé à le publier ?

Seul le témoignage de Paul Verlaine authentifie ce titre. Dans son échange épistolaire d’août 1878 avec Charles de Sivry, il mentionne les Illuminations (painted plates) puis le 27 octobre suivant les « Illuminéchennes ». Il affirmera dans la première édition de 1886 que le mot Illuminations provient de l’anglais et qu’il signifie gravures coloriées (coloured plates) Il ira jusqu’à dire qu’il s’agit du sous-titre donné par Monsieur Arthur Rimbaud à son manuscrit.
Un des sens de ce mot peut aussi à voir avec des enluminures ou des assiettes peintes, d’ailleurs certains poèmes tendent à le prouver comme Parade, Ville, Aube, Marine, Promontoire etc…

Enfin faut-il dire Illuminations ou Les Illuminations ? Les titres des poèmes étant dépourvus d’un article, à ce jour, les exégètes s’accordent sur Illuminations pour aller dans le sens de l’argument précédent.

Verlaine de retour à Paris

En 1882, Paul Verlaine, après ses tentatives agricoles, revient à Paris ; voilà maintenant dix ans qu’il en est absent et il lui faut se relancer dans le monde littéraire.

Dans la revue Lutèce, en 1883, il publie une série Les Poètes maudits. Son étude sur Rimbaud paraît dans les numéros des 5 et 12 octobre puis du 10 novembre. Certes, il appréciait le poète mais leurs derniers échanges épistolaires ne donnaient pas une température au beau fixe. En un mot, Rimbaud ne voulait plus le voir et Verlaine lui en voulait de le prendre pour un pingre.
Toujours est-il que c’est audacieux de sa part alors qu’il pourrait voir surgir le passé sulfureux auquel il était associé.

Après avoir envoyé le manuscrit d’Illuminations à Nouveau, ce dernier le remet à Paul Verlaine à Arras en septembre 1877. Paul le confiera alors à son ancien beau-frère Charles de Sivry (demi-frère de Mathilde Mauté de Fleurville, ex-épouse Verlaine). Attendait-il de Sivry une composition musicale des poèmes ? Verlaine lui réclamera avec empressement. En cours de remariage, donc de changement de nom d’épouse, Mathilde leva son veto quant aux autographes de Rimbaud et accepta que son demi-frère en dispose en vue d’une publication, sous réserve que Verlaine ne fut pas associé à l’opération. Par une lettre du 12 mars 1886, Louis Le Cardonnel est invité à récupérer les manuscrits et à servir d’intermédiaire. Le secrétaire de rédaction, Gustave Kahn, de la revue La Vogue, revue avant-gardiste, insiste vigoureusement auprès de Le Cardonnel pour disposer des manuscrits. Le Cardonnel confie le manuscrit au poète Louis Fière qui écrit à Kahn de s’adresser à lui. Coup de chance, Félix Fénéon, collaborateur de la revue est collègue de bureau au ministère de la guerre, de Zénon Fière, frère aîné de Louis. Enfin, après ce parcours du combattant, le dossier de Rimbaud parvient à la rédaction de La Vogue dont Léon d’Orfer assurait la direction. Ouf !

La publication dans La Vogue

Fénéon a eu en charge la mise en page et a tenté de réaliser une distribution dans un ordre logique.
« Les feuillets, les chiffons volants de M. Rimbaud, on a tenté de les distribuer dans un ordre logique. » Donc un réaménagement volontaire mais un vrai mélange de vers et de proses s’achevant par Démocratie.
En mai 1886, Kahn, dans cinq numéros consécutifs, laisse paraître ce mélange de vers et de proses avec pour titre chapeau Les Illuminations. Le numéro 9 de la revue annonce une suite que jamais il n’y aura. Comme le dit Pierre Brunel « telles que publiées en 1886, les illuminations étaient un ouvrage imparfait.» et d’ajouter : « Nous ne lisons pas aujourd’hui Illuminations comme les textes de La Vogue
En effet, il s’avère que Sivry n’avait pas tout remis et il faudra attendre Poésies complètes, en 1895 pour que l’éditeur Vanier présente encore cinq autres « Illuminations » : Fairy, Guerre, Génie, Solde et Jeunesse.

La critique en 1886 et après

Écrivant un article à propos des Illuminations, Félix Fénéon conclut dans Le Symboliste, numéro du 7 au 14 octobre 1886 par ces mots devenus célèbres « œuvre enfin hors de toute littérature et probablement, supérieure, à toute.» C’était un peu fayot mais il avait à vendre sa revue ! Et puis il y a des vérités aussi.

Edmond Picard ne cachait pas son mépris pour cette chose bizarre (il avait reproduit Après le déluge) dans L’Art moderne, le 10 octobre 1886 : « Encore un échantillon. Le dernier sans doute. Il est d’Arthur Raimbaud (sic). De la part d’un tel écrivain, était-ce folie ou fumisterie ? Plutôt fumisterie, croyons-nous. De notre temps, il faut être constamment en garde contre le désir des artistes de se moquer à leurs heures de ce public odieux qui ne croit le plus souvent qu’aux médiocrités et aux imbéciles. » On dirait que rien n’a changé sur la planète !

Et Jacques Rivière, directeur de La Nouvelle Revue française écrit : « […] ces poèmes sont complètement dépourvus d’égards, c’est-à-dire qu’en aucun point ils ne s’inclinent, ils ne se dérangent vers vous. Aucun effort pour faire passer dans notre esprit les spectacles qu’il recèlent : ils sont écrits au mépris de toute sociabilité ; ils sont le contraire même de la conversation. On y sent quelque chose de fidèle à on ne sait quoi. Ce sont des témoins. Ils sont dispersés comme des bornes qui auraient servi à quelque repérage astronomique. » Malgré l’acidité du début, la fin est plus sensible, plus encline à la découverte.

Pour faire bonne mesure, en décembre 1886, dans La Revue indépendante, c’est Théodor de Wyzewa qui s’exprime : « Nul plan, il est vrai ; on chercherait vainement l’ombre d’un récit, à travers ces élégants feuillets. Mais ils sont un défilé de somptueuses, de poignantes, et d’éblouissantes images ; et issues d’une âme si prodigieuse, que sous leur incohérente apparence, elles forment une parfaite suite musicale. M. Rimbaud a perçu des rapports mystérieux entre les choses : il nous promène au long de mondes bariolés et odorants ; il évoque un tableau, en deux lignes ; il est un maître sans émule; » Voilà une critique fort obligeante et bien enlevée !

De nos jours, la critique et les éditeurs s’accordent tous pour présenter les Illuminations, en commençant par Après le déluge et pour finir par Génie pour la plupart alors que la Pléiade d’André Guyaux achève par Solde. Dans ce dernier poème, un aveu de faillite et dans le précédent, un texte triomphal comme le signale Steve Murphy.

Nos critiques actuels ont bien fait avancer la lecture d’Illuminations, les rejoindre dans leur réflexion constitue le moyen le plus sûr d’apprécier Rimbaud. On est loin de ne voir que des tableaux coloriés ; l’esprit politique d’Arthur Rimbaud y est perçu, tout comme sa condition d’homme éclairé par la nature ; les thèmes empruntés à la religion, à la liberté aiguisent sa réflexion existentielle, sa critique est portée sur le progrès à mettre au service de tous pour une nouvelle harmonie.

