Les portraits d’Arthur Rimbaud

Depuis tout jeune, Arthur Rimbaud a révélé une sensibilité pour les illustrations. Ainsi, son beau-frère posthume, Paterne Berrichon, raconte l’anecdote au cours de laquelle, Arthur, 4 ans, a le nez collé à la vitrine du libraire et regarde avec une intense délectation des images d’Épinal. Arthur est prêt à échanger sa petite sœur pour acheter les dites images. Probablement que le libraire ému a fini par les lui offrir.

Plusieurs indices convergent pour qui veut bien prêter attention à ces signes qui jalonnent déjà son enfance puis le début de son adolescence.

Ainsi, la première œuvre titre sur « Conspecto » : j’aperçois. Son cahier d’enfance est constellé de dessins qui illustrent de petits tableautins de sa vie courante.

Une approche comportementaliste représentative de la pensée et de la personnalité affirmerait sûrement un prédicat orienté vers le visuel dans lequel les mots voir, regarder, montrer, clarifier, coloré, scène, photographie…précisent cette composante naturelle. Ainsi, pour en donner seulement deux exemples, A la musique ou La maline donnent à voir des tableaux, des historiettes. Ces poésies révèlent clairement une ligne graphique.

Arthur Rimbaud s’est prêté comme cela se faisait à cette époque à des correspondances illustrées. Il n’y démontre pas un talent exceptionnel pour le dessin à l’inverse de Verlaine ou de son camarade Ernest Delahaye. Encore qu’il se soit entraîné à travers des décalques relevés dans des journaux satiriques dont il était friand.
A toute autre forme d’art pictural, Arthur Rimbaud préférait les caricatures, les croquis parisiens de Régamey, les charges d’André Gill ou d’Alfred Petit comme les aventures d’Onésime Boquillon illustrées par Humbert dans La lanterne de Boquillon, Monsieur Prud’homme d’Henri Monnier ou encore Le Monde comique.
La Charge, dans sa livraison du 13 août 1870, publiait sur la même page son poème Trois baisers et offrait aux lecteurs la possibilité d’obtenir leur portrait-charge pour dix francs.

Dans la poésie d’Arthur, nombreuses sont les scènes, les représentations comme dans un théâtre ou dans un castelet de guignol, tel un dessin où la dérision constitue la ligne forte. Dérision, élément fondamental de son caractère colérique.

Ce persiflage fut mis également au service de portraits-charge ; voyons ces « drôles très solides, au faciès déformés, plombés, blêmis, incendiés » et tentons,  autour d’eux, d’animer le contexte.

Sur une saison qui va de l’été 1870 à l’été 1871, il enlaidit Vénus après l’avoir glorifiée, il s’en prend, pendant la guerre, à la famille impériale mais aussi à Bismarck, aux bourgeois carolomacériens (le club des épiciers), il décoche ses flèches contre la religion dans Les Pauvres à l’église, il raille les fonctionnaires comme les douaniers ou ceux de la bibliothèques de Charleville jusqu’au concierge du collège.

Vénus ou la prostituée

Vénus de Botticelli

Vénus de Botticelli

En 1869, dans un travail scolaire de versification, titré Invocation à Vénus, Arthur avait eu l’occasion tout en plagiant, en partie Sully Prudhomme, de traduire Lucrèce.

« Mère des fils d’Enée, ô délices des Dieux
Délices des mortels, sous les astres des cieux,… »

Ici, Vénus, motif mythologique de la beauté, confie son énergie à l’éveil de la nature.

En juillet 1870, dans un parodie grotesque, dans un contre-pied satirique, il se moque du mythe d’une Vénus, belle sortant de l’onde, canon académique repris dans les arts comme celle de Botticelli.

La Vénus callipyge, annoncée dans Soleil et chair « Kallipige la blanche… » est décrite sortant d’une baignoire dans un halo vert pour renforcer le côté lugubre et pas en très bonne santé de la prostituée, peut-être ; une femme laide dont le corps témoigne des affres de la maladie et de l’outrage des années y est décrite. Le contre-blason est vu de dos depuis les cheveux jusqu’à l’anus qui rime avec « Clara Vénus », comme le nom de guerre d’une fille de joie possiblement rencontrée au « Café de la Cloche » à Mézières. Dépit sentimental ou pied de nez à toutes les Vénus du Parnasse, il reste un poème avec une version manuscrite du 27 juillet 1870 remis à Georges Izambard et une autre à Paul Demeny en octobre 1870. La variante consiste dans une inversion des vers 7 et 8 à la conséquence sur le schéma des rimes croisées ou embrassées.
Pour ce poème caustique et cruel, Rimbaud aurait pu s’inspirer d’une poésie de Glatigny, Les Antres malsains du recueil « Les Vignes folles » de 1851 dans laquelle y est décrit une prostituée.

