Antoine Fongaro

Chœur de verres

choeur de verres jaune

Un voyage, l’an passé, en Pologne et particulièrement à Cracovie, nous permit de découvrir sur notre chemin menant au Rynek, un petit métier des rues, le joueur de verrillon. Son instrument de musique, constitué de verres remplis inégalement d’eau, lui offre de jouer des mélodies, de tout genre musical et toutes agréables, par le frottement de ses doigts humides sur le bord des verres. Il nous fallait prendre une photographie car nous revenait une des Illuminations d’Arthur Rimbaud, Jeunesse III, Vingt ans, dans laquelle on lit la présence de cet instrument.

Les voix instructives exilées… L’ingénuité physique amèrement rassisse… – Adagio – Ah ! L’égoïsme infini de l’adolescence, l’optimisme studieux : que le monde était plein de fleurs cet été ! Les airs et les formes mourant… – Un chœur, pour calmer l’impuissance et l’absence ! Un chœur de verres, de mélodies nocturnes…En effet les nerfs vont vite chasser.

Dans son livre, De la lettre à l’esprit, Pour lire Illuminations, Antoine Fongaro révèle par une assertion « […] comment Rimbaud avait pu savoir qu’il existait un instrument de musique fait de verres inégalement remplis d’eau, appelé harmonica (en allemand « Glassharmonika ») ».

Ainsi, nous voici mis devant une évidence et le vérillon serait un harmonica de verre. Certes, le verrillon précède l’harmonica de verre qui est une version transformée et industrialisée mais ne se présente pas de la même manière. En fait, Antoine Fongaro souhaitait nous amener sur le comment Rimbaud découvre le mot harmonica qui semble récent à cette époque. Alors que Rimbaud l’avait utilisé dans un poème de 1871, Les Chercheuses de poux, où dans la dernière strophe, on lit :

                                           Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,

                                           Soupir d’harmonica qui pourrait délirer ;

                                           L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses,

                                           Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.

Comment comprendre cet harmonica ? Est-ce le verrillon ou bien l’harmonica de verre (glassharmonika) ou encore l’harmonica à anches métalliques, instrument à vent ?

Le mieux consiste à regarder de près chacun de ces instruments de musique.

C’est en Asie qu’il faut chercher l’origine du verrillon (ou vérillon) qui est le nom français des verres musicaux, utilisé d’abord en percussion puis introduit en Europe et utilisé en mode friction sur le bord de verres de vin avec les doigts humides. Peut-être vous est-il arrivé de vous prêtez à ce jeu à la fin d’un bon repas dressé sur une belle table avec tous les arts convenus et en particulier des verres à pied en cristal ? Rimbaud, en famille aurait pu découvrir cette façon amusante de faire chanter les verres ou bien encore durant les agapes des soirées des Vilains Bonshommes auquel il était convié. Le tableau de Fantin Latour, Coin de table, de 1872 en reste le témoin. Note particulièrement amusante, ces verres chantants au son pur, limpide, poétique, aérien portent métaphoriquement le nom d’orgue des anges ou séraphin. Pourquoi ne pas voir cher Arthur, un jeu de mots caustique alors qu’en théologie, les Séraphins sont le premier Chœur de la première hiérarchie des anges ? Et n’aurait-il pas ainsi fait cette trouvaille magique.

