Arthur le Communeux

Depuis Charleville, le 15 mai 1871, Arthur Rimbaud écrit une lettre destinée à Paul Demeny qu’il est convenu d’appeler, aujourd’hui, la seconde lettre du voyant dans laquelle il précise son esthétisme en matière de poésie et son programme pour y aboutir. Il s’agit de six feuillets repliés de telle façon que le dernier recto porte l’adresse et clôt le tout. Dans le corps de cette missive, trois poèmes se découvrent alternant la prose de sa correspondance et les poésies, ainsi Chant de guerre Parisien, Mes Petites amoureuses et Accroupissements.

Tout comme, il l’a fait deux jours avant auprès de Georges Izambard, il a besoin de signifier sa position au sujet de l’événement politique majeur en cours, à savoir, La Commune de Paris.
Aussi débute-t-il par « J’ai résolu de vous donner une heure de littérature ; je commence tout de suite par un psaume d’actualité : », pour achever sa lettre par « Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite car dans huit jours, je serai à Paris, peut-être. Au revoir. »

Le manuscrit

Le manuscrit

Dès les premiers mots le ton est donné, on visionne la goguenardise de Rimbaud avec l’emploi du mot « psaume », telle une mise en bouche. Le Chant de guerre Parisien sert le jeu de la dérision qu’affectionne particulièrement Rimbaud. Il reconstruit à sa façon l’histoire comme il a déjà fait pour L’Éclatante Victoire de Sarrebrück ou encore Le Rêve de Bismarck dans un pamphlet en faveur de La Commune, en ridiculisant et amoindrissant l’action des antagonistes du camp opposé.
La critique a vu une parodie du Chant de guerre circassien de François Coppée pour ce chant pieux de Rimbaud qui emprunte la même forme : huit strophes de quatre vers, des vers de huit pieds à rimes croisées. Le manuscrit laisse apparaître dans la marge un satisfecit pour lui-même à travers son annotation verticale : « Quelles rimes!ô ! quelles rimes ! »

Le poème qui raconte partiellement la guerre civile fut probablement écrit en mai 1871, à la lueur d’informations journalistiques ; Rimbaud ne s’est pas rendu à Paris lors de cet événement comme le laisse entendre la fin de son courrier. La semaine sanglante du 21 au 28 mai ne lui en laissa pas l’opportunité.

Chant de guerre Parisien dispose de nombreuses allusions imbriquées dans un contexte temporel, topographique, militaire et politique avec des personnages. Aussi, il semble utile de rappeler la séquence historique à laquelle il fait allusion et qui joue en faveur des Communards ce qui est plus aisé pour la démonstration que veut en faire Rimbaud.

L’insurrection parisienne et le second siège de Paris au printemps de 1871

On se reportera également à deux articles, ici : Arthur et les queues de cerises et Le temps des cerises de Rimbaud.

Siège de Paris en 1870

Siège de Paris en 1870

Après la défaite de Sedan et la déchéance de Napoléon III, la IIIe République est proclamée le 4 septembre 1870. Les Parisiens sont assiégés par les Prussiens.
Jules Favre (1809-1880), le ministre des affaires étrangères a négocié avec le chancelier Bismarck la capitulation le 28 janvier 1870 sous couvert de pleurs hypocrites, objet de nombreuses caricatures dans la presse. L’Alsace et une partie de la Lorraine sont cédées et le territoire français restera occupé par l’Allemagne jusqu’au versement des 5 milliards de francs réclamés. Pour s’en garantir, Bismarck demande des élections qui donnent une assemblée majoritaire aux monarchistes et aux bourgeois provinciaux (les Ruraux) qui siégeront dès le 10 mars à Versailles ; Adolphe Thiers (1797-1877) devient Président de la République et Ernest Picard ( 1821-1877), ministre de l’intérieur. Mais en plus, Bismarck exige le désarmement des Parisiens.
Le 18 mars, dans la nuit, la Garde nationale veut s’emparer des canons de la butte Montmartre, le peuple s’y oppose et fraternise avec les soldats et les gardes nationaux. Les Parisiens se sentent pris au piège et refusent de se faire déposséder de la République naissante. Le 26 mars voit l’élection du Conseil de la Commune qui se mettra à l’œuvre pour légiférer.
Le second siège de Paris commence, Thiers veut reprendre Paris aux insurgés, les troupes versaillaises occupent le Mont-Valérien.