Sources :
Rimbaud, Œuvres complètes , André Guyaux, La Pléiade
Rimbaud, Œuvres complètes, Pierre Brunel, La Pochothèque
Lettres de la vie littéraire d’ A. Rimbaud, Jean-Marie Carré, Gallimard
Arthur Rimbaud, J.J Lefrère, Fayard
Arthur Rimbaud, œuvre-vie, Alain Borer, Arléa
Stratégies de Rimbaud, Steve Murphy, Champion Classiques
Du Nouveau chez Rimbaud, Eddie Breuil, Honoré Champion
Les Illuminations et l’accession au réel, Bruno Claisse, Classiques Garnier
Rimbaud ou « Le dégagement rêvé », Bruno Claisse, Bibliothèque sauvage
Blog Enluminures (Painted Plates), David Ducoffre

Les portraits d’Arthur Rimbaud

Depuis tout jeune, Arthur Rimbaud a révélé une sensibilité pour les illustrations. Ainsi, son beau-frère posthume, Paterne Berrichon, raconte l’anecdote au cours de laquelle, Arthur, 4 ans, a le nez collé à la vitrine du libraire et regarde avec une intense délectation des images d’Épinal. Arthur est prêt à échanger sa petite sœur pour acheter les dites images. Probablement que le libraire ému a fini par les lui offrir.

Plusieurs indices convergent pour qui veut bien prêter attention à ces signes qui jalonnent déjà son enfance puis le début de son adolescence.

Ainsi, la première œuvre titre sur « Conspecto » : j’aperçois. Son cahier d’enfance est constellé de dessins qui illustrent de petits tableautins de sa vie courante.

Une approche comportementaliste représentative de la pensée et de la personnalité affirmerait sûrement un prédicat orienté vers le visuel dans lequel les mots voir, regarder, montrer, clarifier, coloré, scène, photographie…précisent cette composante naturelle. Ainsi, pour en donner seulement deux exemples, A la musique ou La maline donnent à voir des tableaux, des historiettes. Ces poésies révèlent clairement une ligne graphique.

Arthur Rimbaud s’est prêté comme cela se faisait à cette époque à des correspondances illustrées. Il n’y démontre pas un talent exceptionnel pour le dessin à l’inverse de Verlaine ou de son camarade Ernest Delahaye. Encore qu’il se soit entraîné à travers des décalques relevés dans des journaux satiriques dont il était friand.
A toute autre forme d’art pictural, Arthur Rimbaud préférait les caricatures, les croquis parisiens de Régamey, les charges d’André Gill ou d’Alfred Petit comme les aventures d’Onésime Boquillon illustrées par Humbert dans La lanterne de Boquillon, Monsieur Prud’homme d’Henri Monnier ou encore Le Monde comique.
La Charge, dans sa livraison du 13 août 1870, publiait sur la même page son poème Trois baisers et offrait aux lecteurs la possibilité d’obtenir leur portrait-charge pour dix francs.

Dans la poésie d’Arthur, nombreuses sont les scènes, les représentations comme dans un théâtre ou dans un castelet de guignol, tel un dessin où la dérision constitue la ligne forte. Dérision, élément fondamental de son caractère colérique.

Ce persiflage fut mis également au service de portraits-charge ; voyons ces « drôles très solides, au faciès déformés, plombés, blêmis, incendiés » et tentons,  autour d’eux, d’animer le contexte.

Sur une saison qui va de l’été 1870 à l’été 1871, il enlaidit Vénus après l’avoir glorifiée, il s’en prend, pendant la guerre, à la famille impériale mais aussi à Bismarck, aux bourgeois carolomacériens (le club des épiciers), il décoche ses flèches contre la religion dans Les Pauvres à l’église, il raille les fonctionnaires comme les douaniers ou ceux de la bibliothèques de Charleville jusqu’au concierge du collège.

Vénus ou la prostituée

Vénus de Botticelli

Vénus de Botticelli

En 1869, dans un travail scolaire de versification, titré Invocation à Vénus, Arthur avait eu l’occasion tout en plagiant, en partie Sully Prudhomme, de traduire Lucrèce.

« Mère des fils d’Enée, ô délices des Dieux
Délices des mortels, sous les astres des cieux,… »

Ici, Vénus, motif mythologique de la beauté, confie son énergie à l’éveil de la nature.

En juillet 1870, dans un parodie grotesque, dans un contre-pied satirique, il se moque du mythe d’une Vénus, belle sortant de l’onde, canon académique repris dans les arts comme celle de Botticelli.

La Vénus callipyge, annoncée dans Soleil et chair « Kallipige la blanche… » est décrite sortant d’une baignoire dans un halo vert pour renforcer le côté lugubre et pas en très bonne santé de la prostituée, peut-être ; une femme laide dont le corps témoigne des affres de la maladie et de l’outrage des années y est décrite. Le contre-blason est vu de dos depuis les cheveux jusqu’à l’anus qui rime avec « Clara Vénus », comme le nom de guerre d’une fille de joie possiblement rencontrée au « Café de la Cloche » à Mézières. Dépit sentimental ou pied de nez à toutes les Vénus du Parnasse, il reste un poème avec une version manuscrite du 27 juillet 1870 remis à Georges Izambard et une autre à Paul Demeny en octobre 1870. La variante consiste dans une inversion des vers 7 et 8 à la conséquence sur le schéma des rimes croisées ou embrassées.
Pour ce poème caustique et cruel, Rimbaud aurait pu s’inspirer d’une poésie de Glatigny, Les Antres malsains du recueil « Les Vignes folles » de 1851 dans laquelle y est décrit une prostituée.

Vénus Anadyomène

Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Montrant des déficits assez mal ravaudés ;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent, le dos court qui rentre et qui ressort ;
-La graisse sous la peau paraît en feuille plates,
Et les rondeurs des reins semblent prendre de l’essor ;

L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement. On remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…

Les reins portent deux mots gravés : Clara Vénus ;
-Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

27 juillet 1870

Le poème ne présente pas de difficultés majeures pour sa compréhension, la charge est nette.
Un dessin de ce type aurait pu se trouver des années plus tard dans Hara Kiri.

« Ravauder » est un terme que l’on utilise souvent dans les Ardennes ; il s’agit de réparer, refaire, reconstruire.

La famille impériale

A l’occasion de la première communion du Prince impérial, en 1868, Arthur s’était fendu d’un compliment en vers latins. Il en avait été remercié par le précepteur du jeune Louis par le canal du principal du collège de Charleville. Sa flagornerie consistait en 60 hexamètres, jamais retrouvés. Comme quoi tout allait bien entre eux à cette époque.
Bien vite, la guerre de 1870, alimente la machine à dérision et Arthur se dote d’une conscience politique. Une gravure vue à Charleroi, lui offre l’opportunité de se moquer du père et du fils à travers L’Éclatante victoire de Sarrebrück, remportée aux cris de vive l’Empereur !

« Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose
Bleue et jaune, s’en va raide, sur son dada
Flamboyant ; très heureux,-car il voit tout rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;… »

En effet, le jeune prince impérial venait d’essuyer son premier feu et il était la fierté de l’Empereur juché sur son cheval Phébus. L’Éclatante victoire, en réalité une escarmouche, avec le recul de deux mois, laissait à Arthur toute latitude pour en tirer une caricature.

Le Prince impérial

Le Prince impérial

Mais Arthur n’en restera pas là avec le prince impérial qui est de nouveau l’objet de sa volée de bois vert. A Londres en 1872, il laisse sur l’album de Félix Régamey

 

 

L’enfant qui ramassa les balles, le Pubère
Où circule le sang de l’exil et d’un Père
Illustre entend germer sa vie avec l’espoir
De sa figure et de sa stature et veut voir
Des rideaux autres que ceux du Trône et des Crèches.
Aussi son buste exquis n’aspire pas aux brèches
De l’Avenir!-Il a laissé l’ancien jouet.-
Ô son doux rêve ô son bel Enghien* ! Son œil est
Approfondi par quelque immense solitude ;
« Pauvre jeune homme, il a sans doute l’Habitude ! »

François Coppée
*parce que « Enghien chez soi » !

