Arthur Rimbaud

Wasserfall

wasserfall

Avant de clore la saison estivale, hier, nous avions décidé de faire une virée chez notre voisin allemand et de visiter la vallée de la Sarre, rivière qui prend sa source dans les Vosges pour confluer avec la Moselle à Kons, derrière bourgade au Luxembourg. Le périple sarrois commençait par la traversée du pont sur la Sarre à hauteur de Mettlach, ville qui accueille le siège social de la société Villeroy et Boch  dans une ancienne abbaye et présente ses créations dans un centre de découverte. Cette société existe depuis 1748. Depuis ce lieu, et longeant la belle vallée encaissée de la Sarre, notre voiture nous déposait à Saarbourg, 7083 âmes, dans le Land de Rhénanie-Palatinat. A ne pas confondre avec Sarrebourg, également au bord de la Sarre mais en amont et en France, malgré que toutefois, les deux villes soient jumelées. L’attrait de cette ville médiévale, réside dans le spectacle naturel et merveilleux de la chute d’eau impressionnante, d’une hauteur de 20 mètres de hauteur, alimentée par le ruisseau du nom de Leuk en plein centre-ville. Wassefall der Leuk lit-on sur l’historique de la ville. La cascade dévale la falaise pour venir actionner les roues de moulins dans le caisson de la vallée et alimente ensuite la Sarre. Quand j’entends wasserfall, je traduis Rimbaud et je me rappelle ce verset du poème en prose Aube du recueil Illuminations : « Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse. »

Rimbaud se nourrissait de dictionnaires et de la grammaire. Pour mener son invention d’une langue neuve et son projet de voyance, ceux-ci lui offraient des raretés. Il y trouvait des mots scientifiques, érotiques, argotiques, ardennais, il empruntait à l’anglais, à l’allemand. Ainsi ce « Wasserfall » qui me réjouit toujours.

Arthur Rimbaud constitue le  wasserfall blond comme une image métaphorique de la liquidité de la lumière dont l’adjectif donne une personnalisation qui se poursuit avec s’échevela pour s’achever avec déesse. Déesse où l’on reconnaît Isis et son voile symbolisant la dissimulation de la nature. Le poème dit André Guyaux veut éterniser le moment insaisissable de la fuite de l’aube.

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Pérégrinations in situ

 

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Les appartements de Vitalie à Charleville

Vitalie Cuif, épouse Rimbaud, née le 10 mars 1825 à Roche dans les Ardennes où elle résida à diverses époques de sa vie, devint une Carolopolitaine à compter de 1852 (Voir article Rimbaud à Laïtou).  Pour résoudre des distensions bien visibles entre son frère Charles Auguste, son épouse Adélaïde et Vitalie, son père, Jean Nicolas Cuif, la dota d’argent et de bois alors que son frère gardait la gestion de la ferme de Roche. C’est ainsi que le père et la fille vinrent habiter un appartement au numéro 12 de la rue Napoléon à Charleville devenue depuis rue Thiers à Charleville Mézières.

Préfigurant la vie aventureuse de son fils Arthur, on peut la suivre au fil de ses déménagements dans Charleville (voir la carte à ce sujet), au nombre de huit auquel il convient d’ajouter Roche, lieu de pèlerinage rimbaldien mais assurément la source de vie pour Vitalie.

Pourquoi habiter Charleville ? Certainement pour des raisons pratiques, Vitalie, 27 ans, pouvait s’occuper de son père et disposer des facilités offertes par la ville mais aussi pour intégrer la bourgeoisie de Charleville et trouver dans celle-ci un bon parti pour fonder une famille. En l’espace de huit ans, son destin va se jouer, les joies, les peines et l’affirmation de son tempérament. En 1852, dans cette ville de garnison (Mézières), elle rencontre un militaire Frédéric Rimbaud et l’épouse le 8 février 1853. Devenu capitaine, toute à la fierté de Vitalie, Frédéric lui fera cinq enfants :  1853 Frédéric, 1854 Arthur, 1857 Victorine (décède quelques mois après sa naissance), 1858 Vitalie et 1860 Isabelle. Des tempéraments discordants conduisent à une rupture du couple à l’automne 1860. 1858, avait vu le décès de son père et elle deviendra la propriétaire de la ferme de Roche, en dédommageant son frère. Est-ce le propriétaire, Prosper Letellier, du 12 rue Napoléon qui excédé de voir une affluence toujours plus grande dans cet appartement lui suggéra de partir ? Ou bien est-ce la gestion de la succession qui l’obligea à changer de logement ?

