La Rivière de Cassis d’Arthur et de Paul

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La Semoy

Paul Verlaine bien que né à Metz en mars 1844, au gré des circonstances de garnison de son père, Nicolas Auguste, capitaine, officier du Génie, a vécu de nombreuses grandes vacances dans les paternelles Ardennes belges. Dans « Croquis de Belgique », il dit son émouvante joie de se retrouver chez ses tantes, Louise Grandjean à Paliseul ou Julie Evrard à Jéhonville et de rappeler ses souvenirs d’enfance. « Ivre de liberté, il parcourait, avec quelques camarades de son âge ces bois mystérieux, jouait, pêchait des écrevisses, faisait mille tours. Plus tard, il sera heureux d’accompagner son père à la chasse, fier de tenir le carnier. » comme l’écrit Pierre Petitfils dans Les Ardennes ou le bonheur retrouvé. Quel meilleur promoteur de ce plateau ardennais (jusqu’à 413m à Paliseul, Les Hautes Fagnes) qu’il aime tant ; telle une carte postale et touristique, il présente le panorama belge de Bouillon et de la Semois, devenue la Semoy, côté français.
A travers des extraits de ce tableau, laissons la parole à Paul Verlaine, il a alors cinquante et un ans.
« « Bouillon en entonnoir » ; la Semoy, noire sur son lit de cailloux bavards, ses truites qualifiables vraiment de surnaturelles et son « château », son burg plutôt, taillé en plein granit parmi des bois sans fin, croirait-on, ses rampes rapides où dégringolaient, versant parfois, les malles postes venant de Sedan […]. Dès les premières fois que j’allais en Belgique et j’y allais tous les ans à l’époque des vacances voir une tante paternelle, ce qui me frappait, c’était, d’abord, le très beau paysage, en haut du village de La Chapelle-Frontière, consistant surtout en d’admirables prairies naturelles dans des bois de chênes et de hêtres, aussi des étangs d’eau clapotant, sombres à force d’être clairs, mais si profonds…Puis la douane belge, très exigeante en ce temps-là, m’apparaissait sous la forme un peu terrible […]. Elle me semblait aussi très bien vêtue, cuivres rouges et drap foncé, en comparaison de l’éternel vert et bleu de nos « gabelous ». Et c’était Bouillon, d’un vert de toutes nuances, en entonnoir avec un horizon comme céleste de sapins, de chênes, de hêtres, de frênes et de tous arbres de ces contrées, sur les pentes proches de la toute petite ville, une galopade de jardins paradoxalement poussées là et cultivées, fort bien, ma foi, et fort coquettement, comment ? Je me rappelle, comme si j’étais, sous le château féodal ou plutôt barbare, tout poternes, murs de trois mètres d’épaisseur, oubliettes redevenues des gouffres sans but, et les ruines de l’espèce de prison pour dettes ou se rhumatisaient les officiers frappés d’opposition de Sa Majesté le roi des Pays-Bas, avant la révolution belge de 1830, – la jolie église neuve et son fin clocher d’ardoises où j’entendis une fois un si divin mois de Marie… « Reine des Cieux, / Vous nous rendez tous heureux. » bien vieux et bien doux cantique […]. Mais les truites ! Les truites ! que la révérence m’empêche, cette fois, de qualifier de divines, mais qu’un respect attendri non moins que rétrospectif et qu’une reconnaissance un peu profane, peut-être, dans le cas, ne m’empêchera, mordieu pas ! de magnifier de cléricales, les truites de la Semoy, dignifiables même saumonées, consommées en toute dilection, en compagnie de bons collègues de ce bon curé, ô les truites de la Semoy !… […]. Mais les truites de la Semoy… Bouillon est horriblement pavé dans ses endroits pavés. On dirait, ma parole, de galets, bien qu’on soit ici à je ne sais combien de lieues de la mer. Petites maisons en pierres d’ardoise inégales, couvertes d’ardoises aussi, rues où conduire une voiture au plus, avec prudence, où se rencontre de voitures est tout de suite un encombrement, à moins, pour l’un des véhicules, de monter sur le trottoir, très bas, il est vrai. Rien de remarquable, en outre, que l’extrême politesse des gens et le commencement de l’accent, non encore du patois wallon, lui-même mâtiné du langage, ardennais français, joli dès Charleville après s’être ressenti du traînement presque parisien de la Marne, ensuite de Reims. Cet accent wallon, je dis wallon faute de mieux, cet accent encore tout ardennais français, sautillant, bref et un peu court, où de l’esprit a ses aises et qui ne fatigue pas l’oreille le moins du monde, où les voyelles s’escamotent volontiers et où certaines consonnes, le T, les D, se prononcent sur les dents, à l’anglais … […].
