Bismarck

Arthur le Communeux

Depuis Charleville, le 15 mai 1871, Arthur Rimbaud écrit une lettre destinée à Paul Demeny qu’il est convenu d’appeler, aujourd’hui, la seconde lettre du voyant dans laquelle il précise son esthétisme en matière de poésie et son programme pour y aboutir. Il s’agit de six feuillets repliés de telle façon que le dernier recto porte l’adresse et clôt le tout. Dans le corps de cette missive, trois poèmes se découvrent alternant la prose de sa correspondance et les poésies, ainsi Chant de guerre Parisien, Mes Petites amoureuses et Accroupissements.

Tout comme, il l’a fait deux jours avant auprès de Georges Izambard, il a besoin de signifier sa position au sujet de l’événement politique majeur en cours, à savoir, La Commune de Paris.
Aussi débute-t-il par « J’ai résolu de vous donner une heure de littérature ; je commence tout de suite par un psaume d’actualité : », pour achever sa lettre par « Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite car dans huit jours, je serai à Paris, peut-être. Au revoir. »

Le manuscrit

Le manuscrit

Dès les premiers mots le ton est donné, on visionne la goguenardise de Rimbaud avec l’emploi du mot « psaume », telle une mise en bouche. Le Chant de guerre Parisien sert le jeu de la dérision qu’affectionne particulièrement Rimbaud. Il reconstruit à sa façon l’histoire comme il a déjà fait pour L’Éclatante Victoire de Sarrebrück ou encore Le Rêve de Bismarck dans un pamphlet en faveur de La Commune, en ridiculisant et amoindrissant l’action des antagonistes du camp opposé.
La critique a vu une parodie du Chant de guerre circassien de François Coppée pour ce chant pieux de Rimbaud qui emprunte la même forme : huit strophes de quatre vers, des vers de huit pieds à rimes croisées. Le manuscrit laisse apparaître dans la marge un satisfecit pour lui-même à travers son annotation verticale : « Quelles rimes!ô ! quelles rimes ! »

Le poème qui raconte partiellement la guerre civile fut probablement écrit en mai 1871, à la lueur d’informations journalistiques ; Rimbaud ne s’est pas rendu à Paris lors de cet événement comme le laisse entendre la fin de son courrier. La semaine sanglante du 21 au 28 mai ne lui en laissa pas l’opportunité.

Chant de guerre Parisien dispose de nombreuses allusions imbriquées dans un contexte temporel, topographique, militaire et politique avec des personnages. Aussi, il semble utile de rappeler la séquence historique à laquelle il fait allusion et qui joue en faveur des Communards ce qui est plus aisé pour la démonstration que veut en faire Rimbaud.

L’insurrection parisienne et le second siège de Paris au printemps de 1871

On se reportera également à deux articles, ici : Arthur et les queues de cerises et Le temps des cerises de Rimbaud.

Siège de Paris en 1870

Siège de Paris en 1870

Après la défaite de Sedan et la déchéance de Napoléon III, la IIIe République est proclamée le 4 septembre 1870. Les Parisiens sont assiégés par les Prussiens.
Jules Favre (1809-1880), le ministre des affaires étrangères a négocié avec le chancelier Bismarck la capitulation le 28 janvier 1870 sous couvert de pleurs hypocrites, objet de nombreuses caricatures dans la presse. L’Alsace et une partie de la Lorraine sont cédées et le territoire français restera occupé par l’Allemagne jusqu’au versement des 5 milliards de francs réclamés. Pour s’en garantir, Bismarck demande des élections qui donnent une assemblée majoritaire aux monarchistes et aux bourgeois provinciaux (les Ruraux) qui siégeront dès le 10 mars à Versailles ; Adolphe Thiers (1797-1877) devient Président de la République et Ernest Picard ( 1821-1877), ministre de l’intérieur. Mais en plus, Bismarck exige le désarmement des Parisiens.
Le 18 mars, dans la nuit, la Garde nationale veut s’emparer des canons de la butte Montmartre, le peuple s’y oppose et fraternise avec les soldats et les gardes nationaux. Les Parisiens se sentent pris au piège et refusent de se faire déposséder de la République naissante. Le 26 mars voit l’élection du Conseil de la Commune qui se mettra à l’œuvre pour légiférer.
Le second siège de Paris commence, Thiers veut reprendre Paris aux insurgés, les troupes versaillaises occupent le Mont-Valérien.

Siège de La Commune en 1871

Siège de La Commune en 1871

Le 3 avril, les Versaillais s’emparent de Courbevoie et de Puteaux, le lendemain Émile Duval, Jules Bergerat et Émile Eudes mènent la contre offensive, à la tête de 40000 hommes, sur Rueil, Meudon et le plateau de Châtillon mais ils sont sous le feu des canons disposés sur le Mont-Valérien. Flourens résiste à Rueil et fuit sous l’avalanche d’obus versaillais, réfugié dans une maison au pont de Chatou, il est reconnu, décapité par le capitaine de gendarmerie Desmarets. Eudes à la tête des Fédérés se heurte à une résistance inattendue à Meudon, le replis se réalise sur le fort d’Issy, installant des canons pour résister à l’armée Versaillaise. Duval résiste sur le plateau de Châtillon mais y meurt. Les combats sont concentrés sur Courbevoie, Neuilly et Asnières.
Le 7 avril, les Versaillais bombardent Neuilly, les Fédérés sont repoussés jusqu’à l’ancien parc de Neuilly (serait-ce le Parc St James ou de bagatelle alors bois de Boulogne?)
Le 9 avril, le Général Dombrowski, polonais de 40 ans, stoppe la troupe versaillaise à Asnières et redonne de l’espoir aux parisiens.
Favre quémande à Bismarck 40000 prisonniers qui accepte et porte la troupe versaillaise à 100000 hommes. Spectacle affligeant d’un gouvernement suppliant l’occupant pour détruire son propre peuple.
Durant 3 semaines, le bombardement de Neuilly se poursuit ainsi que le Château de Bécon qui sera pris le 18 avril par les Versaillais. Ainsi, Asnières et Courbevoie sont sous leur contrôle. Paris est pris en tenaille par les Prussiens au Nord et à l’Est et les Versaillais à l’ouest et au sud.
Début mai, le fort d’Issy qui résistait est pris par les Versaillais.
Le 5 mai, la redoute de Moulin-Saquet cède et les Versaillais prennent position aux abords de Paris.
Le 8 mai, par voie d’affiches Thiers réclame la capitulation des Parisiens.
Le 11 mai verra la démolition de la maison de Thiers décidé par décret.
Le 15 mai, le fort de Vanves est occupé par les Versaillais. Paris se prépare au combat de rues. Les bombardements continuent sur toute la partie Ouest de la ville.
Le 16 mai, démolition de la colonne Vendôme
Le 20 mai, Thiers met en œuvre les batteries de brèche et 300 canons de siège. Une avalanche d’obus tombe sur les remparts de Paris et sur Paris.
Le 21 mai, les Versaillais entrent par la porte de Saint-Cloud sur les indications de Ducatel.
La semaine sanglante commence avec des exactions et des assassinats, des exécutions sommaires qui verra la prise entière de Paris d’Ouest en Est (dernier combat au Cimetière du Père La Chaise et prise de la dernière barricade rue Ramponneau le 28 mai)
Le fort de Vincennes capitule le 29 mai, fin de la Commune : répression, exécutions, déportations.
Résultat 4000 fédérés morts au combat, 10000 victimes de la semaine sanglante. Les prisonniers sont internés au camp de Satory puis sur les pontons. L’amnistie aura lieu en 1880.