Bref, en 1860, elle décida d’habiter une maison au n°73 de la rue Bourbon, rue dont les biographes aiment à rappeler l’insalubrité des demeures et la présence d’une population ouvrière et qui valident ainsi le témoignage apporté par le poème Les Poètes de sept ans : « Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes, / – Huit ans, – la fille des ouvriers d’à-côté ». L’été, c’est Roche qui accueille la famille pour les vacances mais aussi pour que Vitalie, la terrienne, s’occupe des affaires de la ferme. A la rentrée d’octobre, elle met les deux garçons à l’Institut Rossat, rue de l’Arquebuse, un établissement scolaire côté.

La date de la Saint-Jean, du 27 décembre marque les échéances des baux dans les Ardennes, en décembre 1862, Vitalie loue et s’installe dans un appartement situé au 13 cours d’Orléans, appelé aussi les Allées bordées de marronniers et d’hôtels particuliers, un quartier chic. En 1863, un incendie ravage la ferme, dix ans durant, il n’y aura plus de vacances à Roche.

Au cours du premier trimestre 1865, elle habite au 20 rue Forest, devenue l’avenue de la gare puis rue de la gravière. Il semblerait que l’atelier photographique d’Emile Jacoby était proche de cette adresse. A Pâques de cette année, elle décide d’inscrire des deux garçons au collège municipal, place du Sépulcre.  Elle souhaite pour eux une formation d’études classiques, comme la haute bourgeoisie de Charleville. Vitalie prend l’habitude de les accompagner. A la rentrée d’octobre 1865, Arthur entre en 5e alors que Frédéric redouble sa 6e. Pâques 1866, Frédéric et Arthur, élevés dans la religion catholique, font leur communion, Jacoby immortalise en une photographie ce moment. L’année scolaire suivante, Arthur passe en 4e puis en 1867/68, il est en 3e. A la rentrée d’octobre 1868/69, année de la seconde, Vitalie n’accompagne plus les enfants au collège. Le jeune Rimbaud s’adonne à la poésie à travers des travaux scolaires.

En juin 1869, la famille s’installe dans un appartement au 5 bis quai de la Madeleine. Rimbaud, en classe de rhétorique, en octobre 1869, compose des poèmes ; cette année 1870 sera déterminante pour lui. Les Etrennes des orphelins paraissent début janvier dans La Revue pour tous. Georges Izambard, son professeur de rhétorique l’encourage dans cette voie. C’est désormais dans ce lieu, qu’évolue La Maison des ailleurs qui conceptualise la pensée poétique d’Arthur Rimbaud et sublime l’aventurier/explorateur qu’il fut. Le printemps 1873 voit le nouveau retour de la famille à Roche. Vitalie, alors, y résidera pendant la belle saison pour regagner son appartement durant l’hiver.

Depuis le 25 juin 1875, Vitalie habite désormais au premier étage d’un appartement situé au 31 rue Saint Barthelemy (désormais rue Baron-Quinart). Arthur prenait à cette époque des leçons de piano avec Louis Létrange. (Voir l’article Arthur et l’ariette). La fin de cette année verra le décès de sa fille Vitalie.

1977, Arthur hivernera dans la petite maison de campagne, propriété de sa mère, dans la commune de Saint-Laurent là où autrefois, il rêvait de vivre dans une caverne creusée à même une falaise. Il était de retour d’Alexandrie.

1878, verra le décès de son époux retiré à Dijon et dont elle était séparée depuis 18 ans. En avril 1878, Vitalie s’installe à Roche pour deux décennies, jusqu’à 1897, année du mariage de sa fille Isabelle avec Pierre Dufour di Paterne Berrichon. A l’été 1891, Arthur était de retour pour une dernière fois à Roche avant de décéder d’une carcinose à l’hôpital de la Conception à Marseille, le 10 novembre. Sitôt la cérémonie d’enterrement achevée Vitalie et Isabelle rejoignirent Roche.

Vitalie habitait, alors, un appartement à Charleville, 2 place Carnot(aujourd’hui place Winston Churchill). Les époux Dufour vivaient en région parisienne et passaient des vacances à Roche. Vitalie y prenait ses quartiers d’été, elle y mourut le 1e août 1907, elle avait 82 ans.

Elle rejoint sa dernière demeure, au bout de l’avenue Boutet, là où se tient le caveau familial, souvent honoré par les rimbaldiens venus en pèlerinage sur la tombe du poète Arthur Rimbaud.