Un dessin de Rimbaud de la tête du prince impérial orne ce dizain. La signature constitue aussi une moquerie à l’attention de Coppée.
Le premier vers est allusif du premier feu. L’ancien jouet peut se comprendre comme son cheval de bois mais aussi comme l’ancien régime. Enghien pour engin.
Le dernier vers, on trouve « Pauvre petit ! Il a sans doute l’habitude est de l’habitude » dans Le Passant de Coppée.

Napoléon III et Eugénie

Napoléon III et Eugénie

Rimbaud n’est pas en reste avec l’Impératrice Eugénie, en 1870 ; « la lettre à Loulou » constitue une moquerie dont Delahaye se souvient de cinq octosyllabes. Mais au moins cela rend compte du goût de Rimbaud pour l’opéra bouffe.

 

 

Chanson de la lettre à Loulou

Mon pauvre vieux Louis, va-t-en.
Adieu, cherche une barcarolle…
Faisons comme à la Péricole…
Et tu t’envoles, et je m’envole,
Et nous avons chacun nos nids.

La barcarolle est une forme musicale vocale ou instrumentale dont le mouvement lent évoque une barque. Par exemple, la barcarolle des Romances sans paroles de Félix Mendelsohn (recueil de Verlaine). La Péricole est le titre d’un opéra-bouffe d’Offenbach.

Rimbaud dans Une Saison en enfer (Délires II) fait certainement allusion à ces chansons (Dossier perdu) : « Je disais adieu au monde dans d’espèces de romances ! ».
Enfin, la guerre presque achevée, le manuscrit, confié en octobre 1870 à Paul Demeny, représente le portrait charge anti-bonapartiste par excellence dans ce sonnet satirique Rages de Césars.

Rages de Césars

L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries,
Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
-Et parfois son œil terne a des regards ardents…

Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
Il s’était dit : « Je vais souffler la Liberté
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! »
La Liberté revit ! Il se sent éreinté !

Il est pris. -Oh ! Quel nom sur ses lèvres muettes
Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?
On ne saura pas. L’Empereur a l’œil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes…
-Et regarde filer de son cigare en feu,
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Le titre du sonnet persifleur s’empare du pluriel, certes il s’agit du prisonnier Napoléon III qui est conduit au Château de Wilhelmshöhe à côté de Kassel mais il vaut aussi pour Napoléon 1er et tous ceux qui voudraient souffler la liberté. Ils sont avertis que leur tentative serait mise en échec.
L’homme pâle d’une pâleur à la fois physique et morale se décompose, il part en fumée. C’est un contraste avec le noir de l’habit qui n’est plus l’attribut impérial. Et c’est un deuil qui se joue par le pâle et le noir, symboles de la mort. Il fait le point et mesure sa grandeur passée et sa déchéance.
L’orgie est comprise comme pour désigner le train de vie supposé de la famille impériale et de sa cour ; c’est un lieu commun de l’anti-bonapartiste
Émile Olivier, le compère en lunettes, ministre, ainsi représenté par les dessinateurs satiriques, est l’ordonnateur du vote des crédits de guerre et donc l’artisan de la boucherie de 1870.
Les Tuileries et Saint-Cloud sont les lieux de résidence de l’Empereur et de la famille impériale, tout comme pour Napoléon 1er.
De Saint-Cloud, la guerre de 1870 fut déclarée et le 13 octobre 1870 le château fut incendié.
La pointe du sonnet témoignerait ainsi et daterait aussi le poème.

C’est amusant, Badinguet est affublé d’un cigare et Bismarck d’une pipe dans le pamphlet paru dans dans le Progrès des Ardennes du 25 novembre 1870. (voir Les Rimbaud, père et fils, dans la guerre de 1870). Ce texte tant graphique porte au ridicule la caricature de Bismarck et son nez carbonisé à tout jamais, dans un assaut final, « Voilà! fallait pas rêvasser ! »

Le temps de l’école

Le collège se tenait place du Sépulcre (aujourd’hui place de l’agriculture) dans les locaux de l’ancien couvent des Sépulcrines. Vitalie Rimbaud y avait mis ses enfants dès Pâques 1865.
Ernest Delahaye, camarade des frères Rimbaud et plus particulièrement d’Arthur, par la suite, se souvient d’un poème satirique, poème perdu. Arthur avait donné du concierge du collège de Charleville, un portrait humoristique. Delahaye cite de mémoire :

« Derrière tressautait en des hoquets grotesques
Une rose avalée au ventre du portier. »
1869-1870 ?
On en saura pas plus, il s’agissait du concierge qui avait succédé au père Chocol et qui se promenait souvent une fleur à la bouche.

L’anticléricalisme

Jules Mary, feuilletoniste célèbre (Roger-la-honte, La Pocharde…), était l’un des condisciples d’Arthur, il évoque son sourire narquois et l’éclair de moquerie dans ses yeux. Sous couvert de décrire des types, comme Les Assis, Les Douaniers, Rimbaud porte sa satire dans une charge violente et anticléricale en écrivant Les Pauvres à l’église.
Dans une lettre adressée à Paul Demeny depuis Charleville, le 10 juin 1871, son commentaire est le suivant : « Voici,- ne vous fâchez pas- un motif à dessins drôles : c’est une antithèse aux douces vignettes pérennelles, où batifolent des cupidons, où s’essorent des cœurs panachés de flammes, fleurs vertes, oiseaux mouillés, promontoires de Leucade, etc. », suit Le Cœur du pitre mais précède Les Pauvres à l’église.

Les Pauvres à l’église

Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d’église
Qu’attiédit puamment leur souffle, tous les yeux
Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise
Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;

Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire,
Heureux, humiliés comme des chiens battus,
Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
Tendent leurs orémus risibles et têtus.

Aux femmes, c’est bien bon de faire des bancs lisses,
Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir !
Elles bercent, tordus dans d’étranges pelisses,
Des espèces d’enfants qui pleurent à mourir :

Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
Une prière aux yeux et ne priant jamais,
Regardent parader mauvaisement un groupe
De gamines avec leurs chapeaux déformés.

Dehors, le froid, la faim, l’homme en ribote :
C’est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !
-Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote
Une collection de vieilles à fanons ;

Ces effarés y sont et ces épileptiques
Dont on se détournait hier aux carrefours ;
Et, fringalant du nez dans des missels antiques,
Ces aveugles qu’un chien introduit dans les cours.

Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
Récitent la complainte infinie à Jésus
Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,

Loin des senteurs de viande et d’étoffes moisies,
Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;
-Et l’oraison fleurit d’expressions choisies,
Et les mysticités prennent des tons pressants,

Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
Banals, sourire verts, les Dames des quartiers
Distingués,-ô Jésus!-les malades du foie
Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.

Compte tenu d’événements récents et actuels, il y aurait motif à mettre des catholiques dans la rue.
La hauteur de vue reste encore la meilleure conseillère pour faire valoir sa foi.
Cependant en juin 1871, nous étions en proximité de la Semaine Sanglante, dix jours après, Rimbaud communaliste s’en est pris aux piliers de l’époque dont l’église et son influence.
Pour sûr que la fervente chrétienne que fut sa mère, Vitalie, aurait été choquée, outrée d’une telle lecture.

*orrie, c’est un ardennisme, il s’agit d’ornements en or
*fringalant, régionalisme qui vient du mot fringale, le nez dans le missel en faisant mine de le parcourir
*ribote, repas en excès, comme une bombance

Les épicemards *

* argot pour épiciers, assimilés aux bourgeois

En juin 1870, Arthur remet à son professeur Georges Izambard, le poème A la musique, véritable dessin humoristique comme Albert Dubout aurait pu le tracer, lui qui croquait des foules de grosses dames accompagnées de messieurs minces et obéissants.

