Arthur Rimbaud

Ornières et le motif religieux

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A droite l’aube d’été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de fééries. En effet : des chars chargés d’animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ; – vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, plein d’enfants attifés pour une pastorale suburbaine ; – Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d’ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

 

Le 13 mai 1871, Arthur Rimbaud, depuis Charleville, dans sa lettre adressée à son professeur de rhétorique, Georges Izambard, alors que ce dernier venait de retrouver un poste au lycée de Cherbourg, lui lance cet ironique reproche : « […] vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière ». Nous devons comprendre qu’il suit un bon chemin tout tracé, teinté de conformisme.  Arthur reprend le terme dans une des Illuminations qui révèle Ornières, moins analysée que d’autres poèmes de ce recueil. Et l’ensemble de la critique s’accorde un tant soit peu pour le commenter sur le même schéma, seuls Bruno Claisse et Antoine Fongaro y découvrent des particularités ironiques, signes de dérision :  marque de fabrique chez Rimbaud. Claisse délivre une herméneutique précise du poème et Fongaro qui valide son commentaire, se contente d’apporter quelques notes qui toutefois éclairent le texte sur des détails précis. Suzanne Bernard souligne que le thème est fourni par le titre alors que d’ordinaire la plupart des Illuminations porte des titres plus ou moins mystificateurs. Que signifie alors Ornières et à quel synonyme pourrait-on le rattacher ? Si on ne prend pas au sens figuré le mot « ornière », il trouverait un écho dans le mot « vie » ou chemin de vie comme Arthur le rappelle à son professeur. Et alors, la marque du pluriel renvoie à nos propres vies, chemins de vie selon l’hyperbole « mille ». Langage hyperbolique fréquent chez Rimbaud comme par exemple dans Après le déluge : « …aux cent mille autels de la cathédrale ». La critique signifie aussi des points de raccordements de termes à d’autres illuminations ou encore à des textes qu’il aurait pu lire par ailleurs. Quoiqu’il en soit le discours tenu dans ce poème semble tout aussi voilé et nous y rechercherons des motifs religieux puisqu’il s’agit de la « vie » et que celle-ci est faite de creux et de bosses, d’échecs et de réussites tout comme ce paradigme « Ornières ». Nous rappelons qu’Arthur Rimbaud disposait d’une très forte éducation catholique imposée par sa mère, Vitalie, d’une ample formation latine et que de nombreux poèmes, vers zutiques, proses proposent des réflexions ayant trait à la religion.

D’abord le titre, « ornière(s) », selon le dictionnaire Le Petit Robert, signifie une trace plus ou moins profonde que les roues des voitures creusent dans les chemins ou encore chemin tout tracé (habituel et routinier). Il est remarquable de noter que dans ce poème, Arthur Rimbaud suggère des ornements, des ornementations, tout comme il utilise le verbe attifer qui signifier orner, parer avec une recherche excessive ou d’une manière ridicule, accoutrer et encore pourrait-on ajouter féérique. Enfin, le sujet du poème tient dans le travestissement du monde imagé par la troupe de comédiens qui déambule. Force est de reconnaître des similitudes à tous ces mots. Tout comme, Arthur Rimbaud a travaillé sur la Bible, à Roche, pour écrire Une saison enfer, rien ne s’oppose à ce qu’il ait pu la consulter pour écrire des Illuminations. Et les emprunts à la métaphore, l’image et la parabole pour construire un discours pourrait laisser entendre qu’il y ait trouvé aussi sa forme.

Dans La Sainte Bible avec des petites notes, par feu Mr. David Martin, Ministre du S. Evangile à Utrecht chez Jean Rodolphe IM-Hoff à Basle. M.DCC.XXXVL, on lit dans le psaume 65, verset 12 « Tu couronnes l’année de tes biens, et tes ornières* font couler la graisse ». Dans une traduction d’aujourd’hui : « Tu couronnes l’année de tes biens et ton passage apporte l’abondance ».

La note qui renvoie dans cet ouvrage à * : « les ornières sont les traces un peu profondes que les chariots font sur la terre où ils roulent ; et comme dans le style de l’écriture sainte les nuées sont le chariot de Dieu, les ornières sont ici les traces que sont les nuées par l’abondance d’eau qu’elles verse sur la terre, en courant dans l’air, par les vents qui les agitent ».

Il ne nous échappe pas qu’Arthur a écrit « mille rapides ornières de la route humide » et que les chariots seront du défilé féérique qui va suivre. Le discours biblique offre cette dimension fantastique et merveilleuse.

Puis Arthur Rimbaud dépeint un paysage dans une « évocation allégorique de l’aube, le parc, le ciel étoilé où la déesse nuit s’enfuit sur son char attelé de chevaux noirs (obscurité fuyante) » et dont « la course de la déesse se dédouble en une cavalcade » selon Paul Claes. C’est « le moment de l’aube […] l’instant solennel où la nature morte reprend vie » pour Jean-Pierre Giusto. « Dans un relevé précis au début » pour Borer, dans un « petit tableau […] tout s’anime – les feuilles – la brume – les bruits » pour Albert Py, « Tout ici permet de goûter à la multiplicité des sensations, cinétiques, auditives, visuelles et qui célèbrent la vie » comme le précise Bruno Claisse et où il note encore le « chromatisme qui embellit les tons les plus sombres ». Pierre Brunel attire l’attention sur « aube » signifiant de la lumière et le « talus » tenant de l’obscurité.

C’est une vision biblique qui se déroule sous nos yeux. Rimbaud convoque la Genèse : « La terre n’était que chaos et vide. Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’Esprit de Dieu planait au-dessus de l’eau » (Genèse 1, 2) ; « Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres nuit. Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le premier jour » (Genèse 1,5). Trois coloris sont associés dans ce tableautin : le blanc, le vert et le violet. Le blanc pour la virginité, la foi, la joie, la gloire, le martyr tout comme les chevaux de l’Apocalypse « Et ecce equus albus » Ap 19, 11.  Le vert rappelle le printemps et donc l’éveil de la nature et qui symbolise les joies du paradis. Eden qui se trouve être présenté dans le mot « parc ». Le violet qui convient aux temps de pénitence. Les rois de France le prenaient quand ils étaient en deuil et comme leur drap mortuaire. Et si l’on associait le blanc au violet, nous aurions le rose qui est dans la liturgie la couleur de l’aurore.

Dans l’esprit de Rimbaud, il fait naître une image idéale d’un monde neuf avec des hommes nouveaux, thème qui fait partie de ses revendications et de sa poésie de combat. Comment ne pas voir une proximité avec Après le déluge des « mille rapides ornières de la route humide » et un défilé de chevaux lancés « au grand galop », métaphore révolutionnaire de l’insurrection. L’eau est un motif central qui lave le passé, nourrit le futur dont nous n’avons aucune garantie de changement réel. La rapidité peut prendre divers sens : la fugacité de la vie et/ou le mouvement.

Les évangiles décrivent Jésus toujours en mouvement « Je suis le chemin » Jean 14, 6. La métaphore du chemin est également un fil conducteur dans la Bible, pour évoquer la relation à Dieu : « marche avec ton Dieu », « Suivre les chemins de Dieu », « Marche sur les pas de ton Dieu », ainsi nombre d’expressions rendent compte de la vie de l’homme, de sa conduite, de son mode de vie.

Alors, Rimbaud dans son poème va donc s’attacher à décrire le comportement humain dans un « défilé de féries », soit un monde fantastique, un spectacle splendide et merveilleux mais il « veut dénoncer l’exhibitionnisme   des sociétés contemporaines, condamnés au divertissement de plus en plus spectaculaire, par leur profond ennui » précise Bruno Claisse. Son ami Ernest Delahaye évoque dans Souvenirs familiers à propos de Rimbaud la présence d’un cirque ambulant international américain qui paradait sur la Place Ducale de Charleville. Il écrit : « Rimbaud se rendit-il compte que son imagination était frappée ? Je pense que non, il en parla à peine et les Illuminations, bien plus tard, devaient reproduire une série d’images très nettes, mais emmagasinées, gardées inconsciemment : « Défilé de fééries. En effet : des chars […] suburbaine ». Telle est la partie la plus importante du poème intitulé Ornières ». Il est vrai qu’il recourt à l’image des comédiens et de la comédie aussi dans Enfance III, « Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçu sur la route à travers la lisière du bois », Parade, « Des drôles très solides », Scènes « L’ancienne comédie poursuit ses accords et divise ses idylles », Fêtes d’hiver ou encore dans l’Alchimie du verbe à propos « des peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques » et convoque «  carrosse » et « corbillard » dans Nocturne vulgaire.

Tout va aller très vite, « au grand galop », tout est coloré, bigarré dans une idée d’amoncellement qui passe par une seule phrase sans verbe qui donne le mouvement où trois cortèges s’enchaînent dont « un défilé final devient un spectacle funèbre » conclut Louis Forestier. Les notes ironiques irradient le texte par d’abondantes décorations, des mots comme « attifés », « pastorale suburbaine », « même » caustique dans ce contexte et jusqu’à la couleur des juments « bleues et noires » dont Antoine Fongaro a noté la correction dans l’autographe de brunes en bleues Dans ce même élan se trouvent mêlés la vie et le tragique.

L’évocation de la passion et la moquerie qui est y attachée avec le couronnement d’épine, le manteau rouge dont le Christ est attifé, véhicule le récit biblique. L’évangile de Matthieu 19,14 dit : « Laissez venir à moi les petits enfants car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent » font écho aux enfants et à la pastorale qui est un mot à connotation spirituelle. La référence divine se trouve être dans le chiffre trois comme la triple chute du Christ qui rappelle la chute de l’homme et Jésus tombe pour nous relever.

En vérité, dans un cadre naturel, source de vie, un défilé métaphorique de la vie pose la question de l’orgueil et de la vanité où le paraître l’emporte sur l’être jusque dans la mort dont les panaches noirs révèlent à l’extrême cette vanité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Feux

Il y a quelques jours ce blog publiait Par quel miracle et assurait qu’une suite probable surviendrait. Il n’a pas fallu long feu. D’autant que pour les feux, il n’y en eut pas. Bien peu, comparé au pistolet, dont on dit que Paul Verlaine fit feu sur Arthur Rimbaud.

Voici donc La Beuquette du jour, signée Yanny Hureaux pour l’Union, L’Ardennais.

