Le capitaine Rimbaud et son fils Arthur

Le capitaine Frédéric Rimbaud quitta définitivement le foyer conjugal à l’autonome 1860 après sept ans de mariage. Arthur avait tout juste 6 ans.

Parler du père du poète induit des questions sur la vie du géniteur, l’atavisme, son influence, sa présence dans l’œuvre ; l’absence du père a-t-elle des conséquences possibles sur la destinée du fils ? Entre les billevesées, les élucubrations qui paraissent dans des biographies souvent romancées, des critiques, des analyses psychologiques, il est juste de s’en tenir aux faits, aux témoignages directs. L’œuvre littéraire est là, elle constitue le fonds tout comme les échanges épistoliers et la vie qu’Arthur a souhaité mener ; ce sont autant de bornes qui peuvent en apprendre sur lui et son père.

1 – Qui fut le capitaine Frédéric Rimbaud ?

On doit particulièrement à trois biographes les avancées sur la connaissance du père. Le colonel Godchot mit à jour la carrière militaire dans son ouvrage Ne Varietur. Pierre Petitfils publia un article « Les Sauterelles » et mit l’accent sur les rapports du Lieutenant Rimbaud alors chef du bureau arabe de Sebdou (en Algérie). Et Charles Henry L. Bodenham, dans Rimbaud et son père, mit en évidence la fibre journalistique alors que le capitaine Rimbaud passait sa retraite à Dijon.

Frédéric Rimbaud est né à Dole le 7 octobre 1814 de Didier Rimbaud (Dijon 1786 + Dole 1852) et de Catherine Tallandier (Dole 1786 + 1838). Son père était tailleur d’habits à Dole. Il eut deux frères et une sœur. C’est à Dole qu’il passa son enfance, reçut une éducation chrétienne et fréquenta une institution religieuse aujourd’hui certainement le collège Notre Dame du Mont Roland.
Il s’engagea, comme simple soldat, dans l’armée le 9 octobre 1832, il avait dix huit ans. On ne peut voir dans cet engagement un esprit bohémien mais assurément un moyen de s’émanciper de sa famille et de vivre des choses peu communes à travers sa carrière militaire. Il gravit les échelons et les grades : caporal, sergent fourrier, sergent major, sous-lieutenant en 1841. Dans le corps des chasseurs d’Orléans, officier désigné par le Duc d’Aumale, il va faire partie de la Campagne d’Algérie du 10 juin 1842 au 21 juin 1850. Il apprendra l’arabe, transmettra ainsi une grammaire arabe revue et corrigée de sa main. Il réalisera une traduction du Coran avec le texte arabe en regard. Sa fille Isabelle dira de lui qu’il était un linguiste arabisant distingué. Ainsi Arthur eut-il des dispositions pour l’étude des langues ? Il va vivre la prestigieuse épopée algérienne sous les ordres de Bugeaud, La Moricière, Cavaignac contre Abd-el-Kader. Détaché aux affaires arabes, promu lieutenant en mai 1845, il sera affecté au dépôt de Tlemcen (tenu par Bazaine) puis en juin 1847 jusqu’à juin 1850, il est nommé chef du bureau arabe de Sebdou. Dans ce poste, il développera des qualités peu ordinaires pour un officier sorti du rang. Il établit tous les quinze jours une situation à travers des rapports dans lesquels il s’intéressera à la vie des autochtones et ainsi il écrit un rapport sur le passages des sauterelles qui paraîtra dans la Revue de l’Orient. D’où la tentation de conclure à cette transmission héréditaire pour l’écriture à son fils Arthur. Le lieutenant Frédéric Rimbaud est rentré en France le 26 juin 1850. Le 3 mars 1852, élevé au grade de capitaine, il quittait le 8è bataillon de chasseurs pour être nommé au 47e RI de ligne de Mézières dont la devise est « Semper Fidelis » (toujours fidèle). Il rencontrera Vitalie Cuif, place de la Gare, lors d’un concert militaire, à Charleville en 1852. Vitalie sera toute heureuse de la rencontre avec son capitaine, enfin on la remarquera. Le mariage aura lieu le 8 février 1853 ; il allait durer jusque l’été 1860. Affecté dans diverses casernes et régiments, campagne ( de Crimée), c’est au fil des permissions, entre ces deux dates qu’allaient naître cinq enfants :

Jean Nicolas Frédéric, le 2 novembre 1853
Jean Nicolas Arthur , le 20 octobre 1854
Victoire Pauline Vitalie , le 4 juin 1857 (décédée dès 3 mois)
Jeanne Rosalie Vitalie, le 15 juin 1858
Frédérique Marie Isabelle le 1er juin 1860

Le 9 août 1854, Vitalie avait « sonné le tambour » pour faire savoir que son Capitaine de mari était fait chevalier de la légion d’honneur, flattant ainsi son orgueil.

