Auteur : Vu du Mont

Depuis fort longtemps, je m'intéresse au dessin d'humour et au poète Arthur Rimbaud. Par ailleurs, mosellan depuis maintenant plus de trente ans, je souhaite écrire des chroniques sur ce département qui a une histoire un peu à part.

Jeunesse

 

fac-similé baptême Verlaine

Paul Verlaine, né à Metz le 30 mars 1844, est l’enfant unique du capitaine Nicolas-Auguste Verlaine et de son épouse Elisa-Stéphanie Dehée ; il décède à Paris le 8 janvier 1896.

Le 18 avril 1844, Paul Marie est baptisé en l’église Notre-Dame de l’Assomption de Metz, église de style baroque dédiée à la dévotion de la Vierge. Edifiée à compter de 1665, Louis XIV avait 26 ans, elle dispose de 21 verrières réalisées par Laurent-Charles Maréchal entre 1841 et 1860, dessinateur, pastelliste et peintre verrier (1801-1887). Le chœur représente le Cycle de la primauté de Pierre, le transept traduit le Cycle de la Vierge et enfin la nef image le Cycle de l’Eglise. Les vitraux ont été restaurés en 2009 et 2014.

En poussant le portail principal, on peut découvrir le fac-similé de l’acte de baptême de Verlaine, comme le représente la photographie ci-dessus. L’Eglise a signifié son attachement à ce poète dont la conversion se lit dans le recueil Sagesse, publié en 1880. Pour cela, un poème fut choisi dont l’incipit « Le ciel est, par-dessus le toit » (pièce VI de Sagesse III) évoque le calme, la paisibilité, la nature et magnifie la vie mais en contre-point interroge le poète sur sa vie dissolue d’avant, avec la dernière strophe qui peut  interpeler, aussi,  tout un chacun !

Le ciel est, par-dessus le toit,

Si bleu, si calme !

Un arbre, par-dessus le toit,

Berce sa palme.

 

La cloche, dans le ciel qu’on voit,

Doucement tinte.

Un oiseau sur l’arbre qu’on voit

Chante sa plainte.

 

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,

Simple et tranquille.

Cette paisible rumeur-là

Vient de la ville.

 

-Qu’as-tu fait, ô toi que voilà

Pleurant  sans cesse,

Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse ?

 

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Une rose appelée Fairy

Rose The Fairy

Une  récente promenade au jardin botanique attira mon attention sur un massif de rosiers, comme il y en a tant dans ce beau havre de paix. Le botaniste jardinier lui a donné le nom de « The Fairy » et de légender ainsi : « Une montagne de fleurs très accessible même pour les alpinistes débutants ».  Certes cette rose ne peut que rappeler Hélène de Troie  et sa beauté dont on retrouve peut-être la présence dans le poème Fairy, lisons bien fée.

Fairy

Pour Hélène se conjurèrent les sèves ornamentales dans les ombres vierges et les clartés impassibles dans le silence astral. L’ardeur de l’été fut confiée à des oiseaux muets et l’indolence requise à une barque de deuils sans prix par des anses d’amours morts et de parfums affaisés.

– Après le moment de l’air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l’écho des vals, et des cris des steppes. –

Pour l’enfance d’Hélène frissonnèrent les fourrures et les ombres – et le sein des pauvres, et les légendes du ciel.

Et ses yeux et sa danse supérieurs encore aux éclats précieux, aux influences froides, au plaisir du décor et de l’heure uniques.