L’emprise locale

Commissaire-priseur chez Adjug’art, à Brest, Yves Cosqueric n’a trouvé dimanche aucun acquéreur pour un ensemble de dessins et croquis attribués à Rimbaud. En toute modestie, la Beuquette s’autorise à lui signaler que samedi dernier, la veille du fichu flop, elle mettait en doute l’authenticité de ces oeuvres arthuresques, au demeurant non signées. A peine Alain Tourneux, ancien conservateur du musée Rimbaud l’avait-il lue qu’il lui faisait savoir qu’il partageait largement son scepticisme. Mme Kravenritter qui mettait en vente pour 150000 euros ces dessins et croquis dit les avoir trouvés dans un livre religieux découvert à Roche, village du Vouzinois où se trouvait la ferme des Rimbaud-Cuif pulvérisée par les Allemands en octobre 1918. Dans les années 1980, Mme Kranenvitter acheta une petite maison située à l’orée de feu la fameuse ferme. Son intention première était d’en faire un musée de la faune européenne. Bientôt habitée par le pervers fantôme du lieu, elle fut prise de passion pour Rimbaud auquel elle éleva sur place un monument à sa gloire. Paul Boens qui partageait alors sa vie, fut, lui, véritablement illuminé par l’emprise locale de notre Arthur. Que de jours il passa à fouiller la terre de Roche pour y trouver des traces de son Dieu ! Persuadé d’avoir avec un pendule découvert l’endroit où Rimbaud avait caché les sept kilos d’or ramenés d’Afrique et d’Arabie, en juillet 1991, il alerta Alain Tourneux. Accompagné du romancier Franz Bartelt et du poète François Squévin, pioche et pelle en main, le Conservateur du musée Rimbaud tomba sur une grenade allemande heureusement dégoupillée ! Yauque, nem ! (20.12.16)

 

Par quel miracle

 

Cet article est de Yanny Hureaux qui propose dans le journal l’Union, L’Ardennais une chronique quotidienne du nom de La Beuquette et qu’il a titré « Par quel miracle ».

Demain, à Brest, chez Adjug’Art, seront mis en vente un ensemble de croquis et dessins attribués à Arthur Rimbaud. La première enchère est fixée à cent cinquante mille euros. Non signés, ces œuvres sont contenues dans un petit ouvrage religieux. Mme Kranenvitter dit l’avoir découvert là où se situait la ferme familiale de Roche que les allemands qui l’occupaient durant la Grande Guerre, dynamitèrent en octobre 1918, avant de déguerpir. Ils n’en laissèrent qu’un pan de mur devenu un haut lieu de pèlerinage. C’est à côté de cet émouvant vestige que Mme Kranenvitter, ardente Rimbaldienne, habita une maison qu’elle vient de mettre en vente. Elle y vécut un temps avec M.Boens qui durant des mois fouilla le terroir du petit village de Roche afin d’y trouver des traces et des reliques du glorieux fils cadet de Vitalie Cuif dont l’œuvre véritablement le hantait. Des graphologues ont authentifié les croquis et les dessins qu’Arthur aurait réalisés dans sa quatorzième ou quinzième année. Voilà qui néanmoins pose deux questions qui laissent planer un doute sur cette découverte. La partie de la ferme à usage d’habitation ayant brûlé en 1863, Arthur ne la découvrit véritablement que dix ans plus tard. En 1873 il y rejoignit sa mère, son frère et ses sœurs qui avant de regagner Charleville y séjournèrent durant six mois, afin de remettre les locaux en l’état. Rimbaud avait alors 19 ans. Autre mystère : par quel miracle le petit livre religieux contenant les fabuleux dessins et les extraordinaires croquis a-t-il pu échapper aux flammes et aux explosions d’octobre 1918? Demain, jusqu’où vont monter les enchères? Tonnerre de Brest, si elles approchaient ou mieux encore, dépassaient celles du pétard de Verlaine, ce serait yauque, nem! (17.12.16)

Miracle, c’est un euphémisme! La lecture de l’article dans ce blog  » Rimbaud à Laïtou  » donne un environnement de dates qui signifient sa présence mais aussi son absence, tout comme pour les autres membres de la famille. En 1863, la ferme part en fumée suite à un violent incendie, seul restera le corps de logis;  la lecture du journal de Vitalie née en 1858 marque bien l’absence de la famille durant dix ans sauf certainement pour une visite en 1870 à Pâques qui n’avait pas laissé un grand souvenir à Vitalie alors qu’elle avait 12 ans. Quatorzième ou quinzième année, soit 1868 ou 1869, il y a toutes les chances pour qu’Arthur ne soit pas à Roche alors comment dater des dessins de cette époque? La ferme fut détruite entièrement par les allemands alors qu’ils se faufilaient. Des recherches réalisées à l’époque révèleront l’impossibilité de retrouver quoi que ce soit après cette destruction. Un avatar, une forfanterie de plus?  après le portrait d’il y a un an et la vente du « pistolet » de Verlaine, il y a quelques jours, on est prié de suivre les experts! Les rimbaldiens, à n’en pas douté, se mettront en chasse pour vérifier l’exactitude des documents et des graphies. A suivre…

Une nichée de chiens

A quelques jours de la date anniversaire, le 20 octobre 2016, du poète Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854 à Charleville, il semblait intéressant de montrer un angle familial.

L’éditrice, écrivain et ancienne ministre, Huguette Bouchardeau donnait en juillet 2004, un article intitulé « Tout sauf ma mère » évoquant les relations des membres de la famille Rimbaud Cuif et en particulier de la fratrie du poète Arthur Rimbaud. Est-ce volontairement qu’elle ne fit pas apparaître distinctement le fils aîné, Jean Nicolas Frédéric, né le 2 novembre 1853, précédant son cadet d’un an ? Il est vrai que les relations toutes enfantines des deux garçons pour amicales qu’elles furent dans un premier temps, Arthur n’a pas manqué de déglinguer son aîné dans sa correspondance avec « ses amis » (sa mère et sa sœur), reprochant que ce dernier s’amourache d’une jeunesse qui n’avait pas reçu l’adoubement maternelle. Ce garçon n’a pourtant pas démérité, alors que les biographes sont prompts à différencier le niveau culturel entre les deux garçons et minorant l’intelligence de Frédéric qui le premier sonna la charge de la fuite, en fuguant en 1870 et montra la voie à son cadet, Arthur. Sorti du service militaire avec le grade de sergent, il en excepta ainsi le poète. Conducteur d’omnibus, «la mother » le chassa de chez elle, n’acceptant pas son épousée. Toujours est-il qu’il faut mettre au crédit de Frédéric, la seule présence familiale lors de l’inauguration du buste d’Arthur au square de la gare à Charleville.

Nous reproduisons ci-dessous l’article Tout sauf ma mère signé Huguette Bouchardeau d’un intérêt particulier.


