Demeny

L’ariette de Rimbaud

A l’automne 1875, Rimbaud formule l’idée auprès de Delahaye de se préparer au baccalauréat en candidat libre. Suit une période que ses amis contemporains, Delahaye, Nouveau et Verlaine désignent sous le nom de philomathie tant Arthur se prête à l’étude des sciences, à l’apprentissage de l’algèbre, de la géométrie, des langues étrangères dont le russe, l’allemand…Durant cette quête de savoir, il prend aussi des leçons de piano auprès de Louis Létrange, employé de Monsieur Lefèvre, un négociant en clouterie et propriétaire du 31 rue St Barthélémy (aujourd’hui rue du Baron Quinart), la nouvelle adresse de Vitalie Rimbaud dans ses pérégrinations à Charlepompe. Louis Létrange dirige la Société chorale et aide le Maître de Chapelle de Notre Dame, en outre il donne des leçons d’orgue et de piano. Arthur se rend ainsi chez lui pour s’exercer à l’exécution de pièces selon une méthode mise au point par Mademoiselle Carpentier, dite de force moyenne. Louis Létrange témoigne de l’assiduité temporaire de son élève qui travaille avec détermination : « Il travaillait sérieusement, s’essayant même à improviser, non sans quelque bizarrerie ». Les bizarreries n’ont pas donné lieu à des explications, et donc on ignore ce qu’elles peuvent signifier. Toujours est-il que Rimbaud loue un piano sans l’autorisation de sa daromphe ; hissé non sans quelques difficultés pour l’installer au premier étage et rappelle pour certains : « Madame*** établit un piano dans les Alpes » (Après le Déluge, Illuminations). Nous en restons quant à nous à l’exégèse d’Antoine Fongaro d’autant que cette prose est antérieure à cette anecdote. Fongaro rappelle que Rimbaud avait lu Madame Bovary de Flaubert et qu’il s’agit bien d’Emma et redit ce passage : « J’ai un cousin qui a voyagé en Suisses l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières quand les nuages s’entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l’extase ! Aussi je ne m’étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d’aller jouer du piano devant quelque site imposant. » (Antoine Fongaro, De la lettre à l’esprit, Pour lire Illuminations, Honoré Champion éditeur, Paris). Bien sûr que le piano, instrument sédentaire, est à l’encontre du poète voyageur qui alors dû être de ces Assis… « Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes, / Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour, / S’écoutent clapoter des barcarolles tristes ». L’hiver 1876, les leçons cessent. Fut-ce là un caprice ?

 

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Caricature de Verlaine, Rimbaud au piano

Cependant les nouvelles vont vite et Delamorue, entendons Delahaye, s’empresse de fournir l’information à Verlhuppe, Verlaine, dans leur langage potachique d’alors. En retour de missive, Verlaine lui adresse une lettre et y annexe une caricature vacharde d’Arthur au piano, titrant « La musique adoucit les mœurs », l’oestre frappant le clavier, suant et pestant dans une bulle « Des chameaux, ces doubles croches, et va donc… » alors que l’on voit sa mère au 1er étage et le proprio au rez-de-chaussée se prenant la tête aux sons disharmonieux !

La musique pour Rimbaud n’est-elle qu’une passade ? Verlaine a bien entendu échangé avec lui sur le sujet durant la période qui les réunit de 1871 à 1873 ; il lui a présenté des artistes, des musiciens, des poètes. Ensemble, ils ont assisté à des pièces de théâtre, à des opérettes à Paris, à Londres. Et leur escapade en juillet 1872, en Belgique puis en Angleterre, donne lieu à des écrits comme par exemple les Ariettes oubliées (Romances sans paroles) qui sont une référence en matière musicale et dont la IIIe porte en épigraphe « Il pleut sur la ville. (Arthur Rimbaud) ».

Hormis cet apprentissage auprès de Louis Létrange, Rimbaud fut-il un musicien ? Un mélomane ? ou bien un simple amateur ? Qui a pu participer à sa formation musicale ? Quelle place tient la musique dans son œuvre ?

L’initiation potentielle à la musique

Vitalie Rimbaud, fervente dévote, a donné à ses enfants une éducation religieuse conséquente. Dans Les poètes de sept ans, Rimbaud écrit : « Et la Mère, fermant le livre du devoir, / S’en allait satisfaite et très fière, sans voir, / Dans les yeux bleus et sous le font plein d’éminences, / L’âme de son enfant livrée aux répugnances. » et encore « Il craignait les blafards dimanches de décembre, / Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou, il lisait une Bible à la tranche vert-chou ». Cette éducation était relayée par une instruction scolaire dans laquelle l’instruction religieuse avait à voir. Qu’ils fréquentassent l’Institut Rossat, dès octobre 1861 ou le collège municipal à compter de Pâques 1865, les frères Rimbaud, Frédéric et Arthur disposaient de cet enseignement religieux. On peut penser que des louanges l’accompagnaient. Ainsi Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie consacrée à Arthur Rimbaud, relève dans un bulletin d’anciens élèves : « M. Rossat n’était cependant pas anticlérical, la musique des élèves avait l’habitude d’accompagner la procession du Saint-Sacrement dans les rues de la ville ». Il est vrai aussi qu’Arthur raflait les prix d’enseignement religieux. Musique, chants, il y a là une base initiatique à l’apprentissage de la musique. La fréquentation régulière de la messe, imposée par la mother, était une source de répétition de louanges, de chants dont il tire ironie dans Les Pauvres à l’église : « Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise / Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ». En 1870, l’église et l’armée constituaient deux institutions à respecter et à la veille de la guerre contre la Prusse, il décoche des flèches aux « patrouillotistes » dans son poème A la Musique, d’un orchestre militaire paraissent les fifres, les trombones.

Bien vite deux fugues, en septembre puis octobre 1870, le mèneront à Douai chez son professeur de rhétorique, Georges Izambard où il fait la connaissance des sœurs Gindre, tantes d’Izambard. Elles sont trois à habiter au 27 rue de l’Abbaye-des-prés, Isabelle, Caroline et Henriette. Cette dernière donnait des cours de chant et enfin l’ainée Rose-Marie, 48 ans, prix de conservatoire était professeur de piano et de vocalise à l’Académie de musique de Douai. Rimbaud s’installe dans une maison où l’on aimait et pratiquait la musique Et pour parfaire le tableau musical, Izambard était l’ami d’un poète douaisien, Paul Demeny qui était le fils de Philippe-Joseph Demeny qui occupait le poste de professeur de musique au conservatoire municipal de Douai à la société philharmonique et qui connaissait bien Henriette Gindre. Un piano trônant dans la demeure, on peut penser raisonnablement que Rimbaud aurait pu y trouver là une initiation musicale, durant ses séjours où il fêta ses 16 ans. Se souvenant d’une promenade à travers champs avec Arthur et Paul Demeny, Georges Izambard se remémorait cette romance, La chanson de l’aveine que fredonnait Arthur : « Voulez-vous savoir comment, comment / On sème l’aveine ? / Mon père la semait ainsi, / Puis se reposait un petit, / Frappe du pied, puis de la main, / Un petit tour pour son voisin ! / Aveine, aveine, aveine, / Que le beau temps t’amène (bis) » et qui n’est pas sans rappeller Chanson de la plus haute tour, une poésie de 1872 avec son refrain « Ah ! Que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent ».

Comme prétendant à cette initiation musicale, on peut envisager Charles Bretagne, futur intermédiaire entre Arthur et Paul Verlaine, qui dans le cercle carolopolitain constitué de Deverrière, Izambard, Rimbaud…jouait de la guitare.

Invité à Paris, en septembre 1871, par Paul Verlaine chez les beaux-parents de ce dernier, Arthur fait connaissance d’Antoinette Flore Mauté de Fleurville et de son fils, Charles de Sivry, les cautions musicales de ce passage. En effet, Madame Mauté fut l’élève de Chopin et elle donna des leçons de piano à Claude Debussy quant à son fils, il était pianiste et compositeur. Les relations avec cette famille étant des plus médiocres, on n’imagine pas que l’un ou l’autre ait pu de leur attention, marqué l’apprentissage musical du jeune Arthur. Les sorties nocturnes de Paul et d’Arthur au théâtre et à l’opéra attestées renseignent sur l’intérêt musical de deux compères. Dès octobre de la même année, Arthur est hébergé au Cercle Zutique, initié par les Frères Cros et qui se tenait à l’Hôtel des Etrangers au quartier latin. Le musicien Ernest Cabaner y faisait office de tenancier. Il est des potentiels musiciens qui auraient pu donner une initiation musicale au poète. D’autant que ce dernier écrit probablement Voyelles dans l’esprit du sonnet des sept nombres de Cabaner rehaussant les couleurs.

L’Ariette oubliée

Fin février 1872, la relation Verlaine/Rimbaud apparaissant aux yeux de son épouse Mathilde, celle-ci réclame le départ de Rimbaud de Paris et mène son éloignement à « Charlestown ». Ce qui va les conduire à une correspondance de lettres dites martyriques dont le relevé concernant le mot ariette constitue une piste de recherche musicale. En effet, le 2 avril, depuis la Closerie des Lilas, Verlaine écrit à Rimbaud.

« Bon ami,

C’est charmant, l’Ariette oubliée, paroles et musique ! Je me la suis fait déchiffrer et chanter ! Merci de ce délicat envoi ! […] Et merci pour ta bonne lettre ! […] – et n’ayant jamais abandonné ton martyr, y pense, si possible, avec plus de ferveur et de joie encore, sais-tu bien, Rimbe ».

Et il ajoute en post-scriptum : « Parle-moi de Favart, en effet. »

Cette ariette constitue le matériel le plus tangible concernant la connaissance de la musique par Rimbaud, à dix-sept ans. La lettre envoyée initialement, tout comme la réponse, ne nous est pas parvenue. En effet, Mathilde Mauté découvrant ultérieurement ces missives et d’autres ainsi que des poèmes de Rimbaud dans le secrétaire de Verlaine, rue Nicolet, les détruira.

Au dix-huitième siècle naît la querelle des Vaudevilles et des Ariettes dans l’évolution de l’opéra-comique constitué de prose parlée et de chansons existantes connues du public et dont les paroles sont adaptées à la situation dramatique de la pièce (vaudevilles). En 1750, s’y opposent les ariettes avec une musique d’inspiration italienne plus raffinée. Les ariettes représentent des interludes dans l’action de la pièce et peignent les affections de l’âme et des sentiments tendres. Le comique cède le pas aux sentiments naïfs et vertueux. La musique est originale. On donne un livret à mettre en musique et cela offre du relief au compositeur qui devient créateur au même titre que le librettiste. Ainsi, Favart sera de ceux qui suivant le goût du public fera évoluer les comédies à ariettes. Charles Simon Favart naît à Paris en 1710, est auteur de pièces de théâtre et d’opéras comiques ; son épouse, Justine Duronceray, comédienne célèbre, est connue sous le nom de Madame Favart (Pastel de Quentin la Tour). En 1746, Favart suit le Maréchal de Saxe et dirige la troupe ambulante des comédiens qui suivait l’armée. De 1746 à 1748, il dirige le Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Après le décès du Maréchal de Saxe, en 1750, il est de retour à Paris et présente des pièces au Théâtre italien et en 1757 il codirige l’Opéra-comique. Son œuvre est constituée de 150 pièces. Il meurt à Belleville en 1792. Le théâtre national de l’Opéra-comique à Paris de nos jours est aussi appelé Salle Favart.

L’ariette de Favart que reprend Verlaine dans sa missive est connue puisqu’elle lui a servi d’épigraphe dans Romances sans paroles pour Ariettes oubliées I ; ainsi, on lit : « Le vent dans la plaine / Suspend son haleine. (Favart.) suite à la fuite d’Arthur et de Paul, en Belgique puis en Angleterre.

Le livret écrit par Favart porte le titre Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour, il s’agit d’une comédie en trois actes, mêlée d’ariettes, parodiées de Bertolde à la cour et représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le mercredi 12 février 1755. L’ariette en question survient à l’acte II et à la fin de la scène VIII.

La voici textuellement :

Dans nos prairies / Toujours fleuries, / On voit sourire / Un doux zéphire : / Le vent dans la plaine / Suspend son haleine ; / Mais il s’existe / Sur les côteaux ; /Sans cesse il agite / Les orgueilleux ormeaux : / Il irrite ; / Sans cesse il agite / Les ormeaux.

Comme nos fleurs / Dans nos asiles, / On voit nos cœurs / Toujours tranquilles ; / Mais comme un feuillage / Qu’un vent ravage, / Vos cœurs sont tourmentés. / Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles / Par les amours, sont toujours caressés, / Toujours bercés, / Toujours caressés.

On notera au passage le mot « asiles » (Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles) repris dans Walcourt (Romances sans paroles, Paysages belges) : « Ô les charmants / Petits asiles / pour les amants !

Et voici la partition chantée. Fut-elle déchiffrée pour le compte de Verlaine par son beau-frère Charles de Sivry ou encore Cabaner ? Certainement pas par sa belle-mère, Flore Mauté, au risque de déflorer la relation naissante entre Rimbaud et Verlaine, nous ignorons le nom de la personne qui a pu lui déchiffrer et chanter cette ariette.

Partition musicale de l’ariette chantée par Ninette

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Ariette partition chantée page 1

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Ariette partition chantée page 2

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Ariette partition chantée page 3

Alors pourquoi ce choix de la part d’Arthur ? La scène VIII de l’acte II est représentative de la situation vécue par Arthur, Paul et Mathilde Mauté de Fleurville ; en effet, Ninette, jeune paysanne s’étonne qu’Emilie est l’amante du roi Astolphe (attiré par Ninette) et elle se demande pourquoi et comment ici (à la cour) on puisse partager son coeur à deux ? Et l’on conçoit les épanchements martyriques qui ont pu se manifester alors dans la correspondance. Verlaine demande de lui parler de Favart, non pas pour en connaître plus sur Favart mais davantage ce qui se dit dans sa pièce si jamais Arthur ne l’avait pas d’ailleurs déjà précisé, ce qui semble improbable. Le côté midinette de Verlaine s’extériorise dans cette demande d’autres ariettes, d’autres pièces dont la vocation est d’alimenter le feu des deux poètes.

Le propos tenu dans la pièce éclaire le choix d’Arthur et met en évidence des mots que l’on retrouvera ultérieurement.