Arthur Rimbaud

Wasserfall

wasserfall

Avant de clore la saison estivale, hier, nous avions décidé de faire une virée chez notre voisin allemand et de visiter la vallée de la Sarre, rivière qui prend sa source dans les Vosges pour confluer avec la Moselle à Kons, derrière bourgade au Luxembourg. Le périple sarrois commençait par la traversée du pont sur la Sarre à hauteur de Mettlach, ville qui accueille le siège social de la société Villeroy et Boch  dans une ancienne abbaye et présente ses créations dans un centre de découverte. Cette société existe depuis 1748. Depuis ce lieu, et longeant la belle vallée encaissée de la Sarre, notre voiture nous déposait à Saarbourg, 7083 âmes, dans le Land de Rhénanie-Palatinat. A ne pas confondre avec Sarrebourg, également au bord de la Sarre mais en amont et en France, malgré que toutefois, les deux villes soient jumelées. L’attrait de cette ville médiévale, réside dans le spectacle naturel et merveilleux de la chute d’eau impressionnante, d’une hauteur de 20 mètres de hauteur, alimentée par le ruisseau du nom de Leuk en plein centre-ville. Wassefall der Leuk lit-on sur l’historique de la ville. La cascade dévale la falaise pour venir actionner les roues de moulins dans le caisson de la vallée et alimente ensuite la Sarre. Quand j’entends wasserfall, je traduis Rimbaud et je me rappelle ce verset du poème en prose Aube du recueil Illuminations : « Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse. »

Rimbaud se nourrissait de dictionnaires et de la grammaire. Pour mener son invention d’une langue neuve et son projet de voyance, ceux-ci lui offraient des raretés. Il y trouvait des mots scientifiques, érotiques, argotiques, ardennais, il empruntait à l’anglais, à l’allemand. Ainsi ce « Wasserfall » qui me réjouit toujours.

Arthur Rimbaud constitue le  wasserfall blond comme une image métaphorique de la liquidité de la lumière dont l’adjectif donne une personnalisation qui se poursuit avec s’échevela pour s’achever avec déesse. Déesse où l’on reconnaît Isis et son voile symbolisant la dissimulation de la nature. Le poème dit André Guyaux veut éterniser le moment insaisissable de la fuite de l’aube.

Pérégrinations in situ

 

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Les appartements de Vitalie à Charleville

Vitalie Cuif, épouse Rimbaud, née le 10 mars 1825 à Roche dans les Ardennes où elle résida à diverses époques de sa vie, devint une Carolopolitaine à compter de 1852 (Voir article Rimbaud à Laïtou).  Pour résoudre des distensions bien visibles entre son frère Charles Auguste, son épouse Adélaïde et Vitalie, son père, Jean Nicolas Cuif, la dota d’argent et de bois alors que son frère gardait la gestion de la ferme de Roche. C’est ainsi que le père et la fille vinrent habiter un appartement au numéro 12 de la rue Napoléon à Charleville devenue depuis rue Thiers à Charleville Mézières.

Préfigurant la vie aventureuse de son fils Arthur, on peut la suivre au fil de ses déménagements dans Charleville (voir la carte à ce sujet), au nombre de huit auquel il convient d’ajouter Roche, lieu de pèlerinage rimbaldien mais assurément la source de vie pour Vitalie.

Pourquoi habiter Charleville ? Certainement pour des raisons pratiques, Vitalie, 27 ans, pouvait s’occuper de son père et disposer des facilités offertes par la ville mais aussi pour intégrer la bourgeoisie de Charleville et trouver dans celle-ci un bon parti pour fonder une famille. En l’espace de huit ans, son destin va se jouer, les joies, les peines et l’affirmation de son tempérament. En 1852, dans cette ville de garnison (Mézières), elle rencontre un militaire Frédéric Rimbaud et l’épouse le 8 février 1853. Devenu capitaine, toute à la fierté de Vitalie, Frédéric lui fera cinq enfants :  1853 Frédéric, 1854 Arthur, 1857 Victorine (décède quelques mois après sa naissance), 1858 Vitalie et 1860 Isabelle. Des tempéraments discordants conduisent à une rupture du couple à l’automne 1860. 1858, avait vu le décès de son père et elle deviendra la propriétaire de la ferme de Roche, en dédommageant son frère. Est-ce le propriétaire, Prosper Letellier, du 12 rue Napoléon qui excédé de voir une affluence toujours plus grande dans cet appartement lui suggéra de partir ? Ou bien est-ce la gestion de la succession qui l’obligea à changer de logement ?

