Paul Verlaine et son Ode à Metz

Paul Verlaine

Paul Verlaine

La revue La Lorraine-Artiste, revue nancéienne fondée en 1871 après la défaite de 1870/71 et l’annexion de l’Alsace Moselle au Reich qui s’en suit, donne à découvrir un nouveau ton culturel. Il s’agit à travers les courants artistiques de valoriser la création lorraine et de faire valoir un discours patriotique.

Paul Verlaine, né à Metz en 1844, après sa réhabilitation dans les esprits servira cet objectif. Ainsi, il est invité, soutenu par Maurice Barrès, à collaborer à La Lorraine-Artiste qui lui ouvre ses colonnes. Il donnera en particulier Souvenirs d’un messin et l’Ode à Metz qui seront publiés le 2 octobre 1892.

En moins d’un an et trois articles, Jules Rais sublime le poète Lorrain, sans nier les convulsions de sa vie puis sa conversion au catholicisme ; Verlaine reçoit un véritable appui où est exposé son art. Dans Souvenirs d’un messin, ses réminiscences messines, malgré les affectations de son capitaine de père durant la période 1844/51, suggèrent une continuité, alors qu’il ne passa en tout et pour tout qu’un an à Metz.
L’Ode à Metz, un long poème de 105 vers, tout à l’honneur de sa ville natale, participe à l’édification de la « Revanche ». Paul Verlaine convoque son art et alors déplore la perte de sa ville natale, fait l’éloge de la patrie avec des mots vengeurs et prophétiques.
Ainsi, écrit-il à Jules Rais : « Cher Ami, voici l’Ode… C’est chauvin n’est-ce pas ? Peut-être un peu enfantin, mais précisément je crois la note d’un messin optant. ». Verlaine avait opté pour la nationalité française, alors qu’il était à Londres avec Arthur Rimbaud, comme le choix en était proposé aux natifs d’Alsace Moselle.

En cette année 1893, Paul Verlaine, candidat à l’Académie française, est invité à réaliser des conférences en Lorraine, tout comme il en a déjà faites en Belgique et en Hollande. D’abord à Nancy, intérimaire de Metz, le 8 novembre, au Grand Hôtel, Place Stanislas, la conférence fut un triomphe. Paul Verlaine, en stratège, commence par son Ode à Metz puis salue Nancy. Dans le premier bastion de l’Est, Verlaine stigmatise l’esprit patriotique et revanchard puis traite de la poésie française contemporaine et de la sienne. Il énonce trois principes :
– pour être poète, il faut vivre beaucoup et dans tous les sens et s’en souvenir
– il faut travailler et travailler comme un ouvrier
– le poète doit être absolument sincère

Le lendemain à Lunéville, au petit salon des Halles, il recevra le même accueil.

Après sa mort, en janvier 1896, La Lorraine-Artiste continuera à magnifier le poète et son œuvre.

Verlaine est un des rares littéraires à avoir ainsi donner à sa ville un poème qu’il convient de lire avec émotion, circonspection et bienveillance pour le grand poète dont le buste, sous l’Esplanade à Metz, est honoré chaque année.

Ode à Metz

Je déteste l’artisterie
Qui se moque de la Patrie
Et du grand vieux nom de Français
Et j’abomine l’Anarchie
Voulant front vide et main rougie,
Tous peuples frères- et l’orgie !
Sans autre forme de procès.

Tous peuples frères ! Autant dire
Plus de France, même martyre
Plus de souvenirs même amers !
Plus de la raison souveraine,
Plus de la foi sûre et sereine,
Plus d’Alsace et plus de Lorraine…
Autant fouetter le flot des mers.

Autant dire au lion d’Afrique :
Rampe et sois souple sous la trique.
Autant dire à l’aigle des cieux :
Fais ton aire dans le bocage
En attendant la bonne cage
Et l’esclavage et son bagage.
Autant braver l’ire des dieux !

Et quant à l’Art ! c’est une offense
A lui faire dès à l’avance
Que de le soupçonner ingrat
En vers la terre maternelle,
Et sa mission éternelle
D’enlever au vent de son aile
Tout ennui qui nous encombrât.

Il nous console et civilise
IL s’ouvre grand comme une église
A tous les faits de la Cité.
Sa voix haute et douce et terrible
Nous éveille du songe horrible
Il passe les esprits au crible
Et c’est la vraie égalité.

O Metz, mon berceau fatidique,
Metz, violée et plus pudique
Et plus pucelle que jamais !
O ville où riait mon enfance,
O citadelle sans défense
Qu’un chef de la honte devance.
O mère auguste que j’aimais.

Du moins quelles nobles batailles,
Quel sang pur pour les funérailles
Nom de ton honneur, Dieu merci !
Mais de ta vieille indépendance,
Que de généreuse imprudence,
A ta chute quel deuil intense,
O Metz dans ce pays transi !

Or donc, il serait des poètes
Méconnaissant ces sombres fêtes
Au point d’en rire et d’en railler !
Il serait des amis sincères
Du peuple accablé de misères
Qui devant ces ruines fières
Lui conseilleraient d’oublier !

Metz aux campagnes magnifiques,
Rivières aux ondes prolifiques,
Coteaux boisés, vignes de feu,
Cathédrale toute en volute,
Où le vent chante sur la flûte
Et qui lui répond par la Mute
Cette grosse voix du Bon Dieu !

Metz, depuis l’instant exécrable
Où ce Borusse misérable
Sur toi plaqua son drapeau noir
Et blanc et que sinistre ? Telle
Une épouvantable hirondelle,
Du moins, ah tu restes fidèle
A notre amour, à notre espoir,

Patiente encor, bonne ville :
On pense à toi. Reste tranquille.
On pense à toi rien ne se perd
Ici des hauts pensers de gloire
Et des revanches de l’histoire
Et des sautes de la victoire
Médite à l’ombre de Fabert

Patiente ma belle ville :
Nous serons mille contre mille,
Non plus un contre cent, bientôt !
A l’ombre, où maint éclair se croise,
De Ney, dès lors âpre et narquoise,
Forçant la porte Serpenoise,
Nous ne dirons plus : ils sont trop !

Nous chasserons l’atroce engeance
Et ce sera notre vengeance
De voir jusqu’aux petits enfants
Dont ils voulaient -bêtise infâme !
Nous prendre la chair avec l’âme
Sourire alors que l’on acclame
Nos drapeaux enfin triomphants !

O temps prochains, ô jours que compte
Éperdument dans cette honte
Où se révoltent nos fiertés,
Heures que suppute le culte
Que te voue, ô ma Metz qu’insulte
Ce lourd soldat, pédant inculte,
Temps, jours, heures, sonnez, tintez !

Mute, joins à la générale
Ton tocsin, rumeur sépulcrale,
Prophétise à ces lourds bandits
Leur déroute absolue, entière
Bien au-delà de la frontière,
Que suivra la volée altière
Des Te Deum enfin redits !

Paul Verlaine

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