Bannières de mai

Bannières de mai appartient aux « Derniers vers » ou «  Vers nouveaux et chansons », le poème est daté de mai 1872.  Patience/D’un été constitue sa variante. C’est sous le titre   Fêtes de la patience  que ce poème est rassemblé avec 3 autres :  Chanson de la plus haute tour, L’Éternité et Age d’or . Les titres de cette époque se font écho :  Fêtes de la faim ,  Fêtes de la patience ,  Comédie de la soif. La soif et la faim sont pour Rimbaud des métaphores du manque et du désir.

Le contexte de l’écriture

Début mars 1872, Arthur doit s’exiler à Charleville pour favoriser la réconciliation de Paul Verlaine et de Mathilde Mauté de Fleurville, son épouse. C’est alors un échange épistolaire affectif et littéraire avec Verlaine. Ce sont les lettres martyriques, qualifiées ainsi par Verlaine, et aussi l’envoi de prières : « Et m’écrire bientôt ! Et m’envoyer tes vers anciens et tes prières nouvelles » Lors de son séjour auprès de Paul Verlaine, Rimbaud connut une déception mais il ne renonce pas à sa liaison avec Verlaine. Son but principal est la poésie et parallèlement le désir de changer de vie, de réinventer l’amour.
Il construit alors une poétique qui atteint un autre sommet. Ainsi, les  Fêtes de la patience  proposent dans les quatre  pièces une fête solitaire, faite d’attente, avec une forme de souffrance qui évoque la passion qu’il éprouve.
Dans la lecture des poésies de Rimbaud, il est bon de se souvenir de sa forte éducation religieuse imposée par « la mère Rimb », mais aussi de sa formation en rhétorique dans laquelle Izambard a joué un rôle déterminant et de l’étendue de ses connaissances livresques.

Bannières lors d’un Pardon

"mais" érigés devant des maisons

« mais » érigés devant des maisons

 

 

 

 

 

 

 

 

Le titre

Le titre reste énigmatique malgré l’idée générale de la célébration du printemps. Il peut faire songer au « Mai », les arbres auxquels on accrochait des rubans ou bien encore aux bannières déployées en mai, le mois de Marie, lors des processions religieuses.

La construction et l’idée

Le poème est bâti d’un dizain et de 2 huitains de strophes d’octosyllabes. Il se dégage de sa lecture une impression de nouveauté et de liberté qui résulte d’une versification désinvolte, de la suppression des rimes, de l’usage d’un style oral (« C’est drôle » ou « Rien de rien ne m’illusionne »), d’une syntaxe elliptique (ô combien), d’un enchaînement rapide, léger. Verlaine disait : « Sur le tard, je veux dire vers dix sept ans au plus tard, Rimbaud s’avisa d’assonances, de rythmes » ; ces effets et ses échos sonores se vérifient : Tilleuls/Hallali, elles/spirituelles, eilles/groseilles, nos veines/les vignes, comme un/communient, me blesse/la mousse, fortune/nature, nature/mousse. Prévaut aussi un humour grivois avec « Je sors. Si un rayon me blesse. Je succomberai sur la mousse ».

Le discours est métaphysique et emprunte à l’abstraction philosophique, au vocabulaire religieux mais aussi à la tradition bucolique païenne sans pouvoir démêler le sérieux de l’ironie. On y voit la célébration de la nature et du soleil et ainsi Rimbaud délibère entre trois façons différentes de capter l’énergie vitale provenant du renouveau du printemps.

Bannières de mai

Aux branches claires des tilleuls
Meurt un maladif hallali.
Mais des chansons spirituelles
Voltigent parmi les groseilles.
Que notre sang rie en nos veines,
Voici s’enchevêtrer les vignes.
Le ciel est joli comme un ange.
L’azur et l’onde communient.
Je sors. Si un rayon me blesse
Je succomberai sur la mousse.