*épisode du poème

Jusqu’au 15 mai et a priori avant, Arthur Rimbaud pouvait bien croire que La Commune était en passe de résister et de gagner. Enfin, il a voulu le faire croire ainsi, cette situation lui plaisait davantage que celle qui lui retourne le cœur Après le déluge dont il trouve aussi un angle porté sur la dérision.

Chant de guerre Parisien
________

Le Printemps est évident, car
Du cœur de Propriétés vertes,
Le vol de Thiers et de Picard
Tient des splendeurs grands ouvertes !
________

Ô Mai!quels délirants cul-nus !
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Écoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !
________

Ils ont schako, sabre et tam-tam
Non la vieille boîte à bougies
Et des yoles qui n’ont jam, jam…
Fendent le lac aux eaux rougies !
________

Plus que jamais nous bambochons
Quand arrivent sur nos tanières
Crouler les jaunes cabochons
Dans des aubes particulières !
________

Thiers et Picard sont des Éros,
Des enleveurs d’héliotropes,
Au pétrole ils font des Corots :
Voici hannetonner leurs tropes…
________

Ils sont familiers du grand Truc !…
Et couché dans les glaïeuls, Favre
Fait son cillement aqueduc,
Et ses reniflements à poivre !
________

La Grand ville a le pavé chaud,
Malgré vos douches de pétrole,
Et décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle…
________

Et les Ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements,
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements !

A.Rimbaud

Le titre est significatif de son ironie à travers le mot « psaume » qu’il jette à Paul Demeny d’autant que celui-ci est plutôt du côté de l’Ordre. Un psaume est un chant puisqu’il signifie air joué (psalmos en grec) qui peut être laudatif, intime, combatif ou encore repentant. On distingue bien que Rimbaud a choisi le combat. Il agite la guerre car il s’agit d’une guerre civile qui voit s’affronter le monde d’ouvriers, d’artisans, de petits patrons vivant dans Paris et qui aspire à un monde meilleur entrevu dans cette nouvelle République et le monde des propriétaires (les Ruraux).

« Le Printemps est évident » : c’est dire qu’il va de soi que l’on s’achemine vers quelque chose de nouveau, un renouveau, comme le printemps.
« Du cœur », là où se prennent les décisions
« Les propriétés vertes…» : à regarder une carte, le sud ouest parisien avec Meudon, Sèvres, offre des étendues de forêt appartenant à de riches propriétaires, tout comme le Parc de Versailles. La critique n’a pas failli en rapprochant « vol » qui s’entend comme le parcours des obus et le vol tel que Proudhon l’a proposé : « La propriété c’est le vol »
« Tient ses splendeurs grandes ouvertes » peut se corréler avec « culs-nus » et là c’est assez rigolo.

« Ô Mai ! », Rimbaud rend compte de son côté effronté que l’on peut lire aussi, Non mais ! Vous allez voir ce que vous allez voir.
« Les culs-nus » sont des petites décorations baroques, angelots ou amours en stuc. Picard et Thiers sont alors assimilés à un vol de putti joufflus et fessus qui rend l’image satirique et tempère la portée.
« Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières » sont les premiers lieux de combats et de résistances des fédérés.
« Semer les choses printanières » : semer est en rapport avec les ruraux, propriétaires terriens dont c’est le rôle. Les choses ici valent les trucs ou le truc, en l’occurrence, il s’agit des obus.

« Ils ont schako, sabre et tam-tam » : on a l’impression qu’ils, les soldats versaillais, sont plutôt à la parade, en représentation dans une volonté d’amenuiser, d’affaiblir, d’atténuer, ce qui se passe comme s’il s’agissait de quelque chose de délicieux et sans conséquences. Le tam-tam joue se rôle métaphorique concernant le bruit d’explosions des obus.

Concernant « La vieille boîte à bougie », les exégètes ont trouvé différentes explications dont on peut faire l’inventaire suivant, il s’agirait :
d’une pièce d’armement nécessaire pour charger un fusil d’un modèle désuet selon Louis Forestier ou Jean-Luc Steinmetz
d’un trombone à piston d’après Jules Mouquet
d’un élément de cuisine militaire, un récipient fixé sous le caisson des cuisines roulantes selon JP. Felmini
d’une boîte à mitrailles d’après Gérald Schaeffer
d’une lanterne à mitraille selon C.A. Hackett
et Steve Murphy propose une lanterne utilisée sous terre par les sapeurs, l’éteignoir d’une bougie, la lanterne de Rochefort, journal subversif de Rochefort, idée admise par Yves Reboul.
Laissons au lecteur de se faire une idée par lui-même tant l’une ou l’autre explication ne semble convaincante et acceptons que ce bon mot d’Arthur nous échappe.

« Des yoles qui n’ont jam, jam… » et «  le lac aux eaux rougies » : on peut penser comme certains critiques qu’il s’agit du lac du Bois de Boulogne. D’autres affirment qu’il ne peut être question de lui.
Ceux qui le considère comme le lieu rappelle la présence de combats, ainsi le sang aurait coulé rendant les eaux rouges. Le rappel de l’épisode du 7 avril tenterait de justifier cette hypothèse.
Une yole est une embarcation légère propulsée à l’aviron. Jam, jam ferait référence à la chansonnette, « il était un petit navire (bis)/ qui n’avait ja-ja-jamais navigué (bis) ». Clairville (Louis-François Nicolaïe) en est l’auteur qui par ailleurs a écrit en 1871 « La Commune » qui invite au massacre des Communards. Pourquoi le Communeux Rimbaud aurait-il mis à l’honneur un ennemi de La Commune ? Si tant est qu’il l’eut connu. En tout cas, Rimbaud aime bien ce type de musique et par dérision en a joué. Steve Murphy rappelle que le blason de Paris représente un bateau et dispose de la devise « Fluctuat nec mergitur », il est battu par les flots mais ne sombre pas. Et alors, les Versaillais oppose de frêles esquifs à un grand navire qu’il ne sont pas prêts de détruire et l’ironie prend alors tout son sens.

