Arthur et les queues de cerises

Le titre de ce billet peut paraître irrévérencieux mais convient parfaitement en ce qui concerne son objet, à savoir Arthur Rimbaud et l’événement de la Commune de Paris. Mais c’est aussi pour faire un clin d’œil au chansonnier montmartrois Jean-Baptiste Clément, communard, membre de la garde nationale, militant du parti socialiste révolutionnaire et élu au Conseil de la Commune par le 18e arrondissement. Clément combattant de l’une des dernières barricades, rue de la Fontaine-au-Roi, avec Théophile Ferré, délégué de la sûreté nationale, exécuté à Satory en novembre 1871 et Eugène Varlin qui décédera ce 28 mai 1871 quand la barricade cédera vers midi. Clément, l’auteur du Temps des cerises, chanson dédiée à Louise, une ambulancière de cette même barricade, à la fin de cette semaine sanglante. « C’est de ce temps là que je garde au cœur/ une plaie ouverte »
Jacques Prévert nous donna une version dans Paroles avec Le Temps des noyaux : « Le temps des cerises ne reviendra plus/et le temps des noyaux non plus ».

Le biographe de Rimbaud, Jean-Jacques Lefrère pose une question qui paraît essentielle « Est-il si important que le poète ait été à Paris sous la Commune ? ». En quelque sorte, c’est de celle-ci dont nous allons débattre dans cet article ! En effet, il est assez récurrent que les biographes, les exégètes, les critiques dissertent sur la présence de Rimbaud à Paris durant la Commune, distillant, sous cape, ainsi un engagement supposé dans l’événement. Il y a les opposés à cette thèse et ceux qui la défendent. Chacun de toute façon relatant quoiqu’il en soit l’unique témoignage à notre disposition, à savoir celui de l’ami de Rimbaud, Ernest Delahaye. Nous livrerons les billevesées à ce sujet. Mais au delà des racontars, il reste de cette époque des lettres de Rimbaud qui en parlent davantage. Par ailleurs, il reste que nous devons toujours avoir à l’esprit ce qu’en dit son professeur de rhétorique Georges Izambard : « Nous avions ainsi de longues conversations qui ne roulaient guère que sur les poètes et sur la poésie, lui ne s’intéressant qu’à cela. » Et en effet, de ses poèmes sont là pour dire et signifier sa conscience politique.
Simplement, la Commune n’est pas un événement comme les autres ; il s’agit d’un fait historique considérable, fulgurant qui constitue une référence universelle. Pour Karl Marx, il s’agit de la première insurrection prolétarienne autonome.

Aussi, il convient de restituer le contexte de l’insurrection pour dater précisément la potentielle présence d’Arthur à Paris.

La Commune de Paris de 1871

Napoléon III défait à Sedan, déchu le 4 septembre, la IIIe République est proclamée. La population est invitée à résister à l’ennemi. Paris affamé est assiégé et bombardé par les Allemands. Le 7 janvier 1871, une affiche rouge couvre les murs de Paris et dénonce l’inertie du gouvernement. Le 22 janvier une manifestation souhaite empêcher le gouvernement de décider de la capitulation de Paris. Cette tentative de proclamer une Commune est réprimée par Gustave Chaudey qui sera exécuté plus tard par les communards. Le 26 janvier Jules Favre signe avec Bismarck un armistice et le cessez le feu le soir même. La classe au pouvoir signe la capitulation, avec pour but d’enrayer la menace socialiste parisienne, avec l’aide des Allemands, alors incontournables. Le 8 février, les élections donnent une grande proportion de monarchistes et des élus républicains pour Paris. C’est une assemblée qualifiée de « ruraux », conservateurs dans l’âme. Le gouvernement dirigé par Thiers souhaite conclure un traité de paix avec l’Allemagne, il est signé le 26 février à Versailles et prévoit les conditions du désarmement de Paris. A titre d’occupation symbolique, Thiers autorise le défilé des troupes allemands sur les Champs-Élysées, le 1er mars.
Le 10 mars, l’Assemblée siégeant désormais à Versailles supprime le moratoire concernant les effets de commerce, les loyers et les dettes, la solde quotidienne des soldats de la garde nationale. Les ouvriers, commerçants, artisans et pauvres sont menacés dans leurs moyens de subsistance en les privant de ressources. Il est décidé de récupérer les 227 canons entreposés à Belleville et Montmartre. Les parisiens disposent de 500000 fusils. Auguste Blanqui, républicain révolutionnaire est arrêté et transféré à Morlaix pour y être emprisonné. Le 17 mars, de nuit, la troupe est envoyée pour récupérer les canons.
Le 18 mars, le peuple parisien s’oppose à la troupe qui fraternise tel « le 88e », la crosse en l’air. C’est le début de l’insurrection, deux généraux, Lecomte et Thomas sont fusillés. Les barricades sont installées dans Paris.

