La déconvenue

chavaldéconvenueChaval, dans ce dessin, nous invite à rire d’une scène qui peut bien arriver à chacun de nous. Il nous aide à réfléchir à ce que l’on peut appeler une déconvenue alors que l’on y avait mis tout son espérance et son ardeur.
Nous sommes dans un bal masqué. A l’aide d’une économie de moyens, le dessinateur présente deux personnages qui se font face. La nature masquée des personnages induit leur présence dans un bal masqué. Elle, la taille fine et ajustée, porte une robe pigeonnante, qui laisse voir ses atours rebondissants, un loup noir avec une voilette et un petit chapeau de marin. Elle est tout sourire, les yeux grands ouverts, devant un homme vêtu en Pierrot. Lui, les yeux fermés, dans son costume lunaire porte un chapeau pointu, en toute dérision, un grand et large nez en farce attrape sous une moustache dont on pense qu’elle va avec. Un seul trait renvoie à une bouche fermée et dubitative, tout comme le personnage dans son attitude avec les mains dans le dos. Il sait ce qu’il l’attend !

Par jeu, elle découvre le nez factice et oh, surprise, met à jour l’appendice grenu de la même taille, l’homme est en réalité moustachu. Décontenancée, la jeune fille marque sa répulsion par une moue. Déconfit, lui aussi accepte sa défaite due à sa péninsule, son cap, son pic, son roc, dirait Cyrano de Bergerac.

Ne dit-on pas avoir du nez ou encore l’avoir dans le nez !

Yvan Le Louarn, dit Chaval, avait choisi ce pseudonyme en pensant au facteur Cheval dont il appréciait la construction de son Palais Idéal.
A une lettre près cela aurait pu le faire, toutefois il ne corrigea pas l’erreur, bien lui en pris.
Chaval est né à Bordeaux, un 10 février 1915. Une enfance bordelaise et un oncle peintre qu’il admirait le conduiront vers une formation à l’école des beaux arts de Bordeaux durant quatre ans. Enfant, il reçoit une caméra et un projecteur de son père et de son oncle. On comprend bien son attirance pour le cinéma et le court-métrage par la suite (Les oiseaux sont des cons, prix Emile Cohl 1965, Argos Films). De représentant pour la Société Métadier en produits pharmaceutiques, durant trois ans, il monte à Paris, en 1946. Il débute comme illustrateur et fait de la gravure. En 1950, il reçoit le prix Carrizey. Ses dessins dans Paris Match (début n°134 du 13 octobre 1951), le Figaro, le Nouvel Observateur, le Rire, ses collaborations à l’étranger dans le Punch, Liliput, le propulse comme l’un des meilleurs dessinateurs de sa génération. Dessins d’humour pour la presse, illustrations de livres et autres, écriture de texte et films constituent sa création.

Yvan Le Louarn, misanthrope, dit son ennui de façon perpétuelle. Plus que tuer le temps, il aimait surtout perdre son temps. Il méprisait tout ce qui ressemble à un homme d’état ou à un militaire ; il parlait plus volontiers de la condition humaine, de la métaphysique. Il utilisa la dérision d’un style froid et très acéré. L’Homme de Chaval est dessiné avec peu de moyens, une tête ronde, chauve, une paire de lunette et toujours sans sourire, un peu comme Buster Keaton. Il a recourt dans ses dessins à des légendes constituées de calembours ; par exemple, « Blériot s’entraînant à traverser la manche » (le dessin représente un aviateur de dos, supposé être Blériot, et à l’aide du pistolet, celui-ci tire sur la manche d’un veston suspendu à un porte-manteau). Il ne faut pas croire que cela soit aussi simple, c’est justement le décalage produit par le dessin et la légende qui constitue le rire qui nous vient rapidement. Chaval est soucieux de l’ordonnance des mots et des traits de son dessin ; ainsi la scène du feu mis à la loterie n’a aucun intérêt. Mais « André Bassithot essayant de foutre le feu à une guérite », en dix mots, le tour est joué. Personne n’a entendu parler d’André Bassithot mais lui conférer un prénom et un nom s’avère comique ; puis, le mot « foutre » planté comme un menhir en pleine Beauce déstabilise une phrase anodine. Chaval disait « Normalement ni la légende, ni le dessin ne devraient pouvoir exister seuls. Il y a un jeu entre le texte et le graphisme. »
Chaval représente aussi la femme mais souvent la protège de façon pudique, en veillant à ne pas heurter contrairement au collectif ambiant de la grosse blague un peu « beauf ».
Chaval ne tenait aucunement compte des idées à la mode, il lui faut respirer un autre air que l’air du temps. Il a donné au non sens, à l’absurde ses lettres de noblesse.
Sa femme Anny Fourtina (artiste peintre) se donne la mort en 1967, Chaval la suit dans un suicide au gaz, rue Morère, son domicile parisien, le 22 janvier 1968.

On peut retrouver ses dessins dans la revue Bizarre de juin 1966, n°41 où il fait son « Petit Bilan » ou encore la revue Carton n°2 qui lui est consacrée et offre plein de références bibliographiques. Pierre Ajame avait mené des « Entretiens avec Chaval » (Alice éditions chêne) où il se confie pleinement, en 1966. Reste qu’il faut voir ses films qui sont à retrouver.

Et pour tout dire, Chaval est à découvrir tant son oeuvre graphique laisse à réfléchir sur notre condition d’humain.

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