Le compagnonnage de Verlaine et Rimbaud – Epoque 2

« Le désordre des êtres est dans l’ordre des choses », Jacques Prévert.

Il s’agit de la suite de la relation entre Paul Verlaine et Arthur Rimbaud. Cette seconde époque va de juillet 1872 à juillet 1873.

Cette période, cette saison, les mènera, les ramènera en Belgique, en Angleterre où l’étrange phalanstère prendra fin à la suite du coup de feu éclatant. Les deux poètes se sont nourris de leurs visites dans les villes belges et anglaises, de leurs voyages en bateau, de leur communion dans les jours heureux et difficiles.

LE VERTIGINEUX VOILLAGE

Ce dimanche 7 juillet, de bon matin Verlaine va s’enquérir d’un médecin pour Mathilde ; il croise Rimbaud qui se rendait rue Nicolet. Arthur, lassé des brouilles et réconciliations, lui apporte une lettre de rupture. Arthur ne se sent pas reconnu poète, il vient signifier à Paul son intention de partir pour la Belgique. Sur le champ, Paul lâche tout pour le suivre et vivre une aventure littéraire et sentimentale.

Laeti et errabundi (heureux et vagabonds) Paul Verlaine – Parallèlement.

Le roman de vivre à deux hommes
Mieux que non pas d’époux modèles,
Chacun au tas versant des sommes
De sentiments forts et fidèles…
Nous avions laissé sans émoi
Tous impédiments dans Paris,
Lui quelques sots bernés, et moi
Certaine princesse Souris.

« Eh bien, partons ! » « Laeti et errabundi ». On passe chez sa mère prendre quelques moyens financiers pour assurer cette aventure. Après un détour par Arras qui les ramène à Paris, ils prennent le train, le 8 juillet, gare de Strasbourg, pour Charleville.
A Charleville, après le tour des cafés avec Bretagne qui affrète une carriole et un cheval, ils passent en douce la frontière belge, à trois heures du matin, direction Bruxelles où ils demeurent deux mois au Grand Hôtel Liégeois.

C’est « le vertigineux voillage » selon Verlaine. Romances sans paroles témoignent des visions à travers Walcourt, Charleroi et leurs excursions à l’estaminet du Jeune Renard, au champ de foire de St Gilles et à Malines.

Estaminet du Jeune Renard

Estaminet du Jeune Renard

Walcourt

Briques et tuiles,                            Guinguette claires,
Ô les charmants                              Bières, clameurs,
Petits asiles                                       Servantes chères
Pour les amants !                            A tous fumeurs

Houblons et vignes                       Gares prochaines,
Feuilles et fleurs,                            Gais chemins grands…
Tentes insignes                                Quelles aubaines
Des francs buveurs !                      Bon juifs-errants

Paul Verlaine, Juillet 1872

 

La même allégresse éclate, c’est une véritable joute poétique : le Bruxelles de Paul fait écho au Bruxelles d’Arthur. Les chevaux de bois( au champ de foire de St Gilles) qui tournent sont raccord avec « Tournez, les faims, paissez… ». Il s’agit d’un même moment mais d’un bonheur vécu différemment.
Une nouvelle fois, la Belgique réussit au Petit Poucet Rêveur : « C’est trop beau! trop beau !… », comprenons bien que c’est moins la ville elle-même que ce dont elle a été le prétexte, les images intérieures qu’elle a permis de faire naître. Les destinations imaginaires échappent à Verlaine.

