A la Musique (bis)

Dimanche 15 juin, au jardin botanique à Montigny-lès-Metz

Harmonie municipale de Montigny-lès-Metz

Harmonie municipale de Montigny-lès-Metz

Par ce bel après-midi, un concert, en plein air, y est donné par l’harmonie municipale accompagnée de la batterie-fanfare. Le registre musical s’étend dans un compartiment rappelant des époques guerrières de 14- 18 et de 39-40 : Alsace lorraine, Le jour le plus long, La Madelon, It’s a long way to Tipperary, Sémillante, Marche du souvenir . 2014, année commémorative oblige. Mais pour contrebalancer, des morceaux plus dansants comme 3 Danses russes, Brazil, Zorba le Grec, Latin Pop spécial convient le public à siffler, frapper dans les mains et battre du pied la mesure. L’orphéon qui n’est ni militaire, ni guerrier, s’est déployé tout en rond, place de la maison du parc, tout autour des tilleuls parfumés et des essences variées. Point de mesquines pelouses dans ce jardin « où tout est correct » avec sa roseraie, ses parterres fleuris, ses « gazons verts », ses marres, ses cygnes, sa plaine de jeux pour les enfants, son petit train, sa serre de plantes tropicales et sa buvette.

Des visiteurs, on ne peut pas distinguer les bourgeois des prolétaires tant l’habit s’est démocratisé. Seules certaines fantaisies attirent l’œil ; l’anonymat vestimentaire est devenu une norme. Nous sommes en paix, à cette date. La musique est conduite par la chef d’orchestre, Nathalie Lallemand, dont le nom pourrait évoquer la présence prussienne, 144 ans plutôt. Elle manie la baguette avec ferveur et autorité mais là s’arrête la comparaison. On la voit sautiller avec légèreté sur la pointe des pieds et se balancer avec grâce au son de la mesure qu’elle donne et que les musiciens, en retour, lui offrent sans un couac.

« Aux premiers rangs », le public des têtes blanches, des « retraités », des paires de lunettes bien sûr mais plus de « lorgnons », puis vont des parents avec leurs bébés, leurs enfants et des couples d’amoureux mais aussi et toujours d’ « alertes fillettes » aux « frêles atours ». Peut-être des gandins, de grosses dames mais plus de « canne à pomme » et de breloques à chiffres, la montre au poignet est l’ usage.

De ce moment et de ces images revient toujours à ma mémoire le superbe poème écrit en juin ou juillet 1870 par Arthur Rimbaud, peu de temps avant la déclaration de la guerre à la Prusse le 19 juillet. Guerre dont, ici, ce coin de France a souffert et dont la marque reste visible, encore aujourd’hui, à travers les vestiges, les monuments dédiés à la mémoire des morts mais aussi la belle architecture germanique.

Il s’agit dans ce poème A la Musique d’une chose vue, d’une satire féroce ; il caricature la bourgeoisie de façon réaliste en portant des coups assénés avec justesse dans le détail pour restituer les travers de cette classe et l’opposer, en particulier, à la jeunesse, chute du poème.

Il remit deux versions de ce poème, de 36 vers, l’une à Paul Demeny, poète douaisien et l’autre à Georges Izambard, son professeur de rhétorique. Des variantes, comme il en a l’habitude, offrant au lecteur, une poésie en alexandrins ciselés, une dentelle de mots.

A la Musique du peintre ardennais Jean-Paul Surin

A la Musique du peintre ardennais Jean-Paul Surin

 

 

 

 

 

 

 

 
Version du manuscrit remis à Paul Demeny, en octobre1870

A la Musique

Place de la gare, à Charleville

Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
– Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres ;

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : « En somme !.. »

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde – vous savez, c’est de la contrebande; –

Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…

– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules

J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…
– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…
– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud propose, dans la version confiée à G. Izambard, les variantes suivantes :

D’abord, le sous-titre: Place de la Gare, tous les jeudis soirs, à Charleville

Et puis les vers  qu’on replacera au bon endroit.

