Rimbaud à Laïtou

Quand Rimbaud vit à Laïtou (Roche) canton d’Attigny (Ardennes)

Laïtou…Il faut comprendre Roche, hameau des Ardennes situé dans le canton d’Attigny (Ardennes).
Par dérision, Rimbaud qualifie Roche de trou, en champagne pouilleuse, au fin fond de la campagne ardennaise, dans sa lettre à Ernest Delahaye, en mai 1873. Se référant à la ritournelle : « Trou la la y la itou », il donne le « la » aux biographes qui médiront, leur tour venu, à la vue de ce paysage.
Nous y reviendrons par la description qu’en fit sa sœur Vitalie !

Roche et alentours

Roche et alentours

Toujours est-il que Roche constitue, pour les rimbaldiens, le pèlerinage incontournable, lieu de vénération où vécut Arthur Rimbaud ;ainsi, le poète vit encore aujourd’hui à travers la ferme des Cuif, le lavoir, la chapelle de Méry, la gare de Voncq, le canal des Ardennes, Attigny. Chuffilly, Rilly-aux-Oies, le paysage… à 46 kilomètres de Charlestown (Charleville).

L’interrogation légitime demeure de savoir quand Arthur Rimbaud résida à Roche et ce qu’il y fit. Pour cela, il paraît utile de reprendre le fil du temps qui marque les étapes du poète dans ces lieux, ce qu’il y a écrit, tout en considérant l’histoire de sa famille maternelle.

1- LA PROPRIETE DES CUIF

Marie Catherine Vitalie Cuif, la « mother » d’Arthur, naît le 10 mars 1825 à Roche. En vraie terrienne, elle était la propriétaire de la ferme de Roche succédant ainsi à ses aïeux paysans.
Pour les citer, d’abord Jean Baptiste Nicolas Cuif 1714-1809 qui acquit la maison de Roche et ses terres, puis vint Jean François Nicolas 1798 – 1828 et Jean Nicolas 1798 – 1858, père de Vitalie, tous vécurent à Roche et cultivèrent les terres familiales. Il s’agit donc d’une lignée paysanne qui s’est enrichit au fil des années.
Dans Une saison en enfer, Arthur écrit : « Une famille qui tient tout de la révolution française ».

Roche, 60 habitants, en 1825, sans église, sans mairie, sans école, sans cimetière dépend de la commune de Chuffilly ; à 10 km de Vouziers, cette localité appartient à la champagne pouilleuse. Sur les hauteurs de Voncq, à 154 mètres de haut, tournait un moulin et dans la vallée coule l’Aisne.

ferme des Cuif

ferme des Cuif

La maison de forme carrée, construite en pierres de Semuy, disposait d’un toit d’ardoises en pavillon. Roche, c’était 5 maisons rurales autour d’un carrefour. Y coule la Loire, ce ruisseau qui sillonne la plaine.

En 1852, Charles Auguste, le cadet des enfants Cuif, et son épouse Adélaïde Misset s’installèrent à Roche. La lutte pour le pouvoir à la ferme entre les deux femmes, Vitalie et Adélaïde envenimant le quotidien, le père décida de doter sa fille de 85 ares et 42 centiares de bois et de 30000 francs or hérités de sa mère (Louise Fay) décédée alors qu’elle avait 5ans.Vitalie et son père habitèrent à Charleville. Elle a alors 27 ans et il faudrait quand même penser à la marier.

En 1854, suite à une gestion délicate de la ferme, Jean Charles Félix, dit l’Africain racheta les parts de l’exploitation à Auguste mais il meurt en 1855 alors âgé de 31 ans.

Le père Jean Nicolas Cuif doit reprendre en main la ferme ; en 1858, à son décès, Vitalie indemnise son frère et prend en charge la propriété familiale et met un métayer sur l’exploitation agricole.

