Après le Déluge

Dans la première des Illuminations, Après le Déluge, Arthur Rimbaud écrit : « Un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l’arc-en-ciel à travers la toile d’araignée. » et au verset 5, on lit « Les « mazagrans » fumèrent dans les estaminets. »

Deux mots retiennent notre attention : lièvre et mazagran.

Roches, Mazagran, Attigny

Roches, Mazagran, Attigny

Comme tous les Ardennais, Rimbaud connaît le lieu-dit « Mazagran » qui est à dix kilomètres de Roches. Dans les temps reculés, ce lieu était sur la voie romaine menant de Reims à Trèves. Il s’agit d’un carrefour important qui ouvre sur la Champagne crayeuse ardennaise et ses vastes plaines agricoles (le triste trou comme il dit), sur l’Argonne forestière et vers la vallée de la Meuse. S’y tenait autrefois la ferme de Mazagran puis un café, le nom de ce lieu-dit provient de Mazagran (ou Mazaghran) en Algérie. En effet, à Mazagran, du 3 au 6 février 1840, durant la campagne d’Algérie, un combat opposa 123 « lapins », nom argotique donné aux chasseurs, à plusieurs milliers de soldats algériens de la troupe d’Abd-el-Kader. Les soldats français, commandés par le capitaine Hilaire Étienne Lelièvre résistèrent aux assauts répétés dont ils sortirent vainqueurs. Ils furent honorés en France.
On prétend que pour se donner du cœur à l’ouvrage, les « lapins » du capitaine Lelièvre burent du café additionné d’eau de vie, d’où le nom de Mazagran qui par métonymie devint le contenant. Le mot est récent, il apparaît dans le dictionnaire, en France en 1866, soit vingt six ans après l’événement.
En juin 1842, le lieutenant Frédéric Rimbaud, père du poète, gagnait l’Algérie pour participer à la campagne militaire, il est de retour en juin 1850. Le haut fait d’armes de Mazagran est connu de tous les officiers et soldats de cette époque et la presse s’en est fait l’écho. Le capitaine Rimbaud ramena de nombreux papiers, documents et écrits de sa campagne algérienne et dont peut-être des articles relatant Mazagran.
En 1866, Arthur Rimbaud est âgé alors de 12 ans. Dans Vies III, il écrit « Dans un grenier où je fus enfermé à douze ans j’ai connu le monde ». Arthur a découvert les documents laissés par son père. Il a pu mémoriser  le fait d’armes, le lieu connu de lui et la sonorité exotique du mot.
On remarquera que sur le manuscrit (les Illuminations sont créées entre 1872 et 1875 au plus tard) le mot « mazagrans » est entre guillemets. L’apparition du mot a six ans au mieux et du contenu il est devenu un contenant dans lequel le café est tenu au chaud. Les guillemets peuvent rappeler toute cette histoire. Et par association d’idée, Le Lièvre commandant des « Lapins » (animal qui comme le lièvre est craintif) serait devenu un lièvre (image du bourgeois), mot qui aurait pu aussi s’imposer à sa mémoire. Enfin, le côté taquin et caustique de Rimbaud ne serait pas à négliger sur le jeu de mot relatif à Le Lièvre.

Le poète Ardennais André Dhôtel, né à Attigny en 1900 (+ 1991 à Paris), écrit en 1947 un récit d’une bataille de 1914 se déroulant sur Le plateau de Mazagran. Voisin de Rimbaud (Arthur venait boire un verre aux cafés d’Attigny), Dhôtel écrira en 1952 Rimbaud et la révolte moderne.

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