Le compagnonnage de Verlaine et Rimbaud – époque 1

« Le désordre des êtres est dans l’ordre des choses », Jacques Prévert.

Nous présentons la liaison entre Paul Verlaine et Arthur Rimbaud. Nous abordons les faits et les anecdotes connus par le biais des témoins et des biographes. Réduire la relation des deux poètes à une affaire homosexuelle serait une représentation sommaire : elle n’explique rien. Il s’agit bien plus de quelque chose qui à avoir avec la poésie. Cette poésie ouvrant sur un projet de vie  » Le roman de vivre à deux hommes ». Reste à savoir si ce projet a abouti!

La première époque se présente sur le laps de temps qui va de septembre 1871 à juin (jumphe, pour Arthur) 1872.

Mais pour introduire cette époque, voyons par la fin tragique la journée du 10 juillet 1873 qui reste dans les annales de la littérature française comme un fait divers marquant.

LE COUP DE FEU ECLATANT

Paul Verlaine et Arthur Rimbaud se querellent depuis la veille : Arthur persiste dans son idée de rejoindre Paris, Paul pense que cette présence parisienne ruinerait sa possible réconciliation avec son épouse Mathilde. Nous sommes à Bruxelles. C’est l’été, il fait une chaleur étouffante. Paul, de bonne heure, ce matin du 10 juillet 1872, a acheté un revolver et s’est enivré auprès des différents caboulots sur sa route. Après un déjeuner en tête à tête, Paul et Arthur sont de retour dans leur chambre d’hôtel « A la ville de Courtrai », à l’angle de la Grand Place. Paul ferme à clef la porte de la chambre, adosse une chaise au battant, s’assied à califourchon, sort son revolver « Tiens voilà pour toi, si tu pars ! » Debout à 3 mètres de lui, Arthur appuyé au mur ne bouge pas.
Pan ! Verlaine tire une fois et cette première balle atteint Rimbaud au poignet gauche. Pan ! Une seconde balle frappe le mur à 30 centimètres du plancher. Élisa Verlaine, sa mère, se précipite dans la chambre par la porte de communication et porte secours au blessé. Dégrisé, Verlaine s’écroule secoué de sanglots.
C’est la fin d’un compagnonnage poétique, un des faits divers singuliers de l’histoire de la littérature française.
La suite est connue : Verlaine sera condamné à deux ans de prison pour préméditation et qu’il effectuera à Mons.

De cette aventure sortiront des chefs d’œuvre de la poésie française : Derniers versRomances sans paroles  et  Une Saison en Enfer; sans compter  Crimen Amoris , écrit par Verlaine en prison, réplique involontaire de la Saison en Enfer: « Le plus beau d’entre tous les mauvais anges, qui a seize ans sous sa couronne de fleurs » ne peut-être que Rimbaud !

Comment Verlaine a-t-il rencontré « le mauvais ange », Arthur Rimbaud ? Quelle fut leur vie, leur influence sur l’élaboration de leur travail poétique et pourquoi cette issue dramatique ?

Pour cela, il convient de remonter le temps.

L’ANGE DE CHARLEVILLE

Dans sa lettre du 25 août 1870 à Georges Izambard, son professeur de rhétorique, Arthur Rimbaud
écrit : « …J’ai les Fêtes galantes de Paul Verlaine, un joli in-12 écu. C’est fort bizarre, très drôle ; mais vraiment c’est adorable. Parfois de fortes licences : ainsi : « Et la tigresse épou/vantable d’Hyrcanie » est un vers de ce volume » du  poème Dans La Grotte. Il avait bien remarqué la césure au milieu du mot. Mais dans ce recueil, on peut remarquer d’autres similitudes comme par exemple dans le sonnet  La rage des Césars  et   L’Allée. En lecteur attentif, Rimbaud a goûté le plaisir du déchiffrement formel et saisi l’intérêt d’un tel rapprochement et la couleur des rimes « ries »