Bruxelles

Chevaux de bois                                                                                 Fêtes de la faim

Tournez, tournez, bons chevaux de bois,                               Tournez, les faims! paissez, faims,

Tournez cent tours, tournez mille tours                                  Le pré des sons

Tournez souvent et tournez toujours,                                      Puis l’humble et vibrant venin

Tournez, tournez au son des hautbois.                                     Des liserons;

…                                  P V                                                                      …                         A R

Leur disparition inquiète leur famille. Vitalie Rimbaud fait rechercher son fils par la police qui confond l’hôtel Liégeois et l’hôtel de la province de Liège. Mathilde est aux cent coups, Paul lui adresse un billet depuis Bruxelles : « Ma pauvre Mathilde, n’aie pas de chagrin, ne pleure pas ; je fais un mauvais rêve, je reviendrai un jour ».
Dans un second courrier, il réclame de lui faire parvenir des effets personnels et les documents dans son secrétaire. Il a une projet d’écriture sur la Commune.
Mathilde découvre dans le secrétaire les poèmes et les lettres martyriques de Rimbaud ; elle prend la mesure de son malheur, de celui qui dit avoir été sacrifié à un caprice.

BIRDS IN THE NIGHT

Mathilde souhaite récupérer son mari et l’arracher au mauvais ange. Elle arrive, accompagnée de sa mère, le 21 juillet au train de Bruxelles de cinq heures et se rend à l’hôtel Liégeois.
Verlaine frappe à la porte, comme prévu à hui heures et se sont les retrouvailles charnelles décrites dans Birds in the night. Mathilde élevée dans le rigorisme ignore la notion des rapports pédérastiques et seule une femme peut provoquer par sa grâce l’ardeur amoureuse.

Birds in the night


Je vous vois encor. J’entr’ouvis la porte.
Vous étiez au lit comme fatiguée.
Mais, ô corps léger que l’amour emporte,
Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.

Ô quels baisers, quels enlacements fous !
J’en riais moi-même à travers mes pleurs.
Certes, ces instants seront, entre tous,
Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.

…Paul Verlaine, Bruxelles, Londres, septembre-octobre 72

Paul accepte de rentrer par le train. A la frontière de Quiévrain, à l’arrêt pour la douane, Paul disparaît sur le quai.
« Montez vite ! Lui cria ma mère – Non, je reste, répondit-il en enfonçant d’un coup de poing son chapeau sur ses yeux. Je ne l’ai jamais revu. ».
Rimbaud les avait suivis et convaincu Paul, en quelques instants, de rester.

Et cet incroyable poulet écrit par Verlaine à Mathilde en la quittant à la frontière. « Misérable fée carotte, princesse souris, punaise qu’attendent les deux doigts et le pot, vous m’avez fait tout. Vous avez peut-être tué le cœur de mon ami ! Je rejoins Rimbaud s’il veut encore de moi après cette trahison que vous m’avez fait faire. »
Après ce second abandon, Mathilde demande officiellement une séparation et le versement d’une pension de mille deux cents francs par an. Verlaine est rempli de mélancolie, la présence de Rimbaud ne suffit pas à lui remonter le moral. Ils gagnent Anvers, Gand, Bruges.

LE SPLEEN LONDONIEN

Le 7 septembre 1872, ils embarquent à Ostende pour Douvres. C’est la première fois qu’ils voient la mer. A Londres, ils s’installent au 34-35 Howland Street.

Verlaine et Rimbaud à Londres, caricature de Félix Régamey

Verlaine et Rimbaud à Londres, caricature de Félix Régamey

Ne parlant pas anglais, ils rejoignent les communards exilés comme Matuszewicz, Jules Andrieu ou Eugène Vermersch, directeur du journal révolutionnaire ( Le père Duchêne) et condamné par contumace.
Ils rendent visite au peintre Félix Régamey qui vit désormais à Londres et déposent sur son album des pastiches.

Ils visitent Londres dont témoignent les poèmes Streets I et II de Verlaine dans Romances sans paroles qui nous montre une hardiesse dans les rythmes, une invention dans les rimes. Il s’émeut et l’obtient par la simplicité. Il est le seul à réussir ce tour de force de la banalité exceptionnelle.

 

StreetsII

Ô la rivière dans la rue !
Fantastiquement apparue
Derrière un mur haut de cinq pieds,
Elle roule sans murmure
Son onde opaque et pourtant pure
Par les faubourgs pacifiés.

