Promontoire

Le site « Vu du mont », dans son à propos, signale le Mont Saint Quentin comme un promontoire.

Promontoire, titre du poème de l’une des Illuminations d’Arthur Rimbaud devait être présenté, ici. Et le mieux est encore de le lire et d’en regarder l’autographe.

Promontoire

L’aube d’or et la soirée frissonnante trouvent notre brick en large en face de cette villa et de ses dépendances, qui forment un promontoire aussi étendu que l’Epire et le Péloponnèse, ou que la grande île du Japon, ou que l’Arabie ! Des fanums qu’éclaire la rentrée des théories, d’immenses vues de la défense des côtes modernes ; des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales ; de grands canaux de Carthage et des Embankments d’une Venise louche, de molles éruptions d’Etnas et des crevasses de fleurs et d’eaux des glaciers, des lavoirs entourés de peupliers d’Allemagne ; des talus de parcs singuliers penchant des têtes d’Arbres du Japon ; et les façades circulaires des « Royal » ou des « Grand » de Scarbro’ ou de Brooklyn ; et leurs railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions dans cet Hôtel, choisies dans l’histoire des plus élégantes et des plus colossales constructions de l’Italie, de l’Amérique et de l’Asie, dont les fenêtres et les terrasses à présent pleine d’éclairages, de boissons et de brises riches, sont ouvertes à l’esprit des voyageurs et des nobles- qui permettent, aux heures du jour, à toutes les tarentelles des côtes, – et même aux ritournelles des vallées illustres de l’art, de décorer merveilleusement les façades du Palais. Promontoire.
A.R. (Illuminations)

Autographe de Promontoire

Autographe de Promontoire

Comme toutes les Illuminations, nous ne connaissons pas la date de composition de ce poème en prose. A le lire, à l’écouter, nous nous trouvons devant une « Postcard » ; le poème, à lui seul, peut se suffire et être admiré tant les images voltigent et virevoltent . Elles paraissent célébrer un lieu : Scarborough, désigné par Scarbro’, signe humoristique du mot mangé au cours de sa prononciation.

La question est donc de savoir si Arthur Rimbaud y aurait mis les pieds. Certains, comme le critique anglais Vernon Philip Underwood ou le biographe Pierre Petitfils défendent cette idée. La « photographie » de Scarborough est si précise qu’il semble inconcevable qu’il n’y séjournât, selon eux. A cette époque, la station balnéaire de Scarborough, dans le Yorkshire, est fort à la mode ; distante d’environ quatre cents kilomètres de Londres, Arthur l’aurait rejointe en train le 31 juillet 1874 pour y tenir un poste de répétiteur ! Rien, aucun signe n’apporte une validité à cette hypothèse. Encore aujourd’hui, la ville s’enorgueillit de l’écrivaine, Anne Brontë, décédée au Grand Hotel en 1842, à l’âge de 28 ans et résidente éternelle du cimetière. Mais aucune commémoration fête la présence d’Arthur Rimbaud. Tout comme il ne s’est pas plus rendu à Brooklyn, quartier de New-York.

Grand Hotel à Scarborough

Grand Hotel à Scarborough

Cependant, force est de constater l’existence de plusieurs indices disséminés dans le poème. Ainsi, le Royal Hotel et le Grand Hotel accueillent en villégiature des gens fortunés, durant cette époque victorienne. La construction du Grand Hotel est achevée en 1861 ; sur la falaise, il fait face à la baie et décline le thème du temps avec quatre tours pour les saisons, 12 étages pour les mois, 52 cheminées pour les semaines et 365 chambres pour les jours et enfin il est en forme de V pour rendre hommage à la souveraine Victoria. C’était l’hôtel le plus grand d’Europe. De ce dernier, on rejoint le Spa pour y prendre les eaux par une passerelle piétonne, le tout entouré de jardins fleuris.

Scarbro' et sa baie

Scarbro’ et sa baie

La ville est aussi un port de pêche, à l’abri d’un éperon rocheux surmonté par les ruines imposantes d’un château fort qui a servi à la défense de la ville originale.
On peut aussi considérer que la station balnéaire et ses hôtels étaient l’objet d’encarts publicitaires ou bien d’articles de presse et ainsi, sur ces bases, Arthur Rimbaud a pu composer son poème si proche d’une réalité. Ce qui rejoint l’opinion de nombreux exégètes dont par exemple Antoine Fongaro ou Bruno Claisse.

