L’extravagant périple des Illuminécheunes

Dans son échange épistolaire du 27 octobre 1878, avec Charles de Sivry, Paul Verlaine use du langage argotique, mimant la phonétique anglaise par un « Illuminécheunes », pour parler des Illuminations poèmes en prose d’Arthur Rimbaud.

Tant les poèmes d’Arthur suivent le cours de sa vie et restent assez facilement identifiables dans le temps, depuis sa scolarité jusqu’à l’édition d’Une Saison en enfer, autant le parcours des Illuminations pour parvenir sur le bureau de La Vogue fut épique.

Déjà en mai 1873, dans sa lettre de « Laïtou » adressée à son ami Ernest Delahaye, Arthur laisse poindre un signe concernant peut-être cette prose.

« […] Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t’avoir proposé un rendez-vol au dimanche 18, à Boulion (sic). Moi je ne puis y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de quelques fraguemants (sic) en prose de moi ou de lui, à me retourner. »

Et Paul d’écrire :
« Boglione, le dimanche 18 […] A bientôt, n’est-ce pas ? Écris vite. Envoie explanade, tu auras bientôt tes fragments. »

Dans l’argot de Verlaine et Rimbaud, « explanade » signifie probablement Explication et/ou Autre Explication que l’on trouve dans le recueil Parallèlement de Verlaine.

Mais fragments ! Que sont ces fragments ?

S’il s’agit de la composition du possible manuscrit des Illuminations, qu’en sait-on et qu’ignore-t-on ?

Le compagnonnage de Nouveau et Rimbaud

En fin d’année 1873, son espoir de promouvoir Une Saison en enfer dans les milieux parisiens est définitivement clos pour Arthur Rimbaud. Les péripéties de Bruxelles et l’emprisonnement de Verlaine sont parvenus jusqu’à Paris et le monde littéraire lui tourne le dos.
Un jeune poète, de trois ans son aîné, Germain Nouveau lui dit son admiration lors d’une rencontre au café Tabourey.
Dès mars 1874, Rimbaud est à Londres pour son quatrième séjour dans cette capitale. Son compagnon Germain Nouveau et lui logent à Stamford Street tout près de la gare de Waterloo et ils fréquentent la bibliothèque du British Museum comme en atteste leur inscription. Nouveau quitte Londres et Arthur, en juin, en bons termes. Bien souvent, on date de cette époque le manuscrit des Illuminations et de sa mise au net. En effet, dans deux « illuminations », on reconnaît l’écriture de Germain Nouveau :

– Métropolitain, à partir du mot « arqué ». Le mot « Guaranies » possiblement difficile à déchiffrer pour la copie, correspond à l’écriture d’Arthur.
Villes [1], cependant le titre est de la main de Rimbaud.

Germain Nouveau est-il uniquement copiste ou plus? La thèse présentée en 1964 par Jacques Lovichi sur ce sujet fut refusée par le jury. Dans sa biographie de Nouveau, en 1983, Alexandre L. Amprinoz note des similarités entre les Notes parisiennes de Nouveau et les Illuminations de Rimbaud. Ainsi, Nouveau aurait été plus qu’un simple secrétaire ! Cet argument est encore développé, en 2014, par Eddie Breuil dans son livre Du Nouveau chez Rimbaud. La polémique est circoncise, semble-t-il, mais la réflexion reste ouverte quant à la paternité que jamais Nouveau n’a revendiquée.

Toujours est-il qu’une mise au net ne signifie pas la date composition des poèmes . Ce qui importe pour l’exégèse c’est bien de positionner les Illuminations avant ou après la composition d’Une Saison en enfer !
Selon Delahaye, elles datent de 1872 car il dit avoir entendu lire Arthur et les appeler poèmes en prose. D’après Verlaine, Arthur aurait écrit ces poèmes en prose de 1873 à 1875, parmi des voyages tant en Belgique qu’en Angleterre et dans toute l’Allemagne. Il suggère le commencement de l’œuvre avant Une Saison en enfer et puis l’achèvement deux ans plus tard.
Pour sa sœur, Isabelle, devenue Berrichon par son mariage, la Saison marquait la fin de la vie littéraire de son frère, son adieu à la poésie et son reniement concrétisé par l’autodafé des exemplaires en sa possession.

