Coin de Table

Ce tableau de 1,56 cm de haut sur 2,25cm de large peut se voir, aujourd’hui, au musée d’Orsay à Paris. La toile fut présentée pour la première fois, le 10 mai au Salon de 1872. Le peintre, Henri Fantin-Latour (1836 – 1904) réalise cette œuvre de janvier 1872, date des premières séances des poses individuelles jusqu’à la date limite de son dépôt prévu pour le 23 mars. Dans la tradition des maîtres hollandais du XVIIè siècle, Fantin-Latour donne une composition collective d’un groupe d’écrivains du mouvement parnassien, mouvement poétique de l’époque dont Théodore de Banville anime la revue Le Parnasse contemporain.
Dans la même veine, le peintre réaliste avait déjà peint un Hommage à Delacroix, en 1864 et représenté Un atelier aux Batignolles, en 1870, rassemblant ainsi des artistes célèbres de l’époque. En 1885, c’est Autour du piano qu’il peignera une scène du même genre.

Toujours est-il qu’il confie, en décembre 1871, à son ami anglais Edwin Edwards son intention : «  J’ai le projet de faire un grand tableau, avec une société de poètes que je connais ». Il a aussi pensé au titre Anniversaire et souhaiterait le dédier à Charles Baudelaire dont le portrait serait au fond.

Coin de table reste surprenant et suscite toujours autant de questions.

Les personnages, d’authentiques écrivains, se connaissent tous. Ce sont des habitués des joyeuses soirées des Vilains-Bonshommes, ce que souhaite représenter la toile, à savoir, la fin des agapes à l’issue de l’une de ces réunions. Cependant la posture proposée à l’ensemble nous paraît figée et donne un sentiment d’ignorance des uns des autres, voire de distance pour certains.

Qui sont-ils, quelles relations unissent les protagonistes ? Qui est ce jeune garçon au milieu de barbus moustachus, dans cette pose lymphatique, et qui nous dévisage ? Qu’est-ce qui peut bien légitimer sa présence dans ce tableau.

Vu de notre époque de communication, avec du recul, Coin de Table, ressemble à un outil promotionnel et marketing. La plupart sont confrères d’une revue dont le n°1 va sortir le 27 avril qui porte le nom de La Renaissance Littéraire et Artistique. Quel beau moyen, alors, de mettre un visage sur des plumes et de valoriser la revue !

Quant au jeune homme imberbe comment ne pas songer aux émissions de télé-réalité qui vous font d’un superbe inconnu, en l’espace de peu de temps, un chanteur célèbre. Ce tableau fut un écran télévisuel durant ce salon et au-delà une consécration pour certains passés à la postérité.

Les convives du Coin de Table

Coin de Table de Fantin-Latour

Coin de Table de Fantin-Latour

Émile Blémont écrit dans La belle aventure, en 1895, en oubliant Jean Aicard.

Il était vraiment beau
Et très solidement brossé, le grand tableau
Où nous groupant, alors, nous les jeunes poètes,
Sur la nappe, au dessert, nous dressâmes nos têtes.
Là, quel tas de rimeurs, d’Hervilly, Pelletan,
Léon Valade sous sa barbe de Persan,
Et Verlaine et Rimbaud avec sa face énorme,
Et le bel Elzéar en chapeau haut de forme!

La Renaissance

La Renaissance

L’ordonnancement des convives tourne autour de l’organisation de la revue La Renaissance.
Ainsi, debout au centre se tient Émile Blémont, rédacteur en chef, à sa droite, en chapeau haut de forme, Pierre Elzéar Bonnier, et à sa gauche Jean Aicard, directeur gérant, ces deux derniers sont cousins.
Au premier plan, de gauche à droite, sont assis Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, qui tourne le dos au groupe, puis Léon Valade, Ernest d’Hervilly, Camille Pelletan, ces trois derniers collaborent aussi à la revue.

L’absence d’Albert Mérat fut notée à la présentation du tableau. Ce dernier aurait refusé de figurer du fait de la présence de Rimbaud et de Verlaine ; ceux-ci l’ayant raillé dans l’Album zutique par leur parodie vacharde de L’Idole, Fantin-Latour dû le remplacer par un pot de fleurs.

A cette date, Verlaine et Rimbaud se délient du mouvement parnassien d’où peut-être cette position dans le tableau. Camille Pelletan, le seul en habit gris, tournant le dos, est aussi un homme politique. Il faisait partie du gouvernement de Défense Nationale du 4 septembre 1870 nommé par le Général Trochu, avec 9 autres républicains : Arago, Crémieux, Favre, Ferry, Gambetta, Garnier Pagès, Simon, Picard et Glais-Bizoin. Pelletan sera ministre de la marine de la IIIè République.