De son mariage, en février 1853, avec le capitaine Frédéric Rimbaud naîtront au pas de charge des permissions et campagnes militaires, en l’espace de 7 ans, 5 enfants :

Jean Nicolas Frédéric 2/11/1853
Jean Nicolas Arthur 20/10/1854
Victorine Pauline Vitalie 4/6/1857 (décès à l’âge de 3 mois)
Jeanne Rosalie Vitalie 15/6/1858 (décès à l’âge de 17 ans)
Frédérique Marie Isabelle 1/6/1860

Le capitaine désertera le foyer conjugal à tout jamais en 1860, après la naissance d’Isabelle et prendra sa retraite de militaire à Dijon, en 1864, il est alors âgé de 50 ans.

A compter de ce départ, Vitalie Rimbaud se déclare veuve pour ne pas faire de vague et pour garder sa dignité de femme mariée, mettant fin à tous les commérages. Mais qui est-elle ?

Nombreux biographes et exégètes font passer Vitalie pour une marâtre, entonnant par là, le même discours que son fils Arthur qui l’a affublée des doux noms de la daromphe, la bouche d’ombre, la mère Rimb, la mother. Certes, elle fut avare de tendresse mais cette femme n’a pourtant pas démérité. Face à l’adversité de la vie : décès successifs, désertion du capitaine… elle s’est caparaçonnée, elle a tenu le rôle d’un homme et du père absent. Elle a conduit avec assurance et détermination l’éducation et l’instruction de ses enfants. Vitalie reste une fille de la terre, âpre au labeur et au gain, d’une chaleur humaine réservée. Catholique fervente et mystique, il s’agit d’une mère du devoir. On ne connaît pas réellement de photographie d’elle. Paterne Berrichon la décrit comme « une femme de taille au-dessus de la moyenne, aux cheveux châtain foncé, au teint discrètement basané, au front large, aux yeux bleu clair, au nez droit, à la bouche mince. Maigre, les mains longues et noueuses, elle avait l’allure fière et énergique ».

2 -PRESENCE D’ARTHUR A ROCHE DE 1854 A 1872

tombes au cimetière de Méry

tombes au cimetière de Méry

Depuis son éviction des terres rochoises, Vitalie Rimbaud Cuif n’y avait pas remis les pieds. Le décès de l’oncle Félix, inhumé au cimetière de Méry, sonnait le retour à Roche dès la fin de 1855. Pour remettre de l’ordre dans la ferme, elle mit en nourrice les deux garçons, Frédéric à Saint-Pierre de Vence et Arthur à Gespunsart. Elle se met en quête de fermiers pour prendre des terres en location. Successivement, au fil des permissions d’automne du capitaine, naissent les filles, toutes en juin et à Charleville.
L’horrible été 1857 voit la mort de Vitalie Victorine, 1858 voit la mort de Nicolas Cuif.
En1861, comme chaque année depuis la disparition de Félix, Vitalie passe l’été à Roche avec ses enfants. L’aventure commençait dans la voiture hippomobile qui les conduisait de Charleville en direction de Vouziers avec son arrêt à Attigny puis Roche, 5 heures de trajet pour une quarantaine de kilomètres.
Enfin, c’était l’air pur de la campagne, le dépaysement et le bonheur de revenir sur les terres tant chéries, mais aussi imprégner sa progéniture des Cuif. A compter d’octobre 1861, les garçons fréquenteraient l’Institut Rossat, à Charleville.
En 1862, on passa l’été à Roche. Eugène Mény, camarade de jeux des enfants Rimbaud se souvient d’Arthur aux cheveux blonds, aux yeux clair comme le ciel, un Arthur rêveur, intelligent et futé alors qu’il voit Frédéric plus terne.
Après l’été passé à Roche, en 1863, le 6 octobre, un incendie ravage la ferme. Le Courrier des Ardennes nous apprend qu’il fallu les compagnies des sapeurs-pompiers d’Attigny, Voncq, Rilly-aux-Oies et Sainte-Vaubourg pour venir à bout de l’incendie. Le corps de logis épargné, le sinistre est tout de même évalué à 15150 francs. Vitalie avait souscrit une police d’assurance à la Paternelle.
Désespérée, Vitalie tenta avec Maître Déa, notaire à Attigny, de vendre la propriété sans succès. Prix trop élevé ? Pas de client ? Toujours est-il qu’il n’y eut pas d’acheteur à la suite des 3 annonces. Durant dix ans, il n’y aurait plus de vacances à Roche. Conservant un fermier dans son logis, Vitalie a dû y passer l’été pour faire les moissons.
En 1870, la guerre contre la Prusse est déclarée le 19 juillet et il est probable que la famille a passé Pâques à Roche.
Mais cette guerre sonne la fin de l’école pour les deux garçons qui fugueront l’un après l’autre, les menant sur leurs chemins d’homme : pour Frédéric, vers l’armée et pour Arthur, vers la vie littéraire.