1860 verra le capitaine déserter le foyer familial à tout jamais, alors que sa retraite était prévue pour août 1864 ! Vitalie expurgera tout ce qui pouvait apprendre à ses enfants qu’ils eussent un père.

Certes les affectations diverses, les retours, les départs n’ont pas favorisé la solidification de la relation auxquels s’ajoute le caractère impératif des deux époux. Les récriminations de la mère de famille ont fait abandonner le champ de bataille par un homme à la fibre peu paternelle.

Frédéric Rimbaud est décrit comme intelligent, cultivé, peu sensible à la gloriole. Il rêve d’ailleurs plus exotiques que la vie quotidienne en garnison. C’est un homme de taille moyenne, blond aux yeux bleus, au nez court et retroussé, à la bouche charnue, portant la moustache et l’impériale. Il était indolent et violent tour à tour.
Quant à Vitalie, elle semble de taille au-dessus de la moyenne, avec des cheveux châtains, un teint basané, au front large, aux yeux bleu clair, au nez droit et à la bouche mince avec un caractère volontaire, c’était une fervente catholique d’une pratique rigoureuse.

Retiré à Dijon, Frédéric écrira dans plusieurs journaux (voir l’article : Les Rimbaud, père et fils , dans la guerre de 1870). Il est décédé le 17 novembre 1878, à la même date son fils Arthur écrit à sa famille, la lettre de Gênes. Il a été inhumé le 18 novembre 1878 après une cérémonie à la Cathédrale Saint Bénigne à Dijon. On ignore le lieu où il repose.

Sa fille et sa veuve ramenèrent de Dijon un nombre considérable de manuscrits : un traité d’éloquences et de techniques militaires, une correspondance militaire, un livre militaire des campagnes d’Algérie, de Crimée, d’Italie (dit-elle!), traité de comparaison des orateurs anciens et modernes.
S’étant longtemps déclarée veuve, Vitalie toucha la pension de réversion de son défunt mari !

Et elle confiera en 1907 à sa fille Isabelle : « Au moment où je me prépare à vous écrire, il passe ici beaucoup de militaires, ce qui me donne une très forte émotion, en souvenir de votre père avec qui j’aurais été heureuse si je n’avais pas eu certains enfants qui m’ont tant fait souffrir ».

La nostalgie qui l’étreignait devait la faire dérailler : en quoi ses jeunes enfants l’avait-elle fait souffrir ?

2 – Les traces du père dans la vie et l’œuvre

L’absence du père alimente les conversations. Où sont les traces de sa présence dans la vie et l’œuvre d’Arthur Rimbaud.

Au détour d’un cahier d’écolier, probablement de 1865, on peut découvrir la scène d’une famille qu’Arthur enfant a voulu idéaliser.
Ainsi, le texte écrit : «je rêvai que……………j’étais né à Reims l’an 1503 Reims était alors une petite ville où pour mieux dire un bourg cependant renommé a cause de sa belle cathedrale, temoin du sacre du roi Clovis. Mes parents etaient peu riches mais très honnetes. Ils n’avaient pour tout bien qu’une petite maison qui leur avait toujours appartenu et qui etait en leur possession vingt ans avant que je ne fus encore né en plus quelques mille francs et il faut encore y ajouter les petits louis provenant des économies de ma mere mon père était officier* dans les armées du roi. C’était un homme grand, maigre, [noir biffé] chevelure noire, barbe, [et biffé] yeux, peau de meme couleur quoi quil n’eût guère quand je suis né que 48 ou cinquante ans on lui en aurait certainement bien donné 60 ou 58 il était d’un caractère vif, bouillant, souvent en colère et ne voulant rien souffrir qui lui déplut ma mere etait bien differente femme douce, calme, s’effrayant de peu de chose, et cependant tenant la maison dans un ordre parfait et elle etait si calme, que mon père l’amusait comme une jeune demoiselle. J’etais le plus aimé mes frères etaient moins vaillants que moi et cependant plus grands : j’aimais peu l’etude c’est à dire d’apprendre a lire, ecrire et compter. mais si c’était pour arranger une maison, cultiver un jardin, faire des commissions, a la bonne heure, je me plaisais a cela.
je me rappelle encore qu’un jour mon père m’avait promis vingt sous si je lui faisais bien une division ; je commençai ; mais je ne pus finir. ah ! combien de fois ne m’a-t-il pas promis des sous des jouets des friandises mêmes une fois cinq francs si je pouvais lui lire quelque chose. malgré cela mon père me mit en classe des que j’eus 10 ans. »
*Colonel des cent-gardes

