Dessins d’humour

Fumetti

Fumetti en italien, comics aux Etats-Unis et bandes dessinées en français, voilà trois mots pour parler du même art, le dessin dans les bandes horizontales ou verticales ou encore des planches du format de la page du journal ou du magazine. L’âge d’or dans la presse se situe entre 1946 et 1975. Le journal était le média prépondérant, la télévision n’avait pas encore entièrement pénétré les foyers. Ce type de dessin prend aussi le nom de strips. Ce sont souvent des bandes muettes parfois à bulles ou encore à gags avec des dessins portant sur le comique de situation. Cependant, il y a eu durant longtemps des adaptations de romans avec un texte sous l’image. Le prix de revient d’une bande dessinée représente un coût important pour la présenter dans un journal aussi des agences de presse se sont créées pour vendre du matériel dessiné auprès des organes de presse.

Les agences de presse

C’est sur le principe des « syndicate » américain que se sont fondées les agences françaises et européennes. Dans l’image de la bande dessinée, on distingue le copyright qui indique l’agence qui dispose des droits de diffusion et de reproduction avec le ©. De nombreuses agences ont existées, on peut citer par exemple Opera Mundi. Dans sa chanson Mailou sous la neige, Serge Gainsbourg a écrit :

De ma Lou en bandes dessinées je / Parcourais les bulles arrondies / lorsque je me vis exclu de ses jeux / Erotiques j’en fis une maladie

Marilou se sentait pris au piège / Tous droits d’reproduction interdits / Moi naïf j’pensais que me protégeaient / Les droits du copyright opera mundi

Pour la France :

ACP (agence centrale de presse), Arts Graphiques Presse, créée et dirigée par Marciac (1950-1966), les auteurs réunis (1960-1969), Graph-lit dirigé par François Bogor, I.M.P. Inter monde Presse crée en 1959 par Jacques Bloch-Morhange, Gilbert Genas et François Gratier, Opera Mundi fondée par Paul Winkler (1928-1990) devenu Agepresse, SDDF, la société de diffusion de dessin français devenue Paris Graphique, presse service magazine, presse-sports (créée pour l’Equipe), Scoop Agency (créée pour France Soir)

Les autres agences :

PIB, presse illustration bureau, agence danoise pour diffuser Ferdinand ou Hagär Dunor), Swan Feature Syndicate pour les Pay-Bas, IFS, agence bruxelloise et International Press, agence belge, Mondial Press créée en 1956 par Cino Del Duca, UFS, United Feature Syndicate (Les peanuts) et King features syndicate, toutes les deux agences américaines.

Les éditeurs : Casterman, Dargaud, Dupuis, Le Lombard pour citer celle de cette époque.

Les dessinateurs et leurs dessins

Pour alimenter ces agences, il y eut de nombreux dessinateurs et une grande partie de leurs originaux sont souvent perdus, les agences pour une très grande partie étant disparues. On repère encore assez facilement UFS et KFS sur des produits qui ont aussi évolué.

Opera Mundi

Paul Winkler né en Hongrie en 1898 dans un milieu aisé suit la faculté de lettres de Budapest, il fait de l’escrime et de l’équitation, il parle couramment français, anglais et allemand. Il s’installe à Paris en 1922, reprenant l’idée du « syndicate » américain, il fonde Opera Mundi, représente en France King Features Syndicate et diffuse ainsi Mandrake, Flash Cordon, Mickey Mouse, Felix The Cat. Il s’associe à Hachette pour lancer le Journal de Mickey en 1934. Il vend du matériel dessin pour Opera Mundi. Il démarche la presse française et européenne en présentant le travail dessinateur maison. L’Agence devenue Agepresse de 1983 à 1987, cesse définitivement ses activités en 1990. Paul Winkler dirigea France Soir jusqu’à son décès en 1982. Son influence en matière de Bande dessinée est essentielle. C’était un homme d’affaires avisé, il figure parmi les artisans du 9e Art.

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Dessinateur Bozz, Monsieur Subito

Pour citer des têtes d’affiches de l’agence, Opera Mundi a montré le personnage de Monsieur Subito dessiné par Bozz, pseudonyme de Robert Velter (1909-1991). Subito présente un humour anglo-saxon absurde, il s’agit d’une bande muette, elle représente le classique du genre.