Qu’on patiente et qu’on s’ennuie
C’est trop simple. Fi de mes peines.
Je veux que l’été dramatique
Me lie à son char de fortune.
Que par toi beaucoup,ô Nature,
-Ah ! Moins seul et moins nul ! – je meure.
Au lieu que les Bergers, c’est drôle,
Meurent à peu près par le monde.

Je veux bien que le saisons m’usent.
A toi, Nature, je me rends ;
Et ma faim et toute ma soif.
Et, sil te plaît, nourris, abreuve.
C’est rire aux parents, qu’au soleil,
Mais moi je ne veux rire à rien ;
Et libre soit cette infortune.

Arthur Rimbaud – Mai 1872

La strophe 1

Ainsi, dans la première strophe, il évoque la participation à l’universelle et naïve allégresse collective.
Pour cela, il fait usage de l’imagerie chrétienne ( le sang, la vigne, le ciel, les anges) et au paganisme ( lieux communs aux célébrations vernales). L’atmosphère est bucolique et dionysiaque.

Il fournit un indice temporel à l’aide du premier distique « Aux branches claires des tilleuls Meurt un maladif hallali ». C’est la métaphore de la fin de l’hiver, la charpente des arbres est claire. La chasse à courre se pratique en autonome et en hiver ; le maladif hallali pastiche le lieu commun de la mélancolie romantique de l’animal traqué au fond des bois (Alfred de Vigny).

Puis vient le printemps avec « Mais …groseilles » (opposition), tout aussi métaphorique avec sa gaieté. Les bannières des rogations sont sorties et on entend les cantiques du mois de Marie (pèlerinage auquel il a pu assister). On comprend qu’ une chant spirituel puisse flotter dans l’air.

Il exprime un vœu avec l’emploi du subjonctif « Que notre sang rie en nos veines…vignes » imprimant le sentiment d’allégresse devant le retour du printemps. Il fait référence au langage liturgique et à l’eucharistie célébrée avec le sang et la vigne et avec les « Notre et Nos » qui exhortent à la joie collective des chrétiens. A moins qu’il utilise un cliché relevant de la culture païenne en associant le sang et la sève pour pasticher les mièvreries romantiques et préparer ainsi son volte face final  « rien de rien ne m’illusionne ».

« Le ciel est joli comme un ange. L’azur et l’onde communient. » C’est son émerveillement naïf devant le ciel bleu ; ne dit-on pas d’un enfant qu’il est joli comme un ange quand on parle de sa grâce. Le vocabulaire religieux apparaît (ciel, ange, communion) . Image métaphorique pour les reflets du ciel à la surface de l’eau ou lieu commun du romantisme sur lequel il ironise.

Sa détermination laconique et lapidaire « Je sors », cette attraction irrésistible que la nature en fête exerce sur lui. Partir est un motif central chez Rimbaud, c’est un acte de liberté par excellence mais c’est aussi se découvrir et prendre un risque. Ici, celui de mourir « je succomberai sur la mousse ». On voit mal comment un rayon de soleil pourrait entraîner la mort ! Une signification plus symbolique ferait penser à la conversion de Saint Paul. L’idée métaphorique d’une flèche pour une blessure d’amour et d’une mort christique (mort par la lumière divine)

La strophe 2

Cette strophe vers l’élan fusionnel, l’holocauste exprime également un vœu. Le huitain moque l’univers naïf de la poésie bucolique et sentimentale. Ici c’est un mélange de lyrisme et de parodie d’une poésie pleine de dérision et voluptueusement destructrice.

« Fi de mes peines », Rimbaud dit sa révolte, son dégoût.

