Le temps des cerises de Rimbaud

Au printemps 1871, la Commune constitue l’événement politique capital. Après le début de l’insurrection parisienne, la tenue d’élections, la proclamation de la Commune de Paris et l’installation à l’Hôtel de ville, tout cela entre le 18 et 28 mars, cette nouvelle donne autogérée légifère pour offrir un nouveau cadre social au prolétariat. Thiers et son gouvernement de « Ruraux », repliés à Versailles n’ont pas l’intention de la laisser s’asseoir. Paris est bombardé intensivement par les Versaillais, bien que Thiers nie le fait. En réponse, l’hôtel particulier de ce dernier est détruit courant avril. Le 21 avril Thiers ordonne le blocus ferroviaire. La répression va s’abattre sur les communards à partir de l’ultimatum lancé aux parisiens par Thiers le 8 mai. Huit jours après, la colonne Vendôme, symbole constituant un affront à la Fraternité, est détruite. Picard et Favre après avoir vendu la France au « grand Turc », Bismarck, voient la ratification du traité de Francfort, le 18 mai. C’est autant de troupes fraîches, des prisonniers libérés, qui sont offertes à Thiers. Cette troupe, appuyée par les allemands, commandée par Mac Mahon, le perdant de Sedan, entre dans Paris le 21 mai jusqu’à la mise en bière de la Commune le 28 mai 1871, le « grand Truc ».

Arthur Rimbaud avait quitté Paris le 10 mars et on connaît une lettre de lui à Paul Demeny, datée du 17 avril (voir l’article Arthur et les queues de cerises). Pour sûr qu’il ne remit pas les pieds à Paris avant septembre 1871 cependant il n’en poursuivit pas moins des échanges épistolaires plus ou moins réguliers avec Paul Demeny et Georges Izambard malgré leur incorporation dans la garde nationale à Abbeville qui prend fin avec la capitulation devant les Prussiens, le 28 février 1871. Démobilisé, Georges Izambard retrouvera un poste de professeur en classe de seconde dans un lycée de Douai, dans les premiers jours de mai.

Rimbaud durant ce même printemps outre ses promenades dans la campagne ardennaise, ses rendez-vous au café de l’Univers, sa fréquentation de la bibliothèque, a dû lire beaucoup la presse enfin celle qui arrivait, la nationale et la régionale car les journaux communards étaient censurés. Fervent partisan de la Commune, il écrivit une poésie qu’il souhaitait nouvelle. Ainsi, il s’en ouvre d’abord à son ancien professeur, le 13 mai 1871 par un courrier qui devait faire suite à une missive d’Izambard, compte-tenu d’informations à sa disposition.

Cher Monsieur !

Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m’avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. – Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je leur livre : on me paie en bocks et en filles. Stat mater dolorossa, dum pendet filius.- Je me dois à la Société, c’est juste, – et j’ai raison. – Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd’hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regarder le râtelier universitaire – pardon!- le prouve. Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j’espère, – bien d’autres espèrent la même chose, – je verrai dans votre principe la poésie objective,- je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez!- Je serai travailleur : c’est l’idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève.

manuscrit Le coeur supplicié

manuscrit Le coeur supplicié

Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprenez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : Je pense. On devrait dire : On me pense. Pardon du jeu de mots.
Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait !
Vous n’êtes pas enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez?Est-ce de la poésie ? C’est de la fantaisie, toujours.- Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni trop de la pensée :

Le cœur supplicié

Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé !
A la vesprée ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé :
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’on dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques :
J’aurai des sursauts stomachiques
Si mon cœur triste est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?

Ça ne veut pas rien dire.- Répondez-moi : chez M. Deverrière, pour A.R.
Bonjour de cœur
ARTH.RIMBAUD.