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Sous pseudonyme J.Darthel, Le professeur Nimbus

L’agence a aussi présenté le professeur Nimbus qui sera dessiné par Bozz, André Daix (1905-1976) qui crée le personnage, Lefort puis Pierre Le Goff (1932-) mais sous la signature de J. Darthel. C’est un pseudo collectif imaginé par Paul Winkler pour faire vivre le professeur Nimbus dans le temps.

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Lefort – Nimbus

 

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Pierre Le Goff – Nimbus

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Nimbus sous signature Darthel

La profession a évolué et s’est organisée, reste les agences américaines, les grands éditeurs. Beaucoup de journaux, de magazines, de revues font appel à des dessinateurs maison ou bien sont démarchés par des agents d’illustrateurs. Le dessin d’humour a perdu beaucoup de place au sein des journaux tout comme le dessin politique qui se retrouve essentiellement dans des produits spécialisés comme Charlie Hebdo ou Le Canard Enchaîné. Mais il faut aussi voir une forte évolution de l’humour, le comique de situation est moindre alors que la caricature, le dessin de presse ont pris le dessus. Bien qu’ils ne soient pas toujours à la hauteur.

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Echeveaux

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Dessin de Sempé

Depuis qu’il dessine, Sempé a pris le parti de l’humanité en dévoilant une palette des caractéristiques de l’âme et ceux qui l’habitent. Mais de toute évidence quand il trace des situations un peu noires, il contrebalance avec un brin de tendresse, de douceur qui a pour but de tempérer les propos. Il est dans la mesure. C’est le sourire et le rire, la moquerie gaie et saugrenue qu’il déclenche.

Ainsi, en va-t-il dans cette scène ! La mise en page correspond bien à la manière de ce grand dessinateur, tant on note sa volonté de nous en donner beaucoup, à force de détails pour éclairer la situation et l’évoquer sur divers plans formels et au fond.

Par la magie du dessin, nous sommes propulsés au cœur de Paris, dans le Jardin des Tuileries, par un bel après-midi de début d’automne, mais un peu frais. Le plan le plus lointain laisse voir les immeubles bordant la rue et la grille fermant le parc. Un jardin avec ses pelouses vertes et grasses délimite les parterres de ses arbres feuillus ; et, comme dans tous les parcs, on distingue la statue d’un personnage illustre parfaitement inconnu. Cà et là, en désordre, des chaises dont le dossier emprunte à la forme du cœur, attendent le promeneur ; une dame assise sur un banc s’occupe de son bébé dans une poussette. Cette profusion de détails donne à la scène sa tenue et sa force. Le plan intermédiaire, à distance du premier plan, et pour cause, relève de la cocasserie. Sept commères avec sourires sarcastiques, portant manteau, bibi, assises en rond sont toutes à leur tricot et surtout à leurs cancans. Un landau dans lequel dort un jeune enfant ferme ce bout de scène. Malignité, les fils de chaque pelote de laine ont été coupés si bien que sous peu la plaisanterie se fera jour mais pour le moment, trop absorbées aux commérages, pour les bavardes, tout va bien. Si bien que le regard se porte vers le premier plan. Là, un bassin autour duquel deux enfants, s’aidant de la main ou d’un bâton, s’échinent à faire revenir vers eux un bateau coulé avec tout autour des pelotes de laines qui à leur tour, gorgées d’eau, plongent au fond du bassin. Pour la sixième fois, un enfant s’approche du groupe des cancanières et implore à sa mère avec un air contrit. Et pour la sixième fois, la marâtre l’envoie balader, ne voulant aucune gêne, aucune interruption et n’ayant pas pris la dimension de la situation insolite lui lance, agacée :

« Oui, je sais, je sais ! cela fait six fois que tu me le répètes : un cargo a coulé avec sa cargaison de laine, que veux-tu que ça me fasse ? »

Fermé le ban ! Le dessinateur nous laisse sur cette éructation, mais malin, il nous invite à réfléchir à tout plein d’autres choses : l’univers des enfants que sont le rêve et l’imaginaire et le monde des adultes, plus enclin à la rationalité mais aussi à la médisance et à leurs turpides. Mais aussi, l’attention à accorder aux plus petits… L’écheveau de la vie, en somme !

Jean-Jacques Sempé naît à Bordeaux le 17 août 1932, toujours en activité, il a tracé une carrière longue, fructueuse et bien remplie. L’humour déployée rend compte de l’insolite et de l’absurdité de nos travers humains, il s’agit selon les circonstance d’un humour noir, rose mais sans férocité, sans légende ou bien avec des paroles. Son trait, reconnaissable entre tous, habille bien son dessin par le détail essentiel. C’est un perfectionniste, avec un sens du décor, du fignolé dans la mise en scène pour faire mouche à un endroit précis.