 

 

 

 

 

 

Patti Smith

L’écrivain ardennais, Yanny Hureaux, tient une chronique quotidienne La Beuquette dans le journal l’Union, L’Ardennais, voici celle du jour. Bonne lecture de cette bonne nouvelle.

Sois rassurée, Carole !

A Roche, hameau de Chuffilly, petit village des Ardennes, il est un mur devant lequel des pèlerins du monde entier viennent se recueillir. Unique vestige de la ferme des Rimbaud-Cuif dynamitée par les Allemands en 1918, pour les admirateurs de notre Arthur, il touche au sacré. C’est ici qu’en 1873, le poète écrivit Une Saison en Enfer. C’est ici que dix-huit ans plus tard, amputé d’une jambe suite à une tumeur cancéreuse au genou, il vécut son ultime été .A l’orée de l’emplacement livré aux ronces où se trouvait la ferme gérée de main de maître par la mère d’Arthur, il est une petite maison qui ne paye pas de mine. A l’abandon depuis des années, elle fut un temps habitée par sa propriétaire Jacqueline Kranenvitter . Avec son compagnon Paul Boens, comme possédés par le fantôme du lieu, ils y devinrent véritablement fous de Rimbaud. L’automne dernier mon amie Carole, cheville ouvrière de l’Association Internationale des Amis de Rimbaud me fit part de son émoi :  » J’apprends qu’à Roche, la maison de Jacqueline Kranenvitter vient d’être vendue. Pourvu que les nouveaux propriétaires respectent le site !  » Sois rassurée, Carole ! Elle est tombée dans de bonnes mains, des pieuses ! C’est Patti Smith, la célèbre chanteuse et musicienne de rock américaine qui vient de l’acheter . Amoureuse et disciple comme pas deux de notre Arthur , marraine du musée Rimbaud, Patti ne voulait pas que l’arpent sacré soit souillé par de mauvaises mains. Pour l’instant, elle se refuse à dire ce qu’elle va faire de sa maison rochoise. Un pied-à terre ? Un musée ?L’urgence est aux travaux, à devoir accomplir de fond en comble. Yauque, nem !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ornières et le motif religieux

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A droite l’aube d’été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de fééries. En effet : des chars chargés d’animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ; – vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, plein d’enfants attifés pour une pastorale suburbaine ; – Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d’ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

 

Le 13 mai 1871, Arthur Rimbaud, depuis Charleville, dans sa lettre adressée à son professeur de rhétorique, Georges Izambard, alors que ce dernier venait de retrouver un poste au lycée de Cherbourg, lui lance cet ironique reproche : « […] vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière ». Nous devons comprendre qu’il suit un bon chemin tout tracé, teinté de conformisme.  Arthur reprend le terme dans une des Illuminations qui révèle Ornières, moins analysée que d’autres poèmes de ce recueil. Et l’ensemble de la critique s’accorde un tant soit peu pour le commenter sur le même schéma, seuls Bruno Claisse et Antoine Fongaro y découvrent des particularités ironiques, signes de dérision :  marque de fabrique chez Rimbaud. Claisse délivre une herméneutique précise du poème et Fongaro qui valide son commentaire, se contente d’apporter quelques notes qui toutefois éclairent le texte sur des détails précis. Suzanne Bernard souligne que le thème est fourni par le titre alors que d’ordinaire la plupart des Illuminations porte des titres plus ou moins mystificateurs. Que signifie alors Ornières et à quel synonyme pourrait-on le rattacher ? Si on ne prend pas au sens figuré le mot « ornière », il trouverait un écho dans le mot « vie » ou chemin de vie comme Arthur le rappelle à son professeur. Et alors, la marque du pluriel renvoie à nos propres vies, chemins de vie selon l’hyperbole « mille ». Langage hyperbolique fréquent chez Rimbaud comme par exemple dans Après le déluge : « …aux cent mille autels de la cathédrale ». La critique signifie aussi des points de raccordements de termes à d’autres illuminations ou encore à des textes qu’il aurait pu lire par ailleurs. Quoiqu’il en soit le discours tenu dans ce poème semble tout aussi voilé et nous y rechercherons des motifs religieux puisqu’il s’agit de la « vie » et que celle-ci est faite de creux et de bosses, d’échecs et de réussites tout comme ce paradigme « Ornières ». Nous rappelons qu’Arthur Rimbaud disposait d’une très forte éducation catholique imposée par sa mère, Vitalie, d’une ample formation latine et que de nombreux poèmes, vers zutiques, proses proposent des réflexions ayant trait à la religion.

