Le Dormeur du Val et Die Trompete von Gravelotte

Le Dormeur du Val et Die Trompete von Gravelotte

Une bataille aux conséquences multiples :« Ça tombe comme à Gravelotte » : c’est un euphémisme que ce dicton populaire pour illustrer ce que fut le 18 août 1870, la bataille de Gravelotte (ou bataille de Saint-Privat) : un déluge de fer, de feu et de sang versé. Les armées françaises, commandées par le maréchal François, Achille Bazaine et les troupes prussiennes, dirigées par le maréchal Helmuth von Moltke vont s’affronter sur le plateau à quelques encablures de Metz. Pour la France, 112 800 hommes constituent 183 bataillons d’infanterie, 104 escadrons de cavalerie et disposent de 520 canons. Côté prussien, ce sont 188 332 hommes formés de 210 bataillons d’infanterie, 135 escadrons de cavalerie et forts de 732 canons.

Dès 8 heures du matin, les canons Krupp de l’Armée prussienne tonnent ; plus efficaces grâce à leur chargement du fût par l’arrière, ils ont une portée plus longue.

Leur répond l’artillerie française. Les Chassepot français font merveille et disséminent l’infanterie ennemie. Mais ce sont les charges des uhlans contre les hussards qui donnent la dimension de la violence, sabrant à tour de bras. La conquête des villages et des fermes, points stratégiques, donnent lieu à des corps à corps sanglants. Au soir de la bataille, vers 22 heures, on dénombre les victimes : 12 599 côté français et 19 260 côté prussien. La décision pour le gain de la bataille n’est pas faite, cependant l’accès à la route de Verdun est coupé. C’est alors que Bazaine décide de regrouper l’Armée du Rhin dans Metz. Trop contents, les Prussiens encerclent de toutes parts Metz à compter du 20 août.

Napoléon III, avec Patrice Mac-Mahon, à la tête de l’Armée de Châlons, veut se porter au secours de Bazaine mais il est arrêté par les Prussiens à Sedan. Le 1er septembre, ces derniers prennent Bazeilles, coupent la route de Stenay et encerclent l’armée française. L’empereur capitule le 2 septembre. Il est exilé en Angleterre. Jubilatoire, le chancelier Otto von Bismarck gagne son pari engagé dans la dépêche d’Ems, source de l’indignation française qui entraîna la France dans ce conflit.

La Troisième République est proclamée le 4 septembre avec, à sa tête, Adolphe Thiers. Le 27 octobre, Bazaine ouvre les portes à l’ennemi et livre Metz sans avoir combattu. Cette guerre se solde par l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine à l’état allemand, celui-ci célébré à Versailles, en janvier 1871, et le versement d’une indemnité de 5 milliards de francs or, confirmé par le traité de Francfort le 10 mai 1871.

Un musée du souvenir

Aujourd’hui, le promeneur attentif découvrira l’affligeant théâtre des opérations délimité par Gravelotte, Rezonville, Mars-la-Tour, Sainte-Marie-aux-Chênes, Saint-Privat. Actuellement, encore, de nombreuses tombes, monuments, ossuaires en hommage aux morts témoignent de cet épisode cruel mais peu glorieux pour Badinguet, concernant son choix désastreux.

Le Kaiser Guillaume 1er, en souvenir du sacrifice de ses troupes, nomma ce lieu « Le tombeau de ma garde » et exigea l’annexion des champs de bataille, en échange de Belfort qui resta ainsi français. Lieu de pèlerinage, Gravelotte fut dotée d’un musée en 1875 qui subit des bombardements américains en 1944, une explosion d’obus en 1978. Fermé depuis 2000, le Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion ouvrira ses portes en 2014, sous les auspices du Conseil Général de la Moselle. Ce nouveau musée se veut un lieu de mémoire et de paix pour les générations actuelles et futures. Aussi, deux poèmes, en guise de testament, introduiront l’espace : Le Dormeur du Val d’Arthur Rimbaud et Die Trompete von Gravelotte de Ferdinand Freiligrath. On notera au passage cette volonté de plaire aux deux camps alors que l’on désire réaliser une union. Cela est d’autant plus surprenant qu’Arthur Rimbaud ne s’est jamais montré enthousiaste à l’idée de cette guerre ; bien au contraire, il en a démontré l’absurdité et que Ferdinand Freiligrath, surnommé le Trompette de la Révolution, longtemps éloigné de l’Allemagne, refusera les honneurs officiels durant la fin de sa vie.

Rimbaud et la guerre de 1870

En cette année 1870, Arthur Rimbaud a 15 ans et il est en classe de rhétorique (première) au collège de Charleville. Son professeur de 22 ans, Georges Izambard l’encourage dans sa vocation poétique. Excellent élève, raflant tous les prix, il est promis à un brillant avenir dont il va prendre le contre pied. La déclaration de guerre en juillet 1870 va lui en offrir l’occasion. D’un esprit mature, c’est ici, à Charleville et à Mézières, toute proche, qu’il vit cette fameuse guerre contre la Prusse. D’abord le 17 juillet, il compose le sonnet Morts de Quatre-vingt-douze et répond ainsi à un article de Paul de Cassagnac paru le 16 juillet dans le journal bonapartiste, Le Pays, dans lequel ce dernier vante les grands anciens au profit de l’empereur. Le recours à ces martyrs pour justifier la déclaration de la guerre (le 19 juillet) indigne Rimbaud. A la suite de la parution de l’article, il remet son poème à Izambard, le lundi 18 juillet. Le 15 juillet, les parlementaires belliqueux avaient voté les crédits pour la guerre.

Dans sa lettre du 25 août à Izambard, le poète raille le patriotisme dont se sont emparés les bons bourgeois de Mézières : « C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres qui, chassepot au coeur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !…Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! C’est mon principe. »

La bataille de Sarrebrück du 2 août sera pour lui l’occasion de décocher des flèches assassines raillant la piteuse escarmouche à travers sa parodie L’Éclatante Victoire de Sarrebrück vantée par une image d’Épinal qui se vend à Charleroi.

C’est à l’empereur en exil qu’il adresse sa charge satirique la plus dure dans Rages de Césars, « Car l’empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie! ».

La plupart des poèmes de cette époque, dont Le Mal, Le Forgeron, sont des saillies contre le gouvernement en place, l’empereur, la guerre ; recopiés en octobre, ils trouvent place dans le recueil de Demeny. Seul, s’affranchit de la tournure pamphlétaire, Le Dormeur du Val . Dans sa fugue qui le menait à Charleroi, Rimbaud a cherché à travailler dans le Journal de Charleroi dirigé par Xavier Bufquin des Essarts, le père de son condisciple Jules Bufquin des Essarts. Ses propos ayant choqué les oreilles sensibles lors du dîner, il ne sera pas embauché.Si la guerre constitue un des thèmes de prédilection de cette période, Napoléon III n’est pas ménagé. Il en va de même pour Otto von Bismarck que Rimbaud va fustiger d’un ton persifleur dans un « petit chef-d’oeuvre en prose » signé sous le pseudonyme de Jean Baudry. L’article paraît dans le Progrès des Ardennes, le 25 novembre sous le titre Le Rêve de Bismarck .

Tous les moyens sont bons pour dire son dédain de ce conflit et de ses partisans. Mais Rimbaud fait volte-face par le déclenchement une pétition pour la Garde Nationale de Douai, le 20 septembre et une lettre de protestation contre l’insuffisance des armes, imputable à l’imprévoyance du gouvernement déchu.

Les traces de sa causticité anti-bonapartiste se retrouvent dans l’album zutique sous Le Balai ou l’album du dessinateur Régamey, dans un dizain L’Enfant qui ramassa les Balles .

Alors que Rimbaud se trouve avec son ami Ernest Delahaye sur le passage de soldats prussiens défilant en ordre, ce dernier s’exprime « Ah ! Ces gens-là nous sont bien supérieurs ! ». Rimbaud réagit : « Ils nous sont bien inférieurs. Oui, le peuple allemand paiera cher sa victoire. Les imbéciles ! Derrière leurs aigres trompettes et leurs plats tambours, ils s’en retournent dans leur pays, manger leurs saucisses, et ils croient que c’est fini. Mais attend un peu. Les voilà maintenant militarisés à outrance, et pour longtemps, et sous des maîtres bouffis d’orgueil, qui ne les lâcheront pas. Ils vont avaler toutes les saletés de la gloire. Obligés de se maintenir, en face de l’Europe envieuse et inquiète, qui leur préparera des coups de Jarnac, ils en ont pour cinquante ans à être cravachés… Je vois d’ici l’administration de fer et de folie qui va encaserner la société allemande, la pensée allemande…Et tout cela pour être écrasés à la fin par quelque coalition…Si encore ils s’en tenaient à la ridicule satisfaction d’avoir été les plus forts ! Mais non : ils nous prennent deux provinces ; ils veulent étendre la teinte plate qui marque leur pays sur une carte !…afin d’être bien sûrs qu’on reviendra un jour leur tomber dessus !… Bismarck est plus idiot que Napoléon 1er ». (Delahaye témoin de Rimbaud, op. cit. , p.287-288). Prémonition de Rimbaud ou lucidité sur une situation à venir ? Toujours est-il que ces propos ont des relents très cocardiers. Et l’on peut s’interroger sur le nationalisme qui sévit, alors, de part et d’autres des frontières, en Europe.

Le Dormeur du Val

C’est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud

Octobre 1870

En octobre 1870, Arthur Rimbaud inaugure la liberté libre. A travers l’Ardenne, aux drues forêts, aux monts rocheux, aux rivières bucoliques, le Petit-Poucet rêveur égraine dans la course heureuse de sa fugue qui le mène de Charlestown à Charleroi, des sonnets où jaillissent un feu d’artifice, tout au long de ses étapes : Rêvé pour l’Hiver, Le Buffet, Le Cabaret-Vert, La Maline. C’est de la nature qu’il puise son énergie et ainsi se régénère. Il en donne l’illustration dans Le Dormeur du Val dans lequel il nous dit sa confiance dans la nature qui l’accueille et le ressuscite tel un Christ.

Par un procédé de type cinématographique, sa « caméra » dévoile un plan large sur une nature exubérante où la tonalité verte se déchaîne dans une gamme chromatique déclinée par le « trou de verdure », les « herbes » (deux fois), le « cresson bleu » (variante du vert), le « lit vert ». S’y mêlent des halos de lumière, les embruns devenant par métaphore des « haillons d’argent », « la lumière pleut » et il « mousse des rayons ». L’allusion à la lumière révélant une symbolique religieuse de la mort et de l’au-delà.