« Plus que jamais nous bambochons » : ce qui semble amusant, c’est la reprise de « jamais » en écho aux vers précédents de la chansonnette et qui pourrait ainsi valider son usage .
Le « nous » indique que le Communeux Rimbaud s’implique ici tout comme au vers 27.
Faire la bamboche, c’est faire la fête. Les bambocheurs sont des fainéants, des ivrognes, des débauchés et avec causticité, Arthur signifie alors l’idée reçue du Communard par le Versaillais.
«  Sur nos tanières » : Arthur a préféré tanières à fourmilières à la fin, variante en marge dans le manuscrit. Gérald Schaeffer attire l’attention sur « tanières » qui connote l’abri de bêtes sauvages, représentation des Communeux dans le discours versaillais. Et Steve Murphy s’en empare aussi proposant que « la variante fourmilières maintient l’anthropomorphisme de tanières, tout en rendant plus évident le refus de la calomnie versaillaise visant la « fainéantise » prolétarienne car la fourmi symbolise notoirement celui qui travaille et donc notamment le travailleur. »
« jaunes cabochons » : les cabochons sont des pierres précieuses taillées. Il s’agit ici toujours des obus qui éclatent et illuminent le ciel. La couleur jaune résonne avec les héliotropes européens tels que les tournesols qui se tournent vers le soleil (jaune). Ainsi, les « aubes particulières » sont les faux soleils versaillais.

« Thiers et Picard sont des Éros » : calembour de premier ordre pour héros et/ou zéros. La tête versaillaise, des zéros, trahit la République au profit des prussiens et des « ruraux », des orléanistes.
« Des enleveurs d’héliotropes » : Steve Murphy rappelle que Rimbaud aurait pu voir une caricature datée du 7 mars qui représente Thiers en amour ailé avec son carquois de flèches et d’un regard concupiscent, se tient cul-nu derrière Marianne et commence à la déshabiller. Le comte de Paris s’affaire autour d’une rose que Marianne tient en main. Tu n’auras pas ma rose dit Marianne (rose de la virginité, celle de la IIIe République).
Éros traditionnellement enlève Psyché. Thiers et Picard enlèvent des fleurs à coup de bombes, des héliotropes, fleurs tournées vers le soleil de la liberté.
« Au pétrole il font des Corots » : les obus provoquent des incendies qui rendent des coloris dignes de paysages peints par Corot. Corot fait partie du comité artistique dont Courbet anime la fédération des artistes.
« Voici hannetonner leurs tropes » : trope est un ancien mot de français, on le trouve déjà chez Ronsard, il est mis pour troupe. Pour André Guyaux, les troupes versaillaises divaguent comme les hannetons. Les hannetons bourdonnent, Arthur évoque le bruit des tropes et des obus qui menacent Paris. Hannetonner en langage populaire signifie être fou ainsi Le Hanneton dont Vermersch est le directeur en 1868 porte le titre le Hanneton : journal de toqués.

« du grand Truc » : selon Louis Forestier, Thiers, Picard et Favre ne sont pas trois grâces mais trois putains familières du grand bordel politique, du Grand Truc, analogie au Grand Seize, le plus grand des salons du café Anglais qui voyait passer nombre de soupeuses vénales.
Ce peut être la collusion du monde des affaires et du monde politique. Les familiers du grand Truc connaissent l’art de tromper les autres.
« Couché dans les glaïeuls » : tout comme dans Le Dormeur du Val, glaïeuls est mis là pour glaives. D’ailleurs, une caricature représente Favre, retroussant ses manches, armé d’un sabre et la légende dit : « Je ne pleure plus comme à Ferrières, messieurs les insurgés. Vous pouvez arriver je vais vous couper la tête. »
« Favre fait son cillement aqueduc  et ses reniflements à poivre»: il pleure comme il a fait lors de son entrevue à Ferrières avec Bismarck et dont la presse y a lu toute son hypocrisie. Poivré a une tournure licencieuse.

«  La Grand ville a le pavé chaud/Malgré vos douches de pétrole/Et décidément, il nous faut/Vous secouer dans votre rôle… : Paris, la capitale a la tête chaude, les esprits sont échauffés. Bien qu’il y ait des bombardements. Le « nous » marque son adhésion à La Commune. Peut-être faut-il rappeler le rôle des hommes politiques qui doivent travailler pour la nation, pour le bien commun.

« Et les Ruraux qui se prélassent/dans de longs accroupissements/Entendront des rameaux qui cassent/Parmi les rouges froissements ! : Arthur veut encore croire à la victoire à cette date et imagine que les gros propriétaires à leur tour seront bombardés.

Rimbaud met en perspective la trahison de Thiers capitulard et vendeur de la France. Pour le plus grand profit de bourgeois terriens, il entretient une lutte des classes pour maintenir le pouvoir de sa caste et réprimer des revendications légitimes.

Arthur et les Peaux-Rouges

manuscrit Le Bateau ivre

 

Comme je descendais des Fleuves impassibles
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

 

Ainsi débute ce long poème d’Arthur Rimbaud, Le Bateau ivre, écrit en cent vers comme viatique et prévu pour être présenté dans les cercles artistiques parisiens lors d’une soirée des Vilains Bonshommes, fin septembre 1871. Le manuscrit n’est connu que de la plume de Verlaine qui a dû le retranscrire probablement sous la dictée de Rimbaud.
Le remarquable du génie de Rimbaud se trouve dans cette première strophe dans laquelle il en appelle aux Peaux-Rouges pour délivrer le bateau et le rendre libre. Ainsi, immédiatement, le lecteur est plongé dans l’exotisme, dans son univers de rêves où l’évasion va prendre toute sa dimension pour, enfin, trouver l’enfant lâchant son esquif dans une flaque d’eau immobile. Que d’images ! Quel montage cinématographique !

Mais où a-t-il déniché les Peaux-Rouges, qui sont-ils ? Et ces « Fleuves impassibles », que signifie cette métaphore ? Curieux que l’on cloue à un poteau de couleurs alors qu’on s’attend à y voir des mains liées ?

Le dictionnaire Petit Robert donne de l’adjectif impassible la définition de ce qui n’est pas susceptible de souffrance, qui n’éprouve aucune émotion, aucun sentiment, aucun trouble ou encore calme, flegmatique, froid, imperturbable, indifférent.

Pour Jean-Luc Steinmetz dans «  Fleuves impassibles », il faut comprendre que l’on appelait les Parnassiens « les Impassibles » tant leurs poésies étaient impersonnelles. Aussi Rimbaud y ferait référence. S’il est juste qu’ « impassibles » est défini, il reste que « Fleuves » ne l’est pas.

