Delahaye

L’ariette de Rimbaud

A l’automne 1875, Rimbaud formule l’idée auprès de Delahaye de se préparer au baccalauréat en candidat libre. Suit une période que ses amis contemporains, Delahaye, Nouveau et Verlaine désignent sous le nom de philomathie tant Arthur se prête à l’étude des sciences, à l’apprentissage de l’algèbre, de la géométrie, des langues étrangères dont le russe, l’allemand…Durant cette quête de savoir, il prend aussi des leçons de piano auprès de Louis Létrange, employé de Monsieur Lefèvre, un négociant en clouterie et propriétaire du 31 rue St Barthélémy (aujourd’hui rue du Baron Quinart), la nouvelle adresse de Vitalie Rimbaud dans ses pérégrinations à Charlepompe. Louis Létrange dirige la Société chorale et aide le Maître de Chapelle de Notre Dame, en outre il donne des leçons d’orgue et de piano. Arthur se rend ainsi chez lui pour s’exercer à l’exécution de pièces selon une méthode mise au point par Mademoiselle Carpentier, dite de force moyenne. Louis Létrange témoigne de l’assiduité temporaire de son élève qui travaille avec détermination : « Il travaillait sérieusement, s’essayant même à improviser, non sans quelque bizarrerie ». Les bizarreries n’ont pas donné lieu à des explications, et donc on ignore ce qu’elles peuvent signifier. Toujours est-il que Rimbaud loue un piano sans l’autorisation de sa daromphe ; hissé non sans quelques difficultés pour l’installer au premier étage et rappelle pour certains : « Madame*** établit un piano dans les Alpes » (Après le Déluge, Illuminations). Nous en restons quant à nous à l’exégèse d’Antoine Fongaro d’autant que cette prose est antérieure à cette anecdote. Fongaro rappelle que Rimbaud avait lu Madame Bovary de Flaubert et qu’il s’agit bien d’Emma et redit ce passage : « J’ai un cousin qui a voyagé en Suisses l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières quand les nuages s’entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l’extase ! Aussi je ne m’étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d’aller jouer du piano devant quelque site imposant. » (Antoine Fongaro, De la lettre à l’esprit, Pour lire Illuminations, Honoré Champion éditeur, Paris). Bien sûr que le piano, instrument sédentaire, est à l’encontre du poète voyageur qui alors dû être de ces Assis… « Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes, / Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour, / S’écoutent clapoter des barcarolles tristes ». L’hiver 1876, les leçons cessent. Fut-ce là un caprice ?

 

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Caricature de Verlaine, Rimbaud au piano

Cependant les nouvelles vont vite et Delamorue, entendons Delahaye, s’empresse de fournir l’information à Verlhuppe, Verlaine, dans leur langage potachique d’alors. En retour de missive, Verlaine lui adresse une lettre et y annexe une caricature vacharde d’Arthur au piano, titrant « La musique adoucit les mœurs », l’oestre frappant le clavier, suant et pestant dans une bulle « Des chameaux, ces doubles croches, et va donc… » alors que l’on voit sa mère au 1er étage et le proprio au rez-de-chaussée se prenant la tête aux sons disharmonieux !

La musique pour Rimbaud n’est-elle qu’une passade ? Verlaine a bien entendu échangé avec lui sur le sujet durant la période qui les réunit de 1871 à 1873 ; il lui a présenté des artistes, des musiciens, des poètes. Ensemble, ils ont assisté à des pièces de théâtre, à des opérettes à Paris, à Londres. Et leur escapade en juillet 1872, en Belgique puis en Angleterre, donne lieu à des écrits comme par exemple les Ariettes oubliées (Romances sans paroles) qui sont une référence en matière musicale et dont la IIIe porte en épigraphe « Il pleut sur la ville. (Arthur Rimbaud) ».

Hormis cet apprentissage auprès de Louis Létrange, Rimbaud fut-il un musicien ? Un mélomane ? ou bien un simple amateur ? Qui a pu participer à sa formation musicale ? Quelle place tient la musique dans son œuvre ?

L’initiation potentielle à la musique

Vitalie Rimbaud, fervente dévote, a donné à ses enfants une éducation religieuse conséquente. Dans Les poètes de sept ans, Rimbaud écrit : « Et la Mère, fermant le livre du devoir, / S’en allait satisfaite et très fière, sans voir, / Dans les yeux bleus et sous le font plein d’éminences, / L’âme de son enfant livrée aux répugnances. » et encore « Il craignait les blafards dimanches de décembre, / Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou, il lisait une Bible à la tranche vert-chou ». Cette éducation était relayée par une instruction scolaire dans laquelle l’instruction religieuse avait à voir. Qu’ils fréquentassent l’Institut Rossat, dès octobre 1861 ou le collège municipal à compter de Pâques 1865, les frères Rimbaud, Frédéric et Arthur disposaient de cet enseignement religieux. On peut penser que des louanges l’accompagnaient. Ainsi Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie consacrée à Arthur Rimbaud, relève dans un bulletin d’anciens élèves : « M. Rossat n’était cependant pas anticlérical, la musique des élèves avait l’habitude d’accompagner la procession du Saint-Sacrement dans les rues de la ville ». Il est vrai aussi qu’Arthur raflait les prix d’enseignement religieux. Musique, chants, il y a là une base initiatique à l’apprentissage de la musique. La fréquentation régulière de la messe, imposée par la mother, était une source de répétition de louanges, de chants dont il tire ironie dans Les Pauvres à l’église : « Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise / Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ». En 1870, l’église et l’armée constituaient deux institutions à respecter et à la veille de la guerre contre la Prusse, il décoche des flèches aux « patrouillotistes » dans son poème A la Musique, d’un orchestre militaire paraissent les fifres, les trombones.

Bien vite deux fugues, en septembre puis octobre 1870, le mèneront à Douai chez son professeur de rhétorique, Georges Izambard où il fait la connaissance des sœurs Gindre, tantes d’Izambard. Elles sont trois à habiter au 27 rue de l’Abbaye-des-prés, Isabelle, Caroline et Henriette. Cette dernière donnait des cours de chant et enfin l’ainée Rose-Marie, 48 ans, prix de conservatoire était professeur de piano et de vocalise à l’Académie de musique de Douai. Rimbaud s’installe dans une maison où l’on aimait et pratiquait la musique Et pour parfaire le tableau musical, Izambard était l’ami d’un poète douaisien, Paul Demeny qui était le fils de Philippe-Joseph Demeny qui occupait le poste de professeur de musique au conservatoire municipal de Douai à la société philharmonique et qui connaissait bien Henriette Gindre. Un piano trônant dans la demeure, on peut penser raisonnablement que Rimbaud aurait pu y trouver là une initiation musicale, durant ses séjours où il fêta ses 16 ans. Se souvenant d’une promenade à travers champs avec Arthur et Paul Demeny, Georges Izambard se remémorait cette romance, La chanson de l’aveine que fredonnait Arthur : « Voulez-vous savoir comment, comment / On sème l’aveine ? / Mon père la semait ainsi, / Puis se reposait un petit, / Frappe du pied, puis de la main, / Un petit tour pour son voisin ! / Aveine, aveine, aveine, / Que le beau temps t’amène (bis) » et qui n’est pas sans rappeller Chanson de la plus haute tour, une poésie de 1872 avec son refrain « Ah ! Que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent ».

Comme prétendant à cette initiation musicale, on peut envisager Charles Bretagne, futur intermédiaire entre Arthur et Paul Verlaine, qui dans le cercle carolopolitain constitué de Deverrière, Izambard, Rimbaud…jouait de la guitare.

Invité à Paris, en septembre 1871, par Paul Verlaine chez les beaux-parents de ce dernier, Arthur fait connaissance d’Antoinette Flore Mauté de Fleurville et de son fils, Charles de Sivry, les cautions musicales de ce passage. En effet, Madame Mauté fut l’élève de Chopin et elle donna des leçons de piano à Claude Debussy quant à son fils, il était pianiste et compositeur. Les relations avec cette famille étant des plus médiocres, on n’imagine pas que l’un ou l’autre ait pu de leur attention, marqué l’apprentissage musical du jeune Arthur. Les sorties nocturnes de Paul et d’Arthur au théâtre et à l’opéra attestées renseignent sur l’intérêt musical de deux compères. Dès octobre de la même année, Arthur est hébergé au Cercle Zutique, initié par les Frères Cros et qui se tenait à l’Hôtel des Etrangers au quartier latin. Le musicien Ernest Cabaner y faisait office de tenancier. Il est des potentiels musiciens qui auraient pu donner une initiation musicale au poète. D’autant que ce dernier écrit probablement Voyelles dans l’esprit du sonnet des sept nombres de Cabaner rehaussant les couleurs.

L’Ariette oubliée

Fin février 1872, la relation Verlaine/Rimbaud apparaissant aux yeux de son épouse Mathilde, celle-ci réclame le départ de Rimbaud de Paris et mène son éloignement à « Charlestown ». Ce qui va les conduire à une correspondance de lettres dites martyriques dont le relevé concernant le mot ariette constitue une piste de recherche musicale. En effet, le 2 avril, depuis la Closerie des Lilas, Verlaine écrit à Rimbaud.

« Bon ami,

C’est charmant, l’Ariette oubliée, paroles et musique ! Je me la suis fait déchiffrer et chanter ! Merci de ce délicat envoi ! […] Et merci pour ta bonne lettre ! […] – et n’ayant jamais abandonné ton martyr, y pense, si possible, avec plus de ferveur et de joie encore, sais-tu bien, Rimbe ».

Et il ajoute en post-scriptum : « Parle-moi de Favart, en effet. »

Cette ariette constitue le matériel le plus tangible concernant la connaissance de la musique par Rimbaud, à dix-sept ans. La lettre envoyée initialement, tout comme la réponse, ne nous est pas parvenue. En effet, Mathilde Mauté découvrant ultérieurement ces missives et d’autres ainsi que des poèmes de Rimbaud dans le secrétaire de Verlaine, rue Nicolet, les détruira.

Au dix-huitième siècle naît la querelle des Vaudevilles et des Ariettes dans l’évolution de l’opéra-comique constitué de prose parlée et de chansons existantes connues du public et dont les paroles sont adaptées à la situation dramatique de la pièce (vaudevilles). En 1750, s’y opposent les ariettes avec une musique d’inspiration italienne plus raffinée. Les ariettes représentent des interludes dans l’action de la pièce et peignent les affections de l’âme et des sentiments tendres. Le comique cède le pas aux sentiments naïfs et vertueux. La musique est originale. On donne un livret à mettre en musique et cela offre du relief au compositeur qui devient créateur au même titre que le librettiste. Ainsi, Favart sera de ceux qui suivant le goût du public fera évoluer les comédies à ariettes. Charles Simon Favart naît à Paris en 1710, est auteur de pièces de théâtre et d’opéras comiques ; son épouse, Justine Duronceray, comédienne célèbre, est connue sous le nom de Madame Favart (Pastel de Quentin la Tour). En 1746, Favart suit le Maréchal de Saxe et dirige la troupe ambulante des comédiens qui suivait l’armée. De 1746 à 1748, il dirige le Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Après le décès du Maréchal de Saxe, en 1750, il est de retour à Paris et présente des pièces au Théâtre italien et en 1757 il codirige l’Opéra-comique. Son œuvre est constituée de 150 pièces. Il meurt à Belleville en 1792. Le théâtre national de l’Opéra-comique à Paris de nos jours est aussi appelé Salle Favart.

L’ariette de Favart que reprend Verlaine dans sa missive est connue puisqu’elle lui a servi d’épigraphe dans Romances sans paroles pour Ariettes oubliées I ; ainsi, on lit : « Le vent dans la plaine / Suspend son haleine. (Favart.) suite à la fuite d’Arthur et de Paul, en Belgique puis en Angleterre.

