Le lièvre et le déluge

« Fraguements » : déluge et lièvre
Lettre de Laïtou à Ernest Delahaye « …Si tu y vas, il (Verlaine) te chargera probablement de quelques fraguements en prose de moi ou de lui, à me retourner…»

L’eau constitue un motif récurrent dans l’œuvre littéraire d’Arthur Rimbaud. Cette référence se trouve dans les poèmes comme dans la prose (cf Ophélie, Mémoire, l’Éternité, le Bateau ivre… Après le déluge, Aube, Angoisse…). Il distingue l’eau noire, sombre, stagnante en lien avec le canot immobile comme dans Mémoire et l’eau claire alliée du soleil inscrit dans le mouvement offrant un monde de vie. Par l’alchimie des mots, le poète crée ainsi une autre vie.
L’eau claire du déluge nettoie le monde, clarifie et éloigne l’homme de l’ignorance par purification vengeresse. Vision rimbaldienne, l’eau ouranienne perd de sa liquidité comme dans Promontoire au profit de la lumière. Ainsi le drame rédempteur entre puissance ouranienne et chthonienne se lave dans le cœur de l’homme lui-même.

Dans ses écrits, Arthur Rimbaud fait usage de références religieuses très souvent ; c’est un sujet qui le préoccupe. Vitalie, sa mère, a encouragé, avec vigueur, cette éducation religieuse  ; le poète nous en donne connaissance dans Les Poètes de sept ans : « Il craignait les blafards dimanches de décembre,/Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou,/Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ; »
Si la mysticité constitue un pan de l’œuvre, l’auteur a recours à la dérision, souvent acerbe, trait de son caractère. C’est ce qu’il manie avec dextérité dans Après le Déluge où les référents religieux et païens se rencontrent.

D’abord le titre et l’histoire du déluge

Rimbaud emprunte le titre à la Bible au chapitre 9, verset 28 de la Genèse, on lit : «  Noé vécut, après le déluge, trois cent cinquante ans »

Dieu pour châtier les hommes minés par la méchanceté, le mal et la violence, décide de leur extermination et celle des animaux. Noé, homme intègre, reçut de Dieu la mission de construire une arche de 300 coudées de longueur, 50 de largeur et 30 de hauteur pour y maintenir sa famille et un couple, mâle et femelle, de chaque espèce d’animaux. L’arche construite, Dieu fit pleuvoir 40 jours et 40 nuits. Les eaux crurent, l’arche s’éleva et l’extermination se réalisa. Puis la terre ressuyée, Noé avec sa famille et tous les animaux purent sortir de l’arche. Au verset 13, on lit : «  Et Dieu dit : c’est le signe de l’alliance que j’établis entre moi et vous, et tous les êtres vivants qui sont avec vous pour les générations à toujours : j’ai placé mon arc dans la nue, et il servira d’alliance entre moi et la terre. Quand j’aurais rassemblé des nuages au-dessus de la terre, l’arc apparaîtra dans la nue. »
Le Renouveau pouvait alors commencer car c’est bien de cela dont il s’agit.

Ainsi dans le premier verset d’ Après le Déluge

«Aussitôt que l‘idée du Déluge se fut rassise,
Un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l’arc-en-ciel à travers la toile d’araignée.»

Arthur Rimbaud qu’il fût participant ou sympathisant de la Commune, les exégètes, d’un commun accord, convertissent Après le Déluge en « Après la Commune » qui aurait pu être un monde nouveau, mu par l’autogestion, si l’événement n’avait tourné court et que celui-ci fut mâter pour revenir à l’ordre antérieur. Ainsi, Arthur écrit-il « Aussitôt que l’idée du Déluge se fut rassise ». « L’idée » signifie bien l’espoir mis dans ces événements porteurs d’un renouveau et par raillerie, Rimbaud utilise « être rassise » pour signifier la fin de l’insurrection (18 mars 1871 > semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871) ; mais l’ironie veut qu’on lit être rassis pour ce qui n’est plus frais. Cependant ne dit-on pas d’un homme rassis qu’il est réfléchi, pondéré. La moquerie dépasse l’entendement sur le jeu de mot.

«Un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l’arc-en-ciel à travers la toile d’araignée
La suite du premier verset suit pleinement la causticité déjà entamée. La critique considère pour définitif que le fameux lièvre craintif représente la caricature d’un bourgeois. C’est à voir !

Le lièvre de Pâques

Le lièvre de Pâques

Dans la même veine ironique, ce lièvre pourrait être le lièvre de Pâques réputé pour sa fertilité associé à la Lune et à sa puissance fécondante qui régit la végétation, les eaux et le cycle menstruel des femmes et signifie ainsi le renouveau. L’équinoxe marque le passage de la période sombre à la période lumineuse. C’est aussi un animal lunaire qui vit la nuit, il est capable, dit-on de communiquer avec les morts grâce à son gîte souterrain. La fête de Pâques est une fête pastorale [églogues]. Le lièvre de Pâques symbolise la résurrection, la renaissance ainsi que l’équinoxe du printemps annoncé par « Eucharis ». Le Christ est parfois représenté par le lièvre, ouvrant toutes grandes ses oreilles pour écouter la Parole de Dieu. Pour les hébreux, le lièvre est un animal impur car il rumine mais n’a pas de sabots (Lévitique 11,6) alors que « les églogues en sabots grognent dans le verger. » La quête mystique de Rimbaud peut expliquer ce lièvre de Pâques à la fois signe religieux et païen.

Christ au lièvre

Christ au lièvre

Une pietà dans l’église de Rennes-les-bains dans l’Aude représente le Christ au lièvre. L’image du lièvre se trouve être sur la cuisse gauche du Christ mort. Ils sont tous deux au tombeau. A la chasse on débusque l’animal de son terrier, d’où lever ou soulever un lièvre. Alors lever ou soulever un lièvre serait donc une métaphore de la résurrection.

Les sainfoins et la suite caustique

Les sainfoins : Rimbaud aurait pu choisir la luzerne ou le trèfle, légumineuses voisines. Il connaît cette plante pour nourrir les animaux de la ferme de Roche, en pleine Champagne, aux sols calcaires qui valorisent bien le sainfoin. Mais bien sûr, c’est le jeu de mot que l’on note, Saint-Foin et la dérision est en cours.
Les clochettes mouvantes sont du même tonneau drolatique; dans la liturgie, la clochette est mue durant l’anamnèse.
L’arc-en-ciel sert d’alliance avec Dieu apaisé, comme il est dit au verset 13 ci-dessus.
La toile d’araignée symbolise le croisillon ajouré d’un confessionnal qui sépare le pécheur du prêtre.
La prière est la repentance du pénitent confessé. Le lièvre est en position d’orant debout sur ses pattes arrières.
La caricature métaphorique religieuse est tournée vers le renouveau, le recommencement qui induit la reprise de l’activité et du commerce, symbolisé par les barques des pêcheurs et les étals qui apparaissent après dans ce poème.

Il n’empêche que la tradition coutumière veut que le jour de Pâques, la Reine du carnaval lâchait un lièvre sur la place publique afin que la population l’attrape. Et dans l’Auxois, on croit que les lièvres sont tous des sorciers et dispose du don de la parole le jour de Pâques. « …et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons. » ainsi Rimbaud conclut-il cette illumination.

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