Vénus Anadyomène

Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Montrant des déficits assez mal ravaudés ;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent, le dos court qui rentre et qui ressort ;
-La graisse sous la peau paraît en feuille plates,
Et les rondeurs des reins semblent prendre de l’essor ;

L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement. On remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…

Les reins portent deux mots gravés : Clara Vénus ;
-Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

27 juillet 1870

Le poème ne présente pas de difficultés majeures pour sa compréhension, la charge est nette.
Un dessin de ce type aurait pu se trouver des années plus tard dans Hara Kiri.

« Ravauder » est un terme que l’on utilise souvent dans les Ardennes ; il s’agit de réparer, refaire, reconstruire.

La famille impériale

A l’occasion de la première communion du Prince impérial, en 1868, Arthur s’était fendu d’un compliment en vers latins. Il en avait été remercié par le précepteur du jeune Louis par le canal du principal du collège de Charleville. Sa flagornerie consistait en 60 hexamètres, jamais retrouvés. Comme quoi tout allait bien entre eux à cette époque.
Bien vite, la guerre de 1870, alimente la machine à dérision et Arthur se dote d’une conscience politique. Une gravure vue à Charleroi, lui offre l’opportunité de se moquer du père et du fils à travers L’Éclatante victoire de Sarrebrück, remportée aux cris de vive l’Empereur !

« Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose
Bleue et jaune, s’en va raide, sur son dada
Flamboyant ; très heureux,-car il voit tout rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;… »

En effet, le jeune prince impérial venait d’essuyer son premier feu et il était la fierté de l’Empereur juché sur son cheval Phébus. L’Éclatante victoire, en réalité une escarmouche, avec le recul de deux mois, laissait à Arthur toute latitude pour en tirer une caricature.

Le Prince impérial

Le Prince impérial

Mais Arthur n’en restera pas là avec le prince impérial qui est de nouveau l’objet de sa volée de bois vert. A Londres en 1872, il laisse sur l’album de Félix Régamey

 

 

L’enfant qui ramassa les balles, le Pubère
Où circule le sang de l’exil et d’un Père
Illustre entend germer sa vie avec l’espoir
De sa figure et de sa stature et veut voir
Des rideaux autres que ceux du Trône et des Crèches.
Aussi son buste exquis n’aspire pas aux brèches
De l’Avenir!-Il a laissé l’ancien jouet.-
Ô son doux rêve ô son bel Enghien* ! Son œil est
Approfondi par quelque immense solitude ;
« Pauvre jeune homme, il a sans doute l’Habitude ! »

François Coppée
*parce que « Enghien chez soi » !

Un dessin de Rimbaud de la tête du prince impérial orne ce dizain. La signature constitue aussi une moquerie à l’attention de Coppée.
Le premier vers est allusif du premier feu. L’ancien jouet peut se comprendre comme son cheval de bois mais aussi comme l’ancien régime. Enghien pour engin.
Le dernier vers, on trouve « Pauvre petit ! Il a sans doute l’habitude est de l’habitude » dans Le Passant de Coppée.

Napoléon III et Eugénie

Napoléon III et Eugénie

Rimbaud n’est pas en reste avec l’Impératrice Eugénie, en 1870 ; « la lettre à Loulou » constitue une moquerie dont Delahaye se souvient de cinq octosyllabes. Mais au moins cela rend compte du goût de Rimbaud pour l’opéra bouffe.

 

 

Chanson de la lettre à Loulou

Mon pauvre vieux Louis, va-t-en.
Adieu, cherche une barcarolle…
Faisons comme à la Péricole…
Et tu t’envoles, et je m’envole,
Et nous avons chacun nos nids.

La barcarolle est une forme musicale vocale ou instrumentale dont le mouvement lent évoque une barque. Par exemple, la barcarolle des Romances sans paroles de Félix Mendelsohn (recueil de Verlaine). La Péricole est le titre d’un opéra-bouffe d’Offenbach.