On connaît de lui divers personnages comme Le Petit Nicolas qui est le représentant de la tendre turbulence enfantine, Monsieur Lambert, un petit homme perdu dans l’immensité des foules, du monde et Monsieur Martin, terrible affairiste, addictif à l’action.

Ces collaborations avec la presse sont nombreuses. Citons d’abord Sud-ouest, là où il déposa son premier dessin en 1951. Puis monté à Paris, il travailla avec Rire, Noir et Blanc, Paris-Match, l’Express, Marie-Claire, Elle, Lui, Constellation. Demandé par la presse étrangère, il collabora avec Punch, Die Woche, Die Zeit, Stern, The New-Yorker… Après les éditions Diogènes et une collaboration avec René Goscinny, pour Le petit Nicolas, ce sont les éditions Denoël qui rendent compte de son œuvre graphique. Ses dessins originaux sont également visibles à la galerie Martine Gossieaux à Paris.

Chaval (né aussi à Bordeaux) fut par son conseil à revers, un levier supplémentaire à la ténacité de Sempé pour créer des dessins. Il dit qu’après avoir tenté tous les concours administratifs, à la recherche d’un emploi fixe, il se résolue, contraint de gagner sa vie, à dessiner. La vie a bien fait de le résoudre pour notre plus grand bonheur. Il fut des amis de Bosc, le grand Bosc, disparu prématurément tout comme Chaval.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cha cha cha

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dessin de Jacques Faizant

Le dessin de Jacques Faizant, bien dans sa manière, nous entraîne dans monde un peu suranné. Si le décor désuet laisse perplexe, la scène, elle nous convie à évoquer un cha cha cha endiablé conduit par une vieille dame et de son prétendant.

D’une ligne claire, un trait constant d’une même épaisseur, le dessinateur plante le décor des années 1950 qui fleure bon « la vieille France ». Au mur, quatre gravures harmonieusement disposées donnent l’illusion de la profondeur de la pièce et la délimite avec un buffet de style et un meuble bas bibliothèque remplie de livres et dessus une TSF. Signe de modernité, un vase à col de cygne trône sur le buffet où a pris place un chat dont la queue balance et au regard envieux du couple de danseurs. Pour mieux s’absorber dans la danse et faire place, on a roulé le tapis à franges. La radio lance une musique lascive prête à emporter dans un tourbillon fulgurant un couple de septuagénaires. Madame a convié dans un après-midi dansant un monsieur chauve qui porte moustache et impériale. Il s’est habillé d’un smoking, chemise blanche et nœud papillon pour séduire sa Dulcinée, c’est dire l’élégance de l’époque. Il enveloppe dans ses bras la demoiselle modiste qui est le personnage récurrent du thème les vieilles dames dont Faizant à tirer le portrait, toujours présentée avec une robe noire sous le genou, un corsage de dentelles ras du cou, et tenant sur des guibolles maigrelettes pour simplifier son trait mais aussi pour donner de la lourdeur à la dame qui ma foi est…forte et charpentée de tous côtés. Des cheveux permanentés sur un visage dont les traits sont avachis rendent le couple émouvant dans sa vieillesse.

Et dans le mouvement chahuté de la danse, elle se présente à lui, flatté qui joue l’étonné ! et flatteur

  • Modiste ?… Oh comme c’est charmant ! …

Et pour être à la hauteur se présente à son tour

  • Moi, Mademoiselle, je suis lieutenant de hussards …

Ce qui en dit long sur ses intentions d’assaut dont il se sent encore capable !

 

Dans la série les vieilles dames, le dessinateur leur prête souvent des situations des turpides humaines : la jalousie, la gourmandise, l’envie, la mauvaise foi, le mensonge, la médisance, la malveillance, la fourberie, etc… mais avec une empreinte laissée à la tendresse. Une satire douce en quelque sorte.

Il jette sur son temps un regard candide, naïf mais il n’est pas dupe de la duplicité humaine. Une morale saine de l’esprit dont il jouait par le rire sans fou rire. D’ailleurs il a donné une série sur le couple dans Adam, Eve (et Caïn) c’est tout dire !

