Agile Arthur

bois de la cambre

Entrée du bois de la Cambre

Après un passage éclair par Arras, puis Charleville, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine passent en catimini la frontière franco-belge pour s’installer à Bruxelles, le 9 juillet 1872, au Grand Hôtel Liégeois situé en face de la gare du Nord. Là vont éclore leurs amours singulières qui remplissent Paul de bonheur, de joie mais s’y mesure aussi le dépit et la tristesse de sa rupture en devenir avec son épouse, Mathilde.

 

Voulez-vous des preuves de sa relation amoureuse (et tumultueuse) avec Arthur ? Le recueil Romances sans paroles les fournit : dans Ariettes oubliées I « C’est l’extase langoureuse, / C’est la fatigue amoureuse, » ou II « Cher amour qui t’épeures, » et aussi III, poème dédié à Arthur Rimbaud, « Il pleut doucement sur la ville » ou encore, IV « Ô que nous mêlions, âmes sœurs que nous sommes, », puis VI « Petit poète jamais las / De la rime non attrapée !… », et enfin VII « Ce fier exil, ce triste exil ? ». Dans Paysages Belges, Walcourt, Verlaine écrit : « Petits asiles / Pour les amants ! » et dans Bruxelles, Simples fresques II : « Sais-tu qu’on serait / Bien sous le secret / de ces arbres-ci ? » et plus loin « Oh ! que notre amour / N’est-il là niché ! ». Voilà de quoi satisfaire a posteriori le dossier de l’avocat de Mathilde.

Bien sûr les vers de Paul sont tendres et bien sages mais il va se déchaîner et se livrer encore un peu plus dans une exhibition masquée mais toute suggestive dans Bruxelles, Chevaux de bois.

Pour l’heure, dans la capitale belge, nos deux poètes exilés rencontrent d’autres exilés, des communards comme Georges Cavalier, dit Pipe-en-bois, qui est condamné à dix ans de bannissement. Camarade de Vallès, il a travaillé au cabinet de Léon Gambetta. Et pour en citer un autre, Benjamin Gastineau, connu de Verlaine, est lui aussi condamné à la déportation par contumace. Il est l’auteur d’un brûlot, Génies de la liberté. Le meilleur endroit pour les voir, reste encore les estaminets comme celui « Au jeune Renard », rue de la Collégiale ; ce serait là que Paul Verlaine aurait écrit Bruxelles, Simples fresques. Mais Rimbaud n’est pas en reste pour exprimer sa joie. Ainsi dans Juillet, à Bruxelles, Boulevart du régent, il écrit : « C’est trop beau ! trop ! ». Le petit monde des communards travaille à de petits boulots en ville ou dans les faubourgs comme celui de Saint-Gilles.

Saint-Gilles constitue un lieu de promenade de Paul et d’Arthur d’autant que Verlaine du « Champ de foire de Saint-Gilles, [en] août 72 », écrit ce poème Bruxelles, Chevaux de bois avec opportunisme et délectation. Saint-Gilles à cette époque, c’est encore un peu la campagne, comme en témoignent les activités agricoles et maraîchères dévolues au chou, réputation mondiale du chou de Bruxelles qui vaut aux Saint-Gillois d’être surnommés « Kuulkappers », coupeurs de choux. Les citadins s’y installent tout comme les artisans, les entreprises industrielles, les moulins y fleurissent. La gare du midi, station que souhaitera rejoindre Rimbaud un an plus tard est construite à Saint-Gilles, les tramways hippomobiles font leur apparition. Pour permettre aux Bruxellois de se détendre le dimanche, le bois de la Cambre est aménagé, en 1862 et pour y mener l’avenue Louise est percée dès 1864 sur une longueur de  2412 mètres et une largeur de 55 mètres. Le Bois de la Cambre se présente comme un jardin à l’anglaise, il accueille alors une laiterie, un vélodrome, un théâtre, un hippodrome, un lac et des activités de canotage, des promenades pour les cavaliers, des manèges de chevaux, des jeux pour les enfants. Le poème de Verlaine, ainsi situé, pourrait renvoyer à la Foire du Midi, établie sur le boulevard, dont l’origine remonte au XIVe ! Alors Bois de la Cambre ou kermesse ??

En tout cas le voici.

BRUXELLES

Chevaux de bois

Par Saint-Gille,

Viens-nous-en,

Mon agile

Alezan !

(V. Hugo)

Tournez, tournez, bons chevaux de bois,

Tournez cent tours, tournez mille tours,

Tournez souvent et tournez toujours,

Tournez, tournez au son des hautbois.

Le gros soldat, la plus grosse bonne

Sont sur vos dos comme dans leur chambre,

Car en ce jour au bois de Cambre

Les maîtres sont tous deux en personne.

 

Tournez, tournez, chevaux de leur cœur,

Tandis qu’autour de tous vos tournois

Clignote l’œil du filou sournois,

Tournez au son du piston vainqueur.