Paul Verlaine en 1872

Paul Verlaine en 1872

Après sa modeste participation à La Commune de Paris, Verlaine, vingt sept ans, quitte son poste de fonctionnaire pour éviter des représailles. Il passe des vacances à Fampoux, Pas-de-Calais, berceau maternel, avec sa femme, dix huit ans, Mathilde Mauté de Fleurville, épousée le 11 août 1870, en pleine guerre contre la Prusse. De retour à Paris, en août 1871, deux lettres signées d’un inconnu, Arthur Rimbaud, l’attendent chez son éditeur. Un mot de recommandation de Paul Auguste Bretagne qu’il a connu comme contrôleur des contributions auprès des sucreries à Fampoux, accompagne le premier courrier ainsi que des poèmes : Les effarés, Le cœur volé, Les douaniers, Les assis, Accroupissements.

Il est ambitieux et désargenté « J’ai fait le projet d’un grand poème et je ne peux travailler à Charleville (« supérieurement idiote entre toutes les petites villes de province ») . Je suis empêché de venir à Paris, étant sans ressources.». Et sa mère, « la bouche d’ombre », « aussi inflexible que soixante treize administrations à casquettes de plomb », lui octroie gracieusement dix centimes pour payer sa chaise à l’église tous les dimanches.

Impatient, Arthur a envoyé une seconde lettre avec trois poèmes : Mes petites amoureuses, Paris se repeuple, Les premières communions. La poésie le dévore vivant. En dehors de Paris, point de salut. Il supplie Verlaine qu’il admire de lui offrir l’hospitalité.

Paul apprécie la force, la hargne, la noirceur et la tendresse. Il prend conscience d’une découverte de première importance.

Il soumet les vers à l’appréciation de Léon Valade, Charles Cros, Philippe Burty, Albert Mérat, Ernest d’Hervilly, ses camarades poètes. Ils reconnaissent le talent, la hardiesse et la fulgurante beauté. Il lui répond : « Vous êtes prodigieusement armé en guerre », « J’ai comme un relent de votre lycanthropie ».

Arthur reçoit une lettre avec un mandat pour son billet de train et un court message : « Venez, venez, chère âme…on vous désire, on vous attend ! »

Paul Verlaine et Charles Cros attendent Arthur Rimbaud à la gare de Strasbourg (Gare de l’Est), le manquent et s’en retournent rue Nicolet, résidence de la famille Mauté de Fleurville (sa belle famille).
Qu’elle n’est pas leur surprise de le voir installé au salon entre Mathilde et sa mère ; surpris d’autant plus qu’il ne s’attendait à voir un si jeune garçon, il n’a pas dix sept ans.

Mathilde Mauté de Fleurville

Mathilde Mauté de Fleurville

Voyons comment Mathilde le décrit : « C’était un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. Il avait l’aspect d’un jeune potache ayant grandi trop vite, car son pantalon écourté laissait voir des chaussettes de coton bleu tricotées par les soins maternels » « Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de la timidité. Il était sans bagage, pas même une valise, ni linge, ni vêtements autre que ceux qu’il avait sur lui ».

Et pour cause, avait-il alerté,  de son départ, »la mère Rimb » ? Son seul viatique, c’est Le Bateau Ivre, composé pour la circonstance et avec lequel il a prévu de faire la conquête des milieux littéraires parisiens.
Il est peu loquace et répond par monosyllabes. Il se dérobe aux questions de Verlaine et Cros. Il disait à son ami Ernest Delahaye, la veille de son départ : « Qu’est-ce que je vais faire là-bas?… Je ne sais pas me tenir, je ne sais pas parlé…Oh! Pour la pensée, je ne crains personne… »

Arthur Rimbaud dans les années 1870

L’ordonnancement bourgeois du repas l’a certainement décontenancé ou bien en a-t-il pris la mesure?

Il prend congé de ses hôtes par un « Je suis fatigué, bonsoir ».