La chaussée est très large, en sorte
Que l’eau jaune comme une morte
Dévale ample et sans nuls espoirs
De rien refléter que la brume,
Même alors que l’aurore allume
Les cottages jaunes et noirs.

Paddington, Paul Verlaine

La Tamise, dessin de Verlaine

La Tamise, dessin de Verlaine

 

Pour Arthur, c’est dans Illuminations  que la « town » sera représenté avec le métropolitain, les ponts, les dômes…

 

 

 

 La séparation avec Mathilde est évoquée dans Madame Souris, Green et Child wife. Les poèmes anglais de Romances sans paroles donneront à l’avocat de la famille Mauté de quoi corser ses conclusions.

Child Wife

Vous n’avez rien compris à ma simplicité,
Rien, ô ma pauvre enfant !
Et c’est avec un front éventé, dépité,
Que vous fuyez devant.

Vos yeux qui ne devaient refléter que douceur,
pauvre cher bleu miroir,
Ont pris un ton de fiel, ô lamentable sœur,
Qui nous fait mal à voir.

Et vous gesticulez avec vos petits bras
Comme un héros méchant,
En poussant d’aigres cris poitrinaires, hélas !
Vous qui n’étiez que chant !

Car vous avez eu peur de l’orage et du cœur
Qui grondait et sifflait,
Et vous bêlâtes vers votre mère – ô douleur!-
Comme in triste agnelet.

Et vous n’aurez pas su la lumière et l’honneur
D’un amour brave et fort,
Joyeux dans le malheur, grave dans le bonheur,
Jeune jusqu’à la mort.

Paul Verlaine, Londres, 2 avril 1872

Les prétendus amis de la Commune rejetteront le couple. Paul sait qu’à paris, on médit de la liaison avec Arthur qui prend peur d’un procès qui dénoncerait la nature de cette relation. Il s’en ouvre à sa mère Vitalie et lui demande d’être l’émissaire auprès des Mauté pour faire cesser les calomnies et récupérer ses manuscrits. Elle sera éconduite par les Mauté et réclame son retour.
Rimbaud regagne, début décembre, Charleville ce qui l’arrange bien car il ne supporte plus que Verlaine lui parle de son épouse.
Paul traîne son spleen : « Quelle est cette langueur qui pénètre mon cœur… ». Il passe Noël seul. Il tombe malade d’une bronchite et se dit mourant.

Il se lamente en écrivant à Mathilde. Il supplie Arthur par télégramme de le rejoindre. Ce dernier est content de s’éloigner de Charleville. Billet payé par la mère de Verlaine, il arrive le 3 janvier 1873, deux jours après Élisa Verlaine. Celle-ci recommande à son fils de se réconcilier avec Mathilde en vue d’une renonciation à la séparation. Il y consent mais craint toujours de tomber aux mains de la police qui poursuit sa répression contre les communards. Il remet à plus tard et court l’écosse, l’Irlande, Londres avec Arthur. Ils prennent une carte de lecteur au British Museum. « Nous apprenons l’anglais à force, nous nous faisons poser des colles au point de vue de la prononciation ».

LES ARDENNAIS

Paul, meurtri, veut reprendre son mariage et veut rentrer en France. Paul et Arthur embarquent pour Ostende sur le steamer le Comtesse des Flandres, le 4 avril. Le poème Beams lui donne l’occasion d’inaugurer une nouvelle vie, à la vue d’une passagère.
Il écrit à Mathilde qu’il l’attend à Namur. Elle refuse et précise que la procédure, ira à son terme.
Paul vacille, rumine sa séparation et se réfugie à Jéhonville, chez sa tante paternelle, Julie Evrard. Jéhonville, c’est proche de Paliseul, de Bouillon, frontière ardennaise et belge.

La ferme à Roche

La ferme à Roche

Arthur arrive le Vendredi Saint  à Roche, à côté de Vouziers, dans la propriété de la ferme familiale tenue par sa mère Vitalie Cuif Rimbaud. Roche sera son lieu de retour et de départ durant les six ans qui vont suivre. Le dimanche de Pâques, toute la tribu est à l’église de Méry et fait le tour de la Propriété.