La charge insolente s’adresse à la bourgeoisie carolomacérienne. Une foule de personnages défile :

– Les bourgeois poussifs dont les chaleurs les étranglent
– Le gandin qui parade
– Le notaire dont les breloques à chiffres pendent
– Les rentiers qui soulignent les couacs
– Les gros bureaux bouffis, employés de bureau
– Les grosses dames dont les volants ont des airs de réclames
– Les épiciers retraités qui discutent des traités
– Les bourgeois à la bedaine flamande

Et par opposition à cette classe bourgeoise, se promènent toute une jeunesse :

– Des soldats, des pioupious
– Des bonnes qui promènent des bébés
– De la jeunesse ( les voyous)
– Et lui, Arthur Rimbaud

C’est dire qu’il est bien là et qu’il parle d’une chose vue, d’une scène qu’il a sous les yeux, de grotesques dont il tire cette satire.

Satire que l’on retrouve dans sa lettre à Izambard, le 25 août 1870 et qui fait miroir en regard du poème. Ainsi, sa ville natale (Charlestown) est supérieurement idiote tout comme Mézières, juste à côté car on y voit une « benoîte population » « spadassine », « deux ou trois cents pioupious » qui s’agitent, « les épiciers retraités » en uniforme, « les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres » qui munis d’un « chassepot au cœur font du patrouillotisme aux portes de Mézières. »

Vite la guerre, vite la défaite, vite un ordre républicain, vite la révolte qui gronde dans sa tête, illustrée par ses poèmes sur la Commune.

Après l’épisode de la Commune, il reprendra ses courses dans la campagne ardennaise avec son ami Delahaye et visitera fréquemment la bibliothèque pour nous offrir deux poèmes caustiques dans lesquels le corps des fonctionnaires n’est pas épargné : Les Assis et Les Douaniers.

Les professionnels de la profession

La mauvaise grâce que mettait Jean-Baptiste Hubert, le bibliothécaire en chef, à servir des ouvrages demandés par Arthur, lui valut les foudres du poète qui dans Les Assis lui taille un costume sur mesure.
Fatigué de ses escapades dans la nature, Arthur venait lire à la bibliothèque. En attendant l’ouverture, il faisait les cent pas sur la place du Sépulcre, à la même hauteur que le réfectoire du collège. Cheveux au vent et pipe au bec, les collégiens s’en amusaient de le voir ainsi. Ces anecdotes pourraient situer le poème en 1871 bien qu’Arthur fréquentait déjà la bibliothèque en 1868, 1869. Toujours est-il que l’on connaît le poème par la copie de Verlaine.
L’impéritie d’Hubert met l’impatience de Rimbaud à l’épreuve ; le « r » fréquent dans cette poésie donne de la sonorité à sa rage, ainsi exprimée.

Le sarcasme de Rimbaud figure l’immobilité et la non volonté d’aller de l’avant. Ce libelle prévaut pour notre actualité, il n’ y a pas que les bibliothécaires qui devraient se sentir concernés !

Les Assis

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau,
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
L’âme des vieux soleils s’allume emmaillotée
Dans ces tresses d’épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
S’écoutent clapoter des barcarolles tristes,
Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.

-Oh ! Ne les faites pas lever ! C’est le naufrage…
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l’œil du fond des corridors !

Puis ils ont une main invisible qui tue :
Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l’œil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales
Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever.

Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,
Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisière
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

Des fleurs d’encre crachant des pollens en virgule
Les bercent, le long des calices accroupis,
Tels qu’au fil des glaïeuls le vol des libellules
-Et leur membre s’agace à des barbes d’épis.

* loupes : tumeurs de la peau
* boulus : déformés par l’arthrose – il s’agit d’un néologisme (création de mot nouveau)
sinciput : haut du crâne
* hargnosités : mauvaises humeurs – il s’agit d’un néologisme
* percaliser : la peau prend l’aspect de l’étoffe appelée percale (tissu de coton soyeux et doux, Sedan, cité du drap en fabriquait) – il s’agit d’un néologisme
* lisière : cordon d’étoffe pour maintenir debout les enfants en âge de marcher

On peut penser à une vision érotique dans la dernière strophe où le mot virgule prend l’allure de verge et ainsi le membre est incontestablement un organe viril.

Après le bibliothécaire, Arthur eut à faire au douanier et pour cause la frontière belge est distante d’à peine quinze kilomètres de Charleville ; et il faut bien se réapprovisionner de temps en temps en tabac. Si le périple est assez simple, enter en Belgique passait par des épreuves et des combines.
Il ne fut pas le seul, le passage de la frontière à Pussemange, ce sont des souvenirs d’aventure, d’exotisme, il y a encore 50 ans. Ça se préparait une telle expédition pour passer un dimanche dans les boucles de la Semois. D’abord bien penser à avoir sa carte d’identité sur soi, sinon « macache » pour passer la frontière ! Être bien poli avec les douaniers français et belges…Rien à déclarer ? Rien ! C’est bon, allez-y ! Alors là, c’était la fête de l’achat de spéculoos, du chocolat Côte d’Or, de paquets de vingt-cinq cigarettes, de cigares, de tabac, l’occasion de goûter à l’Orval et de faire le plein d’essence !
Attention, tout en quantité acceptée par la loi, si non il fallait cacher un peu et passer en loucedé la frontière avec un ouf de soulagement après le poste français. C’est toujours avec émotion que je relis ce poème tant il fait appel à ma nostalgie.

Frontière

Frontière

Les douaniers, gardiens de la frontière franco-belge, étaient accompagnés de chiens qui avaient pour rôle de détecter et attaquer les chiens des contrebandiers chargés de passer des matelas de tabac.
Pour alimenter leurs pipes, une Gambier pour Arthur (provenant de la fabrique renommée de pipes de Givet) et une Jacob pour Ernest, nos deux ardennais allaient s’alimenter en tabac à la frontière belge en un peu plus de deux heures. « Chapeau, capote, les mains dans les poches », ils passaient par La Grandville puis Gespunsart ou grimpait aux baraques par Saint-Laurent puis Gernelle. Les baraques, maisons frontalières, étaient à la fois ferme auberge, magasin et guinguette.
Cependant on pénétrait en Belgique après une désinfection en règle, dans un cabane où se consumaient des produits chimiques : un des cadeaux de la guerre, la fièvre aphteuse régnait. Nos amis s’y sont soumis puis ils pouvaient alors acheter à l’auberge, pour trois sous, leurs deux paquets de tabac provenant des « manufactures de Thomas Philippe ».

Gabelous

Gabelous

Avaient-ils à peine marché une demie heure sur le sentier du sous bois qu’un gabelou (douanier) leur faisait face et un autre était sur leurs talons. Alors confiants, ils montraient leurs deux paquets entamés et ainsi ils n’étaient pas en fraude. Cela n’empêchait pas les douaniers, leurs molosses en laisse, de les palper.
Dans la charge ironique qu’il fait d’eux, Arthur n’a pas oublié ces détails. Verlaine en a fait une copie. On date ce poème de juillet 1871.

Les Douaniers

Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache,
Soldats, marins, débris d’Empire, retraités
Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités
Qui tailladent l’azur frontière à grands coups d’ hache.

Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,
Quand l’ombre bave aux bois comme un mufle de vache,
Ils s’en vont, amenant leurs dogues à l’attache,
Exercer nuitamment leurs terribles gaîtés !

Ils signalent aux lois modernes les faunesses.
Ils empoignent les Fausts et les Diavolos :
« Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots ! »

Quand sa sérénité s’approche des jeunesses,
Le Douanier se tient aux appas contrôlés !
Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés !

* macache : rien du tout ; argot des soldats d’Afrique. Sont opposés les héros de l’Empire (Ceux qui disent Cré Non et macache) aux sinistres douaniers que sont les Soldats des traités.
* soldats des traités : ceux postés aux frontières en vertu de l’armistice de Versailles et du traité de Francfort de mai 1871
* azur frontière : la frontière est dessinée en bleu sur les cartes (sachant que la frontière est redessinée aussi après la guerre par l’annexion de l’Alsace Moselle au Reich)
* Faust, opéra de Gounod et Fra Diavolo (bandit de grand chemin), d’un opéra d’Auber

Arthur Rimbaud dans cette épigramme donne aussi un sentiment politique tout en assurant la caricature propre aux douaniers.

Et encore…et enfin…

C’est Delahaye qui le rappelle dans Souvenirs familiers (Delahaye témoin de Rimbaud), op. cit Neuchâtel, 1974, p 113. Henri Perrin, successeur d’Izambard, quitte ses fonctions au collège pour occuper le poste de rédacteur du nouveau journal le Nord-Est. Il semblerait que Rimbaud ait envoyé des poèmes satiriques, peut-être en juillet 1871,(pas de texte conservé).

Voici les portraits-charge

[La Plainte du vieillard monarchiste]
à Monsieur Henri Perrin, journaliste républicain

……………………………………………………………….
………………………………………………….Vous avez
Menti, sur mon fémur ! Vous avez menti, fauve
Apôtre ! Vous voulez faire des décavés
De nous ? Vous voudriez peler notre front chauve ?
Mais moi, j’ai deux fémurs bistournés et gravés !

Parce que vous suintez tous les jours au collège
Sur vos collets d’habit de quoi faire un beignet,
Que vous êtes un masque à dentiste, au manège
Un cheval épilé qui bave en un cornet,
Vous croyez effacer mes quarante ans de siège !

J’ai mon fémur ! J’ai mon fémur ! J’ai mon fémur !
C’est cela que depuis quarante ans je bistourne
Sur le bord de ma chaise aimée en noyer dur ;
L’impression du bois pour toujours y séjourne ;
Et quand j’apercevrai, moi, ton organe impur,
A tous tes abonnés, pitre, à tes abonnés,
Pertractant cet organe avachi dans leurs mains,
………………………………………………………………….
Je ferai retoucher, pour tous les lendemains,
Ce fémur travaillé depuis quarante années !

[La Plainte des épiciers]

Qu’il entre au magasin quand la lune miroite
A ses vitrages bleus,
Qu’il empoigne à nos yeux la chicorée en boîte
***

Ces quelques poèmes identifiés illustrent des portraits-charge où l’ironie et la dérision constituent les armes du poète. Avec conscience et clairvoyance, Rimbaud a disséminé autre part de telles charges ; par exemple, Parade (et les emprunts en début de cet article) présente de telles charges mais alors dans un auto-portrait. Et encore faudrait-il parler d’Une Saison en enfer, son autobiographie, son auto-analyse!

Sources :
Arthur Rimbaud, Oeuvre-Vie, Alain Borer, Arléa
Arthur Rimbaud, J-J Lefrère, Fayard
Lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, J-M carré, Gallimard
Rimbaud, œuvres complètes, André Guyaux, La Pléiade
Un Ardennais nommé Rimbaud, Yanny Hureaux, La Nuée bleue
Les Ardennes de Rimbaud, Yanny Hureaux, Didier Hatier
Arthur Rimbaud, Louis Forestier, Gallimard
Rimbaud, P. Petitfils, Julliard

Rimbaud à Laïtou

Quand Rimbaud vit à Laïtou (Roche) canton d’Attigny (Ardennes)

Laïtou…Il faut comprendre Roche, hameau des Ardennes situé dans le canton d’Attigny (Ardennes).
Par dérision, Rimbaud qualifie Roche de trou, en champagne pouilleuse, au fin fond de la campagne ardennaise, dans sa lettre à Ernest Delahaye, en mai 1873. Se référant à la ritournelle : « Trou la la y la itou », il donne le « la » aux biographes qui médiront, leur tour venu, à la vue de ce paysage.
Nous y reviendrons par la description qu’en fit sa sœur Vitalie !

Roche et alentours

Roche et alentours

Toujours est-il que Roche constitue, pour les rimbaldiens, le pèlerinage incontournable, lieu de vénération où vécut Arthur Rimbaud ;ainsi, le poète vit encore aujourd’hui à travers la ferme des Cuif, le lavoir, la chapelle de Méry, la gare de Voncq, le canal des Ardennes, Attigny. Chuffilly, Rilly-aux-Oies, le paysage… à 46 kilomètres de Charlestown (Charleville).

L’interrogation légitime demeure de savoir quand Arthur Rimbaud résida à Roche et ce qu’il y fit. Pour cela, il paraît utile de reprendre le fil du temps qui marque les étapes du poète dans ces lieux, ce qu’il y a écrit, tout en considérant l’histoire de sa famille maternelle.

1- LA PROPRIETE DES CUIF

Marie Catherine Vitalie Cuif, la « mother » d’Arthur, naît le 10 mars 1825 à Roche. En vraie terrienne, elle était la propriétaire de la ferme de Roche succédant ainsi à ses aïeux paysans.
Pour les citer, d’abord Jean Baptiste Nicolas Cuif 1714-1809 qui acquit la maison de Roche et ses terres, puis vint Jean François Nicolas 1798 – 1828 et Jean Nicolas 1798 – 1858, père de Vitalie, tous vécurent à Roche et cultivèrent les terres familiales. Il s’agit donc d’une lignée paysanne qui s’est enrichit au fil des années.
Dans Une saison en enfer, Arthur écrit : « Une famille qui tient tout de la révolution française ».

Roche, 60 habitants, en 1825, sans église, sans mairie, sans école, sans cimetière dépend de la commune de Chuffilly ; à 10 km de Vouziers, cette localité appartient à la champagne pouilleuse. Sur les hauteurs de Voncq, à 154 mètres de haut, tournait un moulin et dans la vallée coule l’Aisne.

ferme des Cuif

ferme des Cuif

La maison de forme carrée, construite en pierres de Semuy, disposait d’un toit d’ardoises en pavillon. Roche, c’était 5 maisons rurales autour d’un carrefour. Y coule la Loire, ce ruisseau qui sillonne la plaine.

En 1852, Charles Auguste, le cadet des enfants Cuif, et son épouse Adélaïde Misset s’installèrent à Roche. La lutte pour le pouvoir à la ferme entre les deux femmes, Vitalie et Adélaïde envenimant le quotidien, le père décida de doter sa fille de 85 ares et 42 centiares de bois et de 30000 francs or hérités de sa mère (Louise Fay) décédée alors qu’elle avait 5ans.Vitalie et son père habitèrent à Charleville. Elle a alors 27 ans et il faudrait quand même penser à la marier.

En 1854, suite à une gestion délicate de la ferme, Jean Charles Félix, dit l’Africain racheta les parts de l’exploitation à Auguste mais il meurt en 1855 alors âgé de 31 ans.

Le père Jean Nicolas Cuif doit reprendre en main la ferme ; en 1858, à son décès, Vitalie indemnise son frère et prend en charge la propriété familiale et met un métayer sur l’exploitation agricole.

De son mariage, en février 1853, avec le capitaine Frédéric Rimbaud naîtront au pas de charge des permissions et campagnes militaires, en l’espace de 7 ans, 5 enfants :

Jean Nicolas Frédéric 2/11/1853
Jean Nicolas Arthur 20/10/1854
Victorine Pauline Vitalie 4/6/1857 (décès à l’âge de 3 mois)
Jeanne Rosalie Vitalie 15/6/1858 (décès à l’âge de 17 ans)
Frédérique Marie Isabelle 1/6/1860

Le capitaine désertera le foyer conjugal à tout jamais en 1860, après la naissance d’Isabelle et prendra sa retraite de militaire à Dijon, en 1864, il est alors âgé de 50 ans.