Les jours suivants, Paul l’entraîne chez ses amis écrivains, chez son éditeur, dans de nombreux cafés ; il se laisse apprivoiser et explique sa mère, son père, son frère, ses sœurs, sa formation religieuse, « Je suis esclave de mon baptême et de ma sale éducation d’enfance », sa solide formation classique, ses fugues à Paris, dans les Ardennes, à Douai, la Commune, les assauts lubriques des communards éméchés à la caserne de Babylone. Il dit sa détestation des formes exécrables et anciennes de la poésie. Tout pèse sur Rimbaud: la blessure secrète laissée en lui par la séparation de ses parents.
Pour sûr que les deux poètes échangent sur la poésie ; Paul a déjà à son actif :  Les Poèmes saturniens, Les Fêtes galantes, La Bonne Chanson » afin de chanter son amour pour Mathilde qu’il aime sincèrement. Mallarmé reconnaît dès les Poèmes saturniens l’effort conscient de Verlaine vers la sensation rendue, cette traduction immédiate du senti qu’exigera un jour Rimbaud.

Arthur expose à Verlaine ce qu’il veut faire et sa théorie de la voyance qu’il annoncé à Izambard et Demeny (lettres des 13 et 15 mai 1871). « Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant..Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète.. » « Je est un autre » Rimbaud est conscient de son dualisme profond,« Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant..Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète.. » « Je est un autre » Rimbaud est conscient de son dualisme profond, de son dédoublement perpétuel.
Lettre à Paul Demeny 15 mai 1871 « La nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat et Paul Verlaine, un vrai poète ».

Jamais Paul Verlaine, dans ses écrits sur Rimbaud, ne fera allusion à la théorie de la poésie par la voyance.
Nulle théorie chez Verlaine ne préexiste dans son art poétique. C’est un rêve éveillé, un regard vierge et neuf que la critique de son temps a été incapable de porter sur lui. Verlaine est attendri par l’adolescent, il ressent une attirance pour le jeune garçon. Arthur symbolise la poésie, l’indépendance, la pureté, la force créatrice et la joie. Il lui a promis la liberté libre. Campé au fond d’un café devant la fée verte, il oublie son mariage, sa femme enceinte qu’il va retrouver ce soir dans son lit. Il déteste tout ce que représente cette génitrice aux flancs généreux. Et Paul , de boire et de se saouler à l’absinthe ( l’absomphe) dont il sait qu’elle le rend violent et brutal.

LE ZANETTO

Ainsi, s’est-il aussi présenté à Verlaine, « moins gênant qu’un Zanetto », ce jeune bohémien, personnage de la pièce de François Coppée, Le Passant.

Verlaine est satisfait de son parrainage de ce jeune poète qu’il emmène fin septembre au dîner des « vilains bonshommes » ainsi sont surnommés par le chroniqueur Victor Cochinet, dans le Nain Jaune, les parnassiens ayant applaudis bruyamment  Le passant .
Il y a là environ une trentaine de convives : Verlaine, Valade, d’Hervilly, de Banville, Maître, Jules Soury …Au dessert, Rimbaud lit « Le bateau ivre » écrit pour conquérir les milieux littéraires parisiens.

Le bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux- Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans le clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

…Ainsi 25 strophes – Arthur Rimbaud

« C’est Jésus au milieu des docteurs » dira d’Hervilly. « C’est un génie qui se lève » pour Léon Valade. L’assemblée est stupéfaite par les propos de cet enfant avec la maturité d’esprit. Il est écouté avec ahurissement et crainte : que signifient ces images qui virevoltent superbes, incohérentes jusqu’à donner le tournis ? Mais le bateau ivre ne redoute pas plus les déserts de la mer que Rimbaud ne redoute les déserts de l’amour.

Arthur Rimbaud par Carjat

Arthur Rimbaud par Carjat

Le 8 octobre, Verlaine l’emmène à l’atelier du photographe d’Étienne Carjat. Il réalise de lui le portrait le plus célèbre . Sa mutation physique après son arrivée à Paris est visible. A-t-on besoin de décrire cette belle gueule d’ange : les yeux bleus, le regard porté dans le lointain donne le sentiment de l’inspiration avec ce bel éclairage qui le valorise pleinement.

Mais le comportement de la petite crasse (autre qualificatif que s’est donné Arthur) désespère les Mauté : vol de crucifix, mutilation, manque d’hygiène, culture de poux, il s’étend sur le perron pour prendre le soleil ; tout cela épouvante et gêne le confort bourgeois. il est prié d’aller voir ailleurs.