Cinq ans après le départ du père, on nage en plein roman…qu’elle est la part de rêve et de souvenirs : militaire, officier oui mais le reste ne cadre pas, tout comme la mère est douce !

Son ami Delahaye rappelle dans Rimbaud. L’artiste et l’être moral cette anecdote.
« Arthur Rimbaud avait six ans. Il lui restait le souvenir de ce qui fut sans doute la dernière altercation conjugale, où un bassin d’argent, posé sur le buffet, jouait un rôle qui frappa son imagination pour toujours. Le papa, furieux, empoignait ce bassin, le jetait sur le plancher où il rebondissait en faisant de la musique, puis… le remettait à sa place et la maman, non moins fière, prenait à son tour l’objet sonore et lui faisait exécuter la même danse, pour le ramasser aussitôt et le replacer avec soin là où il devait rester. Une manière qu’ils avaient de souligner leurs arguments et d’affirmer leur indépendance. Rimbaud se rappelait cette chose, parce qu’elle l’avait amusé beaucoup, rendu peut-être un peu envieux, car lui-même aurait tant voulu jouer à faire courir le beau bassin d’argent ! »

L’absence du père est déjà dans l’acte de naissance d’Arthur ; éloigné, encaserné, le père était déjà absent pour la naissance et la déclaration de son fils à l’état civil de Charleville.

Vitalie mettra à l’Institut Rossat ses fils à la rentrée d’octobre 1861, Arthur avait alors 7 ans. Il disposait d’une Grammaire Nationale sur laquelle on lit sur la page de faux titre cette note manuscrite catégorique du capitaine Rimbaud : « La grammaire est la base, le fondement de toutes les connaissances humaines.» Arthur répliquera à son paternel par le commentaire suivant : « Pensez tout ce que voudrez, mais songez bien à ce que vous dîtes. »

Dans le poème en prose, Vies III, le lecteur peut y lire ce qui suit : « Dans un grenier où je fus enfermé à douze ans j’ai connu le monde, j’ai illustré la comédie humaine. »
En 1866, la famille habitait rue Forest à Charleville, ce grenier est-il celui de cet appartement ou bien encore celui de la ferme de Roches, ruinée à l’époque suite à un incendie ?
Rimbaud a demandé à être lu littéralement et dans tous les sens. Chacun peut comprendre son intérêt comme beaucoup d’enfants pour le grenier, lieu de mystères, de découvertes. Ainsi, a-t-il pu prendre connaissance de documents laissés par son père et qui pourraient concerner l’Afrique !
A quelques deux ans de là, il donnera, pour un concours académique, Jugurtha qui lui valu le premier prix de vers latins. Cette composition n’était pas sans rappeler l’Algérie et la campagne menée contre Abd-el-Kader. Le parallèle entre Jugurtha et Abd-el-Kader ne fait pas l’ombre d’un doute. Il y a une forte présomption de sa connaissance à travers des lectures de documents du père.

L’œuvre comporte des traces du père. Ainsi Les Étrennes des orphelins paru dans La Charge du 2 janvier 1870 (voir l’article à ce sujet) laisse voir la solitude et l’abandon. La famille est sans père ni mère. Fait-il allusion à l’absence réelle du père et celle de la mère du fait de son peu d’attention et de tendresse? Le motif du manque est récurrent chez Rimbaud et il évoque ainsi souvent la carence affective ressentie.