Puis, la « caméra » serre le plan pour dévoiler l’identité de l’homme allongé ; il s’agit d’un soldat, d’un soldat jeune, décrit depuis sa tête nue jusqu’à ses pieds dans les glaïeuls qui nous donne le change d’un endormissement calme. Le suspense est volontairement entretenu à l’aide de signes d’apaisement : une nature accueillante, ainsi que des termes tels que « soleil », « bouche ouverte », « étendu dans l’herbe », « souriant », « tranquille ». Par antagonisme déboulent des signaux alarmants : « bouche ouverte », « pâle », « lit », « malade », « froid », jusqu’aux « glaïeuls » symbolisant le glaive et la violence, même la crucifère cresson induit la crucifixion et fait résonner « Ô million de Christs aux yeux sombres et doux » dans Morts de Quatre-vingt-douze . Pour achever le tableau, la « caméra » se porte sur la poitrine sans souffle dans la révélation brutale sur deux trous rouges qui font écho au trou de verdure et constitue l’ultime référence christique.Le sonnet développe l’argument contre la guerre, le plus fort possible pour s’y opposer. Sans réquisitoire, sans sarcasme, sans dénonciation, Arthur Rimbaud avec simplicité en montre la conséquence sans retour d’une vie prise et qui aurait pu jouir d’une nature protectrice et bienveillante. La force du poème pacifiste tient à l’absence des mots « guerre » et « mort ». Seule leur évocation nous renvoie à notre émotion finale. Arthur Rimbaud a porté au plus haut la poésie française, elle était pour lui l’espérance de changer la vie. Dans Une Saison en Enfer, il considérera ses tentatives et son échec : « Moi ! Moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! ». Il dira adieu à la littérature à l’âge de vingt ans pour chercher dans la découverte des mondes, l’être profond qu’il est.

Die Trompete von Gravelotte

Si Le Dormeur du Val délivre un message pacifique, universel, intemporel, établi grâce des moyens visuels, Ferdinand Freiligrath, âgé de soixante ans, en août 1870, donne à son poème Die Trompete von Gravelotte une dimension physique, sonore et temporelle. En 1870-1871, Freiligrath est acquis au nationalisme prussien et publie Hurra Germania inspiré de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne.

Durant sa vie, il a emprunté d’autres voies. Né à Detmold, Principauté de Lippe, le 17 juin 1810, fils d’instituteur, il quitte l’école secondaire tôt. A Amsterdam où il travaille, il apprend le français. En 1838, il commence à écrire des poèmes. Ainsi en 1844, la censure et la justice prussienne sont prises à partie dans son recueil intitulé Profession de Foi qui sera interdit, lui vaudra la gloire mais aussi l’exil. A Bruxelles, il rencontre Karl Marx. Il travaillera avec lui pour le Neue Rheinische Zeitung. Il adhère à la ligue communiste et publie en 1845 le recueil Ça ira. En 1851, en exil à Londres, il écrit de nouveaux poèmes politiques et sociaux et devient directeur de la branche londonienne de la Schweizer Generalbank. De retour à Stuttgart, en 1868, il a des nombreux admirateurs, en Allemagne ; il décède à Cannstatt, le 18 mars1876.

Die Trompete von Gravelotte

Sie haben Tod und Verdeben gespien :

Wir haben es nicht gelitten.

Zwei Kolonnen Fussvolk,zwei Batterien,

Wir haben sie niedergeritten.

Die S bel ä geschwungen, die Zäume Verhängt,

Tief die Lanzen und hoch di Fahnen,

So haben wir sie zusammengesprengt,-

Kürassiere wir und Ulanen.

Doch ein Blutritt war es, ein Todesritt ;

Wohl wichen sie unsern Hieben,

Doch von zwei Regimentern, was ritt un was stritt,

Unser zweiter Mann ist geblieben.

Die Brust durchschossen, die Stirn zerklafft,

So lagen sie bleich auf dem Rasen,

In der Kraft, in der Jugend dahingerafft,-

Nun, Trompeter, zum Sammeln geblasen !

Und er nahm di Trompet’, und er hauchte hinein ;

Da,- die mutig mit schmetterdem Grimme

Uns geführt in den herrlichen Kampf hinein,

Der Trompete versagte di Stimme.

Nur ein klanglos Wimmern, ein Shrei voll Schmerz,

Entquoll dem metallenen Munde ;

Eine Kugel hatte durchlöchert ihr Erz,-

Um die Toten klagte die wunde !

Um die Tafern, die Treuen, die Wacht am Rhein,

Um die Brüder, die heut gefallen,-

Um sie alle, es ging uns durch Mark und Bein,

Erhub sie gebrochenes Lallen.

Und nun kam die Nacht, und wir ritten hindann,

Rundum die Wachtfeuer lohten ;

Die Rosse shnoben, der Regen rann,-

Und wir dachten der Toten, der Toten !

Ferdinand Freiligrath

August 1870

La Trompette de Gravelotte

L’ennemi crachait le feu et la mort.

Nous devions nous reprendre.

Deux canons, l’infanterie en deux corps,

Nous avons pu les étendre !

Sabre au clair, casque au vent, rênes lâchées,

Hauts les drapeaux, basses les lances,

Voilà comment nous les avons hachés

Nous, cuirassiers, et les uhlans.

Charge de mort, galop foudroyant,

Certains échappaient à nos sabres.

A pied ou montés, de deux régiments

Un sur deux était mort en brave.

Le front troué, la poitrine percée,

Couchés là, au sol, dessus l’herbe,

Dans la force de leur âge arrachés !

Rassemblement ! Sonne, trompette !

Il prend la trompette et souffle dedans,

Celle, au matin, qui, sonnait la charge,

Avait mis en branle nos rangs :

Mais elle manqua son message ;

Pas un vrai son, mais un cri douloureux

Sortit strident de sa bouche :

Une balle avait percé son tube creux !

Pour les morts est ce son farouche !

Pour les braves, les fiers, la garde au Rhin,

Tombés aujourd’hui, pour nos frères,

Pour eux tous sortit ce son incertain,

Par dessus cette verte terre.

Puis ce fur, la nuit, nous partîmes de là,

Des feux autour montaient les flammes.

Les chevaux hennissaient, la pluie tomba :

Nous songions à nos morts en nos âmes.

Traduction Yves Kéler

8/11/2011

Freiligrath nous transporte au coeur du champ de la bataille de Gravelotte, délimitant ainsi le temps tout d’abord par son titre Die Trompete von Gravelotte qui situe le lieu, le moment et la bataille, le 18 août 1870 et par des situations temporelles : « celle, du matin », « tombés aujourd’hui », « puis ce fut la nuit ». La violence des combats est restituée dans un poème guerrier attisant la haine de l’ennemi. Sus à l’ennemi et pas de quartier « L’ennemi crachait le feu et la mort ». D’un ton belliqueux et rageur , on vit le massacre, la boucherie, les mots sont durs et féroces : « nous avons pu les étendre », « nous les avons hachés », « certains échappaient à nos sabres ». Freiligrath fait preuve d’un esprit compassionnel pour les morts de l’armée prussienne, ceux du camp adverse n’en méritant pas. Ainsi, il glorifie : « un sur deux était mort en brave » ( cherchez qui est un et qui est deux), « dans la force de leur âge arrachés ! », « pour les braves, les fiers, la garde au Rhin tombés aujourd’hui pour nos frères » , « nous songions à nos morts en nos âmes ».

Il reprend un peu d’humanité à propos du trompette et de « son cri strident ». En effet, la poésie offre des aspects sonores avec : « Rassemblement ! Sonne, trompette ! », « sonnant la charge », « un cri douloureux sortit strident de sa bouche », « les chevaux hennissaient ». L’épreuve humaine vécue dans la bataille mérite tous les honneurs. L’auteur et son poème ne portent pas à l’empathie et seule la fraternité dans la mort aurait pu sauver l’écrit, il n’en fut pas capable. L’ivresse nationaliste prussienne l’avait pleinement rempli et elle déborde à plein ici. Comment ne pas exacerber pour le futur la haine et la germanophobie. Seule, la 4ème strophe trouverait des échos avec Le Dormeur du Val, mais là s’arrête la comparaison.

Le fil ténu de la Paix

Depuis bientôt soixante-dix ans, nos deux pays, l’Allemagne et la France vivent dans une paix retrouvée et construite sur les décombres de trois guerres successives et grâce à la construction de l’Europe, celle des anciens parapets d’Arthur. Force est de constater que le fil ténu de la paix peut se rompre et exige une vigilance constante : l’économie actuelle est une guerre qui ne dit pas son nom.

La paix est une aspiration des peuples, une espérance qui sollicite notre attention aux tentatives expansionnistes et qui refuse la médiocrité et la trahison des politiciens.

Que le musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion de Gravelotte soit une vitrine pour pacifier les propos, témoigne des sacrifices humains et mesure le chemin parcouru pour entretenir la paix.

Quant à Rimbaud, la lecture ou la relecture de ses poèmes, peut servir aux épris de liberté pour peu qu’on sache la détecter.

 

 

Arthur et l’embêtement blanc

 

EPSON MFP image

D’Altdorf au lac de Côme

Route des vacances depuis Metz, en Lorraine, jusqu’au lac Majeur, côté italien, le passage dans le tunnel du Saint-Gothard était là pour me rappeler la magnifique lettre écrite par Arthur Rimbaud, à sa famille, depuis Gênes, le dimanche 17 novembre 1878. Ce jour-là même, son père, le capitaine Frédéric Rimbaud décédait à Dijon. Cette lettre, intéressante tant elle fourmille de précisions, d’images, révèle un style énergique, tout en mouvement, montre l’acuité de son regard et dispose d’un savant dosage d’humour, alors qu’il a disparu de la scène littéraire depuis plus de trois ans. De plus, elle confirme son projet de rejoindre l’Afrique, l’Orient pour y trouver du travail puisque son but est d’atteindre Alexandrie en Egypte. Et tout cela avec l’assentiment de sa mère qui lui a prêté les moyens de son voyage.