A compter de ce départ, Vitalie Rimbaud se déclare veuve pour ne pas faire de vague et pour garder sa dignité de femme mariée, mettant fin à tous les commérages. Mais qui est-elle ?

Nombreux biographes et exégètes font passer Vitalie pour une marâtre, entonnant par là, le même discours que son fils Arthur qui l’a affublée des doux noms de la daromphe, la bouche d’ombre, la mère Rimb, la mother. Certes, elle fut avare de tendresse mais cette femme n’a pourtant pas démérité. Face à l’adversité de la vie : décès successifs, désertion du capitaine… elle s’est caparaçonnée, elle a tenu le rôle d’un homme et du père absent. Elle a conduit avec assurance et détermination l’éducation et l’instruction de ses enfants. Vitalie reste une fille de la terre, âpre au labeur et au gain, d’une chaleur humaine réservée. Catholique fervente et mystique, il s’agit d’une mère du devoir. On ne connaît pas réellement de photographie d’elle. Paterne Berrichon la décrit comme « une femme de taille au-dessus de la moyenne, aux cheveux châtain foncé, au teint discrètement basané, au front large, aux yeux bleu clair, au nez droit, à la bouche mince. Maigre, les mains longues et noueuses, elle avait l’allure fière et énergique ».

2 -PRESENCE D’ARTHUR A ROCHE DE 1854 A 1872

tombes au cimetière de Méry

tombes au cimetière de Méry

Depuis son éviction des terres rochoises, Vitalie Rimbaud Cuif n’y avait pas remis les pieds. Le décès de l’oncle Félix, inhumé au cimetière de Méry, sonnait le retour à Roche dès la fin de 1855. Pour remettre de l’ordre dans la ferme, elle mit en nourrice les deux garçons, Frédéric à Saint-Pierre de Vence et Arthur à Gespunsart. Elle se met en quête de fermiers pour prendre des terres en location. Successivement, au fil des permissions d’automne du capitaine, naissent les filles, toutes en juin et à Charleville.
L’horrible été 1857 voit la mort de Vitalie Victorine, 1858 voit la mort de Nicolas Cuif.
En1861, comme chaque année depuis la disparition de Félix, Vitalie passe l’été à Roche avec ses enfants. L’aventure commençait dans la voiture hippomobile qui les conduisait de Charleville en direction de Vouziers avec son arrêt à Attigny puis Roche, 5 heures de trajet pour une quarantaine de kilomètres.
Enfin, c’était l’air pur de la campagne, le dépaysement et le bonheur de revenir sur les terres tant chéries, mais aussi imprégner sa progéniture des Cuif. A compter d’octobre 1861, les garçons fréquenteraient l’Institut Rossat, à Charleville.
En 1862, on passa l’été à Roche. Eugène Mény, camarade de jeux des enfants Rimbaud se souvient d’Arthur aux cheveux blonds, aux yeux clair comme le ciel, un Arthur rêveur, intelligent et futé alors qu’il voit Frédéric plus terne.
Après l’été passé à Roche, en 1863, le 6 octobre, un incendie ravage la ferme. Le Courrier des Ardennes nous apprend qu’il fallu les compagnies des sapeurs-pompiers d’Attigny, Voncq, Rilly-aux-Oies et Sainte-Vaubourg pour venir à bout de l’incendie. Le corps de logis épargné, le sinistre est tout de même évalué à 15150 francs. Vitalie avait souscrit une police d’assurance à la Paternelle.
Désespérée, Vitalie tenta avec Maître Déa, notaire à Attigny, de vendre la propriété sans succès. Prix trop élevé ? Pas de client ? Toujours est-il qu’il n’y eut pas d’acheteur à la suite des 3 annonces. Durant dix ans, il n’y aurait plus de vacances à Roche. Conservant un fermier dans son logis, Vitalie a dû y passer l’été pour faire les moissons.
En 1870, la guerre contre la Prusse est déclarée le 19 juillet et il est probable que la famille a passé Pâques à Roche.
Mais cette guerre sonne la fin de l’école pour les deux garçons qui fugueront l’un après l’autre, les menant sur leurs chemins d’homme : pour Frédéric, vers l’armée et pour Arthur, vers la vie littéraire.

3 – PRESENCE D’ARTHUR A LAÏTOU EN 1873

Jeanne Rosalie Vitalie Rimbaud

Jeanne Rosalie Vitalie Rimbaud

Au printemps 1873, la famille prend le train pour Amagne puis direction Vouziers avec l’arrêt à Attigny et rejoint sa terre par le service d’un omnibus. Laissons Vitalie, toute à son émotion, nous décrire, dans son journal, le voyage et l’arrivée à Roche.

« Le 5 avril 1873 nous partions de Charleville à quatre. Maman, mon frère Frédéric et ma sœur Isabelle. Le moment de notre départ ainsi que tout notre voyage fut pour moi la cause de douces et profondes émotions que ma mémoire a gardées assez fidèlement.
C’était pour ainsi dire la première fois que je voyageais en chemin de fer. Je voyais avec bonheur mon arrivée à Roches dans cette maison que j’avais vue il est vrai il y a trois ans mais dont le souvenir n’était pas resté dans mon esprit que très confusément. Je me vois encore sur cette route qui conduit d’Attigny à Roches, distance de 4 kilomètres 1 hectomètre. Je regardais avec anxiété si je ne voyais pas apparaître le toit à pignon de la maison ainsi que le colombier à côté lorsqu’enfin nous le vîmes, à travers les arbres qui l’entourent, et bientôt nous descendons de la voiture et nous foulons le seuil de cette maison qui ne nous avait pas vus depuis de longues années. Je reconnaissais à peine cette grande chambre froide et humide dont les volets fermés depuis longtemps ne permettaient pas d’examiner à l’aise. La cuisine ne m’était pas inconnue du tout. Tout était encore dans le même état que quand nous l’avions visitée trois ans avant. Les chambres d’en haut, le grand grenier au-dessus étaient toujours la même chose. La cour silencieuse et déserte était recouverte d’un gazon et ses murs noircis et calcinés par le feu étaient toujours debout. Toute notre soirée se passa à examiner au clair de lune les jardins, les chènevières et les clos. Je me perdais presque dans tout cela ; tout était nouveau maintenant pour moi. C’était avec un véritable bonheur que je foulais cette terre témoin de tant d’émotions diverses dans la suite .  J’oubliais Charleville qui me pesait insupportablement il y a deux jours ; avec une joie sans exemple je lui avais dit adieu, comptant ne le revoir qu’après bien des jours de plaisirs inconnus pour moi.»

Et c’est assez juste, ils allaient y passer un semestre. Les travaux de réhabilitation de la ferme et la surveillance de l’exploitation constituaient les projets de Vitalie.

Roche, contrairement aux complaisants commentaires à propos du trou qu’il représente, dispose d’un charme particulier que Vitalie regarde avec émotion et optimisme ; nous nous associons à ce point de vue.