Tout sauf ma mère

« Cette famille est une nichée de chiens. » La formule est de Rimbaud lui-même, dans les « délires » d’Une saison en enfer. Il ne faut jamais traduire les élans poétiques en bons d’échange biographiques. Pourtant…
Le père, militaire, tient garnison loin de Charleville, où il a cantonné sa femme, Vitalie, et ses enfants, sitôt ceux-ci pondus. Sept années de vie commune. Six ans seulement si l’on en excepte la campagne de Crimée, le temps que Vitalie donne le jour à cinq enfants : deux garçons, Frédéric et Arthur, deux filles, Vitalie et Isabelle, et une autre petite fille, qui ne vivra que trois mois. La famille est au complet et le père disparaît à jamais du logis familial, en 1860, quand vient de naître Isabelle. Arthur a 6 ans.
Au moins la mère sera-t-elle là pour réchauffer la nichée. Y pensez-vous ? Vitalie Cuif, épouse veuve d’un mari mort vivant, réchauffer quelque chose ou quelqu’un ? Arthur rêve d’une chaleur charnelle : « Le rêve maternel c’est le tiède tapis/ C’est le nid cotonneux… » Mais les orphelins du poème ne trouveront à leur réveil pour tout cadeau que des décorations mortuaires : « Des petits cadres noirs, des couronnes de verre/ Ayant trois mots gravés en or :  »A notre mère ». » Pas drôle, la mother ! Mais faut-il toujours se moquer de ce genre de femmes ?
Père absent, mère dure, frère aîné insignifiant et les deux sœurs toutes confites en religion : elles admirent et redoutent à la fois le grand frère si doué, si fou, sûrement promis non à ces enfers où il dit plonger et dont elles ne savent rien, mais à l’enfer de leur catéchisme, celui qui menace le pécheur. Il se plaît à le proclamer : « Je sens le roussi, c’est certain. »
Quel père ? Comment Frédéric Rimbaud en vint il à choisir la non-reconnaissance de ses cinq rejetons ardennais ? Vitalie Cuif était-elle si invivable ? Avait-il voulu la profession des armées pour être délivré des obligations maritales et parentales ? Sans doute ce militaire-là fut-il éloigné, au hasard des affectations, de Charleville – le pays de son épouse – où il avait logé femme et enfants : en temps de paix, il tint garnison à Lyon, à Dieppe, à Strasbourg… Engagé à 18 ans au 46e de ligne, il avait participé avant son mariage, de 1842 à 1850, à la campagne d’Algérie. Après son union avec Vitalie, Frédéric, devenu capitaine, participerait aussi à la guerre de Crimée en 1855. Dès 1864, alors que le capitaine Rimbaud fait valoir, à 50 ans, ses droits à la retraite, il ne paraît pas très empressé de réintégrer la province ardennaise.
Pourtant, ce militaire-là ne semble pas avoir été une bête de guerre. En Algérie, il apprend l’arabe, et la famille transmet comme un trophée aux historiens futurs une « grammaire arabe revue et corrigée entièrement de sa main » et une « traduction du Coran avec le texte arabe en regard », ainsi qu’un ouvrage sur l’éloquence militaire. Quel dégoût secret ou quelle énorme insouciance firent du père d’Arthur le « jamais-là » de la scène familiale ? Même dans ses explosions de paroles, le fils semble n’avoir jamais laissé surgir ce géniteur fantôme.
« La mother ». Moins cinglant que «la mère Rimbe » évoquée par Verlaine, ainsi parle Rimbaud de sa mère dans les lettres à ses amis. « Maman » serait attendrissant et puéril, « mère » serait trop respectueux… Prenons un mot qui claque comme un fouet, enveloppons-nous de rigidité britannique… Car «la mother» est l’homme de cette maison sans homme: voyez-la morigéner le professeur Izambard, qui a osé mettre entre les mains de son fils de 16 ans Les Misérables, de Victor Hugo; souvenez-vous de ce premier quatrain des Poètes de sept ans: «Et la Mère, fermant le livre du devoir/ S’en allait satisfaite et très fière, sans voir/ Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences/ L’âme de son enfant livrée aux répugnances»; lisez surtout les lettres de Mme Rimbaud à Isabelle: «Continuez, ma fille, vous vous montrez la vraie fille de votre mère et la vraie descendante de tous vos honorables ancêtres. […] S’il est bon de faire l’aumône, la sagesse nous dit qu’il ne faut donner qu’une partie de son superflu. » Quand elle envoie des colis à sa fille -Veillées des chaumières et victuailles associées – elle prend bien soin de souligner tout le mal qu’elle a eu pour réunir ces cadeaux-là. Une femme méfiante : « Aussitôt que vous aurez touché cet argent, vous aurez soin de m’écrire. Depuis qu’il n’y a plus de religion, il n’y a plus d’honnêteté. » Et de gémir sur la République laïque : « C’est sans doute pour récompenser les francs-maçons qu’on nous oblige à leur donner 15 000 francs par an, après qu’ils ont volé toutes nos propriétés religieuses. »
Pas drôle, la mother ! Mais faut-il toujours se moquer de ce genre de femmes ? Comment ne pas se blinder face à l’abandon ? Et Mme Rimbaud a laissé percer quelquefois un peu d’humanité. Ainsi dans cette lettre envoyée à Verlaine lorsqu’elle apprend sa tentative de suicide : bien sûr, elle ne peut s’empêcher de lui faire la morale, mais elle montre une compréhension discrète, à laquelle on ne s’attendait pas, à l’égard de la liaison du poète avec son fils. Ainsi, beaucoup plus tard, quand elle raconte avec émotion à Isabelle une sorte d’hallucination, un jour où elle voit arriver près d’elle, durant un office religieux, un jeune homme claudiquant sur ses béquilles et dans lequel elle croit reconnaître son fils, mort depuis huit ans… Quelques signes rares de tendresse trop bridée chez une femme murée dans la carapace des convenances.
Sœurs terribles et douces. Par ordre d’âge, Vitalie, Isabelle. Isabelle, Vitalie, par ordre d’importance dans l’univers du poète Rimbaud. Car Isabelle (« Je pense toujours à Isabelle ; c’est à elle que j’écris chaque fois », écrit-il à sa mère) sera celle qui accompagnera Arthur dans ses derniers jours, à Marseille, alors qu’il souffre les pires douleurs. Plus tard, l’inénarrable Pierre Dufour – aspirant critique littéraire sous le nom de Paterne Berrichon – deviendra le mari d’Isabelle, sans doute pour mieux capter l’héritage littéraire de son défunt beau-frère. Ce mariage fut donc à l’une des origines des multiples avatars dans la transmission tronquée, aseptisée, camouflée ou… gonflée de l’œuvre.
Pourtant, dans les documents conservés autour du génie de la famille, c’est bien Vitalie qui apparaît d’abord : elle accompagne sa mère à Londres pour rendre visite à Arthur en juillet 1874, et Vitalie est persuadée qu’elles vont toutes deux aider ce fils et frère génial, incompréhensible et instable, à trouver quelque situation bourgeoise. Quand on sait qu’elle signe certaines de ses lettres « Vitalie, enfant de Marie », on peut imaginer quel effet elle produisait sur l’homme d’Une saison en enfer.
Isabelle sera prise dans le même désir de bienveillance sanctifiante, et une grande joie lui est donnée quand son frère accepte les derniers sacrements. Bien sûr, il délire ! Mais « Dieu soit mille fois béni ! […] Ce n’est plus un pauvre malheureux réprouvé qui va mourir près de moi : c’est juste un saint, un martyr, un élu. »
Sœurs si tendres, si attentives, et si persuadées qu’elles sont les messagers du Seigneur auprès d’un frère en perdition. Des anges voguant à contre-sens. Peut-on s’aimer et s’ignorer autant ?

L’ariette de Rimbaud

A l’automne 1875, Rimbaud formule l’idée auprès de Delahaye de se préparer au baccalauréat en candidat libre. Suit une période que ses amis contemporains, Delahaye, Nouveau et Verlaine désignent sous le nom de philomathie tant Arthur se prête à l’étude des sciences, à l’apprentissage de l’algèbre, de la géométrie, des langues étrangères dont le russe, l’allemand…Durant cette quête de savoir, il prend aussi des leçons de piano auprès de Louis Létrange, employé de Monsieur Lefèvre, un négociant en clouterie et propriétaire du 31 rue St Barthélémy (aujourd’hui rue du Baron Quinart), la nouvelle adresse de Vitalie Rimbaud dans ses pérégrinations à Charlepompe. Louis Létrange dirige la Société chorale et aide le Maître de Chapelle de Notre Dame, en outre il donne des leçons d’orgue et de piano. Arthur se rend ainsi chez lui pour s’exercer à l’exécution de pièces selon une méthode mise au point par Mademoiselle Carpentier, dite de force moyenne. Louis Létrange témoigne de l’assiduité temporaire de son élève qui travaille avec détermination : « Il travaillait sérieusement, s’essayant même à improviser, non sans quelque bizarrerie ». Les bizarreries n’ont pas donné lieu à des explications, et donc on ignore ce qu’elles peuvent signifier. Toujours est-il que Rimbaud loue un piano sans l’autorisation de sa daromphe ; hissé non sans quelques difficultés pour l’installer au premier étage et rappelle pour certains : « Madame*** établit un piano dans les Alpes » (Après le Déluge, Illuminations). Nous en restons quant à nous à l’exégèse d’Antoine Fongaro d’autant que cette prose est antérieure à cette anecdote. Fongaro rappelle que Rimbaud avait lu Madame Bovary de Flaubert et qu’il s’agit bien d’Emma et redit ce passage : « J’ai un cousin qui a voyagé en Suisses l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières quand les nuages s’entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l’extase ! Aussi je ne m’étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d’aller jouer du piano devant quelque site imposant. » (Antoine Fongaro, De la lettre à l’esprit, Pour lire Illuminations, Honoré Champion éditeur, Paris). Bien sûr que le piano, instrument sédentaire, est à l’encontre du poète voyageur qui alors dû être de ces Assis… « Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes, / Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour, / S’écoutent clapoter des barcarolles tristes ». L’hiver 1876, les leçons cessent. Fut-ce là un caprice ?

 

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Caricature de Verlaine, Rimbaud au piano

Cependant les nouvelles vont vite et Delamorue, entendons Delahaye, s’empresse de fournir l’information à Verlhuppe, Verlaine, dans leur langage potachique d’alors. En retour de missive, Verlaine lui adresse une lettre et y annexe une caricature vacharde d’Arthur au piano, titrant « La musique adoucit les mœurs », l’oestre frappant le clavier, suant et pestant dans une bulle « Des chameaux, ces doubles croches, et va donc… » alors que l’on voit sa mère au 1er étage et le proprio au rez-de-chaussée se prenant la tête aux sons disharmonieux !

La musique pour Rimbaud n’est-elle qu’une passade ? Verlaine a bien entendu échangé avec lui sur le sujet durant la période qui les réunit de 1871 à 1873 ; il lui a présenté des artistes, des musiciens, des poètes. Ensemble, ils ont assisté à des pièces de théâtre, à des opérettes à Paris, à Londres. Et leur escapade en juillet 1872, en Belgique puis en Angleterre, donne lieu à des écrits comme par exemple les Ariettes oubliées (Romances sans paroles) qui sont une référence en matière musicale et dont la IIIe porte en épigraphe « Il pleut sur la ville. (Arthur Rimbaud) ».

Hormis cet apprentissage auprès de Louis Létrange, Rimbaud fut-il un musicien ? Un mélomane ? ou bien un simple amateur ? Qui a pu participer à sa formation musicale ? Quelle place tient la musique dans son œuvre ?

L’initiation potentielle à la musique

Vitalie Rimbaud, fervente dévote, a donné à ses enfants une éducation religieuse conséquente. Dans Les poètes de sept ans, Rimbaud écrit : « Et la Mère, fermant le livre du devoir, / S’en allait satisfaite et très fière, sans voir, / Dans les yeux bleus et sous le font plein d’éminences, / L’âme de son enfant livrée aux répugnances. » et encore « Il craignait les blafards dimanches de décembre, / Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou, il lisait une Bible à la tranche vert-chou ». Cette éducation était relayée par une instruction scolaire dans laquelle l’instruction religieuse avait à voir. Qu’ils fréquentassent l’Institut Rossat, dès octobre 1861 ou le collège municipal à compter de Pâques 1865, les frères Rimbaud, Frédéric et Arthur disposaient de cet enseignement religieux. On peut penser que des louanges l’accompagnaient. Ainsi Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie consacrée à Arthur Rimbaud, relève dans un bulletin d’anciens élèves : « M. Rossat n’était cependant pas anticlérical, la musique des élèves avait l’habitude d’accompagner la procession du Saint-Sacrement dans les rues de la ville ». Il est vrai aussi qu’Arthur raflait les prix d’enseignement religieux. Musique, chants, il y a là une base initiatique à l’apprentissage de la musique. La fréquentation régulière de la messe, imposée par la mother, était une source de répétition de louanges, de chants dont il tire ironie dans Les Pauvres à l’église : « Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise / Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ». En 1870, l’église et l’armée constituaient deux institutions à respecter et à la veille de la guerre contre la Prusse, il décoche des flèches aux « patrouillotistes » dans son poème A la Musique, d’un orchestre militaire paraissent les fifres, les trombones.