3 – PRESENCE D’ARTHUR A LAÏTOU EN 1873

Jeanne Rosalie Vitalie Rimbaud

Jeanne Rosalie Vitalie Rimbaud

Au printemps 1873, la famille prend le train pour Amagne puis direction Vouziers avec l’arrêt à Attigny et rejoint sa terre par le service d’un omnibus. Laissons Vitalie, toute à son émotion, nous décrire, dans son journal, le voyage et l’arrivée à Roche.

« Le 5 avril 1873 nous partions de Charleville à quatre. Maman, mon frère Frédéric et ma sœur Isabelle. Le moment de notre départ ainsi que tout notre voyage fut pour moi la cause de douces et profondes émotions que ma mémoire a gardées assez fidèlement.
C’était pour ainsi dire la première fois que je voyageais en chemin de fer. Je voyais avec bonheur mon arrivée à Roches dans cette maison que j’avais vue il est vrai il y a trois ans mais dont le souvenir n’était pas resté dans mon esprit que très confusément. Je me vois encore sur cette route qui conduit d’Attigny à Roches, distance de 4 kilomètres 1 hectomètre. Je regardais avec anxiété si je ne voyais pas apparaître le toit à pignon de la maison ainsi que le colombier à côté lorsqu’enfin nous le vîmes, à travers les arbres qui l’entourent, et bientôt nous descendons de la voiture et nous foulons le seuil de cette maison qui ne nous avait pas vus depuis de longues années. Je reconnaissais à peine cette grande chambre froide et humide dont les volets fermés depuis longtemps ne permettaient pas d’examiner à l’aise. La cuisine ne m’était pas inconnue du tout. Tout était encore dans le même état que quand nous l’avions visitée trois ans avant. Les chambres d’en haut, le grand grenier au-dessus étaient toujours la même chose. La cour silencieuse et déserte était recouverte d’un gazon et ses murs noircis et calcinés par le feu étaient toujours debout. Toute notre soirée se passa à examiner au clair de lune les jardins, les chènevières et les clos. Je me perdais presque dans tout cela ; tout était nouveau maintenant pour moi. C’était avec un véritable bonheur que je foulais cette terre témoin de tant d’émotions diverses dans la suite .  J’oubliais Charleville qui me pesait insupportablement il y a deux jours ; avec une joie sans exemple je lui avais dit adieu, comptant ne le revoir qu’après bien des jours de plaisirs inconnus pour moi.»

Et c’est assez juste, ils allaient y passer un semestre. Les travaux de réhabilitation de la ferme et la surveillance de l’exploitation constituaient les projets de Vitalie.

Roche, contrairement aux complaisants commentaires à propos du trou qu’il représente, dispose d’un charme particulier que Vitalie regarde avec émotion et optimisme ; nous nous associons à ce point de vue.