Rimbaud dans Une Saison en enfer (Délires II) fait certainement allusion à ces chansons (Dossier perdu) : « Je disais adieu au monde dans d’espèces de romances ! ».
Enfin, la guerre presque achevée, le manuscrit, confié en octobre 1870 à Paul Demeny, représente le portrait charge anti-bonapartiste par excellence dans ce sonnet satirique Rages de Césars.

Rages de Césars

L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries,
Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
-Et parfois son œil terne a des regards ardents…

Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
Il s’était dit : « Je vais souffler la Liberté
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! »
La Liberté revit ! Il se sent éreinté !

Il est pris. -Oh ! Quel nom sur ses lèvres muettes
Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?
On ne saura pas. L’Empereur a l’œil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes…
-Et regarde filer de son cigare en feu,
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.

Arthur Rimbaud
octobre 1870

Le titre du sonnet persifleur s’empare du pluriel, certes il s’agit du prisonnier Napoléon III qui est conduit au Château de Wilhelmshöhe à côté de Kassel mais il vaut aussi pour Napoléon 1er et tous ceux qui voudraient souffler la liberté. Ils sont avertis que leur tentative serait mise en échec.
L’homme pâle d’une pâleur à la fois physique et morale se décompose, il part en fumée. C’est un contraste avec le noir de l’habit qui n’est plus l’attribut impérial. Et c’est un deuil qui se joue par le pâle et le noir, symboles de la mort. Il fait le point et mesure sa grandeur passée et sa déchéance.
L’orgie est comprise comme pour désigner le train de vie supposé de la famille impériale et de sa cour ; c’est un lieu commun de l’anti-bonapartiste
Émile Olivier, le compère en lunettes, ministre, ainsi représenté par les dessinateurs satiriques, est l’ordonnateur du vote des crédits de guerre et donc l’artisan de la boucherie de 1870.
Les Tuileries et Saint-Cloud sont les lieux de résidence de l’Empereur et de la famille impériale, tout comme pour Napoléon 1er.
De Saint-Cloud, la guerre de 1870 fut déclarée et le 13 octobre 1870 le château fut incendié.
La pointe du sonnet témoignerait ainsi et daterait aussi le poème.

C’est amusant, Badinguet est affublé d’un cigare et Bismarck d’une pipe dans le pamphlet paru dans dans le Progrès des Ardennes du 25 novembre 1870. (voir Les Rimbaud, père et fils, dans la guerre de 1870). Ce texte tant graphique porte au ridicule la caricature de Bismarck et son nez carbonisé à tout jamais, dans un assaut final, « Voilà! fallait pas rêvasser ! »

Le temps de l’école

Le collège se tenait place du Sépulcre (aujourd’hui place de l’agriculture) dans les locaux de l’ancien couvent des Sépulcrines. Vitalie Rimbaud y avait mis ses enfants dès Pâques 1865.
Ernest Delahaye, camarade des frères Rimbaud et plus particulièrement d’Arthur, par la suite, se souvient d’un poème satirique, poème perdu. Arthur avait donné du concierge du collège de Charleville, un portrait humoristique. Delahaye cite de mémoire :

« Derrière tressautait en des hoquets grotesques
Une rose avalée au ventre du portier. »
1869-1870 ?
On en saura pas plus, il s’agissait du concierge qui avait succédé au père Chocol et qui se promenait souvent une fleur à la bouche.

L’anticléricalisme

Jules Mary, feuilletoniste célèbre (Roger-la-honte, La Pocharde…), était l’un des condisciples d’Arthur, il évoque son sourire narquois et l’éclair de moquerie dans ses yeux. Sous couvert de décrire des types, comme Les Assis, Les Douaniers, Rimbaud porte sa satire dans une charge violente et anticléricale en écrivant Les Pauvres à l’église.
Dans une lettre adressée à Paul Demeny depuis Charleville, le 10 juin 1871, son commentaire est le suivant : « Voici,- ne vous fâchez pas- un motif à dessins drôles : c’est une antithèse aux douces vignettes pérennelles, où batifolent des cupidons, où s’essorent des cœurs panachés de flammes, fleurs vertes, oiseaux mouillés, promontoires de Leucade, etc. », suit Le Cœur du pitre mais précède Les Pauvres à l’église.

Les Pauvres à l’église

Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d’église
Qu’attiédit puamment leur souffle, tous les yeux
Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise
Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;

Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire,
Heureux, humiliés comme des chiens battus,
Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
Tendent leurs orémus risibles et têtus.