Pour se distraire de ces obsessions conjugales, Paul demande à Edmond Lepelletier de trouver un éditeur pour Romances sans paroles. Il souhaite une sortie de l’opuscule avant le procès.
La bonne chanson fut le dossier des fiançailles, Romances sans paroles doit être celui de sa défense.
Il veut persuader qu’il est une victime, qu’il aime Mathilde d’un amour si fort et si pur que les accusations de ses relations coupables avec Rimbaud est une accusation immonde.
Le recueil est dédié à Rimbaud : « Les vers ont été faits, lui étant là et m’ayant poussé beaucoup à les faire ». Lepelletier le dissuade, la dédicace est retirée.
Mais il est intraitable sur l’art poétique dont il entend s’inspirer dans toute son œuvre : « Je ne veux plus que l’effort se fasse sentir…je suis las des crottes des vers chiés comme en pleurant et des tartines à la Lamartine ».

En ce mois de avril/mai 1873, Rimbaud jette sur le papier ce qui deviendra dans quelques semaines, Une saison en enfer. Le livre nègre, le livre païen et les récits évangéliques, travail sur le seul livre à la tranche vert chou (la bible) à sa disposition témoignent de l’écrit préparatoire dont il parle dans sa lettre à Delahaye.

Laïtou, lettre et dessin d'Arthur Rimbaud

Laïtou, lettre et dessin d’Arthur Rimbaud

 

Brouillon de La Saison en Enfer

Brouillon de La Saison en Enfer

 

 

 

 

 

 

 

 

Paul, Arthur et Ernest se retrouvent à Boglione (Bouillon) à l’hôtel des Ardennes pour leur déjeuner dominical. Le dimanche 18 mai, ils ne sont pas là, Paul écrit « Demain peut-être je t’écrirai tous les projets que j’ai, littéraires et autres, tu seras content de ta vieille truie. Je suis ton old cunt ever open ou opened »

LENN’DEUN

Le dimanche 25 mai, ils se retrouvent à Bouillon. Les agapes terminées Paul et Arthur prennent la route pour Liège et Anvers et le 27 mai, ils embarquent sur Le steamer Great Eastern Railway. Rimbaud écrit Mouvement, probablement, durant cette traversée d’une ironie beauté. Accostés à Harvich, ils prennent le train pour Lenn’deun (Londres). Ils louent un garni chez Mrs Alexander Smith au 8 Great College Street, derrière King’s Cross, quartier des artistes.
Paul écrit à Émile Blémont, directeur de la revue La Renaissance littéraire : « Me voici …sûr maintenant de l’affreuse bêtise de ma femme – ou de sa profonde méchanceté. Mais passons, si vous voulez bien : je n’embêterai plus personne de mes affaires. C’est la justice qui tranchera »

La vie de Paul et d’Arthur est une désolante dégradation d’une liaison homosexuelle. Ils en viennent aux mains, les couteaux sortent. « Pitoyable frère ! Que d’atroces veillées, je lui dus » AR, « Nous avons des amours tigres » PV. Le malaise vient que Verlaine entretenait Rimbaud ; même s’ils ont cherché « une économie positive » en donnant des leçons particulières, celles-ci ne rapportent que quelques shillings.

Les griefs portent sur des questions de fond. C’est la charité qui nous donne la clé de la présence de Rimbaud auprès de Verlaine, dans Une Saison en Enfer. Il a joué de son infirmité, sa faiblesse chez ce sentimental impénitent. Et Rimbaud fut incapable de conduire l’entreprise de charité « J’ai pris l’engagement de le rendre à son état primitif de fil du soleil » Le nœud de la liaison est là dans cet engagement. Il s’agissait pour deux poètes exigeants autre chose qu’un histoire de paillasse. Il fallait mettre fin à l’esclavage conjugal, à la soumission de Mathilde et au Mauté puis à la société composée de faux nègres marchands, magistrats, empereurs, mettre fin à l’exil.
L’échec de Rimbaud est double :  il n’empêche pas Verlaine de vouloir revenir vers sa femme et il n’a pas ramené Verlaine au pur épanouissement des sens et à la vie élémentaire.