« Il faisait un temps superbe, un soleil chaud et vivifiant, un ciel charmant où l’on n’apercevait même pas le plus léger nuage, une brise embaumée des plus suaves parfums s’exhalait des jardins où s’épanouissaient déjà des fleurs odorantes destinées désormais à charmer plus d’une fois mes yeux émerveillés de leurs vives et fraîches couleurs et de leurs diversités vraiment étonnantes.
Roches est un petit village situé dans un fond entouré et ombragé par de grands et gros arbres. D’immenses peupliers se balançant au moindre vent, des gros pommiers et des poiriers chargés à cette époque d’une neige odoriférante, sont en très grand nombre dans le village et aux environs.
Le terrain est plat, riche et fertile. A part çà et là des petits bois, des bosquets ; au loin l’on aperçoit les moulins à vent de Vaux-Champagne. Au bas du village coule un frais et limpide ruisseau, auquel les habitants ont donné le nom de [la Loire]. En formant mille méandres gracieuse dans une verte et riante prairie, renommée par l’abondance et la bonté de ses foins, il va se perdre doucement dans le canal au bas du village de Voncq. Des Ionies, c’est ainsi qu’on appelle cette grand prairie, l’on découvre parfaitement la ferme très considérable de Fontenille située sur une éminence, entourée de terres jaunâtres dont le pied est baigné par [la Loire]. Plus fort à l’est, Voncq, qui rappelle de tristes souvenirs encore bien récents pour moi, s’élève encore fièrement malgré ses ruines sur le sommet d’un coteau ; de quelque côté qu’on se trouve, les yeux ne peuvent le perdre de vue même à deux lieues tout aux alentours… Roches est je crois le village le plus agréable que j’ai connu pendant le temps que j’ai habité, quoique peu grand ; il y avait treize maisons de quelque importance ; environ cent dix à cent vingt habitants ; mais, je ne sais si c’est la disposition des maisons ou le caractère des personnes ou l’habitude du séjour, mais Roches s’est toujours conservé aussi agréablement que possible dans mon esprit. »

Le vendredi Saint, Arthur est de retour de Londres. Il a laissé Verlaine dans sa famille des Ardennes belges, à Jéhonville.
Voici ce qu’écrit Vitalie : «  …lorsqu’un coup discret retentit à la porte. J’allai ouvrir et… jugez de ma surprise, je me trouvai face à face avec Arthur. Les premiers moments d’étonnement passés, le nouveau venu nous expliqua l’objet de cet événement ; nous en fûmes bien joyeux et lui bien content de nous avoir satisfaits. La journée se passa dans l’intimité de la famille et dans la connaissance de la propriété qu’Arthur ne connaissait presque pas pour ainsi dire. »

La chapelle de Méry

La chapelle de Méry

Par tradition, la famille se rend à la chapelle de Méry, le dimanche de Pâques. Vitalie écrit :  «  Le dimanche suivant, jour de Pâques, nous assistâmes à la messe dans la chapelle de Méry, dont j’ai déjà parlé peut-être. C’est une petite chapelle décorée avec soin, simplement et sans profusion de choses, appartenant autrefois au propriétaire du château ; bâtie sur une petite éminence et entourée d’un cimetière où repose mes grands-parents*. Ce n’était jamais sans une profonde émotion que nous nous arrêtions auprès de leurs tombes pour adresser au Père commun une prière fervente pour ceux qui reposent là, sous cette pierre qui semble un obstacle pour faire revenir cette vie, cette vie qui fait tant soupirer et rêver ceux qu’ils ont laissés ici-bas . »

*y sont enterrés Jean baptiste Cuif, sa femme, son fils et sa petite fille

Pendant que la famille se donne aux travaux de restauration de la ferme et au jardinage, Arthur s’adonne à l’écriture. Il est possible que date de cette époque les poèmes Honte, Ô saisons,ô châteaux, Entends comme brame, Mémoire. Et il jette sur papier ce qui deviendra Une saison en enfer (qui sera datée avril – août 1873).

Le « chat des Mont-Rocheux », dans une lettre, dit à son ami Ernest Delahaye sa nostalgie pour Charlestown et nous renseigne sur son activité littéraire. Elle est claire d’un ensemble de renseignements fort instructifs.

Laïtou, (Roches), (Canton d’Attigny)
mai 73
Cher ami, tu vois mon existence actuelle dans l’aquarelle ci-dessous.
O nature ! Ô ma mère !

dessin d'Arthur Rimbaud lettre de Laïtou

dessin d’Arthur Rimbaud
lettre de Laïtou

Quelle chierie ! Et quels monstres d’innocince (sic), ces paysans. Il faut, le soir, faire deux lieues, et plus, pour boire un peu. La mother m’a mis là dans un triste trou.