Le 20 octobre 1878, jour de son anniversaire de ses 24 ans, partant de la ferme de Roche, il a pris le train à Voncq, le plus direct pour arriver à Remiremont, puis une diligence pour Bussang et son col. Une tempête de neige force les passagers à poursuivre à pied jusqu’à Wesserling, en territoire alsacien, annexé d’où il peut prendre le train qui le conduira jusqu’à Mulhouse, puis Bâle. C’est à pied qu’il se rendra jusqu’au lac des Quatre Cantons où il a pu emprunter un bateau vapeur jusqu’à Altdorf et de là commencer sa montée vers le col du Saint-Gothard qu’il décapite en Gothard. Nous avons le droit à une description des localités et du décor traversé, des métiers qu’il voit s’y exercer, tout comme le creusement du tunnel en cours depuis 1870 et qui s’achèvera en 1880. Mais le Gothard à 2108 mètres d’altitude se mérite d’autant que la montée s’effectue, en cette saison, en groupe et dans le froid et la neige. A l’abri dans le refuge, Arthur conte le casse-croûte et la promiscuité de la couche, avec un clin d’œil anticlérical qui a dû faire sursauter ses lectrices qu’il nomme ses amis que sont sa mère et sa sœur Isabelle. Le beau temps revenu, ce sera la descente jusqu’ Airolo, l’autre entrée du tunnel puis Bellinzona, porte du Tessin, pour le mener à Lugano où il prend le train, puis le lac de Côme. De là, Milan qu’il connaît déjà de sa visite en 1875, puis Gênes. Un périple de près d’un mois. Le 19 novembre, il s’embarque pour Alexandrie, après une traversée d’une dizaine de jours. Et comme promis, leur écrit courant décembre pour les informer des différentes opportunités de travail qui se présentent à lui dont celle à Chypre. C’est d’ailleurs à Larnaka qu’il est employé comme contremaître dans une carrière (entreprise Ernest Jean et Thial fils) pour gérer une équipe de carriers. En mai 1879, atteint d’une fièvre typhoïde (ou paludisme), il rentrait à Roche muni d’un certificat vantant la satisfaction de ces patrons.

                                                                           Gênes, le samedi dimanche 17 novembre 78.

Chers amis

J’arrive ce matin à Gênes, et reçois vos lettres. Un passage pour l’Egypte se paie en or, de sorte qu’il n’y a aucun bénéfice. Je pars lundi 19 à 9 heures du soir. On arrive à la fin du mois.

Quant à la façon dont je suis arrivé ici elle a été accidentée et rafraîchie de temps en temps par la saison. Sur la ligne droite des Ardennes en Suisse, voulant rejoindre, de Remiremont, la corresp [ond ance] allemande à Wesserling, il m’a fallu passer les Vosges : d’abord en diligence ; puis à pied, aucune diligence ne pouvant plus circuler dans cinquante centimètres de neige en moyenne et par une tourmente signalée. Mais l’exploit prévu était le passage du Gothard, qu’on ne passe plus en voiture à cette saison, et que je ne pouvais passer en voiture.

A Altdorf, à la pointe méridionale du lac des Quatre Cantons, qu’on a côtoyé en vapeur, commence la route du Gothard. A Amsteg à une quinzaine de kilomètres d’Altdorf, la route commence à grimper et à tourner selon le caractère alpestre. Plus de vallées, on ne fait plus que dominer des précipices, par-dessus les bornes décamétriques de la route. Avant d’arriver à Andermatt, on passe un endroit d’une horreur remarquable, dit le pont du Diable, – moins beau pourtant que la Via Mala du Splügen, que vous avez en gravure. A Göschenen, un village devenu bourg par l’affluence des ouvriers, on voit au fond de la gorge l’ouverture du fameux tunnel, les ateliers et les cantines de l’entreprise. D’ailleurs tout ce pays d’aspect si féroce est fort travaillé et travaillant. Si l’on ne voit pas de batteuses à vapeur dans la gorge, on entend un peu partout la scie et la pioche sur la hauteur invisible. Il va sans dire que l’industrie du pays se montre surtout en morceaux de bois. Il y a beaucoup de fouilles minières. Les aubergistes vous offrent des spécimens minéraux plus ou moins curieux, que le diable, dit-on, vient acheter au sommet des collines et va revendre en ville.

Puis commence la vraie montée, à Hospital (Hospental), je crois : d’abord presque une escalade, par les traverses, puis des plateaux ou simplement la route des voitures. Car il faut bien se figurer que l’on ne peut suivre tout le temps celle-ci, qui ne monte qu’en zig-zags ou terrasses fort douces, ce qui mettrait un temps infini, quand il n’y a à pic que 4900 d’élévation pour chaque face, et même moins de 4900, vu l’élévation du voisinage. On ne monte plus à pic, on suit des montées habituelles, sinon frayées. Les gens non habitués au spectacle des montagnes apprennent aussi qu’une montagne peut avoir des pics, mais qu’un pic n’est pas la montagne. Le sommet du Gothard a donc plusieurs kilomètres de superficie.

La route, qui n’a guère que six mètres de largeur, est comblée tout le long à droite par une chute de neige de près de deux mètres de hauteur, qui à chaque instant, allonge sur la route une barre d’un mètre de haut qu’il faut fendre sous une atroce tourmente de grésil. Voici ! plus une ombre dessus, dessous ni autour, quoique nous soyons entourés d’objets énormes ; plus de route, de précipices, de gorge ni de ciel : rien que du blanc à songer, à toucher, à voir, ou ne pas voir, car impossible de lever les yeux de l’embêtement blanc qu’on croit être le milieu du sentier. Impossible de lever le nez à une bise aussi carabinante, les cils et la moustache en stala[c]tites, l’oreille déchirée, le cou gonflé. Sans l’ombre qu’on est soi-même, et sans les poteaux du télégraphe, qui suivent la route supposée, on serait aussi embarrassé qu’un pierrot dans un four.

Voici à fendre plus d’un mètre de haut, sur un kilomètre de long. On ne voit plus ses genoux de longtemps. C’est échauffant. Haletants, car en une demi-heure la tourmente peut nous ensevelir sans trop d’efforts [,] on s’encourage par des cris, (on ne monte jamais tout seul, mais par bandes). Enfin voici une cantonnière : on y paie le bol d’eau salée 1,50. En route. Mais le vent s’enrage, la route se comble visiblement. Voici un convoi de traîneaux, un cheval tombé moitié enseveli. Mais la route se perd. De quel côté des poteaux est-ce ? (Il n’y a de poteaux que d’un côté.) On dévie, on plonge jusqu’aux côtes, jusque sous les bras… Une ombre pâle derrière une tranchée : c’est l’hospice du Gothard, établissement civil et hospitalier, vilaine bâtisse de sapin et pierres ; un clocheton. A la sonnette un jeune homme louche vous reçoit ; on monte dans une salle basse et malpropre où on vous régale de droit de pain et fromage, soupe et goutte. On voit les beaux gros chiens jaunes à l’histoire connue. Bientôt arrivent à moitié morts les retardataires de la montagne. Le soir on est une trentaine, qu’on distribue, après la soupe, sur des paillasses dures et sous des couvertures insuffisantes. La nuit, on entend les hôtes exhaler en cantiques sacrés leur plaisir de voler un jour de plus les gouvernements qui subventionnent leur cahute.

Au matin, après le pain-fromage-goutte, raffermis par cette hospitalité gratuite qu’on peut prolonger aussi longtemps que la tempête le permet, on sort : ce matin, au soleil, la montagne est merveilleuse : plus de vent, toute descente, par les traverses, avec des sauts, des dégringolades kilométriques, qui vous font arriver à Airolo, l’autre côté du tunnel, où la route reprend le caractère alpestre, circulaire et engorgé, mais descendant. C’est le Tessin.

La route est en neige jusqu’à plus de trente kilomètres du Gothard. A 30 K. seulement, à Giornico, la vallée s’élargit un peu. Quelques berceaux de vignes et quelques bouts de prés, qu’on fume soigneusement avec des feuilles et autres détritus de sapin qui ont dû servir de litière. Sur la route défilent chèvres, bœufs et vaches gris, cochons noirs. A Bellizona, il y a un fort marché de ces bestiaux. A Lugano, à vingt lieues du Gothard, on prend le train, et on va de l’agréable lac de Lugano à l’agréable lac de Como. Ensuite, trajet connu.

Je suis tout à vous, je vous remercie et dans une vingtaine de jours vous aurez une lettre.

                                                                                                                        Votre ami.

 

 

 

FF Twitte

ff - Vallotton

Félix Fénéon par Félix Vallotton

Aménage Illuminations dans La Vogue, Félix Fénéon déménage dans Le Matin : brèves insolites et drôles, au scalpel, avant le tweet.

  • « M.Chevreuil, de Cabourg, sauta d’un tramway en marche, se cogna contre un arbre, roula sous son tram et mourut là ».
  • « A Saint-Mihiel, A. Gaillet, ordonnance du lieutenant Morin, s’est jeté par la fenêtre sans dire pourquoi. Blessures graves ».
  • « A Saint-Amé (Vosges), le cycliste et la passante qu’il heurta tombèrent : elle, V. Tallias, expira là ; à peine Lacroix se blessa-t-il ».