Aux femmes, c’est bien bon de faire des bancs lisses,
Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir !
Elles bercent, tordus dans d’étranges pelisses,
Des espèces d’enfants qui pleurent à mourir :

Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
Une prière aux yeux et ne priant jamais,
Regardent parader mauvaisement un groupe
De gamines avec leurs chapeaux déformés.

Dehors, le froid, la faim, l’homme en ribote :
C’est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !
-Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote
Une collection de vieilles à fanons ;

Ces effarés y sont et ces épileptiques
Dont on se détournait hier aux carrefours ;
Et, fringalant du nez dans des missels antiques,
Ces aveugles qu’un chien introduit dans les cours.

Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
Récitent la complainte infinie à Jésus
Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,

Loin des senteurs de viande et d’étoffes moisies,
Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;
-Et l’oraison fleurit d’expressions choisies,
Et les mysticités prennent des tons pressants,

Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
Banals, sourire verts, les Dames des quartiers
Distingués,-ô Jésus!-les malades du foie
Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.

Compte tenu d’événements récents et actuels, il y aurait motif à mettre des catholiques dans la rue.
La hauteur de vue reste encore la meilleure conseillère pour faire valoir sa foi.
Cependant en juin 1871, nous étions en proximité de la Semaine Sanglante, dix jours après, Rimbaud communaliste s’en est pris aux piliers de l’époque dont l’église et son influence.
Pour sûr que la fervente chrétienne que fut sa mère, Vitalie, aurait été choquée, outrée d’une telle lecture.

*orrie, c’est un ardennisme, il s’agit d’ornements en or
*fringalant, régionalisme qui vient du mot fringale, le nez dans le missel en faisant mine de le parcourir
*ribote, repas en excès, comme une bombance

Les épicemards *

* argot pour épiciers, assimilés aux bourgeois

En juin 1870, Arthur remet à son professeur Georges Izambard, le poème A la musique, véritable dessin humoristique comme Albert Dubout aurait pu le tracer, lui qui croquait des foules de grosses dames accompagnées de messieurs minces et obéissants.

La charge insolente s’adresse à la bourgeoisie carolomacérienne. Une foule de personnages défile :

– Les bourgeois poussifs dont les chaleurs les étranglent
– Le gandin qui parade
– Le notaire dont les breloques à chiffres pendent
– Les rentiers qui soulignent les couacs
– Les gros bureaux bouffis, employés de bureau
– Les grosses dames dont les volants ont des airs de réclames
– Les épiciers retraités qui discutent des traités
– Les bourgeois à la bedaine flamande

Et par opposition à cette classe bourgeoise, se promènent toute une jeunesse :

– Des soldats, des pioupious
– Des bonnes qui promènent des bébés
– De la jeunesse ( les voyous)
– Et lui, Arthur Rimbaud

C’est dire qu’il est bien là et qu’il parle d’une chose vue, d’une scène qu’il a sous les yeux, de grotesques dont il tire cette satire.

Satire que l’on retrouve dans sa lettre à Izambard, le 25 août 1870 et qui fait miroir en regard du poème. Ainsi, sa ville natale (Charlestown) est supérieurement idiote tout comme Mézières, juste à côté car on y voit une « benoîte population » « spadassine », « deux ou trois cents pioupious » qui s’agitent, « les épiciers retraités » en uniforme, « les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres » qui munis d’un « chassepot au cœur font du patrouillotisme aux portes de Mézières. »

Vite la guerre, vite la défaite, vite un ordre républicain, vite la révolte qui gronde dans sa tête, illustrée par ses poèmes sur la Commune.

Après l’épisode de la Commune, il reprendra ses courses dans la campagne ardennaise avec son ami Delahaye et visitera fréquemment la bibliothèque pour nous offrir deux poèmes caustiques dans lesquels le corps des fonctionnaires n’est pas épargné : Les Assis et Les Douaniers.

Les professionnels de la profession

La mauvaise grâce que mettait Jean-Baptiste Hubert, le bibliothécaire en chef, à servir des ouvrages demandés par Arthur, lui valut les foudres du poète qui dans Les Assis lui taille un costume sur mesure.
Fatigué de ses escapades dans la nature, Arthur venait lire à la bibliothèque. En attendant l’ouverture, il faisait les cent pas sur la place du Sépulcre, à la même hauteur que le réfectoire du collège. Cheveux au vent et pipe au bec, les collégiens s’en amusaient de le voir ainsi. Ces anecdotes pourraient situer le poème en 1871 bien qu’Arthur fréquentait déjà la bibliothèque en 1868, 1869. Toujours est-il que l’on connaît le poème par la copie de Verlaine.
L’impéritie d’Hubert met l’impatience de Rimbaud à l’épreuve ; le « r » fréquent dans cette poésie donne de la sonorité à sa rage, ainsi exprimée.