Le livret écrit par Favart porte le titre Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour, il s’agit d’une comédie en trois actes, mêlée d’ariettes, parodiées de Bertolde à la cour et représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le mercredi 12 février 1755. L’ariette en question survient à l’acte II et à la fin de la scène VIII.

La voici textuellement :

Dans nos prairies / Toujours fleuries, / On voit sourire / Un doux zéphire : / Le vent dans la plaine / Suspend son haleine ; / Mais il s’existe / Sur les côteaux ; /Sans cesse il agite / Les orgueilleux ormeaux : / Il irrite ; / Sans cesse il agite / Les ormeaux.

Comme nos fleurs / Dans nos asiles, / On voit nos cœurs / Toujours tranquilles ; / Mais comme un feuillage / Qu’un vent ravage, / Vos cœurs sont tourmentés. / Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles / Par les amours, sont toujours caressés, / Toujours bercés, / Toujours caressés.

On notera au passage le mot « asiles » (Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles) repris dans Walcourt (Romances sans paroles, Paysages belges) : « Ô les charmants / Petits asiles / pour les amants !

Et voici la partition chantée. Fut-elle déchiffrée pour le compte de Verlaine par son beau-frère Charles de Sivry ou encore Cabaner ? Certainement pas par sa belle-mère, Flore Mauté, au risque de déflorer la relation naissante entre Rimbaud et Verlaine, nous ignorons le nom de la personne qui a pu lui déchiffrer et chanter cette ariette.

Partition musicale de l’ariette chantée par Ninette

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Ariette partition chantée page 1

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Ariette partition chantée page 2

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Ariette partition chantée page 3

Alors pourquoi ce choix de la part d’Arthur ? La scène VIII de l’acte II est représentative de la situation vécue par Arthur, Paul et Mathilde Mauté de Fleurville ; en effet, Ninette, jeune paysanne s’étonne qu’Emilie est l’amante du roi Astolphe (attiré par Ninette) et elle se demande pourquoi et comment ici (à la cour) on puisse partager son coeur à deux ? Et l’on conçoit les épanchements martyriques qui ont pu se manifester alors dans la correspondance. Verlaine demande de lui parler de Favart, non pas pour en connaître plus sur Favart mais davantage ce qui se dit dans sa pièce si jamais Arthur ne l’avait pas d’ailleurs déjà précisé, ce qui semble improbable. Le côté midinette de Verlaine s’extériorise dans cette demande d’autres ariettes, d’autres pièces dont la vocation est d’alimenter le feu des deux poètes.

Le propos tenu dans la pièce éclaire le choix d’Arthur et met en évidence des mots que l’on retrouvera ultérieurement.

Résumé de l’intrigue qui se joue dans Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour

Roi de Lombardie, le prince Astolphe, parcourant ses terres tombe sous le charme de la jeune paysanne Ninette et vante sa beauté naturelle. Il s’entiche d’elle et l’invite à venir à la Cour, tout en gardant son anonymat. S’en ouvrant à son amoureux, Colas qu’elle épousera sous peu, ce dernier la met en garde assez brutalement. Profitant de cette situation, le prince met en évidence, la duplicité de Colas afin d’entériner la venue de Ninette à la Cour. Elle cède devant les arguments fastueux qu’elle souhaite découvrir sans toutefois renoncer à son amour pour Colas.

Ninette attifée, apprêtée, habillée maquillée, reste dubitative devant le côté artificiel de sa toilette dans laquelle elle se sent engoncée. Instruite des usages sur le port de la voix et de la parole, il lui est enseigné de masquer sa pensée et de se dissimuler à l’aide de l’éventail derrière lequel elle peut voir, épier, se jouer des autres, voire éconduire les gêneurs en prétextant des vapeurs. Astolphe se fait connaître d’elle et tout en lui déclarant sa flamme, il sonde son état d’esprit sur cette Cour dont elle juge le côté plaisant mais reste réservée quant aux courtisans doux comme des agneaux ici et redoutés par les paysans par ailleurs. Enfin édifiée par la princesse Emilie d’être l’amante du prince, elle s’interroge sur le partage de deux cœurs (On dispose là de la situation du ménage, Paul, Mathilde, Arthur, dans cette scène et l’ariette remise par Arthur Rimbaud à Paul Verlaine dans une lettre). La dualité du prince s’exprime envers Emilie puisque son feu n’était qu’un jeu tout en se refusant à renvoyer Ninette. Colas parvient à la Cour et rencontre, toilettée, Ninette qu’il ne reconnaît pas dissimulée derrière son éventail et sa voix contrefaite ; pour le sonder, elle ne tarde pas à l’aguicher, et lui tombe dans ses rets. Ainsi parjurée, elle se dévoile.

Dans son appartement, Ninette confie à Emilie son offense et sa vengeance alors que cette dernière s’étonne encore de sa présence. Colas, caché sous la table mais aperçu par Ninette, elle reçoit Astolphe, tout en éteignant les bougies. Dans l’obscurité, le prince lui confie son feu et son martyr et déplore sa situation avec Emilie qu’il aime. Emilie s’approche, dit ses reproches au prince et déplore la perte de son amour. Mais le prince la rassure car leurs cœurs ne peuvent être séparés et comprend que Ninette a voulu donné une leçon, stratagème compris aussi par Colas. Tout est bien qui finit bien, prince et princesse, Colas et Ninette se retrouvent respectivement amoureux. Le fait du prince n’était qu’un caprice tout comme l’était celui de Ninette de céder aux chants des sirènes.

Le remarquable dans cette pièce ?

Le choix de Rimbaud pour cette pièce avec le mot « Caprice » et particulièrement de l’ariette en fin de la scène 8 de l’acte 2 pour attirer l’attention précisément sur cette scène (qui n’a pas échappé à Verlaine), n’est pas un hasard, la situation à trois est représentative de celle qu’il vit ainsi que le contexte Campagne-Nature / Cour-Paris.

Par ailleurs, on note un certain nombre de mots que l’on retrouvera plus tard dans les poésies de l’un ou de l’autre. Par exemple :

  • Acte I, scène I, Ninette incite Colas à rêver à leur ménage (jeune ménage) « Que le fruit de tes soins sera bientôt pour moi. / En rêvant à notre ménage ». On ne peut que penser au poème Jeune ménage que Rimbaud illustrera en juin 1872.
  • Ninette chante : « Les trésors n’ont pas / Plus d’appas. / Dans ce doux asile, / D’un destin tranquille / Gaîment nous suivons le cours … ». Paul Verlaine dans son poème Walcourt de juillet 1872, (Romances sans paroles, Paysages belges) écrit : « Briques et tuiles, / ô les charmants / Petits asiles / Pour les amants ! ». 
  • Acte II, scène VIII, sont en scène Emilie, la princesse, Astolphe, le prince et Ninette. Elle n’est pas s’en rappeler le ménage à trois que sont en train de constituer Mathilde, Paul et Arthur. Cela rappelle « la princesse », « la fée carotte » et le poème Birds in the night du même recueil et daté depuis Bruxelles. Londres, septembre-octobre 72.
  • Acte III, scène IV, où sont en scène Emilie, la princesse et Ninette, la villageoise ; la première tirade de Ninette est digne de Parade (Illuminations d’Arthur Rimbaud) avec la description des courtisans et courtisanes et encore grimace enragée, « Où la gaité n’est que grimace, / Où le plaisir n’est que du bruit » mais aussi de la Saison en enfer, « S’il ne tenait qu’à moi de prendre mon essor, / Je serais bien loin, je vous jure. / Quel pays ! quel chaos ! oh ! le bon sens murmure… » et encore le mot parade dans la tirade d’Emilie « Vous qui de l’honneur / A tout propos faites parade, / Vous osez… » Saison en enfer : « Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables »
  • Acte III, scène VII, Alstophe dit son martyre à Ninette « Vous me le demandez ? Ninette, je soupire : / C’est vous dire où tendent mes vœux. / Vous vous plaisez à causer mon martyre » ; Martyr que l’on retrouve dans le vocable de la lettre de Verlaine à Rimbaud sous la forme de « lettres martyriques »

Où Arthur pouvait-il se procurer des partitions, des pièces ? Les sources hypothétiques sont diverses, à l’opéra théâtre de Charleville, à la bibliothèque, dans une librairie, dans une revue à disposition chez sa mère, ou encore chez un musicien ! De toute évidence la remise de la partition comme de la pièce, prouve son intérêt pour la musique, sa connaissance du solfège et le déchiffrement d’une partition. Le travail poétique de cette période démontera cette motivation puisque des poèmes prennent l’allure de chanson comme Chanson de la plus haute tour et d’autres pièces où reviennent des refrains. Quant à Verlaine, on n’ignore pas les collaborations musicales qu’il voulut mettre en œuvre avec Charles de Sivry ou encore Vaucochard et fils 1er ou aussi Chanson d’Automne.

D’autres témoignages musicaux

Durant le premier trimestre de 1875, Arthur réside à Stuttgart et échange épistolairement avec Ernest Delahaye dans lequel apparaît à plusieurs reprises le nom de Wagner. Il est vrai que du 25 février au 5 mars de cette même année avait lieu la « Wagnerwoche » (semaine Wagner). On lit ainsi : « Je n’ai plus qu’une semaine de Wagner et je regrette cette [sic] argent payant de la haine, tout ce temps foutu à rien. […] Tout est assez inférieur ici – j’excèpe un : Riessling [sic]… » Le tout est illuminé de graffitis donnant une idée de la vie dans le Württemberg avec cette légende en allemand : « Wagner verdamnt in Ewigkeit ! » (Wagner damné pour l’éternité). Qu’est-ce à dire ? Il est vrai que sa musique pouvait être contestée ainsi cet article « Nietzche contre Wagner : les raisons d’une rupture. https://docs.school/philosophie-et-litterature/culture-generale-et-philosophie/dissertation/nietzsche-wagner-raisons-rupture-108241.html

Et il faut rappeler l’article « Rimbaud musicien » de Jean-Louis Backes (in Romantisme, 1982, n°36. Traditions et novations. pp.51-64) qui a perçu dans les Illuminations et particulièrement dans Soir historique dont il élabore l’exégèse à l’appui de Wagner, la présence musicale. http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1982_num_12_36_4604

Pour rejoindre la rue Saint Barthélémy, fort de sa connaissance de l’allemand, Arthur donnait des leçons de cette langue, au fils du propriétaire, Charles Lefèvre qui témoignait avoir vu Arthur tapoter sur la table tout en déchiffrant une partition musicale.

Enfin, Ernest Delahaye, en ce début 1876, arpentait avec Arthur, lors de ses congés d’enseignant à Rethel, la campagne ardennaise ; il se souvient que les deux amis entonnaient en chœur le couplet Les Cent vierges de Charles Lecocq (Paris 1832 + 1918), opéra-bouffe en trois actes de 1873.

Partition titrée Les Cent Vierges, vertigineux et exponentiel comme dans les poèmes de Rimbaud et ça confirme sa connaissance réelle de la musique.

La musique dans l’œuvre

Comme exposé dans l’article « Rimbaud et la couleur », la PNL, programmation neuro-linguistique donne le prédicat concernant le sens qui semble le plus développé chez une personne, le visuel est apparu l’essentiel, cependant les lignes ne sont pas aussi claires et parfois c’est un mélange de plusieurs sens. Concernant Rimbaud le prédicat relatif à la sonorité semble être le second sens le plus important. Ce sont les mots de vocabulaire et les expressions qui permettent ce classement. Aussi, ont été inventoriés les instruments de musique qui apparaissent dans le corpus, les termes musicaux et les autres sonorités. On les retrouvera dans le tableau ci-dessous.

tableaau recensement musical

De ce tableau, ont été extraits les instruments de musique présents dans l’œuvre et leur fréquence d’apparition selon les 3 moments forts de son travail de poète et le lexique faisant usage de termes proprement musicaux.