Quant à l’harmonica de verre selon « le dictionnaire de la musique » de Larousse, un extrait d’article, nous apporte des précisions : « L’harmonica de verre était formé d’une série de verres de cristal convenablement calibrés pour reconstituer la gamme chromatique et qu’on pouvait accorder de façon précise en les remplissant plus ou moins d’eau. Gluck lui-même, séduit par la sonorité immatérielle de ce Glassharmonika, en a joué en public. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le physicien américain Benjamin Franklin (1706-1790), qui devait également inventer le paratonnerre et jouer un rôle politique de premier plan, imagina de remplacer les verres par des coupes sans pied, enfilées sur un axe horizontal qu’un mécanisme à pédale mettait en mouvement. Les corps sonores se présentaient ainsi comme autant de touches d’un clavier, et il suffisait de les effleurer pour les faire vibrer. C’est pour l’harmonica de Franklin, dont l’étendue atteignait trois octaves et une sixte, que Mozart a composé en 1791 un quintette pour harmonica, flûte, alto, hautbois et violoncelle (K. 617 et Adagio). » Ainsi parti de l’expérience des dessus de verres frottés, Franklin mécanise le processus et invente son « armonica » (mot d’origine italienne) dont dix notes au lieu de six pour le vérillon. La création  de cet instrument de musique date de 1761 et sa disparition apparaît en 1835. En effet, « la présence de plomb dans le verre causant à long terme, du moins chez l’utilisateur, un cas de saturnisme » pour ces raisons de santé, il est interdit.

Franz-Anton Mesmer (1734-1815), médecin allemand est le fondateur de la théorie du magnétisme animal ; ainsi il pratiquait des traitements collectifs autour du « baquet » à Paris vers 1780 au son de l’harmonica. Selon Bailly, rapporteur de la Commission Royale chargée par le Roi, en 1784, de l’examen du magnétisme animal opérait Mesmer : « Au milieu d’une grande salle où d’épaisses tentures ne laissent pénétrer qu’un jour fort adouci se trouve une caisse circulaire en bois de chêne : le « baquet ». Dans l’eau qui remplit à moitié la caisse, sont immergés de la limaille de fer, du verre pilé et d’autres menus objets. Le couvercle est percé d’un certain nombre de trous d’où sortent des branches de fer, cordées et mobiles que les malades doivent appliquer sur les points dont ils souffrent. Dans un coin de la salle, un piano-forte ou un harmonica joue des airs sur des mouvements variés, surtout vers la fin des séances. Les malades se rangent en silence autour du baquet, une corde passé autour de leurs corps les unit les uns aux autres. Si quelqu’un demande à boire, on lui sert une limonade au citron dans laquelle est dissoute de la crème de Tartre. Cependant l’influence magnétique se fait sentir. Quelques malades sont calmes et n’éprouvent rien. D’autres toussent, crachent, sentent quelques légères douleurs et ont des sueurs. D’autres sont agités par des convulsions extraordinaires. Les salles où ces scènes se passaient, avaient reçu le nom d’ « Enfer à Convulsions ».»

On prend note de l’association du glassharmonika avec l’usage du magnétisme, l’un offrant des sons métalliques et vibrations pénétrantes, opérant des transes, des extases et cette pratique thérapeutique développée jusqu’à la fin du 19e siècle.

Alors ne pourrait-on y voir le  délire  et le soins des nerfs ? La nature philomatique d’Arthur Rimbaud l’a porté probablement à se renseigner  sur l’instrument,  les effets produits et la diversification de son usage. Ainsi, Antoine Fongaro note une allusion faite par Jules Michelet à propos du wasser-harmonika : « Outre les flammes ordinaires, jaunes, rouges, bleues, qui amusent la vue, montrent, cachent de fuyantes ombres, il [Satan] délecte l’oreille d’une étrange musique, « surtout de certaines clochettes qui chatouillent » les nerfs, à la manière pénétrantes de l’harmonica. » (Chapitre 5 de la 2e partie de La Sorcière).

Enfin l’harmonica, instrument de musique à vent et à anches métalliques qui fonctionne comme un accordéon selon un temps d’inspiration et un temps d’expiration. Cet instrument se répandit en Europe vers 1820 et son commerce se développa vers 1855. Rimbaud et Verlaine auraient pu en disposer comme jouet. Rimbaud qui a lu Verlaine a pu relever dans Nocturne parisien du recueil Poèmes saturniens :

                                        Eclate en quelque coin l’orgue de Barbarie :

                                        Il brame un de ces airs, romances ou polkas,

                                        Qu’enfants nous tapotions sur nos harmonicas

 

Contre toute vraisemblance, ici, il s’agit bien de ce type d’harmonica qui tient lieu peut-être de jouet mais  est tout aussi adapté pour des adultes.