Bref, en 1860, elle décida d’habiter une maison au n°73 de la rue Bourbon, rue dont les biographes aiment à rappeler l’insalubrité des demeures et la présence d’une population ouvrière et qui valident ainsi le témoignage apporté par le poème Les Poètes de sept ans : « Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes, / – Huit ans, – la fille des ouvriers d’à-côté ». L’été, c’est Roche qui accueille la famille pour les vacances mais aussi pour que Vitalie, la terrienne, s’occupe des affaires de la ferme. A la rentrée d’octobre, elle met les deux garçons à l’Institut Rossat, rue de l’Arquebuse, un établissement scolaire côté.

La date de la Saint-Jean, du 27 décembre marque les échéances des baux dans les Ardennes, en décembre 1862, Vitalie loue et s’installe dans un appartement situé au 13 cours d’Orléans, appelé aussi les Allées bordées de marronniers et d’hôtels particuliers, un quartier chic. En 1863, un incendie ravage la ferme, dix ans durant, il n’y aura plus de vacances à Roche.

Au cours du premier trimestre 1865, elle habite au 20 rue Forest, devenue l’avenue de la gare puis rue de la gravière. Il semblerait que l’atelier photographique d’Emile Jacoby était proche de cette adresse. A Pâques de cette année, elle décide d’inscrire des deux garçons au collège municipal, place du Sépulcre.  Elle souhaite pour eux une formation d’études classiques, comme la haute bourgeoisie de Charleville. Vitalie prend l’habitude de les accompagner. A la rentrée d’octobre 1865, Arthur entre en 5e alors que Frédéric redouble sa 6e. Pâques 1866, Frédéric et Arthur, élevés dans la religion catholique, font leur communion, Jacoby immortalise en une photographie ce moment. L’année scolaire suivante, Arthur passe en 4e puis en 1867/68, il est en 3e. A la rentrée d’octobre 1868/69, année de la seconde, Vitalie n’accompagne plus les enfants au collège. Le jeune Rimbaud s’adonne à la poésie à travers des travaux scolaires.

En juin 1869, la famille s’installe dans un appartement au 5 bis quai de la Madeleine. Rimbaud, en classe de rhétorique, en octobre 1869, compose des poèmes ; cette année 1870 sera déterminante pour lui. Les Etrennes des orphelins paraissent début janvier dans La Revue pour tous. Georges Izambard, son professeur de rhétorique l’encourage dans cette voie. C’est désormais dans ce lieu, qu’évolue La Maison des ailleurs qui conceptualise la pensée poétique d’Arthur Rimbaud et sublime l’aventurier/explorateur qu’il fut. Le printemps 1873 voit le nouveau retour de la famille à Roche. Vitalie, alors, y résidera pendant la belle saison pour regagner son appartement durant l’hiver.

Depuis le 25 juin 1875, Vitalie habite désormais au premier étage d’un appartement situé au 31 rue Saint Barthelemy (désormais rue Baron-Quinart). Arthur prenait à cette époque des leçons de piano avec Louis Létrange. (Voir l’article Arthur et l’ariette). La fin de cette année verra le décès de sa fille Vitalie.

1977, Arthur hivernera dans la petite maison de campagne, propriété de sa mère, dans la commune de Saint-Laurent là où autrefois, il rêvait de vivre dans une caverne creusée à même une falaise. Il était de retour d’Alexandrie.