Les parisiens aspirent à une nouvelle époque politique et sociale et refusent de se laisser désarmer.
Les élections du 26 mars désignent 92 membres du Conseil de la Commune provenant de divers métiers et de tendances politiques républicaines et socialistes.
Le 28 mars, la Commune est proclamée et le Conseil s’installe à l’Hôtel de ville. Dès le 29 mars, le Conseil de la Commune est à l’œuvre où l’activité législatrice est fort conséquente. De nombreux journaux sont créés comme le Cri du peuple de Jules Vallès, le Mot d’ordre d’Henri Rochefort, le Père Duchêne d’ Eugène Vermersch ou encore la Sociale de Madame André Léo. Peu de lois seront conservées à l’issue de la Commune.

Dès le début avril, les troupes versaillaises entourent la capitale. Par convention avec Thiers les allemands occupent le chemin de fer du Nord, ils massent 80 canons et 5000 soldats à Vincennes et son fort, bloquant la sortie Est de Paris. La presse communarde ne peut plus être diffusée en province. Bismarck libère 60000 prisonniers de guerre qui s’additionnent aux 12000 soldats de Thiers. Les troupes versaillaises peuvent contourner Paris par le Nord et l’Est, laissé libre d’accès par les Allemands. Les Versaillais seront 130000 vers le 20 mai.
La commune dispose de 194000 hommes (et femmes) dont la garde nationale, peu expérimentés, peu enclins aux ordres et peu mobiles.
Sous les ordres de Gustave Flourens une contre offensive est menée par les communards mais c’est un échec à Rueil et à Châtillon. Flourens est assassiné par un officier de gendarmerie. La Commune décide par décret de trois otages fusillés pour un communard exécuté. Le 21 avril, Thiers met en place le blocus ferroviaire de la capitale. Durant 3 semaines les combats sont éparses mais les bombardements intensifs.

Le 8 mai, le gouvernement de Thiers adresse un ultimatum aux parisiens les sommant de se rendre.
Le 18 mai, c’est la ratification du traité de Francfort : 5milliards de franc-or et annexion de l’Alsace et de la Moselle et qui prévoit la capitulation de Paris.
Le 20 mai, les Versaillais entrent dans Paris. Alors commence du 21 jusqu’au 28 mai « la semaine sanglante » les barricades vont tomber les unes après les autres. Durant cette période, des bâtiments de Paris sont l’objet d’incendies (Palais des Tuileries, Palais de justice, de la légion d’honneur, Hôtel de ville). Ils sont dus tant aux communards qu’aux bombardements versaillais et allemands.

La répression sera féroce. Le mur des fédérés au Père Lachaise en est une illustration : 147 fédérés furent fusillés dans une fosse au pied du mur, dit mur des Fédérés.

Ainsi prend fin la Commune, premier pouvoir révolutionnaire prolétarien d’environ 72 jours.

