Charleville

L’ariette de Rimbaud

A l’automne 1875, Rimbaud formule l’idée auprès de Delahaye de se préparer au baccalauréat en candidat libre. Suit une période que ses amis contemporains, Delahaye, Nouveau et Verlaine désignent sous le nom de philomathie tant Arthur se prête à l’étude des sciences, à l’apprentissage de l’algèbre, de la géométrie, des langues étrangères dont le russe, l’allemand…Durant cette quête de savoir, il prend aussi des leçons de piano auprès de Louis Létrange, employé de Monsieur Lefèvre, un négociant en clouterie et propriétaire du 31 rue St Barthélémy (aujourd’hui rue du Baron Quinart), la nouvelle adresse de Vitalie Rimbaud dans ses pérégrinations à Charlepompe. Louis Létrange dirige la Société chorale et aide le Maître de Chapelle de Notre Dame, en outre il donne des leçons d’orgue et de piano. Arthur se rend ainsi chez lui pour s’exercer à l’exécution de pièces selon une méthode mise au point par Mademoiselle Carpentier, dite de force moyenne. Louis Létrange témoigne de l’assiduité temporaire de son élève qui travaille avec détermination : « Il travaillait sérieusement, s’essayant même à improviser, non sans quelque bizarrerie ». Les bizarreries n’ont pas donné lieu à des explications, et donc on ignore ce qu’elles peuvent signifier. Toujours est-il que Rimbaud loue un piano sans l’autorisation de sa daromphe ; hissé non sans quelques difficultés pour l’installer au premier étage et rappelle pour certains : « Madame*** établit un piano dans les Alpes » (Après le Déluge, Illuminations). Nous en restons quant à nous à l’exégèse d’Antoine Fongaro d’autant que cette prose est antérieure à cette anecdote. Fongaro rappelle que Rimbaud avait lu Madame Bovary de Flaubert et qu’il s’agit bien d’Emma et redit ce passage : « J’ai un cousin qui a voyagé en Suisses l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières quand les nuages s’entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l’extase ! Aussi je ne m’étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d’aller jouer du piano devant quelque site imposant. » (Antoine Fongaro, De la lettre à l’esprit, Pour lire Illuminations, Honoré Champion éditeur, Paris). Bien sûr que le piano, instrument sédentaire, est à l’encontre du poète voyageur qui alors dû être de ces Assis… « Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes, / Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour, / S’écoutent clapoter des barcarolles tristes ». L’hiver 1876, les leçons cessent. Fut-ce là un caprice ?

 

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Caricature de Verlaine, Rimbaud au piano

Cependant les nouvelles vont vite et Delamorue, entendons Delahaye, s’empresse de fournir l’information à Verlhuppe, Verlaine, dans leur langage potachique d’alors. En retour de missive, Verlaine lui adresse une lettre et y annexe une caricature vacharde d’Arthur au piano, titrant « La musique adoucit les mœurs », l’oestre frappant le clavier, suant et pestant dans une bulle « Des chameaux, ces doubles croches, et va donc… » alors que l’on voit sa mère au 1er étage et le proprio au rez-de-chaussée se prenant la tête aux sons disharmonieux !

La musique pour Rimbaud n’est-elle qu’une passade ? Verlaine a bien entendu échangé avec lui sur le sujet durant la période qui les réunit de 1871 à 1873 ; il lui a présenté des artistes, des musiciens, des poètes. Ensemble, ils ont assisté à des pièces de théâtre, à des opérettes à Paris, à Londres. Et leur escapade en juillet 1872, en Belgique puis en Angleterre, donne lieu à des écrits comme par exemple les Ariettes oubliées (Romances sans paroles) qui sont une référence en matière musicale et dont la IIIe porte en épigraphe « Il pleut sur la ville. (Arthur Rimbaud) ».

Hormis cet apprentissage auprès de Louis Létrange, Rimbaud fut-il un musicien ? Un mélomane ? ou bien un simple amateur ? Qui a pu participer à sa formation musicale ? Quelle place tient la musique dans son œuvre ?

L’initiation potentielle à la musique

Vitalie Rimbaud, fervente dévote, a donné à ses enfants une éducation religieuse conséquente. Dans Les poètes de sept ans, Rimbaud écrit : « Et la Mère, fermant le livre du devoir, / S’en allait satisfaite et très fière, sans voir, / Dans les yeux bleus et sous le font plein d’éminences, / L’âme de son enfant livrée aux répugnances. » et encore « Il craignait les blafards dimanches de décembre, / Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou, il lisait une Bible à la tranche vert-chou ». Cette éducation était relayée par une instruction scolaire dans laquelle l’instruction religieuse avait à voir. Qu’ils fréquentassent l’Institut Rossat, dès octobre 1861 ou le collège municipal à compter de Pâques 1865, les frères Rimbaud, Frédéric et Arthur disposaient de cet enseignement religieux. On peut penser que des louanges l’accompagnaient. Ainsi Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie consacrée à Arthur Rimbaud, relève dans un bulletin d’anciens élèves : « M. Rossat n’était cependant pas anticlérical, la musique des élèves avait l’habitude d’accompagner la procession du Saint-Sacrement dans les rues de la ville ». Il est vrai aussi qu’Arthur raflait les prix d’enseignement religieux. Musique, chants, il y a là une base initiatique à l’apprentissage de la musique. La fréquentation régulière de la messe, imposée par la mother, était une source de répétition de louanges, de chants dont il tire ironie dans Les Pauvres à l’église : « Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise / Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ». En 1870, l’église et l’armée constituaient deux institutions à respecter et à la veille de la guerre contre la Prusse, il décoche des flèches aux « patrouillotistes » dans son poème A la Musique, d’un orchestre militaire paraissent les fifres, les trombones.

Bien vite deux fugues, en septembre puis octobre 1870, le mèneront à Douai chez son professeur de rhétorique, Georges Izambard où il fait la connaissance des sœurs Gindre, tantes d’Izambard. Elles sont trois à habiter au 27 rue de l’Abbaye-des-prés, Isabelle, Caroline et Henriette. Cette dernière donnait des cours de chant et enfin l’ainée Rose-Marie, 48 ans, prix de conservatoire était professeur de piano et de vocalise à l’Académie de musique de Douai. Rimbaud s’installe dans une maison où l’on aimait et pratiquait la musique Et pour parfaire le tableau musical, Izambard était l’ami d’un poète douaisien, Paul Demeny qui était le fils de Philippe-Joseph Demeny qui occupait le poste de professeur de musique au conservatoire municipal de Douai à la société philharmonique et qui connaissait bien Henriette Gindre. Un piano trônant dans la demeure, on peut penser raisonnablement que Rimbaud aurait pu y trouver là une initiation musicale, durant ses séjours où il fêta ses 16 ans. Se souvenant d’une promenade à travers champs avec Arthur et Paul Demeny, Georges Izambard se remémorait cette romance, La chanson de l’aveine que fredonnait Arthur : « Voulez-vous savoir comment, comment / On sème l’aveine ? / Mon père la semait ainsi, / Puis se reposait un petit, / Frappe du pied, puis de la main, / Un petit tour pour son voisin ! / Aveine, aveine, aveine, / Que le beau temps t’amène (bis) » et qui n’est pas sans rappeller Chanson de la plus haute tour, une poésie de 1872 avec son refrain « Ah ! Que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent ».

Comme prétendant à cette initiation musicale, on peut envisager Charles Bretagne, futur intermédiaire entre Arthur et Paul Verlaine, qui dans le cercle carolopolitain constitué de Deverrière, Izambard, Rimbaud…jouait de la guitare.

Invité à Paris, en septembre 1871, par Paul Verlaine chez les beaux-parents de ce dernier, Arthur fait connaissance d’Antoinette Flore Mauté de Fleurville et de son fils, Charles de Sivry, les cautions musicales de ce passage. En effet, Madame Mauté fut l’élève de Chopin et elle donna des leçons de piano à Claude Debussy quant à son fils, il était pianiste et compositeur. Les relations avec cette famille étant des plus médiocres, on n’imagine pas que l’un ou l’autre ait pu de leur attention, marqué l’apprentissage musical du jeune Arthur. Les sorties nocturnes de Paul et d’Arthur au théâtre et à l’opéra attestées renseignent sur l’intérêt musical de deux compères. Dès octobre de la même année, Arthur est hébergé au Cercle Zutique, initié par les Frères Cros et qui se tenait à l’Hôtel des Etrangers au quartier latin. Le musicien Ernest Cabaner y faisait office de tenancier. Il est des potentiels musiciens qui auraient pu donner une initiation musicale au poète. D’autant que ce dernier écrit probablement Voyelles dans l’esprit du sonnet des sept nombres de Cabaner rehaussant les couleurs.

L’Ariette oubliée

Fin février 1872, la relation Verlaine/Rimbaud apparaissant aux yeux de son épouse Mathilde, celle-ci réclame le départ de Rimbaud de Paris et mène son éloignement à « Charlestown ». Ce qui va les conduire à une correspondance de lettres dites martyriques dont le relevé concernant le mot ariette constitue une piste de recherche musicale. En effet, le 2 avril, depuis la Closerie des Lilas, Verlaine écrit à Rimbaud.

« Bon ami,

C’est charmant, l’Ariette oubliée, paroles et musique ! Je me la suis fait déchiffrer et chanter ! Merci de ce délicat envoi ! […] Et merci pour ta bonne lettre ! […] – et n’ayant jamais abandonné ton martyr, y pense, si possible, avec plus de ferveur et de joie encore, sais-tu bien, Rimbe ».

Et il ajoute en post-scriptum : « Parle-moi de Favart, en effet. »

Cette ariette constitue le matériel le plus tangible concernant la connaissance de la musique par Rimbaud, à dix-sept ans. La lettre envoyée initialement, tout comme la réponse, ne nous est pas parvenue. En effet, Mathilde Mauté découvrant ultérieurement ces missives et d’autres ainsi que des poèmes de Rimbaud dans le secrétaire de Verlaine, rue Nicolet, les détruira.

