Rethélois, Paul verlaine ?

Rethel n’a jamais guère apprécié Paul Verlaine et particulièrement les frasques qu’on a bien voulues lui attribuer. Et le « on » vaut pour ses habitants, plus souvent par méconnaissance que par mépris. Alors que l’on connaît désormais davantage la vie de Verlaine, il serait bienvenu de le réhabiliter et de lui donner plus d’identité. Il est vrai qu’il dispose, depuis 1972, d’un lycée qui porte son nom mais cela n’avait pas fait l’unanimité de tout comme le rapporte l’écrivain ardennais, Yanny Hureaux. « Il se trouva, tout de même encore, alors, un vieux monsieur du coin de Faissault pour écrire à la rédaction rethéloise du journal « L’Ardennais » que « c’est honteux de donner le nom d’un aussi sombre personnage au lycée de la ville où il a eu, comme professeur, des mœurs abominables ». Pas plus aujourd’hui que depuis 1950 ou 1965, Paul Verlaine ne recueille plus de suffrages favorables de la part des Rethélois enfin de ceux que j’ai pu fréquenter durant mon enfance et ma jeunesse. D’ailleurs au sein même de ma famille et d’amis, j’ai noté à la fois des témoignages en réalité vécus par ouï-dire : buveur, coureur de garçons…Rimbaud et Létinois ! Et pour certains de rajouter qu’il bat sa femme ! Enfin tout ce qu’il faut pour établir pour longtemps une réputation… une mauvaise réputation.

Loin de moi de prendre Paul Verlaine pour un saint mais c’était avec de pieuses et belles intentions qu’il arrive en octobre 1877 à l’Institution Notre-Dame de Rethel, d’ailleurs tenue par des jésuites. En effet, son ami Ernest Delahaye avait peu auparavant démissionné de cette école et lors d’une rencontre à Paris lui avait indiqué la vacance du poste. Aussi, à la recherche d’un emploi, promptement, il pose sa candidature argumentée de ses postes d’enseignant en Angleterre et de sa connaissance de l’Anglais. Aussi promptement, il est invité à se présenter. Et voilà qu’il débarque du train à la gare de Rethel. Rappelons toutefois que son passé ne l’avait pas précédé : vécu sulfureux avec Arthur, ménage détruit, en cours de procédure de divorce, enfant abandonné aux mains de la mère qui ne demandait pas mieux, prison. Mais, aussi conversion à la religion catholique à laquelle il se donnait désormais comme le noteraient les bons pères dont l’abbé Victor Guillin et l’archevêque, Monseigneur Langénieux qui le recevra en confession.

Le collège Notre-Dame près de l’église Saint-Nicolas constituait un édifice élégant avec des cours aérées et plantées d’arbres. Tout un lieu paisible qui ravissait Paul. Ainsi, il s’en ouvre à son ami Irénée Decroix, dans sa lettre du 19 octobre 1877 : « Je me trouve très confortablement ici sous tous les rapports. Je suis nourri (admirablement), blanchi, chauffé et éclairé dans l’établissement, de plus logé dans une chambre à part, contiguë à l’ancienne « thurne de cette vieille Ouatte ». » (Entendons Delahaye).

Et le 14 novembre 1877, il écrit à son ami, de toujours, Edmond Lepelletier : « Je suis ici professeur de littérature, histoire, géographie et anglais, – toutes choses amusantes et distrayantes. Régime excellent. Chambre à part. Nulle surveillance « pionnesque ». Rien enfin qui rappelle les « boîtes » universitaires, lycées, collèges municipaux ou simples « bahuts ». La plupart des professeurs (latin, grec, mathématiques) sont ecclésiastiques et je suis naturellement dans les meilleurs termes avec ces messieurs, gens cordiaux, simples et d’une bonne gaîté sans fiel et sans blagues. Et un mot, ceci est une sorte de « buen » pour moi, où j’ai la paix, le calme, et la liberté de mes façons de voir et d’agir – bienfait inestimable !… Appointements raisonnables ». (Ceux-ci se montent à huit cents francs par an pour trente heures de cours par semaine). « La politique expire à mon seuil, et je me livre en toute sagesse et toute pondération à la littérature non payante, – hélas ! (Et encore) – sinon en satisfactions intimes, j’ai nommé les vers, dont je t’enverrai de formidables tranches, pour peu que tu goûtes ce régal « délicat ». Il veut parler sans doute de ce qui sera son recueil Sagesse.

