Paul et Arthur dans les rues de Londres

Depuis Ostende, le sept septembre 1872, les deux poètes Paul Verlaine et Arthur Rimbaud embarquent pour Douvres et séjournent à Londres. C’est l’occasion pour eux de visiter la cité et de laisser des traces à travers des poèmes ou de la prose.

Dans Romances sans paroles que Paul souhaitait dédier à Arthur [« Lui étant là »] et qu’Edmond Lepelletier lui recommanda de ne pas faire, il nous donne dans la partie Aquarelles des vues de Londres, Streets I et II.
Dans Streets I, Dansons la gigue ! La scène se déroule dans le quartier de Soho et pour Streets II, Ô la rivière dans la rue ! La promenade a lieu dans le quartier de Paddington.

Streets I

Dansons la gigue !

J’aimais surtout ses jolis yeux,
Plus clairs que l’étoile des cieux,
J’aimais ses yeux malicieux.

Dansons la gigue !

Elle avait des façons vraiment
De désoler un pauvre amant,
Que c’en était vraiment charmant !

Dansons la gigue !

Mais je trouve encore meilleur
Le baiser de sa bouche en fleur
Depuis qu’elle est morte à mon cœur.

Dansons la gigue !

Je me souviens, je me souviens
Des heures et des entretiens,
Et c’est le meilleur de mes biens.

Dansons la gigue !

Old Compton Street

Old Compton Street

Le poème fut composé à Hibernia Tavern, un café qui faisait le coin entre Old Compton Street et Greek Street et dans lequel Verlaine y a vu danser la gigue. Il s’agit d’une danse populaire anglaise au rythme vif, les danseurs frappant les talons et les pointes rapidement et de façon alternée. Le poème suit la cadence énergique du refrain « Dansons la gigue ! » dont la rime est féminine, les couplets offrant une rime masculine. La poésie dit le souvenir de Mathilde, l’épouse dont se dit abandonné l’amant (Paul).
4 tercets de vers de 8 pieds et monorimes plus le refrain.

Streets II

Ô la rivière dans la rue !
Fantastiquement apparue
Derrière un mur haut de cinq pieds,
Elle roule sans un murmure
Son onde opaque et pourtant pure
Par les faubourgs pacifiés.

La chaussée est très large, en sorte
Que l’eau jaune comme une morte
Dévale ample et sans nuls espoirs
De rien refléter que la brume,
Même alors que l’aurore allume
Les cottages jaunes et noirs.

regent's Caanal in Maida

regent’s Caanal in Maida

Le lieu est identifié pour être le Regent’s canal qui débouche d’un souterrain et passe au-dessous de Maida Vale avec un mur unique et qui apparaît soudain ainsi « fantastiquement » dans la rue. Le quartier comporte des maisons jaunes noircies. Ainsi, le canal rejoint le bassin « Little Venice » et le Grand Union Canal qui lui même se jette dans la Tamise à Regent’s canal Dock. Ce canal servait au transport de charbon, de marchandises diverses, aujourd’hui il est dédié au tourisme fluvial. On peut y voir les fameux « narrowboats » adaptés à la dimension de ce canal peu large et peu profond.
Le poème, deux sizains de vers de 8 pieds, propose deux rimes plates et quatre rimes embrassées, en alternant la rime féminine et masculine.

Paddington

Paddington

Dans Promontoire, Rimbaud écrit : «… des Embankments d’une Venise louche… ». On remarque que les « Embankments » sont à Londres et non à Venise. Ce lieu vu aussi à Londres « La petite Venise » aurait pu lui en suggérer l’usage. « Louche » pourrait rappeler ici l’onde opaque, jaune, morte, la brume et peut-être l’affairisme industriel de l’époque et le côté trouble à la Dickens.

Rimbaud dans les Illuminations donnent aussi des vues de Londres, ainsi par exemple, dans Métropolitain, Les Ponts, Villes I et II, il nous fait part de la modernité.

Bibliographie :
– Fêtes galantes et Romances sans paroles, Paul Verlaine, notes de Jacques Borel, Gallimard
– Poésies, Une saison en enfer, Illuminations, Arthur Rimbaud, édition établie par Louis Forestier, Gallimard

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