EPILOQUE TRAGIQUE

Verlaine ressasse son regret de sa femme et aspire à la rupture avec Arthur. Une dispute survient le 3 juillet : Arthur voyant Paul de retour des commissions,  lui lance : « Ce que tu peux avoir l’air con avec ta bouteille et ton hareng ». Paul saisit sa valise et court s’embarquer sur le vapeur pour Anvers. Rimbaud sur ses talons, voit le bateau s’éloigner.

Lettre de Paul Verlaine à Arthur Rimbaud
3 juillet 1873

En mer.

Mon ami,

Je ne sais si tu seras encore à Londres quand ceci t’arrivera. Je tiens pourtant à te dire que tu dois, au fond, comprendre, enfin, qu’il me fallait absolument partir, que cette vie violente et toute de scènes sans motif que ta fantaisie ne pouvait m’aller foutre plus !
Seulement, comme je t’aimais immensément (Honni soit qui mal y pense) je tiens aussi à te confirmer que, si d’ici à trois jours, je ne suis pas r’ avec ma femme, dans des conditions parfaites, je me brûle la gueule. 3 jours d’hôtel, un rivolvita, ça coûte : de là ma « pingrerie » de tantôt. Tu devrais me pardonner. – Si, comme c’est trop probâbe, je dois faire cette dernière connerie, je la ferai du moins en brave con. – Ma dernière pensée, mon ami, sera pour toi, pour toi qui m’appelais du pier tantôt, et que je n’ai pas voulu rejoindre parce qu’il fallait que je claquasse, – ENFIN !
Veux-tu que je t’embrasse en crevant ?

Ton pauvre
P. Verlaine.
Nous ne nous reverrons plus en tous cas. Si ma femme vient, tu auras mon adresse, et j’espère que tu m’écriras. En attendant, d’ici à trois jours, pas plus, pas moins, Bruxelles poste restante, – à mon nom.
Redonne ses trois livres à Barrière !

Le 4 juillet, depuis l’hôtel Liégeois, Verlaine écrit des lettres :

– à Mathilde : si elle n’accourt pas dans les tois jours (soit le 7 juillet), il se fera sauter la cervelle. Comme d’autres lettres, Mathilde n’ouvrira pas cette lettre
– à sa mère : pour la prévenir du projet de suicide
– à Vitalie Rimbaud : pour l’avertir de ce projet

Rimbaud, ce sans-cœur, lui écrit une supplique amoureuse qui va jusqu’aux larmes.

Lettre d’Arthur Rimbaud à Paul Verlaine du 4 juillet 1873

Londres, vendredi après-midi

Reviens, reviens, cher ami, seul ami, reviens. Je te jure que je sera bon. Si j’étais maussade avec toi, c’est une plaisanterie où je me suis entêtée, je m’en repens plus qu’on ne peut dire. Reviens, ce sera bien oublié. Quel malheur que tu aies cru à cette plaisanterie. Voilà deux jours que je ne cesse de pleurer. Reviens. Sois courageux, cher ami. Rien n’est perdu. Tu n’as qu’à refaire le voyage. Nous revivrons ici bien courageusement, patiemment. Ah ! Je t’en supplie. C’est ton bien d’ailleurs. Reviens, tu retrouveras toutes tes affaires. J’espère que tu sais bien à présent qu’il n’y avait rien de vrai dans notre discussion. L’affreux moment ! Mais toi, quand je te faisais signe de quitter le bateau, pourquoi ne venais-tu pas ? Nous avons vécu deux ans ensemble pour arriver à cette heure-là ! Que vas-tu faire ? Si tu ne veux pas revenir ici, veux-tu que j’aille te trouver où tu es ?