Paul va demander à ses amis d’héberger Arthur. Il sera logé chez Cros, Cabaner, Théodore de Banville, Forain, mais Arthur se comporte toujours avec malveillance chez ces logeurs de fortune : là déféquant dans un vase, là déchirant les pages d’une revue de poèmes de son logeur pour s’en servir comme papier hygiénique, le manque d’hygiène, les poux…)

Le comportement de Paul va désespérer Mathilde.
Paul rentre de plus en plus tard et tard le soir, il affiche un attendrissement de façade. Il rentre parfois ivre. Ainsi, cette scène de violence où Verlaine décrit à Mathilde comment Arthur à Charleville empruntait des recueils, les remettait en place ou les vendait. Mathilde exprime l’indélicatesse d’Arthur ! Furieux Verlaine pousse sa jeune femme enceinte hors du lit brutalement, huit jours plus tard, elle accouche de Georges, le 3O octobre 1871.
Parviennent aux oreilles de Mathilde, l’attitude de Paul et d’Arthur au foyer de l’Odéon. Ainsi dans le « Peuple souverain » Edmond Lepelletier (le meilleur ami de Paul Verlaine et qui le restera toujours) signe un billet sur la conduite de Paul et d’Arthur le 16 novembre.
Lepelletier dit de Rimbaud que c’est un voyou malfaisant, pervers et ingrat.
Par fanfaronnade, ils se comportent comme s’ils étaient amants. Le sont-ils ? « Tout le parnasse était au complet, circulant et devisant sous l’oeil de son éditeur Alphones Lemerre. On remarquait çà et là, le blond Catulle Mendes donnant le bras au flave Mérat. Léon Valade, Dierx, Henri Houssaye causaient çà et là. Le poète saturnien, Paul Verlaine donnait le bras à une charmante personne, Mademoiselle Rimbaut (sic). En somme, excellente soiére pour l’Odéon. »

Mathilde découvre aussi qu’en 6 semaines Paul aurait dépensé 2000 francs pour subvenir au besoin d’Arthur !
Que d’interrogations commencent à germer dans la tête de la jeune maman !!!

Frontispice de l'Album Zutique

Frontispice de l’Album Zutique

C’est au cercle zutique (pour zut aux conventions) ouvert par Charles Cros  à l’Hôtel des Étrangers, boulevard St Michel,  en octobre que les deux poètes vont pouvoir faire valoir leur contribution dans l’album zutique.
Il signent ensemble « L’idole ou le sonnet du trou du cul » et bien d’autres pastiches parmi les 20 membres que comptent le cercle.

Album zutique – Paul Verlaine et Arthur Rimbaud

L’Idole
Sonnet du Trou du Cul

Obscur et froncé comme un œillet
Il respire, humblement tapi parmi la mousse
Humide encor d’amour qui suit la fuite douce
Des fesses blanches jusqu’au cœur de son ourlet.

Des filaments pareils à des larmes de lait
On t pleuré, sous le vent cruel qui les repousse,
A travers de petits caillots de marne rousse
Pour s’aller perdre où la pente les appelait.

Mon rêve s’aboucha souvent à sa ventouse ;
Mon âme, du coït matériel jalouse,
En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.

C’est l’olive pâmée, et la flûte câline ;
C’est le tube où descend la céleste praline :
Chanaan féminin dans les moiteurs enclos !

Albert Mérat

P.V. – A.R.

Cabaner, le musicien, apprit à Rimbaud le piano et a probablement inspiré à cette époque le sonnet des voyelles.
Rimbaud y trouve un logement jusqu’en décembre 1871, date de fermeture du cercle zutique pour faute de financement et y fait l’expérience de la consommation de haschisch.

L’apport du cercle est conséquent, c’est le rejet définitif du Parnasse et de ses règles pour les deux poètes.