Chœur de verres rend bien compte de la création poétique d’Arthur Rimbaud qui produit une image plus belle, plus audacieuse, plus primitive mais aussi peut-être satirique qu’un simple organe industrialisé. Et qui dit de Chœur de verres n’a pas le sens caché de cœur fragile !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Piano dans les Alpes

EPSON MFP image

Dessin de Maurice Henry, 1946, qui fut des surréalistes

Dans Après le Déluge, Arthur Rimbaud écrit : « Madame*** établit un piano dans les Alpes. »

Nombreux sont les chercheurs qui se sont lancés sur la piste de cette énigme, une de plus que celle que nous a laissée Rimbaud dans Illuminations.

Antoine Fongaro a donné raison à l’hypothèse proposée par Suzanne Bernard dans laquelle il s’agirait d’Emma Bovary qui illustre, ici, le petit monde des bourgeoisies romantiques. L’argument s’appuie sur ce que déclare Léon, le clerc de notaire :

J’ai un cousin qui a voyagé en Suisse l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières quand les nuages s’entrouvent. Ces spectacles doivent s’enthousiasmer, disposer à la prière, à l’extase ! Aussi je ne m’étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d’aller jouer du piano devant quelque site imposant.

La critique actuelle s’est rendue à l’idée que le Déluge n’est autre que la Commune. En effet, après cette révolution, tout ressurgit : « la civilisation bourgeoise […], la religion, le travail, le commerce, les voyages d’agrément et aussi le pseudo-romantisme, la pseudo-poésie » dont le personnage d’Emma Bovary témoigne et dont Rimbaud se saisit ici pour dire ses vomissions.

Quant à Jacques Gengoux s’il voit la poésie naïve du passé occidental, c’est l’époque[…] de la femme distinguée, Madame ***, de l’hiver et de la nuit. Se référant à  l’historien Jules Michelet, La Sorcière, dans laquelle il « montre  au début de la vie occidentale » :

Ces familles, isolées dans la forêt, dans la montagne (comme on vit encore au Tyrol, dans les Hautes-Alpes), descendant un jour par semaine, ne manquaient pas au désert d’hallucinations.

On ignore si  le dessinateur Maurice Henry aimait à lire Rimbaud, toujours est-il qu’il nous a gratifiés d’un dessin qui peut s’associer à ce piano dans les Alpes !

 

Promontoire

Le site « Vu du mont », dans son à propos, signale le Mont Saint Quentin comme un promontoire.

Promontoire, titre du poème de l’une des Illuminations d’Arthur Rimbaud devait être présenté, ici. Et le mieux est encore de le lire et d’en regarder l’autographe.

Promontoire

L’aube d’or et la soirée frissonnante trouvent notre brick en large en face de cette villa et de ses dépendances, qui forment un promontoire aussi étendu que l’Epire et le Péloponnèse, ou que la grande île du Japon, ou que l’Arabie ! Des fanums qu’éclaire la rentrée des théories, d’immenses vues de la défense des côtes modernes ; des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales ; de grands canaux de Carthage et des Embankments d’une Venise louche, de molles éruptions d’Etnas et des crevasses de fleurs et d’eaux des glaciers, des lavoirs entourés de peupliers d’Allemagne ; des talus de parcs singuliers penchant des têtes d’Arbres du Japon ; et les façades circulaires des « Royal » ou des « Grand » de Scarbro’ ou de Brooklyn ; et leurs railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions dans cet Hôtel, choisies dans l’histoire des plus élégantes et des plus colossales constructions de l’Italie, de l’Amérique et de l’Asie, dont les fenêtres et les terrasses à présent pleine d’éclairages, de boissons et de brises riches, sont ouvertes à l’esprit des voyageurs et des nobles- qui permettent, aux heures du jour, à toutes les tarentelles des côtes, – et même aux ritournelles des vallées illustres de l’art, de décorer merveilleusement les façades du Palais. Promontoire.
A.R. (Illuminations)

Autographe de Promontoire

Autographe de Promontoire

Comme toutes les Illuminations, nous ne connaissons pas la date de composition de ce poème en prose. A le lire, à l’écouter, nous nous trouvons devant une « Postcard » ; le poème, à lui seul, peut se suffire et être admiré tant les images voltigent et virevoltent . Elles paraissent célébrer un lieu : Scarborough, désigné par Scarbro’, signe humoristique du mot mangé au cours de sa prononciation.

