Le Camp du Drap d’Or

timcampdor

Aujourd’hui, j’ai choisi un dessin d’actualité, signé TIM, pseudonyme trouvé par Jean Jacques Servan Schreiber, alors patron de l’Express, palindrome issu des trois premières lettres de son nom : Mitelberg.
Louis Mitelberg a élevé le dessin de presse à un haut niveau, remplaçant les éditoriaux verbeux, à l’aide d’un trait oscillant, fibreux constitué de plusieurs esquisses pour aboutir au dessin final et toujours sans légende.
Le lecteur se concentrant ainsi, entièrement sur la signification du message produit par le graphisme.

Ici, le dessinateur a travaillé par analogie, mettant en parallèle un événement politique à une situation historique, technique érigée par lui en méthode. Il y recourt souvent en détournant des œuvres d’art ou en faisant référence à des événements historiques marqués dans la mémoire collective.

A la plume, avec de l’encre de chine sur une grande feuille blanche, il rend compte des échanges de vues des 20 et 21 mai 1971 entre Georges Pompidou, Président de la République Française et Edward Hearth, Premier ministre britannique à propos de la question de l’adhésion du Royaume Uni au marché commun européen. La France ne mettant plus son véto à l’entrée de la Grande Bretagne, comme le fit le Général De Gaulle en 1963, marquant ainsi le début d’une entente nouvelle.

Pour cela, le dessinateur assimile la situation à celle de l’entrevue du 7 juin 1520 entre François 1er, 25 ans, Roi de France et Henri VIII, 28 ans, Roi d’Angleterre au « Camp du Drap d’Or », dans la plaine de Flandres entre Ardres et Guines. Du 7 au 24 juin, chaque cours rivalisera pour déployer fastes, apparats, luxe à l’envie, comme des centaines de tentes, toutes recouvertes d’étoffes cousues au fil d’or. L’objet de cette rencontre était pour François 1er d’obtenir la neutralité de l’Angleterre dans le conflit l’opposant à Charles Quint, empereur d’Autriche, pour sa domination sur l’Italie dernière étape avant l’accession à l’hégémonie européenne.
Pour l’anecdote, lors d’une joute à mains nues, le monarque franc, pétri d’orgueil mis à terre d’un croc-en-jambe félon le roi anglais, ainsi humilié.
Il obtint par un traité la confirmation du mariage du Dauphin de France avec Marie Thudor. Mais on sait ce qu’il advint de ce traité dénoncé, aussitôt, par les Anglais : l’appui de l’Angleterre dont Charles Quint parvint à s’assurer dès le 10 juillet à Gravelines.

Reste du Camp du Drap d’Or le souvenir d’interminables fastes dont la magnificence n’a d’égal que la démesure…. et une stèle sur la D231.

Ainsi, le dessinateur caricature les deux protagonistes, Pompidou en François 1er et Hearth en Henri VIII, sur toute la largeur de la feuille. Chacun est coiffé d’un chapeau, pour le premier d’une toque noire garnie avec force de plumes et de paillettes d’or et pour le second d’un bonnet de velours noir orné d’émeraude et de rubis, tous deux portant un collier de barbe.
Pompidou marqué par ses sourcils fournis sur des yeux plissés, son nez proéminent et busqué, avec des lèvres supérieures en avant, le menton en galoche esquisse un sourire satisfait. Hearth, au visage oblong de vieux beau, aux cheveux mi longs, recourbés en arrière, le front dégagé, les yeux plissés et malicieux, le nez en trompette, comme un cap, offre une large bouche ouverte, découvrant ses dents blanches et parfaites, sur un rire à gorge déployée.
Sous le cou puissant de Georges-François, le pourpoint de velours et de satin, déchiqueté sur un bouffant au poignet tient lieu de pendant au col de fourrure d’Edward-Henri au chamarre de bandes de soie réunies par du galon et un lourd collier.

Entre eux, une tente royale dont la toile bicolore est siglée des mots « Camp du Drap d’Or », écrit en gothique et qu’ils entrouvrent de leur main, baguée d’un mark, en signe de négociation.

Lejzor Mitelberg naît juif, polonais le 19 janvier 1919 à Kaluszyn, il sera naturalisé Français le 27 mars 1947, année où il fait connaissance de sa future épouse, l’artiste peintre américaine d’origine russe, Zuka Omalev.
Arrivé à Paris en 1938, après « la Nuit de Cristal » ; il sera mobilisé dans l’armée polonaise en France. Prisonnier, il s’évade et rejoint les FFI.
Ses parents périssent dans le deuxième incendie du ghetto de Varsovie en 1943.

Depuis 1948, il est l’un des plus importants dessinateurs politiques de son époque, l’un des rares dessinateurs éditorialistes.
Son dessin fait mouche. Beaucoup d’hommes politiques tomberont sous son crayon. Ainsi Michel Jobert s’explique à l’Assemblée Nationale, alors que le caricaturiste l’a représenté en babouche foulant le drapeau d’Israël, tout comme Helmut Schmidt, lors de son voyage officiel à Washington, proteste solennellement devant la presse contre le dessin de TIM.
Mais c’est le Général De Gaulle qui aura le plus à regretter ses mots. En réaction à la conférence de presse du 27 novembre 1967 de De Gaulle qui parle des juifs : « …ce peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur… », Tim représente un déporté juif squelettique dans un camp de concentration, la main dans sa chemise, à la façon de Napoléon, avec le sous titre « …sûr de lui-même et dominateur » . Le 30 décembre, De Gaulle envoie une lettre de justification à David Ben Gourion.
Le dessin, refusé par l’Express, est publié dans le monde et repris le lendemain par la presse internationale.

L’actualité immédiate l’oblige à collaborer à des publications hebdomadaires : L’humanité, le Monde, Time, Newsweek, Le New Yorker, Le New York Times, l’Événement du Jeudi, Marianne…

Il reçut de nombreuses récompenses: prix de la caricature éditoriale de Montréal en 1967, prix de la caricature à Istanbul en 1975.

Il fut aussi illustrateur pour « Le Surmâle » d’Alfred Jarry et réalisa 2000 dessins pour les œuvres de Kafka.

On peut voir ses sculptures « Hommage au Capitaine Dreyfus » au square Pierre-Lafue à Paris dans le 6ème. Le 23 janvier 2002, on inaugura à l’Assemblée Nationale, sa statue de Daumier, son maître, peu de temps après son décès survenu le 7 janvier.

Pour découvrir Louis Mitelberg, le mieux est de lire « L’Autocaricature aux éditons Stock ». Je recommande aussi « Tim, être de son temps » édité par le musée d’art et d’histoire du judaïsme (Chez Herscher).

Bonne recherche et bonne lecture.

 

 

 

 

 

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