Dessin de Luque

Dessin de Luque

Voyelles, Arthur Rimbaud

Voyelles, Arthur Rimbaud

Le cercle fermé, Verlaine lui trouve un logement rue Campagne 1ère, s’y installe aussi Jean-Louis Forain, caricaturiste originaire de Reims. Pour ce loyer Verlaine vend des livres de sa bibliothèque et emprunte une somme à sa mère.
Verlaine qui n’a plus de travail depuis qu’il a quitté son poste d’expéditionnaire à l’Hôtel de ville de Paris après les événements de la Commune de Paris auxquels il a été mêlé est à cours d’argent. Il se rend chez le notaire de Paliseul en Belgique pour récupérer 6660 francs sur la succession de sa tante Louise Grandjean. Passant par Charleville, il rencontre 2 amis de Rimbaud, Ernest Delahaye et Bretagne. Il visite le champ de bataille de Sedan et gagne Paliseul. A noël, il réveillonne copieusement chez le bourgmestre Pérot puis rejoint Paris.

Stéphanie Élisa, la mère de Verlaine, et Mathilde décident qu’un travail régulier peut amender la conduite de Paul : il gagnerait de l’argent, se remettrait à écrire car depuis « sa liberté », il n’a pas aligner deux vers. Il refuse même de travailler.

LE COIN DE TABLE

Le Coin de Table de Fantin Latour

Le Coin de Table de Fantin Latour

Début janvier 1872, Verlaine et Rimbaud posent à l’atelier de Fantin Latour pour le Coin de table (2,25 m x 1,56 m) qui veut évoquer le dîner des vilains bonshommes qui sera déposé pour le salon dès le 23 mars. Le tableau sera exposé à la galerie Durand Ruel qui l’achète en novembre 1872.
Sont sur le tableau :
-Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Pierre Elzéar (chapeau haut de forme), Émile Blémont (place centrale), Jean Aicard, Léon Valade (bras croisés), Ernest d’Hervilly (le fumeur), Camille Pelletan (à côté du pot de fleurs), le pot de fleurs remplace Mérat qui a refusé de poser avec Rimbaud.

Prenant prétexte de plusieurs poses à la lumière électrique, Verlaine rentre tard. Le 13 janvier, il doit se contenter d’un repas froid et se venge en jetant le petit Georges contre le mur qui retombe sur le lit. Paul, honteux se réfugie chez sa mère.
Mathilde et son bébé se réfugient à Périgueux. Paul, dans une lettre lui demande son pardon et son retour. La condition du retour : Paul doit cesser toute relation avec Rimbaud, ne plus lui procurer de l’argent, ne plus fréquenter les cabarets .

Au dîner de Vilains bonshommes du 2 mars, le Zanetto se fait encore remarquer par des «  merde, merde et merde » à propos d’ un poème déclamé par Auguste Creissels. Une altercation s’en suit avec Carjat au cours de laquelle Rimbaud le blesse à la main à l’aide d’une canne épée.
L’incident marginalise Rimbaud, il est devenu indésirable. Verlaine est prié de venir seul à l’avenir et la question des raisons pour lesquelles il entretient ce vaurien se posent !
La petite crasse s’est fait une réputation d’arrogant, de malveillant et d ‘égoïste.

Rimbaud et Verlaine passent ce que ce dernier appelle des « nuits d’Hercule »
Lepelletier a toujours défendu la pureté des amitiés masculines de Verlaine dont il attestait le caractère platonique. L’intimité de Verlaine et Rimbaud : juste de l’intellectualité et de la commensalité.
Izambard, Delahaye, Lepelletier, Perquin ne croit pas à leur homosexualité.
Pour d’autres, elle ne fait aucun doute.

Le poète et la muse

La chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules,
Ô pleine de jour sale et de bruits d’araignées ?
La chambre, as-tu gardé leurs formes désignées
Par ces crasses au mur et par quelles virgules ?

Ah fi ! Pourtant, chambre en garni qui te recules
En ce sec jeu d’optique aux mines renfrognées
Du souvenir de trop de choses destinées,
Comme ils ont donc regret aux nuits, aux nuits d’Hercules ?

Qu’on l’entende comme on voudra, ce n’est pas ça :
Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens.
Je vous dis que ce n’est pas ce que l’on pensa.