1878, verra le décès de son époux retiré à Dijon et dont elle était séparée depuis 18 ans. En avril 1878, Vitalie s’installe à Roche pour deux décennies, jusqu’à 1897, année du mariage de sa fille Isabelle avec Pierre Dufour di Paterne Berrichon. A l’été 1891, Arthur était de retour pour une dernière fois à Roche avant de décéder d’une carcinose à l’hôpital de la Conception à Marseille, le 10 novembre. Sitôt la cérémonie d’enterrement achevée Vitalie et Isabelle rejoignirent Roche.

Vitalie habitait, alors, un appartement à Charleville, 2 place Carnot(aujourd’hui place Winston Churchill). Les époux Dufour vivaient en région parisienne et passaient des vacances à Roche. Vitalie y prenait ses quartiers d’été, elle y mourut le 1e août 1907, elle avait 82 ans.

Elle rejoint sa dernière demeure, au bout de l’avenue Boutet, là où se tient le caveau familial, souvent honoré par les rimbaldiens venus en pèlerinage sur la tombe du poète Arthur Rimbaud.

 

 

 

 

 

 

Patti Smith

L’écrivain ardennais, Yanny Hureaux, tient une chronique quotidienne La Beuquette dans le journal l’Union, L’Ardennais, voici celle du jour. Bonne lecture de cette bonne nouvelle.

Sois rassurée, Carole !

A Roche, hameau de Chuffilly, petit village des Ardennes, il est un mur devant lequel des pèlerins du monde entier viennent se recueillir. Unique vestige de la ferme des Rimbaud-Cuif dynamitée par les Allemands en 1918, pour les admirateurs de notre Arthur, il touche au sacré. C’est ici qu’en 1873, le poète écrivit Une Saison en Enfer. C’est ici que dix-huit ans plus tard, amputé d’une jambe suite à une tumeur cancéreuse au genou, il vécut son ultime été .A l’orée de l’emplacement livré aux ronces où se trouvait la ferme gérée de main de maître par la mère d’Arthur, il est une petite maison qui ne paye pas de mine. A l’abandon depuis des années, elle fut un temps habitée par sa propriétaire Jacqueline Kranenvitter . Avec son compagnon Paul Boens, comme possédés par le fantôme du lieu, ils y devinrent véritablement fous de Rimbaud. L’automne dernier mon amie Carole, cheville ouvrière de l’Association Internationale des Amis de Rimbaud me fit part de son émoi :  » J’apprends qu’à Roche, la maison de Jacqueline Kranenvitter vient d’être vendue. Pourvu que les nouveaux propriétaires respectent le site !  » Sois rassurée, Carole ! Elle est tombée dans de bonnes mains, des pieuses ! C’est Patti Smith, la célèbre chanteuse et musicienne de rock américaine qui vient de l’acheter . Amoureuse et disciple comme pas deux de notre Arthur , marraine du musée Rimbaud, Patti ne voulait pas que l’arpent sacré soit souillé par de mauvaises mains. Pour l’instant, elle se refuse à dire ce qu’elle va faire de sa maison rochoise. Un pied-à terre ? Un musée ?L’urgence est aux travaux, à devoir accomplir de fond en comble. Yauque, nem !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IL

livre-armelle

« Le livre en hiver » tenait salon à l’hôtel de ville de Metz, ce second samedi de janvier. J’y retrouvais par hasard, parmi les écrivains régionaux, Arielle Scangeli dont j’avais lu le livre Pour vous il fera de même. C’est ainsi d’ailleurs que s’achève sa réflexion ; rien d’énigmatique en ceci qu’Il n’est autre que le Christ, Dieu et Saint-Esprit qu’elle cherche et trouve dans le quotidien de sa vie. Elle nous invite dans sa méthode, à travers des versets choisis de la Bible, table de sa foi, à relire notre propre vie comme elle le fait elle-même. Y passe son interrogation sur les élans que porte son tempérament et le domptage qu’elle en fait, comme la colère ou la bienveillance. Elle met en exergue ses souffrances, ses douleurs mais également ses joies et son bonheur de trouver auprès de son sauveur l’espérance qui la tient debout parmi les hommes.