Dans sa thèse de 1949, Henry de Bouillane de Lacoste après une étude graphologique de divers autographes de date déterminée, des manuscrits d’Illuminations et d’après l’évolution de l’écriture d’Arthur propose de tenir les Illuminations pour postérieures à Une Saison en enfer.
La démonstration ne révèle pas la date de la composition et, en cela, reste faible.
Aujourd’hui certaines approches de chercheurs considèrent que des créations pourraient dater de fin 1872, début 1873.

Pour l’exemple, David Ducoffre (blog Enluminures, Plainted Plates) s’interroge sur la proximité de la pièce de Leconte de Lisle, Les Erinnyes du 6 janvier 1873 et la possible création contemporaine de Ville dont le mot fautif « Erynnies » est constaté. Rimbaud aurait pu prendre connaissance de ce mot dans Le Monde Illustré ou La renaissance littéraire.

Paul Verlaine à Stuttegarce

Enfin, Verlaine, sorti de prison, revoit Arthur Rimbaud pour la dernière fois, lors d’un séjour de deux jours à Stuttgart (Stuttegarce, dans son jargon de potache), fin février 1875. Arthur confia à Paul le manuscrit des Illuminations et lui demanda de le faire parvenir à Germain Nouveau à des fins d’impression.
Verlaine, dans son étude des Hommes d’aujourd’hui concernant Rimbaud, dit que le manuscrit des Illuminations fut remis à Stuttgart « à quelqu’un qui en eut soin ».
Le 1er mai 1875, depuis Stickney, dans sa lettre à Delahaye, Verlaine écrit : «  […] Rimbaud m’ayant prié d’envoyer pour être imprimé des « poèmes en prose » siens, que j’avais envoyé (2fr.75 de port!!!) illico […]. Verlaine ne connaissait pas Germain Nouveau, à l’époque.

Aujourd’hui, il faut reconnaître qu’on ignore les dates de composition des Illuminations, toutefois on propose pour la composition une amplitude allant de fin 1872 à mars 1875. Soit trois ans probablement discontinus, pour quarante trois pièces ! Il est vrai que les mots allemands « wasserfall » (Aube) et « strom » (Mouvement) tombent à pique avec le séjour allemand en 1875 mais Rimbaud aurait pu connaître ces mots aussi durant sa scolarité.

Les séjours d’Arthur à Londres et en Angleterre se perçoivent dans bon nombre des Illuminations ;
Being Beauteous, Bottom, Fairy sont des titres anglais et comme « Spunk, cottage, steerage, pier, turf, embankments, railways, brick, Ashby, Hampton court, Brooklyn, Scarbro’, comfort » sont autant de références à des mots anglais.

Alors d’où provient le titre donné à ce recueil dont il faut dire qu’il s’agit plus sûrement d’un dossier remis à Verlaine et de quoi se constituait-il réellement ? Verlaine fut plutôt muet sur ce sujet.

On ne connaît aucun autographe portant le mot-titre d’Illuminations ; seul le manuscrit de Promontoire, au bas, témoigne des initiales A.R . de l’écriture d’Arthur, suivi de (Illuminations) qui pourrait provenir de l’écriture d’un collaborateur d’un éditeur. Mais pour le reste Rimbaud n’a laissé aucune consigne. Ce dossier est-il achevé ? Rimbaud aurait-il renoncé à le publier ?