Siège de La Commune en 1871

Siège de La Commune en 1871

Le 3 avril, les Versaillais s’emparent de Courbevoie et de Puteaux, le lendemain Émile Duval, Jules Bergerat et Émile Eudes mènent la contre offensive, à la tête de 40000 hommes, sur Rueil, Meudon et le plateau de Châtillon mais ils sont sous le feu des canons disposés sur le Mont-Valérien. Flourens résiste à Rueil et fuit sous l’avalanche d’obus versaillais, réfugié dans une maison au pont de Chatou, il est reconnu, décapité par le capitaine de gendarmerie Desmarets. Eudes à la tête des Fédérés se heurte à une résistance inattendue à Meudon, le replis se réalise sur le fort d’Issy, installant des canons pour résister à l’armée Versaillaise. Duval résiste sur le plateau de Châtillon mais y meurt. Les combats sont concentrés sur Courbevoie, Neuilly et Asnières.
Le 7 avril, les Versaillais bombardent Neuilly, les Fédérés sont repoussés jusqu’à l’ancien parc de Neuilly (serait-ce le Parc St James ou de bagatelle alors bois de Boulogne?)
Le 9 avril, le Général Dombrowski, polonais de 40 ans, stoppe la troupe versaillaise à Asnières et redonne de l’espoir aux parisiens.
Favre quémande à Bismarck 40000 prisonniers qui accepte et porte la troupe versaillaise à 100000 hommes. Spectacle affligeant d’un gouvernement suppliant l’occupant pour détruire son propre peuple.
Durant 3 semaines, le bombardement de Neuilly se poursuit ainsi que le Château de Bécon qui sera pris le 18 avril par les Versaillais. Ainsi, Asnières et Courbevoie sont sous leur contrôle. Paris est pris en tenaille par les Prussiens au Nord et à l’Est et les Versaillais à l’ouest et au sud.
Début mai, le fort d’Issy qui résistait est pris par les Versaillais.
Le 5 mai, la redoute de Moulin-Saquet cède et les Versaillais prennent position aux abords de Paris.
Le 8 mai, par voie d’affiches Thiers réclame la capitulation des Parisiens.
Le 11 mai verra la démolition de la maison de Thiers décidé par décret.
Le 15 mai, le fort de Vanves est occupé par les Versaillais. Paris se prépare au combat de rues. Les bombardements continuent sur toute la partie Ouest de la ville.
Le 16 mai, démolition de la colonne Vendôme
Le 20 mai, Thiers met en œuvre les batteries de brèche et 300 canons de siège. Une avalanche d’obus tombe sur les remparts de Paris et sur Paris.
Le 21 mai, les Versaillais entrent par la porte de Saint-Cloud sur les indications de Ducatel.
La semaine sanglante commence avec des exactions et des assassinats, des exécutions sommaires qui verra la prise entière de Paris d’Ouest en Est (dernier combat au Cimetière du Père La Chaise et prise de la dernière barricade rue Ramponneau le 28 mai)
Le fort de Vincennes capitule le 29 mai, fin de la Commune : répression, exécutions, déportations.
Résultat 4000 fédérés morts au combat, 10000 victimes de la semaine sanglante. Les prisonniers sont internés au camp de Satory puis sur les pontons. L’amnistie aura lieu en 1880.

*épisode du poème

Jusqu’au 15 mai et a priori avant, Arthur Rimbaud pouvait bien croire que La Commune était en passe de résister et de gagner. Enfin, il a voulu le faire croire ainsi, cette situation lui plaisait davantage que celle qui lui retourne le cœur Après le déluge dont il trouve aussi un angle porté sur la dérision.

Chant de guerre Parisien
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Le Printemps est évident, car
Du cœur de Propriétés vertes,
Le vol de Thiers et de Picard
Tient des splendeurs grands ouvertes !
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Ô Mai!quels délirants cul-nus !
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Écoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !
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Ils ont schako, sabre et tam-tam
Non la vieille boîte à bougies
Et des yoles qui n’ont jam, jam…
Fendent le lac aux eaux rougies !
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Plus que jamais nous bambochons
Quand arrivent sur nos tanières
Crouler les jaunes cabochons
Dans des aubes particulières !
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Thiers et Picard sont des Éros,
Des enleveurs d’héliotropes,
Au pétrole ils font des Corots :
Voici hannetonner leurs tropes…
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Ils sont familiers du grand Truc !…
Et couché dans les glaïeuls, Favre
Fait son cillement aqueduc,
Et ses reniflements à poivre !
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La Grand ville a le pavé chaud,
Malgré vos douches de pétrole,
Et décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle…
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Et les Ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements,
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements !

A.Rimbaud

Le titre est significatif de son ironie à travers le mot « psaume » qu’il jette à Paul Demeny d’autant que celui-ci est plutôt du côté de l’Ordre. Un psaume est un chant puisqu’il signifie air joué (psalmos en grec) qui peut être laudatif, intime, combatif ou encore repentant. On distingue bien que Rimbaud a choisi le combat. Il agite la guerre car il s’agit d’une guerre civile qui voit s’affronter le monde d’ouvriers, d’artisans, de petits patrons vivant dans Paris et qui aspire à un monde meilleur entrevu dans cette nouvelle République et le monde des propriétaires (les Ruraux).

« Le Printemps est évident » : c’est dire qu’il va de soi que l’on s’achemine vers quelque chose de nouveau, un renouveau, comme le printemps.
« Du cœur », là où se prennent les décisions
« Les propriétés vertes…» : à regarder une carte, le sud ouest parisien avec Meudon, Sèvres, offre des étendues de forêt appartenant à de riches propriétaires, tout comme le Parc de Versailles. La critique n’a pas failli en rapprochant « vol » qui s’entend comme le parcours des obus et le vol tel que Proudhon l’a proposé : « La propriété c’est le vol »
« Tient ses splendeurs grandes ouvertes » peut se corréler avec « culs-nus » et là c’est assez rigolo.

« Ô Mai ! », Rimbaud rend compte de son côté effronté que l’on peut lire aussi, Non mais ! Vous allez voir ce que vous allez voir.
« Les culs-nus » sont des petites décorations baroques, angelots ou amours en stuc. Picard et Thiers sont alors assimilés à un vol de putti joufflus et fessus qui rend l’image satirique et tempère la portée.
« Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières » sont les premiers lieux de combats et de résistances des fédérés.
« Semer les choses printanières » : semer est en rapport avec les ruraux, propriétaires terriens dont c’est le rôle. Les choses ici valent les trucs ou le truc, en l’occurrence, il s’agit des obus.

« Ils ont schako, sabre et tam-tam » : on a l’impression qu’ils, les soldats versaillais, sont plutôt à la parade, en représentation dans une volonté d’amenuiser, d’affaiblir, d’atténuer, ce qui se passe comme s’il s’agissait de quelque chose de délicieux et sans conséquences. Le tam-tam joue se rôle métaphorique concernant le bruit d’explosions des obus.

Concernant « La vieille boîte à bougie », les exégètes ont trouvé différentes explications dont on peut faire l’inventaire suivant, il s’agirait :
d’une pièce d’armement nécessaire pour charger un fusil d’un modèle désuet selon Louis Forestier ou Jean-Luc Steinmetz
d’un trombone à piston d’après Jules Mouquet
d’un élément de cuisine militaire, un récipient fixé sous le caisson des cuisines roulantes selon JP. Felmini
d’une boîte à mitrailles d’après Gérald Schaeffer
d’une lanterne à mitraille selon C.A. Hackett
et Steve Murphy propose une lanterne utilisée sous terre par les sapeurs, l’éteignoir d’une bougie, la lanterne de Rochefort, journal subversif de Rochefort, idée admise par Yves Reboul.
Laissons au lecteur de se faire une idée par lui-même tant l’une ou l’autre explication ne semble convaincante et acceptons que ce bon mot d’Arthur nous échappe.

« Des yoles qui n’ont jam, jam… » et «  le lac aux eaux rougies » : on peut penser comme certains critiques qu’il s’agit du lac du Bois de Boulogne. D’autres affirment qu’il ne peut être question de lui.
Ceux qui le considère comme le lieu rappelle la présence de combats, ainsi le sang aurait coulé rendant les eaux rouges. Le rappel de l’épisode du 7 avril tenterait de justifier cette hypothèse.
Une yole est une embarcation légère propulsée à l’aviron. Jam, jam ferait référence à la chansonnette, « il était un petit navire (bis)/ qui n’avait ja-ja-jamais navigué (bis) ». Clairville (Louis-François Nicolaïe) en est l’auteur qui par ailleurs a écrit en 1871 « La Commune » qui invite au massacre des Communards. Pourquoi le Communeux Rimbaud aurait-il mis à l’honneur un ennemi de La Commune ? Si tant est qu’il l’eut connu. En tout cas, Rimbaud aime bien ce type de musique et par dérision en a joué. Steve Murphy rappelle que le blason de Paris représente un bateau et dispose de la devise « Fluctuat nec mergitur », il est battu par les flots mais ne sombre pas. Et alors, les Versaillais oppose de frêles esquifs à un grand navire qu’il ne sont pas prêts de détruire et l’ironie prend alors tout son sens.