Résumé de l’intrigue qui se joue dans Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour

Roi de Lombardie, le prince Astolphe, parcourant ses terres tombe sous le charme de la jeune paysanne Ninette et vante sa beauté naturelle. Il s’entiche d’elle et l’invite à venir à la Cour, tout en gardant son anonymat. S’en ouvrant à son amoureux, Colas qu’elle épousera sous peu, ce dernier la met en garde assez brutalement. Profitant de cette situation, le prince met en évidence, la duplicité de Colas afin d’entériner la venue de Ninette à la Cour. Elle cède devant les arguments fastueux qu’elle souhaite découvrir sans toutefois renoncer à son amour pour Colas.

Ninette attifée, apprêtée, habillée maquillée, reste dubitative devant le côté artificiel de sa toilette dans laquelle elle se sent engoncée. Instruite des usages sur le port de la voix et de la parole, il lui est enseigné de masquer sa pensée et de se dissimuler à l’aide de l’éventail derrière lequel elle peut voir, épier, se jouer des autres, voire éconduire les gêneurs en prétextant des vapeurs. Astolphe se fait connaître d’elle et tout en lui déclarant sa flamme, il sonde son état d’esprit sur cette Cour dont elle juge le côté plaisant mais reste réservée quant aux courtisans doux comme des agneaux ici et redoutés par les paysans par ailleurs. Enfin édifiée par la princesse Emilie d’être l’amante du prince, elle s’interroge sur le partage de deux cœurs (On dispose là de la situation du ménage, Paul, Mathilde, Arthur, dans cette scène et l’ariette remise par Arthur Rimbaud à Paul Verlaine dans une lettre). La dualité du prince s’exprime envers Emilie puisque son feu n’était qu’un jeu tout en se refusant à renvoyer Ninette. Colas parvient à la Cour et rencontre, toilettée, Ninette qu’il ne reconnaît pas dissimulée derrière son éventail et sa voix contrefaite ; pour le sonder, elle ne tarde pas à l’aguicher, et lui tombe dans ses rets. Ainsi parjurée, elle se dévoile.

Dans son appartement, Ninette confie à Emilie son offense et sa vengeance alors que cette dernière s’étonne encore de sa présence. Colas, caché sous la table mais aperçu par Ninette, elle reçoit Astolphe, tout en éteignant les bougies. Dans l’obscurité, le prince lui confie son feu et son martyr et déplore sa situation avec Emilie qu’il aime. Emilie s’approche, dit ses reproches au prince et déplore la perte de son amour. Mais le prince la rassure car leurs cœurs ne peuvent être séparés et comprend que Ninette a voulu donné une leçon, stratagème compris aussi par Colas. Tout est bien qui finit bien, prince et princesse, Colas et Ninette se retrouvent respectivement amoureux. Le fait du prince n’était qu’un caprice tout comme l’était celui de Ninette de céder aux chants des sirènes.

Le remarquable dans cette pièce ?

Le choix de Rimbaud pour cette pièce avec le mot « Caprice » et particulièrement de l’ariette en fin de la scène 8 de l’acte 2 pour attirer l’attention précisément sur cette scène (qui n’a pas échappé à Verlaine), n’est pas un hasard, la situation à trois est représentative de celle qu’il vit ainsi que le contexte Campagne-Nature / Cour-Paris.

Par ailleurs, on note un certain nombre de mots que l’on retrouvera plus tard dans les poésies de l’un ou de l’autre. Par exemple :

  • Acte I, scène I, Ninette incite Colas à rêver à leur ménage (jeune ménage) « Que le fruit de tes soins sera bientôt pour moi. / En rêvant à notre ménage ». On ne peut que penser au poème Jeune ménage que Rimbaud illustrera en juin 1872.
  • Ninette chante : « Les trésors n’ont pas / Plus d’appas. / Dans ce doux asile, / D’un destin tranquille / Gaîment nous suivons le cours … ». Paul Verlaine dans son poème Walcourt de juillet 1872, (Romances sans paroles, Paysages belges) écrit : « Briques et tuiles, / ô les charmants / Petits asiles / Pour les amants ! ». 
  • Acte II, scène VIII, sont en scène Emilie, la princesse, Astolphe, le prince et Ninette. Elle n’est pas s’en rappeler le ménage à trois que sont en train de constituer Mathilde, Paul et Arthur. Cela rappelle « la princesse », « la fée carotte » et le poème Birds in the night du même recueil et daté depuis Bruxelles. Londres, septembre-octobre 72.
  • Acte III, scène IV, où sont en scène Emilie, la princesse et Ninette, la villageoise ; la première tirade de Ninette est digne de Parade (Illuminations d’Arthur Rimbaud) avec la description des courtisans et courtisanes et encore grimace enragée, « Où la gaité n’est que grimace, / Où le plaisir n’est que du bruit » mais aussi de la Saison en enfer, « S’il ne tenait qu’à moi de prendre mon essor, / Je serais bien loin, je vous jure. / Quel pays ! quel chaos ! oh ! le bon sens murmure… » et encore le mot parade dans la tirade d’Emilie « Vous qui de l’honneur / A tout propos faites parade, / Vous osez… » Saison en enfer : « Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables »
  • Acte III, scène VII, Alstophe dit son martyre à Ninette « Vous me le demandez ? Ninette, je soupire : / C’est vous dire où tendent mes vœux. / Vous vous plaisez à causer mon martyre » ; Martyr que l’on retrouve dans le vocable de la lettre de Verlaine à Rimbaud sous la forme de « lettres martyriques »

Où Arthur pouvait-il se procurer des partitions, des pièces ? Les sources hypothétiques sont diverses, à l’opéra théâtre de Charleville, à la bibliothèque, dans une librairie, dans une revue à disposition chez sa mère, ou encore chez un musicien ! De toute évidence la remise de la partition comme de la pièce, prouve son intérêt pour la musique, sa connaissance du solfège et le déchiffrement d’une partition. Le travail poétique de cette période démontera cette motivation puisque des poèmes prennent l’allure de chanson comme Chanson de la plus haute tour et d’autres pièces où reviennent des refrains. Quant à Verlaine, on n’ignore pas les collaborations musicales qu’il voulut mettre en œuvre avec Charles de Sivry ou encore Vaucochard et fils 1er ou aussi Chanson d’Automne.

D’autres témoignages musicaux

Durant le premier trimestre de 1875, Arthur réside à Stuttgart et échange épistolairement avec Ernest Delahaye dans lequel apparaît à plusieurs reprises le nom de Wagner. Il est vrai que du 25 février au 5 mars de cette même année avait lieu la « Wagnerwoche » (semaine Wagner). On lit ainsi : « Je n’ai plus qu’une semaine de Wagner et je regrette cette [sic] argent payant de la haine, tout ce temps foutu à rien. […] Tout est assez inférieur ici – j’excèpe un : Riessling [sic]… » Le tout est illuminé de graffitis donnant une idée de la vie dans le Württemberg avec cette légende en allemand : « Wagner verdamnt in Ewigkeit ! » (Wagner damné pour l’éternité). Qu’est-ce à dire ? Il est vrai que sa musique pouvait être contestée ainsi cet article « Nietzche contre Wagner : les raisons d’une rupture. https://docs.school/philosophie-et-litterature/culture-generale-et-philosophie/dissertation/nietzsche-wagner-raisons-rupture-108241.html

Et il faut rappeler l’article « Rimbaud musicien » de Jean-Louis Backes (in Romantisme, 1982, n°36. Traditions et novations. pp.51-64) qui a perçu dans les Illuminations et particulièrement dans Soir historique dont il élabore l’exégèse à l’appui de Wagner, la présence musicale. http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1982_num_12_36_4604

Pour rejoindre la rue Saint Barthélémy, fort de sa connaissance de l’allemand, Arthur donnait des leçons de cette langue, au fils du propriétaire, Charles Lefèvre qui témoignait avoir vu Arthur tapoter sur la table tout en déchiffrant une partition musicale.

Enfin, Ernest Delahaye, en ce début 1876, arpentait avec Arthur, lors de ses congés d’enseignant à Rethel, la campagne ardennaise ; il se souvient que les deux amis entonnaient en chœur le couplet Les Cent vierges de Charles Lecocq (Paris 1832 + 1918), opéra-bouffe en trois actes de 1873.

Partition titrée Les Cent Vierges, vertigineux et exponentiel comme dans les poèmes de Rimbaud et ça confirme sa connaissance réelle de la musique.

La musique dans l’œuvre

Comme exposé dans l’article « Rimbaud et la couleur », la PNL, programmation neuro-linguistique donne le prédicat concernant le sens qui semble le plus développé chez une personne, le visuel est apparu l’essentiel, cependant les lignes ne sont pas aussi claires et parfois c’est un mélange de plusieurs sens. Concernant Rimbaud le prédicat relatif à la sonorité semble être le second sens le plus important. Ce sont les mots de vocabulaire et les expressions qui permettent ce classement. Aussi, ont été inventoriés les instruments de musique qui apparaissent dans le corpus, les termes musicaux et les autres sonorités. On les retrouvera dans le tableau ci-dessous.

tableaau recensement musical

De ce tableau, ont été extraits les instruments de musique présents dans l’œuvre et leur fréquence d’apparition selon les 3 moments forts de son travail de poète et le lexique faisant usage de termes proprement musicaux.

Les instruments de musique dans l’œuvre de Rimbaud

Pour composer ses poèmes ou ses proses, Rimbaud a recours à dix-huit instruments classés selon ce principe et cette présence

  • Instruments à cordes :
  • 1- Lyre 6
  • 2- Cithare 10
  • 3- Luth 1
  • 4- Guitare 1
  • 5- Piano 1
  • 6- Clavecin 1
  • -Instruments à vent
  • 1- Orgue 3
  • 2-Clairon 6
  • 3- Fifre 1
  • 4- Trombone 1
  • 5- Cor 1
  • 6-Syrinx 1
  • 7- Flûte 1
  • 8- Harmonica 1
  • -Instruments à percussion :
  • 1- Tambour 9
  • 2-Tam-Tam 1
  • 3- Cloche 1
  • -Instrument insolite
  • 1- Chœur de verres (ou glasharmonika) 1

Les poésies de 1870 à 1872 regroupent douze instruments, Une Saison en enfer est concernée par le tambour et les Illuminations font usage de huit instruments ; il est vrai qu’Un cœur sous une soutane truste quatre instruments dans un texte en prose assez long avec la Lyre, la cithare, le luth, le clairon qui sont des poncifs en matière de poésie. Le tambour et le clairon, très militaires ou mythologiques (trompette de la renommée pour le clairon) restent les instruments les plus fréquents dans le corpus, une œuvre au service de son combat qui inclut le changement dans la poésie pour changer la vie. Tout cela mérite que l’on claironne et tambourine pour se faire entendre et dans un pas de charge de quatre ans que fut la vie littéraire d’Arthur Rimbaud.

Lexique musical de Rimbaud

Andante : second mouvement d’une sonate, comme adverbe sert à indiquer un mouvement modéré

Trille : battement rapide et ininterrompu sur deux note voisines

Cavatine : pièce assez courte, plus brève que l’air, dans un opéra

Hosanna : acclamation religieuse utilisée dans les cérémonies, les processions. Hymne catholique chanté le jour des Rameaux

Hallali : cri de chasse qui annonce que la bête poursuivie est aux abois. Ce cri lui-même ou la sonnerie du cor qui le remplace

Romance : musique sur laquelle une telle pièce est chantée. Pièce poétique simple, assez populaire, sur un sujet sentimental et attendrissant

Soupir : silence correspondant à une noire, en musique ; signe indiquant ce silence

Barcarolles : pièce de musique vocale ou instrumentale sur un rythme berceur en trois temps. Chanson des gondoliers vénitiens

Eleison : invocation religieuse, kyrie eleison = seigneur, prends pitié

Cantique : chant d’action de grâce consacré à la gloire de Dieu ; chant religieux

Concert spirituel : concert de chants sacrés, musique et instrumental

Houri : femme qui a le blanc et le noir des yeux très tranchés

Hymne : chant, poème à la gloire de…cantique, psaume. Chant solennel en l’honneur de la patrie

Opéra : poème, ouvrage dramatique mis en musique, dépourvu de dialogue parlé

Rythme : caractère, élément harmonique essentiel qui distingue formellement la poésie de la prose et qui se fonde sur le retour imposé… mouvement général de la phrase.

Fanfare : air dans le mode majeur et d’un mouvement vif et rythmé, généralement exécuté par des trompettes, des cuivres. Orchestre de cuivres auxquels peut être adjoints des instruments de percussion. L’ensemble des musiciens de l’orchestre.

Accords : concert, fraternité, harmonie, union…association de plusieurs sons simultanés

Orphéon : école, société de chant choral ; fanfare

Bandes de musique : band en anglais, groupe musical

Harmonie : combinaison de sons perçus simultanément d’une manière agréable à l’oreille.

Opéra-comique : drame lyrique sans récitatif, composé d’airs chantés avec accompagnement orchestral, alternant parfois avec des dialogues parlés. (Compositeur et librettiste)

Chorale : société musicale qui exécute des œuvres vocales, des chœurs

Chœur : réunions de chanteurs

Etude : composition musicale écrite pour servir à exercer l’habileté de l’exécutant

Adagio : indication de mouvement lent, pièce musicale à exécuter dans ce tempo

Ritournelle : court motif instrumental répété avant chaque couplet d’une chanson, chaque reprise d’une danse ; air à couplets répétés ; refrain

Tarentelle : danse du sud de l’Italie sur un air au rythme très rapide

Chromatisme : caractère de ce qui est chromatique et qui procède par demi-tons consécutifs, formé par deux notes qui portent le même nom, mais dont l’une est altérée

Mélodie : succession de sons ordonnés de façon à constituer une forme, une structure perceptible et agréable. Composition musicale formée d’une suite de phrases ayant ce caractère. Air ou aria

Frou-frou : bruit léger produit par le frôlement ou le froissement d’une étoffe soyeuse

Jam-jam : pour la chanson, il était un petit navire qui n’avait jam, jam, jamais navigué…

Kiosque : abri circulaire destiné à recevoir les musiciens d’un concert public en plein air

Conque : coquille en spirale dont les tritons se servaient comme trompe (mythologie)

Wasserfall : mot allemand signifiant chute d’eau, cascade

Ce vocabulaire associé aux termesmusicaux et expressions musicales du tableau montre une richesse lexicale et l’abondance de termes confirme une connaissance musicale fort importante qui donne à son œuvre le côté sonore qui par ailleurs existe aussi à travers les assonances et les allitérations respectivement pour les sons et le rythme.