Le sarcasme de Rimbaud figure l’immobilité et la non volonté d’aller de l’avant. Ce libelle prévaut pour notre actualité, il n’ y a pas que les bibliothécaires qui devraient se sentir concernés !

Les Assis

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau,
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
L’âme des vieux soleils s’allume emmaillotée
Dans ces tresses d’épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
S’écoutent clapoter des barcarolles tristes,
Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.

-Oh ! Ne les faites pas lever ! C’est le naufrage…
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l’œil du fond des corridors !

Puis ils ont une main invisible qui tue :
Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l’œil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales
Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever.

Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,
Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisière
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

Des fleurs d’encre crachant des pollens en virgule
Les bercent, le long des calices accroupis,
Tels qu’au fil des glaïeuls le vol des libellules
-Et leur membre s’agace à des barbes d’épis.

* loupes : tumeurs de la peau
* boulus : déformés par l’arthrose – il s’agit d’un néologisme (création de mot nouveau)
sinciput : haut du crâne
* hargnosités : mauvaises humeurs – il s’agit d’un néologisme
* percaliser : la peau prend l’aspect de l’étoffe appelée percale (tissu de coton soyeux et doux, Sedan, cité du drap en fabriquait) – il s’agit d’un néologisme
* lisière : cordon d’étoffe pour maintenir debout les enfants en âge de marcher

On peut penser à une vision érotique dans la dernière strophe où le mot virgule prend l’allure de verge et ainsi le membre est incontestablement un organe viril.

Après le bibliothécaire, Arthur eut à faire au douanier et pour cause la frontière belge est distante d’à peine quinze kilomètres de Charleville ; et il faut bien se réapprovisionner de temps en temps en tabac. Si le périple est assez simple, enter en Belgique passait par des épreuves et des combines.
Il ne fut pas le seul, le passage de la frontière à Pussemange, ce sont des souvenirs d’aventure, d’exotisme, il y a encore 50 ans. Ça se préparait une telle expédition pour passer un dimanche dans les boucles de la Semois. D’abord bien penser à avoir sa carte d’identité sur soi, sinon « macache » pour passer la frontière ! Être bien poli avec les douaniers français et belges…Rien à déclarer ? Rien ! C’est bon, allez-y ! Alors là, c’était la fête de l’achat de spéculoos, du chocolat Côte d’Or, de paquets de vingt-cinq cigarettes, de cigares, de tabac, l’occasion de goûter à l’Orval et de faire le plein d’essence !
Attention, tout en quantité acceptée par la loi, si non il fallait cacher un peu et passer en loucedé la frontière avec un ouf de soulagement après le poste français. C’est toujours avec émotion que je relis ce poème tant il fait appel à ma nostalgie.

Frontière

Frontière

Les douaniers, gardiens de la frontière franco-belge, étaient accompagnés de chiens qui avaient pour rôle de détecter et attaquer les chiens des contrebandiers chargés de passer des matelas de tabac.
Pour alimenter leurs pipes, une Gambier pour Arthur (provenant de la fabrique renommée de pipes de Givet) et une Jacob pour Ernest, nos deux ardennais allaient s’alimenter en tabac à la frontière belge en un peu plus de deux heures. « Chapeau, capote, les mains dans les poches », ils passaient par La Grandville puis Gespunsart ou grimpait aux baraques par Saint-Laurent puis Gernelle. Les baraques, maisons frontalières, étaient à la fois ferme auberge, magasin et guinguette.
Cependant on pénétrait en Belgique après une désinfection en règle, dans un cabane où se consumaient des produits chimiques : un des cadeaux de la guerre, la fièvre aphteuse régnait. Nos amis s’y sont soumis puis ils pouvaient alors acheter à l’auberge, pour trois sous, leurs deux paquets de tabac provenant des « manufactures de Thomas Philippe ».

Gabelous

Gabelous

Avaient-ils à peine marché une demie heure sur le sentier du sous bois qu’un gabelou (douanier) leur faisait face et un autre était sur leurs talons. Alors confiants, ils montraient leurs deux paquets entamés et ainsi ils n’étaient pas en fraude. Cela n’empêchait pas les douaniers, leurs molosses en laisse, de les palper.
Dans la charge ironique qu’il fait d’eux, Arthur n’a pas oublié ces détails. Verlaine en a fait une copie. On date ce poème de juillet 1871.