Arielle, enseignante, une femme ordinaire, comme elle se présente, laisse transparaître la notion de l’humble membre de cette multitude. Elle nous fait part de sa découverte de Dieu avec qui elle converse au moyen de la prière. Elle présente les signes visibles que le Seigneur lui propose dans le courant de ses jours et dont elle se saisit sur le vif ou en fait la relecture à l’aide de versets. Pour l’exemple, le message « Aimez-vous les uns, les autres » pour réaliser un mode de paix et d’amour prend son sens à travers la malveillance d’un professeur qui la traite plus bas que terre mais à qui elle dit bonjour, à qui elle sourit et qui baissant les armes, fera d’elle des éloges. Quelle belle application, alors !

Elle rappelle le tumulte de nos pensées faites d’émotions, de raison et d’instinct qui régissent nos actions bonnes ou mauvaises. Et l’exemple précédent montre que prévaut la bienveillance plutôt que la guerre qui elle laisse des morts et des douleurs sur le carreau. On la voit tourner vers ses prochains une compassion, un regard bienveillant. Arielle Scangeli puise sa force dans le message d’amour du Christ et tente modestement de mettre en œuvre la Bonne Nouvelle.

Son livre est à la hauteur de sa ferveur, simple, concrète, sûre et profonde. Voilà un exercice démontré auquel chacun de nous peut se livrer dans le fond de son cœur, à l’aune de la Bible.

Pour vous il fera de même, Les Editions Persée, 2012, http://www.editions-persee.fr

 

 

 

 

Ornières et le motif religieux

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A droite l’aube d’été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de fééries. En effet : des chars chargés d’animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ; – vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, plein d’enfants attifés pour une pastorale suburbaine ; – Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d’ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

 

Le 13 mai 1871, Arthur Rimbaud, depuis Charleville, dans sa lettre adressée à son professeur de rhétorique, Georges Izambard, alors que ce dernier venait de retrouver un poste au lycée de Cherbourg, lui lance cet ironique reproche : « […] vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière ». Nous devons comprendre qu’il suit un bon chemin tout tracé, teinté de conformisme.  Arthur reprend le terme dans une des Illuminations qui révèle Ornières, moins analysée que d’autres poèmes de ce recueil. Et l’ensemble de la critique s’accorde un tant soit peu pour le commenter sur le même schéma, seuls Bruno Claisse et Antoine Fongaro y découvrent des particularités ironiques, signes de dérision :  marque de fabrique chez Rimbaud. Claisse délivre une herméneutique précise du poème et Fongaro qui valide son commentaire, se contente d’apporter quelques notes qui toutefois éclairent le texte sur des détails précis. Suzanne Bernard souligne que le thème est fourni par le titre alors que d’ordinaire la plupart des Illuminations porte des titres plus ou moins mystificateurs. Que signifie alors Ornières et à quel synonyme pourrait-on le rattacher ? Si on ne prend pas au sens figuré le mot « ornière », il trouverait un écho dans le mot « vie » ou chemin de vie comme Arthur le rappelle à son professeur. Et alors, la marque du pluriel renvoie à nos propres vies, chemins de vie selon l’hyperbole « mille ». Langage hyperbolique fréquent chez Rimbaud comme par exemple dans Après le déluge : « …aux cent mille autels de la cathédrale ». La critique signifie aussi des points de raccordements de termes à d’autres illuminations ou encore à des textes qu’il aurait pu lire par ailleurs. Quoiqu’il en soit le discours tenu dans ce poème semble tout aussi voilé et nous y rechercherons des motifs religieux puisqu’il s’agit de la « vie » et que celle-ci est faite de creux et de bosses, d’échecs et de réussites tout comme ce paradigme « Ornières ». Nous rappelons qu’Arthur Rimbaud disposait d’une très forte éducation catholique imposée par sa mère, Vitalie, d’une ample formation latine et que de nombreux poèmes, vers zutiques, proses proposent des réflexions ayant trait à la religion.