Oui c’est moi qui ai eu tort
Oh tu ne m’oublieras pas, dis ?
Non tu ne peux pas m’oublier.
Moi je t’ai toujours là.
Dis, réponds à ton ami, est-ce que nous ne devons plus vivre ensemble ?
Sois courageux. Réponds-moi vite.
Je ne puis rester ici plus longtemps.
N’écoute que ton bon cœur.
Vite, dis si je dois te rejoindre.
A toi toute la vie.

Rimbaud.

Vite, réponds : je ne puis rester ici plus tard que lundi soir. Je n’ai pas encore un penny, je ne puis mettre ça à la poste. J’ai confié à Vermersch tes livres et tes manuscrits.
Si je ne dois plus te revoir, je m’engagerai dans la marine ou l’armée. Ô reviens, à toutes les heures je repleure. Dis-moi de te retrouver, j’irai, dis-le moi, télégraphie-moi – Il faut que je parte lundi soir, où vas-tu, que veux-tu faire ?

Le 5 juillet, Paul rencontre Auguste Mourot, peintre. Il lui parle de son projet. Mourot l’incite à s’engager dans les troupes de Don Carlos à l’ambassade d’Espagne.
Il écrit à Matuszewicz et demande : « Enfin parlez-moi de Rimbaud. Ça m’intéresse tant ! »
Élisa, angoissée, accourt et lui demande de renoncer à son projet funeste.
Rimbaud reçoit la lettre écrite en mer et conçoit la veulerie de Verlaine. Il s’est laissé avoir, il se ressaisit, il déjoue les pièges tendus.

Lettre d’ Arthur Rimbaud à Paul Verlaine, le 5 juillet 1873

Cher ami, j’ai ta lettre datée « En mer » Tu as tort, cette fois, et très tort. D’abord rien de positif dans ta lettre : ta femme ne viendra pas ou viendra dans trois mois, trois ans, que sais-je ? Quant à claquer, je te connais.
Tu vas donc, en attendant ta femme et ta mort, te démener, errer, ennuyer les gens. Quoi, toi, tu n’as pas encore reconnu que les colères étaient aussi fausses d’un côté que de l’autre ! Mais c’est toi qui aurais les derniers torts, puisque, même après que je t’ai appelé, tu as persisté dans tes faux sentiments. Crois-tu que ta vie sera plus agréable avec d’autres que moi ? Réfléchis-y ! – Ah ! Certes non ! –
Avec moi seul tu peux être libre, et, puisque je te jure d’être très gentil à l’avenir, que je déplore toute ma part de torts, que j’ai enfin l’esprit net, que je t’aime bien, si tu ne veux pas revenir, ou que je te rejoigne, tu fais un crime, et tu t’en repentiras de LONGUES ANNEES par la perte de toute liberté, et des ennuis plus atroces peut-être que tu ceux que tu as éprouvés. Après ça, resonge à ce que tu étais avant de me connaître.
Quant à moi, je ne rentre pas chez ma mère. Je vais à paris, je tâcherai d’être parti lundi soir. Tu m’auras forcé à vendre tous tes habits, je ne puis faire autrement. Ils ne sont pas encore vendus : ce n’est que lundi matin qu’on me les emporterait. Si tu veux m’adresser des lettres à Paris, envoie à L.Forain, 289, rue Saint-Jacques, pour A.Rimbaud. Il saura mon adresse.
Certes, si ta femme revient, je ne te compromettrai pas en t’écrivant, – je n’écrirai jamais.
Le seul mot, c’est : reviens, je veux être avec toi, je t’aime. Si tu écoutes cela, tu montreras du courage et un esprit sincère.
Autrement, je te plains.
Mais je t’aime, je t’embrasse et nous nous reverrons.

Rimbaud.

8 Great College, etc. jusqu’à lundi soir, ou mardi midi, si tu m’appelles.

Le 6 juillet, Vitale Rimbaud écrit à Paul une lettre tout en noblesse.