D’abord le titre, « ornière(s) », selon le dictionnaire Le Petit Robert, signifie une trace plus ou moins profonde que les roues des voitures creusent dans les chemins ou encore chemin tout tracé (habituel et routinier). Il est remarquable de noter que dans ce poème, Arthur Rimbaud suggère des ornements, des ornementations, tout comme il utilise le verbe attifer qui signifier orner, parer avec une recherche excessive ou d’une manière ridicule, accoutrer et encore pourrait-on ajouter féérique. Enfin, le sujet du poème tient dans le travestissement du monde imagé par la troupe de comédiens qui déambule. Force est de reconnaître des similitudes à tous ces mots. Tout comme, Arthur Rimbaud a travaillé sur la Bible, à Roche, pour écrire Une saison enfer, rien ne s’oppose à ce qu’il ait pu la consulter pour écrire des Illuminations. Et les emprunts à la métaphore, l’image et la parabole pour construire un discours pourrait laisser entendre qu’il y ait trouvé aussi sa forme.

Dans La Sainte Bible avec des petites notes, par feu Mr. David Martin, Ministre du S. Evangile à Utrecht chez Jean Rodolphe IM-Hoff à Basle. M.DCC.XXXVL, on lit dans le psaume 65, verset 12 « Tu couronnes l’année de tes biens, et tes ornières* font couler la graisse ». Dans une traduction d’aujourd’hui : « Tu couronnes l’année de tes biens et ton passage apporte l’abondance ».

La note qui renvoie dans cet ouvrage à * : « les ornières sont les traces un peu profondes que les chariots font sur la terre où ils roulent ; et comme dans le style de l’écriture sainte les nuées sont le chariot de Dieu, les ornières sont ici les traces que sont les nuées par l’abondance d’eau qu’elles verse sur la terre, en courant dans l’air, par les vents qui les agitent ».

Il ne nous échappe pas qu’Arthur a écrit « mille rapides ornières de la route humide » et que les chariots seront du défilé féérique qui va suivre. Le discours biblique offre cette dimension fantastique et merveilleuse.

Puis Arthur Rimbaud dépeint un paysage dans une « évocation allégorique de l’aube, le parc, le ciel étoilé où la déesse nuit s’enfuit sur son char attelé de chevaux noirs (obscurité fuyante) » et dont « la course de la déesse se dédouble en une cavalcade » selon Paul Claes. C’est « le moment de l’aube […] l’instant solennel où la nature morte reprend vie » pour Jean-Pierre Giusto. « Dans un relevé précis au début » pour Borer, dans un « petit tableau […] tout s’anime – les feuilles – la brume – les bruits » pour Albert Py, « Tout ici permet de goûter à la multiplicité des sensations, cinétiques, auditives, visuelles et qui célèbrent la vie » comme le précise Bruno Claisse et où il note encore le « chromatisme qui embellit les tons les plus sombres ». Pierre Brunel attire l’attention sur « aube » signifiant de la lumière et le « talus » tenant de l’obscurité.

C’est une vision biblique qui se déroule sous nos yeux. Rimbaud convoque la Genèse : « La terre n’était que chaos et vide. Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’Esprit de Dieu planait au-dessus de l’eau » (Genèse 1, 2) ; « Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres nuit. Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le premier jour » (Genèse 1,5). Trois coloris sont associés dans ce tableautin : le blanc, le vert et le violet. Le blanc pour la virginité, la foi, la joie, la gloire, le martyr tout comme les chevaux de l’Apocalypse « Et ecce equus albus » Ap 19, 11.  Le vert rappelle le printemps et donc l’éveil de la nature et qui symbolise les joies du paradis. Eden qui se trouve être présenté dans le mot « parc ». Le violet qui convient aux temps de pénitence. Les rois de France le prenaient quand ils étaient en deuil et comme leur drap mortuaire. Et si l’on associait le blanc au violet, nous aurions le rose qui est dans la liturgie la couleur de l’aurore.

Dans l’esprit de Rimbaud, il fait naître une image idéale d’un monde neuf avec des hommes nouveaux, thème qui fait partie de ses revendications et de sa poésie de combat. Comment ne pas voir une proximité avec Après le déluge des « mille rapides ornières de la route humide » et un défilé de chevaux lancés « au grand galop », métaphore révolutionnaire de l’insurrection. L’eau est un motif central qui lave le passé, nourrit le futur dont nous n’avons aucune garantie de changement réel. La rapidité peut prendre divers sens : la fugacité de la vie et/ou le mouvement.