Dans son Rimbaud créateur, Jean-Pierre Giusto associe des mots et note par exemple une fréquence abondante du mot eau que l’on retrouve dans Ophélie, Les Premières Communions et plus tard dans Mémoire… Ainsi, « Madame », femme nuit est l’eau sombre, stagnante, source angoissante de rejet et de mépris et dont la figure est sa mère. S’y oppose l’eau claire, en mouvement, pleine de vigueur, figurée par la marche conquérante du Rimbaud bohémien, jeune homme orgueilleux. Ainsi les « Fleuves impassibles » symbolisent cette eau froide, sombre qui donne une idée de stagnation, de mort. Arthur Rimbaud donne « une image du poète s’efforçant de s’arracher à la fascination de l’eau sombre, effort qui n’aboutit pas », rappelle Jean-Pierre Giusto et d’ajouter : « La violence est nécessaire pour s’arracher à la fascination des Fleuves impassibles ». On comprend alors qu’Arthur a puisé dans ses lectures d’enfance et mis en scène l’assaut des Peaux-Rouges pour signifier cette violence.

Les Natchez

Les Natchez

Jean-Luc Steinmetz inventorie des sources plausibles comme Les Trappeurs de l’Arkansas de 1858, Les Chercheurs de piste, les Chasseurs d’abeilles de 1863, 1864 écrit par Gustave Aimard ou encore Le Dernier des Mohicans de Fenimore Cooper, roman historique publié en janvier 1826 qu’Arthur aurait pu lire. Reste que Chateaubriand dans son ouvrage de 1826  Les Natchez, tribu indienne, on peut lire « un poteau de diverses couleurs ».

Alors que l’on verrait davantage les indiens s’attaquer aux trains dans les plaines du Far West, Rimbaud nous propose sa version où les Peaux-Rouges, autant dire des sauvages, sont transposés dans un contexte européen et s’en prennent à ceux qui tirent le long du chemin de halage les bateaux, le bateau. Il ne les fait pas scalper mais s’autorise à une crucifixion des haleurs mis à nu, sur les totems indiens, ce qui assez surprenant. Cette valeur christique constitue une résonance de la souffrance du mot impassible. Rimbaud a eu recours aux Peaux-Rouges, stéréotype des Indiens dont le XIXe siècle verra l’anéantissement par l’homme blanc, le conquistador et dont les journaux de l’époque on pu rendre compte. D’ailleurs s’appuyant sur une déclaration de Bismarck à un correspondant d’un journal des États-Unis, Marc Ascione (Rimbaud Varietur) prête au Chancelier la phrase suivante : « Les Parisiens sont des Peaux-Rouges », après le lynchage et l’assassinat par la foule d’un mouchard Vincensini qui, le 26 février1871, fut attrapé à côté de la colonne de la Bastille et noyé dans le canal St Martin, constituant ainsi les références « aux poteaux de couleurs » et « des Fleuves impassibles ». Tout s’éclaire et Le Bateau ivre devient l’écho des espoirs de Rimbaud mis dans La Commune puis ses malheurs et le poème traduit une allégorie de l’insurrection. Et d’ailleurs la présence « des pontons » et « un papillon de mai » renforce cette option qui est défendue par Steve Murphy.
Cependant dans des articles de presse retrouvés, Bismarck n’aurait pas fait usage du mot « Parisiens » mais il aurait dit : « Les Français sont des Peaux-Rouges » ce qui n’a pas tout à fait la même signification et peut-être pas le même contexte.

A lire : l’article « Revue de presse » du  Journal du Nord, puis « Les convulsions de Paris » page 7 et « L’Impartial ».

journal du nord

Les Convulsions de Paris

l’impartial

Le temps des cerises de Rimbaud

Au printemps 1871, la Commune constitue l’événement politique capital. Après le début de l’insurrection parisienne, la tenue d’élections, la proclamation de la Commune de Paris et l’installation à l’Hôtel de ville, tout cela entre le 18 et 28 mars, cette nouvelle donne autogérée légifère pour offrir un nouveau cadre social au prolétariat. Thiers et son gouvernement de « Ruraux », repliés à Versailles n’ont pas l’intention de la laisser s’asseoir. Paris est bombardé intensivement par les Versaillais, bien que Thiers nie le fait. En réponse, l’hôtel particulier de ce dernier est détruit courant avril. Le 21 avril Thiers ordonne le blocus ferroviaire. La répression va s’abattre sur les communards à partir de l’ultimatum lancé aux parisiens par Thiers le 8 mai. Huit jours après, la colonne Vendôme, symbole constituant un affront à la Fraternité, est détruite. Picard et Favre après avoir vendu la France au « grand Turc », Bismarck, voient la ratification du traité de Francfort, le 18 mai. C’est autant de troupes fraîches, des prisonniers libérés, qui sont offertes à Thiers. Cette troupe, appuyée par les allemands, commandée par Mac Mahon, le perdant de Sedan, entre dans Paris le 21 mai jusqu’à la mise en bière de la Commune le 28 mai 1871, le « grand Truc ».

Arthur Rimbaud avait quitté Paris le 10 mars et on connaît une lettre de lui à Paul Demeny, datée du 17 avril (voir l’article Arthur et les queues de cerises). Pour sûr qu’il ne remit pas les pieds à Paris avant septembre 1871 cependant il n’en poursuivit pas moins des échanges épistolaires plus ou moins réguliers avec Paul Demeny et Georges Izambard malgré leur incorporation dans la garde nationale à Abbeville qui prend fin avec la capitulation devant les Prussiens, le 28 février 1871. Démobilisé, Georges Izambard retrouvera un poste de professeur en classe de seconde dans un lycée de Douai, dans les premiers jours de mai.

Rimbaud durant ce même printemps outre ses promenades dans la campagne ardennaise, ses rendez-vous au café de l’Univers, sa fréquentation de la bibliothèque, a dû lire beaucoup la presse enfin celle qui arrivait, la nationale et la régionale car les journaux communards étaient censurés. Fervent partisan de la Commune, il écrivit une poésie qu’il souhaitait nouvelle. Ainsi, il s’en ouvre d’abord à son ancien professeur, le 13 mai 1871 par un courrier qui devait faire suite à une missive d’Izambard, compte-tenu d’informations à sa disposition.

Cher Monsieur !

Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m’avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. – Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je leur livre : on me paie en bocks et en filles. Stat mater dolorossa, dum pendet filius.- Je me dois à la Société, c’est juste, – et j’ai raison. – Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd’hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regarder le râtelier universitaire – pardon!- le prouve. Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j’espère, – bien d’autres espèrent la même chose, – je verrai dans votre principe la poésie objective,- je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez!- Je serai travailleur : c’est l’idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève.

manuscrit Le coeur supplicié

manuscrit Le coeur supplicié

Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprenez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : Je pense. On devrait dire : On me pense. Pardon du jeu de mots.
Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait !
Vous n’êtes pas enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez?Est-ce de la poésie ? C’est de la fantaisie, toujours.- Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni trop de la pensée :

Le cœur supplicié

Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé !
A la vesprée ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé :
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’on dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques :
J’aurai des sursauts stomachiques
Si mon cœur triste est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?