« Qu’on s’impatiente et qu’on s’ennuie », « Que par toi beaucoup… » le Que, double anaphore cadence la strophe et constitue une symétrie 4 à 4.
Rimbaud souhaite rompre avec ces deux attitudes, patience et ennui (ses peines) qui sont la cause de sa souffrance. Et c’est trop simple pour celui qui les recommande ou les exige. Ainsi, Verlaine écrit à ce moment « Certes, nous nous reverrons ! Quand ? – Attendre un peu ! Nécessités dures !… »

Alors Rimbaud veut se constituer prisonnier du soleil lors de l’été qui s’annonce, comme au char du soleil, le char triomphant (fortune) des généraux romains victorieux auquel les prisonniers étaient enchaînés.

L’été est dramatique car Rimbaud décide de jouer sa vie sérieusement, de ne plus être patient. C’est l’élan vers le dehors comme prise de risque, risque qui rend la décision dramatique. La patiente pour Rimbaud est le nom de la résignation à la séparation, au désir insatisfait, le nom de la veine espérance chrétienne, le salut après la mort, de la vie soumise au temps. Il ne veut pas vivre ainsi. Il fera le choix inverse, quel que soit le risque, celui de l’impatience. A savoir, la possession immédiate du bonheur.
L’opposition plaisante, Rimbaud écrit « C’est drôle » entre mourir beaucoup, la grande mort panique et mourir un peu, la mort orgasmique car tous les amants (ici les Bergers) meurent d’amour. Question d’intensité, mourir à peu près, c’est l’amour superficiel, routinier qui ne permet pas d’accéder à la satisfaction essentielle. Mourir beaucoup, c’est s’engager à fond et quel qu’en soit le risque dans la grande aventure de l’amour, l’amour réinventé.

La strophe 3

Des anaphores contribuent au rythme de la strophe par la répétition de ET, quatre fois ou bien rire aux parents/rire à rien ou encore je veux bien/je ne veux puis rien de rien/rien.

Dans cette strophe Rimbaud accepte l’usure des saisons, la vie soumise au temps « Je veux bien que les saisons m’usent ». Il s’agit d’une véritable inflexion comparativement à « Je veux que l’été.. ».
Cette strophe sert au dépassement des illusions. Et c’est alors la soumission au temps, l’acceptation de la vie ordinaire et de la mort à peu près. Ce cycle des saisons, c’est celui de la condition mortelle des hommes. Rimbaud accepte, alors, la patience, il se rallie à la vie après l’élan mystique.

Par une ellipse et une supplication « A toi nature, je me rends et je confie ma faim et ma soif », il dit sa prière et sa confiance dans la nature pour l’aider à satisfaire ses désirs les plus hauts et son aspiration à une vie intense. (Prière à Verlaine dans ses lettres).
« Je me rends » implique une défaite.

« Rien de rien ne m’illusionne, c’est rire aux parents que rire au soleil » l’ellipse présente l’attitude de la désillusion. « Rire au soleil » vient en écho au vœu qu’il a formé « Que notre sang rie en nos veines ».
Le don de soi à la nature n’est pas rejeté comme illusion mais le panthéisme naïf mâtiné de mysticisme chrétien raillé dans la première strophe.
Conclusion

La philosophie de la vie émane de ce poème.

Rimbaud n’adhère pas aux célébrations naïves, antiques ou chrétiennes, du cycle des saisons, du renouveau du printemps dans la strophe1.
Il ne retient pas plus, la posture envisagée dans la strophe 2, l’élan fusionnel, l’adieu au monde qu’il sait illusoire comme éthique de vie.
Il opte pour une solution intermédiaire : la liberté libre dont il sait qu’elle ne préserve pas de l’infortune. C’est pourquoi, il sollicite la nature, au hasard de la fortune pour qu’elle rassasie sa faim et étanche sa soif, les moments d’intensité qui font que la vie mérite d’être vécue.

 

Sources documentaires :

– Rimbaud, oeuvres complètes, La photothèque, Pierre Brunel

-Rimbaud. Poésies, Derniers Vers, Une Saison en Enfer, Illuminations, Le Livre de Poche

– Arthur Rimbaud, le poète, Anthologie commentée/Patience. Alain Bardel

 

 

 

 

 

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