Seule, ô chambre qui fuis en cônes affligeants,
Seule, tu sais ! mais sans doute combien de nuits
De noce auront dévirginé leurs nuits depuis !

                                   (Jadis et Naguère) Paul Verlaine

Mathilde annonce à Paul la demande de Monsieur Mauté, son père, en séparation de corps et de biens.
Vitalie Rimbaud reçoit une lettre anonyme à propos du comportement de son fils et exige son retour. Début mars, Rimbaud doit s’exiler à Charleville.
Verlaine et Rimbaud conviennent du départ et du retour quand tout sera apaisé.
Mathilde est de retour, à Paris le 15 mars et Verlaine reprend la vie bourgeoise. Il prend de bonnes résolutions. On le voit au théâtre avec son épouse et il consent à prendre un emploi à la compagnie d’assurance la Lloyd belge.

LE JEUNE MENAGE

Mais Paul souffre de l’absence d’Arthur et des joies intellectuelles. Arthur s’ennuie à Charleville.  C’est un échange de missives « martyriques » et de travaux poétiques, de prières.
Le 2 avril, le petit garçon écrit au grand garçon depuis la Closerie des Lilas.
Et  quand commenceront-ils ce chemin de croix, précurseur du 7 juillet 1872 ? ou bien serait-ce le langage codé et métaphorique pour désigner leur pratique sexuelle. Langage codé : jumphe, explanade, Rimbe, le vénéré prêtre, le chemin de croix…

Lettre de Paul Verlaine à Arthur Rimbaud

Paris, le 2 avril 1872

Du café de la Closerie des Lilas.

Bon ami,

C’est charmant, l’Ariette oubliée, paroles et musique ! Je me la suis fait déchiffrer et chanter ! Merci de ce délicat envoi ! Quant aux envois dont tu ma parles, fais-les par la poste, toujours à Batignolles, rue Lécluse. Auparavant, informe-toi des prix de port, et si les sommes te manquent, préviens-moi, et je te les enverrai par timbres ou mandats (à Bretagne). Je m’occuperai très activement du bazardage et ferai de l’argent – envoi à toi, ou gardage pour toi à notre revoir – ce que tu voudras m’indiquer.
Et merci pour ta bonne lettre ! Le « petit garçon » accepte la juste fessée, l’ « ami des crapauds » retire tout, – et n’ayant jamais abandonné ton martyre, y pense, si possible – avec plus de ferveur et de joie encore, sais-tu bien, Rimbe.
C’est ça, aime-moi, protège et donne confiance. Étant très faible, j’ai très besoin de bontés. Et de même que je ne t’emmiellerai plus avec mes petitgarçonnades, aussi n’emmerderai-je plus notre vénéré Prêtre de tout ça, – et promets-lui pour bientissimot une vrai lettre, avec dessins et autres belles goguenettes.
Tu as dû depuis d’ailleurs recevoir ma lettre sur pelure rose, et probablement m’y répondre. Demain j’irai à ma poste restante habituelle chercher ta missive probable et y répondrai…Mais quand diable commencerons-nous ce chemin de croix, – hein ?
Gavroche et moi nous sommes occupés aujourd’hui de ton déménagement. Tes frusques, gravures et moindres meubles sont en sécurité. En outre, tu es locataire rue Campe jusqu’au huit. Je me suis réservé, – jusqu’à ton retour, – 2 gougnottes à la sanguine que je destine à remplacer dans son cadre noir le Camaïeu du docteur. Enfin, on s’occupe de toi, on te désire. A bientôt, – pour nous, – soit ici, soit ailleurs.
Et l’on est tous tiens.

P.V.
Toujours même adresse.

Merde à Mérat – Chanal – Périn, Guérin ! Et Laure ! Feu Carjat t’accolle !

Parle-moi de Favart, en effet.
Gavroche va t’écrire ex imo.

Le mois d’avril 1872 arrivait à son terme. A Rimbaud qui se morfondait à Charleville et le pressait de le faire revenir à paris, Verlaine recommandait de patienter encore. Il savait que le replâtrage de son mariage était encore fragile.

