Les Etrennes des orphelins

Quai de la Madeleine, en bord de Meuse

Quai de la Madeleine, en bord de Meuse

La proximité des fêtes de cette fin d’année 2014, Noël et Nouvel An sont propices à offrir des friandises emballées dans de beaux papiers dorés, des jouets merveilleux, de somptueux cadeaux, ainsi donc des étrennes. Tel était le thème que choisit Arthur Rimbaud, 15 ans, en décembre 1869, pour évoquer de drôles d’étrennes dans son premier poème, Les Étrennes des orphelins, en langue française, connu et publié dans La Revue pour tous du 2 janvier 1870 à la rubrique poésie.

Depuis juin 1869, Vitalie Rimbaud et sa famille habitent dans un appartement au 5 bis quai de la Madeleine à Charleville. Les fenêtres donnent sur la Meuse, un chantier de construction de bateaux, avec une vue imprenable sur le Mont Olympe. La chambre d’Arthur et de son frère Frédéric s’ouvre sur la cour intérieure.
Cette résidence est à deux pas du collège où Arthur, en octobre 1869, entre en classe de rhétorique (classe de première).
Bête à concours depuis la classe de seconde, Arthur remporte à cette époque de nombreux prix et ses compositions latines publiées lui ouvrent les colonnes du Moniteur de l’enseignement secondaire, bulletin officiel de l’Académie de Douai. Ainsi, par exemple, citons Ver erat, une composition du 6 novembre 1868, premier prix du concours académique, publiée le 15 janvier 1869 ou encore Jugurtha du 2 juillet 1869 qui vaudra à l’élève Arthur Rimbaud le premier prix de vers latins du concours académique dont la publication eut lieu le 15 novembre 1869.

Il y a tout lieu de penser qu’Arthur avait accès à La Revue pour tous et probablement que Vitalie y était abonnée. Cette revue familiale, journal illustré, paraissait tous les dimanches, sous forme de trente deux pages au prix de 10 centimes ; les bureaux étaient à Paris et son rédacteur en chef était Thomas Grimm. La revue acceptait des poètes en herbe mais bien souvent, elle publiait des poésies de signatures connues. C’est pourquoi Arthur a pu lire La maison de ma mère de Marceline Desbordes-Valmore le sept novembre 1869 ou encore Les Pauvres gens de Victor Hugo, le 5 septembre 1869.
Toujours est-il qu’Arthur se décide de tenter sa chance et envoie son poème à la revue. Dans la rubrique correspondance du numéro du 26 décembre 1869, il prend connaissance du message qui lui est destiné : « M.Rim, à Charleville.- la pièce en vers que vous nous adressez n’est pas sans mérite et nous nous déciderons sans doute à l’imprimer, si par d’habiles coupures, elle était réduite d’un tiers- Et puis revoyez donc ce vers qui vous a échappé : le cinquième du paragraphe III ». Nul doute que le jeune poète s’est exécuté et rangé aux demandes de modifications puisqu’il ne s’écoule pas plus de 7 jours, à compter du message et de la parution du poème. En tout cas, Arthur venait de frapper un grand coup avec sa poésie de 104 vers en alexandrins. On ne connaît pas de manuscrit de ce poème, on apprécie les coupes à l’endroit des lignes de pointillés et on ignore jusqu’à la révision du vers en question. Publié avec la signature Arthur Rimbaud, il portait la mention « inédit ».
Peu prompt à publier de fades poèmes d’amateurs, force est de reconnaître la vision de Thomas Grimm quant à ce poème.

Le thème des orphelins, dans la littérature du XIXe siècle est courant. Rimbaud emprunte à sa vie intime et a recourt à des sources littéraires pour construire ce poème. Certains critiques jugent par trop de sentimentalisme et une technique non encore affirmée. Laissons les là ! Il s’agit de savoir si Arthur Rimbaud fait œuvre singulière.

Le poème évoque la mort, le deuil, le rêve par sept fois et l’écart avec sa réalisation. Le très jeune poète y dit sa solitude, sa tristesse, son enfance malheureuse, sa souffrance d’un abandon paternel de la cellule familiale et l’éloignement de la mère peu encline à l’affection et à la tendresse.

On retrouve dans ce premier poème des motifs qu’il déclinera dans d’autres œuvres comme Le Buffet et les mystères de la grande armoire, Les Effarés, Le Dormeur du Val et la chute des « deux trous rouges », Mémoire et la séparation de ses parents.
L’oxymore « Sourit avec des pleurs » v.9 dit déjà la capacité de l’auteur d’éprouver des contraires comme dans Nuit de l’enfer, « Je suis caché et je ne le suis pas ».
La chute, la révélation finale, cruelle « A NOTRE MERE » montre tout l’humour noir qu’il peut déployer et son renfort alors que les enfants s’émerveillent devant les couronnes funéraires faites de perles de verre. v.101 à 104.