Enfin, on dispose d’un dessin d’Isabelle représentant son frère en train de jouer de la cithare. Nul ne peut mettre une date probante sur ce dessin mais force est de constater que c’est bien avec un instrument de musique qu’elle a cherché à mettre Arthur en valeur. Arthur s’il n’était pas un mélomane était néanmoins un amateur averti en matière de musique.

 

Le temps des cerises de Rimbaud

Au printemps 1871, la Commune constitue l’événement politique capital. Après le début de l’insurrection parisienne, la tenue d’élections, la proclamation de la Commune de Paris et l’installation à l’Hôtel de ville, tout cela entre le 18 et 28 mars, cette nouvelle donne autogérée légifère pour offrir un nouveau cadre social au prolétariat. Thiers et son gouvernement de « Ruraux », repliés à Versailles n’ont pas l’intention de la laisser s’asseoir. Paris est bombardé intensivement par les Versaillais, bien que Thiers nie le fait. En réponse, l’hôtel particulier de ce dernier est détruit courant avril. Le 21 avril Thiers ordonne le blocus ferroviaire. La répression va s’abattre sur les communards à partir de l’ultimatum lancé aux parisiens par Thiers le 8 mai. Huit jours après, la colonne Vendôme, symbole constituant un affront à la Fraternité, est détruite. Picard et Favre après avoir vendu la France au « grand Turc », Bismarck, voient la ratification du traité de Francfort, le 18 mai. C’est autant de troupes fraîches, des prisonniers libérés, qui sont offertes à Thiers. Cette troupe, appuyée par les allemands, commandée par Mac Mahon, le perdant de Sedan, entre dans Paris le 21 mai jusqu’à la mise en bière de la Commune le 28 mai 1871, le « grand Truc ».

Arthur Rimbaud avait quitté Paris le 10 mars et on connaît une lettre de lui à Paul Demeny, datée du 17 avril (voir l’article Arthur et les queues de cerises). Pour sûr qu’il ne remit pas les pieds à Paris avant septembre 1871 cependant il n’en poursuivit pas moins des échanges épistolaires plus ou moins réguliers avec Paul Demeny et Georges Izambard malgré leur incorporation dans la garde nationale à Abbeville qui prend fin avec la capitulation devant les Prussiens, le 28 février 1871. Démobilisé, Georges Izambard retrouvera un poste de professeur en classe de seconde dans un lycée de Douai, dans les premiers jours de mai.

Rimbaud durant ce même printemps outre ses promenades dans la campagne ardennaise, ses rendez-vous au café de l’Univers, sa fréquentation de la bibliothèque, a dû lire beaucoup la presse enfin celle qui arrivait, la nationale et la régionale car les journaux communards étaient censurés. Fervent partisan de la Commune, il écrivit une poésie qu’il souhaitait nouvelle. Ainsi, il s’en ouvre d’abord à son ancien professeur, le 13 mai 1871 par un courrier qui devait faire suite à une missive d’Izambard, compte-tenu d’informations à sa disposition.

Cher Monsieur !

Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m’avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. – Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je leur livre : on me paie en bocks et en filles. Stat mater dolorossa, dum pendet filius.- Je me dois à la Société, c’est juste, – et j’ai raison. – Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd’hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regarder le râtelier universitaire – pardon!- le prouve. Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j’espère, – bien d’autres espèrent la même chose, – je verrai dans votre principe la poésie objective,- je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez!- Je serai travailleur : c’est l’idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève.

manuscrit Le coeur supplicié

manuscrit Le coeur supplicié

Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprenez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : Je pense. On devrait dire : On me pense. Pardon du jeu de mots.
Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait !
Vous n’êtes pas enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez?Est-ce de la poésie ? C’est de la fantaisie, toujours.- Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni trop de la pensée :

Le cœur supplicié

Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé !
A la vesprée ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé :
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’on dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques :
J’aurai des sursauts stomachiques
Si mon cœur triste est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?

Ça ne veut pas rien dire.- Répondez-moi : chez M. Deverrière, pour A.R.
Bonjour de cœur
ARTH.RIMBAUD.

La date est connue par le cachet de la poste et Izambard a dû débourser 30 centimes pour disposer de ce courrier, Arthur n’ayant eu aucun rond de bronze pour affranchir sa lettre.
La missive sarcastique est ponctuée dès le début par une note ironique. Le « Cher Monsieur ! ponctué d’un point d’exclamation donne le ton d’autant qu’à ce moment de l’histoire Monsieur est dépassé depuis le 18 mars et il le fait savoir.
« Vous revoilà professeur » sous-tend la connaissance de nouvelles informations fournies par Izambard. Sur cette situation, Rimbaud monte tout un réquisitoire accablant dont le but est de réaliser un parallèle entre lui et son ancien professeur : – Chacun se maintenant dans des camps opposés tant sur le plan politique que sur le plan poétique.
En effet, Izambard a toujours montré à Rimbaud son attachement à la République, à l’ordre, aux principes, d’ailleurs ne roule-t-il pas dans la bonne ornière en se devant à la Société ? Alors que Rimbaud use de principes, lui aussi, par ironie, par inversion des valeurs, cyniquement, il se fait entretenir, il s’encrapule et se veut militant de la Commune (« quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris »). Avec dépréciation, il jette à la figure d’Izambard qu’il fait partie des corps enseignants, une représentation de l’état mais pour des raisons purement alimentaires. Pendant ce temps, Arthur, en pitre, amuse ses camarades et en retire des bocks et des filles (entendons bien fillettes qui sont de petites bouteilles). Il parodie l’évangile de Jean en se comparant au Christ durant sa passion, à ses malheurs et égratigne au passage sa mère qui doit ronger son frein : « Stabat mater dolorosa juxta crucem lacrimosa dum pendebat Filius » (Debout la mère des douleurs. Près de la croix était en pleurs quand son fils pendait au bois).
Rimbaud renverse les valeurs de la morale bourgeoise dont Izambard tient lieu de porte-drapeau et sa transgression à travers la bêtise, le sale et le mauvais assure son plan existentiel et poétique.

Un pas supplémentaire est franchit avec la critique de la poésie subjective dont Izambard est le tenant. La terminologie dont use Arthur « j’ai raison/vous aussi, vous avez raison… pour aujourd’hui » démontre cette recherche de l’affaiblissement argumenté des principes d’Izambard qui se pense utile à la Société mais demain ! Demain on s’apercevra qu’il « n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. » D’autant que cette poésie subjective est fadasse. Arthur détricote la poésie romantique axée sur la mise en exergue du moi. Ainsi, Izambard crée une poésie subjective sans intérêt en regagnant le râtelier universitaire. A l’inverse, Arthur se lance dans la création d’une poésie nouvelle en rompant avec la conformité ambiante et les conventions. Il s’agit d’une poésie objective qui évoque les choses comme elles sont, la nature comme elle est et évite le lyrisme par la réalité mais use de l’épique.

Le contexte de la Commune lui fournit le prétexte de cette poésie de l’avenir. Il y voit la victoire à venir qu’on lit dans « où tant de travailleurs meurent pourtant encore ». Le « encore » tient lieu d’espoir dans la victoire de la Commune.
Il décline alors son esthétisme poétique et les moyens d’y parvenir par le dérèglement de tous les sens. Et précise sa destinée de poète dans le « je me suis reconnu poète » tout comme « le bois se trouve violon». Pour Rimbaud, c’est le dédoublement du moi, « Je est un autre » qui assure l’inspiration, la création.

Izambard n’est plus son professeur bien au contraire et Arthur l’invite à en tenir compte. Izambard ne le fera d’ailleurs pas dans sa réponse plus que réactive. A des fins d’illustration, Arthur lui donne à lire Le cœur supplicié et le convie à bien entendre par « Ça ne veut pas rien dire », formule, comme d’autres, toujours aussi lapidaire, chez Rimbaud. Mais a contrario signifie que ça veut dire quelque chose. Il reste qu’il souhaite connaître l’avis de Georges Izambard et de tenir le lien avec lui. Encore combien de temps ?

Pour une lecture analysée du poème Le cœur supplicié, nous renvoyons au site d’Alain Bardel, Arthur Rimbaud, le poète qui dans son anthologie commentée offre un large panorama de critiques et de commentaires d’exégètes de ce poème.

Le cœur supplicié composé sous forme de triolet, 3 huitains sur deux rimes dispose de variantes ; on connaît celle envoyée à Paul Demeny dans une lettre du 10 juin 1871 qu’Arthur titre Le cœur du pitre et la version recopiée par Verlaine, titrée Le cœur volé avec pour date mai 1871.
Le triolet selon Banville c’est « un petit poème bon pour la satire et l’épigramme et qui mord vif, faisant une blessure nette et précise ». Cela est bien dans l’usage fait par Rimbaud qui lui a donné l’idée de fantaisie ; à savoir, une œuvre où l’imagination se donne libre cours sans souci de règles formelles et qui n’a aucun modèle dans la réalité.
Pourtant avec ce poème, sommes-nous dans une réalité ou bien dans l’imaginaire comme veut le dire Rimbaud ou plus exactement le cacher à travers la métaphore ?

Ainsi, un autre plan ne saute pas aux yeux et pourtant il constitue une préoccupation grandissante chez Rimbaud. Il s’agit de la sexualité et de l’homosexualité dont il prend conscience dans ce moment de ses seize ans. Et le lien semble réalisé dans la lettre à Izambard et le poème qui l’accompagne.
Dans ce moment du printemps 1871, Arthur aborde le thème du dégoût comme antithèse de l’amour.
Arthur déçu, s’interroge et réfléchit. La lettre qu’il envoie le 15 mai à Paul Demeny renforce cette idée.

Comme le remarque Steve Murphy dans Rimbaud et la Commune plusieurs des poèmes antérieurs nous donnent à lire « le cœur » qui est habituellement dénommé le siège des sentiments amoureux comme présenté pour le sexe masculin. Il en va ainsi par exemple dans Un cœur sous une soutane ou encore Ma bohème.
Le vocabulaire de Le cœur supplicié relève de plusieurs lectures dont une d’ordre sexuel. Comment ne pas voir un coït anal dans le premier vers ? Bien sûr Rimbaud par mesure de sécurité l’a caché sous une métaphore. Les éjaculations sont imagées par « des jets de soupe », « ils font des fresques » comme l’on parle de carte de France à propos de la masturbation ou encore « flots abracadabrantesques ». L’illustration « ithyphalliques et pioupiesques » parle d’elle-même comme d’un sexe jeune en érection et dise l’obscénité. Et « tari leurs chiques » est en correspondance avec « tirer un coup ».

En cette fin du XIXe siècle, l’homosexualité reste tabou, punie par la loi. Arthur Rimbaud a recours pour en parler à une stratégie du déguisement pour pouvoir la présenter sans heurter. Un grand nombre de poèmes ou de proses véhiculeront au-delà de Le cœur supplicié sa réflexion sur la sexualité, sa présentation de l’homosexualité, ses interdits ; citons Bonne pensée du matin, Délires I, Conte, Parade, Antique, H etc..

Hors, Izambard apparaît comme l’ordre établi et le représentant de l’hétérosexualité bien pensante face à Rimbaud l’homosexuel, homosexualité qui n’est pas la norme et dont on dit qu’elle est sale. Les mots signifiants de la lettre pour le traduire sont nombreux : cyniquement entretenir, de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je m’encrapule, le dérèglement de tous les sens. Et face à cela, il exprime sa souffrance de la non reconnaissance de l’homosexualité et de sa perception dans la Société de cette époque : les souffrances sont énormes, aux inconscients qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait, Je est un autre.

Bien des critiques, aujourd’hui, reconnaissent et partagent sur le thème de la sexualité et nous renvoyons à l’article (Pour une poétique queer de Rimbaud) de Max Kramer qui lui réclame une lecture plus appuyée de l’aspect allosexuel, queer (étrange, peu commun, bizarre) de la poésie de Rimbaud.
En effet, le poète précise son idéalisme politique, son esthétisme poétique mais aussi les moyens qu’il entend utiliser pour y parvenir. Conscient de son évolution sexuelle, Arthur va travailler à défendre cette situation pour dénoncer l’affligeante normalité de la Société et de tous ceux qui se rendent coupables de tels rejets.

Bien sûr que cela ne veut pas rien dire !

Arthur et les queues de cerises

Le titre de ce billet peut paraître irrévérencieux mais convient parfaitement en ce qui concerne son objet, à savoir Arthur Rimbaud et l’événement de la Commune de Paris. Mais c’est aussi pour faire un clin d’œil au chansonnier montmartrois Jean-Baptiste Clément, communard, membre de la garde nationale, militant du parti socialiste révolutionnaire et élu au Conseil de la Commune par le 18e arrondissement. Clément combattant de l’une des dernières barricades, rue de la Fontaine-au-Roi, avec Théophile Ferré, délégué de la sûreté nationale, exécuté à Satory en novembre 1871 et Eugène Varlin qui décédera ce 28 mai 1871 quand la barricade cédera vers midi. Clément, l’auteur du Temps des cerises, chanson dédiée à Louise, une ambulancière de cette même barricade, à la fin de cette semaine sanglante. « C’est de ce temps là que je garde au cœur/ une plaie ouverte »
Jacques Prévert nous donna une version dans Paroles avec Le Temps des noyaux : « Le temps des cerises ne reviendra plus/et le temps des noyaux non plus ».

Le biographe de Rimbaud, Jean-Jacques Lefrère pose une question qui paraît essentielle « Est-il si important que le poète ait été à Paris sous la Commune ? ». En quelque sorte, c’est de celle-ci dont nous allons débattre dans cet article ! En effet, il est assez récurrent que les biographes, les exégètes, les critiques dissertent sur la présence de Rimbaud à Paris durant la Commune, distillant, sous cape, ainsi un engagement supposé dans l’événement. Il y a les opposés à cette thèse et ceux qui la défendent. Chacun de toute façon relatant quoiqu’il en soit l’unique témoignage à notre disposition, à savoir celui de l’ami de Rimbaud, Ernest Delahaye. Nous livrerons les billevesées à ce sujet. Mais au delà des racontars, il reste de cette époque des lettres de Rimbaud qui en parlent davantage. Par ailleurs, il reste que nous devons toujours avoir à l’esprit ce qu’en dit son professeur de rhétorique Georges Izambard : « Nous avions ainsi de longues conversations qui ne roulaient guère que sur les poètes et sur la poésie, lui ne s’intéressant qu’à cela. » Et en effet, de ses poèmes sont là pour dire et signifier sa conscience politique.
Simplement, la Commune n’est pas un événement comme les autres ; il s’agit d’un fait historique considérable, fulgurant qui constitue une référence universelle. Pour Karl Marx, il s’agit de la première insurrection prolétarienne autonome.