Il n’est reste pas moins que Paul Verlaine, alors à Londres, dans une lettre du 17 février 1873, confiait à Blémont son intention de voyager avec Arthur dans toute la Grande Bretagne :  » Tous les jours nous faisons des courses énormes […] cet été, nous irons probablement à Brighton, et peut-être en Écosse, en Irlande![…] ». Il y a fort à parier que nos deux poètes ont dû déplier les cartes, consulter des documents touristiques et prévoir un parcours dont Scarborough aurait pu être l’une des destinations. L’été 1973, se solda par un coup de feu et ce n’est que l’année suivante qu’Arthur, à la recherche d’un emploi, a pu se souvenir de cette ville.

Mais foin de ces élucubrations, puisque nous n’avons pas de faits tangibles. Alors voyons ce poème !

Le Petit Robert donne de promontoire la définition suivante : pointe de relief élevé s’avançant en saillie au-dessus de la mer et rappelle la phrase de Châteaubriand : «  la plupart des promontoires du Péloponnèse, de l’Attique…étaient marqués par des temples.»
L’eau présente partout dans le texte est illustrée par de nombreux noms  : « notre brick en large , l’Epire, le Péloponnèse, le Japon (2 fois), l’Arabie, côtes (2 fois), Carthage, Venise, Scarborough, Brooklyn, eaux des glaciers, des lavoirs, Italie, Amérique, Asie, brises ». L’eau claire de la purification au contraire de l’eau sombre sont des motifs récurrents dans la poésie rimbaldienne.

Le poème est constitué de deux phrases : l’une courte « L’aube d’or[…]Arabie ! » puis l’autre plus longue « Des fanums[…]Palais ».
Le lecteur dispose d’une série d’informations semées dans le texte qui se succèdent, se complètent, se répondent ou encore s’opposent. On a un fatras d’éléments dissemblables ou semblables qui donnent un sentiment d’amoncellement utile à la démonstration d’Arthur d’un grand nombre de choses accumulées nécessaires à tromper l’ennui des nantis.

Scarborough ou Scarbro’ sert de prétexte à une idée plus large qui concerne l’humanité, son évolution, son modernisme, sa modernité et son hédonisme.

« L’aube d’or » rappelle « l’aube d’été » retrouvée dans Ornières et Aube, « la soirée frissonnante » est relative aux sensations apportées par les « brises riches ».

«notre brick en large en face de cette villa et des ses dépendances ».

Le brick et la villa constituent des signes du luxe. La villa pallatienne, comme au 19è siècle dans le monde anglo-saxon montre une scène gréco-latine avec les fanums, mot latin, pour temples, les théories, mot grec, pour processions. Il s’agit d’un étalage de la puissance qui singe l’antiquité, l’homme moderne affiche son génie dans une imitation désuète.

Ainsi, Arthur est à bord du brick, avec d’autres, regarde la scène devant lui : première ironie.
Un brick est un élégant voilier dont la vélocité permet le cabotage, sa manœuvrabilité offrait un atout aux corsaires ou aux négriers. Arthur, nègre ? Serait-ce un écho d’Une Saison en enfer ?
Pire, dans l’argot des matelots, le brick est le surnom de la maison de tolérance, du bordel !Serions nous devant un écho à bacchanales? Seconde ironie.

« un promontoire aussi étendu que l’Epire et le Péloponnèse, ou que la grand île du Japon, ou que l’Arabie ! » Gigantisme où cohabitent l’antiquité, l’extrême orient, l’extrême occident, le sud (Italie) et le nord (Londres). On est dans la démesure, c’est la grenouille et le bœuf ; ça enfle, on est en pleine dérision ! D’autant que l’Epire ajouté au Péloponnèse ne feront jamais en surface, la dimension du Japon ou sa plus grande île, Honshu, et encore moins l’Arabie. C’est dire que d’une jolie phrase, il vient d’en faire une plaisanterie. Ainsi va le ton du poème, celui d’une caricature.

« Des fanums qu’éclaire la rentrée des théories ». Théorie et rentrée, selon Antoine Fongaro, font songer à une retraite aux flambeaux, pratique courante au 19e siècle, organisée pour la réjouissance des nantis et symétrie de tarentelles, ritournelles et bacchanales. Pour Bruno Claisse, cette procession de navires rentrant au port, appartenant aux puissants maîtres de l’économie, constitue un spectacle majestueux célébrant la vénération du volontarisme humain.