La question est donc de savoir si Arthur Rimbaud y aurait mis les pieds. Certains, comme le critique anglais Vernon Philip Underwood ou le biographe Pierre Petitfils défendent cette idée. La « photographie » de Scarborough est si précise qu’il semble inconcevable qu’il n’y séjournât, selon eux. A cette époque, la station balnéaire de Scarborough, dans le Yorkshire, est fort à la mode ; distante d’environ quatre cents kilomètres de Londres, Arthur l’aurait rejointe en train le 31 juillet 1874 pour y tenir un poste de répétiteur ! Rien, aucun signe n’apporte une validité à cette hypothèse. Encore aujourd’hui, la ville s’enorgueillit de l’écrivaine, Anne Brontë, décédée au Grand Hotel en 1842, à l’âge de 28 ans et résidente éternelle du cimetière. Mais aucune commémoration fête la présence d’Arthur Rimbaud. Tout comme il ne s’est pas plus rendu à Brooklyn, quartier de New-York.

Grand Hotel à Scarborough

Grand Hotel à Scarborough

Cependant, force est de constater l’existence de plusieurs indices disséminés dans le poème. Ainsi, le Royal Hotel et le Grand Hotel accueillent en villégiature des gens fortunés, durant cette époque victorienne. La construction du Grand Hotel est achevée en 1861 ; sur la falaise, il fait face à la baie et décline le thème du temps avec quatre tours pour les saisons, 12 étages pour les mois, 52 cheminées pour les semaines et 365 chambres pour les jours et enfin il est en forme de V pour rendre hommage à la souveraine Victoria. C’était l’hôtel le plus grand d’Europe. De ce dernier, on rejoint le Spa pour y prendre les eaux par une passerelle piétonne, le tout entouré de jardins fleuris.

Scarbro' et sa baie

Scarbro’ et sa baie

La ville est aussi un port de pêche, à l’abri d’un éperon rocheux surmonté par les ruines imposantes d’un château fort qui a servi à la défense de la ville originale.
On peut aussi considérer que la station balnéaire et ses hôtels étaient l’objet d’encarts publicitaires ou bien d’articles de presse et ainsi, sur ces bases, Arthur Rimbaud a pu composer son poème si proche d’une réalité. Ce qui rejoint l’opinion de nombreux exégètes dont par exemple Antoine Fongaro ou Bruno Claisse.

Il n’est reste pas moins que Paul Verlaine, alors à Londres, dans une lettre du 17 février 1873, confiait à Blémont son intention de voyager avec Arthur dans toute la Grande Bretagne :  » Tous les jours nous faisons des courses énormes […] cet été, nous irons probablement à Brighton, et peut-être en Écosse, en Irlande![…] ». Il y a fort à parier que nos deux poètes ont dû déplier les cartes, consulter des documents touristiques et prévoir un parcours dont Scarborough aurait pu être l’une des destinations. L’été 1973, se solda par un coup de feu et ce n’est que l’année suivante qu’Arthur, à la recherche d’un emploi, a pu se souvenir de cette ville.

Mais foin de ces élucubrations, puisque nous n’avons pas de faits tangibles. Alors voyons ce poème !