Aussi, il convient de restituer le contexte de l’insurrection pour dater précisément la potentielle présence d’Arthur à Paris.

La Commune de Paris de 1871

Napoléon III défait à Sedan, déchu le 4 septembre, la IIIe République est proclamée. La population est invitée à résister à l’ennemi. Paris affamé est assiégé et bombardé par les Allemands. Le 7 janvier 1871, une affiche rouge couvre les murs de Paris et dénonce l’inertie du gouvernement. Le 22 janvier une manifestation souhaite empêcher le gouvernement de décider de la capitulation de Paris. Cette tentative de proclamer une Commune est réprimée par Gustave Chaudey qui sera exécuté plus tard par les communards. Le 26 janvier Jules Favre signe avec Bismarck un armistice et le cessez le feu le soir même. La classe au pouvoir signe la capitulation, avec pour but d’enrayer la menace socialiste parisienne, avec l’aide des Allemands, alors incontournables. Le 8 février, les élections donnent une grande proportion de monarchistes et des élus républicains pour Paris. C’est une assemblée qualifiée de « ruraux », conservateurs dans l’âme. Le gouvernement dirigé par Thiers souhaite conclure un traité de paix avec l’Allemagne, il est signé le 26 février à Versailles et prévoit les conditions du désarmement de Paris. A titre d’occupation symbolique, Thiers autorise le défilé des troupes allemands sur les Champs-Élysées, le 1er mars.
Le 10 mars, l’Assemblée siégeant désormais à Versailles supprime le moratoire concernant les effets de commerce, les loyers et les dettes, la solde quotidienne des soldats de la garde nationale. Les ouvriers, commerçants, artisans et pauvres sont menacés dans leurs moyens de subsistance en les privant de ressources. Il est décidé de récupérer les 227 canons entreposés à Belleville et Montmartre. Les parisiens disposent de 500000 fusils. Auguste Blanqui, républicain révolutionnaire est arrêté et transféré à Morlaix pour y être emprisonné. Le 17 mars, de nuit, la troupe est envoyée pour récupérer les canons.
Le 18 mars, le peuple parisien s’oppose à la troupe qui fraternise tel « le 88e », la crosse en l’air. C’est le début de l’insurrection, deux généraux, Lecomte et Thomas sont fusillés. Les barricades sont installées dans Paris.

Les parisiens aspirent à une nouvelle époque politique et sociale et refusent de se laisser désarmer.
Les élections du 26 mars désignent 92 membres du Conseil de la Commune provenant de divers métiers et de tendances politiques républicaines et socialistes.
Le 28 mars, la Commune est proclamée et le Conseil s’installe à l’Hôtel de ville. Dès le 29 mars, le Conseil de la Commune est à l’œuvre où l’activité législatrice est fort conséquente. De nombreux journaux sont créés comme le Cri du peuple de Jules Vallès, le Mot d’ordre d’Henri Rochefort, le Père Duchêne d’ Eugène Vermersch ou encore la Sociale de Madame André Léo. Peu de lois seront conservées à l’issue de la Commune.

Dès le début avril, les troupes versaillaises entourent la capitale. Par convention avec Thiers les allemands occupent le chemin de fer du Nord, ils massent 80 canons et 5000 soldats à Vincennes et son fort, bloquant la sortie Est de Paris. La presse communarde ne peut plus être diffusée en province. Bismarck libère 60000 prisonniers de guerre qui s’additionnent aux 12000 soldats de Thiers. Les troupes versaillaises peuvent contourner Paris par le Nord et l’Est, laissé libre d’accès par les Allemands. Les Versaillais seront 130000 vers le 20 mai.
La commune dispose de 194000 hommes (et femmes) dont la garde nationale, peu expérimentés, peu enclins aux ordres et peu mobiles.
Sous les ordres de Gustave Flourens une contre offensive est menée par les communards mais c’est un échec à Rueil et à Châtillon. Flourens est assassiné par un officier de gendarmerie. La Commune décide par décret de trois otages fusillés pour un communard exécuté. Le 21 avril, Thiers met en place le blocus ferroviaire de la capitale. Durant 3 semaines les combats sont éparses mais les bombardements intensifs.

Le 8 mai, le gouvernement de Thiers adresse un ultimatum aux parisiens les sommant de se rendre.
Le 18 mai, c’est la ratification du traité de Francfort : 5milliards de franc-or et annexion de l’Alsace et de la Moselle et qui prévoit la capitulation de Paris.
Le 20 mai, les Versaillais entrent dans Paris. Alors commence du 21 jusqu’au 28 mai « la semaine sanglante » les barricades vont tomber les unes après les autres. Durant cette période, des bâtiments de Paris sont l’objet d’incendies (Palais des Tuileries, Palais de justice, de la légion d’honneur, Hôtel de ville). Ils sont dus tant aux communards qu’aux bombardements versaillais et allemands.

La répression sera féroce. Le mur des fédérés au Père Lachaise en est une illustration : 147 fédérés furent fusillés dans une fosse au pied du mur, dit mur des Fédérés.

Ainsi prend fin la Commune, premier pouvoir révolutionnaire prolétarien d’environ 72 jours.

Les victimes de la guerre civile et de la répression s’élèvent entre 20 et 30000 morts. Il y aura :
la prononciation de 100 exécutions de communards
410 peines de travaux forcés
4600 emprisonnements
322 bannissements
4586 déportations au bagne, en Nouvelle Calédonie et 3000 en Algérie
56 placements en maison de correction pour les « Gavroches »

Les premiers mois de 1871 et la Commune étant datés, il convient d’en venir à Arthur Rimbaud, sa vie et son travail poétique lors de cette même période.

La 3e fugue d’Arthur

C’est par la lettre adressée à Paul Demeny, le 17 avril1871, depuis Charleville que nous entrons dans la vie d’Arthur à Paris ; Demeny, poète douaisien, fut présenté par Georges Izambard à Rimbaud lors de ses premières fugues, en 1870.

« Votre lettre est arrivée hier 16. Je vous remercie.- Quant à ce que je vous demandais, étais-je sot ! Ne sachant rien de ce qu’il faut savoir, résolu à ne faire rien de ce qu’il faut faire, je suis condamné, dès toujours, pour jamais. Vive aujourd’hui, vive demain !
Depuis le 12, je dépouille la correspondance au Progrès des Ardennes : aujourd’hui, il est vrai, le journal est suspendu. Mais j’ai apaisé la bouche d’ombre pour un temps.
Oui, vous êtes heureux, vous. Je vous dis cela,- et qu’il est des misérables qui, femme ou idée, ne trouveront pas la sœur de charité.
Pour le reste, pour aujourd’hui, je vous conseillerais bien de vous pénétrer de ces versets d’Ecclésiaste, cap.II, 12, aussi sapiens que romantiques : « Celui-là aurait sept replis de folie en l’âme, qui, ayant pendu ses habits au soleil, geindrait à l’heure de la pluie », mais foin de sapience et 1830 : causons Paris.
J’ai vu quelques nouveautés chez Lemerre : deux poèmes de Lecomte de Lisle, Le Sacre de Paris, Le Soir d’une bataille.- De F. Coppée, Lettre d’un mobile breton. – Mendès : Colère d’un franc-tireur. – A. Theuriet : L’invasion. A. Lacaussade : Vae victoribus. – Des poèmes de Félix Franck, d’Émile Bergerat. – Un Siège de Paris, fort volume, de Claretie.
J’ai vu là-bas le Fer rouge, Nouveaux châtiments, – de Glatigny ; dédié à Vacquerie ; – en vente chez Lacroix, Paris et Bruxelles, probablement.

Eugène Vermersch

Eugène Vermersch

A la librairie Artistique, – je cherchais l’adresse de Vermesch, – on m’a demandé de vos nouvelles. Je vous savais alors à Abbeville.
Que chaque libraire ait son siège, son Journal du siège,- le Siège de Sarcey en est à sa 14e éd., – que j’aie vu des ruissellements fastidieux de photographies et de dessins relatifs au Siège, – vous ne douterez jamais. On s’arrêterait aux gravures de A. Marie, Les Vengeurs, Les Faucheurs de la mort, surtout aux dessins comiques de Draner et de Faustin. – Pour les théâtres, abomination de la désolation. – Les choses du jour étaient Le Mot d’ordre et les fantaisies, admirables, de Vallès et Vermersch au Cri du Peuple.
Telle était la littérature, – du 25 février au 10 mars.-
Du reste, je ne vous apprends peut-être rien de nouveau.
En ce cas, tendons le front aux lances des averses, l’âme à la sapience antique,
Et que la littérature belge nous emporte sous son aisselle.
Au revoir, »
A.Rimbaud

Ainsi, Rimbaud a séjourné du 25 février au 10 mars 1871, soit moins de 15 jours, à Paris. Il aurait vendu sa montre en argent pour payer son voyage en train à partir de « Charlestown ». Ainsi, écrit-il à son professeur Georges Izambard le 2 novembre 1870 :  » Je devais repartir aujourd’hui même ; je le pouvais : j’étais vêtu de neuf, j’aurais vendu ma montre, et vive la liberté !…- et je voudrais repartir encore bien des fois –  »
Arthur reçoit cette lettre le 16 avril, alors qu’il travaillait au Progrès des Ardennes, en effet son fondateur Émile Jacoby, Républicain, l’avait engagé depuis le 12 avril pour dépouiller la correspondance du journal. Ce journal sera suspendu le 17 avril par le préfet des Ardennes pour son soutien et sa sympathie aux événements en cours de la Commune de Paris. Arthur s’était vu publié un article caustique dont le titre était Le rêve de Bismarck, en novembre 1870 (voir l’article Les Rimbaud, père et fils, dans la guerre de 1870). Afin d’éviter un retour au collège, après avoir goûté à la liberté libre, pour apaiser pour la bouche d’ombre, à savoir Vitalie, sa mère, il avait accepté ce poste qui aurait pu lui ouvrir la voie au journalisme.
Toujours est-il que ce courrier fait suite à une précédente lettre d’Arthur dont on ignore le contenu et Paul Demeny n’a pas répondu à ses questions. Le lascar caustique lui lance une pique bien sentie. Quel sujet évoquaient-elles ? Probablement du comment se faire éditer, quelle démarche fallait-il entreprendre et combien cela pouvait-il coûter ! Enfin toutes choses qu’on n’apprend pas en classe de rhétorique.

Alors que l’on est le 17 avril, après son séjour parisien, il n’évoque pas La Commune, le début de l’insurrection du 18 mars, ni ses prémices. Pas plus qu’il ne commente le défilé des Prussiens le 1er mars sur l’avenue des Champs-Élysées.

Cependant, il témoigne de sa sympathie pour le mariage de Paul Demeny, le 23 mars 1871 avec « sa sœur de charité », Maria Pénin, devenue Madame Maria Demeny. Le poème, Les Sœurs de charité, daté de juin 1871 semble ainsi avoir été écrit déjà avant la date de ce courrier. Il y dit sa déception devant la femme.

« Pour le reste, pour aujourd’hui », il conseille la lecture dans la Bible de l’Ecclésiaste chapitre 2, verset 12 qui dit ceci : « Alors j’ai tourné mes regards vers la sagesse, et vers la sottise et la folie.- Car que fera l’homme qui succédera au roi ? Ce qu’on a déjà fait. » Et dans lequel il trouve sagesse et romantisme. Il est intéressant de noter toujours et encore la lecture du Livre saint alors que Delahaye raconte à l’envi que son camarade écrivait sur les bancs de Charleville « merde à Dieu » à cette époque !
Mais il est vrai que son commentaire n’a rien à voir avec le verset ! De l’ironie, encore de l’ironie !
Cependant, il est remarquable qu’il parle de 1830 et ainsi de l’insurrection de Juillet de 1830 (Les Trois Glorieuses) qui allait porter Louis-Philippe au pouvoir, un nouveau roi, succédant au roi Charles X. Ne serait-ce une allusion aux événements en cours et sur lesquels toutefois Rimbaud réfléchit avec sagesse et non fougue ?

Mais là, il en vient à sa préoccupation essentielle, ce qui l’intéresse avant tout, la littérature. De toute évidence, il s’est rendu à la librairie d’Alphonse Lemerre, le premier éditeur des Parnassiens dont la boutique se situe dans le IIe arrondissement à proximité des Grands Boulevards.
Arthur recense une liste d’ouvrages dont l’évocation est de l’ordre patriotique. Henri-Dominique Saffrey dans « Analyse d’une lettre d’Arthur Rimbaud » fait observer que dans cette énumération, par inadvertance, en sautant une ligne Rimbaud attribue à Theuriet l’Invasion qui est de Frédéric Damé. Il apparaît qu’il ne s’est pas fait connaître, pas plus qu’il n’a entamé de discussion avec l’éditeur ou des poètes présents. Et pas plus cette littérature ne plus inspire de sympathie !

André Gill

André Gill

Il rend visite à la librairie Artistique, 18 rue Bonaparte, qui avait publié le premier recueil de poésies Les Glaneuses de Paul Demeny qui deviendra le codirecteur des lieux. Et Arthur s’est fait connaître, il a donné des nouvelles de Paul Demeny à son interlocuteur puisqu’il le savait mobilisé à Abbeville, dans la même compagnie que Georges Izambard. Il a cherché auprès de ce dernier l’adresse du journaliste Eugène Vermersch (futur fondateur du Père Duchêne, le 6 mars) qui habitait près de cette librairie. Souhaitait-il trouver auprès de lui des recommandations, et poursuivre son projet de journalisme, l’a-t-il rencontré à cette époque ? Edmond Lepelletier raconte qu’Arthur a pénétré sans y être invité et c’est endormi chez le caricaturiste André Gill, a-t-il eu son adresse (89, rue d’Enfer) par Vermersch qui connaissait bien Gill ? Gill comme engagé s’était retrouvé au camp du Ban-Saint-Martin lors du siège de Metz.