 

Je ne sais comment en sortir : j’en sortirai pourtant. Je regrette cet atroce Charlestown, l’Univers*, la Bibliothè., etc…Je travaille pourtant assez régulièrement ; je fais des petites histoires en prose, titre général : Livre païen, ou Livre nègre*. C’est bête et innocent. O innocence ! innocence ; innocence, innoc…fléau !
Verlaine doit t’avoir donné la malheureuse commission de parlementer* avec le sieur Devin, imprimeux (sic) du Nôress. Je crois que ce Devin pourrait faire le livre de Verlaine à assez bon compte et presque proprement. (S’il n’emploie pas les caractères emmerdés du Nôress. Il serait capable d’en coller un cliché, une annonce!)
Je n’ai rien de plus à te dire, la contemplostate de la Nature m’absorculant tout entier : Je suis à toi, ô Nature, ô ma mère !
Je te serre les mains, dans l’espoir d’un revoir que j’active autant que je puis.

R.

Je rouvre ma lettre. Verlaine doit t’avoir proposé un rendez-vol au dimanche 18, à Boulion*. Moi je ne puis y aller. Si tu y vas, il te chargera probablement de quelques fraguements* (sic) en prose de moi ou de lui, à me retourner.
La mère Rimb. Retournera à Charlestown dans le courant de juin. C’est sûr, et je tâcherai de rester dans cette jolie ville quelque temps.
Le soleil est accablant et il gèle le matin. J’ai été avant-hier voir les Prussmans à Vouziers, une sous-préfecte de 10000 âmes, à sept kilom. d’ici. Ça m’a ragaillardi.
Je suis abominablement gêné. Pas un livre. Pas un cabaret à portée de moi, pas un incident dans la rue. Quelle horreur que cette campagne française. Mon sort dépend de ce livre pour lequel une demi-douzaine d’histoires atroces sont encore à inventer. Comment inventer des atrocités ici ? Je ne t’envoie pas d’histoires, quoique j’en aie déjà trois, ça coûte tant ! Enfin voilà !
Bon revoir, tu verras ça,

RIMB.

Prochainement je t’enverrai des timbres pour m’acheter et m’envoyer le Faust de Goethe, bibliot. Populaire. Ça doit coûter un sou de transport.
Dis-moi s’il n’y a pas de traduction de Shakespeare dans les nouveaux livre de cette blibloith.
Si même tu peux m’en envoyer le catalogue le plus nouveau, envoie.

R.
*Café de Charleville
*Ce qui deviendra Une saison en enfer
*Pour éditer Romances sans paroles dont la dédicace initiale était pour Arthur
*Bouillon à la frontière franco belge
*Peut-être une partie du manuscrit des Illuminations

Arthur dit sa détestation de Roche, autrefois il aimait vagabonder dans la campagne et là il éprouve de la nausée. Vitalie qui le voit se claquemurer quotidiennement décide de lâcher du lest. Elle le laisse écrire et va jusqu’à lui payer son transport pour voir Delahaye à Charleville et Verlaine à Bouillon durant les dimanches de mai.
Le 25 mai, Paul, Arthur et Ernest déjeunent à l’hôtel de la Poste à Bouillon. Verlaine et Rimbaud s’évadent pour la seconde fois vers la Belgique, Londres et puis enfin Bruxelles. Et là le 10 juillet, Paul tire un coup de feu sur Arthur, le blessant : c’est la fin de la relation des deux poètes.