Grand lecteur, Rimbaud laisse voir dans certains vers des réminiscences de ses lectures de François Coppée, Victor Hugo, Jean Reboul, Banville…

Ainsi ses sources littéraires sont par exemple :

Les pauvres gens de Victor Hugo, «  Le logis est plein d’ombre et l’on sent quelque chose qui rayonne à travers ce crépuscule obscur. […] quelque humble vaisselle aux planches d’un bahut vaguement étincelle » . v.1
Le Passant de François Coppée, « Mon sommeil était plein de visions blanches » v.32
Les enfants trouvés de François Coppée, «  la gaieté bruyante et permise ». v.56
L’ Ange et l’enfant de Jean Reboul, « Un ange au radieux visage/Penché sur le bord d’un berceau ». v.81
La Voie lactée de Théodore de Banville, « Tout revit et palpite aux baisers du soleil ». v.93

Débutant certes, mais l’égal des plus grands alors qu’il n’a que quinze ans. Pour s’en convaincre, reste la lecture de ce poème.

Les Étrennes des orphelins

I
La chambre est pleine d’ombre ; on entend vaguement
De deux enfants le triste et doux chuchotement.
Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,
Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève…
– Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux ; 5
Leur aile s’engourdit sous le ton gris des cieux ;
Et la nouvelle Année, à la suite brumeuse,
Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,
Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant…

II
Or les petits enfants, sous le rideau flottant, 10
Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure…
Ils tressaillent souvent à la claire voix d’or
Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
Son refrain métallique en son globe de verre… 15
– Puis, la chambre est glacée…on voit traîner à terre
Épars autour des lits, des vêtements de deuil :
L’âpre bise d’hiver qui se lamente au seuil
Souffle dans le logis son haleine morose !
On sent, dans tout cela, qu’il manque quelque chose… 20
– Il n’est donc point de mère à ces petits enfants,
De mère au frais sourire, aux regards triomphants ?
Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,
D’exciter une flamme à la cendre arrachée,
D’amonceler sur eux la laine et l’édredon 25
Avant de les quitter en leur criant : pardon.
Elle n’a point prévu la froideur matinale,
Ni bien fermé le seuil à la brise hivernale ?…
– Le rêve maternel, c’est le tiède tapis,
C’est le nid cotonneux où les enfants tapis, 30
Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches !…
– Et là,- c’est comme un nid sans plumes, sans chaleur,
Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;
Un nid que doit avoir glacé la bise amère… 35

III
Votre cœur l’a compris : – ces enfants sont sans mère,
Plus de mère au logis!- et le père est bien loin !…
– Une vielle servante, alors, en a pris soin.
Les petits sont tout seuls en la maison glacée ;
Orphelins de quatre ans, voilà qu’en leur pensée 40
S’éveille, par degrés, un souvenir riant…
C’est comme un chapelet qu’on égrène en priant :
– Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !
Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
Dans quelque songe étrange où l’on voyait joujoux, 45
Bonbons habillés d’or, étincelants bijoux,
Tourbillonner, danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !
On s’éveillait matin, on se levait joyeux,
La lèvre affriandée, en se frottant les yeux… 50
On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,
Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,
Et les petits pieds nus effleurant le plancher,
Aux portes des parents tout doucement toucher…
On entrait !…Puis alors les souhaits…en chemise, 55
Les baisers répétés, et la gaîté permise.

IV
Ah! c’était si charmant, ces mots dits tant de fois !
– Mais comme il est changé, le logis d’autrefois :
Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,
Toute la vieille chambre était illuminée ; 60
Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer…
– L’armoire était sans clefs !…sans clefs, la grande armoire !
On regardait souvent sa porte brune et noire…
Sans clefs !…c’était étrange !…on rêvait bien des fois 65
Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,
Et l’on croyait ouïr, au fond de la serrure
Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure…
– La chambre des parents est bien vide, aujourd’hui :
Aucun reflet vermeil sous la porte n’a lui ; 70
Il n’est point de parents, de foyer, de clefs prises :
Partant, point de baisers, point de douces surprises !
Oh ! que le jour de l’an sera triste pour eux !
– Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus
Silencieusement tombe une larme amère, 75
Ils murmurent : « Quand donc reviendra notre mère ? »
……………………………………………………………………………

V
Maintenant, les petits sommeillent tristement :
Vous direz, à les voir, qu’ils pleurent en dormant,
Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible !
Les tout petits enfants ont le cœur si sensible ! 80
– Mais l’ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,
Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,
Souriante, semblait murmurer quelque chose…
– Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond, 85
Doux geste du réveil, ils avancent le front,
Et leur vague regard tout autour d’eux se pose…
Ils se croient endormis dans un paradis rose…
Au foyer plein d’éclairs chante gaîment le feu…
Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ; 90
La nature s’éveille et de rayons s’enivre…
La terre, demi-nue, heureuse de revivre,
A des frissons de joie aux baisers du soleil…
Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil :
Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre, 95
La bise sous le seuil a fini par se taire…
On dirait qu’une fée a passé dans cela !…
– Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris…Là,
Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose… 100
Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
De la nacre et du jais aux reflets scintillants ;
Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
Ayant trois mots gravés en or : « A NOTRE MERE ! »
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Arthur Rimbaud

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