D’ailleurs, il fait la part belle dans sa lettre aux dessinateurs qui travaillent dans la presse satirique et nomme Adrien Marie, collaborateur de l’Éclipse, Draner, pseudonyme du dessinateur Jules Renard, Faustin Betbeder qui signait Faustin. On connaît la délectation de Rimbaud pour ce type de dessins.

Il a dû passer devant des salles de théâtre probablement fermées pour cause de siège bien qu’il fut achevé à cette date.
Mais ce qui retient son attention, ce sont les journaux comme le Mot d’ordre, fondé par Henri Rochefort, le 3 février et le Cri du peuple, journal politique (du 22 février au 23 mai) dont Jules Vallès fut le rédacteur. Il retient d’ailleurs les fantaisies de Vermersch qui y tenait une chronique « Feuillets rouges » selon un ton satirique, tout comme Vallès signait les éditoriaux politiques d’un ton révolutionnaire.

Paul Demeny, de nationalité belge, était naturalisé français.
Il achève son courrier par une reprise de Paul Verlaine « Luisant à contre sens des lances de l’averse » dans Effets de nuit des Poèmes saturniens. Et ne peut s’empêcher d’un bon mot, une pointe d’humour, comme « nous emporte sous son aisselle », pour aile.

Chez André Gill, qui le trouve couché, la conversation s’étend sur son envie d’être poète à Paris. En ces temps troublés, Gill l’en dissuade, lui remet de l’argent pour reprendre le chemin des Ardennes.
Ce qu’il ne fera pas immédiatement puisque Ernest Delahaye raconte qu’il dormit dans des bateaux à charbon, se nourrit de détritus, d’un hareng. Nouvel échec lors de ce séjour, il se décide à rejoindre Charleville à pied, à travers les lignes allemandes. Selon les informations, il franchit ces soixante lieues soit 270 kilomètres en 6 jours, ce qui signifierait que son arrivée se trouve être vers le 15 mars. Pour ajouter du crédit à ce périple, Delahaye rajoute la traversée de la forêt de Villers-Cotterêts de nuit. Des uhlans, tel un ouragan, chevaux lancés au galop, chargeaient dans la nuit noire par amusement, Arthur n’eut que le temps de se jeter dans une cabane de cantonniers pour ne pas être piétiné.

Arthur, le franc-tireur

De retour à Charleville, Arthur et Ernest reprennent leurs promenades dans la campagne ardennaise.
C’est l’occasion pour Delahaye de recueillir quelques confidences, ils parlent de poésie, de politique d’autant que l’insurrection du 18 mars était arrivée avec les journaux deux jours après puis la proclamation de La Commune. Ainsi Arthur lui dit son adhésion au mouvement insurrectionnel et dans ses souvenirs personnels y notent « Ça y est », « L’ordre est vaincu », « Pour lui c’était désormais… la vie céleste ». Sentant venir la reprise des cours au collège et voulant s’y soustraire, ils dénichent une carrière désaffectée sur la route du Theux à Romery ; Arthur invite son ami par : « Je serai très bien là, apporte-moi chaque jour un morceau de pain, il ne m’en faut pas davantage. De cette façon, je serai libre. » Le Courrier des Ardennes annonce la réouverture du collège pour le 15 avril. Afin d’apaiser les ultimatums de sa mère, Arthur avait trouvé une place au Progrès des Ardennes depuis le 12 avril. La sympathie communarde du journal lui valu sa fermeture définitive, le17 avril. C’est ici que l’on peut noter un engagement politique d’Arthur. On comprend bien que la mother ne s’en est pas laissé conter et a dû revenir à la charge.
Et c’est ainsi qu’il s’en serait retourné à Paris comme nous le conte Ernest Delahaye dans Rimbaud, l’artiste et l’être moral : « Dans le courant avril, en six journées de marche, il parvient pour la troisième fois à Paris, de présente au premier groupe de fédérés. Cet enfant aux yeux de myosotis et de pervenche – qui leur dit : « J’ai fait à pied soixante lieues pour venir à vous… » et qui s’exprime si simplement, si bien – touche les bons communards ; ils font à l’instant même une collecte… dont le produit sert à les régaler ; puis le voici enrôlé… dans les « Francs-tireurs de la Révolution », logé à la caserne de Babylone où régnait le plus beau désordre parmi les soldats de toutes armes : garde nationaux, francs-tireurs, lignards, zouaves ou marins ayant fraternisé, le 18 mars, avec les insurgés. Il me parlait plus tard d’un soldat du 88e de marche, « très intelligent », dont il évoquait le souvenir avec une tristesse attendrie, pensant qu’il avait dû être fusillé, lors de la victoire des Versaillais, avec tous les hommes de ce régiment qui furent pris et reconnus. Mais notre « franc-tireur » ne reçoit ni armes ni uniforme, les troupes casernées à Babylone ne comptent guère dans l’armée communaliste. Il passe leur temps à des promenades et des causeries avec son ami du 88e, qui est comme lui un lettré, un rêveur croyant à l’émancipation du monde par « l’insurrection sainte ». Vers la fin mai,Rimbaud peut s’échapper de Paris. Sa jeunesse, ses vêtements civils détournent le soupçons de la gendarmerie, et il revient à pied par Villers-Cotterêts, Soissons, Reims, Rethel, rapportant une fantaisie assez singulière, sans doute crayonnée à la caserne et qui paraît s’inspirer de Banville, dont il fut longtemps si fanatique : Le Chant de guerre parisien. »
Ernest Delahaye est le seul dépositaire de ce témoignage, tout un chacun le reprend ou non à son compte. Même Verlaine qui vécut avec Rimbaud est obligé de lui demander de lui raconter cette anecdote qui n’a rien de brillant à coup sûr.

Il reste à confronter cette histoire avec d’autres faits datés pour en vérifier la véracité.

Arthur serait parti pour Paris courant avril et de retour fin mai si l’on en croit Ernest qui lui est en Normandie depuis avril jusqu’à fin mai. Il n’a jamais vu son ami partir et revenir !

Le17 avril, il était encore à Charleville pour cause d’embauche et d’écriture d’une lettre à Demeny.
Au plus tôt, il a pu partir à pied le 19 avril et arriver à Paris le 24 avril. Il lui a fallu passer à travers les lignes allemandes qui bloquent d’ailleurs l’est parisien et contrôlent les lignes de chemin de fer du nord et de la même façon qu’il y a un blocus ferroviaire décidé depuis le 21 avril. Dès le 8 mai, Thiers lance un ultimatum aux Parisiens, les Versaillais encerclent Paris, le bombarde, le 21 mai, ils entrent dans Paris et du 22 au 28 mai, ce sera « la semaine sanglante ».
Dans une autre version, Ernest Delahaye écrit  à Georges Izambard : « Il est resté 15 jours ou trois semaines… »

A savoir aussi qu’ Ernest reçoit une lettre d’Arthur en avril mai 1871 alors qu’il est dans l’Eure, lui comptant ses déboires amoureux avec Psukê, la fille à laquelle il avait donné rendez-vous au square de la gare (voir l’article Les Petites amoureuses d’Arthur).

Toujours est-il que le 13 mai et le 15 mai Arthur écrivait depuis Charleville respectivement à Georges Izambard puis à Paul Demeny ce que l’on appelle aujourd’hui les lettres du voyant et qui donnent un manifeste de sa pensée littéraire. Par ailleurs, le 14 mai, c’était la communion de sa sœur Isabelle (Les premières communions, le poème est daté de juillet 1871).

Compte tenu de la matière et de la longueur des lettres du voyant, il aurait du être à Charleville au plus tard le 12 mai.

Si le séjour est de 15 jours, il serait resté du 24 avril au 7 mai pour de nouveau retraverser les lignes allemandes, voire versaillaises et revenir à pied en six jours, soit arriver le 12 mai à Charleville.

L’hypothèse de fin mai et celle des trois semaines est impossible. Mais celle de 15 jours est-elle réaliste?
Le contenu des deux lettres du voyant nous apporte la réponse.

Les lettres du Voyant

Il écrit à Georges Izambard le 13 mai : «…Je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je leur livre : on me paie en bocks et en filles. » C’est dire qu’il est bien à Charleville et qu’il rencontre souvent des anciens camarades au café Dutherme. Mais il dit aussi qu’il invente. C’est une des composantes du caractère de Rimbaud, inventer des histoires, mystifier.
Puis il reprend : « Je serai travailleur : c’est l’idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! » Il explique que l’idée, la pensée, son travail poétique le retient alors qu’il aurait envie de se joindre aux communards qui sont tués à ce moment par des bombardements ou des échauffourées tout autour de Paris. Il confirme qu’il ne s’est pas mêlé à l’agitation révolutionnaire.
Il joint dans son courrier le poème Le Cœur supplicié dont certains expliquent un viol subit par Rimbaud alors qu’il serait à la caserne de Babylone. De quoi donner une réalité à ce qui n’en a pas !
D’autant que Rimbaud, toujours lapidaire et énigmatique lance « Ça ne veut pas rien dire ». Il y a de quoi s’engouffrer dedans pour trouver la solution ! Paterne Berrichon y saute à pieds joints.

Le15 mai, c’est à Demeny qu’il confie à la fin de sa lettre : « Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite, car dans huit jours je serai à Paris, peut-être. »
Soit le 23 mai, en pleine semaine sanglante, ce n’est guère le moment de partir ! Les journaux communards n’arrivent plus à Charleville mais les autres oui, donc il est informé avec un peu de retard certes mais à cette date Thiers a lancé son ultimatum exigeant la capitulation des parisiens avant la répression. Donc il sait à quoi s’en tenir, c’est pourquoi il ajoute ce « peut-être ».
La lettre dispose d’un fort et dru contenu dans lequel il expose l’esthétique de sa poésie et du moyen qu’il entend utiliser pour y parvenir. Il joint différents poèmes sensés la représenter : Chant de guerre Parisien, Mes petites amoureuses, Accroupissements.

La Commune l’a profondément marqué, on la retrouve aussi dans Les mains de Jeanne-Marie, Les Corbeaux, l’Orgie parisienne, Le Bateau ivre, Voyelles, Après le déluge…et ce ne sont pas des queues de cerise !

Pour répondre à la question posée en-tête, ce n’est guère important qu’Arthur Rimbaud soit à Paris durant l’insurrection parisienne. Cela n’empêche nullement sa sympathie pour l’événement, qu’il soit partisan et qu’il a pu y voir l’éclair d’un instant un monde nouveau s’ouvrir car tel était ce mouvement jugé comme autonome et exemplaire dans l’histoire.

« Tant pis pour le bois qui se trouve violon », nul n’est besoin de faire la révolution pour être révolutionnaire.

Les Rimbaud, père et fils, dans la guerre de 1870

Bien souvent, on convoque l’atavisme pour trouver auprès du père, le capitaine Frédéric Rimbaud, la transmission de la bosse de l’écriture à son fils Arthur. Il n’en reste pas moins que sa mère, Vitalie, témoigne à travers une lettre adressée à Paul Verlaine, en juillet 1873, d’une qualité d’écriture que pourrait envier bien des potaches aujourd’hui. Gageons qu’Arthur Rimbaud dispose d’une aptitude à l’écriture qui lui est transmise par ses deux parents mais pas seulement.
Force est de constater que Frédéric Rimbaud a étudié à Dole, probablement dans une institution religieuse… tout comme Vitalie reçut une instruction solide et chrétienne. Arthur reste un écolier puis un élève studieux récompensé par de très nombreux prix. Il fréquente la bibliothèque de Charleville, compulse et emprunte temporairement des ouvrages au libraire et lit de nombreux journaux. Cette somme de moyens s’additionnent pour parfaire sa pensée et son talent mis au service de la poésie, elle-même constituant un moyen pour changer la vie.
Cependant on peut remarquer chez Frédéric comme chez Arthur des similitudes : le don des langues, la soif de culture, le plaisir du voyage et le goût de l’écriture. Il s’agit d’une communauté d’intérêts intellectuels vécus parallèlement.

Le travail d’écriture de l’un et l’autre se révèle durant la guerre de 1870 alors que fortement différent et à distance.

La guerre

La guerre de 1870

La guerre de 1870

Cette guerre, rapide, dure six mois d’août 1870 à fin janvier 1871 ; elle oppose la France à la Prusse puis aux états allemands fédérés et coalisés. Elle repose, suite à la candidature de Léopold de Hohenzollern à la succession au trône d’Espagne puis à son renoncement, sur le ressenti de la France comme un affront à la «  dépêche d’Ems » rédigée par Otto von Bismarck.
La crise diplomatique dure du 2 au 19 juillet 1870. La candidature à la succession est envisagée depuis le 21 juin mais connue en France dès le 2 juillet. Le 6 juillet, le duc de Gramont alors ministre des affaires étrangères s’oppose à cette candidature dans une déclaration belliqueuse. Le 12 juillet, la candidature est retirée ; le 13 juillet, l’insistance de l’ambassade de Benedetti auprès de Guillaume 1er aura pour mobile le caviardage du communiqué par le roublard Bismarck. Pour répondre à l’offense, le corps législatif, le 15 juillet, vote les crédits de guerre et le 19 juillet la guerre est déclarée à la Prusse.
Début août, une escarmouche à Sarrebruck profite à l’armée française puis c’est l’invasion prussienne par l’Est, des batailles sanglantes, le siège de Metz, la défaite de Sedan, la capitulation de Metz, le siège et la capitulation de Paris, pour finir par l’armistice le 28 janvier 1871 et le traité de Francfort du 10 mai 1871 qui cédera l’Alsace et la Moselle au Reich et verra le versement de 5 milliards de francs-or sur trois ans.