Les victimes de la guerre civile et de la répression s’élèvent entre 20 et 30000 morts. Il y aura :
la prononciation de 100 exécutions de communards
410 peines de travaux forcés
4600 emprisonnements
322 bannissements
4586 déportations au bagne, en Nouvelle Calédonie et 3000 en Algérie
56 placements en maison de correction pour les « Gavroches »

Les premiers mois de 1871 et la Commune étant datés, il convient d’en venir à Arthur Rimbaud, sa vie et son travail poétique lors de cette même période.

La 3e fugue d’Arthur

C’est par la lettre adressée à Paul Demeny, le 17 avril1871, depuis Charleville que nous entrons dans la vie d’Arthur à Paris ; Demeny, poète douaisien, fut présenté par Georges Izambard à Rimbaud lors de ses premières fugues, en 1870.

« Votre lettre est arrivée hier 16. Je vous remercie.- Quant à ce que je vous demandais, étais-je sot ! Ne sachant rien de ce qu’il faut savoir, résolu à ne faire rien de ce qu’il faut faire, je suis condamné, dès toujours, pour jamais. Vive aujourd’hui, vive demain !
Depuis le 12, je dépouille la correspondance au Progrès des Ardennes : aujourd’hui, il est vrai, le journal est suspendu. Mais j’ai apaisé la bouche d’ombre pour un temps.
Oui, vous êtes heureux, vous. Je vous dis cela,- et qu’il est des misérables qui, femme ou idée, ne trouveront pas la sœur de charité.
Pour le reste, pour aujourd’hui, je vous conseillerais bien de vous pénétrer de ces versets d’Ecclésiaste, cap.II, 12, aussi sapiens que romantiques : « Celui-là aurait sept replis de folie en l’âme, qui, ayant pendu ses habits au soleil, geindrait à l’heure de la pluie », mais foin de sapience et 1830 : causons Paris.
J’ai vu quelques nouveautés chez Lemerre : deux poèmes de Lecomte de Lisle, Le Sacre de Paris, Le Soir d’une bataille.- De F. Coppée, Lettre d’un mobile breton. – Mendès : Colère d’un franc-tireur. – A. Theuriet : L’invasion. A. Lacaussade : Vae victoribus. – Des poèmes de Félix Franck, d’Émile Bergerat. – Un Siège de Paris, fort volume, de Claretie.
J’ai vu là-bas le Fer rouge, Nouveaux châtiments, – de Glatigny ; dédié à Vacquerie ; – en vente chez Lacroix, Paris et Bruxelles, probablement.

Eugène Vermersch

Eugène Vermersch

A la librairie Artistique, – je cherchais l’adresse de Vermesch, – on m’a demandé de vos nouvelles. Je vous savais alors à Abbeville.
Que chaque libraire ait son siège, son Journal du siège,- le Siège de Sarcey en est à sa 14e éd., – que j’aie vu des ruissellements fastidieux de photographies et de dessins relatifs au Siège, – vous ne douterez jamais. On s’arrêterait aux gravures de A. Marie, Les Vengeurs, Les Faucheurs de la mort, surtout aux dessins comiques de Draner et de Faustin. – Pour les théâtres, abomination de la désolation. – Les choses du jour étaient Le Mot d’ordre et les fantaisies, admirables, de Vallès et Vermersch au Cri du Peuple.
Telle était la littérature, – du 25 février au 10 mars.-
Du reste, je ne vous apprends peut-être rien de nouveau.
En ce cas, tendons le front aux lances des averses, l’âme à la sapience antique,
Et que la littérature belge nous emporte sous son aisselle.
Au revoir, »
A.Rimbaud