« Plus que jamais nous bambochons » : ce qui semble amusant, c’est la reprise de « jamais » en écho aux vers précédents de la chansonnette et qui pourrait ainsi valider son usage .
Le « nous » indique que le Communeux Rimbaud s’implique ici tout comme au vers 27.
Faire la bamboche, c’est faire la fête. Les bambocheurs sont des fainéants, des ivrognes, des débauchés et avec causticité, Arthur signifie alors l’idée reçue du Communard par le Versaillais.
«  Sur nos tanières » : Arthur a préféré tanières à fourmilières à la fin, variante en marge dans le manuscrit. Gérald Schaeffer attire l’attention sur « tanières » qui connote l’abri de bêtes sauvages, représentation des Communeux dans le discours versaillais. Et Steve Murphy s’en empare aussi proposant que « la variante fourmilières maintient l’anthropomorphisme de tanières, tout en rendant plus évident le refus de la calomnie versaillaise visant la « fainéantise » prolétarienne car la fourmi symbolise notoirement celui qui travaille et donc notamment le travailleur. »
« jaunes cabochons » : les cabochons sont des pierres précieuses taillées. Il s’agit ici toujours des obus qui éclatent et illuminent le ciel. La couleur jaune résonne avec les héliotropes européens tels que les tournesols qui se tournent vers le soleil (jaune). Ainsi, les « aubes particulières » sont les faux soleils versaillais.

« Thiers et Picard sont des Éros » : calembour de premier ordre pour héros et/ou zéros. La tête versaillaise, des zéros, trahit la République au profit des prussiens et des « ruraux », des orléanistes.
« Des enleveurs d’héliotropes » : Steve Murphy rappelle que Rimbaud aurait pu voir une caricature datée du 7 mars qui représente Thiers en amour ailé avec son carquois de flèches et d’un regard concupiscent, se tient cul-nu derrière Marianne et commence à la déshabiller. Le comte de Paris s’affaire autour d’une rose que Marianne tient en main. Tu n’auras pas ma rose dit Marianne (rose de la virginité, celle de la IIIe République).
Éros traditionnellement enlève Psyché. Thiers et Picard enlèvent des fleurs à coup de bombes, des héliotropes, fleurs tournées vers le soleil de la liberté.
« Au pétrole il font des Corots » : les obus provoquent des incendies qui rendent des coloris dignes de paysages peints par Corot. Corot fait partie du comité artistique dont Courbet anime la fédération des artistes.
« Voici hannetonner leurs tropes » : trope est un ancien mot de français, on le trouve déjà chez Ronsard, il est mis pour troupe. Pour André Guyaux, les troupes versaillaises divaguent comme les hannetons. Les hannetons bourdonnent, Arthur évoque le bruit des tropes et des obus qui menacent Paris. Hannetonner en langage populaire signifie être fou ainsi Le Hanneton dont Vermersch est le directeur en 1868 porte le titre le Hanneton : journal de toqués.

« du grand Truc » : selon Louis Forestier, Thiers, Picard et Favre ne sont pas trois grâces mais trois putains familières du grand bordel politique, du Grand Truc, analogie au Grand Seize, le plus grand des salons du café Anglais qui voyait passer nombre de soupeuses vénales.
Ce peut être la collusion du monde des affaires et du monde politique. Les familiers du grand Truc connaissent l’art de tromper les autres.
« Couché dans les glaïeuls » : tout comme dans Le Dormeur du Val, glaïeuls est mis là pour glaives. D’ailleurs, une caricature représente Favre, retroussant ses manches, armé d’un sabre et la légende dit : « Je ne pleure plus comme à Ferrières, messieurs les insurgés. Vous pouvez arriver je vais vous couper la tête. »
« Favre fait son cillement aqueduc  et ses reniflements à poivre»: il pleure comme il a fait lors de son entrevue à Ferrières avec Bismarck et dont la presse y a lu toute son hypocrisie. Poivré a une tournure licencieuse.

«  La Grand ville a le pavé chaud/Malgré vos douches de pétrole/Et décidément, il nous faut/Vous secouer dans votre rôle… : Paris, la capitale a la tête chaude, les esprits sont échauffés. Bien qu’il y ait des bombardements. Le « nous » marque son adhésion à La Commune. Peut-être faut-il rappeler le rôle des hommes politiques qui doivent travailler pour la nation, pour le bien commun.

« Et les Ruraux qui se prélassent/dans de longs accroupissements/Entendront des rameaux qui cassent/Parmi les rouges froissements ! : Arthur veut encore croire à la victoire à cette date et imagine que les gros propriétaires à leur tour seront bombardés.

Rimbaud met en perspective la trahison de Thiers capitulard et vendeur de la France. Pour le plus grand profit de bourgeois terriens, il entretient une lutte des classes pour maintenir le pouvoir de sa caste et réprimer des revendications légitimes.

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