Les évangiles décrivent Jésus toujours en mouvement « Je suis le chemin » Jean 14, 6. La métaphore du chemin est également un fil conducteur dans la Bible, pour évoquer la relation à Dieu : « marche avec ton Dieu », « Suivre les chemins de Dieu », « Marche sur les pas de ton Dieu », ainsi nombre d’expressions rendent compte de la vie de l’homme, de sa conduite, de son mode de vie.

Alors, Rimbaud dans son poème va donc s’attacher à décrire le comportement humain dans un « défilé de féries », soit un monde fantastique, un spectacle splendide et merveilleux mais il « veut dénoncer l’exhibitionnisme   des sociétés contemporaines, condamnés au divertissement de plus en plus spectaculaire, par leur profond ennui » précise Bruno Claisse. Son ami Ernest Delahaye évoque dans Souvenirs familiers à propos de Rimbaud la présence d’un cirque ambulant international américain qui paradait sur la Place Ducale de Charleville. Il écrit : « Rimbaud se rendit-il compte que son imagination était frappée ? Je pense que non, il en parla à peine et les Illuminations, bien plus tard, devaient reproduire une série d’images très nettes, mais emmagasinées, gardées inconsciemment : « Défilé de fééries. En effet : des chars […] suburbaine ». Telle est la partie la plus importante du poème intitulé Ornières ». Il est vrai qu’il recourt à l’image des comédiens et de la comédie aussi dans Enfance III, « Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçu sur la route à travers la lisière du bois », Parade, « Des drôles très solides », Scènes « L’ancienne comédie poursuit ses accords et divise ses idylles », Fêtes d’hiver ou encore dans l’Alchimie du verbe à propos « des peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques » et convoque «  carrosse » et « corbillard » dans Nocturne vulgaire.

Tout va aller très vite, « au grand galop », tout est coloré, bigarré dans une idée d’amoncellement qui passe par une seule phrase sans verbe qui donne le mouvement où trois cortèges s’enchaînent dont « un défilé final devient un spectacle funèbre » conclut Louis Forestier. Les notes ironiques irradient le texte par d’abondantes décorations, des mots comme « attifés », « pastorale suburbaine », « même » caustique dans ce contexte et jusqu’à la couleur des juments « bleues et noires » dont Antoine Fongaro a noté la correction dans l’autographe de brunes en bleues Dans ce même élan se trouvent mêlés la vie et le tragique.

L’évocation de la passion et la moquerie qui est y attachée avec le couronnement d’épine, le manteau rouge dont le Christ est attifé, véhicule le récit biblique. L’évangile de Matthieu 19,14 dit : « Laissez venir à moi les petits enfants car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent » font écho aux enfants et à la pastorale qui est un mot à connotation spirituelle. La référence divine se trouve être dans le chiffre trois comme la triple chute du Christ qui rappelle la chute de l’homme et Jésus tombe pour nous relever.

En vérité, dans un cadre naturel, source de vie, un défilé métaphorique de la vie pose la question de l’orgueil et de la vanité où le paraître l’emporte sur l’être jusque dans la mort dont les panaches noirs révèlent à l’extrême cette vanité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Feux

Il y a quelques jours ce blog publiait Par quel miracle et assurait qu’une suite probable surviendrait. Il n’a pas fallu long feu. D’autant que pour les feux, il n’y en eut pas. Bien peu, comparé au pistolet, dont on dit que Paul Verlaine fit feu sur Arthur Rimbaud.

Voici donc La Beuquette du jour, signée Yanny Hureaux pour l’Union, L’Ardennais.

L’emprise locale

Commissaire-priseur chez Adjug’art, à Brest, Yves Cosqueric n’a trouvé dimanche aucun acquéreur pour un ensemble de dessins et croquis attribués à Rimbaud. En toute modestie, la Beuquette s’autorise à lui signaler que samedi dernier, la veille du fichu flop, elle mettait en doute l’authenticité de ces oeuvres arthuresques, au demeurant non signées. A peine Alain Tourneux, ancien conservateur du musée Rimbaud l’avait-il lue qu’il lui faisait savoir qu’il partageait largement son scepticisme. Mme Kravenritter qui mettait en vente pour 150000 euros ces dessins et croquis dit les avoir trouvés dans un livre religieux découvert à Roche, village du Vouzinois où se trouvait la ferme des Rimbaud-Cuif pulvérisée par les Allemands en octobre 1918. Dans les années 1980, Mme Kranenvitter acheta une petite maison située à l’orée de feu la fameuse ferme. Son intention première était d’en faire un musée de la faune européenne. Bientôt habitée par le pervers fantôme du lieu, elle fut prise de passion pour Rimbaud auquel elle éleva sur place un monument à sa gloire. Paul Boens qui partageait alors sa vie, fut, lui, véritablement illuminé par l’emprise locale de notre Arthur. Que de jours il passa à fouiller la terre de Roche pour y trouver des traces de son Dieu ! Persuadé d’avoir avec un pendule découvert l’endroit où Rimbaud avait caché les sept kilos d’or ramenés d’Afrique et d’Arabie, en juillet 1991, il alerta Alain Tourneux. Accompagné du romancier Franz Bartelt et du poète François Squévin, pioche et pelle en main, le Conservateur du musée Rimbaud tomba sur une grenade allemande heureusement dégoupillée ! Yauque, nem ! (20.12.16)