Ainsi, Rimbaud a séjourné du 25 février au 10 mars 1871, soit moins de 15 jours, à Paris. Il aurait vendu sa montre en argent pour payer son voyage en train à partir de « Charlestown ». Ainsi, écrit-il à son professeur Georges Izambard le 2 novembre 1870 :  » Je devais repartir aujourd’hui même ; je le pouvais : j’étais vêtu de neuf, j’aurais vendu ma montre, et vive la liberté !…- et je voudrais repartir encore bien des fois –  »
Arthur reçoit cette lettre le 16 avril, alors qu’il travaillait au Progrès des Ardennes, en effet son fondateur Émile Jacoby, Républicain, l’avait engagé depuis le 12 avril pour dépouiller la correspondance du journal. Ce journal sera suspendu le 17 avril par le préfet des Ardennes pour son soutien et sa sympathie aux événements en cours de la Commune de Paris. Arthur s’était vu publié un article caustique dont le titre était Le rêve de Bismarck, en novembre 1870 (voir l’article Les Rimbaud, père et fils, dans la guerre de 1870). Afin d’éviter un retour au collège, après avoir goûté à la liberté libre, pour apaiser pour la bouche d’ombre, à savoir Vitalie, sa mère, il avait accepté ce poste qui aurait pu lui ouvrir la voie au journalisme.
Toujours est-il que ce courrier fait suite à une précédente lettre d’Arthur dont on ignore le contenu et Paul Demeny n’a pas répondu à ses questions. Le lascar caustique lui lance une pique bien sentie. Quel sujet évoquaient-elles ? Probablement du comment se faire éditer, quelle démarche fallait-il entreprendre et combien cela pouvait-il coûter ! Enfin toutes choses qu’on n’apprend pas en classe de rhétorique.

Alors que l’on est le 17 avril, après son séjour parisien, il n’évoque pas La Commune, le début de l’insurrection du 18 mars, ni ses prémices. Pas plus qu’il ne commente le défilé des Prussiens le 1er mars sur l’avenue des Champs-Élysées.

Cependant, il témoigne de sa sympathie pour le mariage de Paul Demeny, le 23 mars 1871 avec « sa sœur de charité », Maria Pénin, devenue Madame Maria Demeny. Le poème, Les Sœurs de charité, daté de juin 1871 semble ainsi avoir été écrit déjà avant la date de ce courrier. Il y dit sa déception devant la femme.

« Pour le reste, pour aujourd’hui », il conseille la lecture dans la Bible de l’Ecclésiaste chapitre 2, verset 12 qui dit ceci : « Alors j’ai tourné mes regards vers la sagesse, et vers la sottise et la folie.- Car que fera l’homme qui succédera au roi ? Ce qu’on a déjà fait. » Et dans lequel il trouve sagesse et romantisme. Il est intéressant de noter toujours et encore la lecture du Livre saint alors que Delahaye raconte à l’envi que son camarade écrivait sur les bancs de Charleville « merde à Dieu » à cette époque !
Mais il est vrai que son commentaire n’a rien à voir avec le verset ! De l’ironie, encore de l’ironie !
Cependant, il est remarquable qu’il parle de 1830 et ainsi de l’insurrection de Juillet de 1830 (Les Trois Glorieuses) qui allait porter Louis-Philippe au pouvoir, un nouveau roi, succédant au roi Charles X. Ne serait-ce une allusion aux événements en cours et sur lesquels toutefois Rimbaud réfléchit avec sagesse et non fougue ?

Mais là, il en vient à sa préoccupation essentielle, ce qui l’intéresse avant tout, la littérature. De toute évidence, il s’est rendu à la librairie d’Alphonse Lemerre, le premier éditeur des Parnassiens dont la boutique se situe dans le IIe arrondissement à proximité des Grands Boulevards.
Arthur recense une liste d’ouvrages dont l’évocation est de l’ordre patriotique. Henri-Dominique Saffrey dans « Analyse d’une lettre d’Arthur Rimbaud » fait observer que dans cette énumération, par inadvertance, en sautant une ligne Rimbaud attribue à Theuriet l’Invasion qui est de Frédéric Damé. Il apparaît qu’il ne s’est pas fait connaître, pas plus qu’il n’a entamé de discussion avec l’éditeur ou des poètes présents. Et pas plus cette littérature ne plus inspire de sympathie !