Les Douaniers

Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache,
Soldats, marins, débris d’Empire, retraités
Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités
Qui tailladent l’azur frontière à grands coups d’ hache.

Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,
Quand l’ombre bave aux bois comme un mufle de vache,
Ils s’en vont, amenant leurs dogues à l’attache,
Exercer nuitamment leurs terribles gaîtés !

Ils signalent aux lois modernes les faunesses.
Ils empoignent les Fausts et les Diavolos :
« Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots ! »

Quand sa sérénité s’approche des jeunesses,
Le Douanier se tient aux appas contrôlés !
Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés !

* macache : rien du tout ; argot des soldats d’Afrique. Sont opposés les héros de l’Empire (Ceux qui disent Cré Non et macache) aux sinistres douaniers que sont les Soldats des traités.
* soldats des traités : ceux postés aux frontières en vertu de l’armistice de Versailles et du traité de Francfort de mai 1871
* azur frontière : la frontière est dessinée en bleu sur les cartes (sachant que la frontière est redessinée aussi après la guerre par l’annexion de l’Alsace Moselle au Reich)
* Faust, opéra de Gounod et Fra Diavolo (bandit de grand chemin), d’un opéra d’Auber

Arthur Rimbaud dans cette épigramme donne aussi un sentiment politique tout en assurant la caricature propre aux douaniers.

Et encore…et enfin…

C’est Delahaye qui le rappelle dans Souvenirs familiers (Delahaye témoin de Rimbaud), op. cit Neuchâtel, 1974, p 113. Henri Perrin, successeur d’Izambard, quitte ses fonctions au collège pour occuper le poste de rédacteur du nouveau journal le Nord-Est. Il semblerait que Rimbaud ait envoyé des poèmes satiriques, peut-être en juillet 1871,(pas de texte conservé).

Voici les portraits-charge

[La Plainte du vieillard monarchiste]
à Monsieur Henri Perrin, journaliste républicain

……………………………………………………………….
………………………………………………….Vous avez
Menti, sur mon fémur ! Vous avez menti, fauve
Apôtre ! Vous voulez faire des décavés
De nous ? Vous voudriez peler notre front chauve ?
Mais moi, j’ai deux fémurs bistournés et gravés !

Parce que vous suintez tous les jours au collège
Sur vos collets d’habit de quoi faire un beignet,
Que vous êtes un masque à dentiste, au manège
Un cheval épilé qui bave en un cornet,
Vous croyez effacer mes quarante ans de siège !

J’ai mon fémur ! J’ai mon fémur ! J’ai mon fémur !
C’est cela que depuis quarante ans je bistourne
Sur le bord de ma chaise aimée en noyer dur ;
L’impression du bois pour toujours y séjourne ;
Et quand j’apercevrai, moi, ton organe impur,
A tous tes abonnés, pitre, à tes abonnés,
Pertractant cet organe avachi dans leurs mains,
………………………………………………………………….
Je ferai retoucher, pour tous les lendemains,
Ce fémur travaillé depuis quarante années !

[La Plainte des épiciers]

Qu’il entre au magasin quand la lune miroite
A ses vitrages bleus,
Qu’il empoigne à nos yeux la chicorée en boîte
***

Ces quelques poèmes identifiés illustrent des portraits-charge où l’ironie et la dérision constituent les armes du poète. Avec conscience et clairvoyance, Rimbaud a disséminé autre part de telles charges ; par exemple, Parade (et les emprunts en début de cet article) présente de telles charges mais alors dans un auto-portrait. Et encore faudrait-il parler d’Une Saison en enfer, son autobiographie, son auto-analyse!

Sources :
Arthur Rimbaud, Oeuvre-Vie, Alain Borer, Arléa
Arthur Rimbaud, J-J Lefrère, Fayard
Lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, J-M carré, Gallimard
Rimbaud, œuvres complètes, André Guyaux, La Pléiade
Un Ardennais nommé Rimbaud, Yanny Hureaux, La Nuée bleue
Les Ardennes de Rimbaud, Yanny Hureaux, Didier Hatier
Arthur Rimbaud, Louis Forestier, Gallimard
Rimbaud, P. Petitfils, Julliard

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