Le capitaine Rimbaud

En 1870, le capitaine Frédéric Rimbaud, après une carrière exclusivement militaire consacrée aux campagnes d’Algérie, de Crimée, d’Italie durant lesquelles il connut bon nombre des dirigeants militaires comme par exemple Bazaine, Le Bœuf, Mac-Mahon, Bourbaki, s’est retiré à Dijon, terre bourguignonne de ses aïeux, au 3 rue d’Ahuy.
Son infamante désertion du foyer conjugal où il laisse son épouse Vitalie et ses quatre jeunes enfants, date de la seconde partie de l’an 1860.
A cinquante ans, en 1864, il prend sa retraite. Le Moniteur de la Côte d’Or contient le 29 août le communiqué suivant : « Monsieur Rimbaud (Frédéric), capitaine au 47ème de ligne, en congé à Dijon, est invité à se présenter le plus tôt possible au secrétariat de la mairie de Dijon pour retirer la lettre d’avis du décret qui a accordé sa pension de retraite. »
Ses postes militaires lui ont offert l’opportunité d’écrire de nombreux rapports dont l’un sur l’invasion des sauterelles alors qu’il est chef du bureau arabe de Sebdou, article paru dans La Revue d’Orient.
Sa fille Isabelle dit avoir ramené de Dijon, à la suite du décès de son père en 1878, des ouvrages écrits par lui sur L’Éloquence militaire, puis un autre dit Correspondance militaire et enfin un ouvrage sur l’art de la guerre. Linguiste arabe, Frédéric Rimbaud aurait laissé une grammaire arabe revue et corrigée ainsi qu’une traduction du Coran dont le texte arabe en regard. Il apparaît que ces documents sont aujourd’hui disparus.

Reste que le capitaine Frédéric Rimbaud fut aussi actif durant 1870, à travers des articles journalistiques. Il écrivait dans deux journaux La Côte d’Or, conservatrice et Le Progrès de la Côte d’or, radical.
Pour véhiculer une pensée multiple et laisser croire à une multiplicité de journalistes, il signait ses articles de divers pseudonymes comme F, R FR, EFFER , le capitaine R ou encore le capitaine Rimbaud selon les journaux et leur lectorat.
Il rédigeait des articles bien avant la déclaration de la guerre, ainsi peut-on lire dans La Côte d’Or du 13 mai son approbation au plébiscite du 8 mai 1870 : « Etes-vous décidé à maintenir l’ordre et à protéger la liberté ? A cette question, militaires aussi bien que civils, répondront par une immense clameur, composée de 8 millions de OUI ! » signé Effer. (Le oui l’avait emporté par 7358000 oui).
C’est à Dijon, peut-être Tours qu’il vivra ce moment guerrier.

Son fils Arthur

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud

Quant à son fils Arthur, en 1870, il est en classe de rhétorique et son professeur de philosophie Georges Izambard l’encourage dans sa création poétique. La guerre sera pour lui le moyen de bifurquer du conformisme ambiant. Il vivra les événements de cette guerre à Charleville (à 20 kilomètres de Sedan), Paris, Douai. Si son père adopte des supports journalistiques pour exprimer sa pensée, Arthur s’emploiera à dire la sienne à travers la poésie, des échanges épistolaires et la presse. Il a alors quinze ans, il ne connaît pas réellement ce père. Il avait cinq ans lors de son abandon familial, se soustrayant à toute prise en charge, à toute éducation et formation de ses quatre enfants. Il n’a probablement jamais revu ce père, si peu présent dans l’œuvre du jeune poète mais sur ses pas aux dires des biographes et des psychiatres.

Les faits et écrits lors de cette période et d’abord juin, juillet

Regardons les communautés de vues, les divergences du père et du fils à travers le matériel à notre disposition et selon la chronologie des événements de ce conflit.

Le Courrier des Ardennes annonce un programme musical à venir, ainsi le 2 juin : « A partir de jeudi prochain, la musique du 6è de ligne se fera entendre de sept heures à huit heures et demie du soir : le jeudi, place de la Gare, à Charleville, et le dimanche, à la Couronne-de-Champagne, à Mézières. » La polka-mazurka des fifres de Pascal fait partie du programme.
Arthur Rimbaud qui a l’habitude, en cette fin d’année scolaire, de raccompagner son professeur Georges Izambard aux Allées afin de parler poésie avec lui, lui remet son manuscrit A la musique avec ce sous-titre Place de la Gare, tous les jeudis soirs, à Charleville (voir l’article A la musique, bis). Bien sûr le ton est à la dérision, un véritable chromo sur la société constituée cependant quelques termes changent par rapport à la variante dont disposera Paul Demeny en octobre. On peut y voir les prémices d’un conflit, ainsi l’orchestre est guerrier, la musique est française et la pipe allemande, le club d’épiciers raye le sable de leur canne et discutent sérieusement des traités.
A partir du 21 juin jusqu’au 12 juillet, la situation est tendue entre la France et la Prusse et Bismarck projette une réunification de l’Allemagne dont l’union douanière Zollverein en est la tête de pont (traité). L’atmosphère transpire un étrange mélange de raillerie, de loufoquerie et une parodie du quotidien sérieux.

 Le 15 juillet, les parlementaires votent les crédits pour mener la guerre. Le 19 juillet, la guerre est déclarée.
Le 16 juillet, Paul de Cassagnac appelle dans Le Pays à une réconciliation nationale, réveille la fibre patriotique et exalte à la guerre. Il écrit : « Français de tous les partis, républicains, orléanistes, légitimistes, bonapartistes, écoutez car d’ici peu d’instants le canon étouffera nos voix… » et il achève : « Vous républicains, savez-vous qu’à pareille époque, en 1792, les Prussiens entraient en Lorraine, et la Convention déclarait la France en danger. Vous fûtes grands et nobles ; souvenez-vous. »
Izambard dans ses souvenirs dit que Rimbaud le lundi 18 juillet lui présenta un sonnet cinglant écrit la veille avec en épigraphe « …Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos frères en 92, etc… »

Paul de Cassagnac, Le Pays

Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize,
Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;

Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons,
Ô Soldats que la Mort a semés, noble Amante,
Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;

Vous dont le sang lavait toute grandeur salie
Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie,
Ô million de Christs aux yeux sombres et doux ;

Nous vous laissions dormir avec la République,
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique :
– Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !

Arthur Rimbaud
fait à Mazas, 3 septembre 1870.

Arthur Rimbaud, aux sympathies républicaines, signifie sa détestation de cette guerre et célébrant les morts de la République, il refuse cette identification qui lui paraît fallacieuse, mal venue pour glorifier la guerre et prendre appui sur les victimes précédentes. Il dit aussi son sentiment anti-bonapartiste d’un prisonnier d’un régime vaincu. (Mazas prison de Paris où il s’est retrouvé dès sa première fugue pour absence de billet de train lors d’un contrôle).
Force est de constater que le manuscrit porte la date du 3 septembre. L’empire vient le tomber la veille à Sedan et la République sera proclamée le 4. Paul de Cassagnac est fait prisonnier à Sedan, ce qu’Arthur ne pouvait connaître.

Depuis Dijon, le 19 juillet dans La Côte d’Or, Frédéric Rimbaud signe un article (La Guerre et les Démocrates) qui appelle aussi à l’unité et nous en apprend sur son penchant pour l’empire.
«  En admettant que les républicains, dans l’espoir d’arriver à leur but, fassent bon marché de la France, et que, pour satisfaire la haine qu’ils portent au gouvernement impérial, il consentent à passer sous les fourches caudines de Bismarck, pensent-ils donc qu’ils atteindraient leur but (…), la république démocratique et sociale ? Cet espoir, s’il existait, serait une dérision. Non, lorsque les républicains lancent le blasphème : Périsse l’armée française et vive la Prusse ! Non, quand leur bouche prononce ces paroles, leur cœur leur donne un énergique démenti. S’il en était autrement, non seulement ils ne seraient pas républicains, mais ils ne seraient pas Français ; et désormais, si leurs convictions étaient conformes aux apparences, leur place ne serait pas parmi nous, mais bien de l’autre côté du Rhin, au centre de l’armée prussienne, et sous les ordres de Bismarck.
Allons, Messieurs les républicains, on n’est pas chauvin quand on crie « Vive la France » (…), lancez avec nous le cri de ralliement de tous les partis : Guerre à la Prusse! Vive la France ! »

Dans son élan patriotique, le 9 août, dans le même journal avec Paul Cassagnac, fustigé par son fils, il plaide l’utilité de l’union de tous les partis : «  Sus à l’ennemi. Le cri de la France blessée a fait tressaillir tous ses enfants (…)Les partis n’existent plus (…), tous répètent l’énergique appel de Paul Cassagnac : (…) « Hommes de tous les partis, républicains, orléanistes, légitimistes, bonapartistes, encore une fois, serrez les rangs. Il y va du salut de la Patrie. »

Et puis août

Serrez les rangs, du cœur à l’ouvrage…il en faudra tant cette guerre sera saignante, sanglante.
D’ailleurs, elle commence le 2 août par une incursion d’une troupe française avec la présence de l’empereur Napoléon III et son fils qui essuie ainsi le baptême du feu. Il s’agit d’une simple escarmouche près de Sarrebruck montée rapidement en épingle par la presse française comme une véritable victoire. Le courrier des Ardennes affiche l’éclatante victoire de Sarrebruck et c’est un défilé en cortège éclairé de lanternes qui sillonnant les rues de Charleville. Dans cet exubérance, Frédéric, Jean, Nicolas, l’aîné des enfants, 16 ans, suit un régiment qui l’embauche comme enfant de troupe ; il ne rentrera du siège de Metz qu’en novembre. Quelle anxiété pour sa mère Vitalie !

Arthur raillera dans un sonnet de ce peu glorieux fait d’armes.

L’Éclatante Victoire de Sarrebrück,
remportée aux cris de vivre l’Empereur !
Gravure belge brillamment coloriée,
se vend à Charleroi, 35 centimes.

Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose
Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada
Flamboyant ; très heureux, – car il voit tout en rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste
Près des tambours dorés et des rouges canons,
Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,
Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms !

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse
De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
Et : « Vive l’Empereur !! » – Son voisin reste coi…

Un schako surgit, comme un soleil noir… – Au centre,
Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
Se dresse, et, -présentant ses derrières – « De quoi ?.. »

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Lors de son escapade d’octobre 1870, il rend ce tableau après coup car la guerre est perdue. Si c’était risible, cela devient décapant avec le recul tant les personnages sont les acteurs d’un castelet.
Sarrebrück avec le tréma fait penser au Saarbrücken allemand.
Pioupiou : jeune fantassin
Pitou : personnage de Jean-Jacques Feuchère, sculpteur et parodiste.
Dumanet : type de troupier fanfaron.
Boquillon : personnage de La Lanterne de Bocquillon, journal satirique fondé par Albert Humbert

Le 6 août, c’est la distribution des prix et bien sûr Arthur en reçoit plein les bras ; prix qu’il monnaiera pour disposer d’argent, utile à des projets de déplacements futurs.

Bien vite, il faudra déchanter ; Le courrier des Ardennes affichera les défaites : Wissembourg, Froeschwiller, Reichshoffen, Woerth, Spicheren, Schoeneck, la Brême d’or et la retraite sera ordonnée par le maréchal Achille Bazaine, sur Metz, qui prend le commandement de l’Armée du Rhin avec l’assentiment d’un pays confiant. L’Alsace, Strasbourg sont investis tout comme Nancy, Belfort. Pendant ce temps, Badinguet, dépouillé des pouvoirs politiques et militaires, met le cap sur Châlons. Alors, un voile douloureux, de deuil et de rage embrasse le pays. Un nouveau gouvernement est formé , à sa tête Palikao et Trochu gouverneur de Paris.
Après les batailles tout autour de Metz, le 14 août, Noisseville, Borny puis le 16 août, Rezonville, Mars la Tour et enfin le 18 août la bataille de St Privat dite aussi de Gravelotte (voir dans Rimbaud vivant de juin 2014, le Dormeur du Val et Die Trompete von Gravelotte), le 20 août c’est le siège de Metz dont la capitulation sera signée le 27 octobre.

A Charleville, le collège, le séminaire, le haras sont réquisitionnés pour se transformer en hôpital.
C’est l’état de siège pour la citadelle de Mézières, le couvre-feu est décidé.
Arthur Rimbaud dans sa lettre du 25 août à Georges Izambard, d’un rire narquois, ironise sur les troupes en ville et tous les hommes disponibles qui portent le fusil : « …Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n’ai plus d’illusions. Parce qu’elle est à côté de Mézières – une ville qu’on ne trouve pas – parce qu’elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents pioupious, cette benoîte population gesticule, prud’hommesquement spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de Strasbourg ! C’est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l’uniforme ! C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, le vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres, qui, chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !…Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! C’est mon principe… »
Net et clair, la crainte des carolomacériens et leur patriotisme se transforment en patrouillotisme et les identifient à Monsieur Prud’homme, le personnage du dessinateur Monnier.
Cette lettre n’est pas sans rappeler le poème A la musique, où les mêmes personnages s’y trouvaient décrits ironiquement.

Cependant Arthur Rimbaud dans un sonnet écrit probablement en août, période d’intenses batailles racontées par des correspondants de presse, dresse un tableau de la guerre en marche dont le titre Le Mal dit la folie guerrière.

Le Mal

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu’une folie épouvantable, broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
-Pauvres morts ! Dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! Ô toi qui fis ces hommes saintement !…

-Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Ce poème appelle Le Dormeur du val. Ainsi après la guerre qui génère des hommes morts, la nature les accueille avec bonté. Les deux tercets s’attache à Dieu et à la religion dans une critique sévère.
Les uniformes réciproquement rouges et verts vont aux français et aux prussiens.

Empreint de compassion, plus empathique, depuis Dijon, le capitaine Rimbaud s’émeut dans La Côte d’Or du 11 et 31 août de la détresse des villages alsaciens mais il dit sa confiance dans des chefs qu’il connaît dans un article Armons-nous ! Frédéric prend l’attitude opposée à celle de son fils Arthur.