André Gill

André Gill

Il rend visite à la librairie Artistique, 18 rue Bonaparte, qui avait publié le premier recueil de poésies Les Glaneuses de Paul Demeny qui deviendra le codirecteur des lieux. Et Arthur s’est fait connaître, il a donné des nouvelles de Paul Demeny à son interlocuteur puisqu’il le savait mobilisé à Abbeville, dans la même compagnie que Georges Izambard. Il a cherché auprès de ce dernier l’adresse du journaliste Eugène Vermersch (futur fondateur du Père Duchêne, le 6 mars) qui habitait près de cette librairie. Souhaitait-il trouver auprès de lui des recommandations, et poursuivre son projet de journalisme, l’a-t-il rencontré à cette époque ? Edmond Lepelletier raconte qu’Arthur a pénétré sans y être invité et c’est endormi chez le caricaturiste André Gill, a-t-il eu son adresse (89, rue d’Enfer) par Vermersch qui connaissait bien Gill ? Gill comme engagé s’était retrouvé au camp du Ban-Saint-Martin lors du siège de Metz.

D’ailleurs, il fait la part belle dans sa lettre aux dessinateurs qui travaillent dans la presse satirique et nomme Adrien Marie, collaborateur de l’Éclipse, Draner, pseudonyme du dessinateur Jules Renard, Faustin Betbeder qui signait Faustin. On connaît la délectation de Rimbaud pour ce type de dessins.

Il a dû passer devant des salles de théâtre probablement fermées pour cause de siège bien qu’il fut achevé à cette date.
Mais ce qui retient son attention, ce sont les journaux comme le Mot d’ordre, fondé par Henri Rochefort, le 3 février et le Cri du peuple, journal politique (du 22 février au 23 mai) dont Jules Vallès fut le rédacteur. Il retient d’ailleurs les fantaisies de Vermersch qui y tenait une chronique « Feuillets rouges » selon un ton satirique, tout comme Vallès signait les éditoriaux politiques d’un ton révolutionnaire.

Paul Demeny, de nationalité belge, était naturalisé français.
Il achève son courrier par une reprise de Paul Verlaine « Luisant à contre sens des lances de l’averse » dans Effets de nuit des Poèmes saturniens. Et ne peut s’empêcher d’un bon mot, une pointe d’humour, comme « nous emporte sous son aisselle », pour aile.

Chez André Gill, qui le trouve couché, la conversation s’étend sur son envie d’être poète à Paris. En ces temps troublés, Gill l’en dissuade, lui remet de l’argent pour reprendre le chemin des Ardennes.
Ce qu’il ne fera pas immédiatement puisque Ernest Delahaye raconte qu’il dormit dans des bateaux à charbon, se nourrit de détritus, d’un hareng. Nouvel échec lors de ce séjour, il se décide à rejoindre Charleville à pied, à travers les lignes allemandes. Selon les informations, il franchit ces soixante lieues soit 270 kilomètres en 6 jours, ce qui signifierait que son arrivée se trouve être vers le 15 mars. Pour ajouter du crédit à ce périple, Delahaye rajoute la traversée de la forêt de Villers-Cotterêts de nuit. Des uhlans, tel un ouragan, chevaux lancés au galop, chargeaient dans la nuit noire par amusement, Arthur n’eut que le temps de se jeter dans une cabane de cantonniers pour ne pas être piétiné.