Avant la guerre de 1870, Edmond Maître présentait à Fantin-Latour un groupe de jeunes poètes qui se réunissaient au café du Gaz, le groupe de l’Hôtel-de-Ville (leurs emplois les tenaient là) dans lequel on notait Verlaine, Mérat, Valade, Andrieu. Les poètes fonctionnaires rencontraient les parnassiens au café Bobino où l’on voyait : Blémont, Glatigny, Gill, Vermesch, Cabaner, Pelletan, Daudet, Arène et Aicard.
Le peintre liera amitié avec Blémont et aurait rencontré les autres aux dîners des Vilains-Bonshommes. Le chroniqueur Victor Cochinat rendait compte dans Le Nain Jaune, de la première représentation à l’Odéon, de la pièce Le Passant de François Coppée. Le groupe de jeune poète avait applaudi à tout rompre ; devant la démesure, il leur décerna le surnom de Vilains-bonshommes ; terme que le groupe repris à leur avantage dès 1869, autour d’un dîner.

Émile Blémont (1839 – 1927) fut poète, dramaturge, journaliste et critique d’art. Il sera Président de la Société des Poètes Français. Émile Blémont fit paraître Les Corbeaux de Rimbaud dans la revue art La Renaissance Littéraire et Artistique, en septembre 1872. Il a eu le manuscrit de Voyelles.

Pierre Elzéar- Bonnier (1849 – 1916) fut poète et dramaturge ; il était avocat.

Jean Aicard (1848 – 1921) fut membre de l’Académie française, Président de la Société des gens de lettres ; œuvre : Maurin des Maures. Jean Aicard avait reçu le poème Les Effarés de Rimbaud.

Léon Valade (1841 – 1883) fut poète, écrivit des comédies, fut fonctionnaire à l’hôtel-de-Ville de Paris sa vie durant. Rimbaud lui a donné le poème autographe, Oraison du soir.

Ernest d’Hervilly (1839 – 1911) fut dessinateur, poète, romancier, dramaturge.

Camille Pelletan (1846 – 1915) fut archiviste-paléographe, journaliste (il couvrit à Metz la guerre de 1870), homme politique, député, ministre.

Paul Verlaine (1844 – 1896) fut poète et critique d’art, est né à Metz tout comme Théodore Fantin-Latour, père de Henri Fantin-Latour.

Arthur Rimbaud (1854 – 1891) fut poète, commerçant et explorateur
En septembre 1871, l’enthousiasme commençait à faiblir chez les Vilains-bonshommes. Un nouveau groupe apparu, animé, financé par les trois frères Cros, Charles, Antoine et Henry, se donnait rendez-vous à l’hôtel des Étrangers. Il deviendra le cercle zutique pour « zut ». Cercle qui verra diverses collaborations sur l’album du même nom dont l’objet est la parodie de poésies et dont Rimbaud offrira de nombreuses pièces.

Vie littéraire : le jeune garçon au milieu des barbus

De 1869 à 1870, le jeune étudiant Arthur Rimbaud durant sa scolarité s’est vu publié bien souvent dans Le Moniteur de l’enseignement secondaire spécial et classique (bulletin officiel de l’académie de Douai): Ver Erat, Jamque novus… Jugurtha, Invocation à Vénus, Tempus erat…