Les instruments de musique dans l’œuvre de Rimbaud

Pour composer ses poèmes ou ses proses, Rimbaud a recours à dix-huit instruments classés selon ce principe et cette présence

  • Instruments à cordes :
  • 1- Lyre 6
  • 2- Cithare 10
  • 3- Luth 1
  • 4- Guitare 1
  • 5- Piano 1
  • 6- Clavecin 1
  • -Instruments à vent
  • 1- Orgue 3
  • 2-Clairon 6
  • 3- Fifre 1
  • 4- Trombone 1
  • 5- Cor 1
  • 6-Syrinx 1
  • 7- Flûte 1
  • 8- Harmonica 1
  • -Instruments à percussion :
  • 1- Tambour 9
  • 2-Tam-Tam 1
  • 3- Cloche 1
  • -Instrument insolite
  • 1- Chœur de verres (ou glasharmonika) 1

Les poésies de 1870 à 1872 regroupent douze instruments, Une Saison en enfer est concernée par le tambour et les Illuminations font usage de huit instruments ; il est vrai qu’Un cœur sous une soutane truste quatre instruments dans un texte en prose assez long avec la Lyre, la cithare, le luth, le clairon qui sont des poncifs en matière de poésie. Le tambour et le clairon, très militaires ou mythologiques (trompette de la renommée pour le clairon) restent les instruments les plus fréquents dans le corpus, une œuvre au service de son combat qui inclut le changement dans la poésie pour changer la vie. Tout cela mérite que l’on claironne et tambourine pour se faire entendre et dans un pas de charge de quatre ans que fut la vie littéraire d’Arthur Rimbaud.

Lexique musical de Rimbaud

Andante : second mouvement d’une sonate, comme adverbe sert à indiquer un mouvement modéré

Trille : battement rapide et ininterrompu sur deux note voisines

Cavatine : pièce assez courte, plus brève que l’air, dans un opéra

Hosanna : acclamation religieuse utilisée dans les cérémonies, les processions. Hymne catholique chanté le jour des Rameaux

Hallali : cri de chasse qui annonce que la bête poursuivie est aux abois. Ce cri lui-même ou la sonnerie du cor qui le remplace

Romance : musique sur laquelle une telle pièce est chantée. Pièce poétique simple, assez populaire, sur un sujet sentimental et attendrissant

Soupir : silence correspondant à une noire, en musique ; signe indiquant ce silence

Barcarolles : pièce de musique vocale ou instrumentale sur un rythme berceur en trois temps. Chanson des gondoliers vénitiens

Eleison : invocation religieuse, kyrie eleison = seigneur, prends pitié

Cantique : chant d’action de grâce consacré à la gloire de Dieu ; chant religieux

Concert spirituel : concert de chants sacrés, musique et instrumental

Houri : femme qui a le blanc et le noir des yeux très tranchés

Hymne : chant, poème à la gloire de…cantique, psaume. Chant solennel en l’honneur de la patrie

Opéra : poème, ouvrage dramatique mis en musique, dépourvu de dialogue parlé

Rythme : caractère, élément harmonique essentiel qui distingue formellement la poésie de la prose et qui se fonde sur le retour imposé… mouvement général de la phrase.

Fanfare : air dans le mode majeur et d’un mouvement vif et rythmé, généralement exécuté par des trompettes, des cuivres. Orchestre de cuivres auxquels peut être adjoints des instruments de percussion. L’ensemble des musiciens de l’orchestre.

Accords : concert, fraternité, harmonie, union…association de plusieurs sons simultanés

Orphéon : école, société de chant choral ; fanfare

Bandes de musique : band en anglais, groupe musical

Harmonie : combinaison de sons perçus simultanément d’une manière agréable à l’oreille.

Opéra-comique : drame lyrique sans récitatif, composé d’airs chantés avec accompagnement orchestral, alternant parfois avec des dialogues parlés. (Compositeur et librettiste)

Chorale : société musicale qui exécute des œuvres vocales, des chœurs

Chœur : réunions de chanteurs

Etude : composition musicale écrite pour servir à exercer l’habileté de l’exécutant

Adagio : indication de mouvement lent, pièce musicale à exécuter dans ce tempo

Ritournelle : court motif instrumental répété avant chaque couplet d’une chanson, chaque reprise d’une danse ; air à couplets répétés ; refrain

Tarentelle : danse du sud de l’Italie sur un air au rythme très rapide

Chromatisme : caractère de ce qui est chromatique et qui procède par demi-tons consécutifs, formé par deux notes qui portent le même nom, mais dont l’une est altérée

Mélodie : succession de sons ordonnés de façon à constituer une forme, une structure perceptible et agréable. Composition musicale formée d’une suite de phrases ayant ce caractère. Air ou aria

Frou-frou : bruit léger produit par le frôlement ou le froissement d’une étoffe soyeuse

Jam-jam : pour la chanson, il était un petit navire qui n’avait jam, jam, jamais navigué…

Kiosque : abri circulaire destiné à recevoir les musiciens d’un concert public en plein air

Conque : coquille en spirale dont les tritons se servaient comme trompe (mythologie)

Wasserfall : mot allemand signifiant chute d’eau, cascade

Ce vocabulaire associé aux termesmusicaux et expressions musicales du tableau montre une richesse lexicale et l’abondance de termes confirme une connaissance musicale fort importante qui donne à son œuvre le côté sonore qui par ailleurs existe aussi à travers les assonances et les allitérations respectivement pour les sons et le rythme.

Enfin, on dispose d’un dessin d’Isabelle représentant son frère en train de jouer de la cithare. Nul ne peut mettre une date probante sur ce dessin mais force est de constater que c’est bien avec un instrument de musique qu’elle a cherché à mettre Arthur en valeur. Arthur s’il n’était pas un mélomane était néanmoins un amateur averti en matière de musique.

 

Arthur et les cafés éclatants

Lieu social favorable à l’échange, la convivialité, Arthur Rimbaud et ses amis se rencontraient dans des cafés de Charleville et de Mézières. Dès 1870, année charnière pour Arthur, les cafés apparaissent déjà dans ses poèmes, parfois dans ses lettres et dans plusieurs dessins. Son poème Roman en fournit l’illustration et sert de prétexte pour parler des cafés éclatants que l’ardennais aimait fréquenter et des situations relatives au breuvage.

Roman

I
On n’est pas sérieux, quand on a dix sept ans.
– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
– On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, – la ville, n’est pas loin, –
A des parfums de vigne et des parfums de bière…

II
– Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

Nuit de juin ! Dix sept ans ! – On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête…
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête…

III
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
– Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif..
– Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…

IV
Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
Vous êtes amoureux. – Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
-Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire… !

– Ce soir là,… – vous rentrez aux cafés éclatants
Vous demandez des bocks ou de la limonade…
– On n’est pas sérieux, quand on a dix sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
Arthur Rimbaud

Le poème est daté du 29 septembre 1870, soit entre deux fugues très proches qui le mèneront finalement à Douai et c’est là qu’il confiera le manuscrit autographe à Paul Demeny en octobre 1870.

C’est l’histoire d’une romance, d’un roman sentimental, des premières amours d’un adolescent, en huit quatrains. Histoire vécue, histoire personnelle et imaginaire, Arthur célèbre l’intime. Cette situation peut-être partagée par tous et vécue comme telle par beaucoup. Il emploie le ON et le VOUS par distance ironique.

Le bois d'amour

Le bois d’amour

L’idylle dure une saison qui va de juin à septembre et les points de suspension du septième quatrain laisse au lecteur le choix d’un dénouement heureux ou malheureux.
Rimbaud aime bien l’odeur des tilleuls. Comme le précise Yanny Hureaux dans son ouvrage sur Rimbaud, c’est aux bois d’amour de Mézières qu’il y a une promenade avec des tilleuls, plantés en 1722. Et il est vrai que ce n’est guère loin de la ville. Arthur aime créer des mots et « Robinsonne » vient de Robinson Crusoé, roman de Daniel Defoe. Le mot « cavatine » est le signe de son plaisir de la musique dont il s’entretiendra plus tard avec Verlaine. Une cavatine est une courte pièce vocale pour soliste.
Dix-sept ans…au moment où il écrit ce poème, il n’a pas encore seize ans. Dix-sept ans doit signifier une émancipation pour lui, on retrouve dans sa lettre à Banville du 24 mai 1870 « …j’ai presque dix-sept ans … » Les années vont vite de mai à septembre 1870 !

Tout comme il commence et achève le poème sur «  tilleuls verts de la promenade », il quitte les « cafés tapageurs », toujours l’hyperbole chez Rimbaud, pour entrer aux « cafés éclatants » ; du sonore, on est passé au sonore visuel, couleur vive pour dire le bonheur que l’Amour dispense, thème fondamental chez Rimbaud.

La guerre est présente depuis le 19 juillet 1870. Georges Izambard qui dirigeait la classe de 25 rhétoriciens quitte Charleville le 24 juillet pour Douai accompagné de Léon Deverrière, lui-même professeur de rhétorique, à l’institution Barbadaux (ex-Rossat). Arthur les accompagne jusqu’à la gare et a le sentiment d’être abandonné par ce substitut de père temporaire que fut son professeur G. Izambard.
Après une remise des prix, le 6 août, où il brilla encore une fois, voici la « liberté libre ». D’abord par une première fugue à Paris puis la seconde pour Charleroi où l’écho des cafés éclatants est bien présent avec deux poèmes Au Cabaret-vert, « …J’entrais à Charleroi. – AU CABARET-VERT… » la même énergie, la même fougue alors qu’il avait écrit « Ce soir là,…-vous entrez aux cafés éclatants… ». Bien sûr le motif bachique de « la chope immense, avec sa mousse » apparaît et dit son plaisir hédoniste de déguster cette savoureuse bière belge. Et il s’épate dans son immense chaise, toujours hyperbolique pour donner la dimension de son bien être dans le poème La Maline.

On avait appris la capitulation de Napoléon III, à Sedan début septembre 1870 et la capitulation de Metz le 27 octobre 1870 qui offraient ainsi l’envahissement de la France par l’armée prussienne.
Charleville et Mézières commençaient à changer de visage, le collège était transformé en infirmerie militaire et n’allait pas rouvrir de sitôt…De grandes vacances pour Arthur et son camarade Ernest

Le bois d'amour à Mézières

Le bois d’amour à Mézières

Delahaye qui traversant les fortifications de la citadelles de Mézières, passaient de longues heures dans le petit parc public du Bois d’Amour pour des causeries littéraires. Le 31 décembre vit le bombardement de la forteresse ardennaise et sa mise à la raison rapidement. Mézières détruite, la famille Delahaye avait retrouvé un toit dans la commune de Prix ; chaque après-midi Arthur s’y rendait et les deux amis partaient en périple dans la campagne et la vallée de la Meuse. Durant ces flâneries Ernest avait eu la primeur de la lecture d’Accroupissements et d’Oraison du soir qui n’est pas tout à fait une prière ou plutôt une drôle de prière au motif bachique et de l’hyperbolique consommation !