Ça ne veut pas rien dire.- Répondez-moi : chez M. Deverrière, pour A.R.
Bonjour de cœur
ARTH.RIMBAUD.

La date est connue par le cachet de la poste et Izambard a dû débourser 30 centimes pour disposer de ce courrier, Arthur n’ayant eu aucun rond de bronze pour affranchir sa lettre.
La missive sarcastique est ponctuée dès le début par une note ironique. Le « Cher Monsieur ! ponctué d’un point d’exclamation donne le ton d’autant qu’à ce moment de l’histoire Monsieur est dépassé depuis le 18 mars et il le fait savoir.
« Vous revoilà professeur » sous-tend la connaissance de nouvelles informations fournies par Izambard. Sur cette situation, Rimbaud monte tout un réquisitoire accablant dont le but est de réaliser un parallèle entre lui et son ancien professeur : – Chacun se maintenant dans des camps opposés tant sur le plan politique que sur le plan poétique.
En effet, Izambard a toujours montré à Rimbaud son attachement à la République, à l’ordre, aux principes, d’ailleurs ne roule-t-il pas dans la bonne ornière en se devant à la Société ? Alors que Rimbaud use de principes, lui aussi, par ironie, par inversion des valeurs, cyniquement, il se fait entretenir, il s’encrapule et se veut militant de la Commune (« quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris »). Avec dépréciation, il jette à la figure d’Izambard qu’il fait partie des corps enseignants, une représentation de l’état mais pour des raisons purement alimentaires. Pendant ce temps, Arthur, en pitre, amuse ses camarades et en retire des bocks et des filles (entendons bien fillettes qui sont de petites bouteilles). Il parodie l’évangile de Jean en se comparant au Christ durant sa passion, à ses malheurs et égratigne au passage sa mère qui doit ronger son frein : « Stabat mater dolorosa juxta crucem lacrimosa dum pendebat Filius » (Debout la mère des douleurs. Près de la croix était en pleurs quand son fils pendait au bois).
Rimbaud renverse les valeurs de la morale bourgeoise dont Izambard tient lieu de porte-drapeau et sa transgression à travers la bêtise, le sale et le mauvais assure son plan existentiel et poétique.

Un pas supplémentaire est franchit avec la critique de la poésie subjective dont Izambard est le tenant. La terminologie dont use Arthur « j’ai raison/vous aussi, vous avez raison… pour aujourd’hui » démontre cette recherche de l’affaiblissement argumenté des principes d’Izambard qui se pense utile à la Société mais demain ! Demain on s’apercevra qu’il « n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. » D’autant que cette poésie subjective est fadasse. Arthur détricote la poésie romantique axée sur la mise en exergue du moi. Ainsi, Izambard crée une poésie subjective sans intérêt en regagnant le râtelier universitaire. A l’inverse, Arthur se lance dans la création d’une poésie nouvelle en rompant avec la conformité ambiante et les conventions. Il s’agit d’une poésie objective qui évoque les choses comme elles sont, la nature comme elle est et évite le lyrisme par la réalité mais use de l’épique.

Le contexte de la Commune lui fournit le prétexte de cette poésie de l’avenir. Il y voit la victoire à venir qu’on lit dans « où tant de travailleurs meurent pourtant encore ». Le « encore » tient lieu d’espoir dans la victoire de la Commune.
Il décline alors son esthétisme poétique et les moyens d’y parvenir par le dérèglement de tous les sens. Et précise sa destinée de poète dans le « je me suis reconnu poète » tout comme « le bois se trouve violon». Pour Rimbaud, c’est le dédoublement du moi, « Je est un autre » qui assure l’inspiration, la création.

Izambard n’est plus son professeur bien au contraire et Arthur l’invite à en tenir compte. Izambard ne le fera d’ailleurs pas dans sa réponse plus que réactive. A des fins d’illustration, Arthur lui donne à lire Le cœur supplicié et le convie à bien entendre par « Ça ne veut pas rien dire », formule, comme d’autres, toujours aussi lapidaire, chez Rimbaud. Mais a contrario signifie que ça veut dire quelque chose. Il reste qu’il souhaite connaître l’avis de Georges Izambard et de tenir le lien avec lui. Encore combien de temps ?

Pour une lecture analysée du poème Le cœur supplicié, nous renvoyons au site d’Alain Bardel, Arthur Rimbaud, le poète qui dans son anthologie commentée offre un large panorama de critiques et de commentaires d’exégètes de ce poème.

Le cœur supplicié composé sous forme de triolet, 3 huitains sur deux rimes dispose de variantes ; on connaît celle envoyée à Paul Demeny dans une lettre du 10 juin 1871 qu’Arthur titre Le cœur du pitre et la version recopiée par Verlaine, titrée Le cœur volé avec pour date mai 1871.
Le triolet selon Banville c’est « un petit poème bon pour la satire et l’épigramme et qui mord vif, faisant une blessure nette et précise ». Cela est bien dans l’usage fait par Rimbaud qui lui a donné l’idée de fantaisie ; à savoir, une œuvre où l’imagination se donne libre cours sans souci de règles formelles et qui n’a aucun modèle dans la réalité.
Pourtant avec ce poème, sommes-nous dans une réalité ou bien dans l’imaginaire comme veut le dire Rimbaud ou plus exactement le cacher à travers la métaphore ?

Ainsi, un autre plan ne saute pas aux yeux et pourtant il constitue une préoccupation grandissante chez Rimbaud. Il s’agit de la sexualité et de l’homosexualité dont il prend conscience dans ce moment de ses seize ans. Et le lien semble réalisé dans la lettre à Izambard et le poème qui l’accompagne.
Dans ce moment du printemps 1871, Arthur aborde le thème du dégoût comme antithèse de l’amour.
Arthur déçu, s’interroge et réfléchit. La lettre qu’il envoie le 15 mai à Paul Demeny renforce cette idée.

Comme le remarque Steve Murphy dans Rimbaud et la Commune plusieurs des poèmes antérieurs nous donnent à lire « le cœur » qui est habituellement dénommé le siège des sentiments amoureux comme présenté pour le sexe masculin. Il en va ainsi par exemple dans Un cœur sous une soutane ou encore Ma bohème.
Le vocabulaire de Le cœur supplicié relève de plusieurs lectures dont une d’ordre sexuel. Comment ne pas voir un coït anal dans le premier vers ? Bien sûr Rimbaud par mesure de sécurité l’a caché sous une métaphore. Les éjaculations sont imagées par « des jets de soupe », « ils font des fresques » comme l’on parle de carte de France à propos de la masturbation ou encore « flots abracadabrantesques ». L’illustration « ithyphalliques et pioupiesques » parle d’elle-même comme d’un sexe jeune en érection et dise l’obscénité. Et « tari leurs chiques » est en correspondance avec « tirer un coup ».