Rimbaud et la couleur

EPSON MFP image

Lithographie de Fernand Léger

La couleur chez Rimbaud

L’œuvre d’Arthur Rimbaud recèle de poèmes dont l’évocation colorée ou les images multiples bondissent de page en page. Ici, c’est la couleur ou plus précisément les couleurs qui retiennent notre attention sans ignorer que parfois la couleur bien qu’absente, on lit une production où le langage pictural prend place. Par exemple, les fleurs arctiques de Barbare sont autant de concrétions givrées, des cristaux blancs, ciselés par la nature.Le poème Voyelles semble celui qui rallie les suffrages ; en effet, le moteur de recherche internet offre immédiatement cette poésie quand il s’agit de couleurs chez Rimbaud. En identifiant, les trois temps du corpus des œuvres, les poésies de 1870 à 1872, Une Saison en enfer, les Illuminations, force est de constater que la vue comme sens est primordiale tout comme la couleur et leur signification.Et pour reprendre cette même veine, dans L’Eclatante victoire de Sarrebrück, Rimbaud précise l’origine de son texte par « Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centime ». Mais encore, toujours à Charleroi, alors qu’il fugue en octobre 1870, il s’épate Au cabaret-vert devant un « plat colorié ». Plat colorié que l’on voudra bien reconnaître aussi dans les Illuminations dont Paul Verlaine précise qu’Arthur Rimbaud voulait sous-titrer « coloured plates » (gravures coloriées). Olivier Bivort écrit à ce sujet dans Le modèle pictural dans quelques poèmes des Illuminations : « Assiettes, enluminures, planches, les traducteurs ne tiennent pas compte de ce qui, dans l’esprit de Verlaine, est réellement la traduction anglaise, à savoir gravures, terme qu’il avait déjà employé dans une lettre à Charles de Sivry en 1878 ». Ce mot « gravures » dans Après le déluge, attesterait-il de son intérêt pour la peinture ? Ainsi dans Vie III, on lit : « …j’ai rencontré toutes les femmes des anciens peintres… » ou encore dans Villes I :« J’assiste à des expositions de peinture dans des locaux vingt fois plus vastes qu’Hampton-Court».  Alors que dans Une Saison en enfer, il écrit : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes lumineuses populaires  » et il confirme son abjection pour la peinture « ancienne » comme en ont témoigné Paul Verlaine ou Jean-Louis Forain lors de leurs visites au Louvre, avec Arthur et qu’Ernest Delahaye rapporte ses propos à ce sujet : « Ces tableaux célèbres sont des débris. Si l’on compare la littérature, la peinture a une infériorité que je trouve définitive : elle ne dure pas ». Malgré tout cela, lors du XIe congrès de l’Association, dans sa communication, le 23 juillet 1959 à Grenoble, Suzanne Bernard évoque La palette de Rimbaud et voit chez lui un aspect impressionniste et symbolique et le compare à un peintre. Si Arthur Rimbaud est bien un poète, il n’est pas peintre mais bien qu’il ne soit pas peintre, il peut avoir des ressentis tout à fait légitimes et les exprimer à l’aide de son Alchimie du verbe. Car c’est bien dans les sens comme il le signifie lui-même dans ses « lettres du voyant » que nous avons à chercher et d’en faire ressortit le point le plus saillant qui le caractérise, à savoir la vue. Et la P.L.N., la Programmation Neuro Linguistique ouvre des perspectives pour mieux connaître Rimbaud, comme être humain. Puis, c’est reconnaître aussi que Rimbaud aime la modernité et y prend part, ainsi n’était-il pas de ses projets d’écrire Photographies des temps passés ou ce manuscrit est-il perdu ou détruit ? Toujours est-il qu’il a pu apprendre les rudiments de la photographie auprès de Charles Cros, inventeur du procédé de la trichromie. Et la révélation du procédé de la méthode soustractive des couleurs est mise en évidence dans le poème Voyelles car Rimbaud y déploie le rouge, le vert et le bleu ignorant le jaune. D’ailleurs David Ducoffre, sur son blog Enluminures (painted plates) restituait son analyse du poème dans nombre d’articles en octobre-novembre 2013 et avait attiré l’attention de ses lecteurs sur la différence entre la synthèse additive et la méthode soustractive. Aussi, semble-t-il raisonnable de revoir les couleurs, leur définition ainsi que leur signification par le prisme d’un spécialiste comme Michel Pastoureau (Le petit livre des couleurs, édition du Panama 2005). Suzanne Bernard rappelle dans sa communication; déjà citée, que Charles Chadwick armé de statistiques trouve le vert 31 fois dans l’ensemble de l’œuvre de Rimbaud, 57 fois le noir, suivi par le blanc, le rouge et le bleu (Chadwick, Rimbaud poète, Revue d’Histoire Littéraire de la France, avril-juin 1957). Aussi, paraissait-il valable de recenser la présence des couleurs dans la poésie de Rimbaud et de tenter un dénombrement puisque la connaissance quantitative des œuvres est aujourd’hui plus large. Enfin, alors que la communication de Suzanne Bernard offre le fort intérêt d’un brillant exposé sur l’usage de la couleur chez Rimbaud, on notera que peu d’articles sont révélés sur le sujet d’une façon générale. La critique est plutôt parcellaire et entrevoit son évocation dans le cadre d’analyses spécifiques de certains poèmes. Toutefois, il est notable de citer Joëlle Gardes Tamine qui a travaillé sur L’adjectif chez Rimbaud et donc a laissé une place aux adjectifs de couleur dans sa communication de l’Université de Provence. Tout comme Michel Brouillard, Université de Paris-Sorbonne – Paris IV, a donné Les couleurs dans la poésie latine au premier siècle avant J.-C. et qu’il a paru pertinent de consulter sachant qu’Arthur fut un excellent latiniste. Ainsi, les sources posées, il semblait évident de donner à regarder de près cette symphonie de couleurs chez Arthur Rimbaud.

Le recensement et le décompte des couleurs dans la poésie d’Arthur Rimbaud

Le travail de dénombrement donne lieu de deux tableaux dont on trouvera les liens ci-dessous pour recenser et décompter les couleurs et leurs occurrences (tableau 1 et 2)

  • recensement couleurs et occurrences tab l
  • Le recensement prend appui sur 3 livres  qui présentent les œuvres avec les variantes dans un ordre chronologique connu à ce jour, on y trouvera les poèmes, les œuvres en prose, un article paru dans le progrès des Ardennes, les poèmes écrits parfois à deux mains dans les albums, comme l’album zutique, les brouillons de la Saison, Une saison en enfer et les Illuminations.
  • Arthur Rimbaud, poésies, Une saison en enfer, Illuminations, Préface de René Char, édition établie par Louis Forestier, NRF, poésie/Gallimard 2012 qui a servi pour l’essentiel du dénombrement des couleurs
  • Rimbaud, œuvres complètes, Le Livre de Poche/La Pochothèque, Pierre Brunel 2004 qui a servi pour recenser les variantes et dénombrer d’autres couleurs qui y apparaissent
  • Rimbaud, œuvres complètes, édition établie par André Guyaux, NRF/Gallimard/ La Pléiade, mai 2011.

Dans les variantes, seules sont recensées les couleurs nouvelles. Ainsi, les couleurs identiques ne sont pas décomptées deux fois. Le recensement porte sur 152 œuvres.

  • Ce tableau est l’aboutissement d’un comptage manuel tant des couleurs que des occurrences en provenance du tableau 1

Le recensement et le comptage s’est fait de façon artisanale à l’aide d’un crayon de mine en soulignant chaque couleur et chaque occurrence sur le livre de Louis Forestier. Au passage, des expressions colorées furent soulignées et mises dans un tableau 3, à voir plus loin. Les couleurs retenues sont des couleurs pures, il faudra lire le chapitre en relation avec les couleurs et leur définition. Les autres sont des occurrences définissant les couleurs voisines, disposant d’une teinte, d’une valeur voisine. D’ailleurs Suzanne Bernard avait remarqué que Rimbaud employait souvent des tons purs et peu de tonalités. Par ailleurs, Rimbaud construit des mots lorsqu’ils ne sont pas à sa disposition ; les néologismes sont nombreux dans sa production, citons pour l’exemple « bleuison ». Enfin, le poète recourt fréquemment à un discours pictural descriptif où se précise  le sens fondamental chez lui, la vue. Des expressions recensées apparaissent dans les tableaux 3 et 4 que l’on peut consulter plus en-dessous.

Pour résumer, les couleurs pures apparaissent quantitativement plusieurs fois :

  • Noir 101, blanc 67, bleu 62, vert 44, rouge 36, jaune 24, rose 22, gris 17, brun 17, violet 7 et 0range 3.

La couleur « or » a été prise en compte comme occurrence du jaune, elle survient 45 fois et dispose de 4 occurrences, c’est dire son importance dans la production de Rimbaud. Elle n’est pas qu’un substitut à la couleur jaune puisque produite davantage que la couleur jaune mais du fait de son aspect, elle s’en approche le plus. En dehors de son coloris, elle dispose d’une matière et d’une valeur attribuée à celle-ci qui la rend attrayante et chargée de sens dans la poésie dont celle de richesses diversement déclinées.

Les couleurs et leurs significations

Le bon sens populaire nous invite à associer une couleur avec une situation. La confusion nous fait devenir rouge de honte, parfois on rit jaune pour quelque chose qui ne nous fait pas rire du tout, notre colère restitue que l’on voit rouge, effrayé et nous voilà vert de peur. Nos souffrances nous vont avoir des bleus à l’âme ou encore broyer du noir, l’absence de mots et nous voilà avoir un blanc, mais bien vite, le bonheur nous fait entrevoir une vie en rose et il nous reste, sur le comptoir d’un café, à prendre un petit noir, pour entamer  énergiquement notre journée et compter ne pas devenir blanc comme un linge. Tout comme par métonymie, nous identifions les couleurs d’un pays à son drapeau. Rimbaud écrit dans Barbare : « Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers » pour véhiculer l’idée d’un drapeau de couleur rouge en relation avec les évènements de la Commune. Les significations sont étranges ainsi la robe de la mariée était rouge au moyen-âge tout comme pour les prostituées et depuis la religion a viré pour reprendre une couleur blanche, plus nuptiale et virginale. Le sujet de la couleur semble plus délicat qu’il n’y paraît au premier abord. Sa complexité provient de différentes variables issues de procédés différents dus aux métiers et nouvelles technologies survenues pour représenter les couleurs. Aussi, il faut renvoyer le lecteur à deux sources internet, l’un traite de la couleur et l’autre de la liste des couleurs dont le cercle chromatique de Johannes Ittem. Force est de constater que nous sommes équipés souvent désormais d’une imprimante à demeure et qu’il nous faille consommer des cartouches qui restituent les couleurs au moyen de la quadrichromie et ainsi nous achetons du cyan (bleu), du magenta (rouge), du jaune et du noir. Nous tenterons de donner un aperçu des couleurs et du vocabulaire en lien avec elles puis d’en fixer les significations qui évoluent au fil du temps.

La consultation du Petit Robert (1978) donne de la couleur la définition suivante : « Nom féminin (latin color, oris), caractère d’une lumière, de la surface d’un objet, selon l’impression visuelle particulière qu’elles produisent ; propriété que l’on attribue à la lumière, aux objets de produire une telle impression. Il convient de voir les mots coloris, nuance, teinte, ton ; chromo-, couleur claire, foncée, franche, vive. Couleur tendre, pâle, passée. Couleur changeante (moirure, reflet). D’une seule couleur, monochrome : uni, camaïeu, grisaille. De plusieurs couleurs : bariolé, bigarré, chamarré, chine, diapré, jaspé, moucheté, multicolore, panaché, polychrome. La sensation de couleur est fonction des propriétés physiques de la lumière et de sa diffusion ».

Ainsi, lumière et sensation constituent deux mots primordiaux. La lumière, pour en lire sa définition dans le même ouvrage, est « Ce par quoi les choses sont éclairées » et nous voilà bien éclairés. Pour aller plus avant, la lumière relève de l’incandescence ou de la luminescence. Pour la première, la lumière est due à la chaleur (soleil, flamme, métal en fusion, charbon ardent) et pour la seconde, il s’agit de la propriété de certains corps d’émettre des photons (diode électrique, tubes fluorescents, lucioles, écran cathodique). Alors l’interaction entre la lumière et la matière produit des couleurs selon plusieurs mécanismes. L’absorption offre des couleurs de la vie, par exemple la couleur des carottes (carotène), la diffusion qui est le rayonnement de la lumière, la réfaction qui donne sa dispersion dans la décomposition de la lumière blanche dans l’arc-en-ciel (violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge), l’interférence qui conduit à l’irisation d’une bulle de savon ou de l’huile à la surface de l’eau, et la diffraction qui agit par dispersion dans toutes les directions.

Les artistes comme les teinturiers ont concouru au développement des diverses notions sur la couleur ; elles se fondent sur le mélange de pigments sur une surface blanche. Les valeurs ou la luminosité entre blanc et noir est souvent évaluée en clignant les yeux pour être au plus près de la vision nocturne. Selon le degré de vivacité, une couleur vive est distincte d’une couleur terne ou pâle. La tonalité (ou ton) indique la couleur que l’on voit. La nuance désigne les différences dans une même tonalité ainsi le bleu outremer est une nuance de bleu. Des tons sont liés à des champs chromatiques voisins, par exemple, on note des jaunes rougeâtres. Par contre, s’opposant, on ne note pas de jaune tirant sur le bleu ou de rouge tirant sur le vert.