D’abord le titre, « ornière(s) », selon le dictionnaire Le Petit Robert, signifie une trace plus ou moins profonde que les roues des voitures creusent dans les chemins ou encore chemin tout tracé (habituel et routinier). Il est remarquable de noter que dans ce poème, Arthur Rimbaud suggère des ornements, des ornementations, tout comme il utilise le verbe attifer qui signifier orner, parer avec une recherche excessive ou d’une manière ridicule, accoutrer et encore pourrait-on ajouter féérique. Enfin, le sujet du poème tient dans le travestissement du monde imagé par la troupe de comédiens qui déambule. Force est de reconnaître des similitudes à tous ces mots. Tout comme, Arthur Rimbaud a travaillé sur la Bible, à Roche, pour écrire Une saison enfer, rien ne s’oppose à ce qu’il ait pu la consulter pour écrire des Illuminations. Et les emprunts à la métaphore, l’image et la parabole pour construire un discours pourrait laisser entendre qu’il y ait trouvé aussi sa forme.

Dans La Sainte Bible avec des petites notes, par feu Mr. David Martin, Ministre du S. Evangile à Utrecht chez Jean Rodolphe IM-Hoff à Basle. M.DCC.XXXVL, on lit dans le psaume 65, verset 12 « Tu couronnes l’année de tes biens, et tes ornières* font couler la graisse ». Dans une traduction d’aujourd’hui : « Tu couronnes l’année de tes biens et ton passage apporte l’abondance ».

La note qui renvoie dans cet ouvrage à * : « les ornières sont les traces un peu profondes que les chariots font sur la terre où ils roulent ; et comme dans le style de l’écriture sainte les nuées sont le chariot de Dieu, les ornières sont ici les traces que sont les nuées par l’abondance d’eau qu’elles verse sur la terre, en courant dans l’air, par les vents qui les agitent ».

Il ne nous échappe pas qu’Arthur a écrit « mille rapides ornières de la route humide » et que les chariots seront du défilé féérique qui va suivre. Le discours biblique offre cette dimension fantastique et merveilleuse.

Puis Arthur Rimbaud dépeint un paysage dans une « évocation allégorique de l’aube, le parc, le ciel étoilé où la déesse nuit s’enfuit sur son char attelé de chevaux noirs (obscurité fuyante) » et dont « la course de la déesse se dédouble en une cavalcade » selon Paul Claes. C’est « le moment de l’aube […] l’instant solennel où la nature morte reprend vie » pour Jean-Pierre Giusto. « Dans un relevé précis au début » pour Borer, dans un « petit tableau […] tout s’anime – les feuilles – la brume – les bruits » pour Albert Py, « Tout ici permet de goûter à la multiplicité des sensations, cinétiques, auditives, visuelles et qui célèbrent la vie » comme le précise Bruno Claisse et où il note encore le « chromatisme qui embellit les tons les plus sombres ». Pierre Brunel attire l’attention sur « aube » signifiant de la lumière et le « talus » tenant de l’obscurité.

C’est une vision biblique qui se déroule sous nos yeux. Rimbaud convoque la Genèse : « La terre n’était que chaos et vide. Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’Esprit de Dieu planait au-dessus de l’eau » (Genèse 1, 2) ; « Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres nuit. Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le premier jour » (Genèse 1,5). Trois coloris sont associés dans ce tableautin : le blanc, le vert et le violet. Le blanc pour la virginité, la foi, la joie, la gloire, le martyr tout comme les chevaux de l’Apocalypse « Et ecce equus albus » Ap 19, 11.  Le vert rappelle le printemps et donc l’éveil de la nature et qui symbolise les joies du paradis. Eden qui se trouve être présenté dans le mot « parc ». Le violet qui convient aux temps de pénitence. Les rois de France le prenaient quand ils étaient en deuil et comme leur drap mortuaire. Et si l’on associait le blanc au violet, nous aurions le rose qui est dans la liturgie la couleur de l’aurore.