C’est ravissant comme ça vous soûle

D’aller ainsi dans ce cirque bête :

Bien dans le ventre et mal dans la tête,

Du mal en masse et du bien en foule.

 

Tournez, tournez sans qu’il soit besoin

D’user jamais de nuls éperons

Pour commander à vos galops ronds

Tournez, tournez, sans espoir de foin

Et dépêchez, chevaux de leur âme :

Déjà voici que la nuit qui tombe

Va réunir pigeon et colombe

Loin de la foire et loin de madame.

 

Tournez, tournez ! le ciel en velours

D’astres en or se vête lentement.

Voici partir l’amante et l’amant.

Tournez au son joyeux des tambours !

                                                                                       Champ de foire de Saint-Gilles, août 72.

 

Verlaine, en tête de son poème Chevaux de bois, fait usage d’une épigraphe qui provient d’une œuvre de Victor Hugo, Le pas d’armes du Roi Jean, qui fait partie d’Odes et ballades. Des vers de 3 pieds pour écrire les combats à mort de chevaliers lors de lice devant leurs dames. Tournois et amour courtois président à ce poème d’adversaires qui se tiennent en estime mais pour eux, c’est un jeu.

Une telle mise en exergue doit éclairer sur les intentions de l’auteur. Mais à lire celle-ci de près, à la loupe dirait Rimbaud, on note une audace obscène et sulfureuse. En effet, « agile Alezan » connote un chevauchement lors d’une joute sexuelle et le « Viens-nous-en » est le pendant de viens-en nous qui image l’acte sexuel. Si cette agilité n’est pas un signe fait à Arthur, à qui alors dans ce temps !

Le poème composé de sept quatrains de neuf pieds, un ennéasyllabe, peu utilisé fournit un déséquilibre sur un rythme de 4/5 mais qui dans le contexte donne une cadence qui va bien avec le mouvement d’un carrousel mécanique. Constituée de rimes embrasées, la poésie alterne les rimes masculines et féminines dans le rapport quatre pour trois. Cette construction est bien du projet de Verlaine de donner à entendre aussi des connotations sexuelles. A un univers pictural représenté par les personnages, gros soldat, grosse bonne (gros carme, gros frère chez Hugo), le manège et sa ménagerie d’animaux tournent jusqu’à l’étourdissement, à l’ivresse et alors répond un concert d’instruments de musique, le hautbois, le cornet à piston, le tambour. Après l’anaphore de « tournez », dix-huit fois, vivent les sons en 0 en A, comme gros, grosse, dos, soldat, âme, amante, amante et encore bon, son, piston enfin tournez, tour, tournois.

Telle une estampe en mouvement, la plasticité de l’œuvre écrite, visuelle s’associe aux sons dans un exhibition qui semble pudique mais il faut encore y regarder de près. Verlaine retrouve sa verve des Fêtes galantes et il a disséminé des indices d’ordre érotiques ou pornographiques car le poème ne parle en réalité que d’amour sensuel ou cochon.

Les chevaux sont le signe du chevauchement et d’ailleurs le gros soldat et la gros bonne enfourchent ces montures et jouent la bête à deux dos comme dans leur chambre, jusqu’à s’étourdir de ce jeu amoureux (tournez souvent, tournez toujours). Le hautbois est un instrument tout en longueur qui illustre le sexe masculin et qui dans les joutes amoureuses (vos tournois) fonctionne comme un « piston » qui sort « vainqueur ». Grisant, enivrant (ça vous soûle) l’acte qui est « bien dans le ventre » et d’user de diverses positions et « d’aller ainsi dans ce cirque bête ». « Chevaux de leur cœur, chevaux de leur âme » signent cet élan amoureux qui va réunir dans la nuit, ce moment propice à la douceur, dans le même lit « pigeon et colombe », « amant et amante » (Arthur et Paul), loin de madame (Mathilde). « Au son joyeux des tambours », cette métaphore donnée pour serrer les fesses (avoir les fesses qui jouent du tambour), se manier le popotin, c’est-à-dire se dépêcher (Et dépêchez).

Verlaine, le coquin, a situé la scène polissonne sur le « champ de foire de Saint-Gilles » comme le champs clos du tournois d’Hugo alors que « les maîtres » sont au bois de la Cambre dans les allées cavalières ; loin des yeux, loin du cœur et donc, loin de Mathilde. Il a bien lu le poème de Victor Hugo auquel il emprunte bien des mots de vocabulaire et pour en citer : tournois (dont ses synonymes lice, joute, jeu), gros (carme, frère), âme, foule, fête et champs clos (champ de foire), madame (dont dame), or, tourne, son, des instruments de musique différents certes, flûte et cor, mais aussi d’un signifiant sensuel.

Après une visite à Malines, dernier poème de Paysages belges, nos deux compères n’ayant plus rien à faire en Belgique, comprenons que par crainte d’être expulsés pour faute de moyens d’existence, Paul et Arthur décident d’embarquer à Ostende, le 7 septembre, pour l’Angleterre et Londres. Ils découvrent la mer pour la première fois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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