Les couleurs primaires mêlant deux pigments donnent une troisième couleur. Les couleurs initiales s’obtiennent par mélange sont dites primaires. Les trois couleurs primaires sont le rouge, le bleu et le jaune. Par addition, ces couleurs fournissent le violet (rouge + bleu), le vert (bleu + jaune) et l’orange (rouge + jaune). Les couleurs sont dites complémentaires quand le mélange de deux pigments semble dépourvu de couleur d’un gris sombre. Le procédé soustractif dans la photographie utilise trois couleurs initiales le rouge, le bleu et le vert comme dans Voyelles.

Quant à Michel Pastoureau, il désigne six couleurs : le bleu, le rouge, le blanc, le jaune, le vert, le noir. Et cinq autres ½ couleurs qui portent le nom de fleurs ou de fruits : violet, rose, orangé, marron, gris. Ce sont ces onze couleurs qui furent retenues pour les évaluer dans l’œuvre de Rimbaud. Le marron étant brun. Le spécialiste des couleurs nous enseigne le fantasque des couleurs, leur signification peut changer au gré du temps, bien entendu les instances politiques et religieuses veillent sur cette symbolique.

Le bleu dont l’obtention se fait à l’aide de la plante pastel, du cobalt et d’oxyde de cuivre semble timoré, docile, discipliné, conformiste, consensuel. Cette couleur fut méprisée durant l’antiquité ; il n’y aurait pas de bleu dans la Bible et au moyen-âge, il est absent des couleurs liturgiques et du culte. Puis le bleu entre dans l’enjeu religieux vers le XIIe, la lumière de Dieu est bleue, la Vierge Marie porte une robe bleue, les vitraux présentent du bleu. Le bleu devient une couleur divine, d’ailleurs le Roi de France est en bleu. Les politiques ne sont pas en reste, le bleu des Républicains s’oppose au noir clérical, au blanc monarchiste et au rouge socialiste et communiste. Le drapeau européen comme celui de l’ONU est bleu. La poésie romantique, battue en brèche par Arthur, a célébré le culte de cette couleur si mélancolique. A notre époque, le jean de Lévi-Strauss, travaillant la toile indigo, donne une masse uniforme de personnes, voilà un vrai signe de conformité.

Le rouge, obtenu par l’exploitation de la plante garance ou encore depuis l’oxyde de fer ou le sulfure de mercure, s’imposait dans l’antiquité. C’est une couleur orgueilleuse, assoiffée de pouvoir et d’ambition qui souhaite se montrer et disposer du pouvoir. Cette couleur est double, à la fois fascinante mais brûlante par l’enfer tenu par Satan. On dit mauvais rouge comme on dit mauvais sang. D’ailleurs, c’est ainsi que s’exprime Arthur dans Une saison en enfer. C’est à la fois le feu, le sang, l’amour et l’enfer. Le rouge constitue la vie, l’Esprit-Saint de la Pentecôte apparait aux apôtres sous la forme de langues de feu. C’est aussi le sang versé par le Christ pour célébrer la vie à travers le don de sa mort. Le rouge représente les impuretés, la chaire souillée, le péché et donc la faute. Dans cette dualité les cardinaux et le pape, comme au XIIIe et XIVe siècle, sont habillés de rouge tout comme on représente le diable en rouge. Depuis le souverain pontife revêt un habit blanc. Le rouge est une couleur prolétarienne et révolutionnaire, mais elle indique aussi le luxe, la fête (Noël), le spectacle (les théâtres sont ornés de rouge). Cette couleur livre de l’exotisme et de la passion. Il n’empêche que cette couleur signale l’attention requise : feu rouge, carton rouge, croix rouge…

Le blanc qui est l’absence de couleur symbolise la pureté, l’innocence, la virginité, la propreté, l’unité, la sérénité, la paix. Ne brandit-on pas un drapeau blanc en demande de cessation des hostilités ? Le blanc signifie aussi la lumière divine, les anges blancs en sont les messagers.

Le vert constitue une couleur instable, celle qui bouge, change et varie mais avec des vertus apaisantes et non violentes. Dans la liturgie catholique, le vert habille les prêtres officiant durant les jours ordinaires. Le vert représente la couleur du hasard, du destin, du sort, de la chance et de la malchance, de la fortune et de l’infortune (vert comme le dollar !), de l’immaturité (fruits verts) et de la vigueur (vieillard vert). Les maléfices, démons, dragons, serpents sont représentés par des tons verdâtres. Mais le vert c’est  aussi la permissivité, c’est un symbole de liberté, de jeunesse. L’époque romantique aime le vert et la nature tout comme Arthur. Aujourd’hui le vert est porté par l’écologie, la propreté, l’hygiène. Et pour se reposer ou être tranquille, on se met au vert.

Le jaune, en occident, est une couleur peu appréciée. On lui attribue des sources de l’infamie. Le jaune signifie la honte, Judas porte une robe jaune. Il symbolise la trahison, la tromperie (au XIXe, les maris trompés sont caricaturés en costume jaune ou portant une cravate jaune), le mensonge. Il n’a pas de duplicité comme les autres couleurs mais porte un pan toujours négatif. Le jaune devient la couleur des menteurs, des tricheurs mais c’est aussi une couleur d’exclusion, d’ostracisme (port de l’étoile jaune). Il y a aussi la réputation du souffre pour des gens qui en portent le tempérament. Le jaune symbolise le mauvais état de santé, la maladie, le teint jaune. Le jaune est le concurrent défavorisé de l’ »or » qui absorbe les symboles positifs, comme le soleil, la lumière, la chaleur et par concomitance la vie, l’énergie, la joie, la puissance. Aujourd’hui le doré ne serait plus le rival du jaune mais l’orangé qui dénote la vitalité.

Le noir obtenu par l’ivoire calciné, résidus de fumée, charbon et goudron, est le signe du deuil mais aussi de l’élégance. Le noir est fortement présent dans la Bible car il est lié aux épreuves, aux deuils, aux défunts, à la mort, aux ténèbres, au péché. On l’associe à la terre, au monde souterrain, à l’enfer. Le noir est signifiant de la disposition de l’autorité : magistrat, avocat, policier, ecclésiastique. C’est un noir de respectabilité, d’humilité, de tempérance, d’austérité et d’autorité. Il signe aujourd’hui le chic et l’élégance mais le drapeau noir signifie l’anarchie tout comme le drapeau pirate noir symbolise la mort.

Enfin, parmi les 1/2 couleurs, le violet reste assez ecclésiastique, l’orangé symbolise la joie, la santé, la chaleur, le rose représente l’incarnat de la chair et est le symbole de la tendresse, de la féminité mais aussi de l’homosexualité au XXe, le brun dispose de peu d’aspects positifs, le gris exprime la tristesse et la mélancolie.

La Programmation Neuro Linguistique et Rimbaud

La PNL fut initiée durant la seconde partie du XXe siècle, ses fondateurs, Richard Bandler, John Grinder, Robert Dilts ont mené leurs travaux sur l’étude de la parole, de la gestuelle et des travaux des informaticiens sur la programmation informatique. Il s’agit d’approche de comportements des rapports humains en vue d’améliorer la communication personnelle. La PNL repose sur l’idée que nous communiquons beaucoup durant notre vie. Ce beaucoup ne signifie pas que nous communiquons bien. Il convient de maîtriser sa communication et d’apporter toute l’attention au verbal (les mots) et au non verbal (les gestes, les expressions du visage, l’intonation, le rythme de la voix…)

La terminologie précise la PNL :

  • Programmation : dès notre naissance, nous créons et développons inconsciemment des automatismes comportementaux, comme des programmes informatiques, et dans un contexte donné nous reproduisons des comportements répétitifs.
  • Neuro : notre comportement repose sur une perception et une programmation neuronale.
  • Linguistique : nous exprimons par la parole et par nos gestes, notre personnalité.

Il s’agit d’identifier chez l’autre les indicateurs du comportement, attitude, langage, éléments verbaux et non verbaux, qui sont susceptibles de révéler sa sensibilité, sa personnalité, ses sentiments, ses pensées, ses croyances, ses valeurs. Plusieurs outils aident à cette tâche : les prédicats, le vocabulaire, les comportements, les mouvements des yeux.

  • La perception sensorielle, les sens chez un individu sont développés différemment. Certains sont plus sensibles à ce qu’ils voient, d’autres à ce qu’ils entendent, d’autres à ce qu’ils touchent et enfin d’autres à ce qu’ils sentent ou gouttent. Ainsi, se manifeste cinq prédicats : visuel, auditif, kinesthésique (le touché), olfactif et gustatif. Les deux derniers sont regroupés car ils ne résultent pas d’un acquis mais correspondent à une prédisposition.
  • Le vocabulaire révèle le prédicat dominant d’une personne. Ainsi, les personnes visuelles usent plutôt de mots visuels, les auditifs donnent à entendre un registre sonore quant aux kinesthésiques, ils se réfèrent à un univers tactile.
  • Par exemple, pour un auditif : entendre, parler, dire, écouter, questionner, dialoguer, accord, désaccord, sonner, bruit, rythme mélodieux, musical, harmonieux, tonalité, discordant, symphonie, cacophonie, crier, hurler. Chaleureux, froid, tension, dur, excité, chargé, déchargé.
  • Par exemple, pour un kinesthésique : sentir, toucher, en contacts avec, connecté, relaxé, concret, pression, sensible, insensible, sensitif, tendre, solide, ferme, coincé, mou, blessé, lié.
  • Par exemple, pour un visuel : voir, regarder, montrer, perspective, clair, clarifier, lumineux, sombre, visualiser, éclairer, vague, flou, net, brumeux, une scène, horizon, flash, photographie. Les comportements et attitudes sont influencés par notre système de perception dominant.  Face à l’inactivité, il se parle, parle à d’autres, marmonne. Il aime écouter et parler. Il exprime ses émotions par la parole, le son l’intonation, il crie de joie, comme de colère.
  • Enfin pour le kinesthésique, il exprime ses sentiments et est sensible aux ambiances. Très décontracté, il a le dos rond, sa voix est grave, son rythme est lent avec des pauses. Il préfère la proximité au regard. Il apprend en expérimentant et s’impliquant. Sa respiration est profonde et ample. En matière d’étude, il bouge, marche en étudiant, dessine des plans et des schémas, écrit. En matière de lecture, il aime l’action, le mouvement, il gigote en lisant. Face à l’inactivité, il gigote, trouve une façon de bouger, s’occupe. Il joint les gestes à la parole. En matière d’émotions, il saute de joie, de colère, il manifeste ses émotions par des gestes, sa position, il aime toucher.
  • Pour l’auditif, il reconnaît les gens à la voix, il est sensible aux sons et aux mots, il est décontracté, sa voix est bien timbrée dans un rythme moyen. Il ne regarde pas son interlocuteur. Il apprend au moyen d’instructions verbales. Sa respiration est assez ample. Pour étudier, il utilise un support sonore, il lit à haut voix, accorde de l’importance au rythme et à l’accent, fredonne, récite. En matière de lecture, il aime les dialogues, fredonne en lisant.
  • Ainsi, le visuel est souvent physionomiste, il est sensible aux couleurs et aux formes, il se tient droit, un peu raide tête et épaules relevées, sa voix est aiguë, rythme rapide et saccadé, il regarde son interlocuteur, il regarde, visionne, démontre, sa respiration est superficielle et rapide. Concernant les études, il voit les mots écrits dans sa tête, des images, il dessine des schémas, il soigne la mise en page, utilise des couleurs. Il aime les descriptions, il visualise les scènes. Face à l’inactivité, il fixe, hoche la tête, trouve quelque chose à regarder. Dans sa communication, il est calme, ne parle pas beaucoup et n’aime pas écouter. Ces émotions se traduisent par de la fixité pour marquer sa colère, il rayonne pour marquer sa joie, ses émotions se lisent sur son visage.
  • Il faut relativiser les choses car les personnes combinent les trois canaux. Cependant il se dégage des caractéristiques.
  • Le mouvement des yeux : pour le visuel, il regarde vers le haut, à droite et à gauche pour l’auditif et en bas pour le kinesthésique.

