Les petites amoureuses d’Arthur

Des Espagnoles rire et des Italiennes

Des Espagnoles rire et des Italiennes

Le motif des amoureuses, souvent élargi à celui des femmes, tend à justifier le caractère hétérosexuel de la vie sentimentale d’Arthur Rimbaud. Nombreux sont ceux qui développent le sujet dans la perspective de laisser entendre une conformité de cette nature en vue d’atténuer le caractère singulier des relations avec Paul Verlaine. S’y livrent alors leurs propres fantasmes, voire du voyeurisme et même de la lubricité. Le sujet, en vérité, mériterait un établissement réel des faits, hélas, nous n’avons pas tenu la chandelle.
Aussi, tout porte à croire, les textes sont là, comme les anecdotes, qu’Arthur Rimbaud vécut les émois amoureux provoqués par le fréquentation de jeunes filles en fleurs. Déjà dès l’âge de sept ans, il découvre la fille d’à côté, il lui mordait ses fesses et « remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre. » et ainsi se livrait à l’onanisme.

Mes petites amoureuses

Un hydrolat lacrymal lave
Les cieux vert-chou :
Sous l’arbre tendronnier qui bave,
Vos caoutchoucs

Blancs de lunes particulières
Aux pialats ronds
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons !

Nous nous aimions à cette époque,
Bleu laideron !
On mangeait des œufs à la coque
Et du mouron !

Un soir, tu me sacras poète,
Blond laideron :
Descends ici, que je te fouette
En mon giron ;

J’ai dégueulé ta bandoline,
Noir laideron ;
Tu couperais ma mandoline
Au fil du front.

Pouah ! Mes salives desséchées,
Roux laideron
Infectent encor les tranchées
De ton sein rond !

Ô mes petites amoureuses,
Que je vous hais !
Plaquez de fouffes douloureuses
Vos tétons laids !

Piétinez mes vieilles terrines
De sentiment ;
-Hop donc ! Soyez-moi ballerines
Pour un moment !…

Vos omoplates se déboîtent,
Ô mes amours !
Une étoile à vos reins qui boitent,
Tournez vos tours !

Et c’est pourtant pour ces éclanches
Que j’ai rimé !
Je voudrais vous casser les hanches
D’avoir aimé !

Fade amas d’étoiles ratées,
Comblez les coi
– Vous crèverez en Dieu, bâtées
D’ignobles soins !

Sous les lunes particulières
Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons !
A.R.

Le poème, Mes petites amoureuses, revêt un caractère particulier pour diverses raisons.
Adressé dans le corps d’un courrier à Paul Demeny, le 15 mai 1871, depuis Charleville, la lettre reçue par ce poète est dite « deuxième lettre du voyant. » Arthur y présente sa profession de foi, son esthétisme poétique en devenir, signe d’un changement, conforté par la lettre du 10 juin 1871 dans laquelle il prie Demeny de brûler tous les vers, par lui, donnés lors des séjours à Douai, au motif d’ « antithèse aux douces vignettes pérennelles, où batifolent des cupidons, où s’essorent des cœurs panachés de flammes, fleurs vertes, oiseaux mouillés, promontoires de Leucade, etc. » En effet, depuis 1870, Arthur avait illustré dans ses poésies, l’histoire charmante de ses flirts, imaginaires, rêvés ou réellement vécus par des détails parfois érotiques, truculents et succulents et aussi parfois mièvres qui révèlent la découverte amoureuse assortie de sentiments juvéniles.
Le moment se révèle aussi important, Arthur vit les événements de l’insurrection parisienne, La Commune de Paris, du 18 mars jusqu’au bain de sang final, du 21 au 28 mai 1871. Qu’il soit participant direct selon divers témoignages (Forain, Delahaye, Gill…) importe peu, c’est son engagement favorable, partisan dans le mouvement que l’on retient. Car La Commune fut pour lui une raison de son écriture que l’on retrouve déjà dans cette première lettre du voyant, du 13 mai 1871, envoyée à Georges Izambard, son professeur de rhétorique, tout comme celle du 15 mai adressée à Paul Demeny (Chant de guerre parisien). Signe de la transformation, symbole du renouveau, La Commune illustre de nombreuses poésies et proses.
Puis son dépit amoureux se conjugue à cette transformation. En effet, Ernest Delahaye rapporte le sujet épistolaire, confié à lui, par Arthur, en avril mai 1871, à propos d’une demoiselle « Psukê » conviée à un rendez-vous place de la gare à Charleville. La brune aux yeux bleus (selon Paterne Berrichon), vînt accompagnée de sa gouvernante et il en fut « effaré comme trente six millions de caniches nouveaux-nés ». Que Psukê (héroïne d’un poème de Mendès) s’appela Blanche Goffinet ou Maria Hubert, là aussi importe peu, seuls la rupture et le ressentiment demeurent. Rougissant, bafouillant, éconduit, défait, Arthur laissa son amertume se déverser dans une charge caustique qui rhabillait pour longtemps tous ses flirts, toutes ses pin up, toutes ses petites amoureuses.