Bien vite deux fugues, en septembre puis octobre 1870, le mèneront à Douai chez son professeur de rhétorique, Georges Izambard où il fait la connaissance des sœurs Gindre, tantes d’Izambard. Elles sont trois à habiter au 27 rue de l’Abbaye-des-prés, Isabelle, Caroline et Henriette. Cette dernière donnait des cours de chant et enfin l’ainée Rose-Marie, 48 ans, prix de conservatoire était professeur de piano et de vocalise à l’Académie de musique de Douai. Rimbaud s’installe dans une maison où l’on aimait et pratiquait la musique Et pour parfaire le tableau musical, Izambard était l’ami d’un poète douaisien, Paul Demeny qui était le fils de Philippe-Joseph Demeny qui occupait le poste de professeur de musique au conservatoire municipal de Douai à la société philharmonique et qui connaissait bien Henriette Gindre. Un piano trônant dans la demeure, on peut penser raisonnablement que Rimbaud aurait pu y trouver là une initiation musicale, durant ses séjours où il fêta ses 16 ans. Se souvenant d’une promenade à travers champs avec Arthur et Paul Demeny, Georges Izambard se remémorait cette romance, La chanson de l’aveine que fredonnait Arthur : « Voulez-vous savoir comment, comment / On sème l’aveine ? / Mon père la semait ainsi, / Puis se reposait un petit, / Frappe du pied, puis de la main, / Un petit tour pour son voisin ! / Aveine, aveine, aveine, / Que le beau temps t’amène (bis) » et qui n’est pas sans rappeller Chanson de la plus haute tour, une poésie de 1872 avec son refrain « Ah ! Que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent ».

Comme prétendant à cette initiation musicale, on peut envisager Charles Bretagne, futur intermédiaire entre Arthur et Paul Verlaine, qui dans le cercle carolopolitain constitué de Deverrière, Izambard, Rimbaud…jouait de la guitare.

Invité à Paris, en septembre 1871, par Paul Verlaine chez les beaux-parents de ce dernier, Arthur fait connaissance d’Antoinette Flore Mauté de Fleurville et de son fils, Charles de Sivry, les cautions musicales de ce passage. En effet, Madame Mauté fut l’élève de Chopin et elle donna des leçons de piano à Claude Debussy quant à son fils, il était pianiste et compositeur. Les relations avec cette famille étant des plus médiocres, on n’imagine pas que l’un ou l’autre ait pu de leur attention, marqué l’apprentissage musical du jeune Arthur. Les sorties nocturnes de Paul et d’Arthur au théâtre et à l’opéra attestées renseignent sur l’intérêt musical de deux compères. Dès octobre de la même année, Arthur est hébergé au Cercle Zutique, initié par les Frères Cros et qui se tenait à l’Hôtel des Etrangers au quartier latin. Le musicien Ernest Cabaner y faisait office de tenancier. Il est des potentiels musiciens qui auraient pu donner une initiation musicale au poète. D’autant que ce dernier écrit probablement Voyelles dans l’esprit du sonnet des sept nombres de Cabaner rehaussant les couleurs.

L’Ariette oubliée

Fin février 1872, la relation Verlaine/Rimbaud apparaissant aux yeux de son épouse Mathilde, celle-ci réclame le départ de Rimbaud de Paris et mène son éloignement à « Charlestown ». Ce qui va les conduire à une correspondance de lettres dites martyriques dont le relevé concernant le mot ariette constitue une piste de recherche musicale. En effet, le 2 avril, depuis la Closerie des Lilas, Verlaine écrit à Rimbaud.

« Bon ami,

C’est charmant, l’Ariette oubliée, paroles et musique ! Je me la suis fait déchiffrer et chanter ! Merci de ce délicat envoi ! […] Et merci pour ta bonne lettre ! […] – et n’ayant jamais abandonné ton martyr, y pense, si possible, avec plus de ferveur et de joie encore, sais-tu bien, Rimbe ».

Et il ajoute en post-scriptum : « Parle-moi de Favart, en effet. »

Cette ariette constitue le matériel le plus tangible concernant la connaissance de la musique par Rimbaud, à dix-sept ans. La lettre envoyée initialement, tout comme la réponse, ne nous est pas parvenue. En effet, Mathilde Mauté découvrant ultérieurement ces missives et d’autres ainsi que des poèmes de Rimbaud dans le secrétaire de Verlaine, rue Nicolet, les détruira.

Au dix-huitième siècle naît la querelle des Vaudevilles et des Ariettes dans l’évolution de l’opéra-comique constitué de prose parlée et de chansons existantes connues du public et dont les paroles sont adaptées à la situation dramatique de la pièce (vaudevilles). En 1750, s’y opposent les ariettes avec une musique d’inspiration italienne plus raffinée. Les ariettes représentent des interludes dans l’action de la pièce et peignent les affections de l’âme et des sentiments tendres. Le comique cède le pas aux sentiments naïfs et vertueux. La musique est originale. On donne un livret à mettre en musique et cela offre du relief au compositeur qui devient créateur au même titre que le librettiste. Ainsi, Favart sera de ceux qui suivant le goût du public fera évoluer les comédies à ariettes. Charles Simon Favart naît à Paris en 1710, est auteur de pièces de théâtre et d’opéras comiques ; son épouse, Justine Duronceray, comédienne célèbre, est connue sous le nom de Madame Favart (Pastel de Quentin la Tour). En 1746, Favart suit le Maréchal de Saxe et dirige la troupe ambulante des comédiens qui suivait l’armée. De 1746 à 1748, il dirige le Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Après le décès du Maréchal de Saxe, en 1750, il est de retour à Paris et présente des pièces au Théâtre italien et en 1757 il codirige l’Opéra-comique. Son œuvre est constituée de 150 pièces. Il meurt à Belleville en 1792. Le théâtre national de l’Opéra-comique à Paris de nos jours est aussi appelé Salle Favart.

L’ariette de Favart que reprend Verlaine dans sa missive est connue puisqu’elle lui a servi d’épigraphe dans Romances sans paroles pour Ariettes oubliées I ; ainsi, on lit : « Le vent dans la plaine / Suspend son haleine. (Favart.) suite à la fuite d’Arthur et de Paul, en Belgique puis en Angleterre.

Le livret écrit par Favart porte le titre Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour, il s’agit d’une comédie en trois actes, mêlée d’ariettes, parodiées de Bertolde à la cour et représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le mercredi 12 février 1755. L’ariette en question survient à l’acte II et à la fin de la scène VIII.

La voici textuellement :

Dans nos prairies / Toujours fleuries, / On voit sourire / Un doux zéphire : / Le vent dans la plaine / Suspend son haleine ; / Mais il s’existe / Sur les côteaux ; /Sans cesse il agite / Les orgueilleux ormeaux : / Il irrite ; / Sans cesse il agite / Les ormeaux.

Comme nos fleurs / Dans nos asiles, / On voit nos cœurs / Toujours tranquilles ; / Mais comme un feuillage / Qu’un vent ravage, / Vos cœurs sont tourmentés. / Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles / Par les amours, sont toujours caressés, / Toujours bercés, / Toujours caressés.

On notera au passage le mot « asiles » (Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles) repris dans Walcourt (Romances sans paroles, Paysages belges) : « Ô les charmants / Petits asiles / pour les amants !

Et voici la partition chantée. Fut-elle déchiffrée pour le compte de Verlaine par son beau-frère Charles de Sivry ou encore Cabaner ? Certainement pas par sa belle-mère, Flore Mauté, au risque de déflorer la relation naissante entre Rimbaud et Verlaine, nous ignorons le nom de la personne qui a pu lui déchiffrer et chanter cette ariette.

Partition musicale de l’ariette chantée par Ninette

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Ariette partition chantée page 1

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Ariette partition chantée page 2

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Ariette partition chantée page 3

Alors pourquoi ce choix de la part d’Arthur ? La scène VIII de l’acte II est représentative de la situation vécue par Arthur, Paul et Mathilde Mauté de Fleurville ; en effet, Ninette, jeune paysanne s’étonne qu’Emilie est l’amante du roi Astolphe (attiré par Ninette) et elle se demande pourquoi et comment ici (à la cour) on puisse partager son coeur à deux ? Et l’on conçoit les épanchements martyriques qui ont pu se manifester alors dans la correspondance. Verlaine demande de lui parler de Favart, non pas pour en connaître plus sur Favart mais davantage ce qui se dit dans sa pièce si jamais Arthur ne l’avait pas d’ailleurs déjà précisé, ce qui semble improbable. Le côté midinette de Verlaine s’extériorise dans cette demande d’autres ariettes, d’autres pièces dont la vocation est d’alimenter le feu des deux poètes.

Le propos tenu dans la pièce éclaire le choix d’Arthur et met en évidence des mots que l’on retrouvera ultérieurement.

Résumé de l’intrigue qui se joue dans Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour

Roi de Lombardie, le prince Astolphe, parcourant ses terres tombe sous le charme de la jeune paysanne Ninette et vante sa beauté naturelle. Il s’entiche d’elle et l’invite à venir à la Cour, tout en gardant son anonymat. S’en ouvrant à son amoureux, Colas qu’elle épousera sous peu, ce dernier la met en garde assez brutalement. Profitant de cette situation, le prince met en évidence, la duplicité de Colas afin d’entériner la venue de Ninette à la Cour. Elle cède devant les arguments fastueux qu’elle souhaite découvrir sans toutefois renoncer à son amour pour Colas.

Ninette attifée, apprêtée, habillée maquillée, reste dubitative devant le côté artificiel de sa toilette dans laquelle elle se sent engoncée. Instruite des usages sur le port de la voix et de la parole, il lui est enseigné de masquer sa pensée et de se dissimuler à l’aide de l’éventail derrière lequel elle peut voir, épier, se jouer des autres, voire éconduire les gêneurs en prétextant des vapeurs. Astolphe se fait connaître d’elle et tout en lui déclarant sa flamme, il sonde son état d’esprit sur cette Cour dont elle juge le côté plaisant mais reste réservée quant aux courtisans doux comme des agneaux ici et redoutés par les paysans par ailleurs. Enfin édifiée par la princesse Emilie d’être l’amante du prince, elle s’interroge sur le partage de deux cœurs (On dispose là de la situation du ménage, Paul, Mathilde, Arthur, dans cette scène et l’ariette remise par Arthur Rimbaud à Paul Verlaine dans une lettre). La dualité du prince s’exprime envers Emilie puisque son feu n’était qu’un jeu tout en se refusant à renvoyer Ninette. Colas parvient à la Cour et rencontre, toilettée, Ninette qu’il ne reconnaît pas dissimulée derrière son éventail et sa voix contrefaite ; pour le sonder, elle ne tarde pas à l’aguicher, et lui tombe dans ses rets. Ainsi parjurée, elle se dévoile.

Dans son appartement, Ninette confie à Emilie son offense et sa vengeance alors que cette dernière s’étonne encore de sa présence. Colas, caché sous la table mais aperçu par Ninette, elle reçoit Astolphe, tout en éteignant les bougies. Dans l’obscurité, le prince lui confie son feu et son martyr et déplore sa situation avec Emilie qu’il aime. Emilie s’approche, dit ses reproches au prince et déplore la perte de son amour. Mais le prince la rassure car leurs cœurs ne peuvent être séparés et comprend que Ninette a voulu donné une leçon, stratagème compris aussi par Colas. Tout est bien qui finit bien, prince et princesse, Colas et Ninette se retrouvent respectivement amoureux. Le fait du prince n’était qu’un caprice tout comme l’était celui de Ninette de céder aux chants des sirènes.

