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La photographie du Coin de table à Aden avait valu, et vaut encore, une levée de boucliers de la part de rimbaldiens qui refusent de reconnaître Arthur Rimbaud dans un groupe de personnes posant sur la terrasse de l’Hôtel de l’Univers, en août 1880, du fait de la présence d’un autre personnage qui ne pouvait y être à ce moment-là. L’énigme suit son cours mais la photographie fut vendue.

On nous ressert le couvert !

Franck Ferrand nous invite dans le numéro 3475 de Paris Match à prendre des vessies pour des lanternes. L’historien d’Europe 1 engage sa plume au profit de son commanditaire Carlos Leresche détenteur d’un album de photographies ayant appartenu à Liane de Pougy, une courtisane montée à Paris à l’âge de 19 ans, soit en 1878. Grimoire duquel est exhibée la photographie d’un bourgeois qu’ils veulent faire passer pour le poète. Ce n’est ni le premier, ni le dernier avatar qui vaut à l’enfant de Charlestown d’être jeté en pâture à des fins vénales, sous cette prétendue découverte.

Dans un conte de Noël, pour servir son propos, Monsieur Ferrand manie plein de grosses ficelles : l’assertion fausse, le poncif, le mensonge, les erreurs, la calomnie, les liens non établis et summum de la chose, il convoque l’expertise à travers une étude anthropométrique douteuse, la maison européenne de la photographie qui valide la nature du papier photographique, c’est tout ce qu’elle peut faire, et même Verlaine.

Il laisse entendre à mots couverts que Rimbaud serait tombé dans les filets de la libertine en veillant bien d’utiliser la figure de style amenée par la question. Et voilà pourquoi, il se retrouve dans l’album des conquêtes. Son côté sulfureux, qui n’engage que son auteur, fait pendant au côté plus que sulfureux de Liane de Pougy, lui bien réel et qui aurait succombé au charme mélancolique d’Arthur. Et il mélange avec délectation l’homosexualité d’Arthur et les liaisons saphiques de la cocotte.

Tout prête à confusion ; en effet, comment interpréter disparaître « de la scène parisienne en 1878», si ce n’est pour faire coïncider l’arrivée de Liane et le passage hypothétique de Rimbaud à Pâques de cette même année. Arthur Rimbaud n’écrit plus de poèmes ou de proses depuis 1874. En 1878, il poursuivait ses voyages en Europe. Pourquoi présenter son travail et ses travaux à Aden puis en Éthiopie comme une errance et alimenter la légende d’un contrebandier d’armes alors qu’il fut commerçant avec des contrats de travail puis à son compte. Pour vendre des armes, des courriers témoignent de ses échanges avec le ministère des affaires étrangères.

Au fait que Jacques Guérin avait acquis un brouillon de La Saison en Enfer de Rimbaud et disposait à l’époque de l’album, le lien est établi entre le cliché et Rimbaud. C’est aller un peu vite en besogne ! Et pour enfoncer le clou, Monsieur Leresche se tient en expert puisqu’il a reconnu un portrait de Mozart signé de Greuze alors qu’il l’avait acheté trois francs six sous dans une vente. Ainsi, se valide l’idée qu’il en connaît un rayon et rend son expertise sur la photographie dont le regard reste le gage de la présence de Rimbaud.

Eh bien non, la forme du visage n’est pas identique, plus ovale chez Arthur, ni la courbure du menton plus carrée chez le bourgeois, ni le front puisque l’implantation des cheveux n’est pas la même, ni les arcades sourcilières qui n’ont pas la même orientation, ni les ailes du nez moins ouvertes chez Rimbaud. Et encore moins la bouche qui chez Rimbaud présentait comme la naissance d’un bec de lièvre, marque de fabrique familiale, que l’on ne retrouve pas. Quant à la moustache, ici fournie, c’est un duvet naissant que découvre Ernest Delahaye en visite à Roche en juin 1879.

Et enfin une des assertions : « Les avis sont unanimes : les chances pour que l’homme photographié par Grillon ne soit pas celui qu’avait immortalisé Carjat sont infimes ». Fermé le ban ! Beaucoup de négations pour une affirmation, encore une figure de style qui manque d’assurance, volontairement.

La photographie est située vers 1879 ou 1880, hors Rimbaud est à Chypre en 1879 puis convalescent à Roche, il repart en 1880 pour l’Orient et l’Afrique.

Ainsi donc, cet épisode serait passé au travers des mailles resserrées des biographes qui se mirent au travail peu de temps après le décès d’Arthur Rimbaud comme Bourguignon et Houin puis Petitfils, et enfin miss Starkie, Steinmetz, Jeancolas, Lefrère pour citer les plus célèbres.

C’est aussi oublier le caractère homosexuel de Rimbaud qui en rend compte dans Mauvais sang : « Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites .»

Si soufre il y a, il se trouve dans cette nouvelle polémique naissante. Au vu de l’artillerie dégainée d’un seul coup, on peut encourager Franck Ferrand à lire la poésie de Rimbaud, sa biographie et tout historien qu’il est,  s’attaquer à une formation de maréchalerie car les ânes n’ont rien à dire. Alors de grâce ne nous prenez pas pour des bourrins !

>>Article Paris Match du 24 au 30 décembre 2015, à lire

matchn°3475 du 24-30 -12-2015matchp2matchp3matchp4matchp5matchp6Article dans l’Ardennais

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5 commentaires

  1. Liane de Pougy est née est 1869. Si elle « monte à Paris » à l’âge de 19 ans, cela nous situe en 1888. Arthur Rimbaud est alors en Afrique et commerce. Si à 22 ans, elle a le tout Paris à ses pieds, nous sommes en 1891 et alors Arthur Rimbaud vit sa dernière année. Une année de souffrance : Harar, Aden, Marseille, Roche, Marseille où il y meurt le 10 novembre 1891.

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