Seul le témoignage de Paul Verlaine authentifie ce titre. Dans son échange épistolaire d’août 1878 avec Charles de Sivry, il mentionne les Illuminations (painted plates) puis le 27 octobre suivant les « Illuminéchennes ». Il affirmera dans la première édition de 1886 que le mot Illuminations provient de l’anglais et qu’il signifie gravures coloriées (coloured plates) Il ira jusqu’à dire qu’il s’agit du sous-titre donné par Monsieur Arthur Rimbaud à son manuscrit.
Un des sens de ce mot peut aussi à voir avec des enluminures ou des assiettes peintes, d’ailleurs certains poèmes tendent à le prouver comme Parade, Ville, Aube, Marine, Promontoire etc…

Enfin faut-il dire Illuminations ou Les Illuminations ? Les titres des poèmes étant dépourvus d’un article, à ce jour, les exégètes s’accordent sur Illuminations pour aller dans le sens de l’argument précédent.

Verlaine de retour à Paris

En 1882, Paul Verlaine, après ses tentatives agricoles, revient à Paris ; voilà maintenant dix ans qu’il en est absent et il lui faut se relancer dans le monde littéraire.

Dans la revue Lutèce, en 1883, il publie une série Les Poètes maudits. Son étude sur Rimbaud paraît dans les numéros des 5 et 12 octobre puis du 10 novembre. Certes, il appréciait le poète mais leurs derniers échanges épistolaires ne donnaient pas une température au beau fixe. En un mot, Rimbaud ne voulait plus le voir et Verlaine lui en voulait de le prendre pour un pingre.
Toujours est-il que c’est audacieux de sa part alors qu’il pourrait voir surgir le passé sulfureux auquel il était associé.

Après avoir envoyé le manuscrit d’Illuminations à Nouveau, ce dernier le remet à Paul Verlaine à Arras en septembre 1877. Paul le confiera alors à son ancien beau-frère Charles de Sivry (demi-frère de Mathilde Mauté de Fleurville, ex-épouse Verlaine). Attendait-il de Sivry une composition musicale des poèmes ? Verlaine lui réclamera avec empressement. En cours de remariage, donc de changement de nom d’épouse, Mathilde leva son veto quant aux autographes de Rimbaud et accepta que son demi-frère en dispose en vue d’une publication, sous réserve que Verlaine ne fut pas associé à l’opération. Par une lettre du 12 mars 1886, Louis Le Cardonnel est invité à récupérer les manuscrits et à servir d’intermédiaire. Le secrétaire de rédaction, Gustave Kahn, de la revue La Vogue, revue avant-gardiste, insiste vigoureusement auprès de Le Cardonnel pour disposer des manuscrits. Le Cardonnel confie le manuscrit au poète Louis Fière qui écrit à Kahn de s’adresser à lui. Coup de chance, Félix Fénéon, collaborateur de la revue est collègue de bureau au ministère de la guerre, de Zénon Fière, frère aîné de Louis. Enfin, après ce parcours du combattant, le dossier de Rimbaud parvient à la rédaction de La Vogue dont Léon d’Orfer assurait la direction. Ouf !

La publication dans La Vogue

Fénéon a eu en charge la mise en page et a tenté de réaliser une distribution dans un ordre logique.
« Les feuillets, les chiffons volants de M. Rimbaud, on a tenté de les distribuer dans un ordre logique. » Donc un réaménagement volontaire mais un vrai mélange de vers et de proses s’achevant par Démocratie.
En mai 1886, Kahn, dans cinq numéros consécutifs, laisse paraître ce mélange de vers et de proses avec pour titre chapeau Les Illuminations. Le numéro 9 de la revue annonce une suite que jamais il n’y aura. Comme le dit Pierre Brunel « telles que publiées en 1886, les illuminations étaient un ouvrage imparfait.» et d’ajouter : « Nous ne lisons pas aujourd’hui Illuminations comme les textes de La Vogue
En effet, il s’avère que Sivry n’avait pas tout remis et il faudra attendre Poésies complètes, en 1895 pour que l’éditeur Vanier présente encore cinq autres « Illuminations » : Fairy, Guerre, Génie, Solde et Jeunesse.