Verlaine vit au rythme de l’école, des prières communes, des lectures au réfectoire et des conversations avec ces collègues dans un univers feutré, encaustiqué et d’encens. Il s’entend bien avec les élèves et avec ses collègues qui apprécient chez ce laïc son prosélytisme.

Ce qu’il souhaite c’est trouver par tous ses courriers un écho favorable auprès de Mathilde.

A Pâques 1878, il assiste au mariage d’Irénée Decroix, dans un village proche d’Arras. Son air attristé aiguise le dessin de Delahaye qui le représente derrière le jeune couple avec cette flèche « Le malheureux ! »

Durant l’été 1878, Il visite l’Exposition universelle à Paris et y rencontre Charles de Sivry, son beau-frère. Alors que Verlaine qui avait écrit un livret d’opérette « La tentation de saint Antoine » selon le récit de Flaubert s’enquiert de l’avancement de la partition musicale dont est chargé Charles, ce dernier confirme qu’il n’a encore rien écrit. Qu’à cela ne tienne, le 14 septembre, il fournit une nouvelle version. En retour, il apprend que son fils Georges est souffrant. Sollicitant la famille Mauté pour le visiter, un rendez-vous lui est proposé auquel il se rend les bras chargés de jouets et de friandises, objet d’un dessin de Delahaye. Il sollicitera encore une autre rencontre avant son départ de Paris. Accordé. Il confie à sa belle-mère son désir d’habiter de nouveau rue Nicolet avec Mathilde.

De retour à Rethel, il écrit un sonnet qui paraîtra dans Sagesse XVIII

Et j’ai revu l’enfant unique : il m’a semblé

Que s’ouvrait dans mon cœur la dernière blessure,

Celle dont la douleur plus exquise m’assure

D’une mort désirable en un jour consolé.

Bien sûr l’enfant sert de prétexte à revoir Mathilde pour qui il brûle toujours d’amour. Il réclame à Charles de Sivry le manuscrit les Illuminations. Mathilde voit là l’évocation du passé et des suspicions, elle refuse et son demi-frère s’incline. Verlaine en est abattu et seul. Cette seconde année scolaire s’invite sous de mauvais auspices et le casernement religieux l’ennuie. Il va reprendre goût à l’alcool, d’abord au motif d’inviter à son collège Leleu, professeur de musique, à prendre l’apéritif, dans sa chambre puis peu à peu il va écumer les cafés rethélois : au père Martin (juste en face de l’institution), le café Goury, chez Ferry… le café Carlier dans la promenade des Isles. Il y boit mais il y écrit aussi. Libre à partir de quatorze heures trente et jusqu’à la fin de journée, il en profite pour écluser des verres de bitter, de vermouth, de bière et enfin d’absinthe. Un vieux fermier, son élève autrefois témoigne auprès d’Eva Thomé (écrivaine et résistante ardennaise, 1903 – 1980) : « Il buvait beaucoup, nous n’avions jamais pensé qu’il pouvait être un grand poète ».

Certes son ivresse n’est point trop visible encore mais son entourage rethélois commence à se poser des questions sur sa vie, son passé et ses secrets.

Enfermé dans son vœu de chasteté, ivre, il maudit un couple d’amoureux : « tas de salauds ».

Le soufre remonte d’autant qu’il s’entiche d’un de ces élèves Lucien Létinois, dix-huit ans dont les parents sont cultivateurs à Coulommes. Il place dans ce garçon toute l’affection qu’on lui refuse de donner à son fils Georges et c’est de façon paternelle qu’il entend élever, protéger dans le respect de la religion, le bellâtre.

Paul réfléchissait à partir mais un événement va précipiter les choses. Pour la Fête-Dieu, quelques élèves, trois ou quatre charrient des fleurs et des feuillages pour décorer des reposoirs. Traversant la ville avec leur convoi, Verlaine attablé à la terrasse d’un café les invite à se rafraîchir. Un verre, puis deux, puis un autre café et encore un autre, c’est dire que tout ce petit monde se retrouve à midi ivre. L’affaire est rapportée au directeur l’abbé Guillin qui lui-même s’en ouvre à l’archevêque.