Le remarquable dans cette pièce ?

Le choix de Rimbaud pour cette pièce avec le mot « Caprice » et particulièrement de l’ariette en fin de la scène 8 de l’acte 2 pour attirer l’attention précisément sur cette scène (qui n’a pas échappé à Verlaine), n’est pas un hasard, la situation à trois est représentative de celle qu’il vit ainsi que le contexte Campagne-Nature / Cour-Paris.

Par ailleurs, on note un certain nombre de mots que l’on retrouvera plus tard dans les poésies de l’un ou de l’autre. Par exemple :

  • Acte I, scène I, Ninette incite Colas à rêver à leur ménage (jeune ménage) « Que le fruit de tes soins sera bientôt pour moi. / En rêvant à notre ménage ». On ne peut que penser au poème Jeune ménage que Rimbaud illustrera en juin 1872.
  • Ninette chante : « Les trésors n’ont pas / Plus d’appas. / Dans ce doux asile, / D’un destin tranquille / Gaîment nous suivons le cours … ». Paul Verlaine dans son poème Walcourt de juillet 1872, (Romances sans paroles, Paysages belges) écrit : « Briques et tuiles, / ô les charmants / Petits asiles / Pour les amants ! ». 
  • Acte II, scène VIII, sont en scène Emilie, la princesse, Astolphe, le prince et Ninette. Elle n’est pas s’en rappeler le ménage à trois que sont en train de constituer Mathilde, Paul et Arthur. Cela rappelle « la princesse », « la fée carotte » et le poème Birds in the night du même recueil et daté depuis Bruxelles. Londres, septembre-octobre 72.
  • Acte III, scène IV, où sont en scène Emilie, la princesse et Ninette, la villageoise ; la première tirade de Ninette est digne de Parade (Illuminations d’Arthur Rimbaud) avec la description des courtisans et courtisanes et encore grimace enragée, « Où la gaité n’est que grimace, / Où le plaisir n’est que du bruit » mais aussi de la Saison en enfer, « S’il ne tenait qu’à moi de prendre mon essor, / Je serais bien loin, je vous jure. / Quel pays ! quel chaos ! oh ! le bon sens murmure… » et encore le mot parade dans la tirade d’Emilie « Vous qui de l’honneur / A tout propos faites parade, / Vous osez… » Saison en enfer : « Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables »
  • Acte III, scène VII, Alstophe dit son martyre à Ninette « Vous me le demandez ? Ninette, je soupire : / C’est vous dire où tendent mes vœux. / Vous vous plaisez à causer mon martyre » ; Martyr que l’on retrouve dans le vocable de la lettre de Verlaine à Rimbaud sous la forme de « lettres martyriques »

Où Arthur pouvait-il se procurer des partitions, des pièces ? Les sources hypothétiques sont diverses, à l’opéra théâtre de Charleville, à la bibliothèque, dans une librairie, dans une revue à disposition chez sa mère, ou encore chez un musicien ! De toute évidence la remise de la partition comme de la pièce, prouve son intérêt pour la musique, sa connaissance du solfège et le déchiffrement d’une partition. Le travail poétique de cette période démontera cette motivation puisque des poèmes prennent l’allure de chanson comme Chanson de la plus haute tour et d’autres pièces où reviennent des refrains. Quant à Verlaine, on n’ignore pas les collaborations musicales qu’il voulut mettre en œuvre avec Charles de Sivry ou encore Vaucochard et fils 1er ou aussi Chanson d’Automne.

D’autres témoignages musicaux

Durant le premier trimestre de 1875, Arthur réside à Stuttgart et échange épistolairement avec Ernest Delahaye dans lequel apparaît à plusieurs reprises le nom de Wagner. Il est vrai que du 25 février au 5 mars de cette même année avait lieu la « Wagnerwoche » (semaine Wagner). On lit ainsi : « Je n’ai plus qu’une semaine de Wagner et je regrette cette [sic] argent payant de la haine, tout ce temps foutu à rien. […] Tout est assez inférieur ici – j’excèpe un : Riessling [sic]… » Le tout est illuminé de graffitis donnant une idée de la vie dans le Württemberg avec cette légende en allemand : « Wagner verdamnt in Ewigkeit ! » (Wagner damné pour l’éternité). Qu’est-ce à dire ? Il est vrai que sa musique pouvait être contestée ainsi cet article « Nietzche contre Wagner : les raisons d’une rupture. https://docs.school/philosophie-et-litterature/culture-generale-et-philosophie/dissertation/nietzsche-wagner-raisons-rupture-108241.html

Et il faut rappeler l’article « Rimbaud musicien » de Jean-Louis Backes (in Romantisme, 1982, n°36. Traditions et novations. pp.51-64) qui a perçu dans les Illuminations et particulièrement dans Soir historique dont il élabore l’exégèse à l’appui de Wagner, la présence musicale. http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1982_num_12_36_4604

Pour rejoindre la rue Saint Barthélémy, fort de sa connaissance de l’allemand, Arthur donnait des leçons de cette langue, au fils du propriétaire, Charles Lefèvre qui témoignait avoir vu Arthur tapoter sur la table tout en déchiffrant une partition musicale.

Enfin, Ernest Delahaye, en ce début 1876, arpentait avec Arthur, lors de ses congés d’enseignant à Rethel, la campagne ardennaise ; il se souvient que les deux amis entonnaient en chœur le couplet Les Cent vierges de Charles Lecocq (Paris 1832 + 1918), opéra-bouffe en trois actes de 1873.

Partition titrée Les Cent Vierges, vertigineux et exponentiel comme dans les poèmes de Rimbaud et ça confirme sa connaissance réelle de la musique.

La musique dans l’œuvre

Comme exposé dans l’article « Rimbaud et la couleur », la PNL, programmation neuro-linguistique donne le prédicat concernant le sens qui semble le plus développé chez une personne, le visuel est apparu l’essentiel, cependant les lignes ne sont pas aussi claires et parfois c’est un mélange de plusieurs sens. Concernant Rimbaud le prédicat relatif à la sonorité semble être le second sens le plus important. Ce sont les mots de vocabulaire et les expressions qui permettent ce classement. Aussi, ont été inventoriés les instruments de musique qui apparaissent dans le corpus, les termes musicaux et les autres sonorités. On les retrouvera dans le tableau ci-dessous.

tableaau recensement musical

De ce tableau, ont été extraits les instruments de musique présents dans l’œuvre et leur fréquence d’apparition selon les 3 moments forts de son travail de poète et le lexique faisant usage de termes proprement musicaux.

Les instruments de musique dans l’œuvre de Rimbaud

Pour composer ses poèmes ou ses proses, Rimbaud a recours à dix-huit instruments classés selon ce principe et cette présence

  • Instruments à cordes :
  • 1- Lyre 6
  • 2- Cithare 10
  • 3- Luth 1
  • 4- Guitare 1
  • 5- Piano 1
  • 6- Clavecin 1
  • -Instruments à vent
  • 1- Orgue 3
  • 2-Clairon 6
  • 3- Fifre 1
  • 4- Trombone 1
  • 5- Cor 1
  • 6-Syrinx 1
  • 7- Flûte 1
  • 8- Harmonica 1
  • -Instruments à percussion :
  • 1- Tambour 9
  • 2-Tam-Tam 1
  • 3- Cloche 1
  • -Instrument insolite
  • 1- Chœur de verres (ou glasharmonika) 1

Les poésies de 1870 à 1872 regroupent douze instruments, Une Saison en enfer est concernée par le tambour et les Illuminations font usage de huit instruments ; il est vrai qu’Un cœur sous une soutane truste quatre instruments dans un texte en prose assez long avec la Lyre, la cithare, le luth, le clairon qui sont des poncifs en matière de poésie. Le tambour et le clairon, très militaires ou mythologiques (trompette de la renommée pour le clairon) restent les instruments les plus fréquents dans le corpus, une œuvre au service de son combat qui inclut le changement dans la poésie pour changer la vie. Tout cela mérite que l’on claironne et tambourine pour se faire entendre et dans un pas de charge de quatre ans que fut la vie littéraire d’Arthur Rimbaud.

Lexique musical de Rimbaud

Andante : second mouvement d’une sonate, comme adverbe sert à indiquer un mouvement modéré

Trille : battement rapide et ininterrompu sur deux note voisines

Cavatine : pièce assez courte, plus brève que l’air, dans un opéra

Hosanna : acclamation religieuse utilisée dans les cérémonies, les processions. Hymne catholique chanté le jour des Rameaux

Hallali : cri de chasse qui annonce que la bête poursuivie est aux abois. Ce cri lui-même ou la sonnerie du cor qui le remplace

Romance : musique sur laquelle une telle pièce est chantée. Pièce poétique simple, assez populaire, sur un sujet sentimental et attendrissant

Soupir : silence correspondant à une noire, en musique ; signe indiquant ce silence

Barcarolles : pièce de musique vocale ou instrumentale sur un rythme berceur en trois temps. Chanson des gondoliers vénitiens

Eleison : invocation religieuse, kyrie eleison = seigneur, prends pitié

Cantique : chant d’action de grâce consacré à la gloire de Dieu ; chant religieux

Concert spirituel : concert de chants sacrés, musique et instrumental

Houri : femme qui a le blanc et le noir des yeux très tranchés

Hymne : chant, poème à la gloire de…cantique, psaume. Chant solennel en l’honneur de la patrie

Opéra : poème, ouvrage dramatique mis en musique, dépourvu de dialogue parlé

Rythme : caractère, élément harmonique essentiel qui distingue formellement la poésie de la prose et qui se fonde sur le retour imposé… mouvement général de la phrase.

Fanfare : air dans le mode majeur et d’un mouvement vif et rythmé, généralement exécuté par des trompettes, des cuivres. Orchestre de cuivres auxquels peut être adjoints des instruments de percussion. L’ensemble des musiciens de l’orchestre.

Accords : concert, fraternité, harmonie, union…association de plusieurs sons simultanés

Orphéon : école, société de chant choral ; fanfare

Bandes de musique : band en anglais, groupe musical

Harmonie : combinaison de sons perçus simultanément d’une manière agréable à l’oreille.