La critique en 1886 et après

Écrivant un article à propos des Illuminations, Félix Fénéon conclut dans Le Symboliste, numéro du 7 au 14 octobre 1886 par ces mots devenus célèbres « œuvre enfin hors de toute littérature et probablement, supérieure, à toute.» C’était un peu fayot mais il avait à vendre sa revue ! Et puis il y a des vérités aussi.

Edmond Picard ne cachait pas son mépris pour cette chose bizarre (il avait reproduit Après le déluge) dans L’Art moderne, le 10 octobre 1886 : « Encore un échantillon. Le dernier sans doute. Il est d’Arthur Raimbaud (sic). De la part d’un tel écrivain, était-ce folie ou fumisterie ? Plutôt fumisterie, croyons-nous. De notre temps, il faut être constamment en garde contre le désir des artistes de se moquer à leurs heures de ce public odieux qui ne croit le plus souvent qu’aux médiocrités et aux imbéciles. » On dirait que rien n’a changé sur la planète !

Et Jacques Rivière, directeur de La Nouvelle Revue française écrit : « […] ces poèmes sont complètement dépourvus d’égards, c’est-à-dire qu’en aucun point ils ne s’inclinent, ils ne se dérangent vers vous. Aucun effort pour faire passer dans notre esprit les spectacles qu’il recèlent : ils sont écrits au mépris de toute sociabilité ; ils sont le contraire même de la conversation. On y sent quelque chose de fidèle à on ne sait quoi. Ce sont des témoins. Ils sont dispersés comme des bornes qui auraient servi à quelque repérage astronomique. » Malgré l’acidité du début, la fin est plus sensible, plus encline à la découverte.

Pour faire bonne mesure, en décembre 1886, dans La Revue indépendante, c’est Théodor de Wyzewa qui s’exprime : « Nul plan, il est vrai ; on chercherait vainement l’ombre d’un récit, à travers ces élégants feuillets. Mais ils sont un défilé de somptueuses, de poignantes, et d’éblouissantes images ; et issues d’une âme si prodigieuse, que sous leur incohérente apparence, elles forment une parfaite suite musicale. M. Rimbaud a perçu des rapports mystérieux entre les choses : il nous promène au long de mondes bariolés et odorants ; il évoque un tableau, en deux lignes ; il est un maître sans émule; » Voilà une critique fort obligeante et bien enlevée !

De nos jours, la critique et les éditeurs s’accordent tous pour présenter les Illuminations, en commençant par Après le déluge et pour finir par Génie pour la plupart alors que la Pléiade d’André Guyaux achève par Solde. Dans ce dernier poème, un aveu de faillite et dans le précédent, un texte triomphal comme le signale Steve Murphy.

Nos critiques actuels ont bien fait avancer la lecture d’Illuminations, les rejoindre dans leur réflexion constitue le moyen le plus sûr d’apprécier Rimbaud. On est loin de ne voir que des tableaux coloriés ; l’esprit politique d’Arthur Rimbaud y est perçu, tout comme sa condition d’homme éclairé par la nature ; les thèmes empruntés à la religion, à la liberté aiguisent sa réflexion existentielle, sa critique est portée sur le progrès à mettre au service de tous pour une nouvelle harmonie.

Sources :
Rimbaud, Œuvres complètes , André Guyaux, La Pléiade
Rimbaud, Œuvres complètes, Pierre Brunel, La Pochothèque
Lettres de la vie littéraire d’ A. Rimbaud, Jean-Marie Carré, Gallimard
Arthur Rimbaud, J.J Lefrère, Fayard
Arthur Rimbaud, œuvre-vie, Alain Borer, Arléa
Stratégies de Rimbaud, Steve Murphy, Champion Classiques
Du Nouveau chez Rimbaud, Eddie Breuil, Honoré Champion
Les Illuminations et l’accession au réel, Bruno Claisse, Classiques Garnier
Rimbaud ou « Le dégagement rêvé », Bruno Claisse, Bibliothèque sauvage
Blog Enluminures (Painted Plates), David Ducoffre

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