« Armons-nous !
Pour toutes sortes de raisons que nous avons énumérées déjà, notre département, nous en avons la certitude, ne subira pas la tache honteuse de l’invasion. Bazaine, Mac-Mahon, Palikao, Trochu, se chargent d’anéantir cette armée, ou plutôt ce flot de barbares qui espéraient nous engloutir, nous étouffer sous leur puissante étreinte (…), en toute hâte organisons-nous !, armons nous ! En effet, lorsque l’armée prussienne battue sous Paris, ou même avant dans les plaines de la Champagne, fuira devant nos armées victorieuses, elle encombrera toutes les routes, se sauvant par où elle pourra… »
« … Les villages, les campagnes, les villes, tout est ravagé ; la terre est nue, les femmes sont flétries, les maisons et les églises sont pillées. D’autres vous ont dit ce qu’était Wissembourg après la bataille, mais ce que personne ne vous a conté, car personne n’a osé traverser ce pays depuis le passage des vandales, je vais vous l’apprendre (…) Reichshoffen a perdu les deux tiers de ses habitants. Que sont-ils devenus ? Les uns ont été fusillés, les autres ont tout abandonné, plutôt que de subir le joug honteux des envahisseurs (…) , nous ne voulons pas nous laisser assassiner ni nous faire les esclaves de ces bandits ;
Nous ne voulons pas que nos femmes, que nos filles…
Votre cœur a bondi, n’est-ce pas, vous ne voulez pas, nous ne voulons pas qu’ils commettent toutes ces infamies…
Alors, en toute hâte, organisons-nous ! Armons-nous. »

Le capitaine semble disposer d’informations sur l’avancement des événements militaires. Comme un soldat aguerri, il incite la population à se préparer et à s’armer avec détermination.

Ensuite septembre

Mais il ignore que son fils Arthur va fuguer pour la première fois vers Paris avec l’espoir de faire du journalisme… Et une nouvelle angoisse pour Vitalie ! Parti le 29 août, arrivé le 31août, emprisonné à Mazas pour absence de billet de train à fournir au contrôleur, il ignore tout de la situation tragique qui se joue dans les Ardennes, à Sedan, le 1er septembre après de rudes combats . Le 2 septembre, l’empereur Napoléon III se rend au Château de Bellevue, signe devant Bismarck la capitulation ; prisonnier, il est emmener au Château de Wilhelmshöhe à coté de Cassel. Le 4 septembre la République est proclamée au balcon de l’hôtel de ville de Paris, le général Trochu devient président du Conseil, Gambetta ministre de l’intérieur, Jules Favre ministre des affaires étrangères. La poursuite de la guerre ne fait aucun doute.

Le 3 septembre, c’est avec foi que l’officier Rimbaud dans La Côte d’Or parle de la garde mobile et l’encourage : « Ils ont, ma foi, bon air sous leurs blouses bleues, nos jeunes mobiles (…) Ah ! Le drapeau !…Demandez aux vieux soldats de quel amour, de quelle vénération l’on entoure ce morceau d’étoffe, d’autant plus respecté qu’il est plus vieux, plus maltraité par le temps ou plus déchiré par les balles…Le drapeau (…) , c’est l’âme du régiment (…). » Signé R.

Certes, nous ignorons la date d’écriture du sonnet satirique Rages de Césars mais le départ de l’Empereur déchu pour Wilhelmshöhe aurait pu inspirer le poète dans ce moment. Le manuscrit entre les mains de Paul Demeny est daté d’octobre 1870 (date de sa seconde fugue et il s’agit d’une recopie).

Badinguet

Badinguet

Rages de Césars

L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries,
Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
-Et parfois son œil terne a des regards ardents…

Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
Il s’était dit : « Je vais souffler la Liberté
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! »
La Liberté revit! Il se sent éreinté !

Il est pris. – Oh ! Quel nom sur ses lèvres muettes
Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?
On ne le saura pas. L’Empereur a l’œil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes…
-Et regard filer de son cigare en feu,
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Le 5 septembre, Arthur écrit à Georges Izambard, il demande son secours d’un ton éploré de le sortir de prison, de payer sa dette, son train et de l’accueillir à Douai. « … faites tout ce que vous pourrez et, quand vous recevrez cette lettre, écrivez, vous aussi, je vous l’ordonne, oui, écrivez à ma pauvre mère (quai de la Madeleine, 5, Charlev.) pour la consoler ! Ecrivez-moi aussi, faites tout ! Je vous aime comme un frère, je vous aimerai comme un père.
Je vous serre la main :
Votre pauvre
Arthur Rimbaud
détenu à Mazas

(et si vous parvenez…à Mazas, vous m’emmènerez à Douai avec vos tantes.

Le 11 septembre, Tours devient le siège de la délégation du gouvernement afin d’organiser la résistance et maintenir l’administration.
La jeune IIIè République une et indivisible souhaite poursuivre le combat. Dans La Côte d’Or du 17 septembre, le capitaine Frédéric Rimbaud écrit que tout est urgent.
« Les moments sont précieux ; chaque heure, chaque minute nous approche de la lutte ; soyons donc prêts au premier signal . » Signé R.
Le 19 septembre débute l’encerclement de Paris par les Prussiens.

Arthur accueilli à Douai par Georges Izambard et les sœurs Gindre (Les Chercheuses de poux) a laissé quelques traces de son nouveau patriotisme qui le gagne en septembre 1870. Accompagnant Izambard dans ses exercices de garde national de Douai, le nouveau « patrouillote » Arthur rédige une pétition pour réclamer davantage d’armes.

« Nous soussignés, membres de la légion de la garde nationale sédentaire de Douai, protestons contre la lettre de monsieur Maurice, maire de Douai portée à l’ordre du jour du 18 septembre 1870 (…) il faut à tout prix qu’on leur trouve des armes. C’est aux conseils municipaux, élus par eux, qu’il appartient de leur en procurer (…) Nous aurons à voter dimanche prochain pour les élections municipales, et nous ne voulons accorder nos voix qu’à ceux qui, dans leurs paroles et dans leurs actes, se seront montrés dévoués à nos intérêts. »

Izambard secrétaire du journal du Libéral du nord eut pour collaborateur éphémère Arthur qui adressa un compte rendu de l’assemblée électorale publique houleuse, tenue rue d’Esquerchin et qui parut le 25 septembre en troisième page.

« Réunion publique, rue d’Esquerchin.
Vendredi soir, 23 septembre.
La séance est ouverte à 7 heures.
L’ordre du jour est la formation d’une liste électorale. Le citoyen président donne lecture de deux listes électorales, puis d’une troisième dite de conciliation.
Le citoyen Jeanin trouve charmante l’idée de cette liste de conciliation, qu’il appelle liste des malins : il fait ressortir que certains candidats connus pour leurs opinions réactionnaires ou pour leur nullité, ont l’immense avantage d’être portés sur deux, même sur trois listes : naturellement les candidats sérieux et convaincus ne figurent que sur une seule liste.
Cette remarque faite d’une façon vive et nette, acquiert l’essentiel de tout auditoire.
Le citoyen président propose, pour composer une nouvelle liste électorale, de voter, et d’accepter ou de rejeter chacun des candidats nommés sur les trois premières listes.
Un des citoyens accesseurs égrène le chapelet des conciliables : presque tous sont rejetés avec un entrain splendide.
On propose des noms nouveaux.
Les citoyens Jeanin, Petit, et quelques autres, déclinent l’honneur de figurer sur la liste.
Une petite Lanterne assez agréablement bouffonne est faite par le citoyen de silva [sic]: il dresse un jugement d’outre-tombe à l’ancien conseil municipal, et conte les aventures de certain carillon.
La séance se termine avec la composition de la nouvelle liste : elle est intitulée liste recommandée aux républicains démocrates.
Un citoyen fait remarquer que tout Français, aujourd’hui, doit être républicain démocrate, qu’en conséquence le titre de cette liste la recommande à tous les citoyens.
La réunion se dissout à dix heures. »

La récurrence du mot citoyen donne toute l’ironie voulue à cet article, Izambard lui en fit un reproche tonitruant. Ce mot pourtant se trouvera aussi dans le vocabulaire du père.

Quant au capitaine Rimbaud, les premières contributions dans Le Progrès de la Côte d’Or apparaissent les 23 et 26 septembre. Frédéric se pose en résistant et c’est une harangue militaire pour mener la guérilla.

«  Défense du pays par les habitants
Lorsque les citoyens se sont armés pour faire respecter leur asile et conserver la liberté, leur bien le plus précieux, ils font à l’ennemi une guerre terrible. Elle n’a rien de méthodique et met la science en défaut : des combats journaliers, des actions de détail, des apparitions soudaines, des marches, des contre-marches, des fuites précipitées ; jamais de grandes batailles. Aujourd’hui ils résistent de front et obligés de céder, on les verra demain sur les derrières de l’ennemi. Tantôt ils occupent les forêts, les cols et les sommités des montagnes ; tantôt ils en descendent pour se précipiter sur des corps isolés, qu’ils enveloppent ou dispersent. Dans ces actions de détail, celui qui connaît le mieux le pays a un immense avantage ; c’est presque dire que le défenseur doit tôt ou tard triompher de l’attaquant. Les succès que peut avoir l’ennemi n’ont pas de grandes conséquences dans une contrée où les défenseurs ont tant de moyens de lui échapper, pour se rallier et reparaître ensuite aussi redoutables qu’auparavant. Est-il vaincu, au contraire sa position est affreuse ; il ne peut qu’à grand’peine rassembler ses débris ; entouré de toutes parts, il doit se frayer par la force un chemin au travers des bois, des défilés, etc… ; les soldats égarés périssent sous les coups des citoyens. »
Signé Le capitaine Rimbaud

Et sa leçon de stratégie se développe encore d’avantage dans le second article dans lequel il cite Quinte-Curce, historien romain d’Alexandre le Grand.

« Manière de se faire jour à travers l’ennemi
Ce n’est qu’à la dernière extrémité, et quand il ne reste plus aucune ressource, que l’on prend le parti de se faire jour à travers l’ennemi, mais il ne faut jamais manquer de tenter ce dernier moyen, plutôt que de mettre bas les armes et de se rendre à discrétion.
On se formera en masse régulière par division ou peloton, et non en masse confuse et sans ordre. Chaque officier conduira son peloton, et cherchera à lui inspirer le courage nécessaire en pareille circonstance.
Si on a de l’artillerie, on le fera marcher au milieu de l’infanterie, serrée essieu contre essieu, mais seulement sur deux canons de front ; car, sans cela, il serait impossible de se faire un passage.
Les mitrailleuses seront placées aux angles.
Le bataillon le plus intrépide marchera en avant, les artilleurs et les blessés, serrés en groupes, entoureront les pièces. Les flancs seront formés par des sections serrées en masse ; un bataillon, ou une deux compagnies formeront la queue. La colonne ainsi formée s’avance au pas de charge, en profitant des accidents du terrain pour se dérober à la vue de l’ennemi (autant que possible) ; à 50 pas de l’ennemi, la tête des troupes fait une décharge, et ensuite tout s’ébranle précipitamment en jetant de grand cris. Si on a le bonheur de se faire jour, les compagnies de la queue font de suite l’arrière-garde.
On ne peut se faire jour à travers l’ennemi sans éprouver des pertes, mais la gloire que l’on acquiert dans un pareil fait d’armes est impérissable et efface ordinairement les fautes que l’on a pu commettre précédemment.
Exemple : la nuit s’approchait ; la situation était affreuse, et on ne doutait pas d’avoir sur les bras une armée entière. Dans cette extrémité évidente à tous les yeux, il ne vient à l’esprit de personne, officiers ou soldats, de capituler. Mourir tous jusqu’au dernier, plutôt que de se rendre, fut la seule alternative qui se présenta à ces braves gens. Le chef fit former sa colonne et ordonna de se faire jour, en marchant sur un point où l’on devait être rejoint par une division.
Se faire jour à la baïonnette est un effort décisif et désespéré, une lutte d’homme corps à corps, un engagement énergique où, selon le mot de Quinte-Curce, le pied du combattant s’attache au pied de l’ennemi. »
Signé le capitaine R.

Il y a une interrogation sur le passage du capitaine Rimbaud à Tours pour une mission, comme envoyé spécial, en effet un article du 27 septembre daté de Tours paraît dans La Côte d’Or.
« …il n’est pas aussi facile d’avoir raison d’une nation qui ne veut pas de maître étranger, pas plus qu’elle ne consent à céder un pouce de son territoire ou une pierre de ses forteresses. » 30/9 « F »

Et octobre

Le 27 septembre Rimbaud prenait le chemin du retour pour Charleville où l’attendait une mère aux abois et très en colère. Elle lui mit une belle raclée qui constitua une humiliation de plus, devant son professeur qui le raccompagnait. Devant le devoir de reprendre les études, il prend le large vers le 6 ou 7 octobre avec pour projet de devenir journaliste (voir l’article Arthur Rimbaud et sa fugue d’octobre 1870).

Pendant que le petit poucet rêveur égrène des rimes par monts et par vaux et expérimente la liberté libre, le capitaine Rimbaud ne lâche pas la plume pour exhorter ses compatriotes bourguignons.
Dans sa troisième communication dans Le Progrès de la Côte d’Or paraît le 1er octobre un article détonnant dans lequel l’arabisant cite Voltaire et son Mahomet.

«  En guerre, tout pour la guerre !
Il n’y a pas de malheurs, de catastrophes, de violences qui soient comparables à une invasion… C’est la peste, c’est l’infamie, ce sont tous les fléaux à la fois : pour l’empêcher, tous les moyens sont bons. Surtout des fusils, de la poudre et du plomb, de l’activité et de la discipline, mais pas de paroles inutiles. Il faut faire parler la poudre : voilà, pour le moment, le meilleur discours, si on ne veut pas l’extermination de la France.
Disons avec Voltaire :
« Exterminez, grand Dieu ! De la terre où nous sommes
Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes ».  Signé Le capitaine R.

Quinte-Curce et Voltaire cités, comme son fils, Frédéric Rimbaud avait des lettres.
Et parlant de ces personnalités, le capitaine réclame dans son article du 7 octobre dans La Côte d’Or un homme providentiel.
«  Aujourd’hui, comme en 1814, le peuple, la nation tout entière est prête à marcher, et elle demande à cors et à cris un homme pour la conduire à l’ennemi… »
Cet homme attendu serait un général : « ..Des ordres et des cartouches ! écrivait le général de 1814 à l’autorité d’alors. Des cartouches et un général ! Ne cesserons-nous de demander à nos administrateurs d’aujourd’hui ! »

Le 18 octobre, un article signé Effer dans La Côte d’Or traduit le secret espoir des journaux allemands de voir leurs troupes entrer à Paris, pour l’anniversaire de la bataille Leipzig ; son envolée s’achève cependant avec un optimisme de rigueur : « …il faut savoir tirer parti de toutes richesses. That is the question ! » Hamlet et le pessimisme qui suit la question sont contraire au positivisme du capitaine, lui qui refuse toute idée de défaite et surtout pas le suicide.