La date est connue par le cachet de la poste et Izambard a dû débourser 30 centimes pour disposer de ce courrier, Arthur n’ayant eu aucun rond de bronze pour affranchir sa lettre.
La missive sarcastique est ponctuée dès le début par une note ironique. Le « Cher Monsieur ! ponctué d’un point d’exclamation donne le ton d’autant qu’à ce moment de l’histoire Monsieur est dépassé depuis le 18 mars et il le fait savoir.
« Vous revoilà professeur » sous-tend la connaissance de nouvelles informations fournies par Izambard. Sur cette situation, Rimbaud monte tout un réquisitoire accablant dont le but est de réaliser un parallèle entre lui et son ancien professeur : – Chacun se maintenant dans des camps opposés tant sur le plan politique que sur le plan poétique.
En effet, Izambard a toujours montré à Rimbaud son attachement à la République, à l’ordre, aux principes, d’ailleurs ne roule-t-il pas dans la bonne ornière en se devant à la Société ? Alors que Rimbaud use de principes, lui aussi, par ironie, par inversion des valeurs, cyniquement, il se fait entretenir, il s’encrapule et se veut militant de la Commune (« quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris »). Avec dépréciation, il jette à la figure d’Izambard qu’il fait partie des corps enseignants, une représentation de l’état mais pour des raisons purement alimentaires. Pendant ce temps, Arthur, en pitre, amuse ses camarades et en retire des bocks et des filles (entendons bien fillettes qui sont de petites bouteilles). Il parodie l’évangile de Jean en se comparant au Christ durant sa passion, à ses malheurs et égratigne au passage sa mère qui doit ronger son frein : « Stabat mater dolorosa juxta crucem lacrimosa dum pendebat Filius » (Debout la mère des douleurs. Près de la croix était en pleurs quand son fils pendait au bois).
Rimbaud renverse les valeurs de la morale bourgeoise dont Izambard tient lieu de porte-drapeau et sa transgression à travers la bêtise, le sale et le mauvais assure son plan existentiel et poétique.

Un pas supplémentaire est franchit avec la critique de la poésie subjective dont Izambard est le tenant. La terminologie dont use Arthur « j’ai raison/vous aussi, vous avez raison… pour aujourd’hui » démontre cette recherche de l’affaiblissement argumenté des principes d’Izambard qui se pense utile à la Société mais demain ! Demain on s’apercevra qu’il « n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. » D’autant que cette poésie subjective est fadasse. Arthur détricote la poésie romantique axée sur la mise en exergue du moi. Ainsi, Izambard crée une poésie subjective sans intérêt en regagnant le râtelier universitaire. A l’inverse, Arthur se lance dans la création d’une poésie nouvelle en rompant avec la conformité ambiante et les conventions. Il s’agit d’une poésie objective qui évoque les choses comme elles sont, la nature comme elle est et évite le lyrisme par la réalité mais use de l’épique.

Le contexte de la Commune lui fournit le prétexte de cette poésie de l’avenir. Il y voit la victoire à venir qu’on lit dans « où tant de travailleurs meurent pourtant encore ». Le « encore » tient lieu d’espoir dans la victoire de la Commune.
Il décline alors son esthétisme poétique et les moyens d’y parvenir par le dérèglement de tous les sens. Et précise sa destinée de poète dans le « je me suis reconnu poète » tout comme « le bois se trouve violon». Pour Rimbaud, c’est le dédoublement du moi, « Je est un autre » qui assure l’inspiration, la création.

Izambard n’est plus son professeur bien au contraire et Arthur l’invite à en tenir compte. Izambard ne le fera d’ailleurs pas dans sa réponse plus que réactive. A des fins d’illustration, Arthur lui donne à lire Le cœur supplicié et le convie à bien entendre par « Ça ne veut pas rien dire », formule, comme d’autres, toujours aussi lapidaire, chez Rimbaud. Mais a contrario signifie que ça veut dire quelque chose. Il reste qu’il souhaite connaître l’avis de Georges Izambard et de tenir le lien avec lui. Encore combien de temps ?

Pour une lecture analysée du poème Le cœur supplicié, nous renvoyons au site d’Alain Bardel, Arthur Rimbaud, le poète qui dans son anthologie commentée offre un large panorama de critiques et de commentaires d’exégètes de ce poème.