Le 27 août , Arthur est de retour à Roche. Vitalie l’attend à la gare de Voncq. Elle sait de quoi il retourne. D’ailleurs n’a-t-elle pas écrit une très belle lettre, depuis Roche, le 6 juillet 1873 à Verlaine : « Monsieur, j’ignore quelles sont vos disgrâces avec Arthur mais j’avais toujours prévu que le dénouement de votre liaison ne devait pas être heureux ».
Isabelle, 13 ans, se souvient du désarroi  de son frère: Sans répondre aux paroles de bienvenue, il s’effondre sur une chaise. Une crise affreuse de sanglots le secoue.  « O Verlaine ! Verlaine ! » gémit-il seulement de temps à autre.

recueillement

recueillement

Cloîtrer dans le grenier de la ferme, au-dessus de l’entrée charretière, Arthur écrit « Une saison en enfer ». Les témoins, donc sa famille, disent qu’en écrivant, il trépignait, pleurait ou riait. Le roman biographique qu’il donne sera lu par Vitalie. N’en comprenant pas le sens, Arthur lui explique : «  Ça se lit littéralement et dans tous les sens. ». Vitalie jouera les mécènes en lui avançant l’argent nécessaire pour l’impression auprès de l’Alliance typographique, située à Bruxelles. Il récupérera quelques exemplaires sur 500 imprimés, utiles à la promotion de son livre.

4 – PRESENCE DE RIMBAUD A ROCHE DE 1876 A 1880

Le 18 décembre 1875, jour triste, verra le décès de Vitalie 17 ans des suites d’une synovite. Arthur en fut très affecté. Elle écrivait, dessinait et admirait ce grand frère. C’est Arthur qui s’occupa de la déclaration du décès auprès de l’état civil.

La famille se retrouve en mai 1876 à Roche mais Arthur ne s’y éternise pas. Déjà, il repart pour de nouvelles pérégrinations jusqu’à Java.

En 1877, le fermier de Roche quitte la ferme « pour cause de mauvaises récoltes et des pertes de bétail ». Vitalie reprend l’exploitation en main et s’y installe définitivement jusqu’en 1897. A Pâques, ils (Vitalie, Frédéric, Arthur et Isabelle) partent pour Roche. Vitalie gardait l’espoir de resserrer les liens et de fixer les plus instables.
La mère d’Eugène Mény disait de Vitalie ; « C’était une matrone sévère, ordonné, volontaire, qui portait les culottes dans le ménage. Elle faisait marcher tout le monde à la baguette. ».
A-t-elle essayé de faire retourner à la messe ? Selon Eugène Mény, jeunes, les enfants se rendaient à la messe mais plus tard Arthur n’y allait plus. Et Eugène de préciser : « Je me souviens que le dimanche, pendant que sa mère était à la messe avec Isabelle, Arthur nous appelait pour déguster, dans la cuisine de la ferme, quelque vieille bouteille qu’il avait dérobée dans la cave ; »

Le 17 novembre 1878, par un télégramme, Vitalie apprend le décès du Capitaine Rimbaud. A la même date, Arthur, depuis Gênes, écrit à ses chers amis, entendons par là sa mère, son frère et sa sœur. Parfois dans cette correspondance, il demande des nouvelles de Roche.

Juin 1879 voit le retour d’Arthur à Roche après son séjour à Chypre. Il est atteint d’une fièvre typhoïde, diagnostiquée par le docteur Huguin d’Attigny. Soigné et remis sur pied par sa mère et sa soeur, Arthur, durant l’été, participe aux travaux des champs.

Ernest Delahaye

Ernest Delahaye

A l’automne, Ernest Delahaye qui lui rend visite, découvre le paysan. «  Au moment où j’arrive, le terrible vagabond déchargeait une voiture de blé, avec l’habileté méthodique et la vigueur tranquille d’un laboureur qui n’a jamais fait autre chose. »
Ernest et Arthur se promènent dans la campagne rochoise, vont jusqu’à Voncq pour voir passer les péniches sur le canal et le train dont la voie ferrée longe le canal. Ils devisent sur les voyages et les métiers d’Arthur. Delahaye l’interroge : « Eh bien ! Plus de littérature, alors ? » ; dans un rire amusé et agacé, il lui dit simplement « Je ne pense plus à tout cela . »

Pour la dernière fois, Vitalie, Isabelle et Arthur allaient passer Noël ensemble.