Lettre de Paul Verlaine à Arthur Rimbaud

Paris, avril 1872

Rimbaud,

Merci pour ta lettre et hosannah pour ta « prière ».
Certes, nous nous reverrons ! Quand ? – Attendre un peu ! Nécessités dures ! Opportunités roides ! – Soit ! Et merde pour les unes comme merde pour les autres. Et comme merde pour Moi ! – et pour Toi !
Mais m’envoyer tes vers »mauvais » (!!!!), tes prières (!!!!), – enfin m’être simpiternellement communicatif, – en attendant mieux, après mon ménage retapé. – Et m’écrire, vite, – par Bretagne, – soit de Charleville, soit de Nancy, Meurthe. M. Auguste B Argent et billet en poche, Arthur débarque à Paris, le samedi 4 mai à 7 heures, à l’insu de Mathilde et de sa famille.(lecture de lettre PV mai 1872) Il loge rue Monsieur Le Prince à l’hôtel d’Orient, Verlaine le retrouve tous les soirs. Les caresses sont remplacées par de farouches chevauchements.retagne, rue Ravinelle, n° 11, onze.
Et ne jamais te croire lâché par moi. – Remenber ! Memento !

Ton
P.V.

Et m’écrire bientôt ! Et m’envoyer tes vers anciens et tes prières nouvelles. – N’est-ce pas Rimbaud ?

Lettre de Paul Verlaine à Arthur Rimbaud

Paris, mai 1872

Cher Rimbe bien gentil, je t’accuse réception du crédit sollicité et accordé, avec mille grâces, et (je suis follement heureux d’en être presque sûr) sans remise cette fois. Donc à samedi, vers 7 heures toujours, n’est-ce pas ? – D’ailleurs, avoir marge, et moi envoyer sous en temps opportun.
En attendant, toutes lettres martyriques chez ma mère, toutes lettres touchant les revoir, prudences, etc…, chez M.L.Forain, 17, Quai d’Anjou, Hôtel Lauzun, Paris, Seine (pr M.P. Verlaine).
Demain, j’espère pouvoir te dire qu’enfin j’ai l’Emploi (secrétaire d’assurances).
Pas vu Gavroche hier bien que rendez-vous. Je t’écris ceci au Cluny (3 heures), en l’attendant. Nous manigançons contre quelqu’un que tu sauras de badines vinginces. Dès ton retour, pour peu que ça puisse t’amuser, auront lieu des choses tigresques. Il s’agit d’un monsieur qui n’a pas été sans influence dans tes 3 mois d’Ardennes et mes 6 mois de merde. Tu verras, quoi !
Chez Gavroche écris-moi et me renseigne sur mes devoirs, la vie que tu entends que nous menions, les joies, affres, hypocrisies, cynismes, qu’il va falloir : moi tout tien, tout toi, – le savoir ! – Ceci chez Gavroche.
Chez ma mère tes lettres martyriques, sans allusion aucune à aucun revoir.
Dernière recommandation : dès ton retour, m’empoigner de suite, de façon à ce qu’aucun secouïsme, – et tu le pourras si bien !
Prudence :
faire en sorte , au moins quelque temps, d’être moins terrible d’aspect qu’avant : linge, cirage, peignage, petites mines : ceci nécessaire si toi entrer dans projets tigresques : moi d’ailleurs lingère, brosseur, etc. (si tu veux).
(Lesquels projets d’ailleurs, toi y entrant, nous seront utiles, parce que « quelqu’un de très grand à Madrid » y intéressée, – d’où security very good!).
Maintenant, salut, revoir, joie, attente de lettres, attente de Toi. – Moi avoir 2 fois cette nuit rêvé : Toi, martyriseur d’enfant, – Toi tout goldez. Drôle, n’est-ce pas, Rimbe !
Avant de fermer ceci j’attends Gavroche. Viendra-t-il ? – ou lâcherait-il ? ( – à dans quelques minutes ! -)

4 heures après-midi.

Gavroche venu, repar’ d’hon’ gîtes sûrs. Il t’écrira.