 

Par quel miracle

 

Cet article est de Yanny Hureaux qui propose dans le journal l’Union, L’Ardennais une chronique quotidienne du nom de La Beuquette et qu’il a titré « Par quel miracle ».

Demain, à Brest, chez Adjug’Art, seront mis en vente un ensemble de croquis et dessins attribués à Arthur Rimbaud. La première enchère est fixée à cent cinquante mille euros. Non signés, ces œuvres sont contenues dans un petit ouvrage religieux. Mme Kranenvitter dit l’avoir découvert là où se situait la ferme familiale de Roche que les allemands qui l’occupaient durant la Grande Guerre, dynamitèrent en octobre 1918, avant de déguerpir. Ils n’en laissèrent qu’un pan de mur devenu un haut lieu de pèlerinage. C’est à côté de cet émouvant vestige que Mme Kranenvitter, ardente Rimbaldienne, habita une maison qu’elle vient de mettre en vente. Elle y vécut un temps avec M.Boens qui durant des mois fouilla le terroir du petit village de Roche afin d’y trouver des traces et des reliques du glorieux fils cadet de Vitalie Cuif dont l’œuvre véritablement le hantait. Des graphologues ont authentifié les croquis et les dessins qu’Arthur aurait réalisés dans sa quatorzième ou quinzième année. Voilà qui néanmoins pose deux questions qui laissent planer un doute sur cette découverte. La partie de la ferme à usage d’habitation ayant brûlé en 1863, Arthur ne la découvrit véritablement que dix ans plus tard. En 1873 il y rejoignit sa mère, son frère et ses sœurs qui avant de regagner Charleville y séjournèrent durant six mois, afin de remettre les locaux en l’état. Rimbaud avait alors 19 ans. Autre mystère : par quel miracle le petit livre religieux contenant les fabuleux dessins et les extraordinaires croquis a-t-il pu échapper aux flammes et aux explosions d’octobre 1918? Demain, jusqu’où vont monter les enchères? Tonnerre de Brest, si elles approchaient ou mieux encore, dépassaient celles du pétard de Verlaine, ce serait yauque, nem! (17.12.16)

Miracle, c’est un euphémisme! La lecture de l’article dans ce blog  » Rimbaud à Laïtou  » donne un environnement de dates qui signifient sa présence mais aussi son absence, tout comme pour les autres membres de la famille. En 1863, la ferme part en fumée suite à un violent incendie, seul restera le corps de logis;  la lecture du journal de Vitalie née en 1858 marque bien l’absence de la famille durant dix ans sauf certainement pour une visite en 1870 à Pâques qui n’avait pas laissé un grand souvenir à Vitalie alors qu’elle avait 12 ans. Quatorzième ou quinzième année, soit 1868 ou 1869, il y a toutes les chances pour qu’Arthur ne soit pas à Roche alors comment dater des dessins de cette époque? La ferme fut détruite entièrement par les allemands alors qu’ils se faufilaient. Des recherches réalisées à l’époque révèleront l’impossibilité de retrouver quoi que ce soit après cette destruction. Un avatar, une forfanterie de plus?  après le portrait d’il y a un an et la vente du « pistolet » de Verlaine, il y a quelques jours, on est prié de suivre les experts! Les rimbaldiens, à n’en pas douté, se mettront en chasse pour vérifier l’exactitude des documents et des graphies. A suivre…

Une nichée de chiens

A quelques jours de la date anniversaire, le 20 octobre 2016, du poète Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854 à Charleville, il semblait intéressant de montrer un angle familial.