Opéra-comique : drame lyrique sans récitatif, composé d’airs chantés avec accompagnement orchestral, alternant parfois avec des dialogues parlés. (Compositeur et librettiste)

Chorale : société musicale qui exécute des œuvres vocales, des chœurs

Chœur : réunions de chanteurs

Etude : composition musicale écrite pour servir à exercer l’habileté de l’exécutant

Adagio : indication de mouvement lent, pièce musicale à exécuter dans ce tempo

Ritournelle : court motif instrumental répété avant chaque couplet d’une chanson, chaque reprise d’une danse ; air à couplets répétés ; refrain

Tarentelle : danse du sud de l’Italie sur un air au rythme très rapide

Chromatisme : caractère de ce qui est chromatique et qui procède par demi-tons consécutifs, formé par deux notes qui portent le même nom, mais dont l’une est altérée

Mélodie : succession de sons ordonnés de façon à constituer une forme, une structure perceptible et agréable. Composition musicale formée d’une suite de phrases ayant ce caractère. Air ou aria

Frou-frou : bruit léger produit par le frôlement ou le froissement d’une étoffe soyeuse

Jam-jam : pour la chanson, il était un petit navire qui n’avait jam, jam, jamais navigué…

Kiosque : abri circulaire destiné à recevoir les musiciens d’un concert public en plein air

Conque : coquille en spirale dont les tritons se servaient comme trompe (mythologie)

Wasserfall : mot allemand signifiant chute d’eau, cascade

Ce vocabulaire associé aux termesmusicaux et expressions musicales du tableau montre une richesse lexicale et l’abondance de termes confirme une connaissance musicale fort importante qui donne à son œuvre le côté sonore qui par ailleurs existe aussi à travers les assonances et les allitérations respectivement pour les sons et le rythme.

Enfin, on dispose d’un dessin d’Isabelle représentant son frère en train de jouer de la cithare. Nul ne peut mettre une date probante sur ce dessin mais force est de constater que c’est bien avec un instrument de musique qu’elle a cherché à mettre Arthur en valeur. Arthur s’il n’était pas un mélomane était néanmoins un amateur averti en matière de musique.

 

Le Dormeur du Val et Die Trompete von Gravelotte

Le Dormeur du Val et Die Trompete von Gravelotte

Une bataille aux conséquences multiples :« Ça tombe comme à Gravelotte » : c’est un euphémisme que ce dicton populaire pour illustrer ce que fut le 18 août 1870, la bataille de Gravelotte (ou bataille de Saint-Privat) : un déluge de fer, de feu et de sang versé. Les armées françaises, commandées par le maréchal François, Achille Bazaine et les troupes prussiennes, dirigées par le maréchal Helmuth von Moltke vont s’affronter sur le plateau à quelques encablures de Metz. Pour la France, 112 800 hommes constituent 183 bataillons d’infanterie, 104 escadrons de cavalerie et disposent de 520 canons. Côté prussien, ce sont 188 332 hommes formés de 210 bataillons d’infanterie, 135 escadrons de cavalerie et forts de 732 canons.

Dès 8 heures du matin, les canons Krupp de l’Armée prussienne tonnent ; plus efficaces grâce à leur chargement du fût par l’arrière, ils ont une portée plus longue.

Leur répond l’artillerie française. Les Chassepot français font merveille et disséminent l’infanterie ennemie. Mais ce sont les charges des uhlans contre les hussards qui donnent la dimension de la violence, sabrant à tour de bras. La conquête des villages et des fermes, points stratégiques, donnent lieu à des corps à corps sanglants. Au soir de la bataille, vers 22 heures, on dénombre les victimes : 12 599 côté français et 19 260 côté prussien. La décision pour le gain de la bataille n’est pas faite, cependant l’accès à la route de Verdun est coupé. C’est alors que Bazaine décide de regrouper l’Armée du Rhin dans Metz. Trop contents, les Prussiens encerclent de toutes parts Metz à compter du 20 août.

Napoléon III, avec Patrice Mac-Mahon, à la tête de l’Armée de Châlons, veut se porter au secours de Bazaine mais il est arrêté par les Prussiens à Sedan. Le 1er septembre, ces derniers prennent Bazeilles, coupent la route de Stenay et encerclent l’armée française. L’empereur capitule le 2 septembre. Il est exilé en Angleterre. Jubilatoire, le chancelier Otto von Bismarck gagne son pari engagé dans la dépêche d’Ems, source de l’indignation française qui entraîna la France dans ce conflit.

La Troisième République est proclamée le 4 septembre avec, à sa tête, Adolphe Thiers. Le 27 octobre, Bazaine ouvre les portes à l’ennemi et livre Metz sans avoir combattu. Cette guerre se solde par l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine à l’état allemand, celui-ci célébré à Versailles, en janvier 1871, et le versement d’une indemnité de 5 milliards de francs or, confirmé par le traité de Francfort le 10 mai 1871.

Un musée du souvenir

Aujourd’hui, le promeneur attentif découvrira l’affligeant théâtre des opérations délimité par Gravelotte, Rezonville, Mars-la-Tour, Sainte-Marie-aux-Chênes, Saint-Privat. Actuellement, encore, de nombreuses tombes, monuments, ossuaires en hommage aux morts témoignent de cet épisode cruel mais peu glorieux pour Badinguet, concernant son choix désastreux.

Le Kaiser Guillaume 1er, en souvenir du sacrifice de ses troupes, nomma ce lieu « Le tombeau de ma garde » et exigea l’annexion des champs de bataille, en échange de Belfort qui resta ainsi français. Lieu de pèlerinage, Gravelotte fut dotée d’un musée en 1875 qui subit des bombardements américains en 1944, une explosion d’obus en 1978. Fermé depuis 2000, le Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion ouvrira ses portes en 2014, sous les auspices du Conseil Général de la Moselle. Ce nouveau musée se veut un lieu de mémoire et de paix pour les générations actuelles et futures. Aussi, deux poèmes, en guise de testament, introduiront l’espace : Le Dormeur du Val d’Arthur Rimbaud et Die Trompete von Gravelotte de Ferdinand Freiligrath. On notera au passage cette volonté de plaire aux deux camps alors que l’on désire réaliser une union. Cela est d’autant plus surprenant qu’Arthur Rimbaud ne s’est jamais montré enthousiaste à l’idée de cette guerre ; bien au contraire, il en a démontré l’absurdité et que Ferdinand Freiligrath, surnommé le Trompette de la Révolution, longtemps éloigné de l’Allemagne, refusera les honneurs officiels durant la fin de sa vie.

Rimbaud et la guerre de 1870

En cette année 1870, Arthur Rimbaud a 15 ans et il est en classe de rhétorique (première) au collège de Charleville. Son professeur de 22 ans, Georges Izambard l’encourage dans sa vocation poétique. Excellent élève, raflant tous les prix, il est promis à un brillant avenir dont il va prendre le contre pied. La déclaration de guerre en juillet 1870 va lui en offrir l’occasion. D’un esprit mature, c’est ici, à Charleville et à Mézières, toute proche, qu’il vit cette fameuse guerre contre la Prusse. D’abord le 17 juillet, il compose le sonnet Morts de Quatre-vingt-douze et répond ainsi à un article de Paul de Cassagnac paru le 16 juillet dans le journal bonapartiste, Le Pays, dans lequel ce dernier vante les grands anciens au profit de l’empereur. Le recours à ces martyrs pour justifier la déclaration de la guerre (le 19 juillet) indigne Rimbaud. A la suite de la parution de l’article, il remet son poème à Izambard, le lundi 18 juillet. Le 15 juillet, les parlementaires belliqueux avaient voté les crédits pour la guerre.

Dans sa lettre du 25 août à Izambard, le poète raille le patriotisme dont se sont emparés les bons bourgeois de Mézières : « C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres qui, chassepot au coeur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !…Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! C’est mon principe. »

La bataille de Sarrebrück du 2 août sera pour lui l’occasion de décocher des flèches assassines raillant la piteuse escarmouche à travers sa parodie L’Éclatante Victoire de Sarrebrück vantée par une image d’Épinal qui se vend à Charleroi.

C’est à l’empereur en exil qu’il adresse sa charge satirique la plus dure dans Rages de Césars, « Car l’empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie! ».

La plupart des poèmes de cette époque, dont Le Mal, Le Forgeron, sont des saillies contre le gouvernement en place, l’empereur, la guerre ; recopiés en octobre, ils trouvent place dans le recueil de Demeny. Seul, s’affranchit de la tournure pamphlétaire, Le Dormeur du Val . Dans sa fugue qui le menait à Charleroi, Rimbaud a cherché à travailler dans le Journal de Charleroi dirigé par Xavier Bufquin des Essarts, le père de son condisciple Jules Bufquin des Essarts. Ses propos ayant choqué les oreilles sensibles lors du dîner, il ne sera pas embauché.Si la guerre constitue un des thèmes de prédilection de cette période, Napoléon III n’est pas ménagé. Il en va de même pour Otto von Bismarck que Rimbaud va fustiger d’un ton persifleur dans un « petit chef-d’oeuvre en prose » signé sous le pseudonyme de Jean Baudry. L’article paraît dans le Progrès des Ardennes, le 25 novembre sous le titre Le Rêve de Bismarck .

Tous les moyens sont bons pour dire son dédain de ce conflit et de ses partisans. Mais Rimbaud fait volte-face par le déclenchement une pétition pour la Garde Nationale de Douai, le 20 septembre et une lettre de protestation contre l’insuffisance des armes, imputable à l’imprévoyance du gouvernement déchu.

Les traces de sa causticité anti-bonapartiste se retrouvent dans l’album zutique sous Le Balai ou l’album du dessinateur Régamey, dans un dizain L’Enfant qui ramassa les Balles .