Ton vieux.
P.V.

M’écrire tout le temps de tes Ardennes
t’écrire tout celui de ma merde.
Pourquoi pas merde à H. Regnault ?

Argent et billet en poche, Arthur débarque à Paris, le samedi 4 mai à 7 heures, à l’insu de Mathilde et de sa famille. Il loge rue Monsieur Le Prince à l’hôtel d’Orient, Verlaine le retrouve tous les soirs. Les caresses sont remplacées par de farouches chevauchements.

« Quel ange dure ainsi me bourre

Entre les épaules tandis

Que je m’envoie au paradis?

Tout me voici, voici tout moi?

Vers toi je rampe encore indigne

Monte sur les reins et trépigne; »

Rimbaud se plaint devant Maurice Rollinat : « Je suis tué! Je suis mort ». « Il m’a enculé toute la nuit » (journal de Goncourt).

Un incident marque le 9 mai : Verlaine rentre chez lui les vêtements couverts de sang avec de larges coupures au poignet, des plaises sur les cuisses. Il explique ces estafilades comme des blessures produites lors d’un maniement d’armes. Et ce n’est pas sans laisser quelques soupçons !

Pour Rimbaud, la séparation forcée a donné naissance à des poésies dans lesquelles les fêtes sont glorifiées, Fêtes de la Faim, Comédie de la Soif, Fêtes de la Patience. La composition des poèmes est nouvelle avec l’abandon de la rime et la présence d’assonances. Les poèmes expriment la solitude, Verlaine n’y a pas de place.

Le poème Larme de mai 1872, Rimbaud utilise l’hendécasyllabe, onze pieds, rare dans la poésie français et Verlaine, au même moment, en fait de même pour les ariettes oubliées IV. Ce choix ne peut être que concerté.

Vers de 11 pieds chez Rimbaud et Verlaine

Larme
Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Je buvais, accroupi dans quelque bruyère
Entouré de tendres bois de noisetiers,
Par un brouillard d’après-midi tiède et vert.

mai 1872 – A.R

Ariettes oubliées IV
(18 mai au 29 juin 1872)

De la douceur, de la douceur, de la douceur.
Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses :
De cette façon nous serons bien heureuses
Et si notre vie a des instants moroses,
Du moins nous serons, n’est-ce pas ? deux pleureuses.

PV

En Jumphe 1872, La petite chatte blonde, Rimbaud et la petite chatte brune, Forain retrouvent Verlaine au café après son travail à la Llyod belge.
Paul se remet à boire et violente son épouse. Un soir, il tente de mettre le feu à ses cheveux, on découvrira une bosse au front, une lèvre fendue ; lors d’un dîner chez sa mère Élisa, il menace Mathilde d’un couteau.

A l’hôtel de Cluny où il a loué une chambre pour Rimbaud, vers le 22 juin, Verlaine ne rentre pas de la nuit. Mathilde apprend alors le retour de Rimbaud.

La lettre d’Arthur Rimbaud à son ami Ernest Delahaye, nous renseigne sur sa vie et ses changements de logement.

Parmerdre, Jumphe 1872

Paris, juin 1872

Rimbaud attise Verlaine qui reste dans son milieu conformiste, au bureau, en famille.
Verlaine tente de tenir la balance égale entre sa femme et son amant.

Verlaine s’étonne de la nouvelle manière qu’à Rimbaud de versifier, son art poétique s’écarte sensiblement de celui de Verlaine même de ce qui sera sa forme la plus avancée dans l’art poétique dans Jadis et naguère.

Sources:

– biographie de Verlaine, d’Henri Troyat – biographie de Verlaine, de Pierre Petitfils – biographie de Rimbaud, de Jean-Jacques Lefrère – biographie de Rimbaud de Jean-Luc Steinmetz – Rimbaud, oeuvres complètes de Pierre Brunel – Fêtes Galantes, Romances sans parole précédé de Poèmes saturniens, Paul Verlaine – Les lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Jean-Marie Carré – Rimbaud, l’artiste et l’être moral, d’Ernest Delahaye

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