« Je vis assis, tel qu’un ange aux mains d’un barbier
Empoignant une chope à fortes cannelures,
……………………………………………………………………
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et je me recueille, pour lâcher l’âcre besoin :
……………………………………………………………………
Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
Avec l’assentiment des grands héliotropes. »

Comme c’est à Charles Bretagne que l’on doit l’intercession entre Verlaine et Rimbaud qu’il soit précisé leur rencontre dans les bistrots carolomacériens.
Charles Auguste Bretagne, natif de Vouziers (en 1837), travaillait, en 1871 à la sucrerie du petit bois de Charleville, affecté au service du contrôle dans l’administration des contributions indirectes.

La place Ducale et ses cafés

La place Ducale et ses cafés

Le personnage, un Gargantua, comme la caricature le représente était un grand amateur de bocks, de musique de chambre, d’occultisme et caricaturiste à ces heures. On pouvait le trouver souvent à l’un des trois café Dutherme de Charleville, celui sous les arcades de la place Ducale, celui près du théâtre ou encore celui de la rue du Petit Bois, le plus proche de son travail.
Izambard fréquentait avec un groupe d’enseignants et de fonctionnaire le café Dutherme, c’est ainsi que par le canal d’Izambard, Rimbaud avait fait connaissance de Bretagne.
Izambard parti, le « Père Bretagne » faisait asseoir le jeune Arthur et lui offrait une chope. Il lui prêtait des livres et en retour Arthur lui lisait ses poèmes. A son contact, Arthur dans l’ascension de sa révolte sociale et anticléricale, a pu être influencé par le bon « Père Bretagne ».

Les dates du 24 (ou 25 février) 1871 jusqu’au 10 mars, voit le 3ème fugue d’Arthur durant le siège de Paris et les prémices de l’événement de la Commune qui sera un élément fondateur, fédérateur de sa pensée politique. Puis sa 4ème fugue, le trouvera, par son départ le 19 avril, à Paris, durant les événements, affecté 15 jours à la caserne de Babylone. Ce qui signifierait qu’il n’aurait pas assisté à la Semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871.

Conformément au thème des cafés éclatants, voilà ce qu’il écrit à Georges Izambard depuis Charleville, le [13] mai 1871 : « Cher Monsieur ! Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m’avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. – Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je leur livre : on me paie en bocks et en filles… ». Dans ses souvenirs familiers, Delahaye raconte de telles situations vécues rencontrant d’anciens camarades au café de l’Univers ou au Café de la Promenade.
*comprendre filles comme fillettes, demi-bouteille

La critique doute beaucoup des anecdotes rapportées par ses amis, Delahaye ou Pierquin durant ces périodes de fugues, la correspondance d’Arthur illustre les inventions qu’il a pu fournir pour se faire valoir ou ricaner sous cape.

Charleville, la Havetière, Aiglemont, Prix

Charleville, la Havetière, Aiglemont, Prix

Les balades d’Arthur et d’Ernest reprennent en juillet pour la campagne ardennaise, la forêt, le bois de la Havetière, ils escaladent la colline d’Aiglemont et parfois ils vont à l’estaminet de Chesnaux pour partager une chope, équitablement répartie en un double verre.

En août, Rimbaud séjournait souvent à la table de Bretagne et Deverrière, secrétaire de rédaction du Journal républicain des Ardennes le Nord-Est dont le 1er numéro était sorti le 1er juillet 1871 et dont le rédacteur était Perrin remplaçant d’Izambard pour un temps. Arthur s’était vu refuser par Perrin des poèmes : « Cela dégoûte de travailler » dit-il à Delahaye.
Bretagne se délecte des charges d’Arthur ; ainsi Pierquin témoigne d’une algarade à l’intention d’un employé des douanes, fonctionnaire rangé et paisible, symbole du bourgeois.
Bretagne raconta à Arthur qu’il avait connu Paul Verlaine à Fampoux (juin1868 – juillet 1869) qui passait des vacances chez l’oncle maternel , Julien Dehée dirigeant de la sucrerie de l’Écluse. Ainsi, courant les estaminets du coin, il avait sympathisé avec Verlaine.
Ni une, ni deux, Arthur saute sur l’occasion d’une recommandation de Bretagne et invite Ernest à transcrire dans une petite ronde, typographie choisie, plusieurs poèmes. Pendant une bonne heure, au café Dutherme, Ernest recopie Les Effarés, Accroupissements, Les Douaniers, Le Cœur volé, Les Assis pendant qu’Arthur met au propre sa lettre à Verlaine disant son idéal, son ennui, son envie de conquérir les milieux littéraires parisiens. La première lettre envoyée chez l’éditeur Lemerre sera suivie d’une seconde marquant l’impatience de Rimbaud. Encore une fois, Ernest, au café Dutherme consentit à recopier Paris se repeuple, Mes petites amoureuses, Premières communions.

Parti en septembre 1871 pour Paris sur l’invitation de Paul Verlaine, Arthur Rimbaud était de retour à Charlestown début mars 1872 (lire l’épopée concernant la relation de Paul Verlaine et d’Arthur Rimbaud).

Claquemuré à Charleville, Rimbaud devait reprendre ses virées avec Ernest Delahaye qui, lui, gagnait sa vie comme expéditionnaire à la préfecture des Ardennes à partir d’avril 1872. Il notait le cynisme déployé par Arthur dans les cafés lorsque l’excès de boisson lui tournait la tête. Il raconte cette anecdote qui eut lieu dans un café de la promenade du petit bois (aujourd’hui l’espace est occupé par le lycée Chanzy, tout proche de la rue du Petit Bois et où autrefois se tenait le Haras).

Café de la promenade du petit bois

Café de la promenade du petit bois

Pour des raisons de tranquillité, ce café était fréquenté par des militaires d’occupation.
« Mais un jour, il vint une demi-douzaine d’officiers assez joyeux, dont les sabres traînaient, sonores, sur le plancher. Ceux-là n’avaient rien d’idyllique ; leur conversation, c’était facile à comprendre, était tout à la gloire. L’un d’eux, narrateur prolixe, animé, fougueux, – quelque Prussien du midi – avec de grands gestes triomphants racontait des combats où son régiment avait dû jouer un rôle très décisif. On distinguait des noms de villages français, des cris de commandement, on suivait ce guerrier à l’assaut, on le voyait tout vaincre, tout démolir. Les autres écoutaient avec des mines radieuses, des « ia!ia ! » chaleureux et admiratifs. Rimbaud écoutait aussi, il regardait l’homme de ses yeux bleus où s’allumait une étincelle de féroce moquerie, et bientôt il se tordit, se tapa sur la cuisse, dans une convulsion de gaieté énorme, les yeux toujours fixés sur l’officier allemand. L’autre continuait de raconter sans voir, mais ses compagnons commençaient à regarder d’un aire torve Rimbaud riant de plus belle. Un ami qui entra juste à ce moment et vint lui serrer la main détourna son attention de l’officier vantard et empêcha l’incident de tourner au vilain. Il va sans dire que l’amour-propre national n’était pour rien dans cette ironie provocante devant la gloriole prussienne. Il aurait fait de même – et il faisait de même- à l’égard de compatriotes à propos de tout étalage vaniteux. »

Ainsi Delahaye témoigne encore : « J’ai été témoin plusieurs fois à Charleville même de cet étalage de cynisme. C’était surtout quand il voulait dégoûter des snobs importuns. Il racontait par exemple qu’il avait l’habitude d’emmener chez lui les chiens errants, que là, il leur faisait subir les derniers outrages et les renvoyait ensuite déshonorés. Les bons petits jeunes gens en entendant cela ouvraient des yeux comme des soucoupes et, mal à l’aise, finissaient par lâcher la table de Rimbaud, qui, les regardant faire, avait un petit ricanement amusé. »

A cette époque, il se lia d’amitié avec Ernest Millot et Louis Pierquin qui avec Ernest Delahaye seraient les seuls amis qui le fréquenteraient à chacun de ses retours à Charlestown. Millot est probablement « Le frère Milotus » dans Accroupissements.

Depuis Paris, où il a été rappelé par Verlaine, il écrit à Ernest Delahaye et lui confie son exécration et ses préférences. Les lieux de libation s’y retrouvent.

« Parmerde, Jumphe 72

Le café de l'Univers

Le café de l’Univers

Mon ami,

Oui, surprenante est l’existence dans le cosmorama Arduan. La province, où on se nourrit de farineux et de boue, où l’on boit du vin du cru et de la bière du pays, ce n’est pas ce que je regrette. Aussi tu as raison de la dénoncer sans cesse. Mais ce lieu-ci : distillation, composition, tout étroitesses ; et l’été accablant : la chaleur n’est pas très amusante, mais de voir que le beau temps est dans les intérêts de chacun, et que chacun est un porc, je hais l’été, qui me tue quand il se manifeste un peu. J’ai soif à craindre la gangrène : les rivières ardennaises et belges, les cavernes, voilà ce que je regrette.
Il y a bien ici un lieu de boisson que je préfère. Vive l’académie d’Absomphe, malgré la mauvaise volonté des garçons ! C’est le plus délicat et le plus tremblant des habits, que l’ivresse par la vertu de cette sauge des glaciers, l’absomphe ! Mais pour, après, se coucher dans la merde !
Toujours même geinte, quoi ! Ce qu’il y a de certain, c’est : merde à P… Et au comptoir de l’Univers, qu’il soit en face du square ou non. Je maudis l’Univers, pourtant. »

* On reconnaît Perrin dans le P

A l’automne 1873, Une Saison en enfer imprimée, Arthur Rimbaud en remit un exemplaire à Millot, à Delahaye et peut-être à Pierquin. La rupture brutale d’avec Verlaine était parvenue à leurs oreilles. Pierquin se souvient «  J’ai toujours évité de l’interroger sur ce sujet, sachant combien il en était affecté. Un soir, il m’attendait au café Dutherme, attablé seul devant une chope de bière à laquelle, du reste, il ne touchait pas. Il pouvait rester ainsi des heures entières, silencieux, absorbé . Je l’abordais en lui disant : « Eh ! Bien… et nos répugnants contemporains ? » je ne sais si l’idée lui vint que je faisais allusion à Verlaine et au procès de Bruxelles : il leva vers moi ses yeux voilés de tristesse et me répondit par un haussement d’épaules. Quelque temps après, Millot, moins timoré que moi, lui toucha quelques mots : «  Ne remue pas ce tas d’ordures, dit Rimbaud. C’est trop ignoble ! » Millot se le tint pour dit. »

Tout en haut l'estaminet de Chesnaux, le Péquet

Tout en haut l’estaminet de Chesnaux, le Péquet

Fin 1875 dans lettre de Delahaye à Verlaine : dessin du Péquet. Rimbaud dans l’ascension du mont interdit entraîne à sa suite Delahaye et Millot qui ferme la cordée pour déguster une eau de vie chez Chesnaux.

Ernest Delahaye, en 1876, enseignait au collège Notre-Dame de Rethel. Les jours de congé, le jeudi, il retrouvait chose au café. Chose surnom de Rimbaud dans un dessin épistolaire.
« Pendant ses séjours à Charleville, je voyais Rimbaud le jeudi, où nous passions quelques heures à causer dans un café, et le dimanche employé à une excursion champêtre. Il était de la plus grande facilité d’humeur ; j’avais préparé l’itinéraire : «  Nous passerons par ici, nous irons jusque là… » Il disait : « Allons… », se laissait conduire. Pas d’autre fantaisie indépendante que celle-ci : « Quand nous nous arrêterons dans un village, disait-il plaisamment, je tiens au plus beau café !… » En arrivant, l’on faisait son choix : l’ « Estaminet de la jeunesse » le tentait peu, de préférence il opinait pour le « Café du Commerce » ou le « Rendez-vous des voyageurs ».