Né le 30 octobre 1918 à Laroquebrou dans le Cantal, il passe son enfance dans le pays basque (Biarritz et puis Anglet). Son père décède alors qu’il a 10 ans. Il fera l’école hôtelière. Diplôme en poche, il sera réceptionniste au Ritz de Barcelone, au Saccaron de Luchon au Miramar Victoria de Biarritz. Après le service militaire 1938-1941, démobilisé, il place quelques dessins, monte à Paris et Jean Nohain (Jaboune) l’engage comme dessinateur à Bonjour Dimanche. Il dessinera les séries citées plus haut et fait du dessin politique en 1959 pour Paris Presse. Il va trouver la consécration lorsqu’il remplace Sennep au Figaro en septembre 1967. Son dessin sera alors à la une et quotidiennement. Son trait reste sobre avec un ton de liberté qui lui donne la distance vis-à-vis des doctrines politiques. La mort du Général De Gaulle, le 9 novembre 1970, lui vaudra un dessin non égalé par la profession. Il représente un chêne déraciné sur lequel pleure Marianne. Idée simple et percutante.

Ces collaborations sont nombreuses : Jour de France, Paris-Match, France-Dimanche, la vie catholique, le Point, le Figaro…Denoël pour l’édition soit plus de 30000 dessins.

Il a deux autres passions : fumer la pipe et le cyclisme de randonnée. Il décède le 14 janvier 2006 à Suresnes. Il n’a jamais été remplacé à la Une du Figaro à ce jour.

 

 

 

 

 

 

 

Au secours!

dessin de Mose

dessin de Mose

C’est dans un dessin sans paroles et sans légende que le dessinateur Mose privilégiait son expression graphique et constituait ainsi sa marque de fabrique. On l’observe dans ce dessin où il nous propose une situation saugrenue à première vue. Nous sommes dans une ville, tout en donne la définition. Dans la perspective, les habitations sont sommairement esquissées, des arbres grandissent en bord de rue, des murs supports d’affiches délimitent la scène, la rue est présentée avec ses trottoirs et sa chaussée, un lampadaire achève ce décor. Tout est bien fixé pour nous rassurer, nous donner à voir des choses, par nous, connues. Puis, la situation au premier plan nous interpelle et devient surréaliste. Alors qu’un passant hagard, chapeauté et engoncé dans sa gabardine, mésestime la gravité de ce qui se passe devant ses yeux, marque à la fois son étonnement, sa surprise mais aussi son dédain en ne portant pas secours à un homme qui le supplie de la voix, le bras tendu et qui se noie dans une flaque d’eau accumulée dans le caniveau. Tout le déséquilibre est là. Un humour noir, fait de burlesque qui donne à sourire puisque nous-mêmes, nous savons que c’est impossible. Alors ouf ! il ne se noiera pas ! Rions de bon cœur !

Tout en souplesse

Tout en souplesse

Moïse Depond avait pris pour pseudonyme MOSE comme pour rire, en éclipsant le I de son prénom, la graphie de sa signature est tout en volute. Né à Saint Jean-de-Boiseau (44), le 29 novembre 1917, bachelier, il devient instituteur jusqu’en 1943, en Touraine et suit des cours du soir à l’école des beaux arts de Tours. En 1946, il fait ses débuts dans le dessin d’humour noir. Il a de nombreuses collaborations avec Paris-Match, France-Dimanche, Samedi-Soir, tout comme à l’étranger. Illustrateur de Swift, Mark Twain, Alphonse Allais, il fut affichiste et créera 54 courts métrages.

Ami de Chaval, il le présenta à Raymond Castans qui avait pour rôle de choisir les dessins humoristiques à Paris-Match. Tous les deux y ont eu leurs dessins publiés régulièrement jusqu’en 1962. C’est en 1950 que Robert Delpire leur propose d’éditer un album auquel ils associèrent André François pour un livre fortement recherché aujourd’hui, il s’agit de Manigances, préfacé par Pierre Dumayet.
Le 20 novembre 1951, Chaval sera témoin à son mariage avec mademoiselle Monique de Mendoza. Mose invite Chaval et sa femme Anny aux « Noues Blanches » au sud de Château-Thierry où il retape une ancienne ferme.
Très intimes, en famille, ils prennent leurs vacances ensemble en Allemagne, en Autriche, au Danemark. Par la suite, ils achèteront chacun une maison à Lésigny-sur-Creuse et y partagèrent des moments familiaux.
A compter de 1965, Mose oriente son travail vers la gravure, la lithographie, l’aquarelle pour vivre définitivement à Lésigny.