Le 7 juillet, Rimbaud a sous les yeux le billet de Verlaine à Mrs Smith. Verlaine est en pleine indécision : rentrer à Paris ou revenir sur Londres.

Lettre d’ Arthur Rimbaud à Paul Verlaine, le 7 juillet 1873

Lundi midi.

Mon cher ami,
J’ai vu la lettre que tu as envoyé à Mme Smith.
Tu veux revenir à Londres ! Tu ne sais pas comme tout le monde t’y recevrait ! Et la mine que me ferait Andrieu et autres, s’ils me revoyaient avec toi ! Néanmoins, je serai très courageux. Dis-moi ton idée bien sincère. Veux-tu retourner à Londres pour moi ? Et quel jour ? Est-ce ma lettre qui te conseille ? Mais il n’y a plus rien dans la chambre. – Tout est vendu, sauf un paletot. J’ai eu deux livres dix. Mais le linge est encore chez la blanchisseuse, et j’ai conservé un tas de choses pour moi : cinq gilets, toutes les chemises, des caleçons, cols, gants et toutes les chaussures. Tous tes livres et manuss sont en sûreté. En somme, il n’y a de vendu que tes pantalons, noir et gris, un paletot et un gilet, le sac et la boîte à chapeau. Mais pourquoi ne m’écris-tu pas, à moi ?
Oui, cher petit, je vais rester une semaine encore. Et tu viendras, n’est-ce pas?dis-moi la vérité. Tu aurais donné une marque de courage. J’espère que c’est vrai. Sois sûr de moi, j’aurai très bon caractère.
A toi. Je t’attends.
Rimb.

Le 8 juillet, Verlaine fait le point : Mathilde n’est pas venue, reste la solution Rimbaud. Il télégraphie à Arthur « Volontaire Espagne viens hôtel Liégeois blanchisseuse manuscrits si possible »

Télégramme de PV à AR

Télégramme de PV à AR

A l’ambassade d’Espagne, les étrangers ne sont pas admis dans l’armée carliste, Paul n’est pas désappointé.
Rimbaud arrive tard dans la soirée. On change d’hôtel au cas où Mathilde arriverait !
Deux chambres communicantes, à l’hôtel de la Ville de Courtrai, une pour Élisa et une pour Arthur et Paul. Élisa n’est nullement déconcertée de cette situation.

Le 9 juillet, palabres, supplications : Paul veut rentrer à Paris pour se réconcilier avec Mathilde. Rimbaud veut rentrer à Paris pour faire éditer ses poèmes. La présence de Rimbaud à Paris ruinerait les chances de reconquête conjugale. Arthur consent à la rupture mais pas à l’exil.

Le 10 juillet 1873, de bon matin, à Bruxelles, Verlaine a acheté un « rivolvita ». Les dernières heures tournent dans sa tête, il boit et s’enivre dans les cafés sur sa route. Lors du déjeuner, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine poursuivent leur discussion houleuse commencée la veille. De retour dans leur chambre d’hôtel  A la ville de Courtrai, Paul ivre et nerveux ferme la porte à clef et sort son revolver.
« Tiens voilà pour toi si tu pars ». Debout à trois mètres, Arthur ne bouge pas.
Pan ! Verlaine tire et cette première balle atteint Rimbaud au poignet gauche.
Pan ! La seconde échoue à 30 cm du plancher.
Élisa Verlaine, sa mère, se précipite de la chambre adjacente par la porte de communication et secourt le blessé. Dégrisé, Verlaine s’écroule secoué de sanglots.
Rimbaud prêt à faire le « dernier couac ». Il se fait soigner à l’hôpital Saint Jean. Il se dirige vers la gare du midi pour regagner Paris. Verlaine se plante devant lui, le revolver toujours dans la poche. Arthur se croit menacé, il galope, peu glorieusement, vers un agent de ville et dénonce Verlaine.