Au dix-huitième siècle naît la querelle des Vaudevilles et des Ariettes dans l’évolution de l’opéra-comique constitué de prose parlée et de chansons existantes connues du public et dont les paroles sont adaptées à la situation dramatique de la pièce (vaudevilles). En 1750, s’y opposent les ariettes avec une musique d’inspiration italienne plus raffinée. Les ariettes représentent des interludes dans l’action de la pièce et peignent les affections de l’âme et des sentiments tendres. Le comique cède le pas aux sentiments naïfs et vertueux. La musique est originale. On donne un livret à mettre en musique et cela offre du relief au compositeur qui devient créateur au même titre que le librettiste. Ainsi, Favart sera de ceux qui suivant le goût du public fera évoluer les comédies à ariettes. Charles Simon Favart naît à Paris en 1710, est auteur de pièces de théâtre et d’opéras comiques ; son épouse, Justine Duronceray, comédienne célèbre, est connue sous le nom de Madame Favart (Pastel de Quentin la Tour). En 1746, Favart suit le Maréchal de Saxe et dirige la troupe ambulante des comédiens qui suivait l’armée. De 1746 à 1748, il dirige le Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Après le décès du Maréchal de Saxe, en 1750, il est de retour à Paris et présente des pièces au Théâtre italien et en 1757 il codirige l’Opéra-comique. Son œuvre est constituée de 150 pièces. Il meurt à Belleville en 1792. Le théâtre national de l’Opéra-comique à Paris de nos jours est aussi appelé Salle Favart.

L’ariette de Favart que reprend Verlaine dans sa missive est connue puisqu’elle lui a servi d’épigraphe dans Romances sans paroles pour Ariettes oubliées I ; ainsi, on lit : « Le vent dans la plaine / Suspend son haleine. (Favart.) suite à la fuite d’Arthur et de Paul, en Belgique puis en Angleterre.

Le livret écrit par Favart porte le titre Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour, il s’agit d’une comédie en trois actes, mêlée d’ariettes, parodiées de Bertolde à la cour et représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le mercredi 12 février 1755. L’ariette en question survient à l’acte II et à la fin de la scène VIII.

La voici textuellement :

Dans nos prairies / Toujours fleuries, / On voit sourire / Un doux zéphire : / Le vent dans la plaine / Suspend son haleine ; / Mais il s’existe / Sur les côteaux ; /Sans cesse il agite / Les orgueilleux ormeaux : / Il irrite ; / Sans cesse il agite / Les ormeaux.

Comme nos fleurs / Dans nos asiles, / On voit nos cœurs / Toujours tranquilles ; / Mais comme un feuillage / Qu’un vent ravage, / Vos cœurs sont tourmentés. / Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles / Par les amours, sont toujours caressés, / Toujours bercés, / Toujours caressés.

On notera au passage le mot « asiles » (Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles) repris dans Walcourt (Romances sans paroles, Paysages belges) : « Ô les charmants / Petits asiles / pour les amants !

Et voici la partition chantée. Fut-elle déchiffrée pour le compte de Verlaine par son beau-frère Charles de Sivry ou encore Cabaner ? Certainement pas par sa belle-mère, Flore Mauté, au risque de déflorer la relation naissante entre Rimbaud et Verlaine, nous ignorons le nom de la personne qui a pu lui déchiffrer et chanter cette ariette.

Partition musicale de l’ariette chantée par Ninette

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Ariette partition chantée page 1

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Ariette partition chantée page 2

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Ariette partition chantée page 3

Alors pourquoi ce choix de la part d’Arthur ? La scène VIII de l’acte II est représentative de la situation vécue par Arthur, Paul et Mathilde Mauté de Fleurville ; en effet, Ninette, jeune paysanne s’étonne qu’Emilie est l’amante du roi Astolphe (attiré par Ninette) et elle se demande pourquoi et comment ici (à la cour) on puisse partager son coeur à deux ? Et l’on conçoit les épanchements martyriques qui ont pu se manifester alors dans la correspondance. Verlaine demande de lui parler de Favart, non pas pour en connaître plus sur Favart mais davantage ce qui se dit dans sa pièce si jamais Arthur ne l’avait pas d’ailleurs déjà précisé, ce qui semble improbable. Le côté midinette de Verlaine s’extériorise dans cette demande d’autres ariettes, d’autres pièces dont la vocation est d’alimenter le feu des deux poètes.

Le propos tenu dans la pièce éclaire le choix d’Arthur et met en évidence des mots que l’on retrouvera ultérieurement.

Résumé de l’intrigue qui se joue dans Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour

Roi de Lombardie, le prince Astolphe, parcourant ses terres tombe sous le charme de la jeune paysanne Ninette et vante sa beauté naturelle. Il s’entiche d’elle et l’invite à venir à la Cour, tout en gardant son anonymat. S’en ouvrant à son amoureux, Colas qu’elle épousera sous peu, ce dernier la met en garde assez brutalement. Profitant de cette situation, le prince met en évidence, la duplicité de Colas afin d’entériner la venue de Ninette à la Cour. Elle cède devant les arguments fastueux qu’elle souhaite découvrir sans toutefois renoncer à son amour pour Colas.

Ninette attifée, apprêtée, habillée maquillée, reste dubitative devant le côté artificiel de sa toilette dans laquelle elle se sent engoncée. Instruite des usages sur le port de la voix et de la parole, il lui est enseigné de masquer sa pensée et de se dissimuler à l’aide de l’éventail derrière lequel elle peut voir, épier, se jouer des autres, voire éconduire les gêneurs en prétextant des vapeurs. Astolphe se fait connaître d’elle et tout en lui déclarant sa flamme, il sonde son état d’esprit sur cette Cour dont elle juge le côté plaisant mais reste réservée quant aux courtisans doux comme des agneaux ici et redoutés par les paysans par ailleurs. Enfin édifiée par la princesse Emilie d’être l’amante du prince, elle s’interroge sur le partage de deux cœurs (On dispose là de la situation du ménage, Paul, Mathilde, Arthur, dans cette scène et l’ariette remise par Arthur Rimbaud à Paul Verlaine dans une lettre). La dualité du prince s’exprime envers Emilie puisque son feu n’était qu’un jeu tout en se refusant à renvoyer Ninette. Colas parvient à la Cour et rencontre, toilettée, Ninette qu’il ne reconnaît pas dissimulée derrière son éventail et sa voix contrefaite ; pour le sonder, elle ne tarde pas à l’aguicher, et lui tombe dans ses rets. Ainsi parjurée, elle se dévoile.

Dans son appartement, Ninette confie à Emilie son offense et sa vengeance alors que cette dernière s’étonne encore de sa présence. Colas, caché sous la table mais aperçu par Ninette, elle reçoit Astolphe, tout en éteignant les bougies. Dans l’obscurité, le prince lui confie son feu et son martyr et déplore sa situation avec Emilie qu’il aime. Emilie s’approche, dit ses reproches au prince et déplore la perte de son amour. Mais le prince la rassure car leurs cœurs ne peuvent être séparés et comprend que Ninette a voulu donné une leçon, stratagème compris aussi par Colas. Tout est bien qui finit bien, prince et princesse, Colas et Ninette se retrouvent respectivement amoureux. Le fait du prince n’était qu’un caprice tout comme l’était celui de Ninette de céder aux chants des sirènes.

Le remarquable dans cette pièce ?

Le choix de Rimbaud pour cette pièce avec le mot « Caprice » et particulièrement de l’ariette en fin de la scène 8 de l’acte 2 pour attirer l’attention précisément sur cette scène (qui n’a pas échappé à Verlaine), n’est pas un hasard, la situation à trois est représentative de celle qu’il vit ainsi que le contexte Campagne-Nature / Cour-Paris.

Par ailleurs, on note un certain nombre de mots que l’on retrouvera plus tard dans les poésies de l’un ou de l’autre. Par exemple :

  • Acte I, scène I, Ninette incite Colas à rêver à leur ménage (jeune ménage) « Que le fruit de tes soins sera bientôt pour moi. / En rêvant à notre ménage ». On ne peut que penser au poème Jeune ménage que Rimbaud illustrera en juin 1872.
  • Ninette chante : « Les trésors n’ont pas / Plus d’appas. / Dans ce doux asile, / D’un destin tranquille / Gaîment nous suivons le cours … ». Paul Verlaine dans son poème Walcourt de juillet 1872, (Romances sans paroles, Paysages belges) écrit : « Briques et tuiles, / ô les charmants / Petits asiles / Pour les amants ! ». 
  • Acte II, scène VIII, sont en scène Emilie, la princesse, Astolphe, le prince et Ninette. Elle n’est pas s’en rappeler le ménage à trois que sont en train de constituer Mathilde, Paul et Arthur. Cela rappelle « la princesse », « la fée carotte » et le poème Birds in the night du même recueil et daté depuis Bruxelles. Londres, septembre-octobre 72.
  • Acte III, scène IV, où sont en scène Emilie, la princesse et Ninette, la villageoise ; la première tirade de Ninette est digne de Parade (Illuminations d’Arthur Rimbaud) avec la description des courtisans et courtisanes et encore grimace enragée, « Où la gaité n’est que grimace, / Où le plaisir n’est que du bruit » mais aussi de la Saison en enfer, « S’il ne tenait qu’à moi de prendre mon essor, / Je serais bien loin, je vous jure. / Quel pays ! quel chaos ! oh ! le bon sens murmure… » et encore le mot parade dans la tirade d’Emilie « Vous qui de l’honneur / A tout propos faites parade, / Vous osez… » Saison en enfer : « Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables »
  • Acte III, scène VII, Alstophe dit son martyre à Ninette « Vous me le demandez ? Ninette, je soupire : / C’est vous dire où tendent mes vœux. / Vous vous plaisez à causer mon martyre » ; Martyr que l’on retrouve dans le vocable de la lettre de Verlaine à Rimbaud sous la forme de « lettres martyriques »

Où Arthur pouvait-il se procurer des partitions, des pièces ? Les sources hypothétiques sont diverses, à l’opéra théâtre de Charleville, à la bibliothèque, dans une librairie, dans une revue à disposition chez sa mère, ou encore chez un musicien ! De toute évidence la remise de la partition comme de la pièce, prouve son intérêt pour la musique, sa connaissance du solfège et le déchiffrement d’une partition. Le travail poétique de cette période démontera cette motivation puisque des poèmes prennent l’allure de chanson comme Chanson de la plus haute tour et d’autres pièces où reviennent des refrains. Quant à Verlaine, on n’ignore pas les collaborations musicales qu’il voulut mettre en œuvre avec Charles de Sivry ou encore Vaucochard et fils 1er ou aussi Chanson d’Automne.