L’endroit où demeurait ma tante est, à trois lieues de Bouillon, un tout petit chef-lieu de canton, Paliseul, dont le nom appartient également à la guerre de 1870, par hospitalité toute « compatriotique » qu’y reçurent les malheureux vaincus des 1, 2 et 3 septembre. Un joli site haut perché, qui corrige l’âpreté un peu des toits trop uniformément en ardoise… Bon Dieu ! que j’y ai joué, dans le clos de ma tante, et couru, et gambadé, et lutté, principalement avec un gamin de mon âge, un futur séminariste, aujourd’hui curé dans les environs, un fin lettré, un digne homme, que je regrette bien que la vie, bête et dure, ne me permette pas de revoir peut-être jamais. Bon Dieu ! que je me rappelle donc tous ses détails, ce joli village où j’arrivais quand septembre venait, grandi de quelques centimètres, puis d’un, puis d’un demi, puis de quelques polis frisant au menton, jusqu’à ce qu’un jour je fusse barbu et esquissant une calvitie aujourd’hui outrageante, – croissance jusqu’au bout, constatée annuellement par un cran au couteau sur l’un des poteaux de la grange, – ô la grange parfumée des foins d’il y avait deux et trois mois et de la bonne odeur de l’étable où ruminaient et mugissaient de belles vaches donneuses de quel lait ! […].
Mon père était « un bon fusil », la région très giboyeuse et de fréquentes parties de chasse, voire des traques au loup, alors nombreux, s’organisaient. J’avais l’habitude, déjà grandelet, de porter la carnassière paternelle et d’assister, comme convive officieux, au dîner de ces messieurs parmi lesquels se trouvaient souvent des personnages considérables de là-bas. Je me souviens même d’avoir été, chez le bourgmestre de Paliseul, un notaire allié à des ministres et à des membres des Chambres, le commensal entre autres notabilités, du prince Pierre Bonaparte, propriétaire d’un domaine voisin appelé les Abyes. […]
En attendant, lecteur très précieux, tenez-vous en paix et quand viendra la saison des déplacements et villégiatures, allez donc essayer les truites de la Semoy. »
Certes Bouillon, Paliseul, Jéhonville, Carlsbourg, Corbion, Offagne, Fays-les-veneurs, Bertrix représentent l’univers géographique et familial du jeune Paul Verlaine, lieux qu’il retrouvera à divers moments de sa vie mais Il partagera aussi ces Ardennes avec son amant d’alors, Arthur Rimbaud. Leur sont communs Charleville, Pussemange, par où ils s’échappent nuitamment en juillet 1872 pour selon Verlaine « le vertigineux voillage » en Belgique puis en Angleterre et au printemps de 1873, Sugny et Bouillon (Boglione dans leur jargon), leurs rendez-vous dominicaux qui les mènera vers Liège et l’Angleterre.
Ainsi, la Semois belge ou la Semoy française, cette rivière traverse Bouillon qui y vit dans une boucle (un entonnoir) pour se jeter dans la Meuse en amont de Monthermé après une descente toute en méandres (de 230 à 140 mètres) à travers les vaux et la forêt ardennaise. Comme le remarque Paul, un Burg surplombe la ville qui rappelle la présence du seigneur de Bouillon, Godefroy de Bouillon, chevalier franc et premier souverain du royaume de Jérusalem lors de la première croisade et qui refuse ce titre de Roi pour celui plus humble d’avoué du Saint Sépulcre.
La vallée de la Semoy reste encore aujourd’hui riche d’un passé, de vestiges, d’abbayes et de légendes comme celle des Quatre Fils Aymon et de leur cheval Bayard, Rochers qui dominent Bogny-sur-Meuse. A la cour de Charlemagne restaient les quatre frères, Allard, Guichard, Renaud, Richard. Renaud se querellant avec le neveu de l’empereur le blesse mortellement. Les quatre frères sont contraints de fuir le courroux de Charlemagne. Ils construisent un château dans la forêt ardennaise à Château-Regnault qui fut assiégé et les obligent à fuir. Ils sont figés ainsi pour toujours chevauchant Bayard.
Comment ne pas voir dans la Semoy, La Rivière de Cassis dont nous parle Arthur Rimbaud en mai 1872, lui qui connaît si bien la vallée de la Meuse et son histoire, tout comme Paul Verlaine.
La rivière, élément concret et son contexte historique passé sont le prétexte à développer une abstraction, un concept, une idée à son attachement au développement de la modernité, du progrès. Il raille l’immobilisme, signe passéiste opposé à la nouveauté et emploie la métaphore d’une eau qui s’écoule rapidement, signe de vie, de lutte contre le conservatisme.