L’éditrice, écrivain et ancienne ministre, Huguette Bouchardeau donnait en juillet 2004, un article intitulé « Tout sauf ma mère » évoquant les relations des membres de la famille Rimbaud Cuif et en particulier de la fratrie du poète Arthur Rimbaud. Est-ce volontairement qu’elle ne fit pas apparaître distinctement le fils aîné, Jean Nicolas Frédéric, né le 2 novembre 1853, précédant son cadet d’un an ? Il est vrai que les relations toutes enfantines des deux garçons pour amicales qu’elles furent dans un premier temps, Arthur n’a pas manqué de déglinguer son aîné dans sa correspondance avec « ses amis » (sa mère et sa sœur), reprochant que ce dernier s’amourache d’une jeunesse qui n’avait pas reçu l’adoubement maternelle. Ce garçon n’a pourtant pas démérité, alors que les biographes sont prompts à différencier le niveau culturel entre les deux garçons et minorant l’intelligence de Frédéric qui le premier sonna la charge de la fuite, en fuguant en 1870 et montra la voie à son cadet, Arthur. Sorti du service militaire avec le grade de sergent, il en excepta ainsi le poète. Conducteur d’omnibus, «la mother » le chassa de chez elle, n’acceptant pas son épousée. Toujours est-il qu’il faut mettre au crédit de Frédéric, la seule présence familiale lors de l’inauguration du buste d’Arthur au square de la gare à Charleville.

Nous reproduisons ci-dessous l’article Tout sauf ma mère signé Huguette Bouchardeau d’un intérêt particulier.


