Arthur et les Hottentots

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Arthur l’Hottentot

En juillet 1876, Ernest Delahaye, enseignant au collège Notre-Dame à Rethel, correspond avec Paul Verlaine, au sujet de « l’Oestre » ou « Chose », des qualificatifs parmi tant d’autres pour nommer Rimbaud. N’ayant aucune nouvelle d’Arthur, ils lui attribuent, dans des dessins satiriques, des destinées particulières. L’un deux retient notre attention, il s’agit d’un dessin dont le format fait 135mm de haut sur 205 mm de large et dont le titre « Un missionnaire qui vient de Charleville » évoque la peuplade hottentote. En effet, dans un décor minimaliste fait de palmiers, on y voit un Arthur chapeauté, une flèche transperce son couvre-chef, un anneau dans le nez, des tatouages en forme de pipes et de verres couvrent son corps habillé d’un pagne, à sa taille pend un dictionnaire hottentot. D’une main, il tient une bouteille sur laquelle on lit eau-de-feu et de l’autre, il conduit une folle farandole nègre constituée d’hommes nus assortis d’un anneau dans le nez dont l’un, vu de face, porte une feuille de vigne comme cache sexe et de femmes habillées d’une jupe dissimulant sexe et postérieur, avec une flèche dans le nez.

A la rentrée des classes, Delahaye écrit à Verlaine : « Toujours pas de nouvelles de l’Hottentot. Quoi qu’il devient ? »

Les pistes de réflexion qui nous intéressent sont variées :

  • Comment peut s’expliquer ce dessin ?
  • Qui sont les Hottentots ?
  • Le mot Hottentot constitue un hapax dans l’œuvre de Rimbaud. Il se trouve être dans Parade dont on peut supposer l’écriture entre 1873 et 1874. Alors comment ce mot lui est venu et comment revient-il trois ans après dans un dessin signé par Ernest Delahaye et partagé avec Verlaine ?
  • Et enfin où était réellement Arthur à ce moment précis de l’élucubration montée par le dessin et les compères Delahaye et Verlaine ?

 

En ce début d’année 1876, alors qu’Ernest enseigne à Rethel, distant de quarante kilomètres de Charleville, il retrouve, les jeudis, Arthur dans un café de la place Ducale où ils envisagent pour les dimanches suivant des excursions dans la campagne ardennaise. C’est lors d’une de ces balades qu’il recueillera une confidence d’Arthur qui se propose de se faire recruter par les Frères des Ecoles Chrétiennes en vue de devenir missionnaire dans des pays exotiques afin de « catéchiser les gamins à peau jaune, rouge ou noire ». Bien entendu, c’est entrevoir un voyage payé à bon compte et tout en n’étant nullement affecté de prêcher alors qu’il honnit la religion catholique. Même si le projet fut abandonné un peu plus tard, il n’empêche que l’idée n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd et donna lieu à une représentation graphique.

Les Hottentots constituaient un peuple de l’Afrique du Sud. Ils vivaient de pêche, de chasse et l’élevage de leurs troupeaux. Au XVIIe siècle, les Hollandais colonisateurs prennent pied sur ce sol. Ils donnent le sobriquet d’Hottentot par allusion aux claquements de langue de ce peuple. En chantant et dansant, ils énoncent la syllabe hot, hot, hot. En 1833, le journal des missions évangéliques fait état de son activité dans diverses parties du monde et surtout auprès des Cafres et des Hottentots qui sont imprégnés de l’évangélisation et disent les bienfaits de la Bible dans leur conquête.

La figure représentative de ce peuple hottentot est tenue par La Vénus noire dans le film d’Abdellatif Kechiche. Il s’agit de Saartjie Baartman née au Cap, en 1789, exhibée dans des fêtes foraines à Londres, pour ses fesses surdimensionnées et ses organes sexuels protubérants, puis prostituée à Paris dans des salons de plaisir ; elle y décède en 1815. Des moulages de son corps furent réalisés par le Musée de l’Homme où elle resta jusqu’en 1976 date à laquelle son corps fut restitué à l’Afrique du Sud qui en a fait son étendard. Le film dénonce l’esclavagisme et la malveillance dont elle fut l’objet.

Victor Hugo y fait allusion dans Les Misérables en 1862 : « Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout ; il n’est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote ; pourvu qu’il rie, il amnistie ; la laideur l’égaye, la difformité le désopile, le vice le distrait […] »

On note la présence des mots « chez les Hottentots » dans un article de Banville du 16 mai 1872 dans Le National. Mais aussi dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

Il n’est pas étonnant que Rimbaud ait pu puiser par exemple dans ces sources et en faire usage dans Parade qui dénonce la colonisation par l’armée, le côté industriel et la présence des missionnaires.

« On les envoie prendre du dos en ville, affublés d’un luxe dégoûtant » reste énigmatique et l’épreuve de La Vénus Hottentote témoigne d’une telle attitude.

Il apparaît aussi que Arthur ait pu parler avec Delahaye et/ou Verlaine des Hottentots, tout comme ces derniers peuvent aussi connaître les mêmes sources que lui et avoir partagé sur le sujet du colonialisme.

Durant ce temps où  Delahaye, Verlaine, Nouveau délirent dans leurs dessins sur le compte du « Sénégalais », du « Cafre », de « l’Hottentot », Arthur a pris la clé des champs pour Java dont il ne reviendra qu’à la fin de l’année 1876 à Charlestown.

 

 

 

 

 

 

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