La Rivière de Cassis

La Rivière de Cassis roule ignorée
En des vaux étranges :
La voix de cent corbeaux l’accompagne, vraie
Et bonne voix d’anges :
Avec les grands mouvements des sapinaies
Quand plusieurs vents plongent.

Tout roule avec des mystères révoltants
De campagnes d’anciens temps ;
De donjons visités, de parcs importants :
C’est en ces bords qu’on entend
Les passions mortes des chevaliers errants :
Mais que salubre est le vent !

Que le piéton regarde à ces clairevoies :
Il ira plus courageux
Soldats des forêts que le Seigneur envoie,
Chers corbeaux délicieux !
Faites fuir d’ici le paysan matois
Qui trinque d’un moignon vieux.
Mai 1872

Pour entrer un peu dans le détail du poème, l’autographe fut donné par Arthur à Forain ; une seconde version, collection Bérès, est à l’origine de la publication dans la vogue n°3 de 21 juin 1886, sans titre et sans date. On note également l’absence de ponctuation et de majuscules, en début de vers.
Le poème construit en trois strophes de trois distiques, présente un vers presque commun avec le poème Les Corbeaux ; ainsi le vers 6 « Les chers corbeaux délicieux » pour « Chers corbeaux délicieux », une affection particulière de Rimbaud pour l’image guerrière de cet oiseau.
Le titre et l’incipit du poème, La Rivière de Cassis : pas plus « Oise » du poème Larme n’est un ruisseau dans les Ardennes, pas plus « Cassis » n’a à voir avec le midi de la France. C’est vrai que l’on a cherché derrière le mot « cassi », un ardennisme qui signifie terre glaise ; il est vrai que l’Ardenne est un massif schisteux et boisé. La couleur noire est véhiculée à travers le celtique Ar’Den signifiant « La sombre ». Et puis on a trouvé aussi « cassis » pour un ruisseau pavé, cours d’eau d’un faible débit. Reste que le cassissier est un arbrisseau à baies noires qui par écrasement sur la peau donne une teinte d’un rouge fort sombre tirant sur le noir et que sa liqueur présente une teinte noire. « Noire » corrobore le propos de Verlaine en parlant de la Semoy. Il y a fort à parier que Rimbaud écrit « Cassis » avec une majuscule, donnant ainsi une identité à la rivière.
Toujours est-il que cette rivière roule car elle dévale à travers la forêt ardennaise sur un versant de son massif et les nombreux « vaux ». Si ce mot peut sembler ancien, Arthur en fait usage dans Le Dormeur du Val.
La rivière semble « ignorée » : à bien regarder sur une carte, elle paraît loin des grandes voies de circulation, elle est isolée dans cette contrée rude, encore plus rude en hiver. Mais le mot accompagne le qualificatif « étranges » et donne une tonalité mystérieuse, inquiétante voire enchanteresse à travers la seconde strophe. On est aussi loin des regards et pourtant, nous serons conviés plus tard, plus loin à mieux regarder.
Et voilà, les corbeaux, guerriers, puisqu’ils sont cent, une armée, notation hyperbolique courante chez Rimbaud dessinant une multitude. Corbeaux qui sont en surplomb de la rivière et l’accompagnent de leur croassement et dont on dirait des voix d’anges, tout en transformation du noir au blanc, de l’effrayant au mélodieux et connotant une authenticité, une moralité via les mots « vraie et bonne ».