D’autres témoignages musicaux

Durant le premier trimestre de 1875, Arthur réside à Stuttgart et échange épistolairement avec Ernest Delahaye dans lequel apparaît à plusieurs reprises le nom de Wagner. Il est vrai que du 25 février au 5 mars de cette même année avait lieu la « Wagnerwoche » (semaine Wagner). On lit ainsi : « Je n’ai plus qu’une semaine de Wagner et je regrette cette [sic] argent payant de la haine, tout ce temps foutu à rien. […] Tout est assez inférieur ici – j’excèpe un : Riessling [sic]… » Le tout est illuminé de graffitis donnant une idée de la vie dans le Württemberg avec cette légende en allemand : « Wagner verdamnt in Ewigkeit ! » (Wagner damné pour l’éternité). Qu’est-ce à dire ? Il est vrai que sa musique pouvait être contestée ainsi cet article « Nietzche contre Wagner : les raisons d’une rupture. https://docs.school/philosophie-et-litterature/culture-generale-et-philosophie/dissertation/nietzsche-wagner-raisons-rupture-108241.html

Et il faut rappeler l’article « Rimbaud musicien » de Jean-Louis Backes (in Romantisme, 1982, n°36. Traditions et novations. pp.51-64) qui a perçu dans les Illuminations et particulièrement dans Soir historique dont il élabore l’exégèse à l’appui de Wagner, la présence musicale. http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1982_num_12_36_4604

Pour rejoindre la rue Saint Barthélémy, fort de sa connaissance de l’allemand, Arthur donnait des leçons de cette langue, au fils du propriétaire, Charles Lefèvre qui témoignait avoir vu Arthur tapoter sur la table tout en déchiffrant une partition musicale.

Enfin, Ernest Delahaye, en ce début 1876, arpentait avec Arthur, lors de ses congés d’enseignant à Rethel, la campagne ardennaise ; il se souvient que les deux amis entonnaient en chœur le couplet Les Cent vierges de Charles Lecocq (Paris 1832 + 1918), opéra-bouffe en trois actes de 1873.

Partition titrée Les Cent Vierges, vertigineux et exponentiel comme dans les poèmes de Rimbaud et ça confirme sa connaissance réelle de la musique.

La musique dans l’œuvre

Comme exposé dans l’article « Rimbaud et la couleur », la PNL, programmation neuro-linguistique donne le prédicat concernant le sens qui semble le plus développé chez une personne, le visuel est apparu l’essentiel, cependant les lignes ne sont pas aussi claires et parfois c’est un mélange de plusieurs sens. Concernant Rimbaud le prédicat relatif à la sonorité semble être le second sens le plus important. Ce sont les mots de vocabulaire et les expressions qui permettent ce classement. Aussi, ont été inventoriés les instruments de musique qui apparaissent dans le corpus, les termes musicaux et les autres sonorités. On les retrouvera dans le tableau ci-dessous.

tableaau recensement musical

De ce tableau, ont été extraits les instruments de musique présents dans l’œuvre et leur fréquence d’apparition selon les 3 moments forts de son travail de poète et le lexique faisant usage de termes proprement musicaux.

Les instruments de musique dans l’œuvre de Rimbaud

Pour composer ses poèmes ou ses proses, Rimbaud a recours à dix-huit instruments classés selon ce principe et cette présence

  • Instruments à cordes :
  • 1- Lyre 6
  • 2- Cithare 10
  • 3- Luth 1
  • 4- Guitare 1
  • 5- Piano 1
  • 6- Clavecin 1
  • -Instruments à vent
  • 1- Orgue 3
  • 2-Clairon 6
  • 3- Fifre 1
  • 4- Trombone 1
  • 5- Cor 1
  • 6-Syrinx 1
  • 7- Flûte 1
  • 8- Harmonica 1
  • -Instruments à percussion :
  • 1- Tambour 9
  • 2-Tam-Tam 1
  • 3- Cloche 1
  • -Instrument insolite
  • 1- Chœur de verres (ou glasharmonika) 1

Les poésies de 1870 à 1872 regroupent douze instruments, Une Saison en enfer est concernée par le tambour et les Illuminations font usage de huit instruments ; il est vrai qu’Un cœur sous une soutane truste quatre instruments dans un texte en prose assez long avec la Lyre, la cithare, le luth, le clairon qui sont des poncifs en matière de poésie. Le tambour et le clairon, très militaires ou mythologiques (trompette de la renommée pour le clairon) restent les instruments les plus fréquents dans le corpus, une œuvre au service de son combat qui inclut le changement dans la poésie pour changer la vie. Tout cela mérite que l’on claironne et tambourine pour se faire entendre et dans un pas de charge de quatre ans que fut la vie littéraire d’Arthur Rimbaud.

Lexique musical de Rimbaud

Andante : second mouvement d’une sonate, comme adverbe sert à indiquer un mouvement modéré

Trille : battement rapide et ininterrompu sur deux note voisines

Cavatine : pièce assez courte, plus brève que l’air, dans un opéra

Hosanna : acclamation religieuse utilisée dans les cérémonies, les processions. Hymne catholique chanté le jour des Rameaux

Hallali : cri de chasse qui annonce que la bête poursuivie est aux abois. Ce cri lui-même ou la sonnerie du cor qui le remplace

Romance : musique sur laquelle une telle pièce est chantée. Pièce poétique simple, assez populaire, sur un sujet sentimental et attendrissant

Soupir : silence correspondant à une noire, en musique ; signe indiquant ce silence

Barcarolles : pièce de musique vocale ou instrumentale sur un rythme berceur en trois temps. Chanson des gondoliers vénitiens

Eleison : invocation religieuse, kyrie eleison = seigneur, prends pitié

Cantique : chant d’action de grâce consacré à la gloire de Dieu ; chant religieux

Concert spirituel : concert de chants sacrés, musique et instrumental

Houri : femme qui a le blanc et le noir des yeux très tranchés

Hymne : chant, poème à la gloire de…cantique, psaume. Chant solennel en l’honneur de la patrie

Opéra : poème, ouvrage dramatique mis en musique, dépourvu de dialogue parlé

Rythme : caractère, élément harmonique essentiel qui distingue formellement la poésie de la prose et qui se fonde sur le retour imposé… mouvement général de la phrase.

Fanfare : air dans le mode majeur et d’un mouvement vif et rythmé, généralement exécuté par des trompettes, des cuivres. Orchestre de cuivres auxquels peut être adjoints des instruments de percussion. L’ensemble des musiciens de l’orchestre.

Accords : concert, fraternité, harmonie, union…association de plusieurs sons simultanés

Orphéon : école, société de chant choral ; fanfare

Bandes de musique : band en anglais, groupe musical

Harmonie : combinaison de sons perçus simultanément d’une manière agréable à l’oreille.

Opéra-comique : drame lyrique sans récitatif, composé d’airs chantés avec accompagnement orchestral, alternant parfois avec des dialogues parlés. (Compositeur et librettiste)

Chorale : société musicale qui exécute des œuvres vocales, des chœurs

Chœur : réunions de chanteurs

Etude : composition musicale écrite pour servir à exercer l’habileté de l’exécutant

Adagio : indication de mouvement lent, pièce musicale à exécuter dans ce tempo

Ritournelle : court motif instrumental répété avant chaque couplet d’une chanson, chaque reprise d’une danse ; air à couplets répétés ; refrain

Tarentelle : danse du sud de l’Italie sur un air au rythme très rapide

Chromatisme : caractère de ce qui est chromatique et qui procède par demi-tons consécutifs, formé par deux notes qui portent le même nom, mais dont l’une est altérée

Mélodie : succession de sons ordonnés de façon à constituer une forme, une structure perceptible et agréable. Composition musicale formée d’une suite de phrases ayant ce caractère. Air ou aria

Frou-frou : bruit léger produit par le frôlement ou le froissement d’une étoffe soyeuse

Jam-jam : pour la chanson, il était un petit navire qui n’avait jam, jam, jamais navigué…

Kiosque : abri circulaire destiné à recevoir les musiciens d’un concert public en plein air

Conque : coquille en spirale dont les tritons se servaient comme trompe (mythologie)

Wasserfall : mot allemand signifiant chute d’eau, cascade

Ce vocabulaire associé aux termesmusicaux et expressions musicales du tableau montre une richesse lexicale et l’abondance de termes confirme une connaissance musicale fort importante qui donne à son œuvre le côté sonore qui par ailleurs existe aussi à travers les assonances et les allitérations respectivement pour les sons et le rythme.

Enfin, on dispose d’un dessin d’Isabelle représentant son frère en train de jouer de la cithare. Nul ne peut mettre une date probante sur ce dessin mais force est de constater que c’est bien avec un instrument de musique qu’elle a cherché à mettre Arthur en valeur. Arthur s’il n’était pas un mélomane était néanmoins un amateur averti en matière de musique.

 

Arthur et son musée

Il y a belle lurette que l’écrivain ardennais Yanny Hureaux ravit les lecteurs de l’Ardennais avec sa chronique quotidienne, la bien nommée « Beuquette ». En architecture du pays, il s’agit de cet œil de bœuf placé au-dessus de l’évier qui permet de voir sans être vu.
La plume est alerte, truculente, généreuse, salée, poivrée, sucrée, la dérision délicate, satinée mais la pointe acérée pour les égratignés qui n’en redemandent pas. Quoique !… « Parlez-moi de moi y a que ça qui m’intéresse ! »
Chacun de ses billets, inlassablement, s’achève par un « yauque nem », traduisons : « C’est quelque chose, n’est-ce pas ! »
L’auteur a consacré des ouvrages au poète Arthur Rimbaud, né à Charleville, à travers Un Ardennais nommé Rimbaud, La nuée bleue/L’Ardennais, 2003 et Les Ardennes de Rimbaud, livre paru chez Didier Hatier, en 1991.
Les sources d’établissement de la « Beuquette » sont puisées « dans le cosmorama Arduan », Arthur et ses nombreux avatars en sont l’une d’elles. En voici donc un échantillon à propos de l’inauguration du musée Arthur Rimbaud de juin 2015 et de la suite ubuesque des travaux.