L’inventaire des amoureuses conquises est conséquent ; les corps aimés y sont glorifiés, les filles de papier sont exhibées dans un ensemble de poèmes datant de 1870 et on les retrouve au fil de l’ironique poème à travers des couleurs (blanc, bleu, blond, noir, roux), de menus détails constituant autant de références, sur lesquels le limier se lance.

Nina, qui fut-elle ? La cour assidue d’un Arthur qui fut éconduit, déjà à l’époque, par un « -ET MON BUREAU ? » et ainsi, avertissant d’un imaginaire plus que d’un fait vécu, dommage !. Dans Ce qui retient Nina (version Izambard du 15 août 1870) où il lui promet du bonheur et du plaisir « Dix-sept ans ! Tu seras heureuse !/ -Oh ! Les grands prés/ La grande campagne amoureuse ! – Dis, viens plus près !… et dans la version remise à Demeny, Les Reparties de Nina, « De chaque branche, gouttes vertes,/ Des bourgeons clairs,/ On sent dans les choses ouvertes/ Frémir des chairs : » Comment ne pas reconnaître « l’arbre tendronnier qui bave » ! Et la sève, mot à double sens. Comment ne pas voir l’allusion au sexe de la femme, ouvert et offert et le coït qui suit. « Riant à moi, brutal d’ivresse,/ qui te prendrais/ Comme cela, – la belle tresse,/ Oh ! -qui boirais »
Nina est-elle le blanc laideron ou le bleu ou le noir ? « Ton blanc peignoir,/ Rosant à l’air ce bleu qui cerne/ Ton grand œil noir, » (blanc et bleu sont présents 4 fois et noir trois fois). Le poème garde toute sa fraîcheur malgré le double jeu.

Qui est celle de Première soirée ? Nina ? De la campagne, on est arrivé dans la chambre d’Arthur. « Noviciat érotique agrémenté d’une ingénuité peu concevable sous la plume d’un jeune homosexuel » écrit Jean-Luc Steinmetz. Ce poème fut publié dans La Charge, le 13 août 1870, sous le titre Trois baisers. Trois ! Comptez bien ! C’est plus sensuel et érotique qu’il n’y paraît.
Première soirée, comme première fois, en guise de prière pour que cela se passe bien, « Mi-nue, elle joignait les mains ». Imaginaire ou réalité, pourtant « D’un bon rire qui voulait bien… » la relation est consommée, les points de suspension laissent là le reste plus qu’intime. Alors noviciat peut-être, ingénuité on peut en douter malgré la fraîcheur laissée par le poème! Mais cela relève de la qualité d’écriture du poète qui sait dédoubler sa pensée par des mots allusifs et une ponctuation adaptée.
Quant à la couleur et selon les trois versions, on note : cire (jaune ou roux), sein blanc (blanc ) et mouche au rosier (rose ou rouge), là encore le choix du laideron nous est laissé.

Sensation de mars 1870 laisse une couleur, le bleu et une présence féminine « Par la nature, -heureux comme avec une femme.»

Roman écrit Rimbaud, il est daté du 29 septembre 1870 ! Qui est la petite demoiselle toute blanche de la promenade ? Elle est assortie des oripeaux de la séduction, le petit chiffon d’azur sombre, les petites bottines (les caoutchoucs). On y retrouve « la sève est du champagne », double sens d’une image tonique et érotique ; les sonnets d’Arthur la font rire en résonance avec « Un soir tu me sacras pète,/Blond laideron ». Et si l’on en veut encore : parfums de bière (blond), étoile (jaune), champagne (blond). Ça y est, celui-là est trouvé ! Roman comme romance, c’est dire si on baigne dans une amourette pour rire.

« Les alertes fillettes » d’ A la musique (juin 1870) surgissent en fin de poème comme un feu d’artifice. Elles ont les yeux remplis de « choses indiscrètes. » C’est dire leurs envies et la sienne ! Arthur se livre à un déshabillage depuis le cou blanc, la poitrine, le dos divin après la courbe des épaules qui par dérision deviennent des « éclanches » dans Mes petites amoureuses, puis la bottine (« les caoutchoucs »), le bas… Tous ces frêles atours : artifices de la séduction ! Les laiderons sont multiples et Arthur ne les dédaignent pas à l’époque : « Et c’est pourtant pour ces éclanches/Que j’ai rimé !/ Je voudrais vous casser les hanches/ D’avoir aimé ! »

Si Soleil et Chair, de mai 1870 n’est pas en lien direct avec Mes petites amoureuses, il est toutefois remarquable de noter dans le corps de son courrier à Demeny la référence faite à la Grèce. Or les nymphes, les aphrodites de tout genre pullulent dans le poème : Vénus, la nymphe blonde, Cybèle, Astarté, Aphrodité, Kallipige la blanche, Ariadné, Europé, Dryade, Séléné, Léda, Cypris.
Certes ce ne sont pas des petites amoureuses mais des images de la femme déifiée et inatteignable, celles qui sont empreintes de pureté.