Arthur, le franc-tireur

De retour à Charleville, Arthur et Ernest reprennent leurs promenades dans la campagne ardennaise.
C’est l’occasion pour Delahaye de recueillir quelques confidences, ils parlent de poésie, de politique d’autant que l’insurrection du 18 mars était arrivée avec les journaux deux jours après puis la proclamation de La Commune. Ainsi Arthur lui dit son adhésion au mouvement insurrectionnel et dans ses souvenirs personnels y notent « Ça y est », « L’ordre est vaincu », « Pour lui c’était désormais… la vie céleste ». Sentant venir la reprise des cours au collège et voulant s’y soustraire, ils dénichent une carrière désaffectée sur la route du Theux à Romery ; Arthur invite son ami par : « Je serai très bien là, apporte-moi chaque jour un morceau de pain, il ne m’en faut pas davantage. De cette façon, je serai libre. » Le Courrier des Ardennes annonce la réouverture du collège pour le 15 avril. Afin d’apaiser les ultimatums de sa mère, Arthur avait trouvé une place au Progrès des Ardennes depuis le 12 avril. La sympathie communarde du journal lui valu sa fermeture définitive, le17 avril. C’est ici que l’on peut noter un engagement politique d’Arthur. On comprend bien que la mother ne s’en est pas laissé conter et a dû revenir à la charge.
Et c’est ainsi qu’il s’en serait retourné à Paris comme nous le conte Ernest Delahaye dans Rimbaud, l’artiste et l’être moral : « Dans le courant avril, en six journées de marche, il parvient pour la troisième fois à Paris, de présente au premier groupe de fédérés. Cet enfant aux yeux de myosotis et de pervenche – qui leur dit : « J’ai fait à pied soixante lieues pour venir à vous… » et qui s’exprime si simplement, si bien – touche les bons communards ; ils font à l’instant même une collecte… dont le produit sert à les régaler ; puis le voici enrôlé… dans les « Francs-tireurs de la Révolution », logé à la caserne de Babylone où régnait le plus beau désordre parmi les soldats de toutes armes : garde nationaux, francs-tireurs, lignards, zouaves ou marins ayant fraternisé, le 18 mars, avec les insurgés. Il me parlait plus tard d’un soldat du 88e de marche, « très intelligent », dont il évoquait le souvenir avec une tristesse attendrie, pensant qu’il avait dû être fusillé, lors de la victoire des Versaillais, avec tous les hommes de ce régiment qui furent pris et reconnus. Mais notre « franc-tireur » ne reçoit ni armes ni uniforme, les troupes casernées à Babylone ne comptent guère dans l’armée communaliste. Il passe leur temps à des promenades et des causeries avec son ami du 88e, qui est comme lui un lettré, un rêveur croyant à l’émancipation du monde par « l’insurrection sainte ». Vers la fin mai,Rimbaud peut s’échapper de Paris. Sa jeunesse, ses vêtements civils détournent le soupçons de la gendarmerie, et il revient à pied par Villers-Cotterêts, Soissons, Reims, Rethel, rapportant une fantaisie assez singulière, sans doute crayonnée à la caserne et qui paraît s’inspirer de Banville, dont il fut longtemps si fanatique : Le Chant de guerre parisien. »
Ernest Delahaye est le seul dépositaire de ce témoignage, tout un chacun le reprend ou non à son compte. Même Verlaine qui vécut avec Rimbaud est obligé de lui demander de lui raconter cette anecdote qui n’a rien de brillant à coup sûr.

Il reste à confronter cette histoire avec d’autres faits datés pour en vérifier la véracité.

Arthur serait parti pour Paris courant avril et de retour fin mai si l’on en croit Ernest qui lui est en Normandie depuis avril jusqu’à fin mai. Il n’a jamais vu son ami partir et revenir !

Le17 avril, il était encore à Charleville pour cause d’embauche et d’écriture d’une lettre à Demeny.
Au plus tôt, il a pu partir à pied le 19 avril et arriver à Paris le 24 avril. Il lui a fallu passer à travers les lignes allemandes qui bloquent d’ailleurs l’est parisien et contrôlent les lignes de chemin de fer du nord et de la même façon qu’il y a un blocus ferroviaire décidé depuis le 21 avril. Dès le 8 mai, Thiers lance un ultimatum aux Parisiens, les Versaillais encerclent Paris, le bombarde, le 21 mai, ils entrent dans Paris et du 22 au 28 mai, ce sera « la semaine sanglante ».
Dans une autre version, Ernest Delahaye écrit  à Georges Izambard : « Il est resté 15 jours ou trois semaines… »

A savoir aussi qu’ Ernest reçoit une lettre d’Arthur en avril mai 1871 alors qu’il est dans l’Eure, lui comptant ses déboires amoureux avec Psukê, la fille à laquelle il avait donné rendez-vous au square de la gare (voir l’article Les Petites amoureuses d’Arthur).