En cette fin du XIXe siècle, l’homosexualité reste tabou, punie par la loi. Arthur Rimbaud a recours pour en parler à une stratégie du déguisement pour pouvoir la présenter sans heurter. Un grand nombre de poèmes ou de proses véhiculeront au-delà de Le cœur supplicié sa réflexion sur la sexualité, sa présentation de l’homosexualité, ses interdits ; citons Bonne pensée du matin, Délires I, Conte, Parade, Antique, H etc..

Hors, Izambard apparaît comme l’ordre établi et le représentant de l’hétérosexualité bien pensante face à Rimbaud l’homosexuel, homosexualité qui n’est pas la norme et dont on dit qu’elle est sale. Les mots signifiants de la lettre pour le traduire sont nombreux : cyniquement entretenir, de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je m’encrapule, le dérèglement de tous les sens. Et face à cela, il exprime sa souffrance de la non reconnaissance de l’homosexualité et de sa perception dans la Société de cette époque : les souffrances sont énormes, aux inconscients qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait, Je est un autre.

Bien des critiques, aujourd’hui, reconnaissent et partagent sur le thème de la sexualité et nous renvoyons à l’article (Pour une poétique queer de Rimbaud) de Max Kramer qui lui réclame une lecture plus appuyée de l’aspect allosexuel, queer (étrange, peu commun, bizarre) de la poésie de Rimbaud.
En effet, le poète précise son idéalisme politique, son esthétisme poétique mais aussi les moyens qu’il entend utiliser pour y parvenir. Conscient de son évolution sexuelle, Arthur va travailler à défendre cette situation pour dénoncer l’affligeante normalité de la Société et de tous ceux qui se rendent coupables de tels rejets.

Bien sûr que cela ne veut pas rien dire !

Schuman

Ici, sur les pentes du mont qu’il affectionnait arpenter et y réfléchir, repose un artisan de l’Europe. Après trois guerres successives, le trio infernal, Bismarck, Wilhelm II, Hitler, dans leur délire de frivolités expansionnistes laissèrent l’Europe en feu et à sang. Raccrochés au clou vos « über alles in der Welt », place à la conscience chrétienne de Robert Schuman et Konrad Adenauer, pères de la CECA en mai 1950, qui portèrent sur les fonds baptismaux une Europe pacifique, prospère pour les peuples, une Europe de la joie, d’abord à six puis à onze durant « Les Trentes Glorieuses ». Économie et social feront bon ménage mais dès lors, durant dix ans, Delors, le Monsieur Loyal, exhibera sur la scène les chiens savants, « monnaie unique et phynance ». Depuis, d’autres commissaires suivront, animant les indomptés et indomptables « l’euro et la spéculation financière » qui dans leur traîne entraînent la terreur, la mort et un cortège long de vingt cinq millions et sept cent mille non-employés, en deux mille treize. A douze, à quinze, à vingt-sept puis à vingt-huit, il est temps de siffler la partie ; l’échec est patent, consommé, comme en témoignent la désindustrialisation, la pauvreté, le chômage et tous les dommages collatéraux inhérents à ce supplice. Cette UE, néo-libérale, peine à reconnaître son erreur et pourtant faire demi-tour s’avère plus prudent chaque jour. Peut-on construire une vraie Europe européenne des nations souveraines outillée d’une monnaie commune avec les ajustements pour leur développement et la dignité humaine avec un job pour chacun ? Qu’en penserait Rouget de Lisle ?

Arthur Rimbaud et sa fugue d’octobre 1870

Arthur Rimbaud dans les années 1870

Arthur Rimbaud, 16 ans

Arthur Rimbaud naît à Charleville (aujourd’hui Charleville Mézières – Ardennes), le 20 octobre 1854 et décède à l’hôpital de la Conception à Marseille, le 10 novembre 1891, il avait 37 ans. Il se retire de la littérature à 20 ans.

Le contexte politique et historique de 1870 est animé par la guerre entre la France et la Prusse. Le 19 juillet 1870, c’est la déclaration de la guerre de la France à la Prusse. L’objet en était la succession au trône d’Espagne. La France avait refusé la candidature de Léopold de Hohenzollern. Bismarck avait donné un sens outrageux au contenu de la dépêche d’Ems dans laquelle Guillaume 1er aurait refusé de recevoir une seconde fois l’ambassadeur de France. Face à l’affront, Napoléon III aidé en cela par des hommes politiques extrémistes met en oeuvre la guerre entre les deux pays.

Le 2 août, une escarmouche à Sarrebruck tourne à l’avantage de l’Armée Française en présence de l’Empereur Napoléon III et de son fils. Puis, ce sera une succession de défaites : Wissembourg, Reichshoffen, Forbach, St Privat (Gravelotte) le 18 août qui contraint Bazaine se retrancher dans Metz en attendant la jonction entre son Armée du Rhin et l’Armée de Châlons avec à sa tête Napoléon III. Ce dernier, cerné par les Prussiens à Sedan, capitule le 2 septembre ; fait prisonnier, il est exilé en captivité à Wilhelmhoehe (à côté de Kassel, en Allemagne). Le 4 septembre, la IIIè République est proclamée à Paris.

Le 6 août 1870, Arthur reçoit 7 premiers prix à la fin de son année de rhétorique (première), au collège de Charleville.
Dès juillet 1870, Arthur Rimbaud avait montré son aversion contre cette guerre et son peu de patriotisme. Il n’avait

Le 7 octobre, depuis Charleville, en train, il prend la direction des Ardennes Belges pour trois semaines de bonheur. Sa poésie, satirique, se fait alors tout en émotion. Il gagne Fumay, cité ardoisière, à trente kilomètres de Charlestown et compose durant ce trajet Rêvé Pour l’hiver, manuscrit sur lequel il annote « En wagon, le 7 octobre 1870 ».

Rêvé pour l’hiver

A***Elle

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose

Avec des coussins bleus.

Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose

Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’oeil, pour ne point voir, par la glace,

Grimacer les ombres des soirs,

Ces monstruosités hargneuses, populace

De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…

Un petit baiser, comme une folle araignée,

Te courra par le cou..;

Et tu me diras : « Cherche! », en inclinant la tête,

– Et nous prendrons du temps à trouver cette bête

– Qui voyage beaucoup…

En Wagon, le 7 octobre 70.

Tout d’abord, la dédicace : A***Elle. Qui est cette mystérieuse Elle ? Une demoiselle qui voyageait dans le même compartiment ? ou l’inspiratrice de Roman ou encore de Première soirée ? On ne le saura jamais.

Le sonnet adopte une disposition originale hétéro métrique à l’aide d’une alternance d’alexandrins, d’hexasyllabes et d’octosyllabes, qui est unique dans l’œuvre d’Arthur Rimbaud. Il l’a peut-être voulu ainsi de manière à traduire un désordre propre au rêve.