Fin du compagnonnage poétique, le fait divers de l’histoire de la littérature française !

LE PAUVRE LELIAN

Prison des Petits Carmes

Prison des Petits Carmes

Verlaine comparaît devant le commissaire de police Delhalle. Il est mis aux arrêts à l’ Amigo (prison préventive).
Le 11 juillet, le juge d’instruction, T’ Serstevens Théodore, entend les protagonistes. Verlaine est écroué à la prison des petits carmes.

Le 16 juillet, un examen corporel révèle chez Verlaine des traces d’habitude pédérastique active et passive.

Le 19 juillet, la balle est extraite et envoyée au juge . Rimbaud renonce à toute poursuite. La machine judiciaire est lancée et ne s’arrêtera pas.

Le 8 août, Verlaine est condamné pour tentative d’assassinat à deux ans de prison et 200 francs d’amende. « Le Pauvre Lélian » s’effondre en larmes : « Un grand sommeil noir…. ».
Jour de la condamnation, prison des Petits Carmes à Bruxelles

Un grand sommeil noir
Tombe sur ma vie :
Dormez, tout espoir
Dormez, toute envie

Je ne vois plus rien
Je perds la mémoire
Du mal et du bien…
Ô la triste histoire !

Je suis un berceau
Qu’une main balance
Au creux d’un caveau :
Silence, silence !

Sagesse, Paul Verlaine, 8 août 1873

LE MYTHE DE RIMBAUD

Paul Verlaine quitte la prison de Mons le 16 janvier 1875. Il rencontre pour la dernière fois Arthur Rimbaud, en février 1875, à Stuttgart.
« Le Loyola » (selon le surnom donné à PV par AR) converti souhaite remettre Arthur dans le bon chemin. « Aimons-nous en Jésus » «  Verlaine est arrivé, l’autre jour, un chapelet aux pinces ». Ils se quittent sur une dispute. Rimbaud a pris soin de lui remettre le manuscrit d’ Illuminations.

Paul Verlaine n’accusera jamais Rimbaud dont il ne se plaindra jamais au contraire il ne cessera de le glorifier.

Pour en juger :
– 1883, octobre, Paul Verlaine consacre, à Rimbaud, une notice dans la revue Lutèce puis dans les Poètes Maudits en 1884, avril, chez Vanier
Préface de PV, en 1885, de poésies complètes de Rimbaud
Préface de PV, en 1886, d’Illuminations, aux éditions La Vogue
PV consacre le n°318  Les hommes d’aujourd’hui  à Rimbaud

Rimbaud n’en aura aucun écho et aucun fruit financier des éditions ; d’ailleurs, il s’en moque, il expie dans son enfer d’Aden et du Harar.

Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854 à Charleville, meurt le 10 novembre 1891 à l’hôpital de la Conception à Marseille.
Paul Verlaine, né le 30 mars 1844 à Metz, meurt le 8 janvier 1896, 39 rue Descartes à Paris.

Ce sont probablement, sans ignorer Hugo et Baudelaire, les deux plus grands poètes de la littérature française de renommée internationale.

Sources documentaires :

Biographie de Verlaine de Pierre Petitfils – Biographie de Verlaine d’Henri Troyat
Biographie de Rimbaud de Jean-Jacques Lefrère – Rimbaud œuvres complètes par Pierre Brunel
Fêtes galantes, Romances sans paroles, précédé de Poèmes saturniens, Paul Verlaine
Poésies, Derniers vers, Une Saison en Enfer, Illuminations, Arthur Rimbaud
Les lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Jean Marie Carré
Ce sans-cœur de Rimbaud, Pierre Brunel – Au cœur de Verlaine et de Rimbaud, Marcel Coulon
Rimbaud, l’artiste et l’être moral, Ernest Delahaye – Arthur Rimbaud, oeuvre-vie, Alain Borer
Rimbaud vivant n°52 juin 2013 – Le soliloque sentimental de César – Adrien Cavallaro

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