Dans le cocasse
Mes chers compatriotes , c’est derechef, moi, votre Arthur qui vous cause . L’inauguration de mon nouveau pied-à-terre de Charlestown, quelle histoire belge ! Nonante et une minutes de péroraisons! Heureux qu’outrée par ces discours fleuves, ma copine la Meuse n’ait pas envahi l’île du Vieux-Moulin où une foule d’invités silencieux et debout écoutaient les personnalités causer beaucoup d’elles et un peu de moi. En pontifiant, ce qu’elles ont pu en débiter des poncifs sous les frondaisons des grands arbres ! « La Culture fait taire les rivalités politiques » , » La poésie, rempart contre la violence  » and so on. Et tout ça pour emplir le vide sidéral et sidérant du chantier de mon nouveau musée interdit d’accès le jour solennel où il est inauguré ! Mais le négociant en armes, en peaux, en café que je fus, qui plus est fils cadet d’une maman paysanne près de ses sous, comprend sa ville natale . Nullement supérieurement idiote entre les petites villes de province, si elle n’a pas hésité à donner dans le cocasse , c’est pour une affaire de gros sous. L’ Union Européenne aurait refusé de lui signer un chèque de huit cent mille euros si l’inauguration s’était déroulée après le 1er juillet 2015. Cela dit, ce samedi 27 juin , le miracle s’est produit quand après la grand-messe des zoofficiels, la fête populaire voulue par mon pote Boris a battu joyeusement son plein dans Charlestown . Les enfants défilant dans les rues, le visage caché par la photo de Ma Pomme, j’en suis encore tout chose. Yauque, nem !(29.6.15)

Soyez rassurés !
Salut à vous, chers et prestigieux habitants de Charlestown ! C’est moi, maître Guignol qui vous cause. Suspendu au fil des jours glorieux qui jusqu’au 27 septembre élèvent votre ville au rang de capitale mondiale de la marionnette, je tiens à vous confier que je n’en veux pas au guignolesque chantier du nouveau musée Rimbaud de s’imaginer me faire plus encore que de l’ombre : du mal ! Pas question que je flanque des coups de bâton à son architecte. Tout au contraire, je le félicite d’offrir au New Rimbaud Museum de pouvoir faire aujourd’hui et demain son festival, et quel festival ! lors des deux journées nationales dites « du patrimoine ». D’une pierre, il va faire deux coups en célébrant de manière absolument fabuleuse les deux richesses patrimoniales de la ville : son Arthur et son festival mondial des théâtres de marionnettes. Aussi, moi, maître Guignol, vais-je ,aujourd’hui et demain, donner un spectacle dont je suis le concepteur, le réalisateur et l’acteur principal, pour ne pas dire, humilité oblige, « la vedette ». Il se déroulera dans la plus grande salle du New Rimbaud Museum, celle qui a pour nom « La Coquille Vide ». De petits comédiens de chiffons tiendront le rôle de Borisquetout, le maire de la ville, de Dédé Dorémi, son bras droit pour la Culture, du conservateur du musée, de l’architecte et, bien sûr de Rimbaud, baptisé pour l’occasion « Tuthur ». Je vais cogner dur sur la scène du castelet ! Soyez rassurés, tous les petits comédiens de chiffons porteront un casque de chantier. Yauque, nem ! (19.9.15)

Avec toute mon amitié à l’auteur de ces deux « beuquettes » qui fut mon professeur d’histoire et de géographie… à Rethel dans les Ardennes.

Le compagnonnage de Verlaine et Rimbaud – époque 1

« Le désordre des êtres est dans l’ordre des choses », Jacques Prévert.

Nous présentons la liaison entre Paul Verlaine et Arthur Rimbaud. Nous abordons les faits et les anecdotes connus par le biais des témoins et des biographes. Réduire la relation des deux poètes à une affaire homosexuelle serait une représentation sommaire : elle n’explique rien. Il s’agit bien plus de quelque chose qui à avoir avec la poésie. Cette poésie ouvrant sur un projet de vie  » Le roman de vivre à deux hommes ». Reste à savoir si ce projet a abouti!

La première époque se présente sur le laps de temps qui va de septembre 1871 à juin (jumphe, pour Arthur) 1872.

Mais pour introduire cette époque, voyons par la fin tragique la journée du 10 juillet 1873 qui reste dans les annales de la littérature française comme un fait divers marquant.

LE COUP DE FEU ECLATANT

Paul Verlaine et Arthur Rimbaud se querellent depuis la veille : Arthur persiste dans son idée de rejoindre Paris, Paul pense que cette présence parisienne ruinerait sa possible réconciliation avec son épouse Mathilde. Nous sommes à Bruxelles. C’est l’été, il fait une chaleur étouffante. Paul, de bonne heure, ce matin du 10 juillet 1872, a acheté un revolver et s’est enivré auprès des différents caboulots sur sa route. Après un déjeuner en tête à tête, Paul et Arthur sont de retour dans leur chambre d’hôtel « A la ville de Courtrai », à l’angle de la Grand Place. Paul ferme à clef la porte de la chambre, adosse une chaise au battant, s’assied à califourchon, sort son revolver « Tiens voilà pour toi, si tu pars ! » Debout à 3 mètres de lui, Arthur appuyé au mur ne bouge pas.
Pan ! Verlaine tire une fois et cette première balle atteint Rimbaud au poignet gauche. Pan ! Une seconde balle frappe le mur à 30 centimètres du plancher. Élisa Verlaine, sa mère, se précipite dans la chambre par la porte de communication et porte secours au blessé. Dégrisé, Verlaine s’écroule secoué de sanglots.
C’est la fin d’un compagnonnage poétique, un des faits divers singuliers de l’histoire de la littérature française.
La suite est connue : Verlaine sera condamné à deux ans de prison pour préméditation et qu’il effectuera à Mons.

De cette aventure sortiront des chefs d’œuvre de la poésie française : Derniers versRomances sans paroles  et  Une Saison en Enfer; sans compter  Crimen Amoris , écrit par Verlaine en prison, réplique involontaire de la Saison en Enfer: « Le plus beau d’entre tous les mauvais anges, qui a seize ans sous sa couronne de fleurs » ne peut-être que Rimbaud !

Comment Verlaine a-t-il rencontré « le mauvais ange », Arthur Rimbaud ? Quelle fut leur vie, leur influence sur l’élaboration de leur travail poétique et pourquoi cette issue dramatique ?

Pour cela, il convient de remonter le temps.

L’ANGE DE CHARLEVILLE

Dans sa lettre du 25 août 1870 à Georges Izambard, son professeur de rhétorique, Arthur Rimbaud
écrit : « …J’ai les Fêtes galantes de Paul Verlaine, un joli in-12 écu. C’est fort bizarre, très drôle ; mais vraiment c’est adorable. Parfois de fortes licences : ainsi : « Et la tigresse épou/vantable d’Hyrcanie » est un vers de ce volume » du  poème Dans La Grotte. Il avait bien remarqué la césure au milieu du mot. Mais dans ce recueil, on peut remarquer d’autres similitudes comme par exemple dans le sonnet  La rage des Césars  et   L’Allée. En lecteur attentif, Rimbaud a goûté le plaisir du déchiffrement formel et saisi l’intérêt d’un tel rapprochement et la couleur des rimes « ries »

Paul Verlaine en 1872

Paul Verlaine en 1872

Après sa modeste participation à La Commune de Paris, Verlaine, vingt sept ans, quitte son poste de fonctionnaire pour éviter des représailles. Il passe des vacances à Fampoux, Pas-de-Calais, berceau maternel, avec sa femme, dix huit ans, Mathilde Mauté de Fleurville, épousée le 11 août 1870, en pleine guerre contre la Prusse. De retour à Paris, en août 1871, deux lettres signées d’un inconnu, Arthur Rimbaud, l’attendent chez son éditeur. Un mot de recommandation de Paul Auguste Bretagne qu’il a connu comme contrôleur des contributions auprès des sucreries à Fampoux, accompagne le premier courrier ainsi que des poèmes : Les effarés, Le cœur volé, Les douaniers, Les assis, Accroupissements.

Il est ambitieux et désargenté « J’ai fait le projet d’un grand poème et je ne peux travailler à Charleville (« supérieurement idiote entre toutes les petites villes de province ») . Je suis empêché de venir à Paris, étant sans ressources.». Et sa mère, « la bouche d’ombre », « aussi inflexible que soixante treize administrations à casquettes de plomb », lui octroie gracieusement dix centimes pour payer sa chaise à l’église tous les dimanches.

Impatient, Arthur a envoyé une seconde lettre avec trois poèmes : Mes petites amoureuses, Paris se repeuple, Les premières communions. La poésie le dévore vivant. En dehors de Paris, point de salut. Il supplie Verlaine qu’il admire de lui offrir l’hospitalité.

Paul apprécie la force, la hargne, la noirceur et la tendresse. Il prend conscience d’une découverte de première importance.

Il soumet les vers à l’appréciation de Léon Valade, Charles Cros, Philippe Burty, Albert Mérat, Ernest d’Hervilly, ses camarades poètes. Ils reconnaissent le talent, la hardiesse et la fulgurante beauté. Il lui répond : « Vous êtes prodigieusement armé en guerre », « J’ai comme un relent de votre lycanthropie ».

Arthur reçoit une lettre avec un mandat pour son billet de train et un court message : « Venez, venez, chère âme…on vous désire, on vous attend ! »

Paul Verlaine et Charles Cros attendent Arthur Rimbaud à la gare de Strasbourg (Gare de l’Est), le manquent et s’en retournent rue Nicolet, résidence de la famille Mauté de Fleurville (sa belle famille).
Qu’elle n’est pas leur surprise de le voir installé au salon entre Mathilde et sa mère ; surpris d’autant plus qu’il ne s’attendait à voir un si jeune garçon, il n’a pas dix sept ans.

Mathilde Mauté de Fleurville

Mathilde Mauté de Fleurville

Voyons comment Mathilde le décrit : « C’était un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. Il avait l’aspect d’un jeune potache ayant grandi trop vite, car son pantalon écourté laissait voir des chaussettes de coton bleu tricotées par les soins maternels » « Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de la timidité. Il était sans bagage, pas même une valise, ni linge, ni vêtements autre que ceux qu’il avait sur lui ».

Et pour cause, avait-il alerté,  de son départ, »la mère Rimb » ? Son seul viatique, c’est Le Bateau Ivre, composé pour la circonstance et avec lequel il a prévu de faire la conquête des milieux littéraires parisiens.
Il est peu loquace et répond par monosyllabes. Il se dérobe aux questions de Verlaine et Cros. Il disait à son ami Ernest Delahaye, la veille de son départ : « Qu’est-ce que je vais faire là-bas?… Je ne sais pas me tenir, je ne sais pas parlé…Oh! Pour la pensée, je ne crains personne… »

Arthur Rimbaud dans les années 1870

L’ordonnancement bourgeois du repas l’a certainement décontenancé ou bien en a-t-il pris la mesure?