En mai 1876, Arthur s’engage comme soldat de l’armée coloniale des Indes Orientales et Occidentales Néerlandaises. Le voyage en bateau le conduisit de Hollande jusqu’à Java. Déserteur, il était de retour à Charleville début décembre 1876. Ce périple ne manqua pas de donner lieu à une débauche des caricatures. Et dans un estaminet, Ernest et Arthur trinquent aux tribulations de l’aventurier.
Un petit voyage dont voici les stations : Bruxelles, Rotterdam, Le Helder, Southampton, Gibraltar, Naples, Suez, Aden, Sumatra, Java (2 mois de séjour), le Cap, St-Hélène, Ascension, les Açores, Queenstown, Cork, Liverpool, Le Havre, Paris et Charlestown.

70è parallèle

70è parallèle

L’année 1877, représente Arthur sur le 70è parallèle, chaussé de skis, dans une fourrure épaisse, il trinque avec un ours polaire.

En 1878, Rimbaud passa l’été et l’automne à Roches dans la ferme familiale où sa mère s’était installée. En guise de divertissement, il allait à Charleville prendre un verre avec Pierquin et Millot au café Dutherme. Ils notent à cette époque son détachement qui naissait.

En cet été 1879, Delahaye, Millot et Pierquin voyaient pour la dernière fois leur ami Rimbaud.

Durant septembre Ernest Delahaye visita son ami à Roche. C’est Arthur qui l’accueillit et l’amitié illumina son visage tendu par son ennui perpétuel. Il parle des yeux à l’iris bleu clair entouré d’un anneau pervenche, des joues creusées, d’un teint sombre et de la naissance d’une barbe blond fauve, peu fournie. Il aurait bientôt vingt-cinq ans. Sa voix était grave et imprégnée d’une énergie calme.
Après un coup de main pour rentrer des gerbes et un repas, Delahaye questionnant son camarade à propos de la littérature eut pour toute réponse, dans un rire mi-amusé, mi-agacé « Je ne m’occupe plus de ça. »
Ce même été, Rimbaud attendu par Pierquin et Millot dans un café de la place Ducale à Charleville parut à huit heures. D’abord taciturne, Arthur fut plus cordial, d’une gaieté inaccoutumée. Il quitta ses amis vers onze heures. Il venait de s’acheter un complet signe d’un nouveau départ.

Arthur serait de retour à Charleville, en novembre 1891, après plus de dix ans passés en Afrique, dans un cercueil plombé, en provenance de Marseille. Il repose au cimetière avenue Boutet pour l’éternité. « Elle est retrouvée./Quoi ? – l’Éternité./C’est la mer allée/ Avec le soleil. »

Sources bibliographiques :
Un Ardennais nommé Rimbaud, Yanny Hureaux, La Nuée bleue
Arthur Rimbaud, Louis Forestier, Gallimard
Lettres de la vie d’ A. Rimbaud, Jean-Marie Carré, Gallimard
Arthur Rimbaud, Jean-Jacques Lefrère, Fayard

Les Rimbaud, père et fils, dans la guerre de 1870

Bien souvent, on convoque l’atavisme pour trouver auprès du père, le capitaine Frédéric Rimbaud, la transmission de la bosse de l’écriture à son fils Arthur. Il n’en reste pas moins que sa mère, Vitalie, témoigne à travers une lettre adressée à Paul Verlaine, en juillet 1873, d’une qualité d’écriture que pourrait envier bien des potaches aujourd’hui. Gageons qu’Arthur Rimbaud dispose d’une aptitude à l’écriture qui lui est transmise par ses deux parents mais pas seulement.
Force est de constater que Frédéric Rimbaud a étudié à Dole, probablement dans une institution religieuse… tout comme Vitalie reçut une instruction solide et chrétienne. Arthur reste un écolier puis un élève studieux récompensé par de très nombreux prix. Il fréquente la bibliothèque de Charleville, compulse et emprunte temporairement des ouvrages au libraire et lit de nombreux journaux. Cette somme de moyens s’additionnent pour parfaire sa pensée et son talent mis au service de la poésie, elle-même constituant un moyen pour changer la vie.
Cependant on peut remarquer chez Frédéric comme chez Arthur des similitudes : le don des langues, la soif de culture, le plaisir du voyage et le goût de l’écriture. Il s’agit d’une communauté d’intérêts intellectuels vécus parallèlement.

Le travail d’écriture de l’un et l’autre se révèle durant la guerre de 1870 alors que fortement différent et à distance.

La guerre

La guerre de 1870

La guerre de 1870

Cette guerre, rapide, dure six mois d’août 1870 à fin janvier 1871 ; elle oppose la France à la Prusse puis aux états allemands fédérés et coalisés. Elle repose, suite à la candidature de Léopold de Hohenzollern à la succession au trône d’Espagne puis à son renoncement, sur le ressenti de la France comme un affront à la «  dépêche d’Ems » rédigée par Otto von Bismarck.
La crise diplomatique dure du 2 au 19 juillet 1870. La candidature à la succession est envisagée depuis le 21 juin mais connue en France dès le 2 juillet. Le 6 juillet, le duc de Gramont alors ministre des affaires étrangères s’oppose à cette candidature dans une déclaration belliqueuse. Le 12 juillet, la candidature est retirée ; le 13 juillet, l’insistance de l’ambassade de Benedetti auprès de Guillaume 1er aura pour mobile le caviardage du communiqué par le roublard Bismarck. Pour répondre à l’offense, le corps législatif, le 15 juillet, vote les crédits de guerre et le 19 juillet la guerre est déclarée à la Prusse.
Début août, une escarmouche à Sarrebruck profite à l’armée française puis c’est l’invasion prussienne par l’Est, des batailles sanglantes, le siège de Metz, la défaite de Sedan, la capitulation de Metz, le siège et la capitulation de Paris, pour finir par l’armistice le 28 janvier 1871 et le traité de Francfort du 10 mai 1871 qui cédera l’Alsace et la Moselle au Reich et verra le versement de 5 milliards de francs-or sur trois ans.

Le capitaine Rimbaud

En 1870, le capitaine Frédéric Rimbaud, après une carrière exclusivement militaire consacrée aux campagnes d’Algérie, de Crimée, d’Italie durant lesquelles il connut bon nombre des dirigeants militaires comme par exemple Bazaine, Le Bœuf, Mac-Mahon, Bourbaki, s’est retiré à Dijon, terre bourguignonne de ses aïeux, au 3 rue d’Ahuy.
Son infamante désertion du foyer conjugal où il laisse son épouse Vitalie et ses quatre jeunes enfants, date de la seconde partie de l’an 1860.
A cinquante ans, en 1864, il prend sa retraite. Le Moniteur de la Côte d’Or contient le 29 août le communiqué suivant : « Monsieur Rimbaud (Frédéric), capitaine au 47ème de ligne, en congé à Dijon, est invité à se présenter le plus tôt possible au secrétariat de la mairie de Dijon pour retirer la lettre d’avis du décret qui a accordé sa pension de retraite. »
Ses postes militaires lui ont offert l’opportunité d’écrire de nombreux rapports dont l’un sur l’invasion des sauterelles alors qu’il est chef du bureau arabe de Sebdou, article paru dans La Revue d’Orient.
Sa fille Isabelle dit avoir ramené de Dijon, à la suite du décès de son père en 1878, des ouvrages écrits par lui sur L’Éloquence militaire, puis un autre dit Correspondance militaire et enfin un ouvrage sur l’art de la guerre. Linguiste arabe, Frédéric Rimbaud aurait laissé une grammaire arabe revue et corrigée ainsi qu’une traduction du Coran dont le texte arabe en regard. Il apparaît que ces documents sont aujourd’hui disparus.

Reste que le capitaine Frédéric Rimbaud fut aussi actif durant 1870, à travers des articles journalistiques. Il écrivait dans deux journaux La Côte d’Or, conservatrice et Le Progrès de la Côte d’or, radical.
Pour véhiculer une pensée multiple et laisser croire à une multiplicité de journalistes, il signait ses articles de divers pseudonymes comme F, R FR, EFFER , le capitaine R ou encore le capitaine Rimbaud selon les journaux et leur lectorat.
Il rédigeait des articles bien avant la déclaration de la guerre, ainsi peut-on lire dans La Côte d’Or du 13 mai son approbation au plébiscite du 8 mai 1870 : « Etes-vous décidé à maintenir l’ordre et à protéger la liberté ? A cette question, militaires aussi bien que civils, répondront par une immense clameur, composée de 8 millions de OUI ! » signé Effer. (Le oui l’avait emporté par 7358000 oui).
C’est à Dijon, peut-être Tours qu’il vivra ce moment guerrier.

Son fils Arthur

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud

Quant à son fils Arthur, en 1870, il est en classe de rhétorique et son professeur de philosophie Georges Izambard l’encourage dans sa création poétique. La guerre sera pour lui le moyen de bifurquer du conformisme ambiant. Il vivra les événements de cette guerre à Charleville (à 20 kilomètres de Sedan), Paris, Douai. Si son père adopte des supports journalistiques pour exprimer sa pensée, Arthur s’emploiera à dire la sienne à travers la poésie, des échanges épistolaires et la presse. Il a alors quinze ans, il ne connaît pas réellement ce père. Il avait cinq ans lors de son abandon familial, se soustrayant à toute prise en charge, à toute éducation et formation de ses quatre enfants. Il n’a probablement jamais revu ce père, si peu présent dans l’œuvre du jeune poète mais sur ses pas aux dires des biographes et des psychiatres.

Les faits et écrits lors de cette période et d’abord juin, juillet

Regardons les communautés de vues, les divergences du père et du fils à travers le matériel à notre disposition et selon la chronologie des événements de ce conflit.

Le Courrier des Ardennes annonce un programme musical à venir, ainsi le 2 juin : « A partir de jeudi prochain, la musique du 6è de ligne se fera entendre de sept heures à huit heures et demie du soir : le jeudi, place de la Gare, à Charleville, et le dimanche, à la Couronne-de-Champagne, à Mézières. » La polka-mazurka des fifres de Pascal fait partie du programme.
Arthur Rimbaud qui a l’habitude, en cette fin d’année scolaire, de raccompagner son professeur Georges Izambard aux Allées afin de parler poésie avec lui, lui remet son manuscrit A la musique avec ce sous-titre Place de la Gare, tous les jeudis soirs, à Charleville (voir l’article A la musique, bis). Bien sûr le ton est à la dérision, un véritable chromo sur la société constituée cependant quelques termes changent par rapport à la variante dont disposera Paul Demeny en octobre. On peut y voir les prémices d’un conflit, ainsi l’orchestre est guerrier, la musique est française et la pipe allemande, le club d’épiciers raye le sable de leur canne et discutent sérieusement des traités.
A partir du 21 juin jusqu’au 12 juillet, la situation est tendue entre la France et la Prusse et Bismarck projette une réunification de l’Allemagne dont l’union douanière Zollverein en est la tête de pont (traité). L’atmosphère transpire un étrange mélange de raillerie, de loufoquerie et une parodie du quotidien sérieux.

 Le 15 juillet, les parlementaires votent les crédits pour mener la guerre. Le 19 juillet, la guerre est déclarée.
Le 16 juillet, Paul de Cassagnac appelle dans Le Pays à une réconciliation nationale, réveille la fibre patriotique et exalte à la guerre. Il écrit : « Français de tous les partis, républicains, orléanistes, légitimistes, bonapartistes, écoutez car d’ici peu d’instants le canon étouffera nos voix… » et il achève : « Vous républicains, savez-vous qu’à pareille époque, en 1792, les Prussiens entraient en Lorraine, et la Convention déclarait la France en danger. Vous fûtes grands et nobles ; souvenez-vous. »
Izambard dans ses souvenirs dit que Rimbaud le lundi 18 juillet lui présenta un sonnet cinglant écrit la veille avec en épigraphe « …Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos frères en 92, etc… »

Paul de Cassagnac, Le Pays

Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize,
Qui, pâles du baiser fort de la liberté,
Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;

Hommes extasiés et grands dans la tourmente,
Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons,
Ô Soldats que la Mort a semés, noble Amante,
Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;

Vous dont le sang lavait toute grandeur salie
Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie,
Ô million de Christs aux yeux sombres et doux ;

Nous vous laissions dormir avec la République,
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique :
– Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !

Arthur Rimbaud
fait à Mazas, 3 septembre 1870.

Arthur Rimbaud, aux sympathies républicaines, signifie sa détestation de cette guerre et célébrant les morts de la République, il refuse cette identification qui lui paraît fallacieuse, mal venue pour glorifier la guerre et prendre appui sur les victimes précédentes. Il dit aussi son sentiment anti-bonapartiste d’un prisonnier d’un régime vaincu. (Mazas prison de Paris où il s’est retrouvé dès sa première fugue pour absence de billet de train lors d’un contrôle).
Force est de constater que le manuscrit porte la date du 3 septembre. L’empire vient le tomber la veille à Sedan et la République sera proclamée le 4. Paul de Cassagnac est fait prisonnier à Sedan, ce qu’Arthur ne pouvait connaître.

Depuis Dijon, le 19 juillet dans La Côte d’Or, Frédéric Rimbaud signe un article (La Guerre et les Démocrates) qui appelle aussi à l’unité et nous en apprend sur son penchant pour l’empire.
«  En admettant que les républicains, dans l’espoir d’arriver à leur but, fassent bon marché de la France, et que, pour satisfaire la haine qu’ils portent au gouvernement impérial, il consentent à passer sous les fourches caudines de Bismarck, pensent-ils donc qu’ils atteindraient leur but (…), la république démocratique et sociale ? Cet espoir, s’il existait, serait une dérision. Non, lorsque les républicains lancent le blasphème : Périsse l’armée française et vive la Prusse ! Non, quand leur bouche prononce ces paroles, leur cœur leur donne un énergique démenti. S’il en était autrement, non seulement ils ne seraient pas républicains, mais ils ne seraient pas Français ; et désormais, si leurs convictions étaient conformes aux apparences, leur place ne serait pas parmi nous, mais bien de l’autre côté du Rhin, au centre de l’armée prussienne, et sous les ordres de Bismarck.
Allons, Messieurs les républicains, on n’est pas chauvin quand on crie « Vive la France » (…), lancez avec nous le cri de ralliement de tous les partis : Guerre à la Prusse! Vive la France ! »

Dans son élan patriotique, le 9 août, dans le même journal avec Paul Cassagnac, fustigé par son fils, il plaide l’utilité de l’union de tous les partis : «  Sus à l’ennemi. Le cri de la France blessée a fait tressaillir tous ses enfants (…)Les partis n’existent plus (…), tous répètent l’énergique appel de Paul Cassagnac : (…) « Hommes de tous les partis, républicains, orléanistes, légitimistes, bonapartistes, encore une fois, serrez les rangs. Il y va du salut de la Patrie. »

Et puis août

Serrez les rangs, du cœur à l’ouvrage…il en faudra tant cette guerre sera saignante, sanglante.
D’ailleurs, elle commence le 2 août par une incursion d’une troupe française avec la présence de l’empereur Napoléon III et son fils qui essuie ainsi le baptême du feu. Il s’agit d’une simple escarmouche près de Sarrebruck montée rapidement en épingle par la presse française comme une véritable victoire. Le courrier des Ardennes affiche l’éclatante victoire de Sarrebruck et c’est un défilé en cortège éclairé de lanternes qui sillonnant les rues de Charleville. Dans cet exubérance, Frédéric, Jean, Nicolas, l’aîné des enfants, 16 ans, suit un régiment qui l’embauche comme enfant de troupe ; il ne rentrera du siège de Metz qu’en novembre. Quelle anxiété pour sa mère Vitalie !

Arthur raillera dans un sonnet de ce peu glorieux fait d’armes.

L’Éclatante Victoire de Sarrebrück,
remportée aux cris de vivre l’Empereur !
Gravure belge brillamment coloriée,
se vend à Charleroi, 35 centimes.

Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose
Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada
Flamboyant ; très heureux, – car il voit tout en rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste
Près des tambours dorés et des rouges canons,
Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,
Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms !

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse
De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
Et : « Vive l’Empereur !! » – Son voisin reste coi…

Un schako surgit, comme un soleil noir… – Au centre,
Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
Se dresse, et, -présentant ses derrières – « De quoi ?.. »

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Lors de son escapade d’octobre 1870, il rend ce tableau après coup car la guerre est perdue. Si c’était risible, cela devient décapant avec le recul tant les personnages sont les acteurs d’un castelet.
Sarrebrück avec le tréma fait penser au Saarbrücken allemand.
Pioupiou : jeune fantassin
Pitou : personnage de Jean-Jacques Feuchère, sculpteur et parodiste.
Dumanet : type de troupier fanfaron.
Boquillon : personnage de La Lanterne de Bocquillon, journal satirique fondé par Albert Humbert

Le 6 août, c’est la distribution des prix et bien sûr Arthur en reçoit plein les bras ; prix qu’il monnaiera pour disposer d’argent, utile à des projets de déplacements futurs.

Bien vite, il faudra déchanter ; Le courrier des Ardennes affichera les défaites : Wissembourg, Froeschwiller, Reichshoffen, Woerth, Spicheren, Schoeneck, la Brême d’or et la retraite sera ordonnée par le maréchal Achille Bazaine, sur Metz, qui prend le commandement de l’Armée du Rhin avec l’assentiment d’un pays confiant. L’Alsace, Strasbourg sont investis tout comme Nancy, Belfort. Pendant ce temps, Badinguet, dépouillé des pouvoirs politiques et militaires, met le cap sur Châlons. Alors, un voile douloureux, de deuil et de rage embrasse le pays. Un nouveau gouvernement est formé , à sa tête Palikao et Trochu gouverneur de Paris.
Après les batailles tout autour de Metz, le 14 août, Noisseville, Borny puis le 16 août, Rezonville, Mars la Tour et enfin le 18 août la bataille de St Privat dite aussi de Gravelotte (voir dans Rimbaud vivant de juin 2014, le Dormeur du Val et Die Trompete von Gravelotte), le 20 août c’est le siège de Metz dont la capitulation sera signée le 27 octobre.

A Charleville, le collège, le séminaire, le haras sont réquisitionnés pour se transformer en hôpital.
C’est l’état de siège pour la citadelle de Mézières, le couvre-feu est décidé.
Arthur Rimbaud dans sa lettre du 25 août à Georges Izambard, d’un rire narquois, ironise sur les troupes en ville et tous les hommes disponibles qui portent le fusil : « …Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n’ai plus d’illusions. Parce qu’elle est à côté de Mézières – une ville qu’on ne trouve pas – parce qu’elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents pioupious, cette benoîte population gesticule, prud’hommesquement spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de Strasbourg ! C’est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l’uniforme ! C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, le vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres, qui, chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !…Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! C’est mon principe… »
Net et clair, la crainte des carolomacériens et leur patriotisme se transforment en patrouillotisme et les identifient à Monsieur Prud’homme, le personnage du dessinateur Monnier.
Cette lettre n’est pas sans rappeler le poème A la musique, où les mêmes personnages s’y trouvaient décrits ironiquement.

Cependant Arthur Rimbaud dans un sonnet écrit probablement en août, période d’intenses batailles racontées par des correspondants de presse, dresse un tableau de la guerre en marche dont le titre Le Mal dit la folie guerrière.

Le Mal

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu’une folie épouvantable, broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
-Pauvres morts ! Dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! Ô toi qui fis ces hommes saintement !…

-Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Ce poème appelle Le Dormeur du val. Ainsi après la guerre qui génère des hommes morts, la nature les accueille avec bonté. Les deux tercets s’attache à Dieu et à la religion dans une critique sévère.
Les uniformes réciproquement rouges et verts vont aux français et aux prussiens.

Empreint de compassion, plus empathique, depuis Dijon, le capitaine Rimbaud s’émeut dans La Côte d’Or du 11 et 31 août de la détresse des villages alsaciens mais il dit sa confiance dans des chefs qu’il connaît dans un article Armons-nous ! Frédéric prend l’attitude opposée à celle de son fils Arthur.

« Armons-nous !
Pour toutes sortes de raisons que nous avons énumérées déjà, notre département, nous en avons la certitude, ne subira pas la tache honteuse de l’invasion. Bazaine, Mac-Mahon, Palikao, Trochu, se chargent d’anéantir cette armée, ou plutôt ce flot de barbares qui espéraient nous engloutir, nous étouffer sous leur puissante étreinte (…), en toute hâte organisons-nous !, armons nous ! En effet, lorsque l’armée prussienne battue sous Paris, ou même avant dans les plaines de la Champagne, fuira devant nos armées victorieuses, elle encombrera toutes les routes, se sauvant par où elle pourra… »
« … Les villages, les campagnes, les villes, tout est ravagé ; la terre est nue, les femmes sont flétries, les maisons et les églises sont pillées. D’autres vous ont dit ce qu’était Wissembourg après la bataille, mais ce que personne ne vous a conté, car personne n’a osé traverser ce pays depuis le passage des vandales, je vais vous l’apprendre (…) Reichshoffen a perdu les deux tiers de ses habitants. Que sont-ils devenus ? Les uns ont été fusillés, les autres ont tout abandonné, plutôt que de subir le joug honteux des envahisseurs (…) , nous ne voulons pas nous laisser assassiner ni nous faire les esclaves de ces bandits ;
Nous ne voulons pas que nos femmes, que nos filles…
Votre cœur a bondi, n’est-ce pas, vous ne voulez pas, nous ne voulons pas qu’ils commettent toutes ces infamies…
Alors, en toute hâte, organisons-nous ! Armons-nous. »

Le capitaine semble disposer d’informations sur l’avancement des événements militaires. Comme un soldat aguerri, il incite la population à se préparer et à s’armer avec détermination.

Ensuite septembre

Mais il ignore que son fils Arthur va fuguer pour la première fois vers Paris avec l’espoir de faire du journalisme… Et une nouvelle angoisse pour Vitalie ! Parti le 29 août, arrivé le 31août, emprisonné à Mazas pour absence de billet de train à fournir au contrôleur, il ignore tout de la situation tragique qui se joue dans les Ardennes, à Sedan, le 1er septembre après de rudes combats . Le 2 septembre, l’empereur Napoléon III se rend au Château de Bellevue, signe devant Bismarck la capitulation ; prisonnier, il est emmener au Château de Wilhelmshöhe à coté de Cassel. Le 4 septembre la République est proclamée au balcon de l’hôtel de ville de Paris, le général Trochu devient président du Conseil, Gambetta ministre de l’intérieur, Jules Favre ministre des affaires étrangères. La poursuite de la guerre ne fait aucun doute.

Le 3 septembre, c’est avec foi que l’officier Rimbaud dans La Côte d’Or parle de la garde mobile et l’encourage : « Ils ont, ma foi, bon air sous leurs blouses bleues, nos jeunes mobiles (…) Ah ! Le drapeau !…Demandez aux vieux soldats de quel amour, de quelle vénération l’on entoure ce morceau d’étoffe, d’autant plus respecté qu’il est plus vieux, plus maltraité par le temps ou plus déchiré par les balles…Le drapeau (…) , c’est l’âme du régiment (…). » Signé R.