On dénombre 6000 dessins et 40 albums tant en France qu’au Japon. Japon où il enseigne le dessin humoristique. Il décède le 21 janvier 2003 à la suite d’une longue maladie.

Les meilleurs dessins de Mose au Cherche midi éditeur, parution en 1985, nous donne un bon aperçu de ce talentueux dessinateur intéressé par beaucoup de situations comiques.

La déconvenue

chavaldéconvenueChaval, dans ce dessin, nous invite à rire d’une scène qui peut bien arriver à chacun de nous. Il nous aide à réfléchir à ce que l’on peut appeler une déconvenue alors que l’on y avait mis tout son espérance et son ardeur.
Nous sommes dans un bal masqué. A l’aide d’une économie de moyens, le dessinateur présente deux personnages qui se font face. La nature masquée des personnages induit leur présence dans un bal masqué. Elle, la taille fine et ajustée, porte une robe pigeonnante, qui laisse voir ses atours rebondissants, un loup noir avec une voilette et un petit chapeau de marin. Elle est tout sourire, les yeux grands ouverts, devant un homme vêtu en Pierrot. Lui, les yeux fermés, dans son costume lunaire porte un chapeau pointu, en toute dérision, un grand et large nez en farce attrape sous une moustache dont on pense qu’elle va avec. Un seul trait renvoie à une bouche fermée et dubitative, tout comme le personnage dans son attitude avec les mains dans le dos. Il sait ce qu’il l’attend !

Par jeu, elle découvre le nez factice et oh, surprise, met à jour l’appendice grenu de la même taille, l’homme est en réalité moustachu. Décontenancée, la jeune fille marque sa répulsion par une moue. Déconfit, lui aussi accepte sa défaite due à sa péninsule, son cap, son pic, son roc, dirait Cyrano de Bergerac.

Ne dit-on pas avoir du nez ou encore l’avoir dans le nez !

Yvan Le Louarn, dit Chaval, avait choisi ce pseudonyme en pensant au facteur Cheval dont il appréciait la construction de son Palais Idéal.
A une lettre près cela aurait pu le faire, toutefois il ne corrigea pas l’erreur, bien lui en pris.
Chaval est né à Bordeaux, un 10 février 1915. Une enfance bordelaise et un oncle peintre qu’il admirait le conduiront vers une formation à l’école des beaux arts de Bordeaux durant quatre ans. Enfant, il reçoit une caméra et un projecteur de son père et de son oncle. On comprend bien son attirance pour le cinéma et le court-métrage par la suite (Les oiseaux sont des cons, prix Emile Cohl 1965, Argos Films). De représentant pour la Société Métadier en produits pharmaceutiques, durant trois ans, il monte à Paris, en 1946. Il débute comme illustrateur et fait de la gravure. En 1950, il reçoit le prix Carrizey. Ses dessins dans Paris Match (début n°134 du 13 octobre 1951), le Figaro, le Nouvel Observateur, le Rire, ses collaborations à l’étranger dans le Punch, Liliput, le propulse comme l’un des meilleurs dessinateurs de sa génération. Dessins d’humour pour la presse, illustrations de livres et autres, écriture de texte et films constituent sa création.

Yvan Le Louarn, misanthrope, dit son ennui de façon perpétuelle. Plus que tuer le temps, il aimait surtout perdre son temps. Il méprisait tout ce qui ressemble à un homme d’état ou à un militaire ; il parlait plus volontiers de la condition humaine, de la métaphysique. Il utilisa la dérision d’un style froid et très acéré. L’Homme de Chaval est dessiné avec peu de moyens, une tête ronde, chauve, une paire de lunette et toujours sans sourire, un peu comme Buster Keaton. Il a recourt dans ses dessins à des légendes constituées de calembours ; par exemple, « Blériot s’entraînant à traverser la manche » (le dessin représente un aviateur de dos, supposé être Blériot, et à l’aide du pistolet, celui-ci tire sur la manche d’un veston suspendu à un porte-manteau). Il ne faut pas croire que cela soit aussi simple, c’est justement le décalage produit par le dessin et la légende qui constitue le rire qui nous vient rapidement. Chaval est soucieux de l’ordonnance des mots et des traits de son dessin ; ainsi la scène du feu mis à la loterie n’a aucun intérêt. Mais « André Bassithot essayant de foutre le feu à une guérite », en dix mots, le tour est joué. Personne n’a entendu parler d’André Bassithot mais lui conférer un prénom et un nom s’avère comique ; puis, le mot « foutre » planté comme un menhir en pleine Beauce déstabilise une phrase anodine. Chaval disait « Normalement ni la légende, ni le dessin ne devraient pouvoir exister seuls. Il y a un jeu entre le texte et le graphisme. »
Chaval représente aussi la femme mais souvent la protège de façon pudique, en veillant à ne pas heurter contrairement au collectif ambiant de la grosse blague un peu « beauf ».
Chaval ne tenait aucunement compte des idées à la mode, il lui faut respirer un autre air que l’air du temps. Il a donné au non sens, à l’absurde ses lettres de noblesse.
Sa femme Anny Fourtina (artiste peintre) se donne la mort en 1967, Chaval la suit dans un suicide au gaz, rue Morère, son domicile parisien, le 22 janvier 1968.