L’absence du père au foyer, depuis 1860, a probablement compté dans son comportement, dans ses attitudes futures et son ambition. Cela peut expliquer sa recherche de tuteurs de remplacement auxquels il a demandé soutien et aide, sans être toujours entendu.
Ainsi, son professeur Izambard sera son premier confident et lecteur, tout comme le poète Paul Demeny de Douai à qui il remis ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui le recueil Demeny. Il a compté sur celui-ci pour être édité. Cela ne fut jamais suivi des faits. Tous deux recevront des courriers toujours accompagnés d’œuvres majeures et ce qu’il convient d’appeler les lettres du voyant, au printemps 1871 dans lesquelles Arthur Rimbaud a défini son esthétisme et la manière d’y parvenir.
En mai 1870, par lettre, il s’adresse à Théodore de Banville : « …vous me rendriez fou de joie et d’espérance, si vous vouliez, Cher Maître, faire faire à la pièce Credo in unam une petit place entre les Parnassiens. Et plus loin il ajoute au cas où Banville n’aurait pas compris : «  Cher Maître, à moi : Levez-moi un peu ; je suis jeune. Tendez-moi la main… ». De toute évidence, Banville n’a pas voulu ou pu lui tendre la main ce jour-là ! Mais Arthur est un garçon qui ne désarme pas et il remet cela en juillet 1871. Dans sa lettre, à Banville, signée Alcide Bava [A.R.], il joint Ce qu’on dit au poète à propos des fleurs ; un poème goûté par Banville bien qu’il fut l’objet de l’attaque ironique.
Alors, durant l’été 1871, le jour où Charles Bretagne propose de le mettre en rapport avec Verlaine, il n’hésite pas et saute de suite sur l’occasion ; N’avait-il pas écrit à Paul Demeny, le 15 mai 1871 : « -La nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat et Paul Verlaine, un vrai poète.-Voilà ».
Alors voilà… Le nouveau père est tout trouvé ; ce sera Paul Verlaine. Mais Verlaine a-t-il vu, dans Arthur, un fils ?
Bien sûr que Paul emmène Arthur dans Paris mais au-delà de cela ? Bien sûr qu’il lui fait rencontrer des journalistes, son éditeur, d’autres poètes ! Bien sûr qu’il l’emmène au théâtre ! Mais la nature de Paul est telle qu’il souhaite que son protégé soit son amant !
Il avait déjà conquis le cœur de poètes parisiens par ces envois de poèmes bien avant d’arriver à Paris !
La liste des personnalités parisiennes rencontrées par Arthur Rimbaud avec tant d’espérance, à Paris, doit être longue et pour en citer quelques unes : Ernest Cabaner, Étienne Carjat, Emmanuel Chabrier, Victor Cochinat, François Coppée, Antoine Cros, Charles Cros, Henry Cros, Alphonse Daudet, Léon Daudet, Louis Forain, André Gill, Edmond Goncourt, Victor Hugo, Alphonse Lemerre, Edmond Lepelletier, Alfred Le Petit, Michel l’Hay, Stéphane Mallarmé, Albert Millaud, Henry Monnier, Germain Nouveau, Jean Richepin Raoul Pochon, Charles de Sivry, Catulle Mendès, Eugène Vermesch et tous les poètes du dîner des Vilains-bonshommes et ceux du cercle zutique…Mais ce qu’il eut fallu, c’était de faire éditer ses poètes. Il y a bien eu une tentative qui se retrouve dans une liste élaborée : Les Assis, Les Chercheuses de poux, L’ Homme juste, Tête de faune, Le Cœur volé, Les Mains de Jeanne-Marie, les Effarés, Les Veilleurs, Voyelles, Madrigal, Les Douaniers, Oraison du soir, les sœurs de charité, Les premières Communions, le Bateau extravagant, les Pauvres à l’Église, Accroupissements, Paris se repeuple, La France, les Anciens partis…Une liste, ce n’est qu’une liste ! Arthur fut-il suffisamment patient, n’a-t-il pas pris la mesure de son environnement ? N’a-t-il pas été abusé par l’idée qu’il s’en faisait.
Sa poésie est d’un autre ordre, d’un autre statut, d’une autre dimension, il ne s’agit pas de fadeurs, de fadaises, il s’agit d’un haut niveau de poésie. En réalité beaucoup ne s’y sont pas trompés mais l’écart est tel qu’il a beaucoup impressionné sans que quiconque soulève l’adolescent qu’il était encore. Et lui n’a pas trouvé dans des adultes condescendants le juste ascenseur. Alors, il s’en est joué, il a abusé, il a présenté son mauvais côté, celui du voyou. Et cela a fortement déplu.
La qualité de son travail sans concession, sans contestation, plutôt admiratif et sur le devenir fait que Paul Verlaine impose aisément la présence d’Arthur Rimbaud dans une toile où tous les autres sont alors de superbes inconnus du grand public.

On connaît la suite, Rimbaud insatisfait, ne se sentant pas reconnu poète s’exilera avec Verlaine en Belgique, à Londres pour poursuivre avec lui son chemin de la liberté libre. Londres où ils retrouveront le Coin de Table dans la galerie du marchand Paul Durand-Ruel. Vingt trois ans plus tard, Émile Blémont entrera en possession du tableau et le remettra au Louvre. Il n’en reste pas moins que le Coin de Table constitue un témoignage émouvant de la vie littéraire française et des poètes du XIXè siècle.

Sources documentaires : Rimbaud, Oeuvres complètes, NRF, André Guyaux – Lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Gallimard, Jean-Marie Carré – Arthur Rimbaud, Fayard, Jean-Jacques Lefrère – Arthur Rimbaud et le foutoir zutique, Ed.Léo Scheer, Bernard Teyssèdre.

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