Alors que Rimbaud se trouve avec son ami Ernest Delahaye sur le passage de soldats prussiens défilant en ordre, ce dernier s’exprime « Ah ! Ces gens-là nous sont bien supérieurs ! ». Rimbaud réagit : « Ils nous sont bien inférieurs. Oui, le peuple allemand paiera cher sa victoire. Les imbéciles ! Derrière leurs aigres trompettes et leurs plats tambours, ils s’en retournent dans leur pays, manger leurs saucisses, et ils croient que c’est fini. Mais attend un peu. Les voilà maintenant militarisés à outrance, et pour longtemps, et sous des maîtres bouffis d’orgueil, qui ne les lâcheront pas. Ils vont avaler toutes les saletés de la gloire. Obligés de se maintenir, en face de l’Europe envieuse et inquiète, qui leur préparera des coups de Jarnac, ils en ont pour cinquante ans à être cravachés… Je vois d’ici l’administration de fer et de folie qui va encaserner la société allemande, la pensée allemande…Et tout cela pour être écrasés à la fin par quelque coalition…Si encore ils s’en tenaient à la ridicule satisfaction d’avoir été les plus forts ! Mais non : ils nous prennent deux provinces ; ils veulent étendre la teinte plate qui marque leur pays sur une carte !…afin d’être bien sûrs qu’on reviendra un jour leur tomber dessus !… Bismarck est plus idiot que Napoléon 1er ». (Delahaye témoin de Rimbaud, op. cit. , p.287-288). Prémonition de Rimbaud ou lucidité sur une situation à venir ? Toujours est-il que ces propos ont des relents très cocardiers. Et l’on peut s’interroger sur le nationalisme qui sévit, alors, de part et d’autres des frontières, en Europe.

Le Dormeur du Val

C’est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud

Octobre 1870

En octobre 1870, Arthur Rimbaud inaugure la liberté libre. A travers l’Ardenne, aux drues forêts, aux monts rocheux, aux rivières bucoliques, le Petit-Poucet rêveur égraine dans la course heureuse de sa fugue qui le mène de Charlestown à Charleroi, des sonnets où jaillissent un feu d’artifice, tout au long de ses étapes : Rêvé pour l’Hiver, Le Buffet, Le Cabaret-Vert, La Maline. C’est de la nature qu’il puise son énergie et ainsi se régénère. Il en donne l’illustration dans Le Dormeur du Val dans lequel il nous dit sa confiance dans la nature qui l’accueille et le ressuscite tel un Christ.

Par un procédé de type cinématographique, sa « caméra » dévoile un plan large sur une nature exubérante où la tonalité verte se déchaîne dans une gamme chromatique déclinée par le « trou de verdure », les « herbes » (deux fois), le « cresson bleu » (variante du vert), le « lit vert ». S’y mêlent des halos de lumière, les embruns devenant par métaphore des « haillons d’argent », « la lumière pleut » et il « mousse des rayons ». L’allusion à la lumière révélant une symbolique religieuse de la mort et de l’au-delà.

Puis, la « caméra » serre le plan pour dévoiler l’identité de l’homme allongé ; il s’agit d’un soldat, d’un soldat jeune, décrit depuis sa tête nue jusqu’à ses pieds dans les glaïeuls qui nous donne le change d’un endormissement calme. Le suspense est volontairement entretenu à l’aide de signes d’apaisement : une nature accueillante, ainsi que des termes tels que « soleil », « bouche ouverte », « étendu dans l’herbe », « souriant », « tranquille ». Par antagonisme déboulent des signaux alarmants : « bouche ouverte », « pâle », « lit », « malade », « froid », jusqu’aux « glaïeuls » symbolisant le glaive et la violence, même la crucifère cresson induit la crucifixion et fait résonner « Ô million de Christs aux yeux sombres et doux » dans Morts de Quatre-vingt-douze . Pour achever le tableau, la « caméra » se porte sur la poitrine sans souffle dans la révélation brutale sur deux trous rouges qui font écho au trou de verdure et constitue l’ultime référence christique.Le sonnet développe l’argument contre la guerre, le plus fort possible pour s’y opposer. Sans réquisitoire, sans sarcasme, sans dénonciation, Arthur Rimbaud avec simplicité en montre la conséquence sans retour d’une vie prise et qui aurait pu jouir d’une nature protectrice et bienveillante. La force du poème pacifiste tient à l’absence des mots « guerre » et « mort ». Seule leur évocation nous renvoie à notre émotion finale. Arthur Rimbaud a porté au plus haut la poésie française, elle était pour lui l’espérance de changer la vie. Dans Une Saison en Enfer, il considérera ses tentatives et son échec : « Moi ! Moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! ». Il dira adieu à la littérature à l’âge de vingt ans pour chercher dans la découverte des mondes, l’être profond qu’il est.

Die Trompete von Gravelotte

Si Le Dormeur du Val délivre un message pacifique, universel, intemporel, établi grâce des moyens visuels, Ferdinand Freiligrath, âgé de soixante ans, en août 1870, donne à son poème Die Trompete von Gravelotte une dimension physique, sonore et temporelle. En 1870-1871, Freiligrath est acquis au nationalisme prussien et publie Hurra Germania inspiré de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne.

Durant sa vie, il a emprunté d’autres voies. Né à Detmold, Principauté de Lippe, le 17 juin 1810, fils d’instituteur, il quitte l’école secondaire tôt. A Amsterdam où il travaille, il apprend le français. En 1838, il commence à écrire des poèmes. Ainsi en 1844, la censure et la justice prussienne sont prises à partie dans son recueil intitulé Profession de Foi qui sera interdit, lui vaudra la gloire mais aussi l’exil. A Bruxelles, il rencontre Karl Marx. Il travaillera avec lui pour le Neue Rheinische Zeitung. Il adhère à la ligue communiste et publie en 1845 le recueil Ça ira. En 1851, en exil à Londres, il écrit de nouveaux poèmes politiques et sociaux et devient directeur de la branche londonienne de la Schweizer Generalbank. De retour à Stuttgart, en 1868, il a des nombreux admirateurs, en Allemagne ; il décède à Cannstatt, le 18 mars1876.

Die Trompete von Gravelotte

Sie haben Tod und Verdeben gespien :

Wir haben es nicht gelitten.

Zwei Kolonnen Fussvolk,zwei Batterien,

Wir haben sie niedergeritten.

Die S bel ä geschwungen, die Zäume Verhängt,

Tief die Lanzen und hoch di Fahnen,

So haben wir sie zusammengesprengt,-

Kürassiere wir und Ulanen.

Doch ein Blutritt war es, ein Todesritt ;

Wohl wichen sie unsern Hieben,

Doch von zwei Regimentern, was ritt un was stritt,

Unser zweiter Mann ist geblieben.

Die Brust durchschossen, die Stirn zerklafft,

So lagen sie bleich auf dem Rasen,

In der Kraft, in der Jugend dahingerafft,-

Nun, Trompeter, zum Sammeln geblasen !

Und er nahm di Trompet’, und er hauchte hinein ;

Da,- die mutig mit schmetterdem Grimme

Uns geführt in den herrlichen Kampf hinein,

Der Trompete versagte di Stimme.

Nur ein klanglos Wimmern, ein Shrei voll Schmerz,

Entquoll dem metallenen Munde ;

Eine Kugel hatte durchlöchert ihr Erz,-

Um die Toten klagte die wunde !

Um die Tafern, die Treuen, die Wacht am Rhein,

Um die Brüder, die heut gefallen,-

Um sie alle, es ging uns durch Mark und Bein,

Erhub sie gebrochenes Lallen.

Und nun kam die Nacht, und wir ritten hindann,

Rundum die Wachtfeuer lohten ;

Die Rosse shnoben, der Regen rann,-

Und wir dachten der Toten, der Toten !

Ferdinand Freiligrath

August 1870

La Trompette de Gravelotte

L’ennemi crachait le feu et la mort.

Nous devions nous reprendre.

Deux canons, l’infanterie en deux corps,

Nous avons pu les étendre !

Sabre au clair, casque au vent, rênes lâchées,

Hauts les drapeaux, basses les lances,

Voilà comment nous les avons hachés

Nous, cuirassiers, et les uhlans.

Charge de mort, galop foudroyant,

Certains échappaient à nos sabres.

A pied ou montés, de deux régiments

Un sur deux était mort en brave.

Le front troué, la poitrine percée,

Couchés là, au sol, dessus l’herbe,

Dans la force de leur âge arrachés !

Rassemblement ! Sonne, trompette !

Il prend la trompette et souffle dedans,

Celle, au matin, qui, sonnait la charge,

Avait mis en branle nos rangs :

Mais elle manqua son message ;

Pas un vrai son, mais un cri douloureux

Sortit strident de sa bouche :

Une balle avait percé son tube creux !

Pour les morts est ce son farouche !

Pour les braves, les fiers, la garde au Rhin,

Tombés aujourd’hui, pour nos frères,

Pour eux tous sortit ce son incertain,

Par dessus cette verte terre.

Puis ce fur, la nuit, nous partîmes de là,

Des feux autour montaient les flammes.

Les chevaux hennissaient, la pluie tomba :

Nous songions à nos morts en nos âmes.

Traduction Yves Kéler

8/11/2011

Freiligrath nous transporte au coeur du champ de la bataille de Gravelotte, délimitant ainsi le temps tout d’abord par son titre Die Trompete von Gravelotte qui situe le lieu, le moment et la bataille, le 18 août 1870 et par des situations temporelles : « celle, du matin », « tombés aujourd’hui », « puis ce fut la nuit ». La violence des combats est restituée dans un poème guerrier attisant la haine de l’ennemi. Sus à l’ennemi et pas de quartier « L’ennemi crachait le feu et la mort ». D’un ton belliqueux et rageur , on vit le massacre, la boucherie, les mots sont durs et féroces : « nous avons pu les étendre », « nous les avons hachés », « certains échappaient à nos sabres ». Freiligrath fait preuve d’un esprit compassionnel pour les morts de l’armée prussienne, ceux du camp adverse n’en méritant pas. Ainsi, il glorifie : « un sur deux était mort en brave » ( cherchez qui est un et qui est deux), « dans la force de leur âge arrachés ! », « pour les braves, les fiers, la garde au Rhin tombés aujourd’hui pour nos frères » , « nous songions à nos morts en nos âmes ».

Il reprend un peu d’humanité à propos du trompette et de « son cri strident ». En effet, la poésie offre des aspects sonores avec : « Rassemblement ! Sonne, trompette ! », « sonnant la charge », « un cri douloureux sortit strident de sa bouche », « les chevaux hennissaient ». L’épreuve humaine vécue dans la bataille mérite tous les honneurs. L’auteur et son poème ne portent pas à l’empathie et seule la fraternité dans la mort aurait pu sauver l’écrit, il n’en fut pas capable. L’ivresse nationaliste prussienne l’avait pleinement rempli et elle déborde à plein ici. Comment ne pas exacerber pour le futur la haine et la germanophobie. Seule, la 4ème strophe trouverait des échos avec Le Dormeur du Val, mais là s’arrête la comparaison.