Dans sa fugue d’octobre 1870, Rimbaud emprunte le train qui le mène dans la vallée de la Meuse et rêve d’une amoureuse dont il tait le nom, dédiant le poème Rêvé pour l’hiver, A***Elle. Encore une amoureuse aimée de baisers chastes, en wagon, le 7 octobre 1870.
Déniaisé c’est ce qu’il aimerait ; cela est-il survenu à Charleroi Au Cabaret vert ? Dans La Maline, Mia la Flamande aux tétons énormes, à l’œil vif et rieuse ne cache pas son jeu et allume Arthur. Elle, par contre, n’a pas besoin de « fouffes » pour rembourrer son soutien-gorge. Cependant elle est bien de ses souvenirs.

Il n’en reste pas moins qu’ Arthur charge d’une plume virulente aussi la Vénus anadyomène (27 juillet 1870) dans le poème du même nom. Jean-Luc Steinmetz rappelle dans son ouvrage Les femmes de Rimbaud qu’il existe un dossier de police côté 1 J-60 rappelant la présence de maisons closes aux archives de la ville. Mais il doute que Rimbaud ait poussé la porte de l’une d’elles n’ayant pas un sou en poche. Quoique Arthur déniche d’anciens camarades du collège et se fait payer en bocks et en filles. Toujours est-il qu’il a bel et bien amoché sérieusement la prostituée probable « Clara Vénus », l’affublant d’un ulcère à l’anus, une attaque toute aussi vitriolée que dans Mes petites amoureuses.

Le titre ironique à souhait renverse la poésie mièvre dans un contre-pied : je vous aime transformé en je vous hais du vers 26. Les Petites Amoureuses ou plutôt amourettes et enfantillages. Il aurait pu prendre connaissance d’un poème de Glatigny, Les Petites Amoureuses du recueil Les Flèches d’Or. Il s’agit d’une poésie de douze strophes alternant des vers de 8 et 4 pieds avec le leitmotiv « laideron » repris aux v.8, 10, 14, 18, 22, 48, donnant l’idée de série soutenue par une couleur différente : bleu, blond, noir, roux. Dans la marge du manuscrit est portée la mention « Quelles rimes, ô! quelles rimes ! » de la main de Rimbaud.

Le poème ne comporte pas de difficultés, seuls quelques mots demandent des précisions :

– hydrolat lacrymal : eau distillée, lacrymal à rapport aux larmes ; c’est une image rigolote pour signifier la pluie. Une idée à contre-courant de la poésie sentimentale.
– les cieux vert-choux : en général le ciel peut-être blanc, bleu, jaune, rouge, noir mais vert ? Faut-il y voir encore là, une critique de la poésie sentimentale ?
On rappellera que l’eau est un motif récurrent chez Rimbaud, l’eau claire source de clarification et nous sommes là dans un de ces moments.
– tendronnier : un arbre portant de jeunes pousses. Un tendron, familièrement, est une très jeune fille en âge d’être aimée. On comprend qui abrite les laiderons.
– qui bave : il s’agit de la sève en excès.
– caoutchoucs : des chaussures, des bottines (blanches)
– genouillères : certaines bottes recouvrent le genou.
– lunes a un sens argotique, ici il ne s’agit pas de la lune mais des lunes comme les culs.
– pialats ronds : cela vient de pialer, pleurer dans les Ardennes, des gouttes rondes qui tombent et laissent des taches rondes. Tout cela laisse un discours très érotique dans ce début de poème.
– bleu : comme fleur bleue, rappelant les amourettes (soi dit en passant les amourettes sont les testicules du taureau, par exemple).
– mouron : peut avoir diverses significations ; ce n’est pas du mouron pour ton serin = tu n’auras pas accès à ton désir. Se faire du mouron = se faire du mauvais sang, du souci. Le mouron des oiseaux, le mouron bleu.
– giron : espace de la ceinture aux genoux d’une personne assise
– bandoline : pommade pour les cheveux, brillantine. A base de gomme adragant, pour lisser et lustrer les cheveux.
– fouffes : tissus, chute de tissus dans les Ardennes, là ça sert à rembourrer le soutien-gorge pour donner du volume.
– terrines : c’est plutôt du pâté
– éclanches : en boucherie ainsi se nomme l’épaule.

Arthur Rimbaud dans un registre violent s’en prend à ses amourettes qui l’on déçut et qu’il tient pour responsable. Sous l’arbre dégoulinant d’une eau dont il souhaite qu’elle lave le sujet. On note à cet endroit le mot bave tout comme lune et sève qui peuvent prendre des sens sexuels du foutre et du cul. Un réquisitoire est mené contre les amoureuses transformées en laiderons pour les châtier et dénoncer finalement le dégoût de la sexualité. Il les accable de leur fonction domestique et de la morale chrétienne qui les encadrent. On assiste à une danse macabre et obscène disant son malaise concernant les choses du sexe.

Cela anticipe une situation révélée quelques mois plus tard, à l’autonome 1871 et sa rencontre de Verlaine.

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