On peut retrouver ses dessins dans la revue Bizarre de juin 1966, n°41 où il fait son « Petit Bilan » ou encore la revue Carton n°2 qui lui est consacrée et offre plein de références bibliographiques. Pierre Ajame avait mené des « Entretiens avec Chaval » (Alice éditions chêne) où il se confie pleinement, en 1966. Reste qu’il faut voir ses films qui sont à retrouver.

Et pour tout dire, Chaval est à découvrir tant son oeuvre graphique laisse à réfléchir sur notre condition d’humain.

Le pendu à la balançoire

Le pendu à la balançoire dessin de Bosc

Le pendu à la balançoire
dessin de Bosc

Ce dessin de Bosc reste fort irrévérencieux par son contenu et ne laisse pas de place à la compassion.

Le dessinateur économise ses paroles et son trait, comme le scalpel du chirurgien. Le trait ascétique de Bosc joue à contourner la forme, l’économie réalisée mobilise jusqu’au blanc du papier pour exprimer l’essentiel.

Là, une mise en scène cruelle se révèle dans un décor plus que sobre : à la branche d’un arbre, si peu vivant, Blaise, le Boscave, son personnage filiforme à long nez, s’est pendu à l’une des cordes de la balançoire d’un enfant en larme découvrant son jouet détruit.

Quelle déconvenue, tout un antagonisme présentant la tristesse de l’enfant sans complaisance pour le pauvre pendu désespéré de la vie.

Taciturne plus que triste, Bosc nous offre la drôlerie dans ses histoires cruelles et même sa conversation, nourrie de silences, fait résonance à son travail le plus souvent sans paroles et sans légende qui lui confère ce caractère universel permettant ainsi à sa production d’être lue dans le monde entier.
Cet humoriste noir réserve ses flèches à la bêtise, aux militaires, aux flics, aux religieux, aux brutes, aux bourreaux, aux riches, aux puissants ou à ceux qui en prennent l’outrageuse apparence.

Dans un petit rectangle de quelques centimètres sont concentrés une satire sociale pleine d’ironie, une chronique comique du monde. Il dénonce les petites et les grandes lâchetés, les absurdités, les petitesses, l’aspect moutonnier et grégaire, les travers de l’homme. Bosc excelle à nous montrer le Boscave qui passe sa vie à défiler derrière un général, dans un cortège funèbre, dans un orphéon.

Après son retour de la guerre d’Indochine dont il ressort affaibli, en 1952, Bosc monte à Paris les bras chargés de 50 dessins qu’il présente à Paris Match. Huit jours plus tard, avec l’assentiment de Raymond Castans, il décroche une page entière dans le n° 193. Sa collaboration durera 17 ans avec cet hebdomadaire. Son succès est immédiat et il devient l’un des maîtres du dessin d’humour noir en France.

Né le 30 novembre 1924, à Nîmes, la jeunesse de Jean Maurice Bosc se déroule à Aigues Vives dans la propriété familiale, ses parents sont vignerons. Il obtient son CAP de tourneur ajusteur.

1958, prix Emile Cohl pour le film d’animation « Le voyage en Boscavie » en première partie du film de Jacques Tati « Les vacances de Monsieur Hulot »
1965, grand prix d’humour du magazine Lui pour son dessin « Mon château…mon cul ! »
1970, XIVè grand prix de l’humour noir Granville pour son album « Je t’aime »
1972, prix d’humour de la ville d’Avignon

Après vingt cinq années de lutte contre la maladie, Bosc met fin à ces jours à Antibes le 3 mai 1973.