« Il faisait un temps superbe, un soleil chaud et vivifiant, un ciel charmant où l’on n’apercevait même pas le plus léger nuage, une brise embaumée des plus suaves parfums s’exhalait des jardins où s’épanouissaient déjà des fleurs odorantes destinées désormais à charmer plus d’une fois mes yeux émerveillés de leurs vives et fraîches couleurs et de leurs diversités vraiment étonnantes.
Roches est un petit village situé dans un fond entouré et ombragé par de grands et gros arbres. D’immenses peupliers se balançant au moindre vent, des gros pommiers et des poiriers chargés à cette époque d’une neige odoriférante, sont en très grand nombre dans le village et aux environs.
Le terrain est plat, riche et fertile. A part çà et là des petits bois, des bosquets ; au loin l’on aperçoit les moulins à vent de Vaux-Champagne. Au bas du village coule un frais et limpide ruisseau, auquel les habitants ont donné le nom de [la Loire]. En formant mille méandres gracieuse dans une verte et riante prairie, renommée par l’abondance et la bonté de ses foins, il va se perdre doucement dans le canal au bas du village de Voncq. Des Ionies, c’est ainsi qu’on appelle cette grand prairie, l’on découvre parfaitement la ferme très considérable de Fontenille située sur une éminence, entourée de terres jaunâtres dont le pied est baigné par [la Loire]. Plus fort à l’est, Voncq, qui rappelle de tristes souvenirs encore bien récents pour moi, s’élève encore fièrement malgré ses ruines sur le sommet d’un coteau ; de quelque côté qu’on se trouve, les yeux ne peuvent le perdre de vue même à deux lieues tout aux alentours… Roches est je crois le village le plus agréable que j’ai connu pendant le temps que j’ai habité, quoique peu grand ; il y avait treize maisons de quelque importance ; environ cent dix à cent vingt habitants ; mais, je ne sais si c’est la disposition des maisons ou le caractère des personnes ou l’habitude du séjour, mais Roches s’est toujours conservé aussi agréablement que possible dans mon esprit. »

Le vendredi Saint, Arthur est de retour de Londres. Il a laissé Verlaine dans sa famille des Ardennes belges, à Jéhonville.
Voici ce qu’écrit Vitalie : «  …lorsqu’un coup discret retentit à la porte. J’allai ouvrir et… jugez de ma surprise, je me trouvai face à face avec Arthur. Les premiers moments d’étonnement passés, le nouveau venu nous expliqua l’objet de cet événement ; nous en fûmes bien joyeux et lui bien content de nous avoir satisfaits. La journée se passa dans l’intimité de la famille et dans la connaissance de la propriété qu’Arthur ne connaissait presque pas pour ainsi dire. »

La chapelle de Méry

La chapelle de Méry

Par tradition, la famille se rend à la chapelle de Méry, le dimanche de Pâques. Vitalie écrit :  «  Le dimanche suivant, jour de Pâques, nous assistâmes à la messe dans la chapelle de Méry, dont j’ai déjà parlé peut-être. C’est une petite chapelle décorée avec soin, simplement et sans profusion de choses, appartenant autrefois au propriétaire du château ; bâtie sur une petite éminence et entourée d’un cimetière où repose mes grands-parents*. Ce n’était jamais sans une profonde émotion que nous nous arrêtions auprès de leurs tombes pour adresser au Père commun une prière fervente pour ceux qui reposent là, sous cette pierre qui semble un obstacle pour faire revenir cette vie, cette vie qui fait tant soupirer et rêver ceux qu’ils ont laissés ici-bas . »

*y sont enterrés Jean baptiste Cuif, sa femme, son fils et sa petite fille

Pendant que la famille se donne aux travaux de restauration de la ferme et au jardinage, Arthur s’adonne à l’écriture. Il est possible que date de cette époque les poèmes Honte, Ô saisons,ô châteaux, Entends comme brame, Mémoire. Et il jette sur papier ce qui deviendra Une saison en enfer (qui sera datée avril – août 1873).

Le « chat des Mont-Rocheux », dans une lettre, dit à son ami Ernest Delahaye sa nostalgie pour Charlestown et nous renseigne sur son activité littéraire. Elle est claire d’un ensemble de renseignements fort instructifs.

Laïtou, (Roches), (Canton d’Attigny)
mai 73
Cher ami, tu vois mon existence actuelle dans l’aquarelle ci-dessous.
O nature ! Ô ma mère !

dessin d'Arthur Rimbaud lettre de Laïtou

dessin d’Arthur Rimbaud
lettre de Laïtou

Quelle chierie ! Et quels monstres d’innocince (sic), ces paysans. Il faut, le soir, faire deux lieues, et plus, pour boire un peu. La mother m’a mis là dans un triste trou.

 

Je ne sais comment en sortir : j’en sortirai pourtant. Je regrette cet atroce Charlestown, l’Univers*, la Bibliothè., etc…Je travaille pourtant assez régulièrement ; je fais des petites histoires en prose, titre général : Livre païen, ou Livre nègre*. C’est bête et innocent. O innocence ! innocence ; innocence, innoc…fléau !
Verlaine doit t’avoir donné la malheureuse commission de parlementer* avec le sieur Devin, imprimeux (sic) du Nôress. Je crois que ce Devin pourrait faire le livre de Verlaine à assez bon compte et presque proprement. (S’il n’emploie pas les caractères emmerdés du Nôress. Il serait capable d’en coller un cliché, une annonce!)
Je n’ai rien de plus à te dire, la contemplostate de la Nature m’absorculant tout entier : Je suis à toi, ô Nature, ô ma mère !
Je te serre les mains, dans l’espoir d’un revoir que j’active autant que je puis.

R.

Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t’avoir proposé un rendez-vol au dimanche 18, à Boulion*. Moi je ne puis y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de quelques fraguements* (sic) en prose de moi ou de lui, à me retourner.
La mère Rimb. Retournera à Charlestown dans le courant de juin. C’est sûr, et je tâcherai de rester dans cette jolie ville quelque temps.
Le soleil est accablant et il gèle le matin. J’ai été avant-hier voir les Prussmans à Vouziers, une sous-préfecte de 10000 âmes, à sept kilom. d’ici. Ça m’a ragaillardi.
Je suis abominablement gêné. Pas un livre. Pas un cabaret à portée de moi, pas un incident dans la rue. Quelle horreur que cette campagne française. Mon sort dépend de ce livre pour lequel une demi-douzaine d’histoires atroces sont encore à inventer. Comment inventer des atrocités ici ? Je ne t’envoie pas d’histoires, quoique j’en aie déjà trois, ça coûte tant ! Enfin voilà !
Bon revoir, tu verras ça,

RIMB.

Prochainement je t’enverrai des timbres pour m’acheter et m’envoyer le Faust de Goethe, bibliot. Populaire. Ça doit coûter un sou de transport.
Dis-moi s’il n’y a pas de traduction de Shakespeare dans les nouveaux livre de cette blibloith.
Si même tu peux m’en envoyer le catalogue le plus nouveau, envoie.

R.
*Café de Charleville
*Ce qui deviendra Une saison en enfer
*Pour éditer Romances sans paroles dont la dédicace initiale était pour Arthur
*Bouillon à la frontière franco belge
*Peut-être une partie du manuscrit des Illuminations

Arthur dit sa détestation de Roche, autrefois il aimait vagabonder dans la campagne et là il éprouve de la nausée. Vitalie qui le voit se claquemurer quotidiennement décide de lâcher du lest. Elle le laisse écrire et va jusqu’à lui payer son transport pour voir Delahaye à Charleville et Verlaine à Bouillon durant les dimanches de mai.
Le 25 mai, Paul, Arthur et Ernest déjeunent à l’hôtel de la Poste à Bouillon. Verlaine et Rimbaud s’évadent pour la seconde fois vers la Belgique, Londres et puis enfin Bruxelles. Et là le 10 juillet, Paul tire un coup de feu sur Arthur, le blessant : c’est la fin de la relation des deux poètes.