Le Petit Robert donne de promontoire la définition suivante : pointe de relief élevé s’avançant en saillie au-dessus de la mer et rappelle la phrase de Châteaubriand : «  la plupart des promontoires du Péloponnèse, de l’Attique…étaient marqués par des temples.»
L’eau présente partout dans le texte est illustrée par de nombreux noms  : « notre brick en large , l’Epire, le Péloponnèse, le Japon (2 fois), l’Arabie, côtes (2 fois), Carthage, Venise, Scarborough, Brooklyn, eaux des glaciers, des lavoirs, Italie, Amérique, Asie, brises ». L’eau claire de la purification au contraire de l’eau sombre sont des motifs récurrents dans la poésie rimbaldienne.

Le poème est constitué de deux phrases : l’une courte « L’aube d’or[…]Arabie ! » puis l’autre plus longue « Des fanums[…]Palais ».
Le lecteur dispose d’une série d’informations semées dans le texte qui se succèdent, se complètent, se répondent ou encore s’opposent. On a un fatras d’éléments dissemblables ou semblables qui donnent un sentiment d’amoncellement utile à la démonstration d’Arthur d’un grand nombre de choses accumulées nécessaires à tromper l’ennui des nantis.

Scarborough ou Scarbro’ sert de prétexte à une idée plus large qui concerne l’humanité, son évolution, son modernisme, sa modernité et son hédonisme.

« L’aube d’or » rappelle « l’aube d’été » retrouvée dans Ornières et Aube, « la soirée frissonnante » est relative aux sensations apportées par les « brises riches ».

«notre brick en large en face de cette villa et des ses dépendances ».

Le brick et la villa constituent des signes du luxe. La villa pallatienne, comme au 19è siècle dans le monde anglo-saxon montre une scène gréco-latine avec les fanums, mot latin, pour temples, les théories, mot grec, pour processions. Il s’agit d’un étalage de la puissance qui singe l’antiquité, l’homme moderne affiche son génie dans une imitation désuète.

Ainsi, Arthur est à bord du brick, avec d’autres, regarde la scène devant lui : première ironie.
Un brick est un élégant voilier dont la vélocité permet le cabotage, sa manœuvrabilité offrait un atout aux corsaires ou aux négriers. Arthur, nègre ? Serait-ce un écho d’Une Saison en enfer ?
Pire, dans l’argot des matelots, le brick est le surnom de la maison de tolérance, du bordel !Serions nous devant un écho à bacchanales? Seconde ironie.

« un promontoire aussi étendu que l’Epire et le Péloponnèse, ou que la grand île du Japon, ou que l’Arabie ! » Gigantisme où cohabitent l’antiquité, l’extrême orient, l’extrême occident, le sud (Italie) et le nord (Londres). On est dans la démesure, c’est la grenouille et le bœuf ; ça enfle, on est en pleine dérision ! D’autant que l’Epire ajouté au Péloponnèse ne feront jamais en surface, la dimension du Japon ou sa plus grande île, Honshu, et encore moins l’Arabie. C’est dire que d’une jolie phrase, il vient d’en faire une plaisanterie. Ainsi va le ton du poème, celui d’une caricature.

« Des fanums qu’éclaire la rentrée des théories ». Théorie et rentrée, selon Antoine Fongaro, font songer à une retraite aux flambeaux, pratique courante au 19e siècle, organisée pour la réjouissance des nantis et symétrie de tarentelles, ritournelles et bacchanales. Pour Bruno Claisse, cette procession de navires rentrant au port, appartenant aux puissants maîtres de l’économie, constitue un spectacle majestueux célébrant la vénération du volontarisme humain.