Certes, nous ignorons la date d’écriture du sonnet satirique Rages de Césars mais le départ de l’Empereur déchu pour Wilhelmshöhe aurait pu inspirer le poète dans ce moment. Le manuscrit entre les mains de Paul Demeny est daté d’octobre 1870 (date de sa seconde fugue et il s’agit d’une recopie).

Badinguet

Badinguet

Rages de Césars

L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries,
Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
-Et parfois son œil terne a des regards ardents…

Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
Il s’était dit : « Je vais souffler la Liberté
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! »
La Liberté revit! Il se sent éreinté !

Il est pris. – Oh ! Quel nom sur ses lèvres muettes
Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?
On ne le saura pas. L’Empereur a l’œil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes…
-Et regard filer de son cigare en feu,
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Le 5 septembre, Arthur écrit à Georges Izambard, il demande son secours d’un ton éploré de le sortir de prison, de payer sa dette, son train et de l’accueillir à Douai. « … faites tout ce que vous pourrez et, quand vous recevrez cette lettre, écrivez, vous aussi, je vous l’ordonne, oui, écrivez à ma pauvre mère (quai de la Madeleine, 5, Charlev.) pour la consoler ! Ecrivez-moi aussi, faites tout ! Je vous aime comme un frère, je vous aimerai comme un père.
Je vous serre la main :
Votre pauvre
Arthur Rimbaud
détenu à Mazas

(et si vous parvenez…à Mazas, vous m’emmènerez à Douai avec vos tantes.

Le 11 septembre, Tours devient le siège de la délégation du gouvernement afin d’organiser la résistance et maintenir l’administration.
La jeune IIIè République une et indivisible souhaite poursuivre le combat. Dans La Côte d’Or du 17 septembre, le capitaine Frédéric Rimbaud écrit que tout est urgent.
« Les moments sont précieux ; chaque heure, chaque minute nous approche de la lutte ; soyons donc prêts au premier signal . » Signé R.
Le 19 septembre débute l’encerclement de Paris par les Prussiens.

Arthur accueilli à Douai par Georges Izambard et les sœurs Gindre (Les Chercheuses de poux) a laissé quelques traces de son nouveau patriotisme qui le gagne en septembre 1870. Accompagnant Izambard dans ses exercices de garde national de Douai, le nouveau « patrouillote » Arthur rédige une pétition pour réclamer davantage d’armes.

« Nous soussignés, membres de la légion de la garde nationale sédentaire de Douai, protestons contre la lettre de monsieur Maurice, maire de Douai portée à l’ordre du jour du 18 septembre 1870 (…) il faut à tout prix qu’on leur trouve des armes. C’est aux conseils municipaux, élus par eux, qu’il appartient de leur en procurer (…) Nous aurons à voter dimanche prochain pour les élections municipales, et nous ne voulons accorder nos voix qu’à ceux qui, dans leurs paroles et dans leurs actes, se seront montrés dévoués à nos intérêts. »

Izambard secrétaire du journal du Libéral du nord eut pour collaborateur éphémère Arthur qui adressa un compte rendu de l’assemblée électorale publique houleuse, tenue rue d’Esquerchin et qui parut le 25 septembre en troisième page.

« Réunion publique, rue d’Esquerchin.
Vendredi soir, 23 septembre.
La séance est ouverte à 7 heures.
L’ordre du jour est la formation d’une liste électorale. Le citoyen président donne lecture de deux listes électorales, puis d’une troisième dite de conciliation.
Le citoyen Jeanin trouve charmante l’idée de cette liste de conciliation, qu’il appelle liste des malins : il fait ressortir que certains candidats connus pour leurs opinions réactionnaires ou pour leur nullité, ont l’immense avantage d’être portés sur deux, même sur trois listes : naturellement les candidats sérieux et convaincus ne figurent que sur une seule liste.
Cette remarque faite d’une façon vive et nette, acquiert l’essentiel de tout auditoire.
Le citoyen président propose, pour composer une nouvelle liste électorale, de voter, et d’accepter ou de rejeter chacun des candidats nommés sur les trois premières listes.
Un des citoyens accesseurs égrène le chapelet des conciliables : presque tous sont rejetés avec un entrain splendide.
On propose des noms nouveaux.
Les citoyens Jeanin, Petit, et quelques autres, déclinent l’honneur de figurer sur la liste.
Une petite Lanterne assez agréablement bouffonne est faite par le citoyen de silva [sic]: il dresse un jugement d’outre-tombe à l’ancien conseil municipal, et conte les aventures de certain carillon.
La séance se termine avec la composition de la nouvelle liste : elle est intitulée liste recommandée aux républicains démocrates.
Un citoyen fait remarquer que tout Français, aujourd’hui, doit être républicain démocrate, qu’en conséquence le titre de cette liste la recommande à tous les citoyens.
La réunion se dissout à dix heures. »

La récurrence du mot citoyen donne toute l’ironie voulue à cet article, Izambard lui en fit un reproche tonitruant. Ce mot pourtant se trouvera aussi dans le vocabulaire du père.

Quant au capitaine Rimbaud, les premières contributions dans Le Progrès de la Côte d’Or apparaissent les 23 et 26 septembre. Frédéric se pose en résistant et c’est une harangue militaire pour mener la guérilla.

«  Défense du pays par les habitants
Lorsque les citoyens se sont armés pour faire respecter leur asile et conserver la liberté, leur bien le plus précieux, ils font à l’ennemi une guerre terrible. Elle n’a rien de méthodique et met la science en défaut : des combats journaliers, des actions de détail, des apparitions soudaines, des marches, des contre-marches, des fuites précipitées ; jamais de grandes batailles. Aujourd’hui ils résistent de front et obligés de céder, on les verra demain sur les derrières de l’ennemi. Tantôt ils occupent les forêts, les cols et les sommités des montagnes ; tantôt ils en descendent pour se précipiter sur des corps isolés, qu’ils enveloppent ou dispersent. Dans ces actions de détail, celui qui connaît le mieux le pays a un immense avantage ; c’est presque dire que le défenseur doit tôt ou tard triompher de l’attaquant. Les succès que peut avoir l’ennemi n’ont pas de grandes conséquences dans une contrée où les défenseurs ont tant de moyens de lui échapper, pour se rallier et reparaître ensuite aussi redoutables qu’auparavant. Est-il vaincu, au contraire sa position est affreuse ; il ne peut qu’à grand’peine rassembler ses débris ; entouré de toutes parts, il doit se frayer par la force un chemin au travers des bois, des défilés, etc… ; les soldats égarés périssent sous les coups des citoyens. »
Signé Le capitaine Rimbaud

Et sa leçon de stratégie se développe encore d’avantage dans le second article dans lequel il cite Quinte-Curce, historien romain d’Alexandre le Grand.

« Manière de se faire jour à travers l’ennemi
Ce n’est qu’à la dernière extrémité, et quand il ne reste plus aucune ressource, que l’on prend le parti de se faire jour à travers l’ennemi, mais il ne faut jamais manquer de tenter ce dernier moyen, plutôt que de mettre bas les armes et de se rendre à discrétion.
On se formera en masse régulière par division ou peloton, et non en masse confuse et sans ordre. Chaque officier conduira son peloton, et cherchera à lui inspirer le courage nécessaire en pareille circonstance.
Si on a de l’artillerie, on le fera marcher au milieu de l’infanterie, serrée essieu contre essieu, mais seulement sur deux canons de front ; car, sans cela, il serait impossible de se faire un passage.
Les mitrailleuses seront placées aux angles.
Le bataillon le plus intrépide marchera en avant, les artilleurs et les blessés, serrés en groupes, entoureront les pièces. Les flancs seront formés par des sections serrées en masse ; un bataillon, ou une deux compagnies formeront la queue. La colonne ainsi formée s’avance au pas de charge, en profitant des accidents du terrain pour se dérober à la vue de l’ennemi (autant que possible) ; à 50 pas de l’ennemi, la tête des troupes fait une décharge, et ensuite tout s’ébranle précipitamment en jetant de grand cris. Si on a le bonheur de se faire jour, les compagnies de la queue font de suite l’arrière-garde.
On ne peut se faire jour à travers l’ennemi sans éprouver des pertes, mais la gloire que l’on acquiert dans un pareil fait d’armes est impérissable et efface ordinairement les fautes que l’on a pu commettre précédemment.
Exemple : la nuit s’approchait ; la situation était affreuse, et on ne doutait pas d’avoir sur les bras une armée entière. Dans cette extrémité évidente à tous les yeux, il ne vient à l’esprit de personne, officiers ou soldats, de capituler. Mourir tous jusqu’au dernier, plutôt que de se rendre, fut la seule alternative qui se présenta à ces braves gens. Le chef fit former sa colonne et ordonna de se faire jour, en marchant sur un point où l’on devait être rejoint par une division.
Se faire jour à la baïonnette est un effort décisif et désespéré, une lutte d’homme corps à corps, un engagement énergique où, selon le mot de Quinte-Curce, le pied du combattant s’attache au pied de l’ennemi. »
Signé le capitaine R.

Il y a une interrogation sur le passage du capitaine Rimbaud à Tours pour une mission, comme envoyé spécial, en effet un article du 27 septembre daté de Tours paraît dans La Côte d’Or.
« …il n’est pas aussi facile d’avoir raison d’une nation qui ne veut pas de maître étranger, pas plus qu’elle ne consent à céder un pouce de son territoire ou une pierre de ses forteresses. » 30/9 « F »

Et octobre

Le 27 septembre Rimbaud prenait le chemin du retour pour Charleville où l’attendait une mère aux abois et très en colère. Elle lui mit une belle raclée qui constitua une humiliation de plus, devant son professeur qui le raccompagnait. Devant le devoir de reprendre les études, il prend le large vers le 6 ou 7 octobre avec pour projet de devenir journaliste (voir l’article Arthur Rimbaud et sa fugue d’octobre 1870).

Pendant que le petit poucet rêveur égrène des rimes par monts et par vaux et expérimente la liberté libre, le capitaine Rimbaud ne lâche pas la plume pour exhorter ses compatriotes bourguignons.
Dans sa troisième communication dans Le Progrès de la Côte d’Or paraît le 1er octobre un article détonnant dans lequel l’arabisant cite Voltaire et son Mahomet.

«  En guerre, tout pour la guerre !
Il n’y a pas de malheurs, de catastrophes, de violences qui soient comparables à une invasion… C’est la peste, c’est l’infamie, ce sont tous les fléaux à la fois : pour l’empêcher, tous les moyens sont bons. Surtout des fusils, de la poudre et du plomb, de l’activité et de la discipline, mais pas de paroles inutiles. Il faut faire parler la poudre : voilà, pour le moment, le meilleur discours, si on ne veut pas l’extermination de la France.
Disons avec Voltaire :
« Exterminez, grand Dieu ! De la terre où nous sommes
Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes ».  Signé Le capitaine R.

Quinte-Curce et Voltaire cités, comme son fils, Frédéric Rimbaud avait des lettres.
Et parlant de ces personnalités, le capitaine réclame dans son article du 7 octobre dans La Côte d’Or un homme providentiel.
«  Aujourd’hui, comme en 1814, le peuple, la nation tout entière est prête à marcher, et elle demande à cors et à cris un homme pour la conduire à l’ennemi… »
Cet homme attendu serait un général : « ..Des ordres et des cartouches ! écrivait le général de 1814 à l’autorité d’alors. Des cartouches et un général ! Ne cesserons-nous de demander à nos administrateurs d’aujourd’hui ! »

Le 18 octobre, un article signé Effer dans La Côte d’Or traduit le secret espoir des journaux allemands de voir leurs troupes entrer à Paris, pour l’anniversaire de la bataille Leipzig ; son envolée s’achève cependant avec un optimisme de rigueur : « …il faut savoir tirer parti de toutes richesses. That is the question ! » Hamlet et le pessimisme qui suit la question sont contraire au positivisme du capitaine, lui qui refuse toute idée de défaite et surtout pas le suicide.