La finalité de la PNL est de se connaître, de connaître l’autre et sa dominante afin d’adapter sa communication pour être synchronisé de façon harmonieuse à son interlocuteur.

Alors Rimbaud dans tout cela ! Certes, nous ne sommes pas son interlocuteur direct mais il est notre locuteur dans ce qu’il nous dit par le canal de ce qu’il écrit dans sa poésie, sa prose, sa correspondance et de ce que nous connaissons de sa biographie. Aussi, cette science semble utile pour valider le prédicat le plus visible chez Rimbaud, à travers son lexique, ses expressions et concernant son attitude connue dans sa biographie.

Dans l’avertissement de son Arthur Rimbaud, une question de présence, Jean-Luc Steinmetz écrit : « Il faut essayer de comprendre son principe ». Arthur nous le donne à lire dès ce poème Sensation dans lequel sont en alerte ses sens. Pour s’en convaincre, il l’écrit dans deux lettres des 13 et 15 mai 1871 dont les destinataires sont respectivement son professeur de rhétorique, Georges Izambard et Paul Demeny, poète, ami d’Izambard et de Rimbaud. Ecoutons Rimbaud : «j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet ». Dans cette phrase sont réunis la vue, l’ouïe, le toucher, les trois prédicats de la PNL. Et il poursuit :« Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », puis « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs».

C’est dire que dans les poèmes, la prose de Rimbaud, on discerne bien un ensemble de sens à l’œuvre pour décrire sa pensée et son moyen d’atteindre son objectif, changer le monde et Jean-Luc Steinmetz d’écrire « sa poésie répond moins à une volonté artistique qu’à un souhait vertigineux ambitionnant de changer les mesures d’ici-bas ».

Mais si tous ses sens restent en fonction, n’y aurait-il parmi eux un prédicat principal ? Il apparaît que la vue soit le sens majeur développé dans sa poésie, le plus aiguisé, le plus affûté. Arthur Rimbaud est avant tout un visuel. « Il faut ici relire ses Poètes de sept ans, véritable film rétrospective auquel ne manquent ni les saveurs ni les odeurs » écrit J-L Steinmetz. Olivier Bivort dans « Le modèle pictural dans quelques poèmes des Illuminations » (colloque de Cerisy-la-Salle, 15-22 juillet 1989), dit : « Deux des indices majeurs de l’œuvre légitiment en effet une approche picturale, l’importance de la vue et de la couleur, et leur association ». Et de citer Marine et Antique référents de l’art pictural, le tableau, la peinture, puis des mots dessins dans Les Ponts, gravures dans Après le déluge, image dans Nocturne vulgaire soit autant de notes en relation avec la vue. Mais on pourrait citer Le Dormeur du val, véritable moyen photographique avec des plans larges pour situer le contexte naturel et le plan décrivant le soldat gisant et l’éclat final des deux trous rouges à son flanc. Ou encore ne prend-t-il pas une gravure coloriée pour évoquer avec dérision la petitesse de la bataille (et la victoire) de Sarrebruck. Enfin Larme ne nous donne -t-il pas comme un tableau de Holbein le Jeune, une description du jeune Arthur Rimbaud ? « Les blancs débarquent » dans Une saison en enfer peut faire naître en nous une image comme la conquête du Nouveau Monde illustré dans le film « Christophe Colomb » et par la suite tout le colonialisme. Lexique, discours pictural et journalistique, que l’on retrouve dans les Illuminations comme le développe Olivier Bivort, dans son article ci-dessus référencé.

Le tableau 3 met en exergue des notations colorées que l’on découvre au fil de la lecture de l’œuvre et le tableau 4, le lexique voisin des couleurs en référence à ces notations colorées.

expressions colorées tab 3

lexique notations colorées tab 4

Ces deux tableaux valent pour exemple et complètent le tableau 1 et 2. C’est bien entendu pour prouver l’argument que le prédicat visuel est le plus significatif chez Rimbaud et que s’y relie ses comportements communicatifs. Il n’en reste pas moins que les aspects sonores, prédicat auditif et que le toucher, prédicat kinesthésique sont également révélés dans la lecture du corpus mais cependant ces prédicats sont secondaires.

Pour les illustrer, voici quelques motifs sonores relevés : « claire voix, timbre matinal, l’oiseau filait une andante, aux sons d’un vieux noël, orgues noirs, le boulanger chante, meurent les cavatines, les hallalis, le chant de la nature, la valse des fifres, le chant des trombones, agitant nos clairons, ses tambours, j’écoutais l’horloge, un doux frou-frou, des barcarolles tristes, les strideurs du clairon, chante des Marseillaises, aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux, écouter bourdonner les fleurs, bonne voix d’anges, des chansons spirituelles, kiosque, gardons notre silence, je devins un opéra fabuleux, les chacals piaulent, un musicien même, le bruit neuf, la fanfare tournant, des airs populaires, des corporations de chanteurs géants, sort la musique inconnue, les bandes de musique rare, la cascade sonne, la voix féminine, les sauts d’harmonie inouïes, les voix instructives, aux ritournelles, des scènes lyriques accompagnées de flûte et de tambour, le chant clair des malheureux ». La musique semble conséquente chez Rimbaud, il écrit à Verlaine son intérêt pour les pièces musicales, les ariettes de Favart et ils partageront sur ce sujet. On lit aussi Chanson de la plus haute tour. La musique peut-être à elle seule un vrai sujet et Cabaner qui initiera Rimbaud au piano, peut noter que son élève à sa suite de la vision de chaque note de la gamme, écrira Voyelles, un poème plein de synesthésie.

Et pour ne pas demeurer en reste avec le toucher, sont relevés : « doux geste du réveil, ta poitrine sur ma poitrine, tire par la cravate, enlacent leurs bris grêles, elle tourne d’un mouvement vif, la main gantée, sentant les soleils, leur en-marche, et je danse ». Quant au goût et à l’odorat, c’est un thème dans le quel Rimbaud aime se mettre en scène : boire manger, sentir, savourer, parfums, sève… (Réparties de Nina, Roman, A la musique, Le forgeron, Au cabaret vert, Les chercheuses de poux, etc…)

A propos des gestes, le plus significatif qui nous soit parvenu est celui dont Alfred Bardey témoigne quant à ces « petits gestes coupants, de la main droite et à contre-temps » dont Arthur Rimbaud accompagnait ses courtes explications. Mais aussi ses grognements de sanglier, son toussotement bref, comme un gloussement comme le rapporte Delahaye ou Izambard qui ont noté aussi par ailleurs qu’Arthur Rimbaud était un être sensible et émotif.

Et enfin pour le regard d’Arthur, il faut lire Mathilde Mauté de Fleurville qui rappelle que c’était « un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. Il avait un aspect d’un jeune potache ayant grandi trop vite, car son pantalon écourté laissait voir des chaussettes de coton bleu tricotées par les soins maternels. Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de la timidité ». Dépité Mathilde rendait là a posteriori un coup à son concurrent sexuel. Et Delahaye qui connaissait bien Arthur, a  bien noté « un tout petit éclair passant dans ses yeux » réprobateurs quand son ami, curieux de savoir, en 1879, ce qu’il advient de la littérature et lui répond avec un rire sardonique : « Je ne pense plus à ça ». Fermer le ban !

Une symphonie de couleurs

Victor Hugo, dont Arthur est le lecteur, réduit l’infinité des nuances à un très petit nombre de couleurs bien tranchées. C’est pour cela que le poète emploie si souvent dans ses comparaisons les métaux, les pierres précieuses, les perles. Le blanc devient argent, le jaune l’or, le vert est appelé émeraude, le bleu, turquoise ou saphir, le rouge rubis… Ainsi, il écrit :« Toujours ce qui là-bas vole au gré du zéphyr / Avec des ailes d’or, de pourpre et de saphir, / Nous fait courir et nous devance ; / Mais adieu l’aile d’or, pourpre, émail, vermillon, / Quand l’enfant a saisi le frêle papillon, / Quand l’homme a pris son espérance ! ».  [« Oh ! pourquoi te cacher ? » in « Les feuilles d’automne »].

Pour rechercher ce qui peut caractériser un poète, ne faut-il pas regarder le projet qui sous-tend son œuvre ? Rimbaud utilise-t-il la couleur pour embellir ?

Dans son étude sur « L’adjectif chez Rimbaud » Joëlle Gardes Tamine note « Les adjectifs de couleur subissent l’évolution inverse des adjectifs dérivés et relationnels : leur nombre diminue jusqu’aux Illuminations. En regard du tableau 2 concernant le décompte, dans le corpus 1870-1871 on a 65% de couleurs, puis 18% pour les poésies de 1872 additionnées des contenus des albums et Stupra, moins de 4% pour Une Saison en enfer et 14% pour les Illuminations, à mettre en rapport avec la quantité d’œuvres 33% pour le premier corpus, 32% pour le second, moins de 6% pour le troisième, 29% pour le dernier. Le constat de cette raréfaction est identique dans notre étude statistique. Et d’ajouter « Là encore Rimbaud s’éloigne de la langue poétique du temps : il suffit de songer à la profusion des adjectifs de couleur chez les Parnassiens. Sa remarque semble réaliste alors qu’on n’ignore pas que Rimbaud s’attaque à « la vieillerie poétique ». Peut-être que la recherche d’une nouvelle langue lui fait se débarrasser de certains outils moins ampoulés, pour une langue plus naturelle.