« On sent, dans tout cela, qu’il manque quelque chose…
-Il n’est donc point de mère à ces petits enfants,
De mère au frais sourire, aux regards triomphants ? »

« Votre cœur l’a compris : ces enfants sont sans mère,
Plus de mère au logis!- et le père est bien loin !… »

Mémoire, un poème de 1872 (voir l’article à ce sujet) évoque la rupture des époux. Manifestement, celle-ci est mise au débit de la mère.

« Madame se tient trop debout dans la prairie
prochaine où neigent les fils du travail ; l’ombrelle
aux doigts ; foulant l’ombelle ; trop fière pour elle ;
des enfants lisant dans la verdure fleurie

leur livre de maroquin rouge ! Hélas, Lui, comme
mille anges blancs qui se séparent sur la route,
s’éloigne par-delà la montagne ! Elle, toute
froide, et noire, court ! Après le départ de l’homme ! »

La version Famille maudite déplore l’absence du père tout autant et signifie son regret.

En fin 1871, alors qu’il séjourne à Paris, Arthur Rimbaud porte sur l’ « Album Zutique » du cercle zutique, un poème à la manière de François Coppée puisque telle était la vocation de cet album d’imiter des poètes. Cependant force est de constater que le sujet du poème n’ est pas que le père comme paraît l’indiquer le titre évocateur :

Manuscrit  Les Remembrances du vieillard idiot

Manuscrit Les Remembrances du vieillard idiot

Les Remembrances du vieillard idiot

Pardon, mon père !
Jeune, aux foires de campagne,
Je cherchais, non le tir banal où tout coup gagne,
Mais l’endroit plein de cris où les ânes, le flanc
Fatigué, déployaient ce long tube sanglant
Que je ne comprends pas encore !…
Et puis ma mère,
Dont la chemise avait une senteur amère
Quoique fripée au bas et jaune comme un fruit,
Ma mère qui montait au lit avec un bruit
– Fils du travail pourtant, – ma mère, avec sa cuisse
De femme mûre, avec ses reins très gros où plisse
Le linge, me donna ces chaleurs que l’on tait !…

Une honte plus crue et plus calme, c’était
Quand ma petite sœur, au retour de la classe,
Ayant usé longtemps ses sabots sur la glace,
Pissait, et regardait s’échapper de sa lèvre
D’en bas serrée et rose, un fil d’urine mièvre !…

Ô pardon !
Je songeais à mon père parfois :
Le soir, le jeu de carte et les mots plus grivois,
Le voisin, et moi qu’on écartait, choses vues…
– Car un père est troublant ! – et les choses conçues !..
Son genou, câlineur parfois ; son pantalon
Dont mon doigt désirait ouvrir la fente,… – oh ! non !-
Pour avoir le bout, gros, noir et dur, de mon père,
Dont la pileuse main me berçait !…
Je veux taire
Le pot, l’assiette à manche, entrevue au grenier,
Les almanachs couverts en rouge, et le panier
De charpie, et la Bible, et les lieux, et la bonne,
La Sainte-Vierge et le crucifix…
Oh ! personne
Ne fut si fréquemment troublé, comme étonné !
Et maintenant, que le pardon me soit donné :
Puisque les sens infects m’ont mis de leurs victimes,
Je me confesse de l’aveu des jeunes crimes !…
………………………………………………………………………..
Puis!- qu’il me soit permis de parler au Seigneur !
Pourquoi la puberté tardive et le malheur
Du gland tenace et trop consulté ? Pourquoi l’ombre
Si lente au bas du ventre ? Et ces terreurs sans nombre
Comblant toujours la joie ainsi qu’un gravier noir ?
– Moi j’ai toujours été stupéfait. Quoi savoir ?
………………………………………………………………………….
Pardonné ?…
Reprenez la chancelière bleue,
Mon père.
Ô cette enfance !…………………………………….
………………………………………………………………………….
…………………………………….- et tirons-nous la queue !

François Coppée
A.R.