Dans le wagon, se niche un rêve d’amours adolescentes.
Ce rêve oscille entre la quiétude et l’inquiétude : la quiétude dans le premier quatrain, le bien être et l’amour et l’inquiétude dans le second quatrain, avec des menaces comme démons et loups noirs.

Le baiser et la petit bête (incarnée par une araignée) rappellent Roman : « On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans… » « On divague ; on sent aux lèvres un baiser » « Qui palpite là, comme une petite bête ».

On note un équilibre parfait entre nomadisme et bonheur de sédentarité. Cet équilibre hantera encore, 20 ans plus tard, Rimbaud au Harar ; ainsi, il écrit à sa mère : « Pourrais-je venir me marier chez vous » « Mais je ne pourrais consentir à me fixer chez vous ».Vivre cette ambivalence était le sort de Rimbaud.

Station à Fumay

Arrivé à Fumay, vers cinq du soir, au café rue de l’Hobette, Arthur est accueilli par son camarade de classe Léon Billuart. Il y dîne et y dort. L’imposant buffet que conserve la famille Billuart encore aujourd’hui, inspire notre fugueur et il écrit et décrit Le Buffet.

Le Buffet

C’est un large buffet sculpté; le chêne sombre,

Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens;

Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre

Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,

De linges odorants et jaunes, de chiffons

De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,

De fichus de grand-mère où sont peints des griffons;

– C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches

De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

– Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,

Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis

Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

Octobre 70

Arthur Rimbaud se montre sensible à un reliquaire familial ; c’est un moment de bien être.

Les mots « sombre », « large », « ouvert », « parfums engageants » laissent deviner les deux autres sonnets à venir, Le Cabaret Vert et La Maline. Le buffet est imprégné du passé et sa profondeur augmente son espace. Arthur fait l’aveu, ici, de son manque de passé et d’espace.
La poésie est tournée vers le futur : le buffet est ouvert, « quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires ». En cela, il y a une opposition avec l’armoire des Étrennes des Orphelins qui elle renferme des mystères…entre ses flancs.

Apparente simplicité, vocabulaire, progression des idées, jeu de répétitions, glissement de la description à la suggestion qui lui vaut une place de choix dans les manuels scolaires.

Fumay >>>Vireux >>> Givet >>> Charleroi

Le lendemain, Arthur, muni de chocolat et d’argent, part vers onze heures et passe par Vireux pour visiter son camarade Arthur Binard qui le restaure d’un repas. Puis il gagne, à dix kilomètres, Givet, la terrifiante forteresse de Charles Quint et de Vauban. Il passe la nuit dans la chambre du cousin de Billuart qui était alors sergent de mobiles et repart le lendemain, cette fois à pied, pour passer la frontière afin d’ échapper aux douaniers. Il arrive à Charleroi en fin d’après-midi et prend ses aises A la Maison Verte, comme il la décrit dans son poème Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir.

Au Cabaret-Vert,

Cinq heures du soir

Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines

Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.

– Au CABARET-VERT : je demandai des tartines

De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

.

Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table

Verte : je contemplai les sujets très naïfs

De la tapisserie. – Et ce fut adorable,

Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

.

– Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure!-

Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,

Du jambon tiède, dans un plat colorié,

.

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse

D’ail,- et m’emplit la chope immense, avec sa mousse

Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Octobre70

Le cabaret vert du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Le Cabaret Vert du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Le poème est situé « Depuis huit jours » ce qui n’est pas sans poser la question de la date car enfin , il ne faut pas huit jours pour aller de Charleville à Charleroi distant d’ un peu plus de 100 kilomètres, certains faits en train. C’est une facilité de prosodie, cela lui paraissait déjà une éternité, comme dans tout moment de bien être.
L’aventurier est en marche « j’entrais à Charleroi », « je demandai des tartines ».
Nous sommes dans un moment de bonheur pur, tout y concourt, ainsi le décor, la nourriture et la serveuse. Sont mêlés les désirs gourmands et l’attraction sexuelle sans qu’il soit possible d’interpréter l’une plus que l’autre. Cependant, le désir sexuel est un leitmotiv dans le recueil de Douai. Mais, c’est aussi la protection maternelle ; l’atmosphère enfantine tend à renforcer ce point.
Les rejets v 6, 10,13 dont de l’aisance et du souffle, Rimbaud fait usage de mots de tous les jours, plus crus, plus naïfs et use de l’oralité de la langue, d’un vocabulaire familier v 9. Il vit la liberté libre. Le poème éclaire cette quête irrésistible du bonheur qui lui a manqué dans son enfance.
L’auberge verte est un motif nostalgique qui reviendra en mai 1872 dans la Comédie de la soif : « …et si je redeviens le voyageur ancien. Jamais l’auberge verte ne peut bien m’être ouverte… ».

Station à Charleroi

La maison verte désormais détruite

La maison verte désormais détruite

 

 

 

 

Située dans la ville basse de Charleroi, on connaît cette auberge par des photographies. Le lieu fut de nos jours un snack (elle est aujourd’hui détruite) et rien ne garde le souvenir de la serveuse Mia-La-Flamande du poème de Rimbaud, La Maline.

La Maline

Dans la salle à manger brune, que parfumait

Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise

Je ramassais un plat de je ne sais quel met

Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise.

.

En mangeant, j’écoutais l’horloge,-heureux et coi.

La cuisine s’ouvrit avec une bouffée,

– Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,

Fichu moitié défait, malinement coiffée

.

Et, tout en promenant son petit doigt tremblant

Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,

En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

.

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;

– Puis, comme ça, – bien sûr pour avoir un baiser,-

Tout bas : « Sens donc : j’ai pris une froid sur la joue… »

Charleroi, octobre70

Ce sonnet est en résonance avec le précédent et c’est une fête des cinq sens à laquelle s’abandonne Arthur, une halte hospitalière érotisée. On y retrouve la « fille aux tétons énormes », Mia la flamande, le motif du baiser « un baiser qui l’épeure », le « rose et blanc »…
Arthur joue la surprise de l’approche de la serveuse en quête d’affection mais il n’est pas dupe du stratagème « bien sûr pour avoir un baiser ».

Les signes du bien être : « je ramassais » (régionalisme), « je m’épatais », « j’écoutais l’horloge » (Le temps qui passe), « heureux et coi », « pour m’aiser » (le sens se déduit de lui-même).

Une froid, pour une fois.

Toujours à Charleroi

Une gravure coloriée, exposée en devanture de l’auberge, lui donne à décrire une caricature de l’empereur déchu à cette date. Il compose ainsi : L’Éclatante Victoire de Sarrebrück, remportée aux cris de vive l’Empereur ! Gravure belge, brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.