Le fil ténu de la Paix

Depuis bientôt soixante-dix ans, nos deux pays, l’Allemagne et la France vivent dans une paix retrouvée et construite sur les décombres de trois guerres successives et grâce à la construction de l’Europe, celle des anciens parapets d’Arthur. Force est de constater que le fil ténu de la paix peut se rompre et exige une vigilance constante : l’économie actuelle est une guerre qui ne dit pas son nom.

La paix est une aspiration des peuples, une espérance qui sollicite notre attention aux tentatives expansionnistes et qui refuse la médiocrité et la trahison des politiciens.

Que le musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion de Gravelotte soit une vitrine pour pacifier les propos, témoigne des sacrifices humains et mesure le chemin parcouru pour entretenir la paix.

Quant à Rimbaud, la lecture ou la relecture de ses poèmes, peut servir aux épris de liberté pour peu qu’on sache la détecter.

 

 

Arthur et l’embêtement blanc

 

EPSON MFP image

D’Altdorf au lac de Côme

Route des vacances depuis Metz, en Lorraine, jusqu’au lac Majeur, côté italien, le passage dans le tunnel du Saint-Gothard était là pour me rappeler la magnifique lettre écrite par Arthur Rimbaud, à sa famille, depuis Gênes, le dimanche 17 novembre 1878. Ce jour-là même, son père, le capitaine Frédéric Rimbaud décédait à Dijon. Cette lettre, intéressante tant elle fourmille de précisions, d’images, révèle un style énergique, tout en mouvement, montre l’acuité de son regard et dispose d’un savant dosage d’humour, alors qu’il a disparu de la scène littéraire depuis plus de trois ans. De plus, elle confirme son projet de rejoindre l’Afrique, l’Orient pour y trouver du travail puisque son but est d’atteindre Alexandrie en Egypte. Et tout cela avec l’assentiment de sa mère qui lui a prêté les moyens de son voyage.

Le 20 octobre 1878, jour de son anniversaire de ses 24 ans, partant de la ferme de Roche, il a pris le train à Voncq, le plus direct pour arriver à Remiremont, puis une diligence pour Bussang et son col. Une tempête de neige force les passagers à poursuivre à pied jusqu’à Wesserling, en territoire alsacien, annexé d’où il peut prendre le train qui le conduira jusqu’à Mulhouse, puis Bâle. C’est à pied qu’il se rendra jusqu’au lac des Quatre Cantons où il a pu emprunter un bateau vapeur jusqu’à Altdorf et de là commencer sa montée vers le col du Saint-Gothard qu’il décapite en Gothard. Nous avons le droit à une description des localités et du décor traversé, des métiers qu’il voit s’y exercer, tout comme le creusement du tunnel en cours depuis 1870 et qui s’achèvera en 1880. Mais le Gothard à 2108 mètres d’altitude se mérite d’autant que la montée s’effectue, en cette saison, en groupe et dans le froid et la neige. A l’abri dans le refuge, Arthur conte le casse-croûte et la promiscuité de la couche, avec un clin d’œil anticlérical qui a dû faire sursauter ses lectrices qu’il nomme ses amis que sont sa mère et sa sœur Isabelle. Le beau temps revenu, ce sera la descente jusqu’ Airolo, l’autre entrée du tunnel puis Bellinzona, porte du Tessin, pour le mener à Lugano où il prend le train, puis le lac de Côme. De là, Milan qu’il connaît déjà de sa visite en 1875, puis Gênes. Un périple de près d’un mois. Le 19 novembre, il s’embarque pour Alexandrie, après une traversée d’une dizaine de jours. Et comme promis, leur écrit courant décembre pour les informer des différentes opportunités de travail qui se présentent à lui dont celle à Chypre. C’est d’ailleurs à Larnaka qu’il est employé comme contremaître dans une carrière (entreprise Ernest Jean et Thial fils) pour gérer une équipe de carriers. En mai 1879, atteint d’une fièvre typhoïde (ou paludisme), il rentrait à Roche muni d’un certificat vantant la satisfaction de ces patrons.

                                                                           Gênes, le samedi dimanche 17 novembre 78.

Chers amis

J’arrive ce matin à Gênes, et reçois vos lettres. Un passage pour l’Egypte se paie en or, de sorte qu’il n’y a aucun bénéfice. Je pars lundi 19 à 9 heures du soir. On arrive à la fin du mois.

Quant à la façon dont je suis arrivé ici elle a été accidentée et rafraîchie de temps en temps par la saison. Sur la ligne droite des Ardennes en Suisse, voulant rejoindre, de Remiremont, la corresp [ond ance] allemande à Wesserling, il m’a fallu passer les Vosges : d’abord en diligence ; puis à pied, aucune diligence ne pouvant plus circuler dans cinquante centimètres de neige en moyenne et par une tourmente signalée. Mais l’exploit prévu était le passage du Gothard, qu’on ne passe plus en voiture à cette saison, et que je ne pouvais passer en voiture.

A Altdorf, à la pointe méridionale du lac des Quatre Cantons, qu’on a côtoyé en vapeur, commence la route du Gothard. A Amsteg à une quinzaine de kilomètres d’Altdorf, la route commence à grimper et à tourner selon le caractère alpestre. Plus de vallées, on ne fait plus que dominer des précipices, par-dessus les bornes décamétriques de la route. Avant d’arriver à Andermatt, on passe un endroit d’une horreur remarquable, dit le pont du Diable, – moins beau pourtant que la Via Mala du Splügen, que vous avez en gravure. A Göschenen, un village devenu bourg par l’affluence des ouvriers, on voit au fond de la gorge l’ouverture du fameux tunnel, les ateliers et les cantines de l’entreprise. D’ailleurs tout ce pays d’aspect si féroce est fort travaillé et travaillant. Si l’on ne voit pas de batteuses à vapeur dans la gorge, on entend un peu partout la scie et la pioche sur la hauteur invisible. Il va sans dire que l’industrie du pays se montre surtout en morceaux de bois. Il y a beaucoup de fouilles minières. Les aubergistes vous offrent des spécimens minéraux plus ou moins curieux, que le diable, dit-on, vient acheter au sommet des collines et va revendre en ville.

Puis commence la vraie montée, à Hospital (Hospental), je crois : d’abord presque une escalade, par les traverses, puis des plateaux ou simplement la route des voitures. Car il faut bien se figurer que l’on ne peut suivre tout le temps celle-ci, qui ne monte qu’en zig-zags ou terrasses fort douces, ce qui mettrait un temps infini, quand il n’y a à pic que 4900 d’élévation pour chaque face, et même moins de 4900, vu l’élévation du voisinage. On ne monte plus à pic, on suit des montées habituelles, sinon frayées. Les gens non habitués au spectacle des montagnes apprennent aussi qu’une montagne peut avoir des pics, mais qu’un pic n’est pas la montagne. Le sommet du Gothard a donc plusieurs kilomètres de superficie.

La route, qui n’a guère que six mètres de largeur, est comblée tout le long à droite par une chute de neige de près de deux mètres de hauteur, qui à chaque instant, allonge sur la route une barre d’un mètre de haut qu’il faut fendre sous une atroce tourmente de grésil. Voici ! plus une ombre dessus, dessous ni autour, quoique nous soyons entourés d’objets énormes ; plus de route, de précipices, de gorge ni de ciel : rien que du blanc à songer, à toucher, à voir, ou ne pas voir, car impossible de lever les yeux de l’embêtement blanc qu’on croit être le milieu du sentier. Impossible de lever le nez à une bise aussi carabinante, les cils et la moustache en stala[c]tites, l’oreille déchirée, le cou gonflé. Sans l’ombre qu’on est soi-même, et sans les poteaux du télégraphe, qui suivent la route supposée, on serait aussi embarrassé qu’un pierrot dans un four.

Voici à fendre plus d’un mètre de haut, sur un kilomètre de long. On ne voit plus ses genoux de longtemps. C’est échauffant. Haletants, car en une demi-heure la tourmente peut nous ensevelir sans trop d’efforts [,] on s’encourage par des cris, (on ne monte jamais tout seul, mais par bandes). Enfin voici une cantonnière : on y paie le bol d’eau salée 1,50. En route. Mais le vent s’enrage, la route se comble visiblement. Voici un convoi de traîneaux, un cheval tombé moitié enseveli. Mais la route se perd. De quel côté des poteaux est-ce ? (Il n’y a de poteaux que d’un côté.) On dévie, on plonge jusqu’aux côtes, jusque sous les bras… Une ombre pâle derrière une tranchée : c’est l’hospice du Gothard, établissement civil et hospitalier, vilaine bâtisse de sapin et pierres ; un clocheton. A la sonnette un jeune homme louche vous reçoit ; on monte dans une salle basse et malpropre où on vous régale de droit de pain et fromage, soupe et goutte. On voit les beaux gros chiens jaunes à l’histoire connue. Bientôt arrivent à moitié morts les retardataires de la montagne. Le soir on est une trentaine, qu’on distribue, après la soupe, sur des paillasses dures et sous des couvertures insuffisantes. La nuit, on entend les hôtes exhaler en cantiques sacrés leur plaisir de voler un jour de plus les gouvernements qui subventionnent leur cahute.

Au matin, après le pain-fromage-goutte, raffermis par cette hospitalité gratuite qu’on peut prolonger aussi longtemps que la tempête le permet, on sort : ce matin, au soleil, la montagne est merveilleuse : plus de vent, toute descente, par les traverses, avec des sauts, des dégringolades kilométriques, qui vous font arriver à Airolo, l’autre côté du tunnel, où la route reprend le caractère alpestre, circulaire et engorgé, mais descendant. C’est le Tessin.

La route est en neige jusqu’à plus de trente kilomètres du Gothard. A 30 K. seulement, à Giornico, la vallée s’élargit un peu. Quelques berceaux de vignes et quelques bouts de prés, qu’on fume soigneusement avec des feuilles et autres détritus de sapin qui ont dû servir de litière. Sur la route défilent chèvres, bœufs et vaches gris, cochons noirs. A Bellizona, il y a un fort marché de ces bestiaux. A Lugano, à vingt lieues du Gothard, on prend le train, et on va de l’agréable lac de Lugano à l’agréable lac de Como. Ensuite, trajet connu.

Je suis tout à vous, je vous remercie et dans une vingtaine de jours vous aurez une lettre.

                                                                                                                        Votre ami.