Ce poème a tout de l’autobiographie. Il s’agit d’une confession auprès d’un prêtre, la chute est tout en dérision. Cette parodie freudienne montrent les obsessions de l’adolescent tourmenté par la puberté et des références à Les poètes de sept ans, Les Premières Communions, Accroupissements.
Le titre donne le ton, remembrances offre l’image du membre viril. Un prêtre écoute un pénitent en confession, on lit les silences par les pointillés et les prises de parole par les tirets. La pièce se déroule en plusieurs scènes : l’âne bande, la mère, son odeur et l’envie de la posséder, la vue de la petite sœur, de son sexe de pucelle et le père où un désir sexuel est illustré mais « noir » serait alors plus compatible avec le sexe féminin, d’où une indétermination. Le « Oh ! Non » interrompt-il la confession  ou est-ce là la feinte de certaines pudeurs ? L’obligation sociale exige de taire les chaleurs, le vif, les menstrues. L’absolution ne peut-être qu’accordée face à ce réquisitoire qui déplore la puberté et la pilosité tardives, la masturbation, la peur des réprimandes, le plaisir sexuel.

Arthur Rimbaud parcourait l’Europe à cette époque, en 1877, depuis Brême, le 14 mai, il s’adresse au consul des États-Unis. (traduction)

« Je soussigné Arthur Rimbaud – Né à Charleville (France) – Âgé de 23 ans – Cinq six pouces – En bonne santé, – Précédemment professeur de sciences et de langues – A récemment déserté le 47e Régiment de l’armée Française, – Actuellement sans ressources à Brême, le consul de France refusant toute aide, –
Souhaiterait être informé des conditions dans lesquelles il lui serait possible de s’engager immédiatement dans la marine américaine.
Parle et écrit l’anglais, l’allemand, le français, l’italien et l’espagnol.
Vient de passer quatre mois comme matelot sur un navire écossais allant de Java à Queenstown, d’août à décembre 76.
Serait très honoré et heureux de recevoir une réponse. »

On peut penser que Rimbaud a voulu traverser l’atlantique pour se rendre aux États-Unis quitte à déserter une fois arrivé.
La surprise vient du fait qu’il n’a jamais déserté du 47e régiment. Ce dernier était celui de… son père ! On ignore s’il disposa d’une réponse.

L’usurpation de l’identité de son père se retrouve dans le témoignage du patron de Rimbaud, Alfred Bardley, à Aden. En effet celui-ci dit qu’Arthur lui a toujours dit être né à Dole. Ce n’est que plus tard qu’il apprendra sa naissance à Charleville. Alors, était-ce toujours pour échapper au service militaire français qu’il égarait ainsi les pistes ? Ce service militaire l’aura obsédé jusqu’à sa mort !

Le jour du décès de Frédéric Rimbaud, Arthur écrivait depuis Gênes le 17 novembre 1878 une lettre à sa famille narrait son passage à pied du col du Saint-Gothard, par le froid et la neige.

C’est depuis Larnaca (Chypre) que Rimbaud écrit à sa famille, le 24 avril 1879 : «  Aujourd’hui seulement, je puis retirer cette procuration à la chancellerie ; mais je crois qu’elle va manquer le bateau et attendre le départ de l’autre jeudi… »
La procuration était destinée à régler la succession du père de Rimbaud. On ne note pas d’effusion dans cette lettre qui est la seule où il s’agit du père.

Arrivé à Aden en août 1880, puis en poste à Harar, Arthur écrit à sa famille le 15 février 1881. Il demande de chercher : «dans les papiers arabes un cahier intitulé : plaisanteries, jeux de mots, etc…, en arabe et il doit y avoir une collection de dialogues, de chansons ou je ne sais quoi, utile à ceux qui apprennent la langue. » Jusqu’en Afrique il se remémore les pièces laissées par le père, documents qui lui paraissent utiles pour l’apprentissage de la langue mais aussi pour vivre au mieux avec les africains qu’ils fréquentent désormais, chrétiens et musulmans. Arthur Rimbaud saura se faire apprécier par son adaptation auprès des populations et peuplades qu’il aura l’occasion de fréquenter lors de ses caravanes et de ses expéditions.
Il semblerait ainsi que Vitalie n’a pas tout soustrait à la vue des enfants de ce qui pouvait rappeler le père.