Le cœur supplicié composé sous forme de triolet, 3 huitains sur deux rimes dispose de variantes ; on connaît celle envoyée à Paul Demeny dans une lettre du 10 juin 1871 qu’Arthur titre Le cœur du pitre et la version recopiée par Verlaine, titrée Le cœur volé avec pour date mai 1871.
Le triolet selon Banville c’est « un petit poème bon pour la satire et l’épigramme et qui mord vif, faisant une blessure nette et précise ». Cela est bien dans l’usage fait par Rimbaud qui lui a donné l’idée de fantaisie ; à savoir, une œuvre où l’imagination se donne libre cours sans souci de règles formelles et qui n’a aucun modèle dans la réalité.
Pourtant avec ce poème, sommes-nous dans une réalité ou bien dans l’imaginaire comme veut le dire Rimbaud ou plus exactement le cacher à travers la métaphore ?

Ainsi, un autre plan ne saute pas aux yeux et pourtant il constitue une préoccupation grandissante chez Rimbaud. Il s’agit de la sexualité et de l’homosexualité dont il prend conscience dans ce moment de ses seize ans. Et le lien semble réalisé dans la lettre à Izambard et le poème qui l’accompagne.
Dans ce moment du printemps 1871, Arthur aborde le thème du dégoût comme antithèse de l’amour.
Arthur déçu, s’interroge et réfléchit. La lettre qu’il envoie le 15 mai à Paul Demeny renforce cette idée.

Comme le remarque Steve Murphy dans Rimbaud et la Commune plusieurs des poèmes antérieurs nous donnent à lire « le cœur » qui est habituellement dénommé le siège des sentiments amoureux comme présenté pour le sexe masculin. Il en va ainsi par exemple dans Un cœur sous une soutane ou encore Ma bohème.
Le vocabulaire de Le cœur supplicié relève de plusieurs lectures dont une d’ordre sexuel. Comment ne pas voir un coït anal dans le premier vers ? Bien sûr Rimbaud par mesure de sécurité l’a caché sous une métaphore. Les éjaculations sont imagées par « des jets de soupe », « ils font des fresques » comme l’on parle de carte de France à propos de la masturbation ou encore « flots abracadabrantesques ». L’illustration « ithyphalliques et pioupiesques » parle d’elle-même comme d’un sexe jeune en érection et dise l’obscénité. Et « tari leurs chiques » est en correspondance avec « tirer un coup ».

En cette fin du XIXe siècle, l’homosexualité reste tabou, punie par la loi. Arthur Rimbaud a recours pour en parler à une stratégie du déguisement pour pouvoir la présenter sans heurter. Un grand nombre de poèmes ou de proses véhiculeront au-delà de Le cœur supplicié sa réflexion sur la sexualité, sa présentation de l’homosexualité, ses interdits ; citons Bonne pensée du matin, Délires I, Conte, Parade, Antique, H etc..

Hors, Izambard apparaît comme l’ordre établi et le représentant de l’hétérosexualité bien pensante face à Rimbaud l’homosexuel, homosexualité qui n’est pas la norme et dont on dit qu’elle est sale. Les mots signifiants de la lettre pour le traduire sont nombreux : cyniquement entretenir, de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je m’encrapule, le dérèglement de tous les sens. Et face à cela, il exprime sa souffrance de la non reconnaissance de l’homosexualité et de sa perception dans la Société de cette époque : les souffrances sont énormes, aux inconscients qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait, Je est un autre.

Bien des critiques, aujourd’hui, reconnaissent et partagent sur le thème de la sexualité et nous renvoyons à l’article (Pour une poétique queer de Rimbaud) de Max Kramer qui lui réclame une lecture plus appuyée de l’aspect allosexuel, queer (étrange, peu commun, bizarre) de la poésie de Rimbaud.
En effet, le poète précise son idéalisme politique, son esthétisme poétique mais aussi les moyens qu’il entend utiliser pour y parvenir. Conscient de son évolution sexuelle, Arthur va travailler à défendre cette situation pour dénoncer l’affligeante normalité de la Société et de tous ceux qui se rendent coupables de tels rejets.

Bien sûr que cela ne veut pas rien dire !

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