L’Eclatante Victoire de Sarrebrück

Remportée aux cris de vive l’Empereur!

(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes)

Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose

Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada

Flamboyant; très heureux,- car il voit tout en rose,

Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;

.

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste

Près des tambours dorés et des rouges canons,

Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,

Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms!

.

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse

De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,

Et : « Vive l’Empereur! » – Son voisin reste coi…

.

Un shako surgit, comme un soleil noir…-Au centre,

Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre

Se dresse, et, – présentant ses derrières- : « De quoi?… »

Octobre 70

Montrer ses fesses à l’Empereur est bien une irrévérence dans laquelle s’engage Rimbaud dans ce sonnet satirique et railleur à des fins de moquerie. D’autant que la charge est décalée en octobre par rapport à l’événement survenu le 2 août 1870 et dont on sait qu’il ne fut qu’une escarmouche. La gravure coloriée, à des fins de propagande impériale est recomposée dans une parodie.

Les mots sont un modèle d’ironie, à commencer par le titre et la graphie de « Sarrebrück » qui renforce sa présence en Allemagne, (Sarrebruck/Saarbrücken), avec le umlaut sur le U. Puis le sous-titre.

Arthur refait le tableau à sa manière et il n’a plus rien à voir à la fin du poème.

« Doux comme un papa » est une allusion au baptême du feu du Prince impérial et dont Rimbaud sur l’album du dessinateur Régamey, à Londres, écrira L’enfant qui ramassa les balles.

Pitou : est le type de soldat naïf du parodiste Jean Jacques Feuchère.

Dumanet : troupier fanfaron, soldat crédule et ridicule, héros de vaudeville des frères Cogniard.

Boquillon : troupier risible par son langage et ses manières, c’est un personnage du journal satirique La Lanterne de Boquillon, anticlérical et antimilitariste d’Albert Humbert.

Le « soleil noir » annonce des jours moins éclatants et s’oppose au « Soleil d’Austerlitz ».

« Vive l’Empereur » l’exclamation a un sens argotique : « Je m’en branle, je m’en moque » selon les zolismes de Rimbaud (jeu de mots).

Derrières : C’est le corps de troupe situé à l’arrière d’une armée (protéger, assurer ses arrières) ; Rimbaud joue sur les mots.

Charleroi >>> Bruxelles

Ma Bohème du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Ma Bohème du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Après restauration à l’auberge verte, Arthur est certainement passé par les locaux du Journal de Charleroi, tout près de celle-ci. Toujours est-il qu’il est reçu, de façon hospitalière, au domicile du sénateur Louis Xavier Bufquin des Essarts, propriétaire du dit journal. Il est retenu à dîner qui est d’abord de bonne tenue puisqu’il fait part de son souhait d’y devenir journaliste ; puis la conversation tourne à l’invective dès lors que sont abordées les questions politiques. Ses propos sont jugés inconvenants et Xavier des Essarts, d’opinions républicaines avancées, décline son offre de collaboration.
N’ayant plus rien à faire à Charleroi, Arthur décide de se rendre à pied à Bruxelles Chez Paul Durand, un ami d’Izambard. Ce sont cinquante kilomètres à parcourir qui donneront lieu à ce fabuleux poème : Ma bohême.

Ma bohême

(fantaisie)

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J’allais sous le ciel, Muse! et j’étais ton féal ;

Oh! là là! que d’amours splendides j’ai rêvées!

.

Mon unique culotte avait un large trou.

– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse,

– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

.

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

.

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!

Dans la graphie du titre, Rimbaud a utilisé un accent circonflexe ce qui peut laisser penser à un pays imaginaire de forêts et de montagnes comme l’est cette région de la République Tchèque.
La bohème, c’est aussi un mouvement littéraire et artistique du XIXè en marge du mouvement romantique auquel il reproche l’académisme.
C’est une « fantaisie » en corrélation avec le mouvement fantaisiste dont l’école parnassienne peut être assimilée (Banville, Leconte de Lisle,Catulle Mendès…)

Dans ce sonnet, un chef-d’œuvre, Rimbaud se met en scène, il revêt l’accessoire du paletot qui devient idéal (mot opposé au réel). D’ailleurs, il s’identifie à un personnage de conte, le Petit-Poucet, procédé du courant fantaisiste. Tout comme, il utilise le mythe d’Orphée dans le dernier tercet.
Il se déplace dans la scène et s’approprie cette bohème faite d’insouciance, de dénuement : mes poches, mon paletot, mon unique culotte, mon auberge, mes étoiles, mon front, mes souliers, mon cœur.

« Un pied contre mon cœur », cette chute, préparée, s’oppose à Petit-Poucet : le pouce est plus petit que le pied dans les mesures métriques. Quelque chose près du cœur est passé de 2,7 cm à 32,4 cm.

Cette image du pied contre son cœur, si bien que l’autre est éloigné, symbolise les mouvements antagonistes de la vie de Rimbaud : éloignement et attraction.

Le sonnet alterne ainsi des moments d’exaltation et les blessures, gravité et sourire s’y répondent par des nuances inverses.

Pour ma part, c’est assurément le plus beau des poèmes tant il se déploie dans l’imaginaire et la nature, source d’énergie.

Bruxelles >>> Douai

Le Dormeur du Val du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Le Dormeur du Val du peintre ardennais Jean-Paul Surin

Reçu par Paul Durand qui le rhabilla, le munit d’un viatique, Rimbaud, au bout de deux jours, prit le train pour Douai où son professeur sur ses pas, délégué en enquêteur par Vitalie Rimbaud, le retrouva chez lui.
Arthur Rimbaud recopie et rassemble ses poèmes, les remet à Paul Demeny en vue d’une publication probable de ce qu’on appelle le recueil Demeny.
Les sœurs Gindre, Izambard, Demeny lui fêtent son anniversaire le 20 octobre, il vient d’avoir 16 ans.
Le 27 octobre, Metz capitule. Et la guerre va tourner entièrement à l’avantage des Prussiens.
Il rentrera à Charleville fin octobre, début novembre ; novembre où il raillera dans Le Progrès des Ardennes,le chancelier Bismarck dans Le Rêve de Bismarck.

La dénonciation de la guerre vaut bien ce sonnet pacifique  : Le Dormeur du Val (voir Rimbaud vivant n°53 juin 2014).

 

Douai >>> Charleville

Le Progrès des Ardennes du 25 novembre 1870

Le Progrès des Ardennes
du 25 novembre 1870

Le Rêve de Bismarck, article signé Jean Baudry, pseudonyme d'Arthur Rimbaud

Le Rêve de Bismarck, article signé Jean Baudry, pseudonyme d’Arthur Rimbaud

 

 

 

 

 

 

 

 

 Sources documentaires :

– Un ardennais nommé Rimbaud, Yanny Hureaux, la Nuée Bleue

– Oeuvres complètes, André Guyaux, Gallimard