Une femme dans chaque port

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J’ai choisi un dessin d’humour signé d’un fabuleux graphiste du nom d’André François.

A travers ce dessin, il nous convie à vérifier l’adage selon lequel « un marin a une femme dans chaque port ». C’est dans sa série dédiée au tatouage qu’il entend ainsi nous l’enseigner à travers un dessin sans légende dont il a le secret, avec un trait simple variant les épaisseurs qui donne à l’ensemble sa vigueur.

Le dessin est réalisé d’un trait de plume naïf à l’encre noire. Pour camper le décor, sur l’horizon fait d’une ligne, donnant ainsi une mer d’huile, on voit un bateau à vapeur, stylisé, qui croise au large et fait route depuis le bord droit de la feuille de dessin vers la gauche. De sa cheminée, s’échappe une épaisse fumée noire validant la direction prise.

Au second plan, un autre trait simple, parallèle à l’horizon, délimite le quai du port auquel est accosté un trois-mâts dont les voiles sont enroulées. Juste derrière lui, un bateau, avec sa cheminée, manœuvre dans le port.

Au premier plan et sur toute la hauteur de la feuille, un marin prend pied sur le quai dans une pose alanguie. A l’aide d’un trait simple, le visage rond, les cheveux clairsemés, les oreilles proéminentes, sont esquissés les sourcils, le nez, la bouche et les yeux fermés pleins de contentement, quasiment d’extase.
Sur un corps massif, charpenté, le torse nu, les bras le long du corps, on distingue sur celui de gauche tout son destin de marin. Une ancre marine tatouée, assortie d’une légende indéchiffrable, précise sa condition professionnelle. Sur l’avant-bras, un cœur aussi tatoué qui dit tout son amour. Ses 2 mains plongent dans les poches d’un pantalon, soutenu par une ficelle, confirmant sa condition de marin pauvre et dont les jambes sont relevées, comme quand on va à la pêche à pied ou que l’on prend un bain mer non prévu. Ainsi, ses jambes reposent sur deux solides pieds, l’un présenté de face et l’autre de trois quart montrant ainsi l’assise stable au sol : les pieds sur terre. On devine le mouvement des mains sous le tissu, le dessinateur ayant pris soin de donner des coups de crayon pour le formaliser.

En effet, dans un lit de roses, la fleurs parmi les fleurs, sur le torse jusqu’aux pieds, apparaît « Lilly», sa nymphe tatouée, avec sa chevelure rayonnante et abondante, son visage doux et radieux, ses yeux langoureux, sa bouche aux lèvres pulpeuses. Pour rendre élégante cette nudité, le dessinateur lui a fait un collier de perles qui tombe de son cou frêle sur un corps gracile avec des petits seins. Ses bras tombent dans le pantalon à la hauteur du sexe masculin du marin…Et ses longues jambes épousent les siennes.

Comme quoi le marin a une femme dans chaque pore…de la peau !

Et comme souvent pour ces dessins humoristiques, André François a signé A.F. dans le coin droit.

Andréi Farkas naît à Timisoara, en Roumanie, le 9 novembre 1915 ; il fait son apprentissage aux Beaux Arts de Budapest. Arrivant en France en 1934, il rejoint l’atelier de l’affichiste Cassandre. En 1939, il prend la nationalité française et signe alors André François. Lui et son épouse, une jeune anglaise, Margaret Edmunds s’installent dès 1945 à Grisy-les-Plâtres, dans le Vexin, une adresse mythique dans le monde des arts graphiques.

Son style emprunte à la naïveté des dessins de Peynet, d’Eiffel. Il est sensible au gag visuel à la manière de Steinberg.

Il fut illustrateur, dessinateur de presse, sculpteur, peintre, décorateur de théâtre, affichiste, graveur. Son œuvre lui vaut une célébrité mondiale.

Il a réalisé pour le New Yorker ainsi 59 couvertures de 1963 à 1991 et travaillé pour Vogue, Fémina, Action, Fortune, le Nouvel Observateur, le Monde, Télérama, Punch, Lilliput, Neuf…pour lesquels il réalise des dessins humoristiques, tendres et féroces et des couvertures percutantes reconnues dans l’histoire de la presse.

Dans la nuit du 7 au 8 décembre 2002, son atelier et toutes ses archives sont détruits par un incendie. Des cendres, naissent 60 œuvres, il a 87 ans, elles seront présentées au Centre Beaubourg en 2004, sous le titre « L’épreuve du feu ».

Il décède le 11 avril 2005.

Pour découvrir, aujourd’hui, son travail, je vous conseille de vous rendre à la médiathèque de Margny-lès-Compiègne qui accueille le Centre André François et où vous pourrez voir ce qui a pu échapper à l’incendie.

Je vous recommande quelques ouvrages ou émissions pour savourer ses dessins.

En 1953, Robert Delpire avait publié « Manigances », ce livre de dessins d’humour accueillait tout à la fois, Mose, Chaval et André François, avec une préface de Pierre Dumayet . Il faut s’armer de patience et d’un peu d’argent pour trouver ce chef-d’œuvre paru en version française, allemande, anglaise.

Pierre Dumayet l’avait interviewé, en 1955, dans son atelier ; le document est disponible sur le site de l’INA et nous donne des clés pour identifier la personnalité de ce grand dessinateur.

André François et Prévert avaient été complices pour « Lettre des Iles de Baladar » en 1967, un livre tant pour les adultes que pour les enfants.

Le bestiaire a paru pendant un an, chaque semaine, dans Le Monde et aux Editions du Seuil sous le titre de « Scènes de Ménagerie » avec une collaboration de Vincent Pagès, pour le texte.

Bonne recherche, bonne lecture.

 

 

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