Le même jour dans Le Progrès de la Côte d’Or, dans un long article argumenté, le capitaine R. fait allusion à l’histoire, à des citations et à la tactique convoquant les écrits du général Foy et le marquis de Lafayette.

« A propos des prochaines élections et nominations des chefs de la garde nationale mobilisées, qui pourraient concourir avantageusement à la défense nationale.
Le soldat français ne considère, disait un grand génie, ni la force physique, ni même beaucoup de bravoure extraordinaire, pourvu que son chef ne soit pas poltron, mais, ce qu’il veut en lui, ce qui lui donne confiance, c’est la certitude que son général, son colonel, son capitaine, enfin celui sous lequel il marche, est savant, et assez savant, selon son grade, pour connaître tout ce qui peut lui arriver, et le prévoir en combattant. (…)
Les Hoches, les Marceau, les Kléber et autres généraux de la République, qui ont sauvé la France, sortaient de la classe des sous-officiers et avaient, lorsqu’ils ont été appelés à des grades supérieurs, travaillé jour et nuit pour acquérir une bonne instruction militaire. Et encore n’ont-ils pas été nommés dans une heure, comme on va le faire bientôt. C’est une erreur de croire qu’on apprendra l’art de la guerre par l’usage et par l’expérience d’une campagne sans aucune autre étude : il faut des principes et une méthode. (…)
Aujourd’hui, avec les nouvelles armes, il faut une autre tactique, de l’artillerie, des mitrailleuses et de bons officiers connaissant au moins les petites opérations de la guerre, qu’on a tant négligées depuis l’entrée en campagne.
En résumé, pour chefs de la garde nationale mobilisée, qui sera très probablement appelée à marcher, il faudrait pouvoir nommer des hommes assez capables, animés de sentiments patriotiques, et énergiques, mais pas trop vieux ; il faudrait savoir discerner les bons de ceux qui promettent plus de beurre que de pain. Enfin, en fait de pareilles élections, on doit surtout se rappeler le proverbe : Comme on fait son lit on se couche. »

Passion, solennité, le soldat capitaine met en garde contre l’imprévoyance et recommande l’attention de ceux dont le rôle est le choix des hommes aguerris à l’art de la guerre.

Bataille de Dijon

Bataille de Dijon

Les 29 et 30 octobre commencent la bataille de Dijon et plus question de journaux, la publication reprendra après le départ des Prussiens le 30 décembre 1870. Le capitaine Rimbaud a-t-il combattu avec les francs-tireurs ? Rien ne l’indique et encore moins les souvenirs de Verlaine qui le disait promu colonel devant l’ennemi. D’ailleurs la pension de réversion que touchera Vitalie sera celle de son feu capitaine.

Le 27 octobre voyait la capitulation de Metz, le déshonneur du Maréchal Bazaine passif qui remettait « Metz la pucelle » entre les mains prussiennes sans avoir combattu réellement pour se sortir du blocus. Il sera jugé et condamné à mort mais gracier par Mac-Mahon!

Puis novembre

Fin octobre, c’est justement le retour des deux garçons, Frédéric de retour du siège de Metz dont il a pu s’échapper et de son frère Arthur qui revient de son tour en Belgique et de son second et dernier séjour à Douai. Il écrit à Izambard et lui crie son ennui, depuis Charleville, le 2 novembre 1870

Monsieur,

-A vous seul ceci-
Je suis rentré à Charleville un jour après vous avoir quitté. Ma mère m’a reçu et je suis là… tout à fait oisif. Ma mère ne me mettrait en pension qu’en janvier 71.
Eh bien, j’ai tenu ma promesse.
Je meurs ; je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous ? Je m’entête affreusement à adorer la liberté libre et un tas de choses que « ça fait pitié n’est-ce pas ? » Je devrais repartir aujourd’hui même, je ne le pouvais ; j’étais vêtu de neuf, j’aurai vendu ma montre, et vive la liberté ! Et je voulais repartir encore bien des fois. Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches, et sortons.-Mais je resterai, je resterai. Je n’ai pas promis cela. Mais je le ferai pour mériter votre affection. Vous me l’avez dit. Je la mériterai.
La reconnaissance que je vous ai, je ne saurais vous l’exprimer plus que l’autre jour. Je vous le prouverai ! Il s’agirait de faire quelque chose pour vous que je mourrais pour le faire- je vous en donne ma parole.
J’ai encore un tas de choses à dire…
« Ce sans cœur » de
Rimbaud
Guerre ; pas de siège de Mézières. Pour quand ? On n’en parle pas ; j’ai fait votre commission à M. Deverrière, et s’il faut faire plus, je le ferai.- Par ici, par là, des francs-tirades. Abominable prurigo d’idiotisme, tel est l’esprit de la population. On entend de belles, allez. C’est dissolvant.

« Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches, et sortons », c’est ce que ne tardent pas à faire Arthur et son ami Ernest Delahaye qui se retrouvent pour courir la ville et au-delà des fortifications de Mézières jusqu’au bois d’Amour dont le génie est chargé d’abattre les tilleuls en vue de préparer la mise en défense de la citadelle.
Le Progrès des Ardennes, journal fondé par Emile Jacoby (le photographe deux frères Rimbaud en communiants) , annonce le 13 novembre la rentrée des classes pour le 16 du mois.
Ce journal dont le premier numéro date du 8 novembre a pour devise « Dévoilez à l’homme la cause de ces maux », il se dit politique, littéraire, agricole et industriel.
Nos deux compères sous les pseudonymes de Jean Baudry et Charles Dhayle envoient des poèmes et des écrits au journal. C’est ainsi que l’on suppute que le Dormeur du Val fut imprimé dans l’un des numéros de novembre.

manuscrit de Le Dormeur du val

manuscrit de Le Dormeur du val

Le Dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Ce poème remis à Paul Demeny lors de sa fugue d’octobre fut probablement composé lors de son premier passage ou durant le second séjour à Douai. Charle-Marie des Granges, professeur au lycée Charlemagne à Paris dit l’avoir lu dans le Progrès des Ardennes.

Le sonnet est une charge puissante contre la guerre ; sans prononcer le mot et encore moins celui de mort, l’émotion est à son comble quand le dernier vers tombe sur les trous rouges qui répondent au trou de verdure.
Ce poème ouvre aujourd’hui l’entrée du musée de la guerre de 1870 et de l’annexion en regard de celui de Ferdinand Freiligrath dont on ne peut vanter que la violence et le nationalisme. (voir Rimbaud vivant n°53 de juin 2014).

Rimbaud récidive avec un pamphlet dont l’objet tient dans la portée ridicule du portrait qu’il fait de Bismarck à cette époque, alors en train de mener les premières négociations avec Thiers à Versailles. Le Progrès des Ardennes le publie le 25 novembre 1870. Il s’agit d’une fantaisie patriotique.

Le Rêve de Bismarck
( Fantaisie)

C’est le soir. Sous sa tente, pleine de silence et de rêve, Bismarck, un doigt sur la carte de France, médite ; de son immense pipe s’échappe un filet bleu.
Bismarck médite. Son petit index crochu chemine, sur le vélin, du Rhin à la Moselle, de la Moselle à la Seine ; de l’ongle, il a rayé imperceptiblement le papier autour de Strasbourg : il passe outre.
A Sarrebruck, à Wissembourg, à Woerth, à Sedan, il tressaille, le petit doigt crochu : il caresse Nancy, égratigne Bitche et Phalsbourg, raie Metz, trace sur les frontières de petites lignes brisées, – et s’arrête…
Triomphant, Bismarck a couvert de son index l’Alsace et la Lorraine ! -Oh ! Sous son crâne jaune, quels délires d’avare ! Quels délicieux nuages de fumée répand sa pipe bienheureuse !…

*
Bismarck médite. Tiens ! Un gros point noir semble arrêter l’index frétillant. C’est Paris.
Donc, le petit ongle mauvais, de rayer le papier, de-ci, de-là, avec rage, – enfin de s’arrêter…Le doigt reste là, moitié plié, immobile.
Paris ! Paris ! – Puis, le bonhomme a tant rêvé l’œil ouvert que, doucement, la somnolence s’empare de lui : son front penche vers le papier ; machinalement, le fourneau de sa pipe, échappée à ses lèvres, s’abat sur le vilain point noir…
Hi ! povero ! en abandonnant sa pauvre tête, son nez, le nez de M. Otto de Bismarck s’est plongé dans le fourneau ardent…Hi! povero ! va povero ! Dans le fourneau incandescent de la pipe…, hi! Povero ! Son index était sur Paris !…
Fini le rêve glorieux !

*
Il était si fin, si spirituel, si heureux, ce nez de vieux premier diplomate ! – Cachez, cachez ce nez !…
Eh bien, mon cher, quand, pour partager la choucroute royale, vous rentrerez au palais [lacune] avec des cris de dame [lacune] dans l’histoire, vous porterez éternellement ce nez carbonisé entre vos yeux stupides !…
Voilà ! Fallait pas rêvasser !
Jean Baudry

Et pour finir décembre et janvier

Dans le numéro du 29 décembre, Jacoby, dans la correspondance, adresse, à Arthur et Ernest, cet avis : « MM. Jean Baudry et Charles Dhayle, vos articles m’intéressent, mais soulevez un peu le loup de votre bavolet. » Ils n ‘auront pas le temps de le faire.

Bombardement de Mézières

Bombardement de Mézières

Le 14 décembre, la place forte de Mézières, tenue par le général Mazel est encerclée par la 14ème division sous commandement du général von Manteuffel. Le 30 décembre, la capitulation est refusée, le 31, au lever du soleil jusqu’au soir, la citadelle est bombardée par quatre-vingts canons. Six mille trois cent dix-neuf obus détruisent grandement Mézières, deux cent soixante-deux maisons sont détruites et le collège de Charleville reçoit quatorze obus. Quel feu d’artifice ! Arthur le découvre depuis les hauteurs de Charleville. Bonne année 1871. Le 1er janvier Mézières capitule. Mais la préoccupation d’Arthur va à son camarade Ernest. A-t-il péri dans le bombardement ? Il se retrouveront pour déplorer la destruction de la maison qui imprimait Le Progrès des Ardennes.

Quant à Effer, sa signature réapparaît le 6 janvier 1871 dans La Côte d’Or, en première page et dit sa foi en la France. Frédéric Rimbaud s’essayera à la politique en commentant les événements à suivre : la Commune .

Le 28 janvier l’armistice est signé et il exclut le département de la côte d’Or pour humilier Garibaldi et les corps volontaires qui avaient bien résisté. La ville de Dijon, impériale encore 8 mois, sous le joug prussien, reçoit en 1899 la Légion d’honneur pour sa résistance le 30 octobre 1870.

A distance, dans le même temps, le père et le fils, tout en l’ignorant, se parlent. Frédéric, construit par sa carrière militaire, exprime son conservatisme et son allégeance à l’Empereur mais signifie son désappointement devant la soumission dans la défaite. Alors que son fils Arthur, dans sa prise de conscience politique, exprime son intérêt pour des idées progressistes dont il mesurera par ailleurs l’étendue idéologique.

Sources :

– C.Bondenham – Rimbaud et son père, Les Belles Lettres

-JM. Carré – Lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Gallimard

-Y.Hureaux – Un Ardennais nommé Rimbaud, La Nuée bleue/L’Ardennais

-JJ. Lefrère – Arthur Rimbaud, Fayard

-F.Roth – La Guerre de 70, Fayard

-A.Guyaux – Oeuvres complètes, Gallimard