Reste que Suzanne Bernard dans la Palette de Rimbaud tout en s’en détachant relie Rimbaud à l’impressionnisme, mouvement pictural annoncé en 1874 alors qu’il abandonne la littérature. Certes, elle constate qu’il fait usage de ton pur très souvent et appelle peu de nuances, ce qui est aussi réel. L’addition des couleurs pures fournit une quantité de 400 usages et 204 occurrences, sachant que l’or et ses dérivés à lui seul représente une quantité d’usage de 54 (tableau 2). Alors, ne pourrait-on pas le rapprocher de la leçon du Talisman, l’Aven au bois d’amour (huile sur bois 27 cm de haut pour 21 cm de large, Musée d’Orsay) dans laquelle Paul Gauguin aurait dit à Paul Sérusier « Comment voyez-vous ces arbres ? Ils sont jaunes. Eh bien, mettez du jaune ; cette ombre, plutôt bleue, peignez-la avec de l’outremer pur ; ces feuilles rouges ? mettez du vermillon » pour privilégier la sensation visuelle et le rendu illusionniste de la nature.

Par ailleurs, depuis bien longtemps les poètes font usage de coloris pour parler aux sens ainsi Michel Brouillard recense-t-il Les couleurs dans la poésie latine au premier siècle avant J.- C. comme ornement utile et indispensable. Il tire des conclusions sur la signification de l’usage de chacune des couleurs principales et ainsi pour lui « La couleur jaune occupe une place fondamentale dans la palette (lui aussi) des couleurs, tant par la présence d’un vocabulaire très étendu que par un grand nombre d’occurrences. Mais il faut souligner que parmi ces occurrences, quel que soit le poète (Lucrèce, Catulle, Horace, Virgile, Tibulle, Properce et Ovide), la part relative de l’ »or » est considérable. Il y a là comme une sorte de déséquilibre au détriment des autres termes, moins nobles ». Cette observation se retrouve dans la poésie de Rimbaud avec 24 fois la couleur jaune mais 45 fois la couleur « or » sans compter ses 4 occurrences présentes 9 fois. Dans la poésie de Rimbaud, la couleur jaune et or constituent la présence la plus importante, 97 fois soit presque autant de fois que la couleur noire 104 fois avec ses occurrences.

Mais c’est par la technicité que Joëlle Gardes Tamine prend le sujet : « Le style, c’est la grammaire ». Les adjectifs de couleur servent une caractéristique précise et sont souvent descriptifs. La position de ce type d’adjectif paraît plus souvent suivre le substantif, soit SA (substantif + adjectif). Cependant l’adjectif conserve sa valeur concrète par exemple « de noirs filons » dans Ce qu’on dit au poète à propos des fleurs, mais une valeur impressive peut apparaître par exemple » les bleus dégoûts » (AS). Cette valeur impressive donne un sens appréciatif (ou dépréciatif). Le jugement semble l’emporter alors, d’ailleurs Arthur, caricatural, recourt à la dérision comme par exemple « Un noir grotesque » ridiculise la religion à travers le curé (Les premières communions). Mais aussi,  Rimbaud a corrigé dans A la musique sa composition initiale remise à Izambard Sous les verts marronniers par Sous les marronniers verts dans la version remise à Paul Demeny en octobre 1870. L’adjectif de couleur antéposé a tendance à perdre en caractéristique ce qu’il gagnera en valeur impressive. C’est probablement cette démonstration impressive qui a fait valoir le côté impressionniste, à Suzanne Bernard. Les adjectifs de couleur dans les illuminations présentent une construction SA sauf pour le cas « les violettes frondaisons » et donne une confirmation à davantage de naturel. Enfin, Joëlle Gardes Tamine s’interroge sur la position de l’adjectif dans la métrique, à la césure : « Un bourgeois à boutons / clairs, bedaine flamande » dans A la musique ou encore dans les rejets internes, externes, les enjambements par exemple « Le soir ?… nous reprendrons la route / Blanche qui court » dans Les Réparties de Nina comme à la clausule ou en fin de vers où l’adjectif sert la rime « heures bleues …/…fleurs feues » dans Est-elle almée ? La situation AS sert aussi la rime ainsi dans Bal des pendus, on lit « d’un rouge d’enfer » qui rime avec « un orgue de fer ». C’est diverses situations sont fréquentes dans l’usage des couleurs pures par Rimbaud. Dans sa communication, elle rappelle qu’André Guyaux signale une poétique du glissement à laquelle contribuent un jeu de sonorités comme par exemple « le col gras et gris » de Vénus Anadyomène, « route rouge » dans Enfance II, ou bien « lèvres vertes », « parfums pourpres » dans Métropolitain qui favorise une mise en relief. Des groupes nominaux accumulés présente des antithèses dont un exemple du noir et du blanc dans les étrennes des orphelins, « Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs » ou encore de croisements de termes dans Les Chercheuses de poux, « Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes, / implore l’essaim blanc des rêves indistincts ». Et de conclure : « Ce n’est donc pas dans l’écart, dans la violation, que se créée la nouvelle langue poétique, mais dans l’utilisation optimale des possibilités linguistiques et c’est dans le passage des unités grammaticales au texte que se construit le style ».

Quant à la signification d’ordre physique, les divers coloris empruntent également une voie morale, cela est significatif pour le noir et le rouge par exemple la boue noire et rouge que l’on retrouve au long d’Une Saison en enfer ou des Illuminations. Bien sûr le noir remplit sa fonction de mélancolie, de tristesse, d’obscurité, de deuil, de misère et décrit les personnages, le regard, leurs yeux, les cheveux, les poils pubiens, leurs vêtements et donne le ton pour la valeur morale exprimée par la boue noire, les rues noires, le ciel noir ou encore présente les idées politiques avec les drapeaux noirs de la Commune. Chez Rimbaud le blanc recouvre des thèmes de pureté, de virginité, symbolise des aspects religieux (Marie, anges, agneau Pascal, Jésus) mais décrit la race humaine blanche à travers un vocabulaire réaliste comme la peau, les membres, les mains, les cheveux, le front, les dents, l’œil, les fesses mais encore les objets, les habits et devient lyrique quand il s’agit des cieux, du couchant, du soleil. Le bleu fortement présent sert beaucoup pour la césure, à la rime, lors de rejets. Il décrit des atmosphères selon les temps de la journée, l’eau (flots, fleuves…), les objets, les animaux, les personnes ; Rimbaud marie cette couleur avec le jaune et le rouge. Bien sûr la nuit, les soirs sont bleus (Sensation), les herbes sont bleues d’ailleurs comme les juments, le jeu d’ombre et de lumière y est pour quelque chose (des choses vues). Cette couleur est plutôt gaie chez le poète et lui rappelle de bon moment. Bien sûr que le vert symbolise la nature et l’évasion d’Arthur dans les paysages traversés lors de ses promenades autour de Charleville et de ses fugues dans la première partie de sa création et plus tard lorsqu’il rappelle dans sa poésie l’auberge verte qui ne lui semble plus ouverte. Le rouge allie le réalisme à travers un lexique décrivant l’humain, la colère, le rouge des canonnades, la mort donnée, le rouge instituant la souffrance, la honte, les valeurs morales. La couleur jaune exprime souvent l’état de santé physique et ainsi son signifiant moral par le biais des métaphores en lien.

Bien entendu, Rimbaud recourt à l’usage des pierres précieuses tout comme à l’or et l’argent pour diversifier ses coloris mais sans un abus excessif. L’usage de couleurs pures semblent en rapport avec son tempérament tranchant et réaliste.

Céleste praline

L’écrivain ardennais Yanny Hureaux, dans sa chronique quotidienne qu’il donne à l’Union, L’Ardennais, sublime  un texte moqueur signé Arthur Rimbaud et Paul Verlaine. En effet, l’Album Zutique recueille un grand nombre de parodies dont L’Idole, Sonnet du Trou du Cul (1871). Dans ce sonnet, c’est Albert Mérat que parodièrent les deux compères ci-dessus cités; à Paul les quatrains et à Arthur les tercets. En 1869, Mérat dans un titre itou, célébrait les beautés du corps féminin, mais pas tout à fait jusqu’aux intimités de la plaisanterie.

L’article de Yanny Hureaux

La céleste praline

En raison de la noblesse de son engagement citoyen, un « conseiller délégué à la démocratie participative et à la propreté » mérite grand respect. Aussi, est-ce à juste titre que l’un d’eux qui exerce son sacerdoce dans la capitale des Ardennes de France, a récemment porté plainte. Alors qu’il animait un débat dans un quartier de la cité, il a essuyé une insulte proférée par un citoyen du coin, membre du conseil dit, lui aussi, « citoyen ». Traiter de « petit trou du cul » un délégué  » à la propreté », c’est du propre ! Sans vouloir en rien s’ériger en procureur de la République, la Beuquette pense en son for forcément intérieur que le choix du qualificatif « petit », n’étant nullement fortuit, il ne mérite pas d’appeler à une réduction de la peine. « Gros trou du cul » aurait été moins méchant. Dans l’Ardenne profonde, user de l’expression « Ma gro », autrement dit « Mon Gros » à l’adresse d’un être humain, c’est lui témoigner de l’affection. Reste qu’en son âme et conscience, la Beuquette se doit de suggérer à l’avocat qui défendra le profanateur, de jouer carrément la carte « Rimbaud ». Notre Arthur n’est-il pas l’auteur du fameux sonnet dit « du trou du cul » ? De l’entendre, le jour du procès, être déclamé avec des effets de manche devrait en insufflant de la poésie, détendre l’atmosphère, donc inciter les juges à la clémence. » Obscur et froncé comme un œillet violet / Il respire, humblement tapi parmi la mousse / (…) / C’est l’olive pâmée et la flûte câline / Le tube d’où descend la céleste praline. »Yauque, nem !

Le sonnet en question

L’Idole

Sonnet du Trou du Cul

Obscur et froncé comme un œillet violet

Il respire, humblement tapi parmi la mousse

Humide encor d’amour qui suit la fuite douce

Des Fesses blanches jusqu’au coeur de son ourlet.

Des filaments pareils à des larmes de lait

Ont pleuré, sous le vent cruel qui les repousse,

A travers de petits caillots de marne rousse

Pour s’aller perdre où la pente les appelait.

Mon Rêve s’aboucha souvent à sa ventouse ;

Mon âme, du coït matériel jalouse,

En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.

C’est l’olive pâmée, et la flûte câline;

C’est le tube où descend la céleste praline :

Chanaan féminin dans les moiteurs enclos!

 

 

Verlaine et Metz

EPSON MFP image

Esplanade à Metz

La présence de Paul Verlaine à Metz

Comme une exhortation à lui-même, débutant par un tiret, dans son recueil Sagesse, Paul Verlaine écrit ces vers dont l’incipit est Le ciel est, par-dessus le toit :

-Qu’as-tu fait, ô toi que voilà

Pleurant sans cesse,

Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse ?