D’autres indices vont se précipiter dans le sens caricatural ; ainsi les « grands canaux de Carthage » et les « embankments d’une Venise louche » : s’il y a des canaux, c’est bien à Venise (Venise célèbre aussi, pour son carnaval, ses masques, la sensualité et la canaillerie) et non à Carthage et les embankments concernent Londres dont le qualificatif louche serait plus adapté. Ainsi, Arthur met sur notre route des fausses pistes, histoire de rire.
Tout comme « de chaudes fleurs et de bacchanales », les fleurs sont des femmes, alors germe la volupté avec les mots chaudes et bacchanales qui renvoient à la fête, à la danse lascive, aux jeux et mystères d’initiés. Arthur utilise le mot fleur pour femme par exemple dans Les Reparties de Nina : « Ô chair de fleur ! ». Les bacchanales donne le ton de l’antique de ces danses désordonnées et elles ont lieu dans les dunes comme les tarentelles des côtes. Ainsi les dames tournoient sur les terrasses voisines de la mer.
L’oxymore « molles éruptions d’Etnas » est du même ordre ironique quand on connaît le côté impétueux d’ une éruption. Et d’Etnas est alors antonomase pour tous les volcans.
Pour Antoine Fongaro, cette figure de style illustre la fumée qui sort des cheminées des métropoles (industrielles), par petits flots, caricature industrielle du monde originel.
Alors, Etna, Venise, tarentelles, ritournelles constituent une analogie à l’Italie.

Autre singerie : « peupliers d’Allemagne », il existe beaucoup de variétés de peupliers mais pas celui d’Allemagne. Bruno Claisse signale le peuplier de Berlin, encore faut-il être très calé en botanique. Les fleurs, les peupliers, les arbres du Japon, là encore Arthur s’amuse et la dérision se porte sur des parnassiens qui se montrent attachés à des précisions florales. Cet exercice n’est pas s’en rappeler son poème adressé à Banville , Ce qu’on dit au Poète à propos de fleurs. Poètes aussi attachés au luxe, à la société de nantis qu’ils aiment fréquenter.
Le lavoir avec les peupliers est un réservoir d’eau, comme une oasis, endroit agréable à voir pour les privilégiés charmés par l’endroit.
Volcans et glaciers sont opposés comme le chaud et le froid. C’est la fonte des neiges qui produit des ruisseaux, des torrents bordés de fleurs.

Tout se concentre sur cet hôtel, véritable Tour de Babel. « élégantes » et « colossales » ne peuvent se compléter, c’est encore une ironie. Ironie encore, comme si les constructions de l’Italie, de l’Amérique et de l’Asie étaient les mêmes !
La villa et ses dépendances devient un hôtel pour finir en Palais ou Palace, décor contraire au banal, décor artificiel, hédoniste.

«d’éclairages, de boissons» des éléments artificiels s’opposent à éléments naturels, « brises » pour se railler. « brises riches » alors sensations énergisantes, c’est rigolo. Seuls les privilégiés peuvent se l’offrir. Cependant l’éclairage au gaz éblouit Rimbaud par sa modernité, comme toutes les personnes à cette époque.

Ainsi les railways , cette machinerie, évoquent l’envahissement moderne et marquent de l’étonnement et l’inquiétude, tout à la fois. L’hôtel est entortillé par ce réseau à la fois, symbole du modernisme, des voyages ainsi facilités mais constituant une nuisance pour le confort des hôtes ne souhaitant pas être dérangés afin de jouir des parcs, des jardins, des terrasses, des éclairages, des boissons.
Les tarentelles et les ritournelles, occupation fébrile et fictive, représentent le côté sonore de cette délectation sensuelle et qui servent aussi le décor des façades de l’hôtel.
L’espace avec ses jardins d’illusion et sa métaphore des têtes penchées concourent à la vocation du décor. Même le mot « merveilleusement » tend à l’ironie.
Les côtes modernes représentent l’esprit de domination de l’époque, daubé par Arthur.

Promontoire illustre une parodie pour dénoncer un hédonisme auquel se prête une classe de riches privilégiés, l’aristocratie. Cette féroce caricature dénonce l’artificiel contraire à la nature, source de vitalité. Ce luxe étalé dans une fuite en avant est là pour combler l’ennui et le vide de l’existence, à travers le divertissement. L’hôtel n’est que la symbolique de cette mascarade.

Sources :

– Rimbaud, Pierre Petitfils, Julliard

– Rimbaud, oeuvres complètes, Pierre Brunel, La photothèque

– De la lettre à l’esprit, pour lire Illuminations, Antoine Fongaro, Honoré Champion

– Rimbaud ou « Le dégagement rêvé », Bruno Claisse, Bibliothèque sauvage