Il prend congé de ses hôtes par un « Je suis fatigué, bonsoir ».

Les jours suivants, Paul l’entraîne chez ses amis écrivains, chez son éditeur, dans de nombreux cafés ; il se laisse apprivoiser et explique sa mère, son père, son frère, ses sœurs, sa formation religieuse, « Je suis esclave de mon baptême et de ma sale éducation d’enfance », sa solide formation classique, ses fugues à Paris, dans les Ardennes, à Douai, la Commune, les assauts lubriques des communards éméchés à la caserne de Babylone. Il dit sa détestation des formes exécrables et anciennes de la poésie. Tout pèse sur Rimbaud: la blessure secrète laissée en lui par la séparation de ses parents.
Pour sûr que les deux poètes échangent sur la poésie ; Paul a déjà à son actif :  Les Poèmes saturniens, Les Fêtes galantes, La Bonne Chanson » afin de chanter son amour pour Mathilde qu’il aime sincèrement. Mallarmé reconnaît dès les Poèmes saturniens l’effort conscient de Verlaine vers la sensation rendue, cette traduction immédiate du senti qu’exigera un jour Rimbaud.

Arthur expose à Verlaine ce qu’il veut faire et sa théorie de la voyance qu’il annoncé à Izambard et Demeny (lettres des 13 et 15 mai 1871). « Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant..Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète.. » « Je est un autre » Rimbaud est conscient de son dualisme profond,« Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant..Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète.. » « Je est un autre » Rimbaud est conscient de son dualisme profond, de son dédoublement perpétuel.
Lettre à Paul Demeny 15 mai 1871 « La nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat et Paul Verlaine, un vrai poète ».

Jamais Paul Verlaine, dans ses écrits sur Rimbaud, ne fera allusion à la théorie de la poésie par la voyance.
Nulle théorie chez Verlaine ne préexiste dans son art poétique. C’est un rêve éveillé, un regard vierge et neuf que la critique de son temps a été incapable de porter sur lui. Verlaine est attendri par l’adolescent, il ressent une attirance pour le jeune garçon. Arthur symbolise la poésie, l’indépendance, la pureté, la force créatrice et la joie. Il lui a promis la liberté libre. Campé au fond d’un café devant la fée verte, il oublie son mariage, sa femme enceinte qu’il va retrouver ce soir dans son lit. Il déteste tout ce que représente cette génitrice aux flancs généreux. Et Paul , de boire et de se saouler à l’absinthe ( l’absomphe) dont il sait qu’elle le rend violent et brutal.

LE ZANETTO

Ainsi, s’est-il aussi présenté à Verlaine, « moins gênant qu’un Zanetto », ce jeune bohémien, personnage de la pièce de François Coppée, Le Passant.

Verlaine est satisfait de son parrainage de ce jeune poète qu’il emmène fin septembre au dîner des « vilains bonshommes » ainsi sont surnommés par le chroniqueur Victor Cochinet, dans le Nain Jaune, les parnassiens ayant applaudis bruyamment  Le passant .
Il y a là environ une trentaine de convives : Verlaine, Valade, d’Hervilly, de Banville, Maître, Jules Soury …Au dessert, Rimbaud lit « Le bateau ivre » écrit pour conquérir les milieux littéraires parisiens.

Le bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux- Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans le clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

…Ainsi 25 strophes – Arthur Rimbaud

« C’est Jésus au milieu des docteurs » dira d’Hervilly. « C’est un génie qui se lève » pour Léon Valade. L’assemblée est stupéfaite par les propos de cet enfant avec la maturité d’esprit. Il est écouté avec ahurissement et crainte : que signifient ces images qui virevoltent superbes, incohérentes jusqu’à donner le tournis ? Mais le bateau ivre ne redoute pas plus les déserts de la mer que Rimbaud ne redoute les déserts de l’amour.

Arthur Rimbaud par Carjat

Arthur Rimbaud par Carjat

Le 8 octobre, Verlaine l’emmène à l’atelier du photographe d’Étienne Carjat. Il réalise de lui le portrait le plus célèbre . Sa mutation physique après son arrivée à Paris est visible. A-t-on besoin de décrire cette belle gueule d’ange : les yeux bleus, le regard porté dans le lointain donne le sentiment de l’inspiration avec ce bel éclairage qui le valorise pleinement.

Mais le comportement de la petite crasse (autre qualificatif que s’est donné Arthur) désespère les Mauté : vol de crucifix, mutilation, manque d’hygiène, culture de poux, il s’étend sur le perron pour prendre le soleil ; tout cela épouvante et gêne le confort bourgeois. il est prié d’aller voir ailleurs.

Paul va demander à ses amis d’héberger Arthur. Il sera logé chez Cros, Cabaner, Théodore de Banville, Forain, mais Arthur se comporte toujours avec malveillance chez ces logeurs de fortune : là déféquant dans un vase, là déchirant les pages d’une revue de poèmes de son logeur pour s’en servir comme papier hygiénique, le manque d’hygiène, les poux…)

Le comportement de Paul va désespérer Mathilde.
Paul rentre de plus en plus tard et tard le soir, il affiche un attendrissement de façade. Il rentre parfois ivre. Ainsi, cette scène de violence où Verlaine décrit à Mathilde comment Arthur à Charleville empruntait des recueils, les remettait en place ou les vendait. Mathilde exprime l’indélicatesse d’Arthur ! Furieux Verlaine pousse sa jeune femme enceinte hors du lit brutalement, huit jours plus tard, elle accouche de Georges, le 3O octobre 1871.
Parviennent aux oreilles de Mathilde, l’attitude de Paul et d’Arthur au foyer de l’Odéon. Ainsi dans le « Peuple souverain » Edmond Lepelletier (le meilleur ami de Paul Verlaine et qui le restera toujours) signe un billet sur la conduite de Paul et d’Arthur le 16 novembre.
Lepelletier dit de Rimbaud que c’est un voyou malfaisant, pervers et ingrat.
Par fanfaronnade, ils se comportent comme s’ils étaient amants. Le sont-ils ? « Tout le parnasse était au complet, circulant et devisant sous l’oeil de son éditeur Alphones Lemerre. On remarquait çà et là, le blond Catulle Mendes donnant le bras au flave Mérat. Léon Valade, Dierx, Henri Houssaye causaient çà et là. Le poète saturnien, Paul Verlaine donnait le bras à une charmante personne, Mademoiselle Rimbaut (sic). En somme, excellente soiére pour l’Odéon. »

Mathilde découvre aussi qu’en 6 semaines Paul aurait dépensé 2000 francs pour subvenir au besoin d’Arthur !
Que d’interrogations commencent à germer dans la tête de la jeune maman !!!

Frontispice de l'Album Zutique

Frontispice de l’Album Zutique

C’est au cercle zutique (pour zut aux conventions) ouvert par Charles Cros  à l’Hôtel des Étrangers, boulevard St Michel,  en octobre que les deux poètes vont pouvoir faire valoir leur contribution dans l’album zutique.
Il signent ensemble « L’idole ou le sonnet du trou du cul » et bien d’autres pastiches parmi les 20 membres que comptent le cercle.

Album zutique – Paul Verlaine et Arthur Rimbaud

L’Idole
Sonnet du Trou du Cul

Obscur et froncé comme un œillet
Il respire, humblement tapi parmi la mousse
Humide encor d’amour qui suit la fuite douce
Des fesses blanches jusqu’au cœur de son ourlet.

Des filaments pareils à des larmes de lait
On t pleuré, sous le vent cruel qui les repousse,
A travers de petits caillots de marne rousse
Pour s’aller perdre où la pente les appelait.

Mon rêve s’aboucha souvent à sa ventouse ;
Mon âme, du coït matériel jalouse,
En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.

C’est l’olive pâmée, et la flûte câline ;
C’est le tube où descend la céleste praline :
Chanaan féminin dans les moiteurs enclos !

Albert Mérat

P.V. – A.R.

Cabaner, le musicien, apprit à Rimbaud le piano et a probablement inspiré à cette époque le sonnet des voyelles.
Rimbaud y trouve un logement jusqu’en décembre 1871, date de fermeture du cercle zutique pour faute de financement et y fait l’expérience de la consommation de haschisch.

L’apport du cercle est conséquent, c’est le rejet définitif du Parnasse et de ses règles pour les deux poètes.

Dessin de Luque

Dessin de Luque

Voyelles, Arthur Rimbaud

Voyelles, Arthur Rimbaud

Le cercle fermé, Verlaine lui trouve un logement rue Campagne 1ère, s’y installe aussi Jean-Louis Forain, caricaturiste originaire de Reims. Pour ce loyer Verlaine vend des livres de sa bibliothèque et emprunte une somme à sa mère.
Verlaine qui n’a plus de travail depuis qu’il a quitté son poste d’expéditionnaire à l’Hôtel de ville de Paris après les événements de la Commune de Paris auxquels il a été mêlé est à cours d’argent. Il se rend chez le notaire de Paliseul en Belgique pour récupérer 6660 francs sur la succession de sa tante Louise Grandjean. Passant par Charleville, il rencontre 2 amis de Rimbaud, Ernest Delahaye et Bretagne. Il visite le champ de bataille de Sedan et gagne Paliseul. A noël, il réveillonne copieusement chez le bourgmestre Pérot puis rejoint Paris.

Stéphanie Élisa, la mère de Verlaine, et Mathilde décident qu’un travail régulier peut amender la conduite de Paul : il gagnerait de l’argent, se remettrait à écrire car depuis « sa liberté », il n’a pas aligner deux vers. Il refuse même de travailler.

LE COIN DE TABLE

Le Coin de Table de Fantin Latour

Le Coin de Table de Fantin Latour

Début janvier 1872, Verlaine et Rimbaud posent à l’atelier de Fantin Latour pour le Coin de table (2,25 m x 1,56 m) qui veut évoquer le dîner des vilains bonshommes qui sera déposé pour le salon dès le 23 mars. Le tableau sera exposé à la galerie Durand Ruel qui l’achète en novembre 1872.
Sont sur le tableau :
-Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Pierre Elzéar (chapeau haut de forme), Émile Blémont (place centrale), Jean Aicard, Léon Valade (bras croisés), Ernest d’Hervilly (le fumeur), Camille Pelletan (à côté du pot de fleurs), le pot de fleurs remplace Mérat qui a refusé de poser avec Rimbaud.