Le 1er août 1879, il est mis à pied et soulagé de cette situation qui lui ouvre d’autres perspectives, à venir, avec Lucien.

Après un séjour anglais puis ardennais avec lui, Verlaine sera fermier à Juniville. C’est là qu’il corrigera les épreuves de Sagesse en 1880. Paraissent en 1882 dans Le Courrier des Ardennes, six articles signés Paul Verlaine qui évoquent Nos Ardennes ; y sont présentés Rethel et le Rethélois et Vouziers et le vouzinois, ne connaissait-il pas par cœur la région ? Cette chronique fut mise à jour par Jules Mouquet et publiée en 1948. Et Eva Thomé de commenter : « On y est frappé des allusions à la production viticole ardennaise-qui ne dépasse pas, en fait, une dizaine d’hectolitres par an ». En 1883, Lucien meurt de la typhoïde, à l’hôpital de la Pitié.

Voici le portrait de Rethel dans « Rethel et du Rethélois » écrit par Verlaine.

Rethel est une très vieille ville située sur l’Aisne qui y est superbe, plein d’îlots charmants, et encaissée entre des bords où la végétation s’en donne à verdure que veux-tu. Le canal des Ardennes qui coule parallèlement à la rivière, mais à une distance respectueuse, se contourne autant que peut le faire un canal et disparaît brusquement avec l’Aisne, ombragé de hauts peupliers, dans un horizon quasi sauvage de collines dénudées.

L’entrée même de la ville, en venant du chemin de fer, est loin aussi de manquer de pittoresque. A droite, ce sont des hauteurs frustes où s’étire le faubourg des Capucins, tandis qu’un peu plus en retour, sur la ville proprement dite, se déploient les débris encore majestueux du Château, ayant appartenu au cardinal Mazarin. Puis la « Tour », dont je parlerai. Ensuite, pour parler comme les enfants, nos maîtres en tout ! nos « modèles d’exemples » pour parler localement, des fabriques belles à force d’être bien bâties, bien situées, encore lieux disposées – oui, belles, car, selon Platon, qui a presque toujours eu raison, le Beau, c’est la splendeur du Vrai – achèvent cet ensemble irréprochable. A gauche, des jardins étonnants pour le Parisien, habitué aux choses de « rapport », maraîchers, propriétaires et compagnie, des cèdres qui l’« épatent » même après ceux du Jardin des Plantes. Et Rome ! Rome, la pépinière des environs, chaos de fleurs, de fruits, de feuilles et d’oiseaux chantant dans les branches !

Quittons ces vallons

Sur l’air d’Adolphe Adam, et grimpons vers la halle qui m’a toujours rappelé celle dont parle Victor Hugo dans son détestable et admirable Quatre-Vingt-Treize. Vive Alphand et les Halles-Centrales de Paris ! Mais vivent aussi les édiles et le temps de la charpente raisonnée et de la pierre utile pour tous, surtout en ce siècle de gains à la vapeur, de discussions entre adjudicataires et de « bâtisse » sans pudeur !

Un de ces jours, nous partirons de ce centre, la place de la Halle. Nous irons à l’église Saint-Nicolas, une merveille contestable, nous dégringolerons jusqu’à l’Hôtel de Ville et saluerons son drapeau de zinc tricolore, jusqu’au tribunal, chose faussement anglaise et vraiment laide, et reposerons ce premier pas dans les Ardennes par une flânerie à travers le Rethélois sec et poudreux en champenois qu’il est, mais amusant et beau qu’il est aussi, vu de près.

L’église Saint- Nicolas vers laquelle on parvient de la rue Thiers (alias ou plutôt olim avenue de la Gare) par un labyrinthe de rues curieuses, aux maisons dont le premier et unique étage surplombe le naïf rez-de-chaussée, est un monument gothique du style flamboyant, flanqué d’une tour grecque ( si l’on peut s’exprimer ainsi), qui, du moins, compense son anachronisme architectural et son absurdité intrinsèque par une énorme capacité qui permet à la plus belle sonnerie du département, et à l’une des plus belles de toute la région, d’appeler les fidèles aux offices, de pleurer sur les morts, d’accueillir les nouveau-nés et de chanter les gloires ou les deuils de la cité, largement, mélodieusement, grandiosement, sous la trop minime flèche où pivote un ange en métal – « l’Ange », comme les habitants appellent ce témoin giratoire et ce protecteur à tous les vents de la bonne petite ville.