Le même jour dans Le Progrès de la Côte d’Or, dans un long article argumenté, le capitaine R. fait allusion à l’histoire, à des citations et à la tactique convoquant les écrits du général Foy et le marquis de Lafayette.

« A propos des prochaines élections et nominations des chefs de la garde nationale mobilisées, qui pourraient concourir avantageusement à la défense nationale.
Le soldat français ne considère, disait un grand génie, ni la force physique, ni même beaucoup de bravoure extraordinaire, pourvu que son chef ne soit pas poltron, mais, ce qu’il veut en lui, ce qui lui donne confiance, c’est la certitude que son général, son colonel, son capitaine, enfin celui sous lequel il marche, est savant, et assez savant, selon son grade, pour connaître tout ce qui peut lui arriver, et le prévoir en combattant. (…)
Les Hoches, les Marceau, les Kléber et autres généraux de la République, qui ont sauvé la France, sortaient de la classe des sous-officiers et avaient, lorsqu’ils ont été appelés à des grades supérieurs, travaillé jour et nuit pour acquérir une bonne instruction militaire. Et encore n’ont-ils pas été nommés dans une heure, comme on va le faire bientôt. C’est une erreur de croire qu’on apprendra l’art de la guerre par l’usage et par l’expérience d’une campagne sans aucune autre étude : il faut des principes et une méthode. (…)
Aujourd’hui, avec les nouvelles armes, il faut une autre tactique, de l’artillerie, des mitrailleuses et de bons officiers connaissant au moins les petites opérations de la guerre, qu’on a tant négligées depuis l’entrée en campagne.
En résumé, pour chefs de la garde nationale mobilisée, qui sera très probablement appelée à marcher, il faudrait pouvoir nommer des hommes assez capables, animés de sentiments patriotiques, et énergiques, mais pas trop vieux ; il faudrait savoir discerner les bons de ceux qui promettent plus de beurre que de pain. Enfin, en fait de pareilles élections, on doit surtout se rappeler le proverbe : Comme on fait son lit on se couche. »

Passion, solennité, le soldat capitaine met en garde contre l’imprévoyance et recommande l’attention de ceux dont le rôle est le choix des hommes aguerris à l’art de la guerre.

Bataille de Dijon

Bataille de Dijon

Les 29 et 30 octobre commencent la bataille de Dijon et plus question de journaux, la publication reprendra après le départ des Prussiens le 30 décembre 1870. Le capitaine Rimbaud a-t-il combattu avec les francs-tireurs ? Rien ne l’indique et encore moins les souvenirs de Verlaine qui le disait promu colonel devant l’ennemi. D’ailleurs la pension de réversion que touchera Vitalie sera celle de son feu capitaine.

Le 27 octobre voyait la capitulation de Metz, le déshonneur du Maréchal Bazaine passif qui remettait « Metz la pucelle » entre les mains prussiennes sans avoir combattu réellement pour se sortir du blocus. Il sera jugé et condamné à mort mais gracier par Mac-Mahon!

Puis novembre

Fin octobre, c’est justement le retour des deux garçons, Frédéric de retour du siège de Metz dont il a pu s’échapper et de son frère Arthur qui revient de son tour en Belgique et de son second et dernier séjour à Douai. Il écrit à Izambard et lui crie son ennui, depuis Charleville, le 2 novembre 1870

Monsieur,

-A vous seul ceci-
Je suis rentré à Charleville un jour après vous avoir quitté. Ma mère m’a reçu et je suis là… tout à fait oisif. Ma mère ne me mettrait en pension qu’en janvier 71.
Eh bien, j’ai tenu ma promesse.
Je meurs ; je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous ? Je m’entête affreusement à adorer la liberté libre et un tas de choses que « ça fait pitié n’est-ce pas ? » Je devrais repartir aujourd’hui même, je ne le pouvais ; j’étais vêtu de neuf, j’aurai vendu ma montre, et vive la liberté ! Et je voulais repartir encore bien des fois. Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches, et sortons.-Mais je resterai, je resterai. Je n’ai pas promis cela. Mais je le ferai pour mériter votre affection. Vous me l’avez dit. Je la mériterai.
La reconnaissance que je vous ai, je ne saurais vous l’exprimer plus que l’autre jour. Je vous le prouverai ! Il s’agirait de faire quelque chose pour vous que je mourrais pour le faire- je vous en donne ma parole.
J’ai encore un tas de choses à dire…
« Ce sans cœur » de
Rimbaud
Guerre ; pas de siège de Mézières. Pour quand ? On n’en parle pas ; j’ai fait votre commission à M. Deverrière, et s’il faut faire plus, je le ferai.- Par ici, par là, des francs-tirades. Abominable prurigo d’idiotisme, tel est l’esprit de la population. On entend de belles, allez. C’est dissolvant.

« Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches, et sortons », c’est ce que ne tardent pas à faire Arthur et son ami Ernest Delahaye qui se retrouvent pour courir la ville et au-delà des fortifications de Mézières jusqu’au bois d’Amour dont le génie est chargé d’abattre les tilleuls en vue de préparer la mise en défense de la citadelle.
Le Progrès des Ardennes, journal fondé par Emile Jacoby (le photographe deux frères Rimbaud en communiants) , annonce le 13 novembre la rentrée des classes pour le 16 du mois.
Ce journal dont le premier numéro date du 8 novembre a pour devise « Dévoilez à l’homme la cause de ces maux », il se dit politique, littéraire, agricole et industriel.
Nos deux compères sous les pseudonymes de Jean Baudry et Charles Dhayle envoient des poèmes et des écrits au journal. C’est ainsi que l’on suppute que le Dormeur du Val fut imprimé dans l’un des numéros de novembre.

manuscrit de Le Dormeur du val

manuscrit de Le Dormeur du val

Le Dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Ce poème remis à Paul Demeny lors de sa fugue d’octobre fut probablement composé lors de son premier passage ou durant le second séjour à Douai. Charle-Marie des Granges, professeur au lycée Charlemagne à Paris dit l’avoir lu dans le Progrès des Ardennes.

Le sonnet est une charge puissante contre la guerre ; sans prononcer le mot et encore moins celui de mort, l’émotion est à son comble quand le dernier vers tombe sur les trous rouges qui répondent au trou de verdure.
Ce poème ouvre aujourd’hui l’entrée du musée de la guerre de 1870 et de l’annexion en regard de celui de Ferdinand Freiligrath dont on ne peut vanter que la violence et le nationalisme. (voir Rimbaud vivant n°53 de juin 2014).

Rimbaud récidive avec un pamphlet dont l’objet tient dans la portée ridicule du portrait qu’il fait de Bismarck à cette époque, alors en train de mener les premières négociations avec Thiers à Versailles. Le Progrès des Ardennes le publie le 25 novembre 1870. Il s’agit d’une fantaisie patriotique.

Le Rêve de Bismarck
( Fantaisie)

C’est le soir. Sous sa tente, pleine de silence et de rêve, Bismarck, un doigt sur la carte de France, médite ; de son immense pipe s’échappe un filet bleu.
Bismarck médite. Son petit index crochu chemine, sur le vélin, du Rhin à la Moselle, de la Moselle à la Seine ; de l’ongle, il a rayé imperceptiblement le papier autour de Strasbourg : il passe outre.
A Sarrebruck, à Wissembourg, à Woerth, à Sedan, il tressaille, le petit doigt crochu : il caresse Nancy, égratigne Bitche et Phalsbourg, raie Metz, trace sur les frontières de petites lignes brisées, – et s’arrête…
Triomphant, Bismarck a couvert de son index l’Alsace et la Lorraine ! -Oh ! Sous son crâne jaune, quels délires d’avare ! Quels délicieux nuages de fumée répand sa pipe bienheureuse !…

*
Bismarck médite. Tiens ! Un gros point noir semble arrêter l’index frétillant. C’est Paris.
Donc, le petit ongle mauvais, de rayer le papier, de-ci, de-là, avec rage, – enfin de s’arrêter…Le doigt reste là, moitié plié, immobile.
Paris ! Paris ! – Puis, le bonhomme a tant rêvé l’œil ouvert que, doucement, la somnolence s’empare de lui : son front penche vers le papier ; machinalement, le fourneau de sa pipe, échappée à ses lèvres, s’abat sur le vilain point noir…
Hi ! povero ! en abandonnant sa pauvre tête, son nez, le nez de M. Otto de Bismarck s’est plongé dans le fourneau ardent…Hi! povero ! va povero ! Dans le fourneau incandescent de la pipe…, hi! Povero ! Son index était sur Paris !…
Fini le rêve glorieux !

*
Il était si fin, si spirituel, si heureux, ce nez de vieux premier diplomate ! – Cachez, cachez ce nez !…
Eh bien, mon cher, quand, pour partager la choucroute royale, vous rentrerez au palais [lacune] avec des cris de dame [lacune] dans l’histoire, vous porterez éternellement ce nez carbonisé entre vos yeux stupides !…
Voilà ! Fallait pas rêvasser !
Jean Baudry

Et pour finir décembre et janvier

Dans le numéro du 29 décembre, Jacoby, dans la correspondance, adresse, à Arthur et Ernest, cet avis : « MM. Jean Baudry et Charles Dhayle, vos articles m’intéressent, mais soulevez un peu le loup de votre bavolet. » Ils n ‘auront pas le temps de le faire.

Bombardement de Mézières

Bombardement de Mézières

Le 14 décembre, la place forte de Mézières, tenue par le général Mazel est encerclée par la 14ème division sous commandement du général von Manteuffel. Le 30 décembre, la capitulation est refusée, le 31, au lever du soleil jusqu’au soir, la citadelle est bombardée par quatre-vingts canons. Six mille trois cent dix-neuf obus détruisent grandement Mézières, deux cent soixante-deux maisons sont détruites et le collège de Charleville reçoit quatorze obus. Quel feu d’artifice ! Arthur le découvre depuis les hauteurs de Charleville. Bonne année 1871. Le 1er janvier Mézières capitule. Mais la préoccupation d’Arthur va à son camarade Ernest. A-t-il péri dans le bombardement ? Il se retrouveront pour déplorer la destruction de la maison qui imprimait Le Progrès des Ardennes.

Quant à Effer, sa signature réapparaît le 6 janvier 1871 dans La Côte d’Or, en première page et dit sa foi en la France. Frédéric Rimbaud s’essayera à la politique en commentant les événements à suivre : la Commune .

Le 28 janvier l’armistice est signé et il exclut le département de la côte d’Or pour humilier Garibaldi et les corps volontaires qui avaient bien résisté. La ville de Dijon, impériale encore 8 mois, sous le joug prussien, reçoit en 1899 la Légion d’honneur pour sa résistance le 30 octobre 1870.

A distance, dans le même temps, le père et le fils, tout en l’ignorant, se parlent. Frédéric, construit par sa carrière militaire, exprime son conservatisme et son allégeance à l’Empereur mais signifie son désappointement devant la soumission dans la défaite. Alors que son fils Arthur, dans sa prise de conscience politique, exprime son intérêt pour des idées progressistes dont il mesurera par ailleurs l’étendue idéologique.

Sources :

– C.Bondenham – Rimbaud et son père, Les Belles Lettres

-JM. Carré – Lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Gallimard

-Y.Hureaux – Un Ardennais nommé Rimbaud, La Nuée bleue/L’Ardennais

-JJ. Lefrère – Arthur Rimbaud, Fayard

-F.Roth – La Guerre de 70, Fayard

-A.Guyaux – Oeuvres complètes, Gallimard

Anniversaire

Arthur Rimbaud, dessin de Félix Valloton

Arthur Rimbaud, dessin de Félix Vallotton

Le 20 octobre 1854, est né à Charleville dans les Ardennes Jean Nicolas Arthur Rimbaud. Il y a 160 ans. Lors de sa fugue d’octobre, en 1870, qui le mena à Douai, il  trouva probablement un moment de bonheur intense. Sa poésie d’alors, exprime ce rayonnement. Izambard, les sœurs Gindre et le poète Demeny ont dû lui fêter l’anniversaire de ses seize ans.

Arthur Rimbaud a choisi dès le début le thème de l’évasion et donc de « la liberté libre ». Ver erat (C’était le printemps) témoigne de cette évasion dans la nature, son lieu de ressourcement.
L’évasion se trouve, par exemple, dans Sensation, Le Bateau ivre, Éternité, Une saison en enfer où il écrit « Je m’évade ! Je m’explique ! ».
C’est encore de liberté dont il rêve sur son lit d’hôpital à Marseille, en 1891 ; plein de nostalgie, il regrette les courses de sa folle jeunesse par monts et par vaux. Il s’agit bien toujours du même Rimbaud : la même unité dans sa vie et son œuvre littéraire.
Cette liberté, il la représente à travers la saison, une métonymie, en particulier le printemps et le mois de mai, mois de son énergie la plus dense.
Dans ce mois de mai 1871, il écrit, il précise son esthétique poétique, à travers les lettres du voyant et il se recrée dans la révolution politique à travers les événements de la Commune. Mais le 30 mai c’est fini, alors il fournira  Après le Déluge et Démocratie.

L’ennui se révèle être une constante dans sa vie, ainsi sa sœur Vitalie note « Arthur s’ennuie… » dans son journal lorsqu’elle est à Londres. Quand Arthur est à Roche, il s’ennuie, quand il est à Charleville, il s’ennuie. Plus tard, à Aden, il souhaite rejoindre Zanzibar, un autre ailleurs. L’ennui se retrouve cristallisé dans Jeunesse et Arthur exprime sa nostalgie dans Enfance et Mémoire. Arthur Rimbaud est en recherche d’ailleurs dans l’espoir de trouver moins d’ennui. Le motif se lit dans Adieu et Départ.

Il se veut voyant ; il ne s’agit pas d’ésotérisme mais d’un travail sur les mots dans le creuset de l’ Alchimie du verbe. L’obscurité de certains vers offre un langage dédié à la subversion tout empreint de mots à double sens.

Le Parnasse lui a fermé ses portes ; son ambition est mise à bas par ses colères, ses sarcasmes, ses violences dont il était coutumier, alors qu’il savait être tout en réserve, en silence, en absence. Tel il fut au collège, tel il fut en Afrique.

Désespéré,  il avait mis toute son espérance dans la poésie pour changer la vie ; mais il s’en sépare sans regrets pour un autre ailleurs, dans une fuite qui le conduira en Europe puis en Afrique ( « Ma journée est faite ; je quitte l’Europe. », Une saison en enfer).