Le 27 août , Arthur est de retour à Roche. Vitalie l’attend à la gare de Voncq. Elle sait de quoi il retourne. D’ailleurs n’a-t-elle pas écrit une très belle lettre, depuis Roche, le 6 juillet 1873 à Verlaine : « Monsieur, j’ignore quelles sont vos disgrâces avec Arthur mais j’avais toujours prévu que le dénouement de votre liaison ne devait pas être heureux ».
Isabelle, 13 ans, se souvient du désarroi  de son frère: Sans répondre aux paroles de bienvenue, il s’effondre sur une chaise. Une crise affreuse de sanglots le secoue.  « O Verlaine ! Verlaine ! » gémit-il seulement de temps à autre.

recueillement

recueillement

Cloîtrer dans le grenier de la ferme, au-dessus de l’entrée charretière, Arthur écrit « Une saison en enfer ». Les témoins, donc sa famille, disent qu’en écrivant, il trépignait, pleurait ou riait. Le roman biographique qu’il donne sera lu par Vitalie. N’en comprenant pas le sens, Arthur lui explique : «  Ça se lit littéralement et dans tous les sens. ». Vitalie jouera les mécènes en lui avançant l’argent nécessaire pour l’impression auprès de l’Alliance typographique, située à Bruxelles. Il récupérera quelques exemplaires sur 500 imprimés, utiles à la promotion de son livre.

4 – PRESENCE DE RIMBAUD A ROCHE DE 1876 A 1880

Le 18 décembre 1875, jour triste, verra le décès de Vitalie 17 ans des suites d’une synovite. Arthur en fut très affecté. Elle écrivait, dessinait et admirait ce grand frère. C’est Arthur qui s’occupa de la déclaration du décès auprès de l’état civil.

La famille se retrouve en mai 1876 à Roche mais Arthur ne s’y éternise pas. Déjà, il repart pour de nouvelles pérégrinations jusqu’à Java.

En 1877, le fermier de Roche quitte la ferme « pour cause de mauvaises récoltes et des pertes de bétail ». Vitalie reprend l’exploitation en main et s’y installe définitivement jusqu’en 1897. A Pâques, ils (Vitalie, Frédéric, Arthur et Isabelle) partent pour Roche. Vitalie gardait l’espoir de resserrer les liens et de fixer les plus instables.
La mère d’Eugène Mény disait de Vitalie ; « C’était une matrone sévère, ordonné, volontaire, qui portait les culottes dans le ménage. Elle faisait marcher tout le monde à la baguette. ».
A-t-elle essayé de faire retourner à la messe ? Selon Eugène Mény, jeunes, les enfants se rendaient à la messe mais plus tard Arthur n’y allait plus. Et Eugène de préciser : « Je me souviens que le dimanche, pendant que sa mère était à la messe avec Isabelle, Arthur nous appelait pour déguster, dans la cuisine de la ferme, quelque vieille bouteille qu’il avait dérobée dans la cave ; »

Le 17 novembre 1878, par un télégramme, Vitalie apprend le décès du Capitaine Rimbaud. A la même date, Arthur, depuis Gênes, écrit à ses chers amis, entendons par là sa mère, son frère et sa sœur. Parfois dans cette correspondance, il demande des nouvelles de Roche.

Juin 1879 voit le retour d’Arthur à Roche après son séjour à Chypre. Il est atteint d’une fièvre typhoïde, diagnostiquée par le docteur Huguin d’Attigny. Soigné et remis sur pied par sa mère et sa soeur, Arthur, durant l’été, participe aux travaux des champs.

Ernest Delahaye

Ernest Delahaye

A l’automne, Ernest Delahaye qui lui rend visite, découvre le paysan. «  Au moment où j’arrive, le terrible vagabond déchargeait une voiture de blé, avec l’habileté méthodique et la vigueur tranquille d’un laboureur qui n’a jamais fait autre chose. »
Ernest et Arthur se promènent dans la campagne rochoise, vont jusqu’à Voncq pour voir passer les péniches sur le canal et le train dont la voie ferrée longe le canal. Ils devisent sur les voyages et les métiers d’Arthur. Delahaye l’interroge : « Eh bien ! Plus de littérature, alors ? » ; dans un rire amusé et agacé, il lui dit simplement « Je ne pense plus à tout cela . »

Pour la dernière fois, Vitalie, Isabelle et Arthur allaient passer Noël ensemble.

 

 

Lettre de Tadjourah 10 décembre 1885

Lettre de Tadjourah 10 décembre 1885

Arthur part en mars 1880 pour Alexandrie puis Chypre, Aden, Harar. Désormais, pendant plus de 11 ans, Vitalie connaîtra la vie de son fils à travers une correspondance du bout du monde, adressée à ses « chers amis ».

5 – PRESENCE DE L’EXPATRIE A ROCHE EN 1891

Le 21 mai 1891, Rimbaud prévient Vitalie d’une amputation prochaine de sa jambe droite, à l’hôpital de la Conception à Marseille, pour cause de cancer. L’opération a lieu le 27 mai, Vitalie est au chevet de son fils, elle n’a pas revu son fils depuis onze ans. Elle rentrera pour Roche en attendant le rétablissement de son fils. Arthur quitte la conception le 23 juillet, prend le train pour Paris puis descend à la gare de Voncq.
Isabelle, émue probablement en larmes, attend son frère, l’aide à descendre du train. Allez,hue ! En route pour Roche… avec la carriole tirée par la jument Comtesse. Vitalie l’accueille à la ferme.
Il s’installe dans la chambre du haut, fleurie par les soins d’Isabelle et aménagée pour la circonstance.
Dans les premiers jours, Arthur joue d’un ton badin, portant tout en dérision et faisant rire son monde. On le rencontre sur les routes, en carriole conduite par Vitalie ou par Isabelle. Il ne passe pas inaperçu, en effet, il porte un burnous et ses traits sont désormais halés.
Mais bientôt, ce sera l’insomnie, la fièvre ; les douleurs s’amplifient, il souffre au niveau du moignon qui prend du volume ne favorisant pas l’usage de la jambe artificielle. Isabelle lui administre des infusions de pavots. Il se reposait dans le jardin et rejoignait la chambre quand la douleur était trop forte… le cancer s’étendait en métastases. Les gens du village lui rendaient visite, ainsi parlait-il avec Eugène Mény de l’Afrique.
Son état empirant, on fit appeler le docteur Henri Beaudier : «  Je l’ai vu pendant un mois environ, 4 ou 5 fois. Physionomie froide, glaciale, de temps à autre grimaçant à cause des douleurs vives qu’il ressentait dans la cuisse malade. Les yeux vifs, perçants, interrogateurs, fouillant son interlocuteur. Peu loquace, répondant par monosyllabes secs aux questions que je lui posais. Ses questions, très nettes, catégoriques, ne permettaient pas de s’étendre par des digressions sur des sujets à côté…Il ne m’avait pas prévenu de ce départ… J’ai appris la mort de Rimbaud quelque temps après, et je n’en ai pas été surpris ».
Il semble que le docteur Beaudier a voulu aborder la question de la littérature : « Il s’agit bien de cela, merde pour la poésie.»
Durant ce séjour à Roche, il recevait de ses connaissances d’Afrique, des lettres, ainsi Savouré : «  le monde crève toujours ici, mais les affaires n’en paraissent pas beaucoup souffrir. »

La gare de Voncq aujourd'hui

La gare de Voncq aujourd’hui

En dépit de son état, Rimbaud désire s’embarquer de Marseille pour l’Afrique. Resteront vaines les prières d’Isabelle insistant pour qu’il reste à Roche. Isabelle et Arthur quittent Roche le 23 août par le train à la gare de Voncq ; ce fut l’ultime fugue. Arthur Rimbaud décédera le 10 novembre 1891 à l’hôpital de la Conception d’une carcinose généralisée. Il repose au cimetière de l’avenue Boutet à Charleville.

 

 

Sources documentaires :
œuvres complètes , la Pléiade, André Guyaux
lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Gallimard, Jean-Marie Carré
Un Ardennais nommé Rimbaud, la Nuée bleue, Yanny Hureaux
Vitalie Rimbaud pour l’amour d’un fils, Flammarion, Claude Jeancolas
Arthur Rimbaud, Fayard, Jean-Jacques Lefrère