5 Un orchestre guerrier, au milieu du jardin,
7 On voit au premier rang parader le gandin,
8 Les notaires montrer leurs breloques à chiffres ;
14 Chacun rayant le sable avec sa canne à pomme,
16 Et prisent en argent, mieux que Monsieur Prud’homme .
17 Étalant sur un banc les rondeurs de ses reins
18 Un bourgeois bienheureux à bedaine flamande.
19 Savoure, s’abîmant en des rêves divins,
20 La musique française et la pipe allemande !
21 Au bord des gazons frais ricanent des voyous ;
32 Le dos divin après les rondeurs des épaules…
33 Je cherche la bottine…et je vais jusqu’aux bas ;
Dans le square où se rencontrèrent ses parents, le capitaine, alors lieutenant, Frédéric Rimbaud et Vitalie Cuif, 18 ans plus tôt, Arthur Rimbaud situe ce poème, place de la Gare à Charleville (Charleville Mézières, aujourd’hui). Les biographes et les exégètes rappellent un journal du 2 juin : « A partir de jeudi prochain, la musique du 6ème de ligne se fera entendre de sept heures à 8 heures et demie du soir : le jeudi, place de la Gare, à Charleville, et le dimanche, à la Couronne-de-Chamapagne, à Mézières. » (Steve Murphy, Stratégies de Rimbaud, Champion Classiques 2004).
Ce programme annonce bien La Polka des fifres de Pascal, le 2 juin, tout comme elle figure dans le programme du 12 juillet.

Toujours est-il que la polka-mazurka, sous la plume de Rimbaud devient une valse, opérant un jeu de mot dans le sens de faire valser qui relève du vocabulaire satirique et de même qu’une valse révèle un contexte culturel germanique.

A cette époque, Georges Izambard réside à Charleville et les liminaires de la guerre sont certainement connus à travers la presse. Si non pourquoi, Arthur aurait-il, dans cette version, écrit « un orchestre guerrier » ? Transformé avec du recul en « orchestre militaire »

De l’aspect auditif, il ne reste que « les couacs ». Arthur Rimbaud lisait beaucoup de journaux satiriques dans lesquels d’illustres dessinateurs ont donné ses lettres de noblesse au dessin de presse.
Bien que dessinant très modestement et mal, il excelle dans la parodie satirique. Son poème est essentiellement visuel.
A la Musique pourrait être l’un de ces dessins mais le verbe qu’il emploie est encore plus fort.

Pour donner le ton, le premier vers puis le second nous mettent de suite dans l’ambiance qu’il souhaite développer. Le tir est précis : pourquoi des pelouses seraient-elles mesquines ? Et le square correct ? Il souhaite dépeindre une bourgeoisie qui exhibe publiquement l’oisiveté, le luxe et en montrer la misère morale. La mesquinerie n’est-elle pas la petitesse, la bassesse, l’étroite vue d’esprit et la bêtise jalouse Nous sommes en présence d’un poème de combat. D’autres viendront à sa suite fustigeant les mœurs et les événements politiques aux lourdes conséquences.

Toujours est-il qu’il nous présente, dans un castelet, la parade annoncée par « le gandin » et suivront les bourgeois réunis : « le notaire », les « rentiers », « les gros bureaux », « leurs grosses dames », leurs dames de compagnie, les « épiciers retraités » et celui à la « bedaine flamande » qui s’épate sur son banc. Tout est disproportionné, tout engendre la boursouflure pour mieux s’en moquer et les ridiculiser. Les mots sont nombreux : gros, bouffis, grosses, rondeurs, bedaine, flamande, poussif ; l’exagération est à l’honneur car c’est le notaire qui pend à ses breloques (petites médailles) à chiffres et non l’inverse.
Arthur les fait parler et cela en devient risible : « En somme !… », « vous savez, c’est de la contrebande ; » . Il montre tout le dérisoire de leur situation. La causticité est à son comble.

Comme pour contrebalancer, il présente les voyous, les pioupious (militaires) qui aimeraient bien compter fleurette aux bonnes !Tout est mobile, souple, non conformiste. Usant d’auto-dérision, il se met en scène, « débraillé comme un étudiant. »
Dans la légèreté, la fin du poème se donne à la fièvre érotique déclenchée par les sensuelles « alertes fillettes » dont il détecte les appâts depuis les cheveux jusqu’à la bottine. Celles qui le mettent en émoi et prêtes à la fête charnelle. C’est dans ce sens que Rimbaud avait choisi d’écrire : « Et mes désirs brutaux s’accrochent à leurs lèvres… » et qu’il a consenti sur les recommandations de son professeur, Georges Izambard de remplacer ce vers par : «  Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres… ». La nuance a du sens certes mais précise bien aussi le caractère de l’adolescent.

Notes : Shakos ou schakos : coiffure militaire – Onnaing, localité proche de Valenciennes où se fabriquait cette pipe dite d’Onnaing – Roses, ce sont des cigarettes au papier rose – Puisent en argent, dans une tabatière – Prud’homme, personnage du caricaturiste Henri Monnier, représentant le bourgeois de l’époque (lire aussi Monsieur Prud’homme de Paul Verlaine).

 

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