Sa réflexion amère revient sur son passé où il y a laissé son mariage avec Mathilde Mauté de Fleurville et ses frasques avec Arthur Rimbaud.

Mais avant cette jeunesse, il y eut aussi son enfance heureuse vécue avec ses parents dont un lieu, Metz, qu’il évoque dans Souvenirs d’un Messin. On peut retrouver dans la revue du patrimoine des Bibliothèques-Médiathèques de la Ville de Metz, Medamothi, Les Confessions de Paul Verlaine à propos de cette vie messine depuis sa naissance jusqu’au départ de la famille pour Paris.

Aussi, nous allons rechercher les traces de la présence du poète Paul Verlaine à Metz. Le hasard des garnisons conduit Stéphanie Dehée et son capitaine de mari Nicolas Auguste Verlaine dans la plus forte citadelle de l’Est de la France : Metz ; et particulièrement à l’Ecole d’application de l’artillerie et du génie dont on peut encore voir, rue aux Ours, le fronton. Le mariage a eu lieu à Arras en décembre 1831 ; ce 15 décembre, Stéphanie, de Fampoux, fille de cultivateurs de l’arrageois épouse Nicolas, militaire de carrière, né à Bertrix, une commune des Ardennes du plateau qui domine la Semois. Epoux attentionné, il connaît l’envie de maternité de son épouse. Enceinte trois fois déjà, les grossesses « avortent » et curiosité, elle conserve dans le formol les trois fœtus qu’elle saura exhiber devant ses visiteurs.

Mais le bonheur de mère survient le 30 mars 1844, à neuf heures du soir, avec la naissance de Paul Marie, dans l’appartement du 2 rue Haute-Pierre, appartement qui aujourd’hui se visite. Bien vite, trois semaines après, Paul est baptisé à l’église Notre-Dame de Metz, rue de la Chèvre, et où un petit cartel rappelle ce baptême ; un passage dans cette église illustrera davantage cette mémoire.

Le couple avait en charge l’éducation de la nièce de Stéphanie, Elisa Moncomble qui fréquentait l’école Sainte-Chrétienne, rue Dupont des Loges. Encore une fois, un déménagement les conduira dans le midi de la France, en début 1845 et ils seront de retour à Metz à l’été 48. Paul, est ravi de retrouver sa cousine, cousine dont il tombera amoureux quelques années plus tard et qui mariée se refusera à lui. On peut retrouver dans Poèmes saturniens, dans la section Melancholia plusieurs poèmes qui illustrent cet amour improbable, comme par exemple Après trois ans, Mon rêve familier ou encore A une femme.

Il a tout juste 7 ans quand il fait la connaissance de Mathilde, la plus jeune des filles du Président du tribunal de 1ere instance. Paul retrouve sa belle et joue avec elle sur l’esplanade dont il nous donnera plus tard de belles feuilles (1892). Bien sûr, on retrouve l’esplanade, le mont Saint Quentin, la Moselle, le jardin de Boufflers, la musique et au loin la cathédrale, ses vitraux et le Graouilly. Et aujourd’hui, on peut voir sous l’esplanade, le buste de Verlaine qui est affublé d’une cravate, lors de son jour anniversaire.

Hélas, l’idylle naissante s’achève fin 1851 lorsque le capitaine Verlaine met fin à sa carrière militaire et prend sa retraite boulevard des Batignolles à Paris, avec sa Stéphanie et Paul.

Voici quelques passages de ses impressions sur sa vie messine.

« Metz possédait et doit encore posséder une très belle promenade appelée « l’esplanade », donnant en terrasse sur la Moselle qui s’y étale, large et pure, au pied de collines fertiles en raisins et d’un aspect des plus agréables ».

« Au centre de la promenade s’élevait, et doit encore s’élever, une élégante estrade destinée aux concerts militaires qui avaient lieu les jeudis après-midi et les dimanches après les vêpres ». « L’Esplanade les fois de musique ! bon dieu, que j’y aspirais ! ».

Et d’ailleurs, sensible au charme et à l’élégance qui se développait, il écrit : « …les dames en shalls de cachemire de l’inde, en écharpes de crêpe de Chine…aux capotes panachées de plumes rares et dont le bavolet, grâce à de savantes inclinaisons – toute la ville, le Tout-Metz à saluer, – ne cachait pas autant sa nuque et les frisons d’or clair ou rouge, d’ébène noir ou mordoré, qu’on eût pu le redouter, ô remembrances infantiles de quand, insoucieux moutard, je poussais et tapais mon cerceau novice entre les pantalons à bandes rouges, à liserés noirs des militaires, de nankin ou de casimir ou de coutil des citadins fumeurs de cigarilles ».

Mais c’est dans l ’Ode à Metz (voir l’article de ce blog) que Metz y est tout entier et dans laquelle l’âme de Paul pour sa patrie s’y trouve.

De nos jours, l’université, devenue de Lorraine, fut longtemps celle de Paul Verlaine et c’est la médiathèque qui porte désormais son nom. Tout comme une rue de Metz porte son nom.

Mais n’oublions pas de faire un détour par la synagogue de Metz, là où se trouve sur la place, la statue d’un compatriote de Paul, Gustave Kahn qui dirigeait La Vogue, à Paris, revue d’avant-garde dans laquelle Verlaine a tant fait pour la promotion de l’œuvre d’Arthur Rimbaud dont en particulier les Illuminations et d’autres poèmes.

 

 

 

 

Arthur et les Hottentots

EPSON MFP image

Arthur l’Hottentot

En juillet 1876, Ernest Delahaye, enseignant au collège Notre-Dame à Rethel, correspond avec Paul Verlaine, au sujet de « l’Oestre » ou « Chose », des qualificatifs parmi tant d’autres pour nommer Rimbaud. N’ayant aucune nouvelle d’Arthur, ils lui attribuent, dans des dessins satiriques, des destinées particulières. L’un deux retient notre attention, il s’agit d’un dessin dont le format fait 135mm de haut sur 205 mm de large et dont le titre « Un missionnaire qui vient de Charleville » évoque la peuplade hottentote. En effet, dans un décor minimaliste fait de palmiers, on y voit un Arthur chapeauté, une flèche transperce son couvre-chef, un anneau dans le nez, des tatouages en forme de pipes et de verres couvrent son corps habillé d’un pagne, à sa taille pend un dictionnaire hottentot. D’une main, il tient une bouteille sur laquelle on lit eau-de-feu et de l’autre, il conduit une folle farandole nègre constituée d’hommes nus assortis d’un anneau dans le nez dont l’un, vu de face, porte une feuille de vigne comme cache sexe et de femmes habillées d’une jupe dissimulant sexe et postérieur, avec une flèche dans le nez.

A la rentrée des classes, Delahaye écrit à Verlaine : « Toujours pas de nouvelles de l’Hottentot. Quoi qu’il devient ? »

Les pistes de réflexion qui nous intéressent sont variées :

  • Comment peut s’expliquer ce dessin ?
  • Qui sont les Hottentots ?
  • Le mot Hottentot constitue un hapax dans l’œuvre de Rimbaud. Il se trouve être dans Parade dont on peut supposer l’écriture entre 1873 et 1874. Alors comment ce mot lui est venu et comment revient-il trois ans après dans un dessin signé par Ernest Delahaye et partagé avec Verlaine ?
  • Et enfin où était réellement Arthur à ce moment précis de l’élucubration montée par le dessin et les compères Delahaye et Verlaine ?

 

En ce début d’année 1876, alors qu’Ernest enseigne à Rethel, distant de quarante kilomètres de Charleville, il retrouve, les jeudis, Arthur dans un café de la place Ducale où ils envisagent pour les dimanches suivant des excursions dans la campagne ardennaise. C’est lors d’une de ces balades qu’il recueillera une confidence d’Arthur qui se propose de se faire recruter par les Frères des Ecoles Chrétiennes en vue de devenir missionnaire dans des pays exotiques afin de « catéchiser les gamins à peau jaune, rouge ou noire ». Bien entendu, c’est entrevoir un voyage payé à bon compte et tout en n’étant nullement affecté de prêcher alors qu’il honnit la religion catholique. Même si le projet fut abandonné un peu plus tard, il n’empêche que l’idée n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd et donna lieu à une représentation graphique.

Les Hottentots constituaient un peuple de l’Afrique du Sud. Ils vivaient de pêche, de chasse et l’élevage de leurs troupeaux. Au XVIIe siècle, les Hollandais colonisateurs prennent pied sur ce sol. Ils donnent le sobriquet d’Hottentot par allusion aux claquements de langue de ce peuple. En chantant et dansant, ils énoncent la syllabe hot, hot, hot. En 1833, le journal des missions évangéliques fait état de son activité dans diverses parties du monde et surtout auprès des Cafres et des Hottentots qui sont imprégnés de l’évangélisation et disent les bienfaits de la Bible dans leur conquête.

La figure représentative de ce peuple hottentot est tenue par La Vénus noire dans le film d’Abdellatif Kechiche. Il s’agit de Saartjie Baartman née au Cap, en 1789, exhibée dans des fêtes foraines à Londres, pour ses fesses surdimensionnées et ses organes sexuels protubérants, puis prostituée à Paris dans des salons de plaisir ; elle y décède en 1815. Des moulages de son corps furent réalisés par le Musée de l’Homme où elle resta jusqu’en 1976 date à laquelle son corps fut restitué à l’Afrique du Sud qui en a fait son étendard. Le film dénonce l’esclavagisme et la malveillance dont elle fut l’objet.

Victor Hugo y fait allusion dans Les Misérables en 1862 : « Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout ; il n’est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote ; pourvu qu’il rie, il amnistie ; la laideur l’égaye, la difformité le désopile, le vice le distrait […] »

On note la présence des mots « chez les Hottentots » dans un article de Banville du 16 mai 1872 dans Le National. Mais aussi dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

Il n’est pas étonnant que Rimbaud ait pu puiser par exemple dans ces sources et en faire usage dans Parade qui dénonce la colonisation par l’armée, le côté industriel et la présence des missionnaires.

« On les envoie prendre du dos en ville, affublés d’un luxe dégoûtant » reste énigmatique et l’épreuve de La Vénus Hottentote témoigne d’une telle attitude.

Il apparaît aussi que Arthur ait pu parler avec Delahaye et/ou Verlaine des Hottentots, tout comme ces derniers peuvent aussi connaître les mêmes sources que lui et avoir partagé sur le sujet du colonialisme.

Durant ce temps où  Delahaye, Verlaine, Nouveau délirent dans leurs dessins sur le compte du « Sénégalais », du « Cafre », de « l’Hottentot », Arthur a pris la clé des champs pour Java dont il ne reviendra qu’à la fin de l’année 1876 à Charlestown.