Comme un habitué des néologismes, Rimbaud construit le mot « sapinaie » sur la même forme que hêtraie, par exemple. On comprend bien que le vent s’engouffre entre les branches des sapins, les soulèvent et donne ainsi vie à des personnages que l’on retrouve plus loin.
De tout évidence, le mouvement, l’énergie, la force président dans cette première strophe.
Le décor qui sert le poème va se dérouler par des détails dans la seconde strophe. Ils sont puisés dans la réalité des lieux cependant l’imaginaire mystérieux du locuteur nous invite à le suivre dans cette rêverie. « Révoltants », pour cet abondant retour vers le passé fait de campagnes guerrières, de châteaux, de parcs des châteaux, des fantômes des chevaliers errants (Godefroy de Bouillon et des Quatre Fils Aymon, par exemple). Peut-être un rappel des croisades, des guerres de religions, des conquêtes qui sont les passions mortes. Mais le souffle providentiel du vent ramène le marcheur dans la réalité et assaini le rêve.
La seconde strophe qui confirme une forme d’énergie, met en exergue le passé derrière lequel tout en le connaissant, il convient de ne pas se retourner.
Exhortés à regarder, à travers le tamis figuratif de la sapinaie et bien réel qui dissipe l’angoisse, nous, le piéton, le locuteur, voyons mieux la scène suivante qui elle aussi concourt à la salubrité. Les corbeaux, soldats des forêts avec l’aide de Dieu dont une première image apparaissait avec les anges, sont missionnés pour mettre en déroute le paysan, représentation du conservatisme, selon Rimbaud. Et il est vrai qu’il peut en avoir une opinion personnelle d’autant qu’il côtoie à Roche ce monde. Il qualifie le paysan de matois. Le dictionnaire, le Petit Robert, donne pour définition de matois : qui a de la ruse sous des dehors de bonhommie. Rusé, fin, finaud, madré. Quant à paysan, le même ouvrage dit : homme, femme vivant à la campagne et s’occupant des travaux des champs, agriculteur, cultivateur, fermier. Et dans le langage populaire et péjoratif, bouseux, cambroussard, croquant, cul-terreux, pécore, péquenaud, plouc. Dans l’esprit d’Arthur, le paysan personnifie la superstition, une humanité vile, le passé et se distingue des mots exposés plus haut, « vraie et bonne »

« Qui trinque d’un moignon vieux ». On sait qu’Arthur, à Roche, rencontre des paysans et qu’il lui arrive de trinquer d’un verre ou plus, avec eux, à diverses occasions.
On ne peut voir qu’une moquerie de plus de Rimbaud pour ironiser et signifier le côté rusé et madré, têtu sur les idées. Vieux renforce cette proposition alors que moignon est une main atrophiée et par extension un univers itou.
Le poème révèle toujours la pensée d’Arthur Rimbaud, un pamphlet au service de la modernité contre l’archaïsme.

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