Arthur et les Peaux-Rouges

manuscrit Le Bateau ivre

 

Comme je descendais des Fleuves impassibles
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

 

Ainsi débute ce long poème d’Arthur Rimbaud, Le Bateau ivre, écrit en cent vers comme viatique et prévu pour être présenté dans les cercles artistiques parisiens lors d’une soirée des Vilains Bonshommes, fin septembre 1871. Le manuscrit n’est connu que de la plume de Verlaine qui a dû le retranscrire probablement sous la dictée de Rimbaud.
Le remarquable du génie de Rimbaud se trouve dans cette première strophe dans laquelle il en appelle aux Peaux-Rouges pour délivrer le bateau et le rendre libre. Ainsi, immédiatement, le lecteur est plongé dans l’exotisme, dans son univers de rêves où l’évasion va prendre toute sa dimension pour, enfin, trouver l’enfant lâchant son esquif dans une flaque d’eau immobile. Que d’images ! Quel montage cinématographique !

Mais où a-t-il déniché les Peaux-Rouges, qui sont-ils ? Et ces « Fleuves impassibles », que signifie cette métaphore ? Curieux que l’on cloue à un poteau de couleurs alors qu’on s’attend à y voir des mains liées ?

Le dictionnaire Petit Robert donne de l’adjectif impassible la définition de ce qui n’est pas susceptible de souffrance, qui n’éprouve aucune émotion, aucun sentiment, aucun trouble ou encore calme, flegmatique, froid, imperturbable, indifférent.

Pour Jean-Luc Steinmetz dans «  Fleuves impassibles », il faut comprendre que l’on appelait les Parnassiens « les Impassibles » tant leurs poésies étaient impersonnelles. Aussi Rimbaud y ferait référence. S’il est juste qu’ « impassibles » est défini, il reste que « Fleuves » ne l’est pas.

Dans son Rimbaud créateur, Jean-Pierre Giusto associe des mots et note par exemple une fréquence abondante du mot eau que l’on retrouve dans Ophélie, Les Premières Communions et plus tard dans Mémoire… Ainsi, « Madame », femme nuit est l’eau sombre, stagnante, source angoissante de rejet et de mépris et dont la figure est sa mère. S’y oppose l’eau claire, en mouvement, pleine de vigueur, figurée par la marche conquérante du Rimbaud bohémien, jeune homme orgueilleux. Ainsi les « Fleuves impassibles » symbolisent cette eau froide, sombre qui donne une idée de stagnation, de mort. Arthur Rimbaud donne « une image du poète s’efforçant de s’arracher à la fascination de l’eau sombre, effort qui n’aboutit pas », rappelle Jean-Pierre Giusto et d’ajouter : « La violence est nécessaire pour s’arracher à la fascination des Fleuves impassibles ». On comprend alors qu’Arthur a puisé dans ses lectures d’enfance et mis en scène l’assaut des Peaux-Rouges pour signifier cette violence.

Les Natchez

Les Natchez

Jean-Luc Steinmetz inventorie des sources plausibles comme Les Trappeurs de l’Arkansas de 1858, Les Chercheurs de piste, les Chasseurs d’abeilles de 1863, 1864 écrit par Gustave Aimard ou encore Le Dernier des Mohicans de Fenimore Cooper, roman historique publié en janvier 1826 qu’Arthur aurait pu lire. Reste que Chateaubriand dans son ouvrage de 1826  Les Natchez, tribu indienne, on peut lire « un poteau de diverses couleurs ».

Alors que l’on verrait davantage les indiens s’attaquer aux trains dans les plaines du Far West, Rimbaud nous propose sa version où les Peaux-Rouges, autant dire des sauvages, sont transposés dans un contexte européen et s’en prennent à ceux qui tirent le long du chemin de halage les bateaux, le bateau. Il ne les fait pas scalper mais s’autorise à une crucifixion des haleurs mis à nu, sur les totems indiens, ce qui assez surprenant. Cette valeur christique constitue une résonance de la souffrance du mot impassible. Rimbaud a eu recours aux Peaux-Rouges, stéréotype des Indiens dont le XIXe siècle verra l’anéantissement par l’homme blanc, le conquistador et dont les journaux de l’époque on pu rendre compte. D’ailleurs s’appuyant sur une déclaration de Bismarck à un correspondant d’un journal des États-Unis, Marc Ascione (Rimbaud Varietur) prête au Chancelier la phrase suivante : « Les Parisiens sont des Peaux-Rouges », après le lynchage et l’assassinat par la foule d’un mouchard Vincensini qui, le 26 février1871, fut attrapé à côté de la colonne de la Bastille et noyé dans le canal St Martin, constituant ainsi les références « aux poteaux de couleurs » et « des Fleuves impassibles ». Tout s’éclaire et Le Bateau ivre devient l’écho des espoirs de Rimbaud mis dans La Commune puis ses malheurs et le poème traduit une allégorie de l’insurrection. Et d’ailleurs la présence « des pontons » et « un papillon de mai » renforce cette option qui est défendue par Steve Murphy.
Cependant dans des articles de presse retrouvés, Bismarck n’aurait pas fait usage du mot « Parisiens » mais il aurait dit : « Les Français sont des Peaux-Rouges » ce qui n’a pas tout à fait la même signification et peut-être pas le même contexte.

A lire : l’article « Revue de presse » du  Journal du Nord, puis « Les convulsions de Paris » page 7 et « L’Impartial ».

journal du nord

Les Convulsions de Paris

l’impartial

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