Toujours est-il que le 13 mai et le 15 mai Arthur écrivait depuis Charleville respectivement à Georges Izambard puis à Paul Demeny ce que l’on appelle aujourd’hui les lettres du voyant et qui donnent un manifeste de sa pensée littéraire. Par ailleurs, le 14 mai, c’était la communion de sa sœur Isabelle (Les premières communions, le poème est daté de juillet 1871).

Compte tenu de la matière et de la longueur des lettres du voyant, il aurait du être à Charleville au plus tard le 12 mai.

Si le séjour est de 15 jours, il serait resté du 24 avril au 7 mai pour de nouveau retraverser les lignes allemandes, voire versaillaises et revenir à pied en six jours, soit arriver le 12 mai à Charleville.

L’hypothèse de fin mai et celle des trois semaines est impossible. Mais celle de 15 jours est-elle réaliste?
Le contenu des deux lettres du voyant nous apporte la réponse.

Les lettres du Voyant

Il écrit à Georges Izambard le 13 mai : «…Je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je leur livre : on me paie en bocks et en filles. » C’est dire qu’il est bien à Charleville et qu’il rencontre souvent des anciens camarades au café Dutherme. Mais il dit aussi qu’il invente. C’est une des composantes du caractère de Rimbaud, inventer des histoires, mystifier.
Puis il reprend : « Je serai travailleur : c’est l’idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! » Il explique que l’idée, la pensée, son travail poétique le retient alors qu’il aurait envie de se joindre aux communards qui sont tués à ce moment par des bombardements ou des échauffourées tout autour de Paris. Il confirme qu’il ne s’est pas mêlé à l’agitation révolutionnaire.
Il joint dans son courrier le poème Le Cœur supplicié dont certains expliquent un viol subit par Rimbaud alors qu’il serait à la caserne de Babylone. De quoi donner une réalité à ce qui n’en a pas !
D’autant que Rimbaud, toujours lapidaire et énigmatique lance « Ça ne veut pas rien dire ». Il y a de quoi s’engouffrer dedans pour trouver la solution ! Paterne Berrichon y saute à pieds joints.

Le15 mai, c’est à Demeny qu’il confie à la fin de sa lettre : « Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite, car dans huit jours je serai à Paris, peut-être. »
Soit le 23 mai, en pleine semaine sanglante, ce n’est guère le moment de partir ! Les journaux communards n’arrivent plus à Charleville mais les autres oui, donc il est informé avec un peu de retard certes mais à cette date Thiers a lancé son ultimatum exigeant la capitulation des parisiens avant la répression. Donc il sait à quoi s’en tenir, c’est pourquoi il ajoute ce « peut-être ».
La lettre dispose d’un fort et dru contenu dans lequel il expose l’esthétique de sa poésie et du moyen qu’il entend utiliser pour y parvenir. Il joint différents poèmes sensés la représenter : Chant de guerre Parisien, Mes petites amoureuses, Accroupissements.

La Commune l’a profondément marqué, on la retrouve aussi dans Les mains de Jeanne-Marie, Les Corbeaux, l’Orgie parisienne, Le Bateau ivre, Voyelles, Après le déluge…et ce ne sont pas des queues de cerise !

Pour répondre à la question posée en-tête, ce n’est guère important qu’Arthur Rimbaud soit à Paris durant l’insurrection parisienne. Cela n’empêche nullement sa sympathie pour l’événement, qu’il soit partisan et qu’il a pu y voir l’éclair d’un instant un monde nouveau s’ouvrir car tel était ce mouvement jugé comme autonome et exemplaire dans l’histoire.

« Tant pis pour le bois qui se trouve violon », nul n’est besoin de faire la révolution pour être révolutionnaire.

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