D’autres indices vont se précipiter dans le sens caricatural ; ainsi les « grands canaux de Carthage » et les « embankments d’une Venise louche » : s’il y a des canaux, c’est bien à Venise (Venise célèbre aussi, pour son carnaval, ses masques, la sensualité et la canaillerie) et non à Carthage et les embankments concernent Londres dont le qualificatif louche serait plus adapté. Ainsi, Arthur met sur notre route des fausses pistes, histoire de rire.
Tout comme « de chaudes fleurs et de bacchanales », les fleurs sont des femmes, alors germe la volupté avec les mots chaudes et bacchanales qui renvoient à la fête, à la danse lascive, aux jeux et mystères d’initiés. Arthur utilise le mot fleur pour femme par exemple dans Les Reparties de Nina : « Ô chair de fleur ! ». Les bacchanales donne le ton de l’antique de ces danses désordonnées et elles ont lieu dans les dunes comme les tarentelles des côtes. Ainsi les dames tournoient sur les terrasses voisines de la mer.
L’oxymore « molles éruptions d’Etnas » est du même ordre ironique quand on connaît le côté impétueux d’ une éruption. Et d’Etnas est alors antonomase pour tous les volcans.
Pour Antoine Fongaro, cette figure de style illustre la fumée qui sort des cheminées des métropoles (industrielles), par petits flots, caricature industrielle du monde originel.
Alors, Etna, Venise, tarentelles, ritournelles constituent une analogie à l’Italie.

Autre singerie : « peupliers d’Allemagne », il existe beaucoup de variétés de peupliers mais pas celui d’Allemagne. Bruno Claisse signale le peuplier de Berlin, encore faut-il être très calé en botanique. Les fleurs, les peupliers, les arbres du Japon, là encore Arthur s’amuse et la dérision se porte sur des parnassiens qui se montrent attachés à des précisions florales. Cet exercice n’est pas s’en rappeler son poème adressé à Banville , Ce qu’on dit au Poète à propos de fleurs. Poètes aussi attachés au luxe, à la société de nantis qu’ils aiment fréquenter.
Le lavoir avec les peupliers est un réservoir d’eau, comme une oasis, endroit agréable à voir pour les privilégiés charmés par l’endroit.
Volcans et glaciers sont opposés comme le chaud et le froid. C’est la fonte des neiges qui produit des ruisseaux, des torrents bordés de fleurs.

Tout se concentre sur cet hôtel, véritable Tour de Babel. « élégantes » et « colossales » ne peuvent se compléter, c’est encore une ironie. Ironie encore, comme si les constructions de l’Italie, de l’Amérique et de l’Asie étaient les mêmes !
La villa et ses dépendances devient un hôtel pour finir en Palais ou Palace, décor contraire au banal, décor artificiel, hédoniste.

«d’éclairages, de boissons» des éléments artificiels s’opposent à éléments naturels, « brises » pour se railler. « brises riches » alors sensations énergisantes, c’est rigolo. Seuls les privilégiés peuvent se l’offrir. Cependant l’éclairage au gaz éblouit Rimbaud par sa modernité, comme toutes les personnes à cette époque.

Ainsi les railways , cette machinerie, évoquent l’envahissement moderne et marquent de l’étonnement et l’inquiétude, tout à la fois. L’hôtel est entortillé par ce réseau à la fois, symbole du modernisme, des voyages ainsi facilités mais constituant une nuisance pour le confort des hôtes ne souhaitant pas être dérangés afin de jouir des parcs, des jardins, des terrasses, des éclairages, des boissons.
Les tarentelles et les ritournelles, occupation fébrile et fictive, représentent le côté sonore de cette délectation sensuelle et qui servent aussi le décor des façades de l’hôtel.
L’espace avec ses jardins d’illusion et sa métaphore des têtes penchées concourent à la vocation du décor. Même le mot « merveilleusement » tend à l’ironie.
Les côtes modernes représentent l’esprit de domination de l’époque, daubé par Arthur.

Promontoire illustre une parodie pour dénoncer un hédonisme auquel se prête une classe de riches privilégiés, l’aristocratie. Cette féroce caricature dénonce l’artificiel contraire à la nature, source de vitalité. Ce luxe étalé dans une fuite en avant est là pour combler l’ennui et le vide de l’existence, à travers le divertissement. L’hôtel n’est que la symbolique de cette mascarade.

Sources :

– Rimbaud, Pierre Petitfils, Julliard

– Rimbaud, oeuvres complètes, Pierre Brunel, La photothèque

– De la lettre à l’esprit, pour lire Illuminations, Antoine Fongaro, Honoré Champion

– Rimbaud ou « Le dégagement rêvé », Bruno Claisse, Bibliothèque sauvage

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