Prenant prétexte de plusieurs poses à la lumière électrique, Verlaine rentre tard. Le 13 janvier, il doit se contenter d’un repas froid et se venge en jetant le petit Georges contre le mur qui retombe sur le lit. Paul, honteux se réfugie chez sa mère.
Mathilde et son bébé se réfugient à Périgueux. Paul, dans une lettre lui demande son pardon et son retour. La condition du retour : Paul doit cesser toute relation avec Rimbaud, ne plus lui procurer de l’argent, ne plus fréquenter les cabarets .

Au dîner de Vilains bonshommes du 2 mars, le Zanetto se fait encore remarquer par des «  merde, merde et merde » à propos d’ un poème déclamé par Auguste Creissels. Une altercation s’en suit avec Carjat au cours de laquelle Rimbaud le blesse à la main à l’aide d’une canne épée.
L’incident marginalise Rimbaud, il est devenu indésirable. Verlaine est prié de venir seul à l’avenir et la question des raisons pour lesquelles il entretient ce vaurien se posent !
La petite crasse s’est fait une réputation d’arrogant, de malveillant et d ‘égoïste.

Rimbaud et Verlaine passent ce que ce dernier appelle des « nuits d’Hercule »
Lepelletier a toujours défendu la pureté des amitiés masculines de Verlaine dont il attestait le caractère platonique. L’intimité de Verlaine et Rimbaud : juste de l’intellectualité et de la commensalité.
Izambard, Delahaye, Lepelletier, Perquin ne croit pas à leur homosexualité.
Pour d’autres, elle ne fait aucun doute.

Le poète et la muse

La chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules,
Ô pleine de jour sale et de bruits d’araignées ?
La chambre, as-tu gardé leurs formes désignées
Par ces crasses au mur et par quelles virgules ?

Ah fi ! Pourtant, chambre en garni qui te recules
En ce sec jeu d’optique aux mines renfrognées
Du souvenir de trop de choses destinées,
Comme ils ont donc regret aux nuits, aux nuits d’Hercules ?

Qu’on l’entende comme on voudra, ce n’est pas ça :
Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens.
Je vous dis que ce n’est pas ce que l’on pensa.

Seule, ô chambre qui fuis en cônes affligeants,
Seule, tu sais ! mais sans doute combien de nuits
De noce auront dévirginé leurs nuits depuis !

                                   (Jadis et Naguère) Paul Verlaine

Mathilde annonce à Paul la demande de Monsieur Mauté, son père, en séparation de corps et de biens.
Vitalie Rimbaud reçoit une lettre anonyme à propos du comportement de son fils et exige son retour. Début mars, Rimbaud doit s’exiler à Charleville.
Verlaine et Rimbaud conviennent du départ et du retour quand tout sera apaisé.
Mathilde est de retour, à Paris le 15 mars et Verlaine reprend la vie bourgeoise. Il prend de bonnes résolutions. On le voit au théâtre avec son épouse et il consent à prendre un emploi à la compagnie d’assurance la Lloyd belge.

LE JEUNE MENAGE

Mais Paul souffre de l’absence d’Arthur et des joies intellectuelles. Arthur s’ennuie à Charleville.  C’est un échange de missives « martyriques » et de travaux poétiques, de prières.
Le 2 avril, le petit garçon écrit au grand garçon depuis la Closerie des Lilas.
Et  quand commenceront-ils ce chemin de croix, précurseur du 7 juillet 1872 ? ou bien serait-ce le langage codé et métaphorique pour désigner leur pratique sexuelle. Langage codé : jumphe, explanade, Rimbe, le vénéré prêtre, le chemin de croix…

Lettre de Paul Verlaine à Arthur Rimbaud

Paris, le 2 avril 1872

Du café de la Closerie des Lilas.

Bon ami,

C’est charmant, l’Ariette oubliée, paroles et musique ! Je me la suis fait déchiffrer et chanter ! Merci de ce délicat envoi ! Quant aux envois dont tu ma parles, fais-les par la poste, toujours à Batignolles, rue Lécluse. Auparavant, informe-toi des prix de port, et si les sommes te manquent, préviens-moi, et je te les enverrai par timbres ou mandats (à Bretagne). Je m’occuperai très activement du bazardage et ferai de l’argent – envoi à toi, ou gardage pour toi à notre revoir – ce que tu voudras m’indiquer.
Et merci pour ta bonne lettre ! Le « petit garçon » accepte la juste fessée, l’ « ami des crapauds » retire tout, – et n’ayant jamais abandonné ton martyre, y pense, si possible – avec plus de ferveur et de joie encore, sais-tu bien, Rimbe.
C’est ça, aime-moi, protège et donne confiance. Étant très faible, j’ai très besoin de bontés. Et de même que je ne t’emmiellerai plus avec mes petitgarçonnades, aussi n’emmerderai-je plus notre vénéré Prêtre de tout ça, – et promets-lui pour bientissimot une vrai lettre, avec dessins et autres belles goguenettes.
Tu as dû depuis d’ailleurs recevoir ma lettre sur pelure rose, et probablement m’y répondre. Demain j’irai à ma poste restante habituelle chercher ta missive probable et y répondrai…Mais quand diable commencerons-nous ce chemin de croix, – hein ?
Gavroche et moi nous sommes occupés aujourd’hui de ton déménagement. Tes frusques, gravures et moindres meubles sont en sécurité. En outre, tu es locataire rue Campe jusqu’au huit. Je me suis réservé, – jusqu’à ton retour, – 2 gougnottes à la sanguine que je destine à remplacer dans son cadre noir le Camaïeu du docteur. Enfin, on s’occupe de toi, on te désire. A bientôt, – pour nous, – soit ici, soit ailleurs.
Et l’on est tous tiens.

P.V.
Toujours même adresse.

Merde à Mérat – Chanal – Périn, Guérin ! Et Laure ! Feu Carjat t’accolle !

Parle-moi de Favart, en effet.
Gavroche va t’écrire ex imo.

Le mois d’avril 1872 arrivait à son terme. A Rimbaud qui se morfondait à Charleville et le pressait de le faire revenir à paris, Verlaine recommandait de patienter encore. Il savait que le replâtrage de son mariage était encore fragile.

Lettre de Paul Verlaine à Arthur Rimbaud

Paris, avril 1872

Rimbaud,

Merci pour ta lettre et hosannah pour ta « prière ».
Certes, nous nous reverrons ! Quand ? – Attendre un peu ! Nécessités dures ! Opportunités roides ! – Soit ! Et merde pour les unes comme merde pour les autres. Et comme merde pour Moi ! – et pour Toi !
Mais m’envoyer tes vers »mauvais » (!!!!), tes prières (!!!!), – enfin m’être simpiternellement communicatif, – en attendant mieux, après mon ménage retapé. – Et m’écrire, vite, – par Bretagne, – soit de Charleville, soit de Nancy, Meurthe. M. Auguste B Argent et billet en poche, Arthur débarque à Paris, le samedi 4 mai à 7 heures, à l’insu de Mathilde et de sa famille.(lecture de lettre PV mai 1872) Il loge rue Monsieur Le Prince à l’hôtel d’Orient, Verlaine le retrouve tous les soirs. Les caresses sont remplacées par de farouches chevauchements.retagne, rue Ravinelle, n° 11, onze.
Et ne jamais te croire lâché par moi. – Remenber ! Memento !

Ton
P.V.

Et m’écrire bientôt ! Et m’envoyer tes vers anciens et tes prières nouvelles. – N’est-ce pas Rimbaud ?

Lettre de Paul Verlaine à Arthur Rimbaud

Paris, mai 1872

Cher Rimbe bien gentil, je t’accuse réception du crédit sollicité et accordé, avec mille grâces, et (je suis follement heureux d’en être presque sûr) sans remise cette fois. Donc à samedi, vers 7 heures toujours, n’est-ce pas ? – D’ailleurs, avoir marge, et moi envoyer sous en temps opportun.
En attendant, toutes lettres martyriques chez ma mère, toutes lettres touchant les revoir, prudences, etc…, chez M.L.Forain, 17, Quai d’Anjou, Hôtel Lauzun, Paris, Seine (pr M.P. Verlaine).
Demain, j’espère pouvoir te dire qu’enfin j’ai l’Emploi (secrétaire d’assurances).
Pas vu Gavroche hier bien que rendez-vous. Je t’écris ceci au Cluny (3 heures), en l’attendant. Nous manigançons contre quelqu’un que tu sauras de badines vinginces. Dès ton retour, pour peu que ça puisse t’amuser, auront lieu des choses tigresques. Il s’agit d’un monsieur qui n’a pas été sans influence dans tes 3 mois d’Ardennes et mes 6 mois de merde. Tu verras, quoi !
Chez Gavroche écris-moi et me renseigne sur mes devoirs, la vie que tu entends que nous menions, les joies, affres, hypocrisies, cynismes, qu’il va falloir : moi tout tien, tout toi, – le savoir ! – Ceci chez Gavroche.
Chez ma mère tes lettres martyriques, sans allusion aucune à aucun revoir.
Dernière recommandation : dès ton retour, m’empoigner de suite, de façon à ce qu’aucun secouïsme, – et tu le pourras si bien !
Prudence :
faire en sorte , au moins quelque temps, d’être moins terrible d’aspect qu’avant : linge, cirage, peignage, petites mines : ceci nécessaire si toi entrer dans projets tigresques : moi d’ailleurs lingère, brosseur, etc. (si tu veux).
(Lesquels projets d’ailleurs, toi y entrant, nous seront utiles, parce que « quelqu’un de très grand à Madrid » y intéressée, – d’où security very good!).
Maintenant, salut, revoir, joie, attente de lettres, attente de Toi. – Moi avoir 2 fois cette nuit rêvé : Toi, martyriseur d’enfant, – Toi tout goldez. Drôle, n’est-ce pas, Rimbe !
Avant de fermer ceci j’attends Gavroche. Viendra-t-il ? – ou lâcherait-il ? ( – à dans quelques minutes ! -)

4 heures après-midi.

Gavroche venu, repar’ d’hon’ gîtes sûrs. Il t’écrira.