Dans l’esprit de Rimbaud, il fait naître une image idéale d’un monde neuf avec des hommes nouveaux, thème qui fait partie de ses revendications et de sa poésie de combat. Comment ne pas voir une proximité avec Après le déluge des « mille rapides ornières de la route humide » et un défilé de chevaux lancés « au grand galop », métaphore révolutionnaire de l’insurrection. L’eau est un motif central qui lave le passé, nourrit le futur dont nous n’avons aucune garantie de changement réel. La rapidité peut prendre divers sens : la fugacité de la vie et/ou le mouvement.

Les évangiles décrivent Jésus toujours en mouvement « Je suis le chemin » Jean 14, 6. La métaphore du chemin est également un fil conducteur dans la Bible, pour évoquer la relation à Dieu : « marche avec ton Dieu », « Suivre les chemins de Dieu », « Marche sur les pas de ton Dieu », ainsi nombre d’expressions rendent compte de la vie de l’homme, de sa conduite, de son mode de vie.

Alors, Rimbaud dans son poème va donc s’attacher à décrire le comportement humain dans un « défilé de féries », soit un monde fantastique, un spectacle splendide et merveilleux mais il « veut dénoncer l’exhibitionnisme   des sociétés contemporaines, condamnés au divertissement de plus en plus spectaculaire, par leur profond ennui » précise Bruno Claisse. Son ami Ernest Delahaye évoque dans Souvenirs familiers à propos de Rimbaud la présence d’un cirque ambulant international américain qui paradait sur la Place Ducale de Charleville. Il écrit : « Rimbaud se rendit-il compte que son imagination était frappée ? Je pense que non, il en parla à peine et les Illuminations, bien plus tard, devaient reproduire une série d’images très nettes, mais emmagasinées, gardées inconsciemment : « Défilé de fééries. En effet : des chars […] suburbaine ». Telle est la partie la plus importante du poème intitulé Ornières ». Il est vrai qu’il recourt à l’image des comédiens et de la comédie aussi dans Enfance III, « Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçu sur la route à travers la lisière du bois », Parade, « Des drôles très solides », Scènes « L’ancienne comédie poursuit ses accords et divise ses idylles », Fêtes d’hiver ou encore dans l’Alchimie du verbe à propos « des peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques » et convoque «  carrosse » et « corbillard » dans Nocturne vulgaire.

Tout va aller très vite, « au grand galop », tout est coloré, bigarré dans une idée d’amoncellement qui passe par une seule phrase sans verbe qui donne le mouvement où trois cortèges s’enchaînent dont « un défilé final devient un spectacle funèbre » conclut Louis Forestier. Les notes ironiques irradient le texte par d’abondantes décorations, des mots comme « attifés », « pastorale suburbaine », « même » caustique dans ce contexte et jusqu’à la couleur des juments « bleues et noires » dont Antoine Fongaro a noté la correction dans l’autographe de brunes en bleues Dans ce même élan se trouvent mêlés la vie et le tragique.

L’évocation de la passion et la moquerie qui est y attachée avec le couronnement d’épine, le manteau rouge dont le Christ est attifé, véhicule le récit biblique. L’évangile de Matthieu 19,14 dit : « Laissez venir à moi les petits enfants car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent » font écho aux enfants et à la pastorale qui est un mot à connotation spirituelle. La référence divine se trouve être dans le chiffre trois comme la triple chute du Christ qui rappelle la chute de l’homme et Jésus tombe pour nous relever.

En vérité, dans un cadre naturel, source de vie, un défilé métaphorique de la vie pose la question de l’orgueil et de la vanité où le paraître l’emporte sur l’être jusque dans la mort dont les panaches noirs révèlent à l’extrême cette vanité.