Une conversation de salon

dessinsteinberg

Aujourd’hui, le dessin de Saul Steinberg nous en dira un peu sur la société américaine. Il l’a souvent décrite dans ses dessins parus durant dans le New Yorker, cette revue mythique, jamais copiée, la seule a accueillir de façon permanente du dessin d’humour et dont la couverture a toujours été réalisée par un dessinateur.

Il s’agit d’un dessin à l’encre et en couleur tout en hauteur. Steinberg a voulu cette situation graphique ainsi pour mettre en place l’écriture visuelle dont il est le génial inventeur.

Nous sommes dans le salon d’un élégant appartement, quelques éléments nous le signifient.
Tout d’abord, le dessinateur a réalisé une ébauche du coin droit qui délimite ainsi la pièce. Sur ce mur à droite, un cadre unique tient lieu de décoration, en-dessous un élégant guéridon chargé d’un vase à col de cygne d’où déborde une fleur exotique, le tout est de couleur verte.
Au sol, un riche tapis persan, reconnaissable à son certificat, avec son tissage de losanges rouges, verts et bleus justifie un salon cossu et la situation aisée des protagonistes de la scène.
Cette carpette est située au premier plan et sur son coin en arrière, une petit table basse, portant un vase de fleurs luxuriantes, délimite l’espace respectif de deux femmes assises qui se font face ; l’hôtesse et sa convive sont lancées dans une conversation légère et anecdotique.

L’hôtesse , à droite, est assise dans un fauteuil confortable, en rotin, de type Emmanuelle, très relaxant où elle doit se reposer habituellement. Elles prennent toutes les deux un verre. L’hôtesse en tient un dans sa main gauche, son bras découvert, nous laisse percevoir son bracelet. Elle est blonde, les cheveux jaunes et permanentés. Steinberg l’a caricaturée avec un visage en lame de couteau, de grands yeux ouverts et des cils outrageusement longs, comme les pistils d’une fleur. Sa grande bouche aux lèvres ourlées est surlignée par le rouge à lèvres. Son long cou porte un collier en résonance avec le bracelet. Elle est habillée d’une robe grise, élégante portée sous le genou, ses longues jambes croisées se terminent par une paire d’escarpins.

Face à elle, son invitée, est assise dans un fauteuil à la ligne moderne mais confortable dont le dossier et les pieds sont rouges. La visiteuse, signe d’une émancipation, fume une cigarette qu’elle tient de sa main droite et dont la volute de fumée monte vers le haut, alors qu’elle tient dans sa main gauche, son verre. Elle est vêtue d’une jolie robe bleue assortie à ses hauts talons et à son bibi fleuri. Ses cheveux raides sont aussi blonds. Son visage caricaturé nous offre un maquillage prononcé pour les cils et sa bouche grande ouverte nous montre des lèvres marquées de son rouge à lèvres.

L’humour de la scène, ainsi posée, réside dans l’astuce visuelle à laquelle a recours Saul Steinberg.

En effet, nos deux bourgeoises devisent de leurs vacances respectives et pour cela le dessinateur fait appel à l’écriture visuelle. En guise de bulle, il fait sortir de la bouche de l’hôtesse, une carte représentant la Sardaigne, baignée par la méditerranée, avec force de détails. L’île est toute en jaune, symbolisant ainsi une île ensoleillée, bordée d’une mer bleue. Au nord, une flèche montre le lieu de villégiature sur l’Île de la Madeleine qui borde la Sardaigne, le cap de Comino et le golfe d’Orosei sur la côte est, Portoscuso sur la côte ouest, enfin la Capitale Cagliari au sud et au plus méridional, le cap Teulada, probablement les lieux visités.
Steinberg ayant vécu en Italie, il y a fort à parier qu’il connaissait cette île rattachée à l’Italie.

Pour lui répondre et soutenir la conversation, Steinberg a mis dans la bouche de l’hôte, un plan de Paris qui se déploie tout en hauteur, montrant ainsi la surenchère, la volubilité, l’exubérance d’informations et de révélations sur la ville. Le plan nous montre la rive gauche avec le boulevard St Germain, la rue de l’Université, le boulevard Raspail, les quais Voltaire, Malaquais, Conti qui donnent accès aux ponts Royal, des Arts, Solférino enjambant une Seine toute bleue pour parvenir au Louvre, au jardin des Tuileries qui donnent sur la rue de Rivoli permettant d’accéder au boulevard St Honoré, à la place Vendôme, la rue de la paix et le boulevard de l’Opéra.
L’hôtesse, par politesse vis à vis de son invitée laisse celle-ci exprimer sa jubilation qui est démontrée par l’expansion géographique de Paris bien plus grand que la Sardaigne.

Le dessin est signé Steinberg en bas à gauche avec cette graphie qu’on lui connaît détachant chaque lettre tel un art floral.

Saul Steinberg, né Saul Jacobson, voit le jour le 15 juin 1914 à Râmnicu Sàrat, Roumanie. Il suit des études de philosophie à Bucarest, en 1933 puis sort de l’école Régio Politecnico de Milan avec un diplôme d’architecte, en 1940.
La revue Bertoldo publie ses dessins satiriques ; son travail est remarqué par LIFE et le HARPER’S BAZAAR. Il émigre aux États-Unis suite aux lois antisémites italiennes de 1941. A cette date, il est publié dans le New Yorker, il y réalise 90 couvertures et 1200 dessins.

Dessinateur de presse et illustrateur américain, il est un des ambassadeurs de l’art américain, son langage graphique étant élevé au rang d’art.

En effet, son livre « All in line » de 1945 remet tout en question et une exposition de dessinateurs à l’ambassade des États-Unis en France va influencer toute une génération de dessinateurs d’après guerre, Mose, Siné, Chaval, Folon, André François… qui le reconnaissent comme l’un des maîtres du dessin d’humour.

Son style se caractérise par un travail de virtuose de la ligne, en trait anguleux et en courbe dans lequel il manie l’ironie et développe un esprit incisif. Mais sous l’apparente simplicité du dessin se cache une construction rigoureuse. Il explore un éventail de techniques graphiques, s’intéressant à la sculpture, au collage, utilisant le crayon, le crayon de couleur, le fusain, la gouache, l’aquarelle, la photographie, le découpage de papier.
Son imagination lui permet d’explorer les systèmes sociaux et politiques, les faiblesses humaines, la géographie, l’architecture, la langue, les défilés, les cowboys, le chemin de fer, les femmes, les villes.. Il invente une calligraphie personnelle dans lequel l’écrit prend une valeur de dessin. Il se définit ainsi : « Je suis un écrivain qui dessine ».
L’idée du masque et du déguisement est au cœur de son œuvre. Il réalise des masques, découpe du papier brun, des sacs en papier, prend des photos de son entourage habillé de ces masques. Tout le monde porte un masque réel ou un masque métaphorique.

Saul Steinberg décède le 12 avril 1999 après une collaboration de près de 60 ans avec le New Yorker.

De nombreuses expositions ont rendu compte de son travail et ses dessins sont disponibles à la fondation Saul Steinberg.

Si vous souhaitez le découvrir un peu plus, je vous recommande « Steinberg at the New Yorker » chez Joël Smith (2005) et « Illuminations » 2006, chez le même éditeur. Enfin, « Saul Steinberg » Chez Delpire (2008).

Bonne recherche et bonne lecture.

 

 

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