Ton vieux.
P.V.

M’écrire tout le temps de tes Ardennes
t’écrire tout celui de ma merde.
Pourquoi pas merde à H. Regnault ?

Argent et billet en poche, Arthur débarque à Paris, le samedi 4 mai à 7 heures, à l’insu de Mathilde et de sa famille. Il loge rue Monsieur Le Prince à l’hôtel d’Orient, Verlaine le retrouve tous les soirs. Les caresses sont remplacées par de farouches chevauchements.

« Quel ange dure ainsi me bourre

Entre les épaules tandis

Que je m’envoie au paradis?

Tout me voici, voici tout moi?

Vers toi je rampe encore indigne

Monte sur les reins et trépigne; »

Rimbaud se plaint devant Maurice Rollinat : « Je suis tué! Je suis mort ». « Il m’a enculé toute la nuit » (journal de Goncourt).

Un incident marque le 9 mai : Verlaine rentre chez lui les vêtements couverts de sang avec de larges coupures au poignet, des plaises sur les cuisses. Il explique ces estafilades comme des blessures produites lors d’un maniement d’armes. Et ce n’est pas sans laisser quelques soupçons !

Pour Rimbaud, la séparation forcée a donné naissance à des poésies dans lesquelles les fêtes sont glorifiées, Fêtes de la Faim, Comédie de la Soif, Fêtes de la Patience. La composition des poèmes est nouvelle avec l’abandon de la rime et la présence d’assonances. Les poèmes expriment la solitude, Verlaine n’y a pas de place.

Le poème Larme de mai 1872, Rimbaud utilise l’hendécasyllabe, onze pieds, rare dans la poésie français et Verlaine, au même moment, en fait de même pour les ariettes oubliées IV. Ce choix ne peut être que concerté.

Vers de 11 pieds chez Rimbaud et Verlaine

Larme
Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Je buvais, accroupi dans quelque bruyère
Entouré de tendres bois de noisetiers,
Par un brouillard d’après-midi tiède et vert.

mai 1872 – A.R

Ariettes oubliées IV
(18 mai au 29 juin 1872)

De la douceur, de la douceur, de la douceur.
Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses :
De cette façon nous serons bien heureuses
Et si notre vie a des instants moroses,
Du moins nous serons, n’est-ce pas ? deux pleureuses.

PV

En Jumphe 1872, La petite chatte blonde, Rimbaud et la petite chatte brune, Forain retrouvent Verlaine au café après son travail à la Llyod belge.
Paul se remet à boire et violente son épouse. Un soir, il tente de mettre le feu à ses cheveux, on découvrira une bosse au front, une lèvre fendue ; lors d’un dîner chez sa mère Élisa, il menace Mathilde d’un couteau.

A l’hôtel de Cluny où il a loué une chambre pour Rimbaud, vers le 22 juin, Verlaine ne rentre pas de la nuit. Mathilde apprend alors le retour de Rimbaud.

La lettre d’Arthur Rimbaud à son ami Ernest Delahaye, nous renseigne sur sa vie et ses changements de logement.

Parmerdre, Jumphe 1872

Paris, juin 1872

Rimbaud attise Verlaine qui reste dans son milieu conformiste, au bureau, en famille.
Verlaine tente de tenir la balance égale entre sa femme et son amant.

Verlaine s’étonne de la nouvelle manière qu’à Rimbaud de versifier, son art poétique s’écarte sensiblement de celui de Verlaine même de ce qui sera sa forme la plus avancée dans l’art poétique dans Jadis et naguère.

Sources:

– biographie de Verlaine, d’Henri Troyat – biographie de Verlaine, de Pierre Petitfils – biographie de Rimbaud, de Jean-Jacques Lefrère – biographie de Rimbaud de Jean-Luc Steinmetz – Rimbaud, oeuvres complètes de Pierre Brunel – Fêtes Galantes, Romances sans parole précédé de Poèmes saturniens, Paul Verlaine – Les lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Jean-Marie Carré – Rimbaud, l’artiste et l’être moral, d’Ernest Delahaye

Arthur Rimbaud et sa fugue d’octobre 1870

Arthur Rimbaud dans les années 1870

Arthur Rimbaud, 16 ans

Arthur Rimbaud naît à Charleville (aujourd’hui Charleville Mézières – Ardennes), le 20 octobre 1854 et décède à l’hôpital de la Conception à Marseille, le 10 novembre 1891, il avait 37 ans. Il se retire de la littérature à 20 ans.

Le contexte politique et historique de 1870 est animé par la guerre entre la France et la Prusse. Le 19 juillet 1870, c’est la déclaration de la guerre de la France à la Prusse. L’objet en était la succession au trône d’Espagne. La France avait refusé la candidature de Léopold de Hohenzollern. Bismarck avait donné un sens outrageux au contenu de la dépêche d’Ems dans laquelle Guillaume 1er aurait refusé de recevoir une seconde fois l’ambassadeur de France. Face à l’affront, Napoléon III aidé en cela par des hommes politiques extrémistes met en oeuvre la guerre entre les deux pays.

Le 2 août, une escarmouche à Sarrebruck tourne à l’avantage de l’Armée Française en présence de l’Empereur Napoléon III et de son fils. Puis, ce sera une succession de défaites : Wissembourg, Reichshoffen, Forbach, St Privat (Gravelotte) le 18 août qui contraint Bazaine se retrancher dans Metz en attendant la jonction entre son Armée du Rhin et l’Armée de Châlons avec à sa tête Napoléon III. Ce dernier, cerné par les Prussiens à Sedan, capitule le 2 septembre ; fait prisonnier, il est exilé en captivité à Wilhelmhoehe (à côté de Kassel, en Allemagne). Le 4 septembre, la IIIè République est proclamée à Paris.

Le 6 août 1870, Arthur reçoit 7 premiers prix à la fin de son année de rhétorique (première), au collège de Charleville.
Dès juillet 1870, Arthur Rimbaud avait montré son aversion contre cette guerre et son peu de patriotisme. Il n’avait

Le 7 octobre, depuis Charleville, en train, il prend la direction des Ardennes Belges pour trois semaines de bonheur. Sa poésie, satirique, se fait alors tout en émotion. Il gagne Fumay, cité ardoisière, à trente kilomètres de Charlestown et compose durant ce trajet Rêvé Pour l’hiver, manuscrit sur lequel il annote « En wagon, le 7 octobre 1870 ».

Rêvé pour l’hiver

A***Elle

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose

Avec des coussins bleus.

Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose

Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’oeil, pour ne point voir, par la glace,

Grimacer les ombres des soirs,

Ces monstruosités hargneuses, populace

De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…

Un petit baiser, comme une folle araignée,

Te courra par le cou..;

Et tu me diras : « Cherche! », en inclinant la tête,

– Et nous prendrons du temps à trouver cette bête

– Qui voyage beaucoup…

En Wagon, le 7 octobre 70.

Tout d’abord, la dédicace : A***Elle. Qui est cette mystérieuse Elle ? Une demoiselle qui voyageait dans le même compartiment ? ou l’inspiratrice de Roman ou encore de Première soirée ? On ne le saura jamais.

Le sonnet adopte une disposition originale hétéro métrique à l’aide d’une alternance d’alexandrins, d’hexasyllabes et d’octosyllabes, qui est unique dans l’œuvre d’Arthur Rimbaud. Il l’a peut-être voulu ainsi de manière à traduire un désordre propre au rêve.

Dans le wagon, se niche un rêve d’amours adolescentes.
Ce rêve oscille entre la quiétude et l’inquiétude : la quiétude dans le premier quatrain, le bien être et l’amour et l’inquiétude dans le second quatrain, avec des menaces comme démons et loups noirs.

Le baiser et la petit bête (incarnée par une araignée) rappellent Roman : « On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans… » « On divague ; on sent aux lèvres un baiser » « Qui palpite là, comme une petite bête ».

On note un équilibre parfait entre nomadisme et bonheur de sédentarité. Cet équilibre hantera encore, 20 ans plus tard, Rimbaud au Harar ; ainsi, il écrit à sa mère : « Pourrais-je venir me marier chez vous » « Mais je ne pourrais consentir à me fixer chez vous ».Vivre cette ambivalence était le sort de Rimbaud.

Station à Fumay

Arrivé à Fumay, vers cinq du soir, au café rue de l’Hobette, Arthur est accueilli par son camarade de classe Léon Billuart. Il y dîne et y dort. L’imposant buffet que conserve la famille Billuart encore aujourd’hui, inspire notre fugueur et il écrit et décrit Le Buffet.

Le Buffet

C’est un large buffet sculpté; le chêne sombre,

Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens;

Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre

Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,

De linges odorants et jaunes, de chiffons

De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,

De fichus de grand-mère où sont peints des griffons;

– C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches

De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

– Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,

Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis

Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

Octobre 70

Arthur Rimbaud se montre sensible à un reliquaire familial ; c’est un moment de bien être.

Les mots « sombre », « large », « ouvert », « parfums engageants » laissent deviner les deux autres sonnets à venir, Le Cabaret Vert et La Maline. Le buffet est imprégné du passé et sa profondeur augmente son espace. Arthur fait l’aveu, ici, de son manque de passé et d’espace.
La poésie est tournée vers le futur : le buffet est ouvert, « quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires ». En cela, il y a une opposition avec l’armoire des Étrennes des Orphelins qui elle renferme des mystères…entre ses flancs.

Apparente simplicité, vocabulaire, progression des idées, jeu de répétitions, glissement de la description à la suggestion qui lui vaut une place de choix dans les manuels scolaires.

Fumay >>>Vireux >>> Givet >>> Charleroi

Le lendemain, Arthur, muni de chocolat et d’argent, part vers onze heures et passe par Vireux pour visiter son camarade Arthur Binard qui le restaure d’un repas. Puis il gagne, à dix kilomètres, Givet, la terrifiante forteresse de Charles Quint et de Vauban. Il passe la nuit dans la chambre du cousin de Billuart qui était alors sergent de mobiles et repart le lendemain, cette fois à pied, pour passer la frontière afin d’ échapper aux douaniers. Il arrive à Charleroi en fin d’après-midi et prend ses aises A la Maison Verte, comme il la décrit dans son poème Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir.

Au Cabaret-Vert,

Cinq heures du soir

Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines

Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.

– Au CABARET-VERT : je demandai des tartines

De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

.

Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table

Verte : je contemplai les sujets très naïfs

De la tapisserie. – Et ce fut adorable,

Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

.

– Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure!-

Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,

Du jambon tiède, dans un plat colorié,

.

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse

D’ail,- et m’emplit la chope immense, avec sa mousse

Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Octobre70

Le cabaret vert du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Le Cabaret Vert du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Le poème est situé « Depuis huit jours » ce qui n’est pas sans poser la question de la date car enfin , il ne faut pas huit jours pour aller de Charleville à Charleroi distant d’ un peu plus de 100 kilomètres, certains faits en train. C’est une facilité de prosodie, cela lui paraissait déjà une éternité, comme dans tout moment de bien être.
L’aventurier est en marche « j’entrais à Charleroi », « je demandai des tartines ».
Nous sommes dans un moment de bonheur pur, tout y concourt, ainsi le décor, la nourriture et la serveuse. Sont mêlés les désirs gourmands et l’attraction sexuelle sans qu’il soit possible d’interpréter l’une plus que l’autre. Cependant, le désir sexuel est un leitmotiv dans le recueil de Douai. Mais, c’est aussi la protection maternelle ; l’atmosphère enfantine tend à renforcer ce point.
Les rejets v 6, 10,13 dont de l’aisance et du souffle, Rimbaud fait usage de mots de tous les jours, plus crus, plus naïfs et use de l’oralité de la langue, d’un vocabulaire familier v 9. Il vit la liberté libre. Le poème éclaire cette quête irrésistible du bonheur qui lui a manqué dans son enfance.
L’auberge verte est un motif nostalgique qui reviendra en mai 1872 dans la Comédie de la soif : « …et si je redeviens le voyageur ancien. Jamais l’auberge verte ne peut bien m’être ouverte… ».

Station à Charleroi

La maison verte désormais détruite

La maison verte désormais détruite

 

 

 

 

Située dans la ville basse de Charleroi, on connaît cette auberge par des photographies. Le lieu fut de nos jours un snack (elle est aujourd’hui détruite) et rien ne garde le souvenir de la serveuse Mia-La-Flamande du poème de Rimbaud, La Maline.

La Maline

Dans la salle à manger brune, que parfumait

Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise

Je ramassais un plat de je ne sais quel met

Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise.

.

En mangeant, j’écoutais l’horloge,-heureux et coi.

La cuisine s’ouvrit avec une bouffée,

– Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,

Fichu moitié défait, malinement coiffée

.

Et, tout en promenant son petit doigt tremblant

Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,

En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

.

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;

– Puis, comme ça, – bien sûr pour avoir un baiser,-

Tout bas : « Sens donc : j’ai pris une froid sur la joue… »

Charleroi, octobre70

Ce sonnet est en résonance avec le précédent et c’est une fête des cinq sens à laquelle s’abandonne Arthur, une halte hospitalière érotisée. On y retrouve la « fille aux tétons énormes », Mia la flamande, le motif du baiser « un baiser qui l’épeure », le « rose et blanc »…
Arthur joue la surprise de l’approche de la serveuse en quête d’affection mais il n’est pas dupe du stratagème « bien sûr pour avoir un baiser ».

Les signes du bien être : « je ramassais » (régionalisme), « je m’épatais », « j’écoutais l’horloge » (Le temps qui passe), « heureux et coi », « pour m’aiser » (le sens se déduit de lui-même).

Une froid, pour une fois.

Toujours à Charleroi

Une gravure coloriée, exposée en devanture de l’auberge, lui donne à décrire une caricature de l’empereur déchu à cette date. Il compose ainsi : L’Éclatante Victoire de Sarrebrück, remportée aux cris de vive l’Empereur ! Gravure belge, brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.

L’Eclatante Victoire de Sarrebrück

Remportée aux cris de vive l’Empereur!

(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes)

Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose

Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada

Flamboyant; très heureux,- car il voit tout en rose,

Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;

.

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste

Près des tambours dorés et des rouges canons,

Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,

Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms!

.

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse

De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,

Et : « Vive l’Empereur! » – Son voisin reste coi…

.

Un shako surgit, comme un soleil noir…-Au centre,

Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre

Se dresse, et, – présentant ses derrières- : « De quoi?… »

Octobre 70

Montrer ses fesses à l’Empereur est bien une irrévérence dans laquelle s’engage Rimbaud dans ce sonnet satirique et railleur à des fins de moquerie. D’autant que la charge est décalée en octobre par rapport à l’événement survenu le 2 août 1870 et dont on sait qu’il ne fut qu’une escarmouche. La gravure coloriée, à des fins de propagande impériale est recomposée dans une parodie.

Les mots sont un modèle d’ironie, à commencer par le titre et la graphie de « Sarrebrück » qui renforce sa présence en Allemagne, (Sarrebruck/Saarbrücken), avec le umlaut sur le U. Puis le sous-titre.

Arthur refait le tableau à sa manière et il n’a plus rien à voir à la fin du poème.

« Doux comme un papa » est une allusion au baptême du feu du Prince impérial et dont Rimbaud sur l’album du dessinateur Régamey, à Londres, écrira L’enfant qui ramassa les balles.

Pitou : est le type de soldat naïf du parodiste Jean Jacques Feuchère.

Dumanet : troupier fanfaron, soldat crédule et ridicule, héros de vaudeville des frères Cogniard.

Boquillon : troupier risible par son langage et ses manières, c’est un personnage du journal satirique La Lanterne de Boquillon, anticlérical et antimilitariste d’Albert Humbert.

Le « soleil noir » annonce des jours moins éclatants et s’oppose au « Soleil d’Austerlitz ».

« Vive l’Empereur » l’exclamation a un sens argotique : « Je m’en branle, je m’en moque » selon les zolismes de Rimbaud (jeu de mots).

Derrières : C’est le corps de troupe situé à l’arrière d’une armée (protéger, assurer ses arrières) ; Rimbaud joue sur les mots.

Charleroi >>> Bruxelles

Ma Bohème du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Ma Bohème du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Après restauration à l’auberge verte, Arthur est certainement passé par les locaux du Journal de Charleroi, tout près de celle-ci. Toujours est-il qu’il est reçu, de façon hospitalière, au domicile du sénateur Louis Xavier Bufquin des Essarts, propriétaire du dit journal. Il est retenu à dîner qui est d’abord de bonne tenue puisqu’il fait part de son souhait d’y devenir journaliste ; puis la conversation tourne à l’invective dès lors que sont abordées les questions politiques. Ses propos sont jugés inconvenants et Xavier des Essarts, d’opinions républicaines avancées, décline son offre de collaboration.
N’ayant plus rien à faire à Charleroi, Arthur décide de se rendre à pied à Bruxelles Chez Paul Durand, un ami d’Izambard. Ce sont cinquante kilomètres à parcourir qui donneront lieu à ce fabuleux poème : Ma bohême.

Ma bohême

(fantaisie)

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J’allais sous le ciel, Muse! et j’étais ton féal ;

Oh! là là! que d’amours splendides j’ai rêvées!

.

Mon unique culotte avait un large trou.

– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse,

– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

.

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

.

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!

Dans la graphie du titre, Rimbaud a utilisé un accent circonflexe ce qui peut laisser penser à un pays imaginaire de forêts et de montagnes comme l’est cette région de la République Tchèque.
La bohème, c’est aussi un mouvement littéraire et artistique du XIXè en marge du mouvement romantique auquel il reproche l’académisme.
C’est une « fantaisie » en corrélation avec le mouvement fantaisiste dont l’école parnassienne peut être assimilée (Banville, Leconte de Lisle,Catulle Mendès…)

Dans ce sonnet, un chef-d’œuvre, Rimbaud se met en scène, il revêt l’accessoire du paletot qui devient idéal (mot opposé au réel). D’ailleurs, il s’identifie à un personnage de conte, le Petit-Poucet, procédé du courant fantaisiste. Tout comme, il utilise le mythe d’Orphée dans le dernier tercet.
Il se déplace dans la scène et s’approprie cette bohème faite d’insouciance, de dénuement : mes poches, mon paletot, mon unique culotte, mon auberge, mes étoiles, mon front, mes souliers, mon cœur.

« Un pied contre mon cœur », cette chute, préparée, s’oppose à Petit-Poucet : le pouce est plus petit que le pied dans les mesures métriques. Quelque chose près du cœur est passé de 2,7 cm à 32,4 cm.

Cette image du pied contre son cœur, si bien que l’autre est éloigné, symbolise les mouvements antagonistes de la vie de Rimbaud : éloignement et attraction.

Le sonnet alterne ainsi des moments d’exaltation et les blessures, gravité et sourire s’y répondent par des nuances inverses.

Pour ma part, c’est assurément le plus beau des poèmes tant il se déploie dans l’imaginaire et la nature, source d’énergie.

Bruxelles >>> Douai

Le Dormeur du Val du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Le Dormeur du Val du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Reçu par Paul Durand qui le rhabilla, le munit d’un viatique, Rimbaud, au bout de deux jours, prit le train pour Douai où son professeur sur ses pas, délégué en enquêteur par Vitalie Rimbaud, le retrouva chez lui.
Arthur Rimbaud recopie et rassemble ses poèmes, les remet à Paul Demeny en vue d’une publication probable de ce qu’on appelle le recueil Demeny.
Les sœurs Gindre, Izambard, Demeny lui fêtent son anniversaire le 20 octobre, il vient d’avoir 16 ans.
Le 27 octobre, Metz capitule. Et la guerre va tourner entièrement à l’avantage des Prussiens.
Il rentrera à Charleville fin octobre, début novembre ; novembre où il raillera dans Le Progrès des Ardennes,le chancelier Bismarck dans Le Rêve de Bismarck.

La dénonciation de la guerre vaut bien ce sonnet pacifique  : Le Dormeur du Val (voir Rimbaud vivant n°53 juin 2014).

 

Douai >>> Charleville

Le Progrès des Ardennes du 25 novembre 1870

Le Progrès des Ardennes
du 25 novembre 1870

Le Rêve de Bismarck, article signé Jean Baudry, pseudonyme d'Arthur Rimbaud

Le Rêve de Bismarck, article signé Jean Baudry, pseudonyme d’Arthur Rimbaud

 

 

 

 

 

 

 

 

 Sources documentaires :

– Un ardennais nommé Rimbaud, Yanny Hureaux, la Nuée Bleue

– Oeuvres complètes, André Guyaux, Gallimard