3-Regards psychanalytiques sur Rimbaud

Que ce soit Alain de Mijolla dans Les visiteurs du moi, Houari Maïdi dans « Traumatisme et séduction chez Rimbaud » et Véronique Elfakir, tous les trois psychanalystes s’accordent à rendre compte de l’importance du manque du père dans la vie chaotique d’Arthur Rimbaud. Sa vie durant il sera obsédé par le service militaire auquel il veut se soustraire, qui réapparaît souvent, et dont il demande aux siens de justifier de son absence tout comme aurait dû justifier le capitaine Rimbaud de sa défection, le menant à être « clandestin, hors-la-loi, caché aux antipodes ». La carence affective de la mère, l’absence du père, Arthur avec sa soif d’absolu se prive de tout. Nombreux sont les témoins qui ont qualifié sa vie d’ascétique. Il va jusqu’à se priver de fonder une famille qu’il appelle de ses vœux dans ses lettres d’Afrique.
Enfant délaissé, tel le Christ au jardin des oliviers « Père, pourquoi m’as-tu abandonné »… il tronque «  Stabat mater dolorosa » pour un ironique « mater dolorosa. »
Il est l’enfant abandonné sur la jetée d’Enfance ; ce père dont il cherche les traces pour savoir ce qui l’a emporté. Le manque et l’abandon prédominent dans l’œuvre littéraire.

Il renonce à porter la paternité de son œuvre, alors il se trouve au bord de la folie (période  que ses amis appellerons le voyageur toqué) avant de se rendre en Afrique où il ira expier dit-on.

4 – Pour conclure

Je prendrai à mon compte ce que dit Antoine Fongaro Dans De la lettre à l’esprit, pour lire illuminations. Je cite : « Pour la richesse de la culture de Rimbaud, on peut distinguer deux domaines. D’abord, la littérature, sous deux aspects : la satire littéraire (Rimbaud ne se moque pas seulement de la poésie verlainienne, mais aussi de toute la poésie contemporaine, les Parnassiens et Hugo en tête), et l’utilisation (directe ou indirecte, sérieuse ou parodique) du vaste matériel antérieur (des Anciens aux contemporains), selon ce qui lui avaient enseigné ses professeurs, afin d’animer avec des images, des métaphores, des allusions, la matière traitée. Ensuite, ce qu’on pourrait appeler les connaissances du « philomathe » : leur variété ne le cède en rien à celle du bagage littéraire de Rimbaud : histoire, géographie, zoologie, botanique, technique, etc., tout y passe, détails dénichés dans les dictionnaires (cf. « le mouvement de lacet » dans Mouvement ; « va-t-on siffler pour l’orage » dans Nocturne vulgaire) ou dans divers « magasins des familles » (cf. « ponton de maçonnerie » dans Scènes).
Il n’est pas surprenant que des textes aussi chargés de matière concentrée et aussi allusifs, voire cryptés, que les poèmes d’Illuminations présentent des difficultés de lecture ; mais ils ne sont pas « illisibles ». Rimbaud a voulu y mettre un message pour ses lecteurs. Il s’agit du message fondamental qu’il énonçait dans la lettre à Demeny du 15 mai 1871. Car, selon la perspective proposée ici, il n’y a nulle rupture dans la production rimbaldienne. La différence entre les trois groupes selon lesquels on la divise (les vers, Une saison en enfer, Illuminations) provient seulement des variations dans la forme : c’est toujours la même matière qui est « illuminée » selon la même vision du monde.
Le silence de Rimbaud devient alors moins surprenant. Rimbaud constate qu’il n’était pas compris par les littérateurs qu’il a connus (particulièrement par Verlaine en qui il avait mis ses espoirs) et que son entreprise de « changer la vie » par la poésie ne pouvait réussir, il préfère alors abandonner son projet de recueil de poèmes en prose et se taire définitivement. »

Autonome et indépendant, Arthur Rimbaud le fut. Nul besoin de substitut au père. Il a tissé des relations humaines pour faire valoir son travail littéraire. Il a couru le monde, s’est trouvé du travail comme tous les hommes de cette terre. Il n’y a pas de mythe Rimbaud, il y a une œuvre poétique.

Cette œuvre écrite reste à ce jour la plus nouvelle et la plus originale de la littérature française.

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