Un portail délicieux, malheureusement mutilé dans les jours de tempête révolutionnaire, donne accès à l’intérieur de l’étrange église aux quatre nefs, toutes ogivales de la dernière heure, trouées de chapelles, de cryptes irrégulières et charmantes. Des colonnes et des colonnettes aux chapiteaux historiés et divers et divers supportent les quatre voûtes élégantes, où la lumière se joue à travers d’immenses vitraux latéraux, malheureusement encore incolores.

La nef principale et celle qui l’accompagne immédiatement à gauche possèdent d’admirables verrières d’autel, de beaux autels et de précieux pavages, – grâce au zèle infatigable et à la grande érudition archéologique de M. l’archiprêtre Pierret, qui a remeublé son église, orgues, statues, etc., de telle sorte que son nom est désormais inséparable de la complète restauration intérieure d’un édifice qui peut et doit, en dépit de son irrégularité, faute du mauvais goût successif des temps précédents, compter au nombre des gloires architectoniques de la contrée.

L’Institution Notre-Dame, encore inachevée, s’accole à Saint-Nicolas et n’est pas digne d’un tel voisinage. Vastes cours encadrées d’ailes de bâtiments de brique et de pierre, aux larges fenêtres, aux marquises légères, des arbres, de l’air, des rires, des jeux, et de sérieux travail donnent à l’âme et à l’œil du visiteur, parent ou curieux, la fête de la jeunesse studieuse, de l’enfance épanouie, et d’une architecture à la fois simple et savante.

Mais il est temps de songer « à faire la retraite » vers la campagne. Pour cela, nous redescendrons vers la Halle, qu’il ne serait dur de quitter sans adresser à ses forts piliers de bois, toute une forêt ! à la charpente amusamment compliquée de son toit onduleux, à toute cette antiquité respectable qui, peut-être, disparaîtra bientôt pour faire place à quelque machine moderne moins commode mais infiniment plus bête, un adieu bien sympathique, – et en route pour un prochain article, suburbain et rural.

Il faudrait pourtant, avant de quitter définitivement Rethel, son pavé détestable et son excellent boudin blanc, faire un tour dans les Iles, superbe promenade au bord de l’eau, rendre l’hommage qui leur est dû à la pittoresque situation de la sous-préfecture, à la relative élégance du vieux bâtiment actuellement affecté au service de l’école communale laïque, sans oublier de dire un mot de la petite église Saint-Rémi (faubourg des Minimes), ancienne chapelle conventuelle, pierre et brique, dont ses délicieuses boiseries, sa chaire, son buffet d’orgue et ses sobres verrières, font un objet de bon goût et d’art choisi.

On ne peut non plus s’éloigner de

Rethel-Mazarin,

Petite ville et grands coquins

(Un vieux dicton rimé à la vent-vole, qu’ose démentir, quant au dernier hémistiche, mon expérience des habitants, de braves gens et des fins matois), sans regarder la Tour, colline en pain de sucre qui fut militaire jadis et joua son rôle, au temps des Turenne et des Condé, se contentant aujourd’hui d’être une manière de labyrinthe et d’offrir un splendide point de vue à ceux qui en risquent la peu dangereuse, mais passablement fatigante ascension.

La gare ! – gentille construction de brique rose (car les entrepreneurs rethélois ont, depuis quelques années, remplacé l’antique torchis, la vénérable craie et la brique rouge d’antan par ce produite chocolat au lait).

Vite, trois tickets pour mon aimable lectrice, mon lecteur bénévole et leur cicerone très indigne. En voiture, messieurs, en voiture ! Pshu ! pshu !…

 

Pour tous les Rethélois qui voudront bien lire cet article. Comme l’a vu Paul Verlaine, ce Rethel n’a plus la même architecture après le passage de la guerre du XXe siècle.

Sources bibliographiques :

  • Paul Verlaine en Ardennes, études et notes de Pierre Petitfils, Eva Thomé, Paul Humblet et Yanny Hureaux, Les Classiques Ardennais
  • Sagesse, Amour, Bonheur, Paul Verlaine, NRF, Poésie/Gallimard
  • Verlaine, Henri Troyat, Flammarion
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