Tout sauf ma mère

« Cette famille est une nichée de chiens. » La formule est de Rimbaud lui-même, dans les « délires » d’Une saison en enfer. Il ne faut jamais traduire les élans poétiques en bons d’échange biographiques. Pourtant…
Le père, militaire, tient garnison loin de Charleville, où il a cantonné sa femme, Vitalie, et ses enfants, sitôt ceux-ci pondus. Sept années de vie commune. Six ans seulement si l’on en excepte la campagne de Crimée, le temps que Vitalie donne le jour à cinq enfants : deux garçons, Frédéric et Arthur, deux filles, Vitalie et Isabelle, et une autre petite fille, qui ne vivra que trois mois. La famille est au complet et le père disparaît à jamais du logis familial, en 1860, quand vient de naître Isabelle. Arthur a 6 ans.
Au moins la mère sera-t-elle là pour réchauffer la nichée. Y pensez-vous ? Vitalie Cuif, épouse veuve d’un mari mort vivant, réchauffer quelque chose ou quelqu’un ? Arthur rêve d’une chaleur charnelle : « Le rêve maternel c’est le tiède tapis/ C’est le nid cotonneux… » Mais les orphelins du poème ne trouveront à leur réveil pour tout cadeau que des décorations mortuaires : « Des petits cadres noirs, des couronnes de verre/ Ayant trois mots gravés en or :  »A notre mère ». » Pas drôle, la mother ! Mais faut-il toujours se moquer de ce genre de femmes ?
Père absent, mère dure, frère aîné insignifiant et les deux sœurs toutes confites en religion : elles admirent et redoutent à la fois le grand frère si doué, si fou, sûrement promis non à ces enfers où il dit plonger et dont elles ne savent rien, mais à l’enfer de leur catéchisme, celui qui menace le pécheur. Il se plaît à le proclamer : « Je sens le roussi, c’est certain. »
Quel père ? Comment Frédéric Rimbaud en vint il à choisir la non-reconnaissance de ses cinq rejetons ardennais ? Vitalie Cuif était-elle si invivable ? Avait-il voulu la profession des armées pour être délivré des obligations maritales et parentales ? Sans doute ce militaire-là fut-il éloigné, au hasard des affectations, de Charleville – le pays de son épouse – où il avait logé femme et enfants : en temps de paix, il tint garnison à Lyon, à Dieppe, à Strasbourg… Engagé à 18 ans au 46e de ligne, il avait participé avant son mariage, de 1842 à 1850, à la campagne d’Algérie. Après son union avec Vitalie, Frédéric, devenu capitaine, participerait aussi à la guerre de Crimée en 1855. Dès 1864, alors que le capitaine Rimbaud fait valoir, à 50 ans, ses droits à la retraite, il ne paraît pas très empressé de réintégrer la province ardennaise.
Pourtant, ce militaire-là ne semble pas avoir été une bête de guerre. En Algérie, il apprend l’arabe, et la famille transmet comme un trophée aux historiens futurs une « grammaire arabe revue et corrigée entièrement de sa main » et une « traduction du Coran avec le texte arabe en regard », ainsi qu’un ouvrage sur l’éloquence militaire. Quel dégoût secret ou quelle énorme insouciance firent du père d’Arthur le « jamais-là » de la scène familiale ? Même dans ses explosions de paroles, le fils semble n’avoir jamais laissé surgir ce géniteur fantôme.
« La mother ». Moins cinglant que «la mère Rimbe » évoquée par Verlaine, ainsi parle Rimbaud de sa mère dans les lettres à ses amis. « Maman » serait attendrissant et puéril, « mère » serait trop respectueux… Prenons un mot qui claque comme un fouet, enveloppons-nous de rigidité britannique… Car «la mother» est l’homme de cette maison sans homme: voyez-la morigéner le professeur Izambard, qui a osé mettre entre les mains de son fils de 16 ans Les Misérables, de Victor Hugo; souvenez-vous de ce premier quatrain des Poètes de sept ans: «Et la Mère, fermant le livre du devoir/ S’en allait satisfaite et très fière, sans voir/ Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences/ L’âme de son enfant livrée aux répugnances»; lisez surtout les lettres de Mme Rimbaud à Isabelle: «Continuez, ma fille, vous vous montrez la vraie fille de votre mère et la vraie descendante de tous vos honorables ancêtres. […] S’il est bon de faire l’aumône, la sagesse nous dit qu’il ne faut donner qu’une partie de son superflu. » Quand elle envoie des colis à sa fille -Veillées des chaumières et victuailles associées – elle prend bien soin de souligner tout le mal qu’elle a eu pour réunir ces cadeaux-là. Une femme méfiante : « Aussitôt que vous aurez touché cet argent, vous aurez soin de m’écrire. Depuis qu’il n’y a plus de religion, il n’y a plus d’honnêteté. » Et de gémir sur la République laïque : « C’est sans doute pour récompenser les francs-maçons qu’on nous oblige à leur donner 15 000 francs par an, après qu’ils ont volé toutes nos propriétés religieuses. »
Pas drôle, la mother ! Mais faut-il toujours se moquer de ce genre de femmes ? Comment ne pas se blinder face à l’abandon ? Et Mme Rimbaud a laissé percer quelquefois un peu d’humanité. Ainsi dans cette lettre envoyée à Verlaine lorsqu’elle apprend sa tentative de suicide : bien sûr, elle ne peut s’empêcher de lui faire la morale, mais elle montre une compréhension discrète, à laquelle on ne s’attendait pas, à l’égard de la liaison du poète avec son fils. Ainsi, beaucoup plus tard, quand elle raconte avec émotion à Isabelle une sorte d’hallucination, un jour où elle voit arriver près d’elle, durant un office religieux, un jeune homme claudiquant sur ses béquilles et dans lequel elle croit reconnaître son fils, mort depuis huit ans… Quelques signes rares de tendresse trop bridée chez une femme murée dans la carapace des convenances.
Sœurs terribles et douces. Par ordre d’âge, Vitalie, Isabelle. Isabelle, Vitalie, par ordre d’importance dans l’univers du poète Rimbaud. Car Isabelle (« Je pense toujours à Isabelle ; c’est à elle que j’écris chaque fois », écrit-il à sa mère) sera celle qui accompagnera Arthur dans ses derniers jours, à Marseille, alors qu’il souffre les pires douleurs. Plus tard, l’inénarrable Pierre Dufour – aspirant critique littéraire sous le nom de Paterne Berrichon – deviendra le mari d’Isabelle, sans doute pour mieux capter l’héritage littéraire de son défunt beau-frère. Ce mariage fut donc à l’une des origines des multiples avatars dans la transmission tronquée, aseptisée, camouflée ou… gonflée de l’œuvre.
Pourtant, dans les documents conservés autour du génie de la famille, c’est bien Vitalie qui apparaît d’abord : elle accompagne sa mère à Londres pour rendre visite à Arthur en juillet 1874, et Vitalie est persuadée qu’elles vont toutes deux aider ce fils et frère génial, incompréhensible et instable, à trouver quelque situation bourgeoise. Quand on sait qu’elle signe certaines de ses lettres « Vitalie, enfant de Marie », on peut imaginer quel effet elle produisait sur l’homme d’Une saison en enfer.
Isabelle sera prise dans le même désir de bienveillance sanctifiante, et une grande joie lui est donnée quand son frère accepte les derniers sacrements. Bien sûr, il délire ! Mais « Dieu soit mille fois béni ! […] Ce n’est plus un pauvre malheureux réprouvé qui va mourir près de moi : c’est juste un saint, un martyr, un élu. »
Sœurs si tendres, si attentives, et si persuadées qu’elles sont les messagers du Seigneur auprès d’un frère en perdition. Des anges voguant à contre-sens. Peut-on s’aimer et s’ignorer autant ?