 

 

Lettre de Tadjourah 10 décembre 1885

Lettre de Tadjourah 10 décembre 1885

Arthur part en mars 1880 pour Alexandrie puis Chypre, Aden, Harar. Désormais, pendant plus de 11 ans, Vitalie connaîtra la vie de son fils à travers une correspondance du bout du monde, adressée à ses « chers amis ».

5 – PRESENCE DE L’EXPATRIE A ROCHE EN 1891

Le 21 mai 1891, Rimbaud prévient Vitalie d’une amputation prochaine de sa jambe droite, à l’hôpital de la Conception à Marseille, pour cause de cancer. L’opération a lieu le 27 mai, Vitalie est au chevet de son fils, elle n’a pas revu son fils depuis onze ans. Elle rentrera pour Roche en attendant le rétablissement de son fils. Arthur quitte la conception le 23 juillet, prend le train pour Paris puis descend à la gare de Voncq.
Isabelle, émue probablement en larmes, attend son frère, l’aide à descendre du train. Allez,hue ! En route pour Roche… avec la carriole tirée par la jument Comtesse. Vitalie l’accueille à la ferme.
Il s’installe dans la chambre du haut, fleurie par les soins d’Isabelle et aménagée pour la circonstance.
Dans les premiers jours, Arthur joue d’un ton badin, portant tout en dérision et faisant rire son monde. On le rencontre sur les routes, en carriole conduite par Vitalie ou par Isabelle. Il ne passe pas inaperçu, en effet, il porte un burnous et ses traits sont désormais halés.
Mais bientôt, ce sera l’insomnie, la fièvre ; les douleurs s’amplifient, il souffre au niveau du moignon qui prend du volume ne favorisant pas l’usage de la jambe artificielle. Isabelle lui administre des infusions de pavots. Il se reposait dans le jardin et rejoignait la chambre quand la douleur était trop forte… le cancer s’étendait en métastases. Les gens du village lui rendaient visite, ainsi parlait-il avec Eugène Mény de l’Afrique.
Son état empirant, on fit appeler le docteur Henri Beaudier : «  Je l’ai vu pendant un mois environ, 4 ou 5 fois. Physionomie froide, glaciale, de temps à autre grimaçant à cause des douleurs vives qu’il ressentait dans la cuisse malade. Les yeux vifs, perçants, interrogateurs, fouillant son interlocuteur. Peu loquace, répondant par monosyllabes secs aux questions que je lui posais. Ses questions, très nettes, catégoriques, ne permettaient pas de s’étendre par des digressions sur des sujets à côté…Il ne m’avait pas prévenu de ce départ… J’ai appris la mort de Rimbaud quelque temps après, et je n’en ai pas été surpris ».
Il semble que le docteur Beaudier a voulu aborder la question de la littérature : « Il s’agit bien de cela, merde pour la poésie.»
Durant ce séjour à Roche, il recevait de ses connaissances d’Afrique, des lettres, ainsi Savouré : «  le monde crève toujours ici, mais les affaires n’en paraissent pas beaucoup souffrir. »

La gare de Voncq aujourd'hui

La gare de Voncq aujourd’hui

En dépit de son état, Rimbaud désire s’embarquer de Marseille pour l’Afrique. Resteront vaines les prières d’Isabelle insistant pour qu’il reste à Roche. Isabelle et Arthur quittent Roche le 23 août par le train à la gare de Voncq ; ce fut l’ultime fugue. Arthur Rimbaud décédera le 10 novembre 1891 à l’hôpital de la Conception d’une carcinose généralisée. Il repose au cimetière de l’avenue Boutet à Charleville.

 

 

Sources documentaires :
œuvres complètes , la Pléiade, André Guyaux
lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Gallimard, Jean-Marie Carré
Un Ardennais nommé Rimbaud, la Nuée bleue, Yanny Hureaux
Vitalie Rimbaud pour l’amour d’un fils, Flammarion, Claude Jeancolas
